A MADRAS
Après une longue route dans la campagne, Klerbbs et Gabriel arrivèrent à Madras, et furent enfermés dans la prison du fort Saint- Georges.
La justice est toujours plus, expéditive dans les colonies que dans les métropoles. Les deux prisonniers ne tardèrent pas à paraître devant leurs juges; ils s’étaient épuisés en conjectures sur la cause de leur arrestation. Klerbbs répétait toujours qu’on les accusait sans doute d’avoir essayé de fonder une ville au désert, crime prévu peutêtre dans un code indien à eux inconnu.
« Ce sont les deux chanteurs qui nous ont dénoncés ! disait Gabriel.
— Je comprendrais parfaitement cette accusation, disait Klerbbs, si Madras était encore administré par le code indou, comme la vieille Tchina- Patnam; mais depuis l’avénement de lord Cornwallis à l’administration suprême du pays, nous n’avons à rendre compte de nos actions qu’à des juges anglais....
— Et des juges anglais, ajouta Gabriel, ont trop de bon sens pour nous condamner parce que nous avons coupé, dans ÏEast-lndia, quatre pieux d’érable pour passer la nuit !
— Ce serait probablement un exemple qu’ils voudraient donner aux naturels du pays, remarquait Klerbbs avec beaucoup d&sagacité.
— Préparons notre plaidoyer en conséquence, disait Gabriel. »
Comme ils s’entretenaient ainsi, Yattomey-yenei-al entra dans leur cachot, suivi d’un secrétaire.
Le. magistrat s’assit, et, s’adressant aux deux prisonniers, il leur dit:
« Klerbbs et Gabriel de Nancy, vous êtes accusés d’assassinat sur la personne de l’Indien Mounoussamy, sujet de la Grande-Bretagne; avez-vous quelque chose à répondre à cela ? »
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bes deux amis poussèrent un cri, en élevant leurs mains au-dessus de leur tâte.
« Qu’avez- vous à répondre à cela? répéta V attorney- general.
— Tout et rien ! dit Klerbbs, à notre choix!
— Il y a contre vous des témoignages accablants, dit le magistrat.
— Oh ! c’est une horrible dérision ! s’écria Gabriel.
— Prenez garde! jeune homme! dit Fhomuie de loi, vous prenez de l’irritation ! vous vous emportez!.... donc....
— Oui, interrompit vivement Gabriel, les in innocents qu’on accuse sont toujours dans une position étrange ; prennent-ils la chose froidement comme Klerbbs, on dit : Oh ! s’ils étaient vraiment innocents, quel cri de vérité sortirait de leur poitrine! Se livrent-ils à un juste mouvement d’indignation et de colère, comme moi, on dit : Oh ! l’innocence est calme et sa parole tranquille , car elle n’a rien à redouter ! Si je suis coupable parce que je m’indigne, Klerbbs est innocent parce qu’il ne s’indigne pas. On ne sortira pas de là.
— Vous vous êtes distribué vos rôles, dit le magistrat; mais l’œil exercé de la justice ne s’y
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méprendra pas. Faites des aveux, et peut-être la clémence....
— Kous ne voulons - point de clémence, nous voulons la justice, dit Gabriel, s’il y en a à Madras.
— La justice, dit le magistrat, est sur tous les points du globe où flotte cette devise : Dieu el mon droit. »
Et il se leva en lançant un regard sévère sur les deux prisonniers.
Dès ce moment Klerbbs et Gabriel furent séparés : toute communication entre eux fut interdite jusqu’au jour des débats.
La vieille ville, la ville noire, la ville européenne, la ville chinoise, toutes ces villes qui forment Madras s’étaient beaucoup émues à l’annonce de ce procès ; les Indiens riches et les pauvres attendaient avec anxiété son issue, pour juger la justice des Anglais, leurs maîtres, et pour savoir s’ils avaient la sage impartialité de sacrifier un homme de leur nation, un homme souillé du sang d’un Indien. A l’aurore du jour des débats, toutes les avenues du palais où s’installa le tribunal étaient inondées d’un peuple de toutes couleurs, mosaïque humaine qui ne pave que les rues de Madras.
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Les juges étaient au nombre de cinq, présidés par le criminal-juge ; Y attorney -general était à son banc.
On'amena les prisonniers. Ils portaient le costume dévasté de leur malheureuse chasse; cependant les dames de la haute société blanche et cuivrée deMadras trouvèrent que ces jeunes gens étaient fort bien, et qu’ils ne ressemblaient nullement à des assassins.
Après avoir interrogé les prévenus sur leur âge, leur profession, leur pays, leur domicile, le juge criminel lit appeler les témoins.
Quatorze témoins déposèrent comme un seul ; Mirpouret Goulab, les douze péons deMounoussamy. Ils affirmèrent tous que Gabriel et Klerbbs avaient assassiné leur maître et leur ami, entre les rives de Lutchmi et les gorges de Ravana, et que, pour se dérober à leur poursuite , ils s’étaient jetés à la nage et perdus dans la vallée de Lutchmi où les arbres sont aussi touffus et serrés que des épis dans les rizières.
Après eux, vint déposer le brahmane Syaly ; il dit que Gabriel et Klerbbs étaient arrivés dans sa maison le soir du lendemain de l’assassinat; que leurs physionomies étaient sinistres, leurs mains ensanglantées, leurs habits en lambeaux,
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comme ceux d’assassins qui auraient lutté longtemps avec leur victime; et il versa des larmes sur la mort dé Mounoussamy, qui était, disait-il, son ami et son voisin derrière la montagne.
Enfin, les deux Sarada-Caren déposèrent aussi. Ils dirent qu’ils avaient vu les deux prévenus occupés à tailler des pieux dans le désert pour construire une cabane, et que l’un d’eux leur avait donné une piastre pour acheter leur discrétion.
Alors Yattorney-general se leva et parla ainsi :
« S’il est un crime évident , palpable , clair comme le soleil qui nous édaire, c’est celui qui est soumis à ce tribunal. Vous avez entendu les foudroyantes dépositions des témoins, qui sont tous dignes de foi, plutôt à cause de leur caractère plein de candeur et d’ingénuité qu’à cause de leur position sociale ; mais , comme dit Blakstone, regardez le visage du témoin, et non son habit. Je vois d’un côté douze péons, honnêtes et laborieux Serviteurs, qui certes ne se sont pas accordés pour déposer unanimement contre les prévenus, et qui, tout en pleurant la mort de leur maître, ne voudraient pas la venger par la mort de deux innocents à eux inconnus. Je vois ensuite deux riches négociants, fils de ces heureux cli-
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mats, deux Indiens qui se sont retirés des affaires commerciales pour prendre un peu de ces doux loisirs que le poète de Mantoue a célébrés dans ses vers harmonieux. Goulab et Mirpour ont perdu un ami, un véritable ami, et la perte d’un ami est irréparable ; c’est un trésor qu’on ne trouve qu’une fois.
« Parlerai-je des deux chanteurs ambulants» dont la déposition , insignifiante au premier abord, n’en est pas moins accablante lorsqu’on l’examine de près? Que vous ont dit ces naïfs enfants de la nature ? Us ont vu Klerbbs et Gabriel perdus dans les solitudes, où le remords et la crainte du châtiment les retenaient, se construisant à la hâte une informe cabane, pour y ensevelir désormais une vie qui n’appartenait plus qu’à la main de l’exécuteur. Ces deux hommes, élevés dans la mollesse et les plaisirs, séparés violemment de la société par la barrière du crime, s’étaient déjà condamnés eux-mêmes à subir un exil perpétuel au milieu des bêtes fauves, dignes émules de leurs forfaits!
« Et maintenant me sera-t-il permis de dire toute ma pensée? Oui, et aucune considération humaine ne saura m’écarter de la ligne de mon devoir. Je dirai tout, je ne cacherai rien.
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« Une chose sans doute vous a. frappés, honorables juges : vous vous êtes demandé quel intérêt si grand a pu porter ces deux prévenus à commettre un crime atroce ? Car, selon la mo r raie du savant légiste Makerson, tout crime suppose un intérêt ; axiome qui n’est que le corollaire d’un autre plus connu : Is fecil cuiprodesl. Ici l'intérêt qui a porté deux hommes au crime, ce n’est ni la vengeance, ni la soif d’un vil métal, c’est une passion adultère, ou, pour mieux dire, c’est l’association de dèux infâmes amours! On a tué le mari pour... je m’arrête, honorables juges; je craindrais moi-même de souiller l’air pur de cette enceinte si j’achevais une parole que mon silence exprime bien mieux. C’est pour arriver à ce but odieux que Gabriel et Klerbbs se construisaient un repaire dans les bois , à dix mille du lac du Tinnevely, afin d’y cacher l’innocente victime de leur infernale passion. Insensés! vous espériez donc que rien dans cet asile solitaire ne troublerait vos nuits et vos jours ? Ah ! tous les torrents qui viennent de la montagne Bleue ne peuvent laver une goutte de sang ! toutes les fleurs de ces sauvages jardins de l’Jnde n’auraient pu donner un adoucissement à vos remords! Vous vous seriez écriés sans cesse.
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comme lady Macbeth : « Il y a toujours là une « odeur de sang! tous les parfums de l’Arabie « n’embaumeront jamais cette petite main!
« (Here's the sméll of the blood still ; ail the parfu- « mes of Arabia will not sweeten this Utile hand !)»
« D’autres témoins, appartenant à diverses nations européennes, n’ontassisté que de loin à l’assassinat du malheureux nabab. Nous ne les avons pas appelés dans cette enceinte. Ils disent qu’ils n’ont rien vu, et qu’ils ne peuvent rien affirmer ni en faveur, ni contre les prévenus. Eh bien! j’affirme, moi, que le silence de ces Européens, unis par de longues relations avec les prévenus, est plus accablant que le témoignage de quinze Indiens. Silenl ! clamant! ils se taisent, ils crient, comme dit Cicéron dans sa première Catilinaire. Silent! clamant!
« Je ne puis passer sous silence une autre déposition terrible, quoiqu’elle soit exprimée dans un langage concis, aimé des lettrés de l’Indoustan. Le savant et sage brahmane Syaly vous a dépeint en termes frappants la dégradation physique et morale dans laquelle étaient tombés les prévenus, lorsqu’ils vinrent dans les ténèbres lui demander l’hospitalité! Quoi! ces hommes qui connaissaient parfaitement les lieux ont évité
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l’habitation du lac ! Quoi! ils ont mis une haute montagne entre la maison de Monnoussamy et la maison du brahmane ! Et s’ils étaient innocents, pourquoi ne se sont-ils pas présentés la veille, comme les autres, chez la veuve de l'Indien!... Mais ils ont erré à travers les plaines pour éviter des visages accusateurs ; et, si la justice n’était pas tombée à l’improviste sur les coupables, ils auraient gagné Pondichéry, ils auraient traversé les mers pour ensevelir leur forfait et leurs noms dans quelque asile lointain, ou le glaive de notre loi n’a pas d’action sur les criminels !
« Le crime est donc prouvé jusqu’à l’évidence. Il faut montrer à nos compatriotes les Indiens que la justice est égale pour tous. Nous sommes heureux de reconnaître qu’en cette occasion la justice est d’accord avec une sage politique. Je vous livre donc sans crainte, honorables juges , ces deux hommes ; votre sentence ne peut être douteuse. Donnez une éclatante qt salutaire leçon à ces jeunes Européens, qui viennent apporter dans l’Inde la dépravation de leurs capitales ; à ces riches oisifs, qui ne savent travailler que pour lé crime ; à ces contempteurs de la morale qui n’ont des ironies que pour la vertu. Regardez-
les bien en face ces deux criminels, honorables juges; ne craignez pas d’affronter leurs yeux sinistres, et vous verrez qu’ils portent sur leurs visage le stigmate délateur des mauvais penchants. Les vautours peuvent-ils ressembler aux colombes? Yoyex-les sourire, avec la fanfaronnade du crime, toutes les fois que ma parole accusatrice les frappe au cœur , comme le glaive de Thémis, et dites-moi si jamais plus de cynisme impudent s’est allié k plus de noirceur? Y a-t-il sur leur front trace de repentir? dans leur attitude trace de soumission ? dans leurs yeux trace •de remords? Non, non, non, ils narguent la justice des hommes ; ils vous narguent, honorables magistrats ; ce sont les fanfarons du meurtre, les Falstaff de l’assassinat. Lève-toi, lève-toi, spectre de la victime, comme le spectre de Macbeth, et ils auront aussi des insultes pour toi! Mais l’heure sinistre va sonner, et tout ce faux courage va s’évanouir; ü infortuné Indien, toi qui as trouvé dans l’Asie des chrétiens plus féroces que ses monstres, tes mânes irrités crient vengeance, nous avons entendu ta voix, tu vas entendre l’arrêt <le l’expiation. »
Ce plaidoyer était un mélange de mauvais goût, d’emphase , de rhétorique banale et dé
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traits heureux ; mais il produisit une vive impression sur le tribunal et sur l’auditoire. Les^ deux prévenus gardèrent une attitude dedignité, qui fut généralement regardée comme l’expression de l’impudence et de l’endurcissement du cœur. Le juge criminel, dont la conviction était déjà faite, prit un visage bénin et dit aux prévenus :
« Avant d’accoi'der la parole à votre défenseur, je veux vous demander si vous n’avez rien à di/'e dans l’intérêt de la cause.
— Rien, murmura Gabriel. »
Klerbbs croisa les bras, rejeta nonchalamment • sa tète en arrière et dit :
« Pour la rareté du fait, je voudrais me voir pendre demain matin. »
Et le jeune Anglais fit un de Ces sourires* auxquels les yeux ne donnent pas un rayon, un sourire de fou.
Le' président , après une légère pose reprit :
« La parole est au défenseur des accusés.
L’avocat se. leva, en secouant les immenses flocons de sa perruque d’emprunt, étendit verticalement son bras vers le plafond pour ramener au coude les plis de la manche de sa robe, et dit: '
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« — Honorables juges de la cour criminelle, la cause... »
Gabriel se leva vivement sur son banc et imposant silence à l’avocat, il s’écria :
« Nous ne voulons pas être défendus. Une défense est une insulte pour nous ! Assez, monsieur! » '
Klerbbs approuva tranquillement par un signe de tête ces paroles de son ami.
Le juge criminel prit un ton solennel, et s’adressant à l’avocat, qui déjà s’asseyait, il dit :
* Obéissez au tribunal ; défendez les accusés, monsieur. »
L’avocat se' leva de nouveau et commença ainsi :
« — Messieurs, je ne me dissimule pas la pénible tâche que la cour m’a confiée. Je prends la parole après un magistrat dont la voix éloquente a ému nos âmes, mais je puiserai dans mon cœur la force nécessaire pour remplir dignement mon devoir d’humanité.
« Vous voyez devant vous , honorables juges, deux jeunes gens qui appartiennent aux classes élevées de la société, deux voyageurs avides de science, et qui viennent chercher, à la sueur de leur front et au péril de leur vie, un peu de cette
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gloire que recueillaient les Colomb et les Vasco di Gama : l’étude est leur seule passion, la gloire leur seule récompense. L’un est envoyé par la Société royale de Londres pour découvrir l’Histoire des Malabars , écrite avant Aureng-Zeb, ce tyran qui fit décapiter son frère ; l’autre remplit une mission non moins importante : il voyage dans l’Inde pour compléter la collection ornithologique du Musée de Paris, ce Pandœmonivm de tous les êtres de la création.
« Je demande à la cour qu’il me soit- permis de lire la moitié d’une lettre que M. de Lacépède...
— Avocat, les lettres de M. de Làcépède ne sont pas en cause. Venez au fait.
» — Honorables juges, poursuivit l’avocat, le respectable attorney-général est tombé dans une gravecontradiction.il a dit, dans un passage de son éloquent discours, que les deux prévenus avaient voulu construire une cabane dans le disert avec une intention criminelle, et il établit sur cette conjecture la base fondamentale de cette accusation. Eh bien! honorables juges , le respectable attorney a dit, en finissant, que l'intention de Klerbbs et de Gabriel était de fuir le désert pour s’embarquer à Pondichéry. Je vous le
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demande, honorables juges, comment concilier ces deux choses? Quoi ! Gabriel et Rlerbbs veulent fonder un établissement dans le Tinnevely, et ils courent chercher un vaisseau sur la côte de Coromandel ! Au nom de Dieu ! que l’accusation soit plausible ! L’affaire est grave , très-grave : il s’agit de la vie de deux innocents. » (Murmures dans l’auditoire.)
Le'président d’une voix perçante :
« Au moindre signe d’approbation on d’improbation, je fais évacuer la salle. »
L’avocat, élevant la voix au diapason de la menace du président :
« Oh ! non, vous ne les condamneréz pas, parce que la science réclame leurs services, et que l’Europe a les yeux sur eux! vous ne les condamnerez pas, parce que les témoignages qui se sont élevés contre mes clients sont vagues et semblent tous dictés comme une leçon d’écolier à des... »
L’attorney se leva furieux et s’écria :
« Les témoins sont placés sous ma protection ; ils ont parlé selon leur conscience, et je ne souffrirai pas qu’il soit porté atteinte à leur honneur.»
L’avocat :
« Vous ne les condamnerez pas , parce que
vous n’avez entendu aucun témoignage à décharge !
— Produisez -en! produisez-en ! reprit l’attorney.
— Que j’en produise! Eh! mon Dieu! envoyez une assignation aux tigres des gorges deRavama!
— Bravo ! s’écria Gabriel.
— 11 a fini par trouver cela, dit Klerbbs ; c’est très-beau ! » ‘
Le président frappa sur la table et dit :
« La cause est suffisamment instruite. Les prévenus ont-ils quelque chose à ajouter à la défense de leur avocat?
— Oui, dit Klerbbs , une chose bien simple, une seule : nous sommes innocents.
— Voilà tout? demanda le juge.'
— Oui. Il nous semble que c’est suffisant.
— La séance est suspendue, dit le juge. »
Klerbbs se pencha à l’oreille de Gabriel et lui
dit : •
« Oh ! je suis bien tranquille. Je connais les juges anglais des colonies ; ils jouent très-bien leur jeu. Ce procès qu’ils nous font est une concession aux naturels du pays. Voilà leur politique. Nous sommes absous. »
La législation criminelle qui régit là métro-
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pôle ne s’introduisit que fort tard dans les colonies. A cette époque, Madras ne connaissait pas le jury. Des magistrats spéciaux jugeaient les crimes, et d’une façon fort expéditive toujours.
La délibération ne dura pas un quart d’heure. Le président débita un long préambule, qui n’était que la répétition du discours de l’attorney, et à la fin il prononça une sentence de mort.
Xlerbbs et Gabriel s’inclinèrent comme pour remercier.
Le président se leva èt dit :
« Klerbbs et Gabriel, la loi vous donne vingtquatre heures pour vous préparer à la mort... Qu’on emmène les condamnés ! »
Quatre soldats cipayes escortèrent Klerbbs et Gabriel à la prison voisine. Un pasteur de la communion d’Augsbourg et un missionnaire de la Propagande attendaient les deux condamnés sur le seuil de leurs cachots, et ils y entrèrent avec eux.
La ville indienne célébrait dans ce jour le Baous Jatreh , la fête des amours de Kistna, bacchanale du Coromandel. Un heureux hasard faisait concourir la mort de deux chrétiens avec les réjouissances publiques; aussi la foule épuisait
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ses démonstrations d’allégresse et dansait au sort du bin et du sitar sur la place du Gouvernement, où les potences et le bourreau étaient attendus.
LA JVSTICK HUMAINE.
La nuit qui suivit le jugement rendu contre Klerbbs et Gabriel ne vit pas un seul homme endormi dans Madras, depuis le pont des Arméniens jusqu’à l’édifice neuf, nommé Panthéon. Il y a aussi un Panthéon à Madras. Depuis que les hommes s'efforcent de supprimer Dieu, ils bâtissent des Panthéons partout.
L’exécution devait avoir lieu le lendemain, à l’heure où le Béraidje attelle les hœufs au tanilifiel de -voyage, où le batteur de riz descend à la plaine de Tchoultry pour gagner le pain de son jour.
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Dans ce torrent animé de visages de démons
qui se ruaient vers la place des potences, on
n’apercevait aucune trace de lassitude, quoique
les orgies infernales de la nuit dernière eussent
été dignes du Dieu Kistna : chez nous, peuples à
face blême, la chair souffrante' révèle à l’extérieur • '
l’épuisement des forces; mais ces carnations de bronze que boucane le soleil indien ne trahissent.aucun secret : on croirait voir des liasses de damnés, dont les corps se sont colorés aux flammes de l’enfer, et qui, revenus sur la terre, n’ont repris à l’homme que ses passions, en lui laissant sa faiblesse. A chaque centre de ces tourbillons d’êtres surnaturels, qui s’élançaient à la cime de leurs bambous et pirouettaient avec eux en sifflant comme des boas, on aurait pu voir, se multipliant partout, deux Indiens gigantesques, dont les yeux semblaient lancer des gerbes de feux du Bengale, et dont la voix tartaréenne excitait ce monde en délire, ivre du- feu de la débauche et des liqueurs. Ces deux êtres surhumains savaient les paroles qui crispent les pieds de l’Indien et le font bondir comme un tigre de la tanière au vallon. L’un était ce Goulab, qu’on aurait pris pour Wichnou incarné, une onzième fois, en éléphant : l’autre, ce Mirpour, qui avait
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sur son corps la souple ondulation de la panthère, et sur sa face les contractions rudes et nerveuses du lion. Un intérêt mystérieux avait mêlé ces deux monstres humains aux saturnales de cette nuit; ils étaient sortis dans un costume indigène de leur superbe habitation de la rivière Triplicam, sur la route d'Élora, et ils avaient entraîné tout le peuple de la vilje noire à travers les rues et les places de Madras, poussant avec lui de formidables cris de réjouissance en l’honneurdes juges qui vengeaient sur deux Européens la mort du nabab de Tinnevelv.
Le soleil vint éclairer la fête de ces démons qui remplissaient, comme les flots orageux d’un lac de bronze en fusion, la vaste place où le bourreau attendait les condamnés. A quelques pas des potences, Goulab’et Mirpour dominaient les têtes indiennes, et attachaient les yeux sur le carrefour lointain, où le funèbre cortège sorti delà prison, devait se montrer à chaque instant. Les heures pourtant s’écoulaient, et les criminels ne paraissaient pas. Le bourreau, debout sur une haute estrade, donnait des signes d’impatience, et promenait ses regards de l’horloge publique au soleil. Parfois apparaissaient deux cavaliers delà milice à l'extrémité de la place, et les Indiens
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trompés saluaient cette avant-garde par une explosion déchirante de râles aigus, semblables à une symphonie de tigres. Puis le silence retombait sur cette multitude, et la soif de sang qui la dévorait ne se manifestait plus que par des ondulations de têtes d’airain qoi semblaient excitées par le vent du golfe de Coromandel.
Enfin, un roulement de tambours annonça l’arrivée de la milice, et les canons de la batterie du fort s’allongèrent sur les créneau*.
Un cavalier, lancé au galop, passa entre les deux haies de miliciens indous et remit un pli au bourreau de Madras.
Celui-ci lut avec lenteur l’ordre qui lui était envoyé et fit un sourire stupide et féroce, un sourire qui ne se forme que sur des lèvres de bourreau.
Puis il souleva une liasse de cordes, la posa nonchalamment sur les épaules d’un de ses valets, et descendit de son estrade. Il donna un regard mélancolique d'adieu à ses potences, comme s’il eût été désespéré de voir que de si beaux instruments, si fièrement posés par sa main, allaient rentrer sous le hangar sans avoir fonctionné, Comme deux -indolents laboureurs qui s’en reviendraient du sillon, en laissant les épis debout.
Goulab lit un bond de sa place au pied des potences et interrogea le bourreau; celui-ci ne répondit qu’en montrant la lettre et haussant les épaules, de l’air d’un homme qui accusait d’injustice les dispensateurs du pardon.
Des murmures stridents s’élevèrent aussitôt dans la populace. On enlevait une proie à cette armée de tigres! Cette injustice, exercée effrontément contre un pauvre peuple affamé de chair humaine et chassé de la table du festin, allait amener une insurrection ; mais il ne fallut qu’un mouvement de soldats et une lueur de mèche dans la batterie du fort pour mettre en déroute ces hideux convives avant le premier cri de révolte.
Goulab et Mirpour se perdirent dans les tourbillons de la foule; une terreur de mort les glaça tous deux ; des pressentiments sinistres les éclairèrent confusément sur la scène mystérieuse dont ils venaient d’être témoins. Ces deux hommes fauves, que la fortune avait élevés de la tanière au palais, et de la nudité sauvage au luxe du nabab, s’estimèrent heureux de se retrouver dans leur costume primitif, avec cette différence pourtant que leurs larges ceintures recélaient une somme énorme en quadruples
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espagnoles : n’osant plus rentrer à leur habitation , de- peur d’y rencontrer quelque révélation accablante, ils s'enfoncèrent dans le désert qui mène aux solitudes sacrées des temples d’Élora, résolus d’y attendre les événements à la faveur d’un espionnage qu’il leur serait aisé d’établir et de trouver parmi leurs frères indiens, fanatiques sectateurs de Si va. -
A l’aube de ce jour, un riche Indien, surnommé Talaïperi ou Grancl-Prévôt, et frère de Mounoussamv, s’était présenté chez Y attorneygeneral pour une communication qui ne souffrait aucun retard. Le magistrat fut réveillé en sursaut par les cris de désespoir que poussa l’Indien, lorsque les domestiques refusèrent de l’introduire sous prétexte que l’audience ne commençait qu’à midi. L’attorney sonna, et apprenant que le solliciteur était son prédécesseur avant la colonisation anglaise, il lui fit ouvrir sa porte, et dans le plus simple des négligés, il voulut bien lui accorder, hors l’heure, une audience extraordinaire.
Talaïperi, revêtu d’un costume européen des plus élégants, se précipita dans la chambre de , l’attorney avec un visage dont la pâleur semblait percer sous sa couche de bronze.
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« Justice! justice! s’écria l’Indien; honorable attorney, justice!
— Vous la trouverez toujours ici, dit le magistrat. *
— Un va exécuter Klerbbs et Gabriel?... demanda Talaïperi avec une inquiétude fiévreuse.
— Dans quelques heures.
— Ils sont innocents! innocents!
— Ils sont condamnés!
— Mais ils ne sont pas morts, honorable attorney; ils ne sont pas morts?
— Us sont morts aux yeux de la justice...
— Alors ils vivront, s’écria l’Indien... J’ai exercé quinze ans, dans la ville noire, les fonctions de grand prévôt, 'et mon nom a toujours été salué comme juste. Je suis le frère de Mounoussamy, et lorsque je viens vous arracher deux têtes innocentes, deux jeunes gens accusés du meurtre de mon frère, je mérite d’ètre écouté.
— Monsieur, dit l’attorney, vous perdez votre temps. Klerbbs et Gabriel sont jnnocents, ditesvous? Avez-vous entendu mon plaidoyer d’hier?
— Non, your worship.
— Ah! si vous l’aviez entendu, vous ne viendriez pas me faire un drame à la pointe du jour. ..
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Tenez, je vous prie de jeter un coup d’œil sur ce journal, c’est YEvening-Chronicle de Madras; vous y lirez mon discours.
— Mais, honorable attorney, si, malgré votre discours, mon frère Mounoussamy venait en personne vous dire que Gabriel et Klerbbs ne l’ont pas assassiné!... *
Le magistrat recula de trois pas, et laissa tomber le journal.
« Mounoussamy, votre frère, n’a pas été assassiné? s’écria l’attorney, du ton de l’homme qui redoute plus une blessure à travers son amourpropre qu’il ne souhaite la résurrection d’une victime pour laquelle il a plaidé.
— Ah! malheureusement, your worship, mon cher frère est mort... Mais voici une lettre qui décharge complètement Klerbbs et Gabriel, et fait tomber sur d’autres la responsabilité du crime.
— Et qui a écrit cette lettre?
— Mon frère Mounoussamy.
— Celui qui est mort?
— Oui, honorable attorney.
— Êtes-vous fou, notre ancien grand prévôt?
— Voici la lettre. Ayez la bonté de la lire, honorable attorney. Hier en mettant de l’ordre dans
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les papiers de mon frère, j’ai trouvé cette lettre exposée, bien en relief, pour être découverte à la première perquisition. Elle est à votre adresse comme à la mienne. Le temps pressé, lisez cette lettre,' au nom de Dieu! »
Le magistrat haussa les épaules et lut la lettre de Mounoussamy. >
Cette lettre était datée de la veille du jour qui vit disparaître l’Indien dans les ténèbres mystérieuses de la rivière de Lutchmi : elle était ainsi
conçue: . .
. * Mon bien aimé frère,
« Nous partons demain matin pour chasser le tigre, entre le mont des Bergers et les gorges de Ravana. Depuis un an je vis avec deux hommes qui veulent me perdre, et qui jouent avec moi un jeu plein de ruses et d’embûches ; j’attends, un hasard heureux qui les dévoile, et je les écrase sous mes pieds comme deux serpents. Je ne connais malheureusement qu’une partie des mille pièges dont ils m’entourent dans ma propre maison, mais je veux enfin leur fournir l’occasion de se déclarer nettement mes ennemis. Ils parlent depuis trois mois d'une chasse au tigre avec
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tant d'obstination qu’ils me font présumer que leur plan d’attaque ouverte est attaché au jour de cette chasse. Je veux donc en finir avec eux. La chasse aura lieu demain. 11 y a dans notre caravane beaucoup de poltrons ; ceux-là ne m’inquiètent guère: je n’en attends ni hostilité ni secours. Je compte d’abord sur moi, et après moi sur deux jeunes voyageurs, un Anglais et un Français qui, pour l’honneur de leur nation, ne
se feront jamais les complices de mes deux scé-
lérats. Quant aux péons, ce sont des esclaves indiens; le feu d’une amorce les mettra sur les ailes du vent.
« Mes brigands se nomment Goulab et Mirpeur. L’un est épris de ma femme, l’autre a commis un vieux crime à Calcutta de complicité avec son ami, et ils continuent à se servir mutuellement pour exploiter d’autres horreurs. Si demain je succombais dans cette chasse, il ne faut pas que la justice s’égare: les assassins ne seront pas impunis; je les dénonce d’avance sous les noms de Goulab et de Mirpour. Adieu, mon çher frère, je désire en écrivant cette lettre que vous ne la lisiez pas.
« Mounoussamy. »
A l'habitation du Lac.
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Lecture faite, l’attorney retourna la lettre en tous les sens et ramassant VEvening-ChronicIe, il relut son discours, confronta les deux pièces, et après avoir balbutié quelques monosyllabes entrecoupés de pauses, il s’éleva jusqu’à la phrase complète :
« Mon grand prévôt, dit-il, êtes-vous bien sûr que cette lettre ait été écrite par votre frère? Reconnaissez-vous sa main?
— SL je la reconnais ! Tenez , honorable attorney, voici cent lettres de mon frère dans ce portefeuille... Appelez vingt négociants de Madras, montrez-leur l’adresse de cette lettre , et vous verrez si du premier coup ils ne nomment pas Mounoussamy.
— Ah 1 c’est qu’il faut agir avec précaution dans ces sortes de cas! Je connais mon devoir... la chose jugée!..: Ah!... je vais mander sur-lechamp les banquiers et les négociants du voisinage...
— Mais avant tout, honorable attorney, faites suspendre l’exécution...
— Oh! il n’y a rien à craindre!... Nous avonsencore plusieurs heures... »
11 sonna; deux domestiques parurent, et il leur donna ses ordres.
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En attendant les banquiers et les négociants, l’attorney relut encore son discours, et frappant le journal du revers de sa main, il disait:
« C'est pourtant bien clair et de tout point victorieux, ee que j’ai dit là... mes arguments sont indestructibles !... mes remarques subsistent! . . .
■ — Oui, disait le frère; mais la lettre...
— Oh ! la lettre ! la lettre ! ne précipitons rien. . . il y avait hier cinq juges, et moi... six magistrats unanimes d’opinion!... nous ne sommés pas six aveugles!... Vous n’avez pas assisté aux débats, vous. . . mille personnes distinguées y assistaient. . . il n’y a eu qu’une voix.
— Et les accusés ont-ils avoué leur crime?
— Non, certes, ils ne l’ont pas avoué. La belle raison!... En voyez-vous beaucoup de criminels de cette espèce? Ils se font pendre avant d’avouer... c’est le cœur humain. »
Les chefs des principales maisons de commerce de Madras arrivèrent bientôt en toute hâte, obéissant à l’ordre qui leur avait été envoyé à domicile. Tous, sans hésiter, reconnurent la main de Mounoussamy.
« Appelez ici toute l’Inde commerçante, dit l’ex-grand prévôt , et vous entendrez la même chose, honorable attorney !
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— C’est possible! .. c’est possible ! dit le magistrat... Mais il peut se faire encore que Mounoussamy se soit trompé sur le compte de Goulab et de Mirpour... C’était un mari jaloux, qui peutêtre.. .
— Eh bien! honorable attorney, appelez ici Goulab et Mirpour... Appelez la veuve de Mounoussamy... Vous serez toujours obligé de convenir qu’en tout état de choses il ne faut pas exécuter aujourd’hui Gabriel et Klerbbs, et qu’une nouvelle procédure doit commencer. La lettre de Mounoussamy, lue hier à l’audience, aurait sans doute été de quelque poids dans la balance de la justice... c’est incontestable!
— Non! non! cette lettre n’aurait pas détruit
l’effet de mon discours... Oh! il y a un passage tiré de Macbeth... Tous les parfums de Y Arabie... si vous aviez vu l’auditoire! quelle pâleur sur les visages! non! non! la lettre de Mounoussamy... Cependant il ne faut rien précipiter; je vais envoyer mes ordres au domicile de Goulab et de Mirpour; je veux voir aussi la veuve du nabab, votre frère. Il n’y a pas de concession que je ne fasse pour vous satisfaire dans vos justes susceptibilités. Mais croyez-le bien, Gabriel et Klerbbs sont coupables.
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— Honorable attorney! s’écria Talaïperi avec une émotion extraordinaire, ils sont innocents! Je garantis leur innocence sur ma tète! Prenezmoi pour otage , enfermez-moi dans le fort ; si ces hommes sont coupables, faites-moi pendre avec eux. »
Talaïperi avait un accent si persuasif en disant ces paroles, que l’attorney fut ému lui-même, et qu’il déposa YEvening-Chronicle sur son bureau.
Le magistrat lit ensuite deux ou trois fois le tour de son cabinet sans dire un mot et les yeux fixés sur le parquet, puis il prit une feuille de papier, la doubla lentement , égalisa les feuillets avec les ongles du pouce et de l’index, et, après avoir essayé plusieurs fois sa plume , il écrivit trois lignes dont il avait l’air de méditer chaque mot.
Un baillif fut introduit : le magistrat lui remit un billet pour le gouverneur. Deux sheriffs-oflicers reçurent aussi de secrètes instructions.
« Monsieur Talaïperi, dit l’attorney, des ordres vont être transmis pour faire suspendre l’exécution à demain; je vois clair maintenant dans l’affaire: il y a d’autres coupables... quatre au lieu de deux!... j’en tiens deux, je vais saisir les autres dans l’instant... Vous pouvez vous retirer, la
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justice vous remercie de votre zèle. Je vous recommande la plus grande discrétion. Il ne faut pas donner l’éveil aux deux complices de Klerbbs et de Gabriel. »
Et il fit un signe de tête et de main pour congédier Talaïperi.
« Honorable attorney, dit celui-ci en sortant du cabinet, je ne quitte pas votre maison , je reste dans le vestibule, toujours à vos ordres; mais souvenez-vous bien que Gabriel et Klerbbs sont innocents. »
L’attorney fit un signe d’impatience et tourna brusquement le dos à l’Indien.
Une demi-heure après, l’exécuteur des hautesœuvres descendait de son estrade, et rentrait en ville, sans avoir travaillé, ainsi que nous l’avons vu.
. L’habitation de Goulab et de Mirpour fut bientôt cernée par une escouade de soldats , ayant en tête quatre sherifj's- officers. Les deux Indiens avaient flairé le danger comme des bêtes fauves plus subtiles que les attorneys; mais on trouva trois péons, de ceux qui avaient déposé dans le procès. Ils furent conduits chez l’attorney-général, qui était en conférence avec le juge-criminel et le gouverneur, lord Cornwallis.
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Là, les trois péons, intimidés par les menaces des magistrats et par l’imposante figure du chef suprême de la colonie, firent des aveux décisifs; ils dirent que leurs autres compagnons s’étaient embarqués, le matin même, sur un kattamaram qui faisait voile pour Pondichéry et qu’ils avaient reçu des largesses de Goulab; ils racontèrent les événements de la chasse au tigre tels qu’ils s’étaient passés, et déposèrent contre leurs propres dépositions; ils s’avouèrent coupables, en s’efforçant d’atténuer leur crime, et le rejetant sur Goulab et Mirpour qui les avaient séduits avec de l’or et des promesses brillantes. L’attorneygénéral leur adressa plusieurs questions, tendant à établir la complicité de Gabriel et de Klerbbs; mais les péons ne connaissaient, dirent-ils, ces deux jeunes Européens que par le brillant courage qu’ils avaient montré sur les rives du Lutchmi, lorsqu’ils s’élancèrent, seuls, au secours de Mounoussamy, dans le plus terrible des moments.
« Mais, dit l’attorney, c’est sans doute alors cfue Gabriel et Klerbbs auraient pu assassiner le nabab, puisqu’ils restaient seuls avec lui?
— Eh! ils n’étaient pas seuls! dirent les péons. Il y avait entre l’Indien et les deux Européens
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quarante tigres assez forts pour dévorer Tchina- Patnam!
— Avez-vous vu aujourd'hui Goulab et Mirpour? demanda le juge-criminel.
— Nous les avons suivis toute la nuit, dans les rues de la ville, et, ce matin, sur la place du Gouvernement. Ils ont disparu lorsque le bourreau s’est retiré' nous croyions les retrouver à leur habitation, mais ils n’y étaient pas.
— Il est clair comme le jour, dit l’attorney, que ces deux Indiens sont coupables; mais l’innocence des deux autres accusés n’est pas établie. J’ai dit hier dans mon discours... »
Lord Cornwallis interrompit le magistrat par un léger mouvement de la main, et lui dit, après avoir fait retirer les péons sous bonne escorte :
« Mon 'cher attorney, votre zèle est louable et je l’honore; mais l’œil le plus clairvoyant peut s’égarer une fois. Écoutez-moi : j’ai reçu ce matin la veuve de Mounoussamy; j’ai vu les deux prisonniers; j’ai vu le vieux missionnaire catholique qui a passé la nuit auprès de- Gabriel ; j’ai vu Talaïperi, l’ex-grand prévôt, qui jouit à Madras de l’estime générale; je connais, de plus, les mœurs de Goulab et de Mirpour, sur lesquels j’exerce depuis longtemps une surveillance par-
ticulière. Eh bien! d’après tout ce que j’ai appris, tout ce qui m’a été confié, tout ce que j’ai vu, tout ce que je sais, je n’hésite pas à déclarer que Gabriel et Klerbbs sont innocents, et que cependant hier un tribunal a pu les croire coupables. Les annales de la justice offrent cent exemples de ce genre. Il faut se résigner à la légère contrariété de reconnaître l’erreur. » •
Le juge criminel approuva , par un geste non équivoque, les paroles du noble lord. L’attorney fit un mouvement de bras et de tête qui signifiait tout ce qu’on voulait; mais on aurait pu voir un instant après, à la contraction de son nez vulturnien, qu'une violente colère avait été refoulée au fond de son cœur par la suprême parole de lord Cornwallis, ce roi flu Coromandel.
Une bonne heure après cet entretien, Talaïperi, muni d’un ordre du juge criminel, également revêtu de la signature du gouverneur, se rendit à la prison, où déjà deux sheriffs-oflicers avaient signifié au geôlier la sentence d’élargissement.
Klerbbs et Gabriel, rendus à la liberté, furent conduits par Talaïperi chez le gouverneur, qui leur adressa de nobles paroles.
« Croyez bien, messieurs, leur dit-il à la fin de leur entretien, que je suis prêt à faire tout ce qui
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est en mon .pouvoir pour vous l'aire oublier vos cruelles angoisses de ces derniers jours. Venez souvent à mes soirées de réception ; je veujj vous serrer la main alïectueusement devant la haute société de Madras; et souvenez-vous que je serai heureux de vous rendre un service de quelque nature qu’il soit, aujourd’hui ou dans l’avenir. »
Les deux jeunes gens, émus jusqu’aux larmes, se confondirent en actions de grâces, et sortirent du palais avec Talaïperi.
Un palanquin élégant ou landigel, traîné par deux bœufs blancs, de la race de ceux qui franchissent en quinze heures les trente-trois lieues de Madras à Pondichéry, stationnait sur la place, avec les deux Boués ses conducteurs. Talaiperi montra le palanquin aux deux Européens, en les invitant à y prendre place.
« Où nous conduisez-vous, notre noble ami ?
demanda Klerbbs.
— A notre habitation de Tinnevely, répondit l’Indien.
— C’est passer de l’enfer au paradis, dit Gabriel.
— Vous vous trompez, dit l’Anglais à l’oreille de Gabriel ; je crois que vous ne ferez que change^ d’enfer. »
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Gabriel soupira profondément et ne répondit que par un silence expressif.
Gomme le palanquin traversait le pont des Arméniens, Talaïperi montra l’habitation de Goulab aux deux amis; elle était toujours cernée par des soldats, et, malgré l’éloignement, on pouvait distinguer, par les larges croisées ouvertes, des groupes d’officiers de police qui continuaient leurs perquisitions.
« Oh ! dit Talaïperi en allongeant le bras horsdu palanquin, cherchez, cherchez l’éléphant, vous ne le trouverez pas; il faut d’autres yeux pour le voir et d’autres mains pour le saisir!
Gabriel et Klerbbs, bercés par le palanquin, et vainGus par le sommeil , après plusieurs nuits d’insomnie brûlante, s’étaient endormis profondément.
l’habitation du lac.
Dans cette vie , il ne faudrait jamais revoir ce qu’on a vu avec plaisir une première fois. Le retour est fatal. La perspective lointaine favorise toujours l’illusion. L’homme le plus heureux serait celui qui marcherait toujours devant lui, à travers les neuf mille lieues qui cerclent notre petit globe, en disant des adieux éternels à tous les bonheurs de surprise qu’il rencontrerait.
Rentré à l’habitation du lac, Gabriel n’y avait rien trouvé de ce qu’il attendait, lléva était absente : elle passait dans une modeste maison de Madras les premiers mois de son veuvage, et ne
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recevait d’autre visite que celle de son beau-frère Talaïperi. L’opulence hospitalière quiéclatait autrefois dans la maison de campagne de Mounoussamy avait disparu avec le maître. Plus de grands festins, plus de convives, plus d’amour, plus de gaieté. Un silence de mort régnait aux appartements inférieurs; les oiseaux passaient entre les lames des persiennes ; des guirlandes de fleurs desséchées tombaient des kiosques comme des chevelures de désolation ; les gerbes d’eau ne dépassaient plus le marbre des bassins. L’Éden avait perdu son Ève;
Gabriel et Klerbbs, grâce aux bontés de Talai-
péri, auraient pu se croire les maîtres de cette maison. Le sage Indien voulait, autant qu’il était possible, par la plus large hospitalité, leur faire oublier des nuits et des jours bien cruels, et honorer, en même temps, aux yeux de tous, le courage qu’ils avaient montré sur les rives du Lutchmi, quand ils se précipitèrent héroïquement au secours de son frère.
Le nombre des domestiques attachés au service de l'habitation n’avait pas été diminué; mais presque tout le personnel en était changé ; quelques Indiens, d’une lidélité éprouvée, avaient . échappé seuls à cette épuration. Des serviteurs
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anglais remplaçaient les anciens péons douteux ou traîtres. L’intelligence qui avait présidé à l’établissement de cette domesticité nouvelle témoignait assez de l’intérêt qu’Héva portait encore à cette maison , et Gabriel en concluait que la belle veuve quitterait les ennuis de Madras lorsque les convenances le permettraient.
Les deux amis, servis par une vingtaine de domestiques, menaient une vie assez monotone, la seule qui ressemble au bonheur. Klerbbs songea sérieusement à remplir le but de sa mission scientifique, et il consentit à visiter, assis dans un fauteuil, la vaste bibliothèque de Mounoussamv, pour y découvrir l'Histoire des Malabars. Gabriel allait à la chasse au touraco dans la vaste forêt qui s’étendait de la terrasse de la maison à la montagne. Souvent le jeune savant, aventuré sur les hauteurs du Tinnevely , jetait un regard mélancolique sur la double haie de grands arbres qui ombrageaient la route de Madras, et dans chaque plainte du vent dans le feuillage il croyait reconnaître le bruit sourd des roues du landigel qui devait ramener Héva sous les douces et. flottantes arcades de ces néfliers du Japon . et devant les volières aux treillis d’argent, où mille oiseaux dorés appelaient leur 3G1 10
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jeune maîtresse au lever du soleil et au tomber du Jour.
Un matin, sans que rien eût pu faire prévoir la veille sa résolution, Klerbbs descendit de son appartement en habit de voyage, et fit ses adieux à Gabriel. Il partait, disait-il , pour visiter la province du Carnatic et passer quelques jours à Tranquebar. D’après de nouveaux renseignements, il comptait découvrir dans cette excursion le manuscrit de Y Histoire des Malabars. Gabriel ne pouvait accompagner son ami : son destin était-lié désormais à cette habitation solitaire, que la présence d’une femme devait peupler bientôt de toutes ses grâces, de tous ses enchantements.
« Mon voyage ne sera pas long, dit Klerbbs, en serrant les mains de Gabriel, et pour l’abréger encore, je ne me donnerai aucune peine pour trouver ce que je cherche ! Malheur à qui cherche ! il ne trouve jamais. Je me laisserai découvrir par Y Histoire des Malabars. Adieu, et ne chasse jamais aux tigres.
— Adieu, Klerbbs , dit Gabriel ; reviens-moi bientôt, et écris-moi pour calmer mes impatiences. A ton retour, tu me trouveras peut-être fiancé.
— Mon cher ami, dit Klerbbs en montant à
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cheval et prenant son ton railleur, je crains que
la belle veuve ne se soit brûlée incognito, sur le
tombeau de son mari, selon l’usage indien. »
Les mains des deux amis s’agitèrent quelque temps encore pour échanger de loin des saluts, et Klerbbs disparut au galop dans les massifs d’ébéniers.
Gabriel recommença une vie d’isolement qui ne pouvait lui donner aucune distraction salutaire. Chaque jour il se préparait à voir lever, à l’horizon de Madras, l’étoile d’amour attendue, et chaque soir, lorsque les ténèbres couraient avec les bois autour du lac, comme un rempart d ; ébène , et que les solennelles harmonies des nuits indiennes s’élevaient dans de mystérieux lointains, il sentait que l’espoir conçu à l’aurore, sous des nuages de rose, s’échappait avec le dernier rellet du crépuscule, éteint à l’horizon de la mer. Alors il se plaçait sur le balcon du chattiram et restait de longues heures plongé dans des rêveries qui remettaient sans cesse devant ses yeux les jours écoulés. Lejeune homme comprenait qu’il y avait autour de lui une atmosphère de doux poisons, et devant lui un avenir assombri de toutes ses incertitudes; mais il n’avait pas la force de fuir. 11 était opprimé par un
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souvenir d’amour contre lequel il n’y a plus de résistance secourable.. Voir une jeune et belle femme dans quelque bourgeoise et froide résidence d’une ville d’Europe, dans une étroite cage de maison ; la quitter par un escalier gluant ; penser à elle sur le pavé pluvieux d’une rue bruyante, et l’oublier le lendemain , c’est là ce qu’il est aisé de faire, et ce que tous les hommes ont fait. Mais il renaît de lui-même, comme le. foie de Prométhée sous le bec du vautour, l’amour qui éclata dans un festin splendide, un soir, sous des étoiles sereines, dans le ravissement d’un paysage inconnu, au milieu des arômes enivrants qui montent de la terre au ciel, au milieu des lleurs qui jouent dans les cheveux de la femme, au milieu d’une fête qui vous enlève à lp réalité de ce monde et vous fait toucher votre plus beau rêve. Un pareil souvenir ne s’évapore plus. Toujours, dans les ennuis qui sonnent avec les heures, on revoit ce festin, ces étoiles, ces fleurs, cette fête, tout ce cortège étincelant qui s’unit à la femme aimée, et fait corps avec elle, et l’élève si haut dans le délire de la passion, que toute autre femme semble n’être plus que l'ombre dérisoire de cette reine, qui porte avec elle toqtes les joies de la terre, et du ciel.
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Gabriel, seul maître de cette maison, retrouvait.à chaque pas devant lui la femme absente et adorée. Il y avait partout de délicieuses négligences, de charmants caprices qui attestaient le passage d’Héva: et le lori familier, qui déployait ses ailes peintes sur le perchoir d'érable, trompé lui-même par toutes les brillantes fantaisies amoncelées au salon sur les laques et les émaux de Chine, entonnait un chant de joie et secouait, gracieusement sa jolie tête pour demander un baiser à des lèvres de corail. C’était partout un éblouissant chaos de toutes les futilités heureuses qui s’embaument aux mains de la femme ; des éventails semés d’oiseaux bleus , s’échappant du kiosque chinois ; des nuages de broderies, délaissés avec une adorable nonchalance ; des vases du Japon, sur lesquels une main folâtre avait noué, au couvercle, un nœud de rubans sur la vénérable tête de Brahma; des cristaux, à vives arêtes, dont la gueule évasée laissait tomber des tulipes flétries; des dieux de porcelaine à demi brisés ; un échiquier, avec toutes ses pièces renversées dans un accès de colère enfantine, sous le coup d’un mat trop précoce. La main d’Héva était partout ; absente, elle habitait sa maison.
Le beau-frère d’Héva, le sage Talaiperi, quand
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il revenait de Madras, où le retenaient presque continuellement de graves affaires, à l’habitation du Lac, disait quelquefois à Gabriel :
» Nous sommes vraiment désolés de ne pas pouvoir vous donner quelques distractions, quelques amusements de campagne ; mais vous comprenez mieux que personne notre position ; l’habitation est en deuil. Cependant le temps, ce dieu qui console, vous fera, j’espère , de meilleurs jours au sein de notre famille et de quelques bons amis. »
Gabriel répondit que cette solitude était pour lui pleine de charmes; qu’il pouvait y exercer royalement sa passion favorite, la chasse, et qu’ensuite il trouvait deux excellents remèdes contre l’ennui, l’étude et la méditation.
Sur ces entrefaites , Gabriel reçut une lettre de Klerbbs : elle était ainsi conçue :
« Tranquebar , juin 18. . .
« Mon cher Gabriel,
« Je vous écris pour remplir la promesse que je vous ai faite à mon départ.
« Je n’ai pas encore eu le bonheur de trouver l'Histoire des Malabars; il est vrai que j’ai eu le malheur de la chercher. J’ai fouillé la province du Carnatic et la pagode de Vilnour , qu’on m’avait désignée comme une bibliothèque d’histoires indiennes. Fiez-vous aux renseignements ! la pagode de Vilnour est en ruines; ce n’est plus qu’un recueil de serpents. Décidément, je ne cherche plus.
« L’autre jour, une société de jeunes Anglais, entre deux parties de whist, m’a proposé de faire le septième dans une chasse aux tigres, sur les bords du fleuve Caveri. Il y a, tout près de Tranquebar, disaient-ils, un vieux fort ruiné, qui est un club de tigres. J’ai fait mille remercîments à ces messieurs. Assez de tigres 1 n’est-ce pas, Gabriel ?•
« Je puis recevoir une lettre de vous à Tranquebar, et, votre lettre écrite, ne m’écrivez plus; nous nous parlerons de près : cela vaut mieux.
« Votre bien dévoué ,
« Edward Klerbbs. »
La réponse que fit Gabriel à cette lettre est le
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récit de quelques événements survenus la veille à l’habitation du Lac : la voici :
« Mon cher Klerbbs,
« Votre lettre m’a porté bonheur ; une chose heureuse n’arrive jamais seule : Héva est ici.
« Hier, au retour de la chasse, à quatre heures du soir, deux piqueurs ont fait trembler sous leur galop la grande allée de naucléas.
* — Voici madame ! ont dit les domestiques.
Talaïperi est descendu sur la terrasse pour recevoir la reine du Tinnevely. »
* Moi, je n’ai su quel poste m’assigner; il me semblait que j’étais déplacé partout; j’aurais voulu être sur les arbres, avec les oiseaux.
« Deux palanquins se sont arrêtés devant le chattiram. Dans le premier, il y avait les femmes d’Héva; je n’ai pas vu l’éblouissante forme qui descendait du .second ; mes yeux se sont fermés.
« Quand je les ai rouverts, Talaïperi me présentait à Héva. J’ai senti la terre onduler sous mes pieds; ma poitrine s’est gonflée ; ma langue s’est desséchée d’amertume ; mon front a brûlé les racines de mes cheveux.
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« J’ai balbutié une de ces phrases de présentation qui sont admises comme ne devant rien Signifier ; la mienne était tissue d’anglais, de français, de malais et de hollandais. Je n’ai pas entendu ce qu’Héva m’a dit ; mes oreilles sont trop grossières pour Recueillir la mélodie angélique descendue des lèvres de cette femme !
« Cependant, je me suis révolté contre moimême, et j’ai fait un énergique appel à mon courage, comme si j’eusse été en lace d’un extrême péril.
i Oh ! j’ai senti que ma destinée était invinciblement liée à cette femme, que ma vie était dans elle. On n’a qu’une fois des pressentiments aussi lumineux ! elle a été faite pour moi ; une autre l’avait prise contre mon droit ; il est mort, elle est veuve ; l’ordre est rétabli.
« Heureusement, dans ce monde qui l’entourait, personne n’a remarqué mon émotion; tous les yeux ne regardaient qu’elle; les plus vils esclaves ennoblissaient leurs visages en regardant le sien.
« Les autres m’ont enhardi; j’ai levé les yeux sur elle, et je n’ai rien vu qu’elle après. Elle portait une robe de deuil, plus rayonnante que la plus belle parure de bal; une gaze transparente
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essayait de rouvrir ses "bras; son col, dépouillé de ses ornements, s’élevait blanc et pur, encadré par l’ébène fluide des cheveux et le noir du corsage. Une légère teinte de tristesse semblait lutter sur son visage contre le sourire près de poindre.
Ses yeux n’annonçaient pas trop de larmes ré-
pandues ; ils avaient l’éclat velouté de l’iris et la limpidité du diamant. Lorsqu’elle a paru dans la première salle, il y eut dans les volières une suite de chants de joie et un frémissement d’ailes qui l’ont fait tressaillir de bonheur.
« Décidément sa tristesse de veuve n’était pas désespérante pour moi.
» J’attendais qu’elle .me parlât, avec une anxiété douce et poignante à la fois, j’avais soif de ses paroles , et pourtant je désirais me confondre parmi ses serviteurs qui se sont arrêtés sur le seuil de la salle, et sont rentrés dans leurs ténèbres et leur néant.
« Elle s’est assise; elle a dénoué le madras à la créole qui couvrait le haut de sa tête ; elle a pris un éventail et nous a priés de nous asseoir à côté d’elle, son beau-frère et moi.
« J’ai obéi machinalement. Un miroir voisin m’a dit que j’étais affreux de pâleur. Je n’ai pas eu le temps d’analyser mes sensations; je les
subissais , en renvoyant mon autopsie morale à de plus calmes moments.
« — Monsieur, m’a-t-elle dit, j’attendais cette « occasion pour vous exprimer combien je vous « suis reconnaissante de votre noble conduite sur « les bords du Lutchmi, et combien j’ai souffert « en apprenant la fatale méprise qui vous a « donné tant de tourments! »
« La confusion de Babel est retombée sur ma langue. Aucun interprète n’aurait pu. traduire ma réponse : j’étais jaloux de ces oiseaux qui avaient, pour lui répondre, des concerts dignes d’elle, et qui se pressaient aux treillis des cages, pour se suspendre à son col d’ivoire, comme un collier d’émeraudes vivantes et de rubis ailés.
* Heureusemènt elle a cru que je lui avais répondu quelque chose, et elle a ajouté :
« — Votre ami, sir Edward Klerbbs, nous « reviendra-t-il bientôt?
« — Bientôt, ai-je répondu, comme un écho « sec qui ne rend exactement que ce qu’on lui « donne.
« — C’est un jeune homme digne de toute « estime, a-t-elle dit en appuyant sur chaque « mot ; sir Edward a l’esprit français fondu dans
« le flegme britannique. Mon mari l’aimait « beaucoup. »
« Je sentais que je reprenais mes esprits, et deux mots, deux mots bien simples que je dois, hélas ! entendre souvent, m’ont de nouveau bouleversé. Vous ne sauriez croire, mon cher Klerbbs, tout ce que mon cœur a souffert d’aigu et de glacé à ces deux mots mon mari! ils emportaient avec eux tant de pouvoir d’un côté, tant de soumission de l’autre!... Je n’aurais jamais cru que, dans de certaines conditions, ces deux mots fussent aussi désolants,
« L’arrivée de deux étrangers qui suivaient de près le palanquin d’Héva, m’a soulagé quelques instants. Ce sont les avocats ou hommes d’affaires qui viennent s’établir ici pour débrouiller le chaos d’une immense succession.
« Ils étaient à leur aise ceux-là; ils sont entrés comme ils entrent chez eux, ils ont salué Héva, ainsi qu’ils auraient salué une femme ordinaire. Comment se fait-il que tout homme qui la voit pour la première fois ne tombe pas à ses pieds.
« Le plus Agé de ces hommes d’affaires a ouvert deux croisées pour mieux examiner la salle, car le jour baissait.
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« — Ceci est très-beau, a-t-il dit, très-beau!... « Toute la maison est de même sans doute : c’est « du vrai luxe anglo-indien! le mort avait du « goût. Mais, dans ce désert, tout cela ne vaut « pas dix mille piastres ; nous en aurions cin- « quante mille aux portes de Madras! Dans un « immeuble la position est tout... Les dépen- « dances s’étendent-elles bien loin, madame?
« — Monsieur, a répondu Héva, il est tard, je « suis un peu fatiguée, vous causerez de ces « choses ennuyeuses avec mon beau-frère. On « va sonner le dîner dans l’instant. »
« Elle nous a gracieusement salués, et je l’ai suivie des ye.ux tant qu’elle a été visible à travers les salles et les galeries qu’éclairait encore le rayon horizontal du soleil couchant.
« Excusez-iïioi, Klerbbs, de vous raconter minutieusement tous ces détails; je sais en les écrivant que chacune de mes phrases est accueillie par votra sourire railleur; mais je vous pardonne votre esprit: j'aime mieux que vous l’exerciez contre moi que contre un autre. Parce que vous avez échappé par miracle aux yeux de cette femme, vous avez une fierté intolérante ; un peu de pitié, je vous prie, pour l’ami moins heureux que vous.
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« D’ailleurs, vous le savez, l’amour s’excuse, il ne s’explique pas; un jour peut-être vous ferez connaissance avec cette passion terrible, et vous comprendre/ alors comment dans ce qui la touche tout nous plaît et surtout les plus petits détails.
« Au dîner, îlous étions cinq. La conversation s’était établie entre Talaïperi et les hommes d’affaires sur la prééminence commerciale que l’avenir réservait à Calcutta, aux dépens de Madras. Les hommes ne savent jamais ce qu’il faut dire devant une femme. Je suis sûr que mon silence, pendant cette conversation, a été favorablement remarqué par Héva. Une femme nous distingue souvent pour la plus mince nuance de conduite et d’h-propos. C’est une erreur de croire qu’il faut gagner des batailles, et se faire couronner de lauriers pour plaire h une femme; il faut quelquefois se taire et rester immobile, quand les autres parlent et s’agitent à ses côtés.
« Klerbbs, vous devez me trouver bien vain, n’est-ce pas ? mais il ne tenait qu’à moi de garder mon orgueil au fond du cœur, à l’exemple de ceux qui s’appellent modestes. J’ai mieux aimé vous envoyer ma pensée la plus secrète, tout en relief sur une feuille de papier. Au reste, je me
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trouve si absurde, depuis l’arrivée d’Héva, que j’ai besoin, pour ne pas me désespérer, de me savoir gré de la ipoindre chose qui puisse me relever à ses yeux.
« Je vous écris au milieu de la nuit, ma lettre devant partir à la pointe du jour. La maison est calme, à cette heure, mais cette tranquilljté ne ressemble pas à celle de l’autre nuit. On sent que la déesse est rentrée au temple; on sent que cette vaste habitation a maintenant une âme, que ce silence est bruyant, que ce désert est peuplé. Il y a un souffle enivrant qui agite les fleurs des kiosques, et le clavier des persiennes ; il y a une animation divine qui circule dans l’air et l’embaume; il y a même dans la nature une expansion de molles extases qui semblent ne venir du ciel que pour moi.
« Adieu Klerbbs, adieu, mon vieux compagnon de deux jours. Arrivez! arrivez! je serai plus fort quand je serai deux.
« Gabriel N*"*. *
« P. S. Goulâb et Mirpour se sont dérobés aux poursuites de la justice. On les a vus, dit-on, se pavaner, en costume européen, sur le port à
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Pondichéry. D’autre part, on affirme qu’ils se sont embarqués pour Batavia.
« N’acceptez aucune chasse <*ux tigres; ne vous laissez pas entraîner, sous aucun prétexte par ces graves fous, vos compatriotes. Oui, vous avez raison, assez de tigres; le nom de ces animaux me zèbre la peau de lames de feu.
« Mon touraco blanc est sans doute perché sur le volume de votre Histoire des Malabars. »
Gabriel plia cette lettre, et la déposa sur là table à côté de son lit, pour ne pas oublier à son réveil de la donner au télinga.
Puis, il voulut respirer quelques instants l’air de la nuit .et la fraîcheur du lac, et s’accouda sur le balcon de sa croisée, à demi-voilée par des réseaux de fleurs grimpantes à clochettes.
Les nuits indiennes ont des attraits incomparables; elles ont l’éclat des jours septentrionaux, et elles vous invitent à les contempler. Gabriel se laissa mollement entraîner à cette séduction de la nature ; il s’oublia devant cette autre reine invisible qui lui parlait avec ses harmonies, et le caressait avec son souffle embaumé. Des
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gerbes de lumière douce pouvaient des étoiles, et couvraient, comme une rosée de gouttes d’opale, la cime déliée des montagnes et des bois : le lac copiait le firmament, et lui renvoyait 1 ses constellations; mais, sur un côté de ses rives, il semblait garder les ténèbres compactes de la nuit, dans des massifs de plantes fluviales, et dans les abîmes de ses grottes. Le regard, qui ne rencontrait partout que l’ënchantement et la grâce, s’arrêtait avec une sorte de terreur sur ce coin sombre et mystérieux du divin tableau d’une nuit du Tinnevely. 1
Gabriel détournait ses regards de cette perspective effrayante, en accusant la nature, qui jette toujours quelque point noir dans son plus bel azur et se complaît dans l’imperfection lorsqu’il lui serait aisé d’être parfaite; puis il laissait encore retomber ses yeux sur ce côté du lac, avec cet instinct dépravé qui pousse l’homme à tout ce qui l’afflige et l’arrache à ce qui lui sotfrit. A force de sonder ces abîmes de ténèbres,
Gabriel crut découvrir quelques mouvements de feuillages qui n’étaient pas excités parles impulsions brutales des animaux et annonçaient au contraire la précaution calme d’une pensée intelr ,
ligente. Un bruit d’eau sourde accompagna un
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craquement de branches, et une tête humaine se détacha sur la limite des ténèbres, dans un fond d’azur lumineux et étoilé. Gabriel retint son souffle et s’imposa l’immobilité d’une statue, les yeux fixés sur cette étrange apparition.
La nuit donne aux objets une grandeur indéterminée : aussi la tête qui se leva d’entre les noires feuilles parut* énorme à Gabriel ; un instant il eut l’idée qu’elle appartenait à un éléphant, et son esprit préoccupé de la crainte d’un danger vague se rassura. De tous les animaux qui se cachent la nuit avec une pensée, le plus redoutable, c’est l’homme. Gabriel avait admis üéléphant, et il se retirait de la croisée pour gagner son alcôve lorsqu’il entendit distinctement une voix humaine qui sortait de cette monstrueuse tête, et qui, réprimée par la prudence jusqu’au toh le plus bas, arrivait encore distincte et terrible dans cette atmosphère transparente qui semble faire vibrer la moindre plainte de l’insecte sous une immense coupole • de cristal.
Gabriel vit ensuite dans le petit golfe des massifs ténébreux les eaux se troubler, perdre leurs teintes lumineuses et se hérisser de petites vagues, comme si des corps agiles et vigoureux
les traversaient à la nage pour gagner un rivage invisible. Les rameaux sombres que l’apparition avait agités au bord du lac reprirent leur immobilité de rempart d’ébène. Quelque chose de menaçant et de mystérieux venait de s’accomplir là, mais il n’était donné à personne de le comprendre : ce secret s’était plongé dans les abîmes de la nuit et du lac. Gabriel ne détacha plus ses yeux de ce coin du tableau. Il se posa comme une sentinelle vigilante pour garder le sommeil d'IIéva, et cette pensée lui donna des frissons de joie. A l’aube, il se félicita de sa veille, en voyant la maison se lever comme les autres jours.
Cependant lui-méme n’était pas rassuré sur le péril.
Il descendit sur la terrasse dès qu’il vit les jardiniers sortir de la ferme, leurs instruments sur l’épaule : il aborda le premier qui passa devant lui, et après lui avoir fait quelques questions insignifiantes, il lui demanda des nouvelles de ce magnifique troupeau d’éléphants privés qu’il avait vu autrefois sur les bords du lac. Le jardinier répondit que la veuve de Mounoussamy les avait donnés au gouverneur de la colonie, qui les avait placés au jardin zoologique de Madras.
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La nüit et le lac gardèrent leur mystère. Gabriel examina de près les massifs de feuillages d'où s’était levée une tête humaine : il vit beaucoup de rameaux brisés à hauteur d’homme et de larges vestiges sur les gazons d’alentour. 11 avait eu d'abord l’intention de tout dire à Talaïperi et à Héva, pour attirer leur surveillance sur ce coin de ténèbres et d’embùches; mais il craignit que la belle veuve ne reprît le chemin de Madras si la campagne ne lui dirait aucune sûreté dans ses nuits. Il' adopta donc l'avis contraire. Il résolut de ne pas révéler cette effrayante apparition et de veiller toujours dans l’ombre, ses armes à la main, prêt à s'élancer vers le lac au moindre # signe de danger, à la tête des domestiques. Cette idée lui en suggéra une autre; il regagna sa chambre, rouvrit sa lettre à Klerbbs et ajouta cet autre post-scriplum :
« Mon cher Klerbbs, oubliez tout ce que je viens de vous écrire, et ne pensez qu’à ces derniers mots, je les écris deux heures après ma lettre: — Arrivez non pas en vous promenant,