MAIS AU VOL DE LA VOILE ET DU CHEVAL. J AI BE- SOIN DE VOTRE AMITIÉ
HÉ VA
11 remit sa lettre au télinga, et trop ému des • scènes de la nuit pour songer au repos, il attendit le lever d’Héva sous la colonnade du chaltiram, ouverte aux rayons de l’aurore.
UNE VEUVE DE L’iNDE.
Feinte ou vraie, la douleur qui commence avec le veuvage subit chaque jour une décroissance notable, manifestée au moral par des velléités de sourire, et au physique par des nœuds de rubans de couleur modeste. Arrive un jour où quelque parole de gaieté tombe à l’improviste sur une veuve. Soudain un violent effort suspend la douleur, et la sombre Artémise hasarde un premier sourire d’essai. Une révolution s’opère dès ce moment. 11 n’y a que ce premier sourire qui coûte. La robe est chargée de continuer le deuil.
HÉVA
Dans l’Inde surtout, une veuve est si enchantée de ne plus monter sur le bûcher de son mari, grâce à la conquête européenne, qu’elle doit être moins inconsolable que partout ailleurs, les épitaphes exceptées. Nous ne serons donc point étonnés de trouver la belle veuve du Tinnevely dans une phase de consolation assez prononcée quelques jours après sa rentrée à la maison du Lac. Cependant elle aimait, disait-on, beaucoup son mari. Cela se conçoit encore; elle s’aimait encore plus elle-même, et une jolie femme, quelque grande que soit sa désolation, craint toujours qu'une désolation trop prolongée ne la vieillisse avant l’âge et n’altère son teint. Elle ne se console pas par indifférence envers le défunt, mais par une tendresse bien naturelle pour sa beauté. On pouvait donc admettre qu’Héva aimait son mari.
Gabriel avait organisé un plan d’attaque assez habile dans un de ces moments lucides où la passion peut raisonner. Il n’était pas homme à brusquer une déclaration, dès les premiers jours, à une veuve qui aurait pu la regarder comme * une insulte à sa robe de deuil. Certainement, il pouvait trouver Didon, mais il craignait Andromaque. Avant tout, notre jeune homme s’était
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décidé à étudier le caractère d’Héva, en supposant qu’elle eût un caractère, chose rare cher une femme belle* opulente, ennuyée, étourdie, enivrée par un hymne éternel d’adorations. Il voulait aussi laisser supposeï; qu’il était arrivé graduellement à une passion extrême, et que son amour n’était pas une improvisation d’écolier qui s’éprend de la seule femme rencontrée dans un désert avant de la connaître, ef l’oublie à la première distraction. Aussi il adopta une tactique savante, qui consistait à voir Héva seulement aux heures obligées, à l’éviter sans affectation, à la rencontrer toujours comme par hasard , à lui parler avec cette gaieté douce et naturelle qui fait rechercher un homme sans redouter un prétendant.
La scène effrayante et mystérieuse que Gabriel avait entrevue la nuit de l’arrivée d’Héva ne s’étant plus renouvelée, le jeune homme se persuada bientôt qu’il avait été dupe de quelque vision, et sa vigilance s’endormit.
Un matin, Héva descendit au déjeuner avec une robe qui n’était plus deuil, mais qui n’était pas encore la parure. Elle reçut ce jour-là quelques visites de ses anciens adorateurs européens, convives ordinaires des festins de Mounoussamy. Ces
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voyageurs sédentaires furent accueillis gracieusement ; Héva leur fit comprendre qu’ils pouvaient rentrer chez elle dans leurs anciennes habitudes de commensaux et d’amis. Ils n’étaient pas aussi nombreux que du vivant de l’époux : c’est que la plupart se croyant compromis, au moins par leur lâcheté innocente dâns l'affaire de la chasse aux tigres, n’osaient plus rentrer sur lés domaines de l’Indien. Gabriel n’avait pas de rivaux bien redoutables dans cette pléiade de désœuvrés amoureux; cependant il les revit avec peine. Ces hommes apportaient beaucoup d’eqnuis avec eux^ ils gâtaient le salon et le paysage ; ils passaient comme un nuage lourd dans l’atmosphère d’azur où rayonnait Héva.
Heureusement Klerbbs arriva pour animer la scène. On était à table vers le milieu du jour; les convives parlaient bas. Gabriel causait avec Talaïperi sur les avantages qu’on retirait de la coupe des bois d’érable à la lune de juin ; Héva causait avec sa perruche de choses plus importantes. On entendit un galop de cheval dans l’allée, et l’ombre d’un cavalier passa comme le vent sur la terrasse de la maison.
« C’est sir Edward Klerbbs ! » s’écria la belle veuve.
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Et comme toqs les convives se levaient pour le recevoir, le jeune homme entra , tenant d’une main sa cravache et de l’autre une boîte d’acajou.
On's’aperçut qu’il comprimait un mouvement de surprise en voyant Héva parée d’un sourire charmant et d’une robe de couleur inconsolable. Klerbbs baisa respectueusement la main de la jeune veuve et accepta de grand cœur la place offerte à son côté. Gabriel ne sut comment expliquer une douleur froide qu’il ressentit à la poitrine, et un accès de chaleur qui lui tordit les iquscles du col; il aurait mis volontiers cette double sensation sur le compte du retour de son ami; maïs il y avait quelque chose de trop poignant au fond d’une paneille secousse pour l’accepter dans un sens consolateur. ,
Klerbbs arrivait dé Madras dans un costume de dandy achevé. Il s’excusa gracieusement de se présenter ainsi en habit de voyage, et promit de reprendre l’uniforme des éampagnards indiens avant le soir.
* Oui, madame, dit-il en répondant à la première question d’Héva, j’ai fait un voyage délicieux, surtout à la fin, en arrivant. On ne patt jamais que pour goûter le plaisir du retour.
— Et la science, sir Edward Klerbbs, où est-
IIÉ VA.
elle? dit Héva en souriant et présentant son joli doigt au bec de la perruche.
— La science est en bon chemin , madame :
j’ai découvert qu’on peut aller en dix heures de Pondichéry à Madras.
— Avec un bon cheval ?
— Avec un mauvais cheval voilà la beauté
de la découverte. *
La conversation s’établissait sur un ton de frivolité joyeuse qui mettait Klerbbs à son aise. Le veuvage était âgé de six mois ; c’est un an dans les pays chauds. Klerbbs juge» la position et le terrain du premier coup. Il adopta des allures lestes et fringantes; il se mit au niveau de la douleur modérée qui rqgnait au logis, et ne. fut nullement déconcerté par la présence du frère de Mounoussamy, qui lui,- même avait un visage consolé. Pourtant la conversation prit bientôt une tournure étrange, surtout aux oreilles de Gabriel; Héva s’y révéla sous un jour tout nouveau, qui jeta notre jeune amoureux dans de singulières perplexités.
• Héva se renversa nonchalamment sur le dossier flexible de son fauteuil et fit cette question : ,
« Où en êtes-vous de Y Histoire des Malabars, sir Edward?
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— Je l’ai, madame, je la tiens.
— Vous l’avez enfin trouvée?
— Non, je l’ai faite.
' — En langue indienne?
— Non , traduite de l’indoustani sur l’original.
— Qui n’existe pas!
— Est-ce ma faute, madame, s’il n’existe pas ? Peut-on forcer un original à exister? Soyons raisonnable... Ah! madame, je m’aperçois que vous êtes constante : voilà toujours Sliga , votre perruche favorite,
— Toujours, sir Edward; elle est adorable, elle mord comme un ange.
— Tout votre peuple se porte bien dans les volières, madame?
— J’ai perdu Liza.
— Ah! cette pauvre bète! Liza! qui chantait si bien et qui caressait comme un démon.
— Morte, sir Edward.
— A propos , j’ai vu vos éléphants à Madras; ils maigrissent à Vue d’œil : ils m’ont reconnu ; ils veulent revoir votre lac: l’un d’eux m’a montré de la trompe six pieds d’eau bourbeuse, et il a secoué sa tète. — Hélas! me disait-il, voilà maintenant notre beau lac de Tinnevely! Je leur
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ai promis d’écrire au gouverneur pour leur faire creuser un bassin. Vous voyez, madame, que, dans mon voyage, toutes les branches de la science ont été cultivées avec quelque succès.
— Gomment doue? mais c’est merveilleux tout ce que vous avez fait en si peu de temps ! La tra-p duction de Y Histoire des Malabars, et une visite à mes éléphants!
— Et trente-trois lieues en dix heures!
— Ah! j’oubliais cela! pardon, sir Edward; vous avez fait tant de choses, qu’il est permis d’en oublier une, à la table des matières. Par le serpent Atlanta! comme disent les Indiens, je ne suis point étonnée que votre départ ait été si précipité, et votre court voyage si long. Eh ! mon Dieu ! vous aviez le Gange à boire !
— Non, madame, plaisanterie à part, ce petit voyage aura quelque résultat ; vous verrez. »
Héva, sur cette phrase, hasarda le premier éclat de rire de son veuvage. Gabriel sourit du bout des lèvres. Les convives étaient ébahis.
« Avez-vous eu quelques aventures amusantes?
dit Héva revenue au sérieux.
—J’ai failli en avoir deux. La première à Bengalore; j’ai eu le projet d’enlever Lakhmi, la statue de la déesse de la beauté; j’en aurais fait don à
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la galerie nationale de Londres : mais sir Wales l’avait achetée et laissée sur place dans sa pagode ' de Bangalore , où il va la saluer deux fois par jour; fantaisie d’Anglais! J’ignorais cette circonstance, et croyant que Lakhmi appartenait au public voyageur, je l’avais descendue de son piédestal et placée sur un garri traîné par deux bœufs. Je me votais déjà des remercîments au nom de la science, lorsque sir Wales, qui venait faire sa première adoration à Lakhmi, m’a rencontré triomphant comme Pùris enlevant Hélène. Nous avons eu une discussion fort vive, et un duel au pistolet dans la pagode déserte de Bengalore. J’avais pour témoin la statue de Warahavataram, incarnation de Wichnou en sanglier; le témoin de sir Wales était Matsyavataram, l’incarnation en poisson. Sir Wales a reçu une balle dans le gras de son épaule, qui est heureusement fort gras. Touché de son malheur, je lui ai replacé Lakhmi sur son piédestal; il m’a exhibé ses titres de propriété. Je me suis excusé; nous nous sommes quittés bons amis.
— Et votre seconde aventure, sir Klerbbs?
-- La seconde est un secret.
— Ah ! vous avez des secrets pour vos amis, sir Edward, ce n’est pas bien!
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— Moi ! je n’ai point de secrets! je suis tombé dans le secret d’un autre, voilà tout.
— Quelque belle brahmanesse, au teint d’érable, que vous avez conduite à Madras?
— Oh ! vous serez à mille lieues de mon secret, tant que vous ne sortirez pas des brahmanesses!
— Sir Edward, dit Héva en se levant, donnezmoi le bras, et allons respirer un peu de fraîcheur sous les arbres : on étouffe dans cette salle. »
On se divisa deux à deux ; Gabriel seul ne prit aucun compagnon de promenade : il voulait méditer sur ce bizarre entretien, si frivole en apparence, et qui semblait cacher au fond une intimité significative entre la belle veuve et sir Edward Klerbbs.
Héva et le jeune Anglais se promenaient d’un pas négligent, et ils avaient l’air de continuer la conversation de la table. Héva marchait avec sa gracieuse nonchalance de créole, son bras suspendu au bras de Klerbbs, et, par intervalles, les boucles de sa chevelure superbe s’agitaient, sous
un accès de gaieté triste, comme de petites vagues.
d'ébène sur l’ivoire velouté des épaules. Klerbbs abattait, comme Tarquin, du bout de sa Cravache, la tête des fleurs agrestes qui dépassaient le niveau du gazon. Des éclats de rire mélodieux,