D'AUTRICHE , DE BOHÈME ET DE HONGRIE
Collection de Jérôme Pez ( i ).
Outre les collections allemandes que nous venons d'ana* lyser, il en existe plusieurs autres qui sont spéciales à dSfiEerentes parties d'Allemagne. Nous avions d'abord résolu de les présenter dans des articles séparés; mais ces chroniques offrent si peu d'intérêt par elles-mêmes , que nous avons cru devoir les réunir dans uii seul article.
Nous placerons en tête la collection de Jérôme Pe2 , dont les deux premières chroniques (2) ne sont à proprement parler que des tables de matières où sont réunis , sans alicuii détail , les événemens qui affligèrent le royaume de Jérusa-
(i) Scrîptores remm Austriacarum veteres quos colligit Hîcronimus Pez.
(a) Cronicon monasterii, Mellicensis ; p. i6si. Chronicon Salisburgense; p. 3i4>
lem dans les dernieFs" temps de son existence. Ces détûc chroniques parlent aussi , mais toujours fort laconiqueniént» de rinvasion des Karismiens dans le treizième siècle , et de celle des Turcs dans la Hongrie pendant le seizième* La p1re;*> inière chronique fait mourir Tettipereur Frédéric !«**. aàns une petite rivière de Grèce et le fait ensevelir à Tyr. Dansla seconde , on lit une lettre du prince d'Elchatay, dont les ambassadeurs vinrent trouver saint Louis dans l-ile de Chj^' pre. Cette lettre, dit ^'auteur de la chronique , était écrite en langue persane et en caractères arabes. Le chroniqueur parle aussi des présens que le roi de France fit aux ambassadeurs en les congédiant. (Voyez dans notre iv®. volume ce que nous avons dit au sujet de cette ambassade). La chronique de Salzbourg, sans être plus instructive que celle de Molck , est cependant moins sèche et moins concise.
La Chronique du monastère de Neubourg (1 ) indique , avec aussi peu de détails , plusieurs événemens de l'histoire des croisades. Sous la date de 1 21 7, on y lit que André , roi de Hongrie, abandonnant Tarmée du Christ, se retira avec une troupe assez nombreuse , et que , après une longue absence , il rentra honteusement dans son pays. Là chronique' parle du siège de Damiette , commencé sous les ordres du . duc d'Autriche ; mais elle ne dit point quelle en fut l'issue. A l'année 1229, elle annonce que les chrétiens possédèrent la terre de promission par le moyen de l'empereur Frédéric ;• puis elle dit que ce même empereur revint dans son royaume de Sicile par le secours et le conseil du roi des païens , c'est-^ à-dir^u Soudan ; que les croisés allemands , à leur retour, eurehraLfiPaire aux troupes du pape. Rien n'est moins satis-' faisant que cette narration. L'auteur parle de llnvasion de» Tartares en Hongrie en 1 245 , et de la famine qui désola ce pays, dans les mêmes termes que l'ancienne chronique d'Au^ triche, par Math, maréchal de Bappeinheim.
La Chronique d'Autriche , par un auteur inconnu {i) , parle aussi de quelques événemens des croisades, surtout des conquêtes de Saiadin. Elle dit, à l'occasion de là prisef de Jérusalem par ce prince, que, de même que le soleil s'était obscurci à la mort de Jésus-Christ , de même il cacha ses rayons à la prise de cette ville , comme pour annoncer ce désastre à toute la chrétienté. La chronique rend compte aussi des assemblées tenues à Mayence et à Ratisbonne par
(i^ Chronicon Claustro-Nepburgense , p. 4^3.
(a) Âuctoris incerti cbronicon Atutriacum , p. 547*
1^ ÇIBLIOTBÊQtÈ
Tampereur Frëdérîc P^., et de l'expëdition' de ce prince # qu'efie laisse en Bulgarie.
Lsk. Chronique éC Autriche ^ parPàUrOm Ou Valzon (1), dit que le pape Gr^oire ayant prêché une ctoisade contre led Tartares , les rois , les princes , les évêques , les nobles et les bourgeois se préparèrent avec joie à tirer vengeance de ces infidèles. Mais l'empereur, ajoute le chroniqueur, empêcha Te^pëdition, parce que le roi de Hongrie, qu'il avait appelé , dédaigna de venir ejt de lui parler. L'auteur, décri* vantla famine qui suivit l'invasion des Tartares , se sert des mêmes tei;mes que la chronique de Neubourg. Il nous apprend qu'en 1 288 on trouvait dans toute l'Autriche des violettes à l'époque de Noël et de l'Epiphanie^ et que les arbres donnèrent des fleurs dans les jardins et les vergers commue au mois de mai, a Nous attesto^s ce que nous avons vu, » dit- il , car cela n'avait jamais eu lieu auparavant {et qiwd ^idimus testamur quia insoUtum priùs Juerat), Le chroni->^ queur place à cette année la prise d'Acre par le Soudan d'Egjrpte • c'est-à-dire trois ans trop tôt.
La Chronique de Léoben (2), par un anonyme ^ donne sur cet événement quelque^ détails curieux :
<c La cause du malheur de Ptoiémaïs, dit- elle, vint d^un » cardinal que le pape y avait envoyé et qui prétendait que N les chrétiens ne devaient avoir aucun commerce avecles » gentils , et qu'ils ne devaient point leur garder la foi pro- » mise. De leur côté, les chrétiens, qui se plaignaient de » cette défense , disaient qu'ils ne pouvaient faire la guerre » aux infidèles puisque ceux-ci étaient en plus grand nombre M et plus forts. Le cardinal , revêtu des habits de sa d^nité^ » monta sur un lieu élevé pour parler au peuple ; on crut » que c'était pour le bénir; ce fut au contraire pour le j» maudire. En vertu de sa propre autorité et de celle du » saint-siége , il. excommunia tout ceux qui communiquaient » avec les infidèles, et il s'en alla, laissant les citoyens frap- » pés de terreur. Quoique peu d'accord entre eux , ceux-ci » ne se précipitèrent pas avec moins d'ardeur sur les en-* » nemis. »
L'auteur djit que, pendant le siège, des miracles éclaté*^ rent en témoignage de la foi chrétienne. Yoici un de ces faits merveilleux :
(i) Paltramîseu Yatzonîs consulis Yiennensîs chronîcon Austriacum , p. 707.
(a) Anonymi Leobensis chronicon, p. ySi.
n Dans les nombreux engagemens qui eurent lieu , dit la 1» chronique, et pendant que le sort faisait succomber plusieurs » combattans, les infidèles virent les âmes des chréti^ tués » s'envoler vers les demeures célestes. Un des rois asrié- » ^eans les voyant enlevées par des anges sous la forme de » jeunes gens , s'entretint de cette apparition dans sa tente, » pendant la nuit, et dit : En$/vam nous combattons contre » les chrétiens ,pmsqu* au moment eà tun d'eux sfuccombe, ii » en sort un autre de sa bouche, et qu'ainsi le nombre n'en » peut être diminué (frustra contra christianospugnamus, quia » uno mortuo alius statim ex ore ejus nascitur et abhoc nume-' N rus nullateniis minuitur). Un apostat saxon, qui était |iaâsé >» du côté des infidèles , ayant entendu raconter ce miracle , n retourna au{Hrès des chevaliers teutoniques, qu'il aivait » abandonnés , et fit pénitence.
» Peu de temps après , cette ville , illustre séjour àe^ w chrétiens, fut entièrement ruinée. Souvent elle avait dé- » mandé du secours au pape et aux princes chrétiens, et. » personne ne lui avait tendu une main secourable.. On » peut lui appliquer ce qu'on dit autrefois de la célèbre ville » de Numance : la concorde donne la victoire, la discorde V amène la ruine. » '
La chronique de Léoben parait en plusieurs endroits une copie des chroniques précédentes, par exemple dans ce qu'elle rapporte de l'expédition de André , roi de Hongrie ; de celle de Frédéric H, et de l'invasion des Tartares. A l'égard de la seconde croisade , l'historien dit que Conrad et le roi de France revinrent avec honte dans leur pays., après avoir donné aux iTurcs et aux Arabes un grand sujet de félicitation. Elle porte à cent millç hommes l'armée que ce!$ princes^onduisirent en Orient.
En pariant de l'arrivée du prince Edouard en Afrique en 1 272 , elle prétend que Parmée chrétienne s'élevait alors à environ deux cent mille combattans.(ce nombre est exagéré) , et que ce qui décida les croisés à se retirer fut Içl mort du légat du pape et la vacance du saint^siég^. Elljp indique la tenue du concile de Lyon en 1274 , et parle de la dîme de six ans 'qui y fut décrétée en faveur de la Terre- Sainte.
Dans le second voluuie de la collection de Jérôme Pjèz, nous trouvons un extrait du catalogue des pontijes et dés empereurs romains (I ) , du moine Conrad. Ce Conrad , sur-^
(i) Exccrpta ex catalogo romanorunv pontiiîcuiii €( îiiipeliitoriim Coivradi ccnobitse. (Tom. 11, p. 409).
198 BtbLtOTBÈQtJ^
nomme le phîlosoplie, ëtait de Tordre de Saint-Benott ^ et vivait en Bavière en 1 241 . Le catalogue qu'il a laissé n'est
Su'une table chronologique assez semblable à beaucoup 'autres chroniques autrichiennes. Il remonte au commen** .cément du monde et s^arrête au pape HonoriusIX et à l'em^pereur 'Frédéric. Conrad indique sans détails la seconde et j(a troisième croisade et l'^pédition de l'empereur Frédéric T^» Selon lui , il périt dans cette expédition plusieurs évêques , princes et nobles , et plus de trente miUe croisés , par le fer, par la faim et par la peste, sans que cependant, ajoute-t-il, la croix ni le tombeau du Seigneur fussent recouvrés.
Sous la date de 1225» Conrad parle d'un pi^édicateur de la croisade , nommé Jean, qui , parcourant plusieurs villes f fit prendre la croix à une multitude infinie de riches et de pauvres. « Notre abbé Conrad , ajoute-til , fut du » nombre des croisés ; mais il fut ensuite dégagé de son » vœu par l'évêque de Salzbourg. »
Chronique de Thcmas Ebendorffer de HeseWach (1)»
De toutes les chroniques d'Autriche , celle de Thomas est la plus étendue. Cet écrivain fut élevé dans l'étude des sciences et devint très-habile dans le droit civil et le droit canon. H fut chanoine de Saint-Etienne à Vienne et chape** lain de la cour. Sa chronique offre des détails plus curieux que les précédentes, mais elle n'est pas toujours exacte. Un y ht que Léopojd Vil, ^xxxnoïxaxié le vertueux , second duc d'Autriche et premier de sa famille , qui fut duc de Styrie, illustra sa bravoure dans la Terre -Sainte, et fut pour cela décoré de nouvelles armoiries par l'empereur Frédéric F'. Mais d'après le récit d'Ebendorffer , qui pense que les belles actions de ce prince eurent heu à Damiette ^ ce ne serait ni Léopold Vil qui les aurait faites , ni l'empereur Frédéric F*, qui les aurait récompensées , puisque ce duc d'Autriche mourut eni 1 1 94 et que Frédéric était mort en 1 1 90. Si c'est pour sa conduite àPtolémaïs, queLéopoldVJI obtint le changen^ient d'armoiries , ce ne fut pas non plus Frédéric I". qui le lui accorda, puisque cet empereur périt au milieu de son expédition , quoiqu' Ebendorffer prétende mal à propos que ce prince se reunit a Saiiît-Jean-d' Acre aux rois de France et d'Angleterre.
(i) Thomse £b4;n(lorrrcri de Halsebach chronicon auslriacum. (T. 11 , p. 682).
DES C&OISADEf. 199
Au sujet de la quereUe de Léopold avec Richard , Tauteur rapporte une circonstance qui- n'a ëtë racontée par aucun autre historien. Il dit que Léopold, dissimulant Faffront qu'il avait reçu du roi d'Angleterre , attendit que les croises fussent vainqueurs des Sarrasins, et, qu'ensuite il accusa Richard d'injustice et de violence. Par sentence des rois de France , de Chypre et d'autres princes , le monarque anglais fut déclaré ennemi de la république chrétienne. Alors tous ces princes , l'empereur et le duc Léopol4 avec eux se mirent en garde contre Richard; mais ils ne voulurent lui faire aucune offense à lui ni aux siens , tant qu'il serait dans la Terre-Sainte , quoiqu'ils en eussent le pou* voir. Le Roi d'Angleterre, continue l'auteur , voyant que tous les chemins lui étaient ferméspourson retour > laissa «on armée et partit à pied, avec peu de personnes, cherchant sous l'habit de pèlerin à se dérober aux poursuites de Léopold. Ebendorfter rapporte comment Richard fut pris en Allemagne , lorsqu'il tournait la broche dans une cuisine et h quel prix il obtint la liberté. Il ajoute que la rançon de Richard servit à l'agrandissement de la cité de Vienne et à l'embelUssement de plusieurs bourgs voisins. Cette dernière ciconstance est de même rapportée dans un diato-» gue historique de Martin , abbé du couvent des Ecossais à Vienne ; dialogue qui se trouve aussi dans le second volume de la collection de Jérôme Pez.
EbendorfTer, après avoir raconté ces événemens, dit qu'ils se passèrent en 11 82, erreur de date assez grossière. Il fait mourir Léopold d'une chute de cheval en 1194, lorsque ce prince se préparait , dit-il , à un second pèlerinage à la Terre-Sainte. On retrouvera dans l'histoire de l'expédition de Frédéric P'. par Ansbert, des, détails plus précis sur cette mort.
Dans son troisième Uvre , Ebendorffer , sous le titre : De perdidone Accliaron cmtatis, fait un long récit du siège et de la ruine d'Acre en 1291. Comme ce récit contient des détails assez curieux, nous allons en donner l'analyse. .
Après avoir parlé d'une grande bataille daiis laqueBe les princes chrétiens demeurèrent vainqueur», l'historien dit que le patriarche de Jérusalem vint à bout de faire conclure une trêve qui fut exactement observée pendant deax ans. Le pape Honoré, ou plutôt Nicolas IV , envoya à Ptolémaïs un légat à latere, pour rompre cette trêve ; ce légat s'y prit ainsi : Quelques marchands ëarrasins étant venus ■ à Acre avec de For et de l'argent poiiry faire* des emplettes, il les fit dépouiller. Ceux-ci allèrent porter plainte au sou-
dan. Le Boùdan envoya dix dëputës à PtolëmaYs pour récla«mer contre la violation de la trêve ; le lëgat fit chasser les députés à coups de bâton», et ceux-ci revinrent auprès du Soudan ainsi maltraités. Les SaiTasins excitèrent leur prince contre les chrétiens ; mais le Soudan envoya dix nouveaux députés choisis parmis ses principaux officiers. Ces députés persuadèrent aux Templiers et autres religieux de tiVrer dix personnes pour otages , comme le seul moyen d'apaiser la colère du prince musulman. Le légat s'y opposa «t fulmina des censures contre ceux qui traiteraient avec les Sarrasin»; puis il retourna à Rome. Le Soudan, à la nou*velle de ces outrages, entra dans une telle fureur, qu'il mourut peu de jours après. Tous les princes sarrasins se rassemhlerent et élurent pour roi le fîb du défunt, qui jura de marcher contre les chrétiens.
L'hauteur fait ici un dénombrement exagéré des secours que les princes voisins promirent au sultan. Les noms de ces princes sont tellement altérés ou défigurés , qu'il est difficile de les reconnaître.
« Au bout dHm an , poursuit EbendorflFer, ils se rendirent » tous, avec le jeune Soudan, devant Ptolémaïs. Les habi- » tans de cette ville en donnèrent connaissance au souverain » pontife. Mais les cardinaux ne tinrent aucun compte de D cet avis; seulement ils écrivirent aux rois de France et » d'Angleterre, et surtout au roi des Romains, pour les enn gager à porter du secours à la Terre-Sainte. Ces princes y » étaient lort disposés. Mais ils représentèrent qu'il était » difficile ou > pour mieux dire , impossible de se transporter » à temps avec une grande armée. Néanmoins les maîtres j» dès Templiers , de l'ordre Tèutonique et des Hospitaliers » se préparèrent à partir. Mille chevaliers de l'oi-dre Teuto- » nique passèrent la mer avec sept cents hommes à leur » solde. Le maître des Hospitaliers partit avec deux mille » Génois. Les Vénitiens embarquèrent sur des vaisseaux et » des galères plusieurs troupes d'hommes armés ; le nombre » des combattans se monta à cent mille. ( Calcul exagéré. ) » La cité de Ptolémaïs était fortifiée par trois murs et trois » fossés. Le Soudan l'enveloppa avec son armée, qui oc- » cupait les vallées et les montagnes sur une étendue » d'une journée de marche. Depuis la naissance del'Eglise, » on n'avait point eu d'exemple d'une armée aussi puis- » santé , aussi nombreuse ; elle attaquait la ville nuit et » jour , et la ville résistait avec courage. Les Templiers et » les Hospitaliers se conduisaient avec arrogance à l'égard » de ceux de l'oçrdre Tèutonique, pendant que leç Sarrasins
DES CROISAPF8. 201
» pressaient la vlUe et jetaient des cadavres ,* de la terre, » des pierres et du bois dans les fossés qu'ils comblèrent an » niveau du terrain. Plusieurs de ces infidèles , par amour n du faux prophète Mahomet, se précipitèrent d'eux-mêmes y» dans ces fosses. ( Ce même fait ^t raconté par le frère Aiv » sène , voyez nos extraits de Muratori. ) Les ennemis, ayant » miné la ville, en plusieurs endroits, se disposèrent à mettre » le feu aux étais ; les assiégés tinrent conseil , et décidéfl> rent qu'il valait mieux mourir les armes à la main , que t» d'être livrés , sans gloire , aux mains des circoncis. Ils ou^ » vrirent donc les portes le lendemain matin , et levant l'é- » tendard du Christ , ils engagèrent le combat avec les in- » fidèles, et en tuèrent dix-huit mille. Hs ne perdirent que » quatre cents des leurs.
» Sur le soir , les ennemis revinrent vers la ville. Un che-* » valier, nommé Bertrand , que l'on cherchait, fit le mort, » couché au milieu des cadavres. Quand la nuit fut avancée , » il se releva , prit les armes d'un infidèle renversé à côté de » lui , et s'approchant de la tente qui lui parut la plus belle , » égorgea un sarrasin enseveli dans le sommeil ; u se porta » ensuite à la tente d'un roi , li^ enfonça un morceau de bois » dans la bouche , et l'entraîna jusqu'à la ville , sans que » celui-ci pût proférer un seul en. Les Sarrasins, poUr ra- » cheter le captif, rendirent tous les prisonniers chrétiens.
» Cependant les Vénitiens souillèrent le nom chrétien par » une fraude odieuse. lis offrirent, dit-on, aux plus riches »> de la ville de les sauver des dangers qu'ils couraient , en » les prenant sur leurs vaisseaux , eux et leurs biens les puis » précieux. Ceux-ci partirent donc avec leurs femmes et » leurs enfans , leur or et leur argent ; mais les Vénitiens » les précipitèrent dans les ondes , et s'en allèrent avec leurs » riclresses. '. /
» Le Soudan poursuivit le siège pendant quarante jours » et quarante nuits« Comme il s'étonnait de ce que les chré- » tiens, en si petit nombre, résistaient à une si grande » armée et repoussaient la multitude des Sarrasins, un in- » fidèle lui dit ; Cela n'est pas surprenant, car tm four que » les chrétiens tombèrent en combattant , je m'aperçus que » dans un seul corps étoient cachés plusieurs hommes ; en » effet, à mesure qu'un croisé expirait , de beaux jeunes gens » venaient recevoir un joli enfant qui sortait de sa douche. » {Non mirum, quia ego quodam prospexi die j, quando » christiani ceciderunt in prœlio qubd in uno cOrporè latuerint » plures homines et uno moriente adstiterint eidem decorijuve^ n nés qui ex ejus ore susceperunt venustum pueriliim. ) lin
M chevalier Ae l'ordre Teutonique, nommé Bermann, qui » avait apostasie, ayant entendu ce discours, se repentit, » retourna vers le grand^maître de son ordre, fit pénitence, » et combattant vaillamment pour la foi du Christ, tua plur » sieurs ennemis. ^ -
» Apres la retraite du plus grand nombre des auxiliaires, »,et quand les chevaliers des trois ordres eurent été réduits » à trois cents , ceux qui restaient , voyant qu'ils ne pou- 91 vaient plus défendre la place, montèrent sur les vaisseaux et » s'en allèrent. Alors le Soudan entra dans la viUe: il ordonna » de couper en morceaux les ecclésiastiques, de tuer, à coups » de flèche, les hommes; il fit périr, par toutes sortes. dertour- » mens , les enfans des deux sexes avec leurs mèreu , au. )> nombre de trente mille. Il détruisit de fond en comble la » ville et les deux châteaux. ( Ce massacre des chrétiens est » sans doute aussi exagéré que la destruction^ totale de la » ville d'Acre. ) L'hiver l'obligeant de congédier ses troupes, » le sultanleur fit promettre de revenir auprès de lui pendant >» l'été. Cet événement eut lieu eh 1291. Plusieurs pensent » que si les chevaliers des trois ordres s'étaient accordés » avec le peuple , cette belle ville ne serait pas tombée au » pouvoir des infidèles. L'été suivant, les Sarrasins revin- » rent et rasèrent la viUe de Tripoli. ( L'auteur se trompe , j> la ville de Tripoli fut détruite avant la ville d'Acre. ) Tous » les chrétiens qui étaient propres au travail furent emme- » nés chargés de fers ; les autres moururent pour-le Christ. » L'ennemi épargna la sainte ville de Bethléem et ses habi- » rans , ainsi que l'évêque qui était français et de Tordre des w frères Prêcheurs. »
Ebendorfifer ajoute , à son récit , un fait dont parlent aussi les historiens arabes. Un puissant roi d'Ethiopie, nommé Prêtre- Jean j chrétien de nom, mais entaché de nestorianisme, ayant appris l'état déplorable des .colonies chrétiennes de la Palestine , détourna le cours du Nil et frappa ainsi l'Egypte de stérilité. Les Egyptiens déclarèrent au soudan qu'Us seraient obligés d'abandoinner le pays, si le -Nil ne revenait le féconder. Le Soudan envoya au prétre-Jean des ambassadeurs qui lui promirent que , dans cinq ans , la ville d'Acre et d'autres places seraient rendues aux chrétiens , si TEgypte recouvrait la jouissance de ses eaux* Le roi d'Ethiopie fit prier le souverain pontife de prendre part à ce traité, ou du moins d'envoyer quelque légat notable. Mais le pape , soit négUgence , soit qu'il fut occupé d'autres affaires, ne fit point de réponse. Le Prétre-Jean s'étant accordé avec le soudan, les eaux du Nil reprirent leur
DES CaOlSADES. 205
ancien cours. L'auteur arabe Makrizi fait mention , sous la date de 726 de l'hëgyre, ou 1525 -de Jësus-Christ , d'^aie lettre du roi d'Abyssinie , par laqueHe ce prince sommait le sultan d'Egypte de rebâtir les églises x:nrëtiennes , qui avaient été détruite^» et de traiter les chrétiens avec égard, le menaçant , en cas de refus , d'intercepter le cQurs du Nil. Makrizi ajoute que ^le sultan ne fit que rire de ces menaces, et congéciia le député abyssin (1).
Ebendorffer , sous la date de 1 300 , parle de la destruction de Tordre des Templiers. En rapportant les diverses accusations qui furent la cause ou le prétexte de cette destruction, Fauteur dit : Sed nescitur,'an legiiimè deducta, mais on ne sait pas si ces accusations étaient fondées. L'auteur raconte ensuite une espèce de croisade qui eut lieu , vers le môme temps, en Allemagne. Des p^zm^i/ej, des oisi/ê,^àes débau^ chés qui avaient dissipé leur fortune , réunis^ à des paysans , des cordonniers, des artisans de toute espèce, des mendians et des vagabonds , prirent la croix et les armes , et se portant en foule d'un lieu à un autre , demandaient et exigeaient de force des aumônes pour faire leur pèlerinage. €es nouveaux croisés mettaient à contribution les pauvir^s, les riches et les juifs , et disaient que les statuts de l'empereur , en faveur de la Terre-Sainte , les autorisaient* à demander «ce qui leur était nécessaire pour la route. En parlant de la sorte, ils trompèrent beaucoup de monde, et leur nombre se grossit chaque jour. Leur audace et leur licence augmentèrent en proportion de leur succès. Hs en vinrent jusqu'à enlever des autels les offrandes des fidèles, jusqu'^ maltraiter les ecclésiastiques qui voulaient s' opposer «à leurs •excès. L'auteur dit que les clercs collecteurs {clenci auœstuani) se joignirent à ces croisés ; qu'ils étaient les pqus cruels, qu'ils prêchaient des choses ridicules, et débitaient au peuple beaucoup de mensonges. On entendit Tun d'eux prêcher ainsi : « Voyez comme notre entreprise est dirigée par la » volonté de Dieu : ceux qui nous accueillent reçoivent de V lui l'abondance et la santé , au contraire les maisons de k ceux qui nous repoussent sont brûlées par le feu du ciel. M Plusieurs de nos pèlerins, qui sont déjà dans la Terre-Sainte, « ont glorieusement succombé sous les coups des Sarrasins, » Us ont fini leur vie par le martyre ; et parmi tant de mil^ » liers de morts , il n y en a pas un qui n'ait paru couvert » d'un habit de soie noire avec une croix' d'or, qui leur a
i) Voyez les Mémoires gèoffnaphi^ues et historiques surVEjgypte M, Quatremère (Tom, II, p. 275 )f
» été envoyé du ciel; lorsque ce prédicateur disait la messe^ » et qu'il levait la sainte hostie, aucun des satellites qutle sut- » vaient ne fléchissait lé genoux, ne découvrait sa tête, ou ne M baissait ses armes. » Dans le bourg de Plasenstain , pendant qu'un prêtre célébrait l'office; un clerc questeurdu dioeèse de natisboime le pria de faire au peuple un discours favorableà ses vues; mais voyant que le prêtre ne voulait pas se prêter à ses désirs , il lui lança sa ballistç et ordonna à un de «es complices de le frapper. Celuir-ci se mettant ^n devorr d'exécuter l'ordre, le prêtre,, averti, se sauvti par là fuite. Ces désordres durèrent quatre mois sur les rives du Danube; mais l'entreprise s'évanouit comme la fumée {^sorumnegotiumtan' quàmjumus dlsparuit) ; car les aumônes qui avaient servi à entretemir ces excès, venant à manquer, chacun quitta en secret le signe de la croix , et jeta ses armes , honteux de n'avoir rien de bon à r^ondre à ceux qui le» blâmaient. Ne trouvant plus pcfrsonne qui voulût les recevoir et les aider; ils ne rep^urent :^us nulle part.
A la date de 1395 , Fauteur l'apporte que Albert IV, due d'Autriche , prince très-pieux » résolut d'aller à la Terre- Sainte. Les prières du duc Guillaume son oncle , de sa mère Béatrix , née du margrave de Nuremberg , et les dangers qui le menaçaient de la part des Turcs , ne purent le détourner de son dessein. Albert partit , et , dans l'année 1 400 , il dé-* barqua à Yenise , où il fut reçu avec honneur. Il se rendit sans être connu dans la viUe sainte ; là , il prit les armes et l'habit de chevalier, et après avoir accompli son vœu il se remit en route. Ce pri^ce monta sur un vaisseau, arbora l'étendard d'Autriche , et, au son des trompettes , des flûte» et des tambours , revint dans son pays sain et sauf, au miUeu des cris de joie et des applaudissemens des peuples-.
ÇoUection de GuiUauriie de Sommersherg (i)..
Annales de Silesie, par Hénelius,
.Le Recueil de Sommersberg offre peu de documens pour l'histoire des croisades. Les Annales de Silésie,, rédigées dans des temps bien postérieurs aux guerres saintes , ne contiennent que des indications souvent erronées des prin-
. (i) Sile^iacarum rerum scriptores, elc, quos Freder. Wilh de So»».iner&berg eques Silesius.
cipaux evénemens qui s'y rapportent. . La SUésie ne prit qu'une part très-4ndirècte à ces expâlttions , et les peuples de ce pays ne durent en conserver qfn^n faible souvenir» HëneUus , en parlant de la croisade du roi Conrad , en 1 1 47>. dit que ce prince traversa la Pologne et fut reçu partout avec des transports de joie. L'annaliste se trompe. Conrad traversa la Pannonieet non li^ Pologne.
n rapporte que le pape envoya en Pologne , en 11 88 , un Wgat charge de demander la dîme à toutes les églises, pour aider au recouvrement de Jérusalem , qui venait d'être conquise par les Sarrasins.
Hénelius raconte fort succinctement l'expédition de l'empereur Frédéric, surnommé Barbewusse , qui avait bien mérité de la Silésie. Il fait un assetlong récit aune invasioa de Tartares en Pologne, dans l'année 124). Les barbares^ après avoir vainement assiégé Breslaw, d'où ils furent re-* poussés par le feu du ciel, s'avancèrent sur l'armée chrétienne et la défirent dans un combat sanglant. La perte de» chrétiens fut telle que les vainqueurs remplirent neuf sac» des oreilles des vaincus. L'annaliste compare ces sacs aux boisseaux remplis d'anneaux d'or ^des chevaliers romains , envoyés à Carthage après la bataille de Cannes. /
Hénelius, en racontant la bataille de Nicopôlis, dit que la victoire coûta soixante mille hoinmes à l'ennemi, et que les chrétiens en perdirent vingt mille. L'empereur Sigis* mond, sur le point d'être fait prisonnier ou de perdre la viey fut sauvé par Jean Burgrave de Nuremberg , qui l'embarqua précipitamment sur un vaisseau, et le mena par le Danube à Constantinople. L'empereur grec Paléologue fit conduire Sigismond en Dalmatie. Ce prince, en reconnaissance du service que lui avait rendu Jean Burgrave de Nuremberg , donna le titre de marquis de Brandebourg au frère de son libérateur, qui se nommait Frédéric.
Hénelius ; sous la date de 1415, parle du pèlerinage de Henri , duc de Ligue , qui , à son retour de la Terre-Sainte f fut pris par les ennemis {hostibus) et mis en prison. Henri y fut si durement traite , qu'il y mourut presque de faim* Un chevalier nommé Nicolas Slibitz, qui partageait son sort f lui abandonna sa nourriture , se contentant de pain et de sel. Le duc fut racheté par ses sujets , qui le revirent avec beaucoup de joie.
L'annaliste , en parlant des préparatifs que faisait le roi Ladislas, en 1444, pour attaquer les Turcs, avec lesquels il venait de conclure une trêve , raconte que ce roi , étant arrivé à Nicopôlis de Bulgarie, rencontra Dracula, prmce
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de Yalacbie , homme actif et habile , qui , à la vue du petit nombre de troupes qilàyait Ladislas , conjura ce prince , par tout ce qu'il y a de sé^té et par le salut de la chrétienté « de ne pas aller plus loin f de ramener-ses troupes et de se reti*^ rer dans des places de sûreté. Dramla ajouta que l'empereur turc, allant à la chasse; avait une escorte plus' nombreuse que n'était l'armée chrétienne; que d'ailleurs l'hiver approchait^ et que dans cette saison il trouverait beaucoup d'obstacles. Mais comme l'Europe était pressée par ses destins , dit l'auteur {cian feUti urgerient Europom) , ce conseil salutaire fut rejeté par le roi et par les chefs de l'armée. Dracula , gémissant sur cet aveuglement y donna au roi deux jeunes valaques qui connaissaient parfaitement les chemins , et deux chevaux excellens , dont le roi pourrait se servir dans le cas où il serait obligé de chercher son salut dans la fuite. Il laissa en «outre son fils à la tête de quatre mUle cavaliers d'élite , pour seconder le roi , et il s'en retourna dans son pays. Hénelius raconte ensuite en peu de mots l'issue de la Bataille de Yama.^ H est assez remarquable que l'historien ne dise pas un mot du cardinal Julien.
A la date de 1 453 , il fait sur la prise de Constantinople par les Turcs les réflexions suivantes :
On a juste sujet de s'étonner de la détestable perfidie des habitans de Constantinople pendant que les Turcs médi-> » taient le siège de leur ville. L'empereur grec , voyant la » tempête qui les menaçait , leur demanda des secours et de » l'iargent; il voulut faire des levées d'hommes , des provi- » sions de vivres , d'armes et de toutes les choses nécessaires >» à la défense de la place. Les habitans répondirent qu'ils » n'avaient point d'argent , que leurs bourses étaient épui- » sées et qu il n'y avait plus dans leurs greniers vuides que » des araignées. Ce fut ainsi que ce malheureux empereur , i> abandonné des Byzantins a cause de leur avarice , des » Grecs à cause des factions , et de l'Occident par des motifs » de religion, mourut au moment où les barbares entraient » dans la ville ; ce fut ainsi que l'empire grec tomba , et que » Fnnivers chrétien fut ouvert à l'ambition et à la fureur » des Musulmans. Cependant on trouva chez les citoyens de » Constantinople tant d'or et d'argent , que les trésors de » la cité conquise surpassèrent l'attente de l'ennemi , et sa- ,» tisfirent abondamment à tous ses désirs. »
En parlant de la défaite des Turcs devant Belgrade en 1 456 , l'auteur dit que Mahomet fut blessé à l'œil. Il accuse Jean Capistran de s'être attribué tout l'honneur de la victoire , et il lui applique les réflexions qu'iEneas Silvius a faites à
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ce sujet dans son histoire de Bohême, réflexions que 'nous ayons nous -même rapportées dans nott'e cinquième volume. Hénelius parle delà mort de Jean Hunniades , auquel les chrétiens y selon lui, devaient principalement la victoire. Ce chef mourut d'une fièvre chaude à Semlin , où il avait été transporté. Jean Capistran le suivit peu de temps après au. tombeau , dans la ville nommée Yillach.'
A Foccasion de la bataille de Lépante, qu'il indique fort briè-^ vement , Hénelius dit que les Turcs perdirent trente mille hommes et un grand nombre de vaisseaux etde machinés de guei^ ; et que près de quatorze mille chrétiens , de diverses nations, enchaînés aux bancs des 'galères turques, furent délivrés ce jour là par le secours particulier de Dieu»
Collection de Marquard Freher (1).
Ce receuil n'offre pas plus de documens sur l'histoire de& croisades que le précédent : on y trouve l'histoire de Bohême^ par £nea$ Silvius, qui n'offre que des détails peu intéressans sur les guerres contre les Turcs, et la Chronique de Cosme, doyen de Praffie (2) , dans laquelle nous n'avons^ remarqué que le passage suivant, sous la date de 1095 :
« Il y eut cette année dans le peuple un grand mouvement r » ou plutôt une inspiration divine ( d^i^inu çompunctîo ) , » pour faire le voyage de Jérusalem. Ce mouvement fut tel
Iu'il resta très-peu d'habitans dans les provinces alleman^ es, et surtout dans la France orientale. Comme toute » cette multitude ne pouvait aUer par 1^ même chemin ; quet^ » ques-uns des pélerms , passant dans notre pays, se portè- » rent, par la permission de Dieu ( Deo pemiktente ), sur les >» Juifs, et les baptisèrent malgré èux.L'évêque Cbsme, voyant » qu'ils agissaient ainsi contre les dispositions des canons , ^ poussé par son zèle pour la justice , essaya de s'oppo-^ » ser à ces baptêmes ; mais ce fut inutilement , car il n'ait vait personne pour le seconder , le duc Brecislas à,ant alors. M en Pologne avec^on armée. »
EiHoire de Bohëmà , par Dubravius , é^êque d' Olmutz^ (5)
•^ L'auteur de cet ouvrage donné aussi des détails sui: le