‹ Bibliothèque des croisades (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · GHROIMQUES ET PIEGES DIVERSES · texte numérisé non relu

GHROIMQUES ET PIEGES DIVERSES

Nous avons rendu compte de toutes les chroniques d'Europe qui parlent des croisades, et qui appartiennent aux différentes collections que nous venons de parcourir : 'maintenant il nous reste à faire connaître ceux de nos vieux historiens de$ croisades qui ne font partie d'aucune de ces collections ^- 4>u que nous avons oubliés dans les nombreux recueils qui ont passé sous les yeiix de nos lecteurs.

Chronique de Guillaume de Nangisj morne de Sdùit-*

Denis (i).

Dans notre article sur le spicilëgé de d'Achery , nous avons omis de- rendre compte de la chronique de Guillaume de Nangis , qui se trouve rapportée textuellement au troisième volume de cette collection ; pour^réparer cette lacune , nous allons présenter ici une analyse de l'ouvrage de Guillaume ; nous avons eu occasion de parler de cet auteur , en donnant l'extrait de ta vie de saint Louis, qu'il nous a laissée. La chronique de Guillaume de Nangis n'offre pas beaucoup de matériaux à l'historien çles croisades ; elle se contenue d'indiquer les événemens , et rarement elle donne de longs récits. Cet. ouvrage, qui remonte à l'origine du monde, commence, dans le texte de d'Achery, à l'année 1 1 1 3 et va jusqu*en 1 30.0 ; elle a eu deux continuateurs , qui l'ont poussé jusqu'à l'an 1 368. L'auteur a mis un soin scrupuleux à séparer par des dates les divers événemens qu'il raconte. Cette marche régulière rend son histoire faéîle à suivre, Guillaume, comme tous lés chroniqueurs du moyen' âge, ne craint pas d'interrompre son récit pout faire mention des phénomènes du ciel ^etdéla terre, des comètes à la sinistre chevelure, des secousses qui ébranlent le monde, des ravages de la foudre , des inondations , des chaleurs dévorantes , des rigueurs du froid. Nos créduleç et pieux historiens regardent toujours ces événemens comme des signes précurseurs de

( i) Chronicon GuiHelmt de Nangis, sivc Nangiaci. Spicil. de d*Ackefy^^ tom, 111 , p, I.

grands désastres; ils sont, sous ce rapport, Texpressioii de Fo|iinion contemporaine. Dans ce temps d'ignorance et de superstition, il arrivait que l'apparition d'une comète, une aurore boréale , faisaient donner aux affaires une direction nouvelle; l'histoire ne doit donc pas dédaigner de rappeler ces petits faits , puisque chez nos. a'ieux ils décidaient souvent la paix ou la guerre.

Sous la date de 1 127', Guillauine parle de deux batailles que les chrétiens livrèrent aux Sarrasins de Syrie ; dans le premier combat, l'armée du Christ ne perdit que quinze guerriers , et les ennemis en perdirent deux mille ; dans le second, les chrétiens triomphèrent aussi , mais leurvicteire fut sanglante. |^ racontant la mort de Foulques, roi de Jérusalem (1145), qui périt à la chasse, renversé de son cheval, le chroniqueur dit que ce prince, avant d'aller en Orient, avait persécuté de tout son pouvoir l'égUse de Saint-Martin de Tours. Guillaume parle brièvement de la seconde croisade. En 11-48, pendant que le^pape Eugène III célébrait la messe dans la grande église de Reims , par la maladresse d'un des ministres , le sang du Seigneur fut répandu sur le tapis devarït l'autei. Cet événement fut un sujet de trouble et de frayeur. « Les savans , dit GuîUaume , penu saient avec certitude qu'un pareil accident annonçait des M périls et des malheurs. Comme la chose s'était passée en » présence du souverain pontif^ ^ il était à craindre que l'é- » glise universelle ne fût menacée. » L'historien trouve la justification de ces craintes dans les misères et les désastres

3ui frappèrent ))ientôt les aimées de Conrad et de Louis-leeune. Vers le même, temps , la foudi*e tomba à Jérusalem sur le temple du Seigneur et sur 1^ montagne des Oliviers ; l'auteur voit dans cet accident un présage des malheurs arrivés aux armées de la croix. (Voyez le récit de la deuxième guerre sainte, dans notre analyse d'Odon de Deuil, des Gestes de Louis YII et dans le deuxième volume de notre histoire ) . Le moine de Saint-Denis raconte , à Tannée 1 152 , que la reine de Jérusalem agissant OA^ec trop de familiarité avec les ennemis de la foi, Baudouin, son fils, se révolta contre elle et s'empara de ses places fortes. La reine l'empêcha d'entrer dans la cité sainte , mai3 Baudouin y pénétj:a par force et assiégea sa mère dans la citadelle. Celle-ci fit ensuite la paix avec le jeune prince; elle garda Naplouse pour elle et abandonna à son filsle reste du royaume, (voyez ce que dit Guillaume de Tyr sur ces divisions dans le royaume de Jérusalem).

Le chroniqueur raconte la bataille de Tibériade, où la croix

saiute, le roi Gui^ le g^nd-maitre du Temple et autres illustres chevaliers tombèrent entre les mains des i&âdèles (1187). Fidèle à Te^rit de son siècle, Guillaume voit la vause de cette défaite dans les iniquités des chrétiens d'outremer : « Ea effet, dit^^ï, le clergé et le peuple se traînaient » dans la fange de la luxure, et tout le pays était souillé de » crimes. » L'historien paraît avoir copié lès idées que Gautier Tinisauf prête à Saladin au sujet de soii trionaphe à Tibëridde. (Voyez notre analyse de Gautier)* Le marquis Conrad, fils du marquis de Montferrat , yint rassurer par sa présence les habitans -de Tyr. Alors le comte de Tripoh , qui s'^it réfugié dans cette ville après la bataille de Tibériacfe • rempli de soupçons et de craintes^ s'enfuit à Tripoli. Saladin invita le comte à faire jurer aux siens les conventions qu'on avait conclues. Celui-ci rassembla les citoyens, leur ordonna de prêter serinent , disant qu'il fallait céder à ia nécessité des temps , et que désormais toute résistance à Saladin dévenait impossible. Les citoyens refusèrent de jurer , à moins qu'on ne leur déclarât d'avance la teneur du serment; uu délai leur fut accordé Jusqu'au lendemain : «vLà nuit même % » ajoute Guillaume de Nangis,^ le comte fut frappé. d^ la « vengeance divine ; et il ne s'éleva aucun doute à <ie sujet . « car le corps du défunt ayant été mis entièrement à nu j on tt vit qu'il avait reçu tout réceiùment la marque de la cir* » concision. On sut de cette manière que le comte avait fait M alliance avec Saladin et qu'il avait connfhencé.à observer » la religion des Sarrasins. » Nous ne garantirons point l'authenticité des détails que nous venons de reproduire;, toutefois ils servent à 'nous faire connaître les soupçons qu'on avait eus touchant la fidélité du comte de Tripoli.

N6us ne nous arrêterons point à ce que rapporte l'auteur ' sur la conquête de Jérusalem par Saladin ( 1 1 89 ) ; c'est dans Bernard le Trésorier , et dans la chronique de Raoul de Coggeshale , témoin oculaire , ' qu'il faut chercher des détails sur cet évéoemen^. ( Voyez l'analyse que nous avons donnée de ces deux auteurs ). En parlant de la dîme générale que fit lever Philippe - Auguste pour son expédition d'Orient , Guilliy^me dit que cette exaction tourna à grand dommage , parce que plusieurs de ceux qui percevaient l'impôt surchargeaient plus violemment les églises : « On a cru , ajoute l'historien , que ce fut à cause » de ce péché que le voyage d'outre-mer éprouva tant d'obs- » tacles. {Ex quo peecato creditur àccidisse qubd iièrpropo- » siàim transmarinum impediretiir). Satan, jaloux des heureux » cbmmenceméns de l'entreprise, sema les discordes entre.

» les prÎDces croises , afin que cetfe parole du propliète fui M accomplie : La dlscqrde ^ est répanàue sur les princes et les % a fait errer dans les voies tortueuses, » Guillaume parle à peu près comme Sicardi des n^ôyens qu'employa Saladiu y au siège de Tjr , pour triompher de la résistance opiniâtre du marquis. ( Voyez notre extrait de Sicardi )• La reddition de Ptolemaïs au sultan d'Egypte n'occupe que peu d'espace dans la chronique de Guillaume de Nangis ; il faut lire , po^r cet éyënement , notre analyse de Gautier Yinisauf ; ce que l'auteur raconte sur rexpedition désastreuse de Frédéric Y^* se réduit aussi à très-peu de chose. On trouTéra , dan^ nos analyses de Godefroi le moine , de Tagenon , de là Relation anonyme, etc. , lei» détails les plus satisJFaisans sur la croisade de l'empereur d'Allemagne. D*après le récit de notre chro^ niqueur , la dépouille de Frédéri^c fut portée dans la viUe de Tyr. La conquête de Saint-Jean-d'Acre , par Philippe-Auguste et Richard , est encore rapportée brièvement par le moine .de Saint-Denis. Yoyez, pour la tproisième guerre sainte, nos extraits de Gautier Yinisauf et de la chronique anglaise» L'auteur ne parle point de la quatrième croisade. Il rapporte la iport de Foulques, de Neuilh. « Ce prêtre .célèbre qui , par » ses prédications dans différentes provinces , .avait excité » beaucoup de personnes à secourir la Terre-Sainte. » L'ex-

E édition de Zara, la conquête de Constantinople par les atins, et les événemens qui suivirent, ne sont qu'indiqués dans la chronique que nous analysons. Nous ne nous arrêterons point au récit que fait Cuillamne de Texpédition de Damiette , souâ les ordres de Jean de Brienne , après ee que nous avons vu dans Olivier Scholastique et le Mémorial des Podestats de Reggio; nous citerons seulement ce que rapporte l'auteur sur l'entrée des croisés dans la cité conquise : « Les » nôtres > dit-il , étant entrés dan^ la ville , trouvèrent les » places Jonchées des cadavres d'hommes morts de la peste » et de la famine ; car le Seigneur avait étendu son glaive »' sur eux ; et sa main avait frappé de si grands coups ». que » depuis le commencemait du siège , dans l'intervalle de » vingt mois, il périt dans la ville de Damiette soixante-dix » mille payens ; trois mille salement restèrent vivans. On » y trouva beaucoup de vivres, de l'or, de l'argent, des » étoffes précieuses et d'autres richesses. Tous ces trésors » furent partagés , et chacun reçut ce qui lui convenait , d'à- » près les prudentes décisions des hommes sages , et du » commun conseil de personnes choisies à cet effet. » La reddition de Damiette aux musulmans n'est qu'indiquée par notre auteur; la chronique consacre à peine quelques lignes

DES CROISADES. ifî?

à rexpédîtion de Thibaut, roi de Navarre et comte de Cliampagne. Lisez,' pouf cette croisade aventureuse, nos extraits -de la continuation de Guillaume de Tyr , et des Gestes de saint Louis par Guillaume de Nangis.

Nous ne devoils point chercher dans la chronique que nous

avons sous les yeux des détails sur les expéditions de Louis IX,

puisque nous avons du même auteur une vie de saint LoiâiB ,

où sont racontés au long les croisades du pieux monarque.

No us prendrons cependant dans la chronique le récit du mou-^

vement des pàstoureaiii qui eut lieu en 1251 , parce que ce

récit ne se trouve point dans les Gestes de saint Louis. « Il

» arriva dans le royaume de France, dit l'historien, un

» événement surprenant , une chose nouvelle et inonie.

» Quelques chefs de brigands , pour séduire les gens simples

» et appeler le peuple à la croisade {ad disseminandam crucem

Tf in populo ) , annoncèrent par de fausses inventions , qu'ils

» avaient vu des anges « que la bienheureuse Yierge Marie

» leur avait apparu et leur avait ordonné de prendre la

» croix, de réunir en corps d'armée des pâtres et des hommes

» vulgaires , pour secourir la Terre-Sainte et le vo\ de France

» captif. Ils représentaient toute cette vision avec des

» images dessinées sur les bantiières qu'ils faisaient porter

» devant eux. Passant d'abord par la Flandre et la Picardie,

» ils attiraient à eux , comme V aimant attire le fer, les ber-

3» gers et les gens dés villages. Lorsqu'ils arrivèrent en

» France , ^leur n'ombre s'était déjà tellement accru que ,

» rangés par milliers et par centaines^ ils marchaient comme

» une armée. Quand ils passaient auprès des bergeries et

» des ti^oupeaux de brebis, les pâtres abandonnaient leurs

»> troupeaux %2xt& consulter leurs parens, et, poussés par îe

» ne sais quel délire , ils s'enveloppaient avec eux dans le

» crime. Tandis que les bergers et les simples agissaient,

» sinon seloh la science , du moins avec de bonnes inten-

» tions , il y avait pai'mi eux un grand nombre de voleurs et

» d'homicides coupables en secret de beaucoup de crimes,

» et qui servaient de chefs à ces phalanges errantes. Dans

» les villages et les cités , les pastoureaux levaient en l'air

» leurs massues, leurs haches et autres armes; ils parvenaient

» de la sorte à se rendre si terribles , qu'il ne se trouvait

» personne qui osât les contredire , parmi les citoyens char-

» gés du pouvoir judiciaire. Us étaient tombés dans un si

» grand égarement qu'ils faisaient des mariages, donnaientdes

» croix, et conféraient, du moins en apparence, l'absolution

» des péchés. Mais , ce qu'il y avait de plus déplorable , c'est

» qu'ils induisaient tellement en erreur le vulgaire , qu'un

258 BIBLIOTUÈQUE

» grand nombre affirmait , et que d'autres croyaient que » les niets'^ et les vins qu'on leur apportait , Ipin de dispa- » raitre, quand ils avaient ëte mangés, seuoblaient plutôt se » multiplier. Le clergé gémit en apprenant que le peuple » était tombé dans un si déplorable aveuglement. Gomme il » voulut s'y opposer , il devint odieux aux pastoureaux et au » peuple , qui conçurent pour les ecclésiastiques luie haine » telle , qu'ils en tuèrent un grand nombre dans les .champs , » et en nrent des martyrs , à ce que nous croyons. » Le chroniqueur ajoute que , dans l'esp>ir d'avoir du secours pour son fila, la reine Blancbe ne s'était point opposée* à la marche des pastom*eaux. Arrivés à Orléaps , ceux-ci livxèrenjt combat aux clercs de l'université et donnèreht la mort à

{>lusieurs d'entre eux. Le chef de c^s bandes , qu'on appelait e maître de Hongrie {magistn^ de Hungariâ) , attaqua les Juifs à Eourges , détruisit leurs livres , et les dépouilla de leurs biens. Mais bientôt les habitans de cette ville parvinrent à se^débarrasser de la troupe, vagabonde; le maître de Hon» grie périt avec un grand nombre des siens , et le reste se dissipa comme une fumée.

Sous la date de 1 260 , Guillaume raconte que saint Louis rassembla à E^aris les barons , les prélats et les chevaliers de son royaume , parce que le souverain pontife lut avait écrit que les Tartares , inondant là Terre-Sainte , levaient subjugué l'Arménie, Antioche^ Tripoli, Damas, Alep, et menaçaient Ptolémaïs et toutes les possessions chrétiennes. Dans cette assemblée on ordonna de faire beaucoup de prières . et de processions , de ■ punir les blasphèmes , de mener une conduite plus régulière, de retrancher le superflu des mets et des vêtemens ; tous les jeux furent interdits , excepté l'exercice à l'arc et à l'arbalète. '

La vie de saint Louis que nous avons analysée ( collection de Ûuchesne ) , ne renferine pas le récit dçs deriiîers momens du pieux monarque , couché sur la cendre i Tunis ; nous allons donner les détails que nous trouvons à ce sujet dans la chronique de Guillaume de Nangis ^ et nous invitons les lecteurs à, les comparer avec ceux que nous avons rapportés dans notre extrait de Geoffroy de Beaulieu. <c Je ne crois pas devoir omettre , dit notre histo- » rien , avçc quelle félicité le saint roi Louis monta vers » le Seigneur. Accablé par les maladies , il ne cessait de » louer le nom de Dieu ; il soUicitait d'une voix faible et » qu'on entendait à peine , la protection des saints à . qui » il s'était dévoué, et surtout de saint Denis, martyr, son » patron spécial. Aux derniçrs instans de son agonie^ ceux

» qui Teiitouraient Teuiendirent pliisieurs ibis murmurer » entre ses lèvres la fin de Tovaison qu'on chante sur saint » Denis, savoir : Faites, Seigneur, que poùs méprisions le^ » prospérités du iTW^de, et que nous ne. redoutions aucune de » ses ad\*ersités. Priant pour le peuple qu'il avait conduit >» en Orient, il disait : Soyez, Seigneur, le sanctificateur et » le gardien de votre peupl^. Levant ensuite les yeux au ciel , » mon Dieu, répétait-il, J'entrerai dans votre maison, je 9 vous adorerai a votre saint temple, et je confesserai votre » saint nom. Après ces paroles, Louis s'endormit dans le » Seigneur. » '-

La chronique de Guillaume de Nangis ne nous offre plus aucun détail qui mérite d'être rapporté. Dans la première continuation de Guillaume , nous ne trouvons qu'un seul événement qui ait rapport à notre sujet : c'est le mouvement des pastoureaux qui eut lieu en 1520, sous le pontificat de Jean XXU. Cette espèce de révolution,- qui éclata dans les dernières classes de la société, et qui avait pour prétexte la délivrance des lieux saints , se tcouve rap« portée avec de longs détails par le premier continuateur. «Lç royaume de France, dit-il, vit tout-à^coup éclater n dans son sein un mouvement impétiieux qui ressemblait » à un tourbillon de vent. Un rai;nas de bergers et d'hommes M simples , se réunit en ua seul corps ; Us disaient qu'ils M voulaient aller outre mer pour combattre les ennemis de » Dieu , affirmant que par e.ux devait être conquise la Terrer » Sainte. Us avaient dans leur troupe des chefs trompeurs , » savoir un prêtre qui , & cause de ses méfaits , avait été *> dépouillé de son église, et un autre moine apostat , de » l'ordre de St.-Benoit. Ils avaient tous les deux tellement » ensorcelé ( dementok^eraht) les gens simples., que délais- » sant les porcs et les troupeaux , malgré leurs parens , ils » couraieut.en foule après eux; on voyait des enfans de » seize ans parmi les prosélytes. Ils n'avaient point d'argent » et portaient une pannetiere et un bâton ; ils accouraient » comme des troupeaux, autour de ces imposteurs , et for- * » mèrent bientôt une multitude immense. Si l'autorité vou- » lait punir quelques-uns d'entre eux , elle éprouvait de » vives résistances ; si on venait à les mettre en prison , la » multitude brisait les cachots et délivrait les prisonniers , « malgré les seigneurs. Ayant pénétré dans le Châtelet de » Paris , afin de briser les chaînes de leurs frères , les pas- » toureaux écrasèrent le prévôt de la capitale sur les marches » de la prison. Us se dirigèrent ensuite vers l'Aquitaine, » attaquant sans cesse les Juifs et les dépouillant de leurs

» biens. Us assiégèrent une forte et ^ande tpur du* roi de » France où les Israélites s'étaient réfugiés ; çeuX'-ci , après » une longue mai| inutile défense ,^ voyant qu'ils ne pou- » Taient se sauver , et aimant mieux se donner la mort )• que d'être tués par des homnotes non circoncis , cha^èreiit » 1UI des leurs,' qui paraissait robuste» de les iminoler avec 9» son épée ; le juif j consentit, et en: massacra plus de » cinq cents. Descencuint ensuite de la tour ayec un petit » nombre d'hommes encore vivans et avec les enfans des » Juifs , il obtint une entrevue avec les pastoureaux ; il » leur déclara ce qu'il venait de faire , et demafida à être >» baptisé avec les enfans. Les pastoureaux lui répondirent : * Toi qui viens de commettre un si grand crime sur ta propre M nation, tu veux éditer la mort! aussitôt il lui coupèrent ies >» membres; ils épargnèrent les enfans qu'ils firent baptiser M par des catholiques et des fidèles. » L'auteur, poursuivant son récit , raconte que le sénéchal de Carcassonne , de la

Îart du roi de France , ordonna qu'on prit la défense de& uifs contre les pastoureaux. Beaucoup de chrétiens refu-^ sèrent d'obéir , oisant qu'il n'était pas juste de prendre le

Ïarti des Juifs , ennemis âe la foi chrétienne , pour coinattre des fidèles et des catholiques ; le sénéchal défendit sous peine de mort qu'au moins personpe prêtât secours aux pastoureaux. On ne tarda ' pas à faire marcher une armée contre ces bandes t^Inultueuses , qui disparurent bientôt par la fuite ou par la mort. Dans sa vie de Clé-ment V, qui se trouve au troisième volume de la collection de Muratori, le chanoine de Saint-Yictôr de Paris a copié mot à mot de Guillaume de Nangis le récit du mouvement des pastoureaux, en 1520. '

Nous avons cru devoir entrer dans 4^s détails sur les deux révolutions des^ pastoureaux, parce que ce mouvement des populations exprime mieux que tous les -discours , les passions violentes qui tourmentaient les esprits à ces différentes époques.

* La secoinde continuation de Guillaume de Nangis ne parle point des colonies chrétiennes d'Orient.

DES GROISÀDiES. 241

Lettres d'Innocent fV, relatives a la première troi^

sade de Louis IX (i )•

toute

I^es trois letl;res que nous allons smalyser sont dignes de .jute r^ttention de nos lecteurs. La première , adressée à la reine BlanChe, est très^curieuse ; les deux autres, qui parlent longuement des désastres de l'armée de saint Louis , sont remarquables en ce qu'elles nous doAnent utie idée d« rimpression que fit sur l'esprit des peuples occidentaux la nouyelle des calantes de l'armée française.

Lettre à la reine Blanche ^ reine des Français j mère de sait^ Louis, sur Iç départ de ses fils pour la, Terre-Sainte, — « Fille » très-çhëre, vous vous livrez à de trop vives inquiétudes 9 au sujet de l'absence de vos fils 4 vous exagérez Jes périls » auxquels les ont exposés leur dévotion ^t leur bravoure. » Votre esprit , toujoui*s troublé , toujours triste , ne peut » trouver aucun repos ; tremblante sur le sort de vo^ enfens» » vous suivez des yeux de l'esprit ^ leurs moûvemens et. » leur marche , et leur souvenir seul occupe votre pensée. » Votre sollicitude maternelle veille sans cesse ; avide de » nouvelles, poussant des soupirs d'âmpur , vous languissez » dai^s l'attente. Quoique les terres et les mers vous séparent ». de vos fils , votre cœur n'en est pas moins toujours avec » eux. Mais si leur départ peut être pour vous un juste sujet » de tristesse , notre uruoence nous fait un devoir de vous » offrir les grands sujets de consolation qui vous, restent. » Vous pouvez abandonner votre âme à l'aÙégresse , en 3» songeant que vos enfans ont été choisis parmi lès princes; » de la terre, pour accomplir, aii nom^u ciel,, les èntre- » prises les plus périlleuses ; en songeant que les langues de' » tous les fidèles célèbrent )a gloire de votre iamUle. La » chrétienté ne parle qu'avec transport de la mère auguste » qui a dirigé l'enfance des héros appelés à déUvi'er la terre n qi^e le fils de Dieu arrosa de son san^.. Depuis long-temps la » Palestine attendait l'arrivée de ces athlètes de la foi chré- >» 'tienne ; près de se voir affranchir d'une longue servitude ^ y» elle' a soupiré après eux. 0 fille très- chrétienne ! bannissez » de votre esprit le trouble et l'incertitude ; ce même » rédempttnir, qui n!abandonne jamais ceux qui l'aiment ,

( t) Cbllectîôn its cunciles. I>itbbe , tom. XIV |. p. 29 et soir. 2. AS

212 BlflLIOTBklJUE

» saura défendre les princes combattant à son service; il les , » prot&era dans leur pèlerinage , multipliera leur race, le» » comblera d'honneurs sur cette terre, et les placera un y> jouV au nombre de ses élus. » % '

Le pape dit ensuite à la reine , qu'il prie et fait prier Dieu ^our la conservation de s^s enfans; il l'invite à continuer ^e défendre les intérêts de l'église romaine,^ qui regarde Blanche comme sa fille la plus chère.

Lettré à sairà Louis, roi des Français' y pour le. consoler de sa captivité et de celle de son armée. — « Mon très-cher fils , »' vous avct été abreuva dan? le calice d'amertume qui' vient' » d'être offert au peuple chrétien, par un mystère terribile » de la disposition divine ; nous avons nous-mêmes bu à » longs traits dans cette coupe, au milieu des angoisses de ^ l'esprit , des tribulations de l'ânie , et en versant des rtiïs^ » seaux de larmes. Nous déplorons l'événement funeste qui » a humilié ceux qui portaient les étendards de Jésus-Chnst, » en présence même des ennemis du nom chrétien. Nous* y* sommes accablés et confondus, n'osant point scruter la ^ majesté du conseil divin, et ce jugement redoutable qui' » a perixiis que dans une guerre entreprise au nom de Dieu» » ïarc des forts fût vaincu, les armes belliqueuses périssent,. » et que la victoire passât sous les drapeaux de f étranger. » Seigneur Jésus , je vous en prie , qu'il soit permis au ser- » viieur de vos serviteurs de vous demander pn peu pour-

* quorvous avez été si sévère contre le plus chrétien des » princes qui exposait pour vous ses biens , sa personne et » ses armées? Pourquoi avez- vous appesanti- votre main' >» sur le peuple qui vous est le plus dévoué ? Partez , père J* clément, parlez, de peur que 1^ foi de vos fidèles ire périsse » par le scandale; dites-nous si vous avez voulu punir des" V pécheurs ou éprouver la patience des justes, pour la cou- ^ ronner ensuite d'une manière plus éclatante. Si vous aver » voulu les purifier dans le feu de la tribulation , afin de lesr » rendre plus dignes de la récompense étemelle , nous vous* » louons et nous vous rendons des actions de grâces. Si vous* » avez voulu punir l'ingratitude et le péché, usant de votre » grande miséricorde , de peur que vos enfans ne fussent

* condamnés à la damnation éternelle , qui oserait murmurer » contre votre jugement? Des hommes , enfans de la terre , » habitant ici bas des maisons de boue, pourraient-ik pa-* » raître entièrement pubs, devant celui pour qui la Itine » n'est pas assez pure , et qui trouve des tacnes et des ombres- » sur le front deb étoiles ?»

^ DEé CROISADES. 2l5

Inho^etit demandé au roi captif éi la conquête dç Damiette n'aurait pas rëyeîllé l'orgueil dans l'âme de quelques soldats de la croix; si, dans l'armée chrétienne, quelque crimô n'aurait pas irrité la colère du ciel. Après avoir rappelé k saint Louis tous les motifs de '~tonsolau(Hi que la religiqil fournit au malheur , le souverain pontife, qui ne craint point de l'appeler de temps en temps , le roi sublime ^ le roi invincible y s'exptimeren ces termes, eh s'adréçsatit aupieust Louis : « L'homme <;ourageUx , entouré de soufirancje: » ^t dé niisère -, n'a besoin de personne pour le conso- » 1er'; plein d'espoir , il s'élante vers un avenir meilleur ,' » et se dit à lui-même : Peut-être qu'un jour toutes ceé » peines que j'endure deviendront pour nioi un doux ^ou-à » venir. Quand le malheur s^o£fre à notre passage , il faut » savoir le supporter; de même que les ennemis devienneilt » plus terribles , si l'on fuit devant eux , ainsi le malheur » presse et opprime . davantage' ceu^ qui n'osent le regarde]^ » en face. Il n'y a sans dÀute rien de plus doi^loureuji et de » plus déplorable que le massacre du gtand nonil)re de » ndèles , dont le sang a coulé sut* le ^ang du fils de Dieu.; » mais qui croira qu'on doive s'attrister vivement sur lô >» trépas de ces chrétiens , puisque la foi nous persuade qu'ils n ont été envoyés dans une. vie meilleure ? Ils Ont échappé * aux misères de la vie , pour allier demeufei* au sein de là fi divinité. Quoique , aux yeuk des insensés , ils soient comfne » morts, ils n'en jouissent pas moins de la présence de Dieu . » dans ce séjour où- il n'y a plus ni deuil , ni plaintes , ai D douleur , parce que les choses de la vie ont disparu dani^ » l'abîme de l'oubli. » Innocent termine sa lettré en priant saint Louis de ne point perdre de Vu^ la -cité sainte ^ui commence à respirer à l'abri du nom du monarque ; le pontife promet au roi l'appui de ses efforts et de ses prières, et lui assure qu'il est prêt 4' tout faire pour 1^ délivrance de Jéru-^ salem.

Lettre h l'archevêque de Rouen ^ pour engager ce prélat ^ et^ tous ceux qui loi sont soumis , à prier pour le roi de France et pour les siens ^ captifs chez les Sarrasins. — ^ « Abreuvés T» comme'iiôus le sommes dans le calice d'amertume, nous » sommes^foi^eés .de^> faire entendre des accents plaintifs; » AccaBlés de tant :de; maux , po'uvons-noùs ne pas prononcer » dê?paroles liîguBtes, quoique cette lettre ait été pèut-etfe » déjà devanc^fti^r/lat^enomitiéç , et que dèsVameurs vous , u aient déjà i ahnoiicéHes uialhéurs dont nous' allons*^ vous » f air 6/ le récit. ^ , - *N-*' *

2it BIBLIOTHÈQUE

» Cette terre d'Orient a souvent abreuvé l'église dans la » coupe d'absinthe ; elle l'a souvent plongée dans les tribula- » tions. Mais maintenant le breuvage le plus aiïier vient » d'être présenté à l'église ; elle est enseveli^ dan9 une mer » de tristesse : l'orient a percé l'église avec le çlaive de sa «fureur. » Aprçs avoir parlé de la conquête de Damiette par saint Louis , de la joie que ressentit l'église en apprenant qi^e cetie brebis errante dans: le désert de la genjtiliû^ aidait été réunie au bercail du Seigneur ^ Iniiocent racon]:e la défaite des armées chrétiennes, la captivité du saint roi, et s'exprime \, en ces termes : « Seigneur Dieu ! où sont les at}iletes glorieux , ' » les valeureux guerriers» qui, pleins '.d'ardeur, de foi et )» de bravoure,. avaient marché contre les bl^sphéniateur» » de ton saint nom ? Dieu , qu'est devenu ton peuple ? qu'est M devenue cette nation illustre , cette multitude courageuse 91 qui a renoncé à tout pour traverser les terres et les mers y » et combattre^ les ennemis de la foi ? Ah ! Seigneur ! çpm* n menL a^t-on pu vaincre tant dé. guerriers belliqueux? » comment les. hom^mes forts sont-ils tombés dans les ba- )» taillés ? Yoilà que le glaive des impies s^est enivré du sang W des justes et s'est rassasié de leurs chairs ! he fer du Sar- » rasin barbare a dévoré la nation que là piété avait conduite » sous tes drapeaux ! Les plaines sont encore humides du » sang qui a coulé pour toi ; Ja pourpre du sang de tes mar- M tyr& brille survie sol de l'Orient; leurs corps gissént sans n sépulture , abandonnés aux oiseaux du ciel et stixs, bétes* » de la terre..,. Seigneur, tous les enfans de l'Église versent » des larmes ; les cris de la douleur retentissent sur tous >» les chemins et sur les. places publiques ; le deuil est peint n sur tous les fronts ; chacun baisse de honte ses yeux vers » la terre; il ne sort de la bouche des chrétiens que de» » paroles lugubres. O trompeur Orient ! comme tu as paru » d'abord riant et serei^ aux yeux du roi de France çt de » son armée; à leur entrée en Egypte, tu étais leur^ftiiii ; » mais depuis tu leur as montré un œil menaçant, un visage » inhumain^ Us étaient venus pour te défricher comme un ^» désert inculte > pour te couvrir de pla)[i tétions, salutaires p» et te réunir au champ du Seigneur. Mais malheur à toi , A> qui as repoii^sé leur secours , qui as méconnu les jours de )» la visitatioplu.. O Jérusalem! cité du roi du ciel! que de » guerriers l'Eglise a envoyés jusqu'ici pour te secourir ! que M de chrétiens elle a armés du signe de la croix , afin de » t'arracher au joug de la servitude, et combien de ces » pèlerins belliqueux n'ont trouvé en Orient que des fers, » des tribulations ou la moi^t ! »

Innocent, en continuant de s'adresser à J<frusalem, fait les vœux les plus ardçns pour sa délivrance ; il dit que si cette croisade a péri , ce n est pas la faute de saint Louis' ni de l'église. Le pontife présume que l'origine de ces calamités doit venir dé quelques pèlerins dont les péchés ont blessé les yeux de la majesté divine. Toutefois le Très-Haut ne frappe que ceux qu'il aime , et même^ dans lés jours dé sa colère y il faut célébrer sa.gloire et sa miséricorde. En terminant sa lettre , le pape invite l'archevêque de Rouen à prier et à faire prier aans toutes les églises de son dipcèse » pour la délivrance de saint Louis et de Jérusalem, Il lui ordonne d'adresser lui-même ou de faire adresser au^ fidibles , tous les dimanches , une exhortation dans, laquelle on rappellera les malheurs de la croisade, et on pressera les chrétiens de marcher au secours de là Terre-Sainte.

Histoire de Guillaume de Neubrige^ chanoine d^An/^

gleterre (i).

Guillatime Lùtl^ ou le Petit y surnommé de Neubrige > du nom d'un monastère où il était chanoine régulier, naquit en 1136 et mourut en 1208. L'histoire d'Angleterre qu'A nous a laissée commence en 1066 et finit en 1197. Ce qui distingue l'auteur de. la chronique dont nious allons rendre compte , c'est le soin. qu'il a mis à rechercher les causes des événemens, et à scruter la politique des rois. Guillaume de Neubrige se livre parfois à des considérations morales ou

! politiques, ce qui jette dans ses récits de la variété et de 'intérêt. L'historien n'a fait qu'indiquer la première croisade et tout ce qui est antérieur à l'année 1 1 36 ; les événemens qui suivent occupent beaucoup plus de place dans l'ouvrage de Guillaume.

Avant de parler de la seconde^ croisade, l'auteur expose avec détail la cause de cette expédition. Il fait l'historique de là ville d'Edesse depuis le grand Constantin jusquau moment où la cité fut reprise par les infidèles. Il attribue la perte d'Edesse à la trahison eu plutôt à la vengeance d'un des habitans. Celui-ci, dont \à. fille avait été déshonorée par le prince d'Edesse , traita secrètement avec les Turcs et les introduisit dans la viHe le jour de Noël. Ce fait, que les

(i) Guillelml Neubrtgcnu Ângli cananlci ad regulam S» Augustîni ^ de rebiu Angliis siii texnporis iibri quinque.

mœurs du jeunis Joscelin pourraient reudre vraisemblable » se trouve répété dans notre analyse de. la t:hronique de Geoffroi ( Nouvelle Bibl. des manuscrits, par Labbe). Guillaume-ne fait point le récit des souffrances et des misères des. rois Louis YII et Conrad ; Tbistorieu se demande seule^ ment pourquoi les croisés rencontrèrent tant de maUieurs* Après avoir considéré que l'armée chrétienne n'était qu'un amas d'hommes souillés et immondes^ le chroniqueur ne trouve pas étonnant que la faveur divine n'ait point souri aux soldats de la croix.

À la suite de la deuxième guerre sainte» Guillaume racojite la mort de Raymond, prince. d'Antiocbe^ qu'il repré^ sente comme le plus brave défenseur de la foi chrétienne en Orient, a Je me -rappelle avoir vu, dit l'auteur, lorsque » j'étais encore enfant > un moine vénérable qui avait servi » autrefois dans l'armée de l'illustre Raymond. » Ce religieux vantait beaucoup la bravoure xlu prince d'Antioche ; il disait que. son nom seul frappait d'épouvante les enneniis de la croix. Le chroniqueur parle des exploits du roi Bau^ douin , qui vint peu après délivrer Antioche , et qui ensuite se rendit maître d'Asoalo^. 11. raconte brièvement le§ deux expéditions d'Amaury en Egypte, et la prise de Césarée-de- Philippe par Nourredin. Guillaume fait une histoire abrégée des conquêtes de Saladin, qui parut, dft-il, non comme la n)ergej mais comme le marteau de Dieu, Nous ne pouvons nous arrêter à ce que dit la chronique sur le voyage du patriarche H^raclius en Europe, après les grands détails^ que tious avons donnés à ce sujet dans nos analyses des historiens d'Angleterre.

Nous trouvons dans l'ouvrage dé jCuillaume un chapitre intitulé : Do la prerogatlife de la terre de Jérusalem ^ par laquelle cette terre décore ses habitans. Le chroniqueur , pouï expliquer cette idée qui paraît étrange et singulière , se con^ tente de dire que les Israélites et les Sarrasins ont été tour-^ à-toùr chassés ou plutôt vomis par cette terre qu'ils avaient habitée j il ajoute que les chrétiens , qui s'en étaient empa-^ rés , avaient été, a leur tour , vaincus et dispersés par les musulmans ; l'auteur rappelle à ce suJ€;t l'invasion de Saladin dofit la bouche, disait de grandes choses j dont le hras/rappait de grands coups. L'historien consacre quelques pages au siège de Tyr, aux querelles du roi Guy et du marquis de Montferrat, |lux efforts que fît le pape (Grégoire pour envoyer des secours en Orient. Ce que nous avons dit sur la troisième croisade dans nos extraits des chroniques d'Angleterre, nous dispense de nous arrêter au récit qu'en donne Guillaume dç

Neubrîge. Nous nous coÂtentçrons çlç faire connattre les réflexions qu'il présente au sujet de la' conduite de Frédéric envers l'empereur grec , réflexions qui te se sont trouvées sous la plume d'aucun des historiens de la croisade.

« Je ne puis que blâmer, dit l'bistorien , les troupes chré-- » tiennes , qui , armées pour combattre les infidèles , se pré-» » cipitent contre les chrétiens, quoique ceux-ci n'ai/ôtot j» montré qu'une^conduité peu fraternelle. Je n'approviye » pas que les chrétiens aient refusé un passade à deschré* » tiens; mais l'antiquité et la loi sainte prouyent, par de& » exemples , que Frédéric aurait dû. agir autvement et ne • pas envahir les terre§ de l'empereur grec. Nous lisons que V Moïse n'ayant pu obtenir du roi Edom la permission de » passer sur ses terres , les eufans d'Israël prirent une autre » route. L'empereur d'Allemagne aurait agi plus sagement » s'il eût cherché un autre chemin pour entrer en Syrie, » quelque peine et quelques dépensés qu'il liii en eût coûté. » L'événement prouva aussi qu'il aupait nïieux fait. » Voici comment notre historien raconte la mort de Frédéric : « Une* » rivière séparait les deux camps de l'armée. L'emperetir^^ » monté sur son cheval, -voulait aller parier à son nls, qui » était sur J'autrç rive; pn essaya de le détousner de ce n dessein , en lui représentant qu'un si grand prii^ce ne der » vait pas s'exposer témérairement dans une rivière inobn-» » nue. Mais Frédéric , quepoursuivait'sa destinée, oubliant » la dignité impériale, s'élança dans le gouffre, et périt en » un moment étouffé sèus les ondes. 0 ahîme des jugehièns » de Dieu ! ce grand prince , qui , animé 4' une sainte ar^ » deùr, dédaignant les délices et les richesses de l'enapire ^. » s'était exposé à mille dangers pour le Christ; est enleVé> » par une mqrt imprévue et soudaine ! » Quillaui^e croit que Frédéric n'avait pas assez. expié 1^ crime dont û s'étiiit , rendu coupable en favorisant le schisme qui avait eu lieu sous le pape Alexandre. Cependant il pense que Dieu , en punissant rempereur, n'a pas voulu le priver des récompenr ses que son pieux, dévoûment lui méritait dans la vie à venir.

Si l'on en. croit GuiÙâume de Neubrige^'Philipp^-Auguste^ avant de quitter la Syrie , ordonna au duc de Bourgpgiie , au comte de Champagne et à. d'autres seigneurs de se déclarer contre le roi d'Angleterre. PhiUppe , selon l'auteur anglais , étant allé à Rome , pria le souverain pontife de l'abr soudre du serment qu'il avait fait de conserver la pàîx avec Richard jusqu'au retour de ce prince; mais le chef de l'Eèlise, loin de satisfedre à la demande du relde Fiance, fortilii^ le

241a BIBLIOtHÈQVC

serment At loiite sôh aulorilé apostolique. Lorsque Philippe fut rentré dans ses états , des complaisans répandirent que le roi arait étéobHgé de précipiter son retour > parce que Richard cherchait à lui arracher'la rie.

Guillaume , qui s'est livré à des réflexions pieuses sur la troisième croisade, pense que Dieu fit plus pour la Jérusalem céleste que pour la Jérusalem terrestre. En effet, si tons ceux qui moururent dans cette guerre gagnèrent le ^ ciel, il est évident que la Jérusalem céleste reçut beaucoup d*habitans » puisque la plus grande partie des croisés , dont le nombre était infini ,. suivant Guillaume » fui moissonnée par les maladies et le glaive , par la disette ou les fatigues.

L*hi$torien a raconté longuement et avec des circonstances très-curieuses la mort du duc d'Autriche ; ce récit a pour BOUS d'autant plus dlntérét q^e la mort de Léopold ne se trouve rapportée avec détail dans aucune thronique de notre BiblioihêqueJ^ous alloua donner textueUementla narration-de Guillaume: «Dans l'année 1195, la faveur divine commença » à sourire au roi d* Angleterre. Lorsqu'il se proposait d'en- » vojer plus de vingt mille marcs au duc d'Autriche, les otages » qu'il avait donnes à ce duc arrivèrent tout-à-c6up ; ils ap- 9 portaient de^ paroles aussi douces que* le miel et le kiit. Us » annoncèrent à Richard que son plus cruel ennemi venait de » succomber sous le poids du jugement de Dieu ; pour preuve » de cette nouvelle , ils se livrèrent aux transports de la

* joje. Les ôtage^ rapportèrent que les terres du duc d'Au- » triche avaient été frappées de plusieurs fléaux , ajoutant > que ce prince aurait pu reconnaître par ces signes funestes » que le jour de la colère était proche. Plusieurs villes de la » domination du duc avaient été détruitjes par des incendies » dobt la cause étaient cachée; Le Danube , franchissant ses » rives , comme pour servir la vengeance du ciel, avait » inondé les campagnes voisines et fait périr un grand nom- » bre d'hommes. Au milieu de l'été, tout le pays, frappé ^ d'une sécheresse extraordinaire, avait été privé de sa » verdure. Lés semences confiées à la terre avaient été » dévorées par les insectes ; une maladie , semblable à la » peste, avait enlevé la fleur des habitans. Ces calamités , >» loin de toucher le coçur avare et méchant du duc d'Au-

^* triche , ne l'empêchaient pas de convoiter les richesses

* des Anglais, quoiqu'il eût déjà arraché au roi captif plu- » sieurs milliers de marcs d'argent. Jeté dans les liens de î) l'anathème par le souverain pontife, à cause dé sa con- » duite envers Richard, il méprisa la sentence de Rome.

» Déjà la cognée de la colère divine était placée à la ra-

» ciâe de l'arbre ; ina% comme il est écrit : %* orgueil précède » la contrition , et ^esprit s'enfle avant la ruine ^ le duc /fier » des dépouilles d'un illustre prisoûûier, ayant convoqué » les nobles du pays , voulut célébrer avec poinpe la soleil- » nité de la naissance du Seigneur. Le premier jour il paf ut » en effet comme un prince glorieux , mai^ le lendemain » la vraie gloire révint à Dieu. Le jour delà fête de Saint- »' Etienne, le duc, après un festin somptueux, sortit aVec n ses chevaliers pour se livrer aux plaisirs de la campagne. » Le cheval sur lîkmel il était monté renversa le prince , qui » eut le pi^d teignent fracassé, que les os^idoqi^és et » rompus s'échappaient de la chair. Les médecins applique- » rent les remèdes convenables; mais le lendemain le pied » était si noir, qu'ils jugèrent l'amputation nécessaire; le » duc y consentit; mais il ne se trouva ni médecin, ni fa- )> milier, ni fils qui voulut faire l'amputation. Enfin le chatn- . » bellan du prince ayant été appelé , et forcé à l'opération , » coupa le pied à son maître ; les médecins posèrent ensuite » les. appareils ; le lendemain ils reconnurent à dès signés » non équivoques que la mort était prochaine \ ils déclare- » rent au duc , de la voix et du geste, qu'il devait mettre » ordre à ses affaires. Le prince, désespéré, fit venir, les » évêques qu'il avait invités à la solennité , et en présence » des grands de sa cour, il leur demanda la levée de l'ana- » thème lancé sur lui. Tout le clergé lui répondit qu'il ne » pouvait être absous , s'il ne jurait de ^e soumettre au ju- » gement de l'Eglise , pour les torts qu'il avait eus envers le » roi d'Angleterre. Les grands jurètent aussi que, si par n hasard le duc ne pouvait satisfaire entièrement au juge- » gement ecclésiastique , ils emploieraient tous les moyens » propres à en assurer l'exécution complète. Après la pres- » tatlon solennelle de tous ces serm<ens, le duc reçut Vab- » solution, et ordonna aussitôt qu'on remît en liberté les » otages du roi . d'Angleterre ; peu de temps après , le duc » d'Autriche mourut. Son fils , qui Ihvait hérite de son ava- » rice, s'opposa avec quelques courtisans à ce que les der- >» nières volontés du défunt fussent remplies. Mais le clergé , )• anime d'un zèle saint ^\ généreux, refusa pendant quel^ » ques jours de donner la sépulture au prince. Le fils se » décida Qxa&k à délivrer les otages , et leur donna quatre » mille marcs d'argent pour être rendus* à Richard-Goèiu'- » de-Lion. Ceux-ci refusèrent de se charger d'argent, à f) cause des dangers de la route ; ils allèrent en toute hâte » annoncer eux-mêmes la nouvelle de leur délivrance. Le » monarque» dans sa joie, rendit grâces à Dieu; et depuis

250 BlBLIOtUÈQUE

» ce temps y dît-*oii, U vëcut aye^plus de riégulariie. » Sous la date de 1 1 97, Guînauine derleubrîg^ nous appcenjd

3 ne le roi d'Angleterre songea à retourner ei^ Sjrrie y commet, en avait fait le vœu lorsqu'il partit d'Orient. <c Si Riclfard » ne put remplir ce second yûbvl, dit l'auteur, oii ne doit pas » le lui reprocher ; les juges impartiaux l'excuseront facile- » ment par la nécessité où le r^ouisirent d'abord l'empereur » d'Allemagne et le roi de France. Ce même empereur, pour » expier les fautes qu'une honteuse avarice fui avait fait » commettre envers Un prince chrétien , et pour appliquer à » un usage pieux l'argent qu'il avait enflée à L' Angleterre ., » résolut de secourir les restes malheureux^ de rEelise d'O- » rient. Il considérait aussi que c'était par sa faute que » deux grands rois , abandonnant les affaires du Christ , ne » cherchaient que leurs propres intérêts, et brisaient « » comme des tyrans, les forces de la chrétienté ^ en se lir » vrant à des iiaines funestes* Youlant dpnc^éparçr ce$ » malheurs pj^r une entreprise religieuse, l'empereur con*- » voqua à Worms une assemblée où fut résolue la quatrième » <n*bisade. Il voulait lui-même prendre la croix, mais tou^ » les assistans l'en détournèrent par des raisons puissantes* » On disait qu'il était plus utile que le prince restât dans » Fempîre , aàn de fournir à tous les besoins de l'armée » chrétienne»

» Ainsi se préparait s^vec activité la seconde expédition » des peuples d'AUemagne et d'Italie , pendant que nos f ois , » ne méditant rien de sensé ni de sage, s'abandonnaieut à » leur propre fureur, aux dépens du monde chrétien. »

Cette dernière réflexion termine tout ce que Guillaume raconte sur les guerres saintes; les derniers chapitres d^ son ouvrage ne roulent que sur les affaires de France et^ d'Angleterre.

OEuvres de Pierre de Blm (1 ).

Les œnvres de Pierre de Blois forment un in*-folio , et sont divisées evn lettres, sermons ei traités (2). Entr'autres pièces qui Bje sont point étrangères aux croisades , nous avons trouva

(t) Pétri Bleccnsîs opéra. Edition de Pierre de Goussanville in— fol. an 1667.

(1) M, B^*"^ a donne , dan» le XV« vol. de THistoire litt. de la France, une excellente notice sur Pierre de BIqî^.

DE9 CHQISAIXES. 251

dans ce recueilles lettres d'Eléonore au pape Célestin, pour la délivrance de Rjcbard, lettres qui, comme nous Tavons. dit en les analysant dans les actes de Rjfmer ^ sont Vouvrage de Pierre de Blois lui-même. Nous ayons rencon/trë dans les œuvres^ dont nous allons rendre compte , un^ lettre de Farchévéque de Rouen , sur la captivité du roi d'ÂngleU^re i qui ne se trouve point dans la collection de Rymer : nous nous contentons de Findiquer , parce qu'elle est très-courte , et4}u'elle a peu dHntérét, stirtout à coté de celles d'Eléonofe ou de Pierre de Blois.

En.parcourant ce volume , nous avons trouvé une foule de lettres» dans lesquelles Pierre de Blois j moraliste et ré^ fqnnafeur austère » censure les mœurs des prélat» et des clercs de son temps ; tantôt c'est la résidence et la chasteté qu'il prêche à des pontifes , . tantôt c'est la chasse et l'affection pour les oiseaux qu'il défend aux clercs « Si vous » chérissez avec tant d'ardeur des oiseaux inutiles, leur ^ dit-il , vous finirez paV ne montrer que de l'indifférence » et dé l'oubli pour les brebis qui vous sont confiées : laissez » aux rois le plaisir de poursuivre dans les^ forêts le timide » animal ; ce délassement leur «st nécessaire , ils viennent 3> oublier dans le» bois les ennuis et les soucis 4^ la cou« » ronne. » Il serait déraisonnable de prendr'C à Isi lettre les égaremens dont Pierre de Blois accuse le clergé du douzième siècle. L'histoire inlpartiale ne doit accueillir qu'avec réserve ces reprochés exagérés qui souvent ont servi de texte aux déclamations des ennemis deTEglise catholique. 7

On verra dans le courant de cet article avec quel achar^nement Pierre de Blois attaque les dîmes que Tes rois et les papes avaient coutume d'imposer sur Iqs revenus de l'Eglise.

Lettre de Pierre de Blois à un maître {màgisùia)»

Quoique dans cette- pièce il ne soit nullement question des guerres d'outre-nier , nous croyons cependant qu'on ne sera pas fâché d'en voir une courte analyse. lElle fera connaître à nos lecteurs quelle idée on avait des études profanes pendant les croisades du douzième siècle.

Pierre de Blob répond d'abord aux invectives de ce maître qui avait attaqué avec toute la sévérité d'un Juvénal les mœurs des ecclésiastiques qui vivaient dahs le palais des évêques. Il reproche a cet nomme , qui était très-avancé en âge, d'avoir passé sa vie dans l'étude des sciences et de la philosophie , sans songer à la grande affaire $i\ sâlut.

iS2 BJBMQTUÈ^QUE

« Enfant dé cent ans , lui dit-H » vieillard qui n'en êtes » encore qu'aUjE ëlëmeïi» , pourquoi osez-vous aous enseiy» gner la sagesse? Yous voiis perdez en de vaines arguties » sur les choses les plus frivoles, et tandis que vo$ con- » temporains sont parvenue au sommet de -la science la plus « sublime , vous êtes resté avec Fane ( cum asino ) dans la » boue d^nne grossière intelligence. Gicéron , Lucain et » Perse y yoilà quels sont vos dieut. Je crains bien qtt'au! Ut » de la mort on ne vous adresse ces tristes patoles : Oà » sont ces dieux enjqdi vous avez» tant de conûancel qu'iU se » lèvent, qu'ils îrîennent vùUs secourir, Hëlas ! mon cher » maître, vous rôdez*autour'de la montagàe de Séir, et » vous ne pouvez entrer dans la terre de protoîssion. Afin » de vous; empêcher de boire, le Seigneur a changé pour » vous et. pour vos pareils > les fleuves en ruisseaux, de ^ang. » Màttre ,. renoncez enfin aux vieilles doctrines; le Seigneur» » qui est te dieu des sciences , abhorre cette philoso'phie » des Gentils que vous idolâtrez encore. Souvenez- vous que » Tapôtre condamne toutes^ les doctrines qui ne mènent » point au salut. Courbé sous le poids des années, aban- M donnez uùe philosophie dangereuse, et songez à la mort; le » prophète a dit : Les pieds du pécheur sont empreints de T» fange et de poussière, et il ne s'est point souvenu de »' son dernier jour. Le prophète ajoute que l'impie n'a » eu personne pour le consoler. » Pierre de Blois termine sa/ lettre en exhortant ce maître à se souvenir de sa fin dernière et à s'amasser d6« trésors dans le ciel.

A la page 1 85 se trouve 'u|ie lettre adressée par l'archevêque de Cantorbéry à tous ses suffragans , sur les besoins de la Terre-Sainte et la levée des dîmes.

« Lorsque la perte est commune , dit l'archevêque , il » faut que chacun prête ses conseils, et son appui pour » remédier au mal. Les ennemis de Dieu^ s'efforcent de » détruire l'héritage et le patrimoine du crucifié; et selon » là parole de Jérémie , il n'y a plus personne qui vienne au » secours de Jérusalem. Notre mère crie vers nous, elle » nous fait part de ses souffrances, et demande à ses enfans » lia soulagement à ses maux. Puisque vous, êtes ses enfans, ' » attristez- vous sur le sort de Jérusalem , calmez ses dou- » leurs maternelles. Les nations viennent dans l'héritage du » Seigneur, pour souiller le' s^i^' temple ; car elles ont dit » dans leur cœxxt : Jaisons tair<z0 riç^Jiu Christ sur la terre, ^détruisons sa patrie et son pii^e^'^ous serions traîtres en- » vers lé fils.de Dieu , si nô&s laissions la Terre-Sainte en » proie à la fureur de Tennépii; si-te peuple que le Christ a

DES CROrSApES. 255

» racheté n'allait âékpidre le saint héritage. C*est pour <;ela » que le patriarche de Jérusalem (J7erac/iW) et autres grasids » personnages de la Palestine , ont été envoyés auprès d^ y notre illustra monarque; les fatigues et les périk d'un long » voyage ne les ont point effrayés. Notre roi a songé à faire >» ce qui est digne dNin prince ; et, voyant les périls qui^iie* » nacent la vUle sainte , il a mis sur ses propres trésor» » une main magnifique et généreuse ; du commun avis des » évéqués, des comtes et des barons, il a établi une dîme que » vous ferez observei: dans chaque paroisse de votre diocèse» » selon la forme prescrite , afin que Jérusalem , notre mère» » cj^uiest accablée d'un long chagrin , respire enfin par la vi- » site de ses enfans. »

Lettre' de Pierre de Blois à, l'archevêque d'Orléans y sur la né"

œssite de secourir Jérusalem, '

é H est écrit ; il y a un temps ^ur se taire , et un temps » pour parler. Je me suis tû longr-tenips , mais m>aintenant » je ne puis plus dissimuler en silence les injustices que 9 souffre la foi chrétienne. La barbarie en fureur menace n nos frontières , et les nations se préparent à exterminer le » liom chrétien. Pourquoi doi^c restez-vous oisifs pendaijit » toute )a journée ? Le glaive est suspendu sur nos têtes . et » il n'est personne qui vienne défendre le Dieu d'Israël. » Pour vous , ô révérehd père ! voiis qui êtes une des pkià » fermes coloânes de l'église, rendez témoignage à votre » foi ; rompez un trop long silence , et parlez enfin pour les » affaires du Clurist. Yoiçi ce que lé Seigneur vous dit par » l'organe de son prophète : « Parais dans le sanctuaire du » Seigneur, et répète à toutes les cités dé Juda le discours que » je t'ai appris moi-mênie. Ezéchiel a dit : Si la sentinelle a » fu s'avancer le glaive sans sonner là trompette, je deman- » dérai à la sentinelle le sang du peuple que spn silence aura P Uvré à l'ennemi. >» Pierre de Uqîs exhorte le prélat à prêcher la guerre contre les ennemie du peuple de Dieu. A l'appui.de ses paroles, il cherche des exemples dans l'antiquité sacrée et profane. « Vous avez un parent en état de soute- » nir la foi chrétienne , continue Pierre de Blois en s'adresr » sant à l'archevêque ; qu'il porte le saint étendard devant » les rois et les princes de la terre. S'il vient à prendre la » croix, qu'il se garde bien de chercher dans les dépouilles » de l'église ou dans lés sueurs des pauvres , de quoi subve- 9» nir aux frais de son voyage.... Le bras du Seigneur n'est » pas raccourci au point de ne pouvoir faire pour nous ce

» qu'il fit autrefois pour Israël. Certes, kla sortie à^Egnié§ » le Seigneur enrichit les Hébreux des dépouilles ^s Égjf'' » tiens. Une fois entrés dans la terré de Chanaam , les Juifs » trouvèrent d'immenses trésors dans lé butin qu'ils avaient » fait sur l'ennemi. Bien plus , la loi de la guerre veut que les » soldats vivent aux frais du prince qui les conduit. Pour* 7f quoi faut-il que ceux qui combajttent pour f église ruinent » l'église elle-même ? ils devraient l'enrichir au contraire » des dépouilles dé l'ennemi , des richesses de la victoire* » Les insensés'l pensent-ils que lé Christ , qui est hu^méme » la souveraine justice, regarde d'un œil favorable un sa- 3» crifîee injuste et sacrilège ! On envoie en enfer celui qui » ne donne point son bien aux pauvres : où £auâra-tr-il en - 9 voyer , je vous prie , celui qui enlève le bien des .pauvres 3» et de Féglise ?... Les dépouilles des pauvres et de l'église » ont toujours porté malheiir. C'est pout cela .que , dan» la » dernière croisade, le Seigiieur a versé sa colèi'e sur les » princes , et qu'il lés a tait errer dans les voies 'désertes. » Certes, du temps de Pharaon, lorsqu'il fut décrété que 3» chacun donnerait la cinquième partie de se9 reveniis , les » prêtres furent exempts de cet impôt.. » Ici Pierre de Hois passe en revue les grands événemens de l'histoire sacrée, pour prouver qu'on ne doit^ point toucher aux bieùs dii sa-* cèrdoce. w Si votre roi, dit Pierre à Varchevêque d'Orl&mSy » si votre roi accable l'église d'impôts , ^e corvées , d'exac- » tions , il trouyei'a beaucoup d'év^êques fauteurs dé cette M tyrannie; mais pour vous , révérend père, coihbattez » pour la maison a'Israël , présentez-vous comme un mur » inexpugnable. Vous exposeriez l'éclat de votre gloire et s> le salut de votre âme , si vous passiez sous silence une pa- » reille injustice. Rappeler à votre roi que l'église ne' lui a » pas donné le glaive et le pouvoir pour l'oppression des » pauvres et de' l'église ; et, qu'après salnort, il aura en- » core grand besoin des bienfaits de Féglise. Car il mourra; V et plût à Dieu que , songeant à l'incertitude de sa dert » nière he^re et à ses derniers crimes , il prévint mainte-» » nant , par l'effusion de ses trésors , les misères ii venir, û » est écrit : Aujourd'hui il est roi, demain il mourra : lors^ » qu'il sera mort, il recevra en héritage les serpens, les bées » et les vers. L'esprit s'écîiappiera de son corps; il cesseta de » subsister, et ne connaîtra plus son ancienne demeure. Que » votre prince fasse servir son trésor royal aux dépenses >» de la^^uerre ; qu'il épargne les autels ; qu'il mette sa con"- » fiance dans le Seigrieur, et non dans la multitude des com-

DES GROTSADES. 255

» battans ; parce que , selon la parole de Salomon » le pom

» du Seigneur vaut mieux qu'une grande armée. »

Lettre de Pierre de Btois au doyen de Rouen, dans iagueUe il l'engage à ne pas permettre aue l'église soit dépouillée à l'occasion de la croisade ; il le presse de ne pas diff&rrle* départ des croisés.» ^

tt L'Eglise est libre depuis lés anciens jours ; les enfans de^ » l'Eglise sont aussi libres. Si les puissans la,font gémir sous » le poids des corvées et des exactions , l'Eglise n'est plus » qu-ime simplesenrante. C'est Agar elle-même qui est, avec » ses enfàns , au service d'un maître. Si , dans cette nou* » velle croisade , vos princes veulent empreindre la pous- » 3ière de la servitude sur le front de l'Eglise, il faut périr

V plutôt que de consentir à cet opprobre; Sénëque reproche « a Sylla et à Catiliiia d'avoir amené une paix plus terrible » que la guerre , parce qu'ils avaient soumis le peuple ro-

V thain à des exactions tyranniques.' P^our ce qui regarde la » levée des dîmes et la conduite dé l'armée , que votre ibf » ne suive point sa seule volonté ; qu'il ne prenne aucun » parti avant d'avoir consulté des persbnnes sages ;.... je » demandis encore une ebose , x'est que l'ouvrage de Dieu 3» ne périsse point , comme les autres fois , par dé frivoles »~^renvôis et des lenteurs funestes ; ear il est écrit : maudii » s0it celui qui négligera l'ouvrage de Dieu, »

Droite sur la nécessité de Hâter le pèlerinage de Jérusalem •

tv Qui. donnera à mes yeux une source de larmes pour ifeurer les malheurs de niOn peuple? Une vohc lamentale est partie de Sion ; nous avons été vaincus et couverts 9» de honte. La couronne est tombée de notre tête , et nos M chants joyeux se ^ont changés en hjrmnes de deuil. Un M seul jour , jour de calamités et de ténèbres , a tu tomber, » sur la tête de Jérusialem , tous les fléaux que les prôphètesr p lui avaient prédit pendant une longue période ae siècles^ 3» n me semble voir l'accomplissement de ces paroles d'Ezé- » diiel : Fils de l'homme y som^iens-toi du jour oit k roi de î» Bdbylone s'est levé en vainqueur contre Jérusalem, v ïcr Pierre de Blois, pour mieux exprimer sa douleur, para-» phrase les*chants funèbres de Jérémie, les plaintes de Jôb et des prophètes. Après avoir adressé au Cnrist une tou-^^ chante prière , et lui avoir demandé pourquoi il a permis ks malheurs de son peuple, Pierre de Blois poursuit en ces

termes , en s'adressant au Fils de Dieu : « Le proverbe yul- » gaire dit que c'est se venger bien mal que de se couper » le nez ; je vous en prie , ô bon Jésus ! que le Seigneur ne n punisse point ainsi son serviteur ; qu'il n'bumilie point ses y> enfans pour glorifier ses ennemis. Tournez-vous un peu D vers nous : ne soyez point inexorable; ayez encore pour » nous quelque complaisance. Ne livrez point Ji l'opprobre » votre saint héritage; que l'ennemi ne foule- point votre » vigne : c'est votre droite qui l'a plantée. Nous avons pen ché> il est vrai; maià nous implorons votre miséricorde, le » cœur contrit et humilié.... Le ve*toi, sors de la poussière, » fille de Sion, qui fus trop long-temps captive ; lève-toi, )^ misérable Jérusaleâi , que le Seigneur a abreuvée dans le « calice, de sa colère. Le» tourmens que tu endures aujour- » d^hui égalent les délices dont tu t enivrais naguères. De » même que la citerne garde ^es eaux dans toute leucfraî- » ch^ur , de mêine tu avais rendu froide ton iniquité. Mais ». celui qui pénètre dans la pensée de l'homme, celui à qtii ' >* rien, n'échappe , a compté toutes tes malices ; comme un y> homme qui n'entend point et qui n'a aucun reproche à » faire, il a long-temps gardé le silence , et t'a attendu long^ » temps dans les voies de la pénitence. Souvent il aiguisait >» son glaive pour te frapper , . sa main allait s'armer d'un » jugement contre toi , mais les anges de la paix versaient » devant lui des larmes amères , et obtenaient du Seigneur » une trêve pour que tujisses de^ dignes Jruits de pénitence, » Pierre de Blois , empruntant les paroles de Jérémie , exhorte Jérusaleili à la pénitence; il rappelle le dernier pèlerinage où les croisés , refusant de suivre les sentiers de la justice ,. ont choisi le détour scabreux des voies trompeuses» c( Toutes les voies du Seigneur sont belles , continue Pierre, » tous ses sentiers sont pacifiques.... Les vo^es des pécheurs M sont aplanies ; mais on ne trouve au-delà que les ténèbres i> et la mort.. ^. Que les fatigues du pèlerinage ne nous » épouvantent point , celui ,qui nous ordonne de marcher » nous^prépare le repos et une vie éternelle. C'est le Seigneur » qui nous envoie : nous sommes ses ambassadeurs. Ne mé- » prisons point, comme Jonas, l'ordre du Seigneur, de >» peur que nous soyions submergés dans les flots et s^valés » par lia baleine. Que personne, je le répète, ne regarde » comme dif&cil^ un pareil pèlerinage. Pour l'homme cou- » rageux, dit Ovide, la patrie est partout, deînême que » tout ce qui est mer est la patrie des poissons, et que le » vaste domaine du vide , sur ce globe , est la patrie de » l'oiseau.» Plus loin, en parlant des levées d'argent qu'on

DES GROIS-iiDES. 257

faisait pour les croisades , Pierre de Blois dit que le Seigneur • n'est point vénal pour qu'on puisse Fachef er avec de ■ For. <t C'est nous qui le sontlhes , dit Fàrchidiacre , et nous avons » été vendus dans le péché. Le Seigneur n'a pas besoin de » notre argent; ce a est. point avec les grandes armées, » mais avec le petit nombre , qu'il remporte les victoires. » Lorsque le Christ était sur le point d'être livré à la mort >» par le prince des prêtres, et qu'il s'agissait d'acheter des » glaives, il voulut que ses douze disciples se contentassent » de deux épéés. Selon la parole de saint Luc ^ le glaive de . » Pierre , qui coupa l'oreille à un esclave , a dompté les ar- » mes d'Alexandre et de César.... Dieu réprouve les grands* » de la terre; pour le pèlerinage , il a choisi des hommes » obscurs, et c est à ceux-ci qu'il réservé lestriompheâ. Si » Frédéric V^. et Philippe-Auguste s'étaient avancés en » Orient à la tête d'un petit nombre de, guerriers choisis et » avancés dans la pratique de l'humiUte, au lieu de mar- » cher av^c une multitude pesante et indiscipUnée , ils » auraient fait de .grandes choses, et auraient établi une » paix durable. Si nos princes, par prudence peut-^tre , ont. » si. long-temps différé leur départ, pourquoi ne choisiraient- » ils pas des hommes habiles et courageux pour' se mettre » en avant, afin de ^'assurer des vivres, de tentçr'les.pé^ » riU, de préparer les passages , et d'examiner les forces de » l'ennemi ? Chacun abonde dans son sens ; mais que tout le » monde sache que le Seigneur ne dirigera que ceux qui » auront marché dans sa voie. »

Aien n'est plus intéressant que les différentes pièces que nous venons de rapporter; on y voit jusqu'à quel point les impôts des eroisades avaient irrité 1 esprit du clergé ;. on y voit aussi la nranière dont on expliquait alors les revers des. armées chrétiennes , et les moyens que la sagesse et la pru-, . dence proposaient à cette époque pour a'ssurer le triomphé des guerriers de la croix. Ce qu'il y a de curieux , c'est d'entendre Pierre de Blois invoquer tour-à^toUr les .^autorités sacrées et profanes , saint Luc et Ovide, Lucrèce et Jérémie,' comme si , dans ces, temps de barbarie, les grands noms de l'ancienne Rome avaieni pu donner quelque.poids aux pa^ rôles des prophètes ou des apôtres du Christ.

Histoire de Ve:çpédition de l'empereur Frédéric , pm* Anshertj prêtre autrichien; publiée^ pour la prè^ mière fois ^ par Joseph Dobrowsky (i ;.

L'histoire dont nous allons rendre compte a été imprimée pour la première fois à Prague , en 1827. La découverte de cette chronique est un événement assez important pour que nous entrioi^s à ce sujet daps quelques détails . Joseph Dobrowsky apprit, en 1 824 > P^^ ^^ directeur de Técole catholique de Leipsick y que l'ouvrage d'Ansfbert venait d'être découveii;, et quil était entre les mains d'un chirurgien du voisinage de Postèlberg , à qui des Juifo- Favaiént vendu. Ceux-ci l'avaientachetétt un savant d'Aile^ magne, nommé Rneyst. Dobrowsky pria le directeur. d^ l'école catholique de Leipsick d'offrir au chirurgien un pHx quelconque de ce précileux manuscrit. L'acquisition en fut faite ; mais, on s'aperçut qu'il manquait iplusieurs feuillets i la chronique. Dobrowsky , instruit que Içs moines de Rayrhadt possédaient une copie du manuscrit d'Ansbert, obtipt, à la faveur ijle l'abbé du monastère, que l'archiviste et le bibliothécaire à^ ce cloître remphssent les lacunes du manuscrit acheté ; c'est ainsi que Dobrowsky s'est vu en état'de publier la relation d'Ançbert dans toute son intégrité.

Dans sa préface , l'éditeur cherche à prouver rauthenticité de la chronique ; il nous apprend que le manusQ-it dont il ^a fait l'acquisition se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque du couvent des chanoines réguliers de l'ordre des Prémbntrés , à Strahow ou Strasrvitz , en Moravie.

On ne sait rien sur . la vie d' Ansbert , sinon qu'il était prêtre , et qu'il fut lui-rihême témoin oculaire des événemen» dpnt il npi^ a retracé l'histoire. Ainsi Voilà pour nous un nouveau témoignage qu'on ne saurait récuser. JVous avons maintepaiit , pour la croisade de Frédéric Barberousse , les récits de quatre témoins oculaires, savoir : Tagenon, l'auteur de la lettre adressé^ au souverain pontife , l'auteur de la relation anonyiïie, ét> enfin , le prêtre Ansbert. Nous avons souvent reiicoïitré , dans la chronique d'Ânsbeft , lés mêmes expressions , les mêmes faits que dans l'ouvrage de

(i) HTitoria de expeditione Fredericî împeratoris , édita a quodam cicrico qui eidem interluit, nomine Ambestus,. nuuc primùm tj^iâ expressa^ curante Josepho Dobrowski.

Tageoon'et dans la relation anonyme:; maison y trouve ^des détails et des traits de mœurs qu'on ne voit nulle part; ce rëcit va même beaucoup plus loii;)i que celui des auteurs déjà connus *» il ne finit qu'après l'année 1 1 95, Du reste , potre chroniqueur a les mêmes qualités et les mêmes défauts qu'on a pu remarquer dans les écrivains du temps.

L'historien commence sa, narration par des reflétons pieuses sur les destinées de la Te^rô-Sainte, et rappelle en-* suite les évcnemens malheureux qui amenèrent là troisième croisade. Il copie une lettre écrite à Archambault y maître de THôpital y que nous avons fait connaître en parlant delà chi*onique de Reichersperg , et une autre lettre adressée au dui: d'Autriche, dans laquelle on raconte les victoires de Saladip* Cette dernière lettre est de l'économe de l'Hôpital , appelé Hermçnger* « J'ai copié ces lettres, ajoute Ansbert, afinqiœ Iç » lecteur attentif puisse avoir une idée de la douleur qui » porta les fidèles a venger l'outrage fait au Christ. Dieu » » ' continue Vauteur, suscita Frédéric, empereur des Romains» V pour arracher la terre de rédemption des mains des nations jf mfidèles. Le poids des ans, les fatigues d'une guerre qu'il » venait de soutenir, les intérêts de l'empire, les douceurs » de 1^ famille , rien ne put le détourner d'une entreprise . » longue et difficile. » Ansbert donne en entier la bulle que le

Eape Grégoire adressa à tous les fidèles pour les exhorter à I croisade ( on peut lire Cette bulle dans les pièces, justificatives du 2°. vol. de notre Histoire.) Le chroniqueur rapporte aussi une lettre que le cardinal d'Albano , envoyé par le pape en Allemagne , écrivit en même temps aux archevêques ^ évêques, abbés, ducs, comtes et marquis de l'empire ger^ manique. Nous citerons quelques fragmens de cette pièce historique , qui ne se trouve ni dans les Annales EcdésiasH^ gués, ni dans les relations que nous avons vues.

« Depuis que la voix de la tourterelle , la voix au gémis- » sèment ^ 1^ voix de la douleur a fait entendre ses sons la- M mentables sur nos frontières , qui ne déplore les malheurs » du monde <;h^;'étien ? Qui ne s'afflige dcTvcîr la Terre-Sainte, » la terre du Seigneur exposée aux impuii^tés des Sarrasins ? » Qui ne gémit de voir la croix salutaire prise et foulée aux » pieds par les payens? Hélas ! autrefois , au bruit des coups » de marteau qui enfonçaient des clous sur cette croÉK, la » terre trembla ,^ l'astre du jour. ^obscurcit, les pierres Se » fendirent , l€«Atombeaux s ouviritént ! Aujourd'hui ]; quel wjtiëiù'., mêhiej lé plus dur , ne serait touché des outrages ^ » ^e reçoit 4e sighc^dù Rédempteur?... Voici le temps fa- » vbraBlç ,^''\f0ici les jours du salut. Plaise à Dieu que les sol*

250 BIBLlÔrHfeQDÊ

» dats du 'Clirist, renonçant aux œuvres de tdnebred, » prennent san^ retard les armes de la lumière , la cuirasse » de la foi , le casque du $alut.... Heureuse guerre, dans la- }> quelle il est glorieux de vaincre , où la mort même est une »> source de triomphe et de félicite !»

Après avoir rapporte ces différentes pièces, Ansbert parlé de l-assemblée de Strasbourg , où l'exemple de Tévêque de cette ville excita plusieurs grands personnages à preiidre^'la croix. L'auteur donne peu de détails sur l'assemblée dé Mayence, qui eut lieu en 1 188 , à la mi-caréme. Il s'étend beaucoup plus sui* celle de Nuremberg , où Frédéric reçut les ambassadeurs d'Isaac , empereur de Constantinople , et les envoyés du Soudan d'Icône. Ansbert déplore l'indiffé-<r.ence de plusieurs peuples de l'Orient, qui n'étaient point touchés de l'expédition de Jérussilem , et rappelle les soupçons qui s'élevèrent alors dans l'esprit des Grecs. Pour dissiper 'Ces soupçons injustes , Frédéric envoya à Constantinople l'évéque de Munster , le comte Rupert de Nassaw r le comte de Walrob ; son cousin, le comte Henri le Jeune , le comte de Diez , et Marquard , son chambellan , pour s'assurer de l'exécution des traités. « Mais , dit le chroniqueur-, D l'empereur ignorait qu'il envoyait des ambassadeurs -» simples et fidèles , comme des brebis au milieu des » loups. »

L'auteur accompagne l'armée chrétienne à Presbourg , où Frédéric reçut ime ambassade de ta part du roi Bêla , et donne les noms des princes et seigneurs qui se trouvaient réunis sous les drapeaux de la croix. Il se contente d'indiquer ici , sans en citer le texte , les réglemens qu'on fit d'après le conseil de tous, au nom du Père et du Fils ^ pour le maintien de l'oixlré, réglemens auxquels on jura d'obéir , et dont l'exécutioii fut confiée^ des juges choisis et désignés. « Il fallût voir ^ dit alors le chroniqueur , les changeniens » opérés par la main du très-haut dans une si grai^de mul- 9 titude de guerriers , naguère dissolus et superbes.. Oa » aurait peine à croire de quâle manière admirableTegnaient, )> dans cette armo^ du Christ et de la sainte croix, la paix, » la bonne foi, la concorde , la tranquillité la plus par&ite.» Ce fut à Strigoniùm que le monarque hongrois reçut Tempère^ et son armée. La reine Marguerite,; soeur du roi de France, fit présent |i>Frédéri<Mi'nne tente f'aéo^able par sa grandeur et sa beauté ;.r4iïtërieur, rec<>teyÔiPt d'une étoffe rouge, formait quatriéthambres.Le ^oi'dbima à remperéjur. et aux siens des navii*es et des chariots chargés de pain , de vin, et d'orge poéir lès chevaux. Il ioarnit aussi aux. croisés

irrS GROiSADES'. 261

des moutons , des bœufs , et trois chameaux. Pendant deux jours , Bêla retint Frédéric dans une île très-vaste , ba ignée par les eaux^ du> Danube ; les deux monarques s'y livraient au plaisir de la chasse. Le roi de Hongi'ie ordonna que dans son passage l'empereur d'ÂUemagnq fût toujours reçu en procession solennelle et eh grand appareil, a. Mais , ditVau- 3» teur , on ne savait pas bien alors si toutes ces démons- » tcations étaient sincère^ ou non , c'est-à-dire , si c'était » la<}rainte ou l'affection qui faisait agir ainsi le monarque » hongrois; car, dans la suite, ce prince se rendit quelqué- » fois, très-suspect aux croises , au milieu de leurs querellés » avec les Grecs. » (L'auteur de la rel^^tion anonyme fait la même réflexion sur le i:ol Bêla.)

Ansbert dit que- dans l'échange des deniers ou de l'argent, les Hongrois trompaient les- pèlerins de la croix.; 'pour deux deniers de Cologne , il» ne donnaient aux ci^i- $és que cinq deniers de Hongrie ; pour deux deniers de Frise, ils n en donnaient que quatre , et pour un denier de Ratisbonne, ils ne rendaie^it qu'un hongrois qui valait à peine un denier de Vérone. En racontant le passage dé l'armée chrétienne à travers la Hongrie r l'historien remarque que les guerriers de la croix ne rencontrèrent^aucun des animaux, qui ont coutume de tourmenter les voyageurs , dan^ ces contrée^ , pendant l'été ; tels que les serpens , les taon^ , tes mouches, tes moucherons^ Parvenus à Br a ndéis , les croisés 'abandonnèrent leurs bateaux et chargèrent leurs provisionssur des chars. Ces bateaux, qui avaient été construits pojur les pèlerins avec beaucoup de soin et d'habileté> furent tous donnés au roi > de Hongrie; l'empereur voulait reconnaître les bienfaits de ce prince, par de plus grands bienfait», he chroniqueur raconte , conune Tagenon et la relation ano- ^ nyine ,« les attaques que les pèlerins eurent à^ soutenir '4ànB la Bulgarie , eontre les Grecs , les Setviens , les Bulgares et les Blaques. Arrivé- àja ville de Rabnel, l'empereur reçut», i^. un message du roi de Hongrie,, qui lui annonçait que l'empAreur grec, son gendre, était loin de Constantinopie^ occupé au siège de Philadelphie; 2^. un messager du chan^ celier d'Isaac , porteur de lettres, dans lesquelles ce prince s'étonnait de n'être, point encore^ informé de l'arrivée de ' Frédéric et de son armée; S'^i deslettres des ambassadeurs envoyés à Constantinople , . qui déclaraient qu'Isaaç n^était point dans sa capitale ; 4^. des envoyés du grand comtç de Servie et de Rescie , et du comte son f rèïe ,' qui veijiaieiit prévenir Frédéric de la prochaine arrivée de leurs maîtres*

Ces deux princes, qu Ânsb^t.nonouaie iYelfzina/t eyCrazi-^

262 RIBLIOTHÈÇUE

i7ier^ vinrent en grande pompe trouver Tempereur à Njssa» où Tarmée chrétienne resta quelques jours ppur acheter, des vivres* Us offrirent à Frédéric de l'orge et de la farine y des moutons et des bœufs. Parmi les présens qu'ils lui ap^ portèrent , on voyait des bceùfis marins ou phoques , un san* gUer apprivoisé , trois cerfs vivansi » également apprivoisas* Us donnèrent aussi à chacun^ deâ princes familiers de l'eknpereur , du vin , des bœufs et des moutons. Néaman et Gra- ^imer offrirent au chef de l-armëe chrétienne le secours de leurs armes , soit pour combattre les infidèles , soit pour marcher contre les Grecs.

L'armée des croisés se trouvait depuis quatre jours à Nyssa. L'empereur, ami de la paix ^, voyant que lès écuyers et les domestiquesi des chevaliers , sous prétexte de fourrager y^ se Uvraient au pfllage , et violaient les lois faites pour maintenir la concorde avec les Grecs , assembla les ptinces et les chefs de la cavalerie. U reprocha à ceux-ci , par la bouche de l'évéque de Wurtzbourg , l'infraction aux traités, le piUage du froment y du miel et des ij^gumes. Les reproches que l'évéque adressa aux chevaliers produisirent un effet salutaire ; les desordres qui avaient affligé l'empereur ne se renouvelèrent plus. Frédéric partagea l'armée en quatre corps , afin que l'ennemi ne pût la surprendre. Sans nous arrêter plus long-temps en Bulgarie avec l'armée chrétienne, toujours en butte à la perfidie des Grecs, nous arriverons à PhilippopoUs. Les croisés , en quittant la Bulgarie , trou* vèrent up pays plat , couvert de vignes , présentant partout l'aspect de la fertilité et de l'abondance. A l'approche de PhilippopoUs j, les pèlerine dressèrent leurs tentes ; mais ils s'aperçurent bientôt que les Grecs avaient déserté la ville. Le lendemain de leur arrivée, les chrétienç reçurent d'Isaac dés lettres qui leur annonçaient le refus du passage. « Toute » l'armée frémit à cette nouvelle , dit Ansbert ; elle se mit y* dès-lors à piUer ouvertement les biens des Grecs , et à 3» détruire ceux jdont eUe ne s'emparait pas. » Les croisés passèrent onze semaines à PhilippopoUs , où ils trouvaient tout en abondance. (Voyez Tagenon et la relation anonyme.) « Le^ays, dit Ansbert, se tint en silence devant nous. Le » Seigneur avait épouvanté les habitans , et nous n'eûmes » rien à souffrir ni des pièges de JSatan , ni des revers de la » fortune. » * .

Frédéric se plaignit de la fourberie du prince grec , dans la lettre qu'U écrivit à son fils Henri , lettre que le prêtre Ansbert a copiée, et que nous avons rapportée à la suite de Tagenon. La copie dl' Ansbert renferme un passage important

qui ne se tronVe point dans le texte que nous ayons traduit ; lious allons le faiçé connaître. Il'enipereûr ordonne k son fils de recueillir promptement l'argent qui^ui est^û.^ et de le déposer dans la maison du vénitien Bemardi , ^ui le fera passer à* Tyr. « Sachez , dit-il à Henri , que cet argent nous » sera très-nécessaire , parce que nous serons obligé de pro- 9* longer ici notre séjour , et que nous n'avons rien reça » d'Ancône , ni de plusieurs autres cités , telles que Metz , . » Brènoie ; le comte de Hanau ne nous a skon plus rien . eà* » voyé. » . ■• '

Notre auteur parle encore , comme Panonyme » des excursions que firent les croisés aux environs de Miilippopolis» Il rapporte que l'empereur nomma cinquante maîtres de la niuice , qui furent chargés de régler , ch'acun dans sa division, les affaires militaires et le contentieux; lepHoce établit en. outre un conseil de soixante chevaliers , choisis

Sarmi les plus sages et les plus prudens'de Fal'mée. Ces jujges evaient décider tout ce qui avait rapport aux opérations de la guerr.e. Ce conseil fut ensuite réduit; à vingt-six mtembres. Frédéric nomma alors deux députés , savoir : Wernliér, cha** lioiné de Saint-\ictor , de Mayence, et le chevalier Godefrpi, pour aller à Constantinople ; ceux-ci étaient chargés de déclarer à Isaac que l'empereur d'Allemagne n'avait point» comme on l'en accusait , donn^ au comte de Servie ni la Bul«> garict ni aucune terre de la domination grecque/ «t qull n'avait rien fait contre les droits du gouvernement de Bysance. C'était là les prétextes qu'avait allégués l'empereur de Constantinople pour justifier sa conduite' perfide envers l'armée chrétienne et les envoyés de Frédéric. Ici tout ce que raconte Ansbertne dififere que très-peu du récit de Tagenon. , '

Après avoir parlé de la prise de Dimotique, Ansbert parle assez.longuementdes soupçons qui se répandirent tout-à-coup parmilesAUemands, sur une nounrelle perfidie des Grecs. Les croisés se persuadaient que. le vin qu'ils trouvaient dans leur route était empoisonné ; nous ne répéterons point quelques circonstances peu importantes que Te chroniqueur autrichien rapporte à ce sujet. Toutefois les soupçons se répandirent si généralement et se changèrent tellement en certitude , que l'empereur crut devoir publier un édit qui défendait l'usage du vin aux pèlerins allemands. Ce qu'il y a de curieux, c'est que , malgré les craintes qu'on avait , l'édit impérial resta sans exécution ; nous laisserons parler l'historien lui-ntême. «< Les domestiques des cheyaliers ou des clercs » se lais- *> sant albr ànkear confiance accoutumée , ou plttt6t «'aba|i-

26i BIBLIOTHÈQUE

» dpnna&t à la miséricorde <Ie Dieu , burent de ce vin sans » crainte et en offrirent ensuite à leurç maîtres : personne » n'en fut ii^ommodé. Mais pour s'assurer si la liqueur, était* i> empoisonnée , on en fit-boire de force à un grec^ qui pâlit » aussitôt, écuma, roula ses yeux corïune un furieux» et » fut laissé pour mort. Quel cœur serait assez dur pour ne j> pas être touché d'un pareil prodige? m Le crédule autelir compare ce vin à l'eau d'Egypte , qui fut si funeste aujc Egyptiens et si salutaire s^ux Hébreux , pendant que lies sept plaies affligeaient cette coi^trée.

Au milieu même du récit que nous venons d'extraire , Ans— berV rapporté un fait qui devait éveiller les inquiétudes deytf . croisés teutons, s'il était vrai. L'écuyèr tranchant^ et le pannetter de Frédéric s'étant' rendu maître d'un château appelé Nichiz, on apprit que» dans les environs , lés habitans s'occupaient de fabriquer des poisons qui devaient être envoyés comme tributs à l'empereur de Gonstantinople*

En parlant de l'indiscipHne que l'abondance avait inti*oduite dans l'armée chrétienne , Ansbert dit que l'empereur se vit obligé de punir les infracteurs des lois. Les fprnicateurs, surpris en faute,furent promenés nus autour delà ville, les mains attachées derrière le dos , ayant leurs parties naturelles liées avec une corde ; on les plongea ensuite plusieurs' fois dans les eaux du fleuve , froide^ alors , car on était en hiver. Tout cela se passait au milieu des ris et des huées des pèlerins. Le chroniqueur raconte -le retour de l'ambassadeur Eberhard , que Frédéric avait envoyé en Hongrie. Eberhard rapportait des lettres de Béîa pour son gendre , l'empereur de Constantinople , dans lesquelles le monarque reprodiait au prince grec son obstination , qui compromettait les intérêts de l'empire. Le député annonça que le§ rois de France et d'Angleterre et beaucoup d'autres j>rinces se disposaient à partir pour l'Orient ; il ajouta qu'à son passage en Bulgarie , il avait vu les cadavres de presque tous les pèlerins morts dans ce pays y exhumés de leurs tombeaux par une barbarie ou plutôt par un délire san& exemple. Ce derniet fait est raconté dans la relation anonyme. ' Après avoir rendit compte de l'entrée des guerriers allemands dans quelques autres villes grecques , Ansbert dit que pendant la nuit de la Purification , les croisés qui avaient accompagné le duc de Souabe virent briller au ciel le signe de la croix couleur de sang , et que tous , rendant des actions de grâce au Seigneur , entonnèrent le Kyrie eleïson. On sut ensuite par les députés de l'empereur, lorsqu'ils furent revenus de Ck)nstantinôple, que

DES CROiSADtS. 2Gnl

Isaac avait délivre tous le^s prisonniers chrétiens le jour qui' suivit cette apparition merveilleuse. L'historien donné sur le traité^ conclu à Gonstantin^ple lés mêmes détails que- là relation anonyme. « Quand nous eûmes traversé le Bps- » phore , dit l'auteur, après avoir abandonné tous nos cba- » riots, nous chargeâmes les b^es de somme de nos provi- » sions et de nos bagages, et nous nous mimes en route, » laissant à notre gauche l'ancienne ville de Troie. Nous » étions alors transportés d'Occident en Orient , c'est-à-dire » d'Europe en Asie. »• L'auteXir trace Fîtinéyaire de 1 armée chrétienne jusqu'à Philadelphie; lorsqu'elle fut arrivée à la ville qù'Ansbert nomme Ayos\ Fempereur grec envoya à Frédéric une tente et une coupe d'or. H' avait promis cle se rendre lui-même dans cette cité*, mais il nie parut poiflt. Dés démêlés s'élevèrent entre les habitais de Philàdelplïie et les croisés ; la prudence dé Frédéric rétablit la paix. Les détails rapportés ici par Ansbèrt peuvent servir d'éclaircissement au 'récit un* peu obscur des autres historiens sur Le séjout des croisés dans cette ville, la dernière et la seule ;qui défendit, sur l^s frontières des Turcs, le culte du Christel. rhonne.ur de la rehgion chrétienne. ''

En quittant Philadelphie , les pâerins eurent- à traverser des montagnes difficiles. Arrives sur. les bords du fleuve Méandre , Us trouvèrent Une vallée couverte de cardamones,' de myrtes, de figuiers; de là ils allèrent camper .dans les plaines de Laodicée. « Les guerriers delà croix , dit l'auteur, » se rappelaient que le roi de France avait été vaincu dansées » lieux , et qu'Otton de Freiseng'en y avait pris la fuitjf . » (Cette observation se trouve aussi dans là relation anonyme ; les deux auteurs parlent d'Otton de Freisineen sans' parler de Conrad et de son armée , qUe- révê(![uè allemand accompagnait. ) . i . ^'

Ansbert interrompt ici s'a narration pour . expliquer en quoi l'Eglise grecque, différait de l'Eglise universelle. Noiis ne répéterons point, d'après notre historien, ce que noUs avons dit d'après Tagenon et la relation anonyme sur la marche des croisés et les hostilités des Turcs. La chronique que nous analysons, ajoute deux .faits assez curieux à ceux', que nous avons fait connaitre. « Six che\ialiers ,. dit l'histô-în rien , passant sur leur cuirasse une- robe grossière , sorti- » rent du camp comme pour aller couper de l'herbe. Six » Turcs fondirent sur eux , semblables à des chiens enragés ; » les chevaliers, qui d'abord avaient feint d'être troublés et » d'avoir peur, tirèrent bientôt leurs^ épéçsv's'étant portés » courageusement sur leurs agresseurs, Ils les tuèrent tous

266 BIBLiaTSÈQUE. ^

Il les sût I et amenèrent fiu camp leurs chevaux. Un de nos x> gens dé pied , ayant consomine toutes ses provisions, n'a- » vait pour toute ressource «qu'un pain^qu'il i>ortait ; un turc »• décocha contre lui une floche , qui, âraversant le pain et » récuelle qui le couvrait , blessa légèrement le pèlerin ; cen Idi-ci » reprenant haleine, tendit isdn arc et perça au cœur M son ennemi. Le musulman, tombé mort à terre , était pos- » sesseur de neuf pains ; le croisé les lui enleva, et se vit » ainsi approvisionné pour chx jours. »

Le chroniqueur raconte le conibat* livré près de Philur mène (I ), et poursuit en ces termes : «i^Iie 8 des ides de mai , » nous traversâmes f^inimis (c'est-àinsi que l'auteur af^Ue . » Philumène) ; déjà la famine,. plus cruelle que les ennemiaf^ » pressait tellement l'armée chrétienne , qu'im }>œuf ou uuer » vache se vendait cinq marcs , quelquefois neuf.; un petit » pain se payait un marc ; la chaitr de cheval et de mulet » paraissait' délicieuse. Quelques-uns , mais en petit nom- » bre , poussés par le désespoir et entraînés par le diable, » à diabolo illaqueati, passèrent iout^à^oup sous les dra- 99 peaux des inndèles/ abandonnant le saint pèlerinage et » oubliant , hélas ! la religion chrétienne. De pauvres péle- » rins, au contraire, accablés de fatigues, de faim et de .» maladies , n'ayant plus qu'un souffle de vie et voyant ». qu'ils ne pouvaient plus suivre l'armée , récitèrent tout » haut le symbole et l'orabon dominicale. Repoussant leurs » compagnons qui se lamentaient , et qui voulaient les dé- » tourner de leur dessein , ils se couchèrent à terré en » forme de croix, et attendirent la mort au nom du Sei- » ^eur. Quoique nous ne fussions pas loin d'eux , les en- » neinis , qui nous suivaient, Içs décapitèrent , et en firent » ainsi des martyr^ -de Jésus-Christ. » (^'auteur nous donne le fait suivant comme un signe mémorable de la miséricorde de Dieu : « Vers la première veiUe de la nuit , des sentinel- » les virent une troupe d'oiseaux blancs voler trois fois au- »'tour du camp, puis .s'approcher ensemble de la tente de » l'empereur, et ensuite s'arrêter un peu , les ai^jes tendues , » auprès du corps. d'un pauvre pèlerin qui était près d'ex- . » pirer; quand le croisé fut mort, les oiseaux, s'élevant » dans les airs, disparurent tout-à-coup. » Les faits qu'on vient de lire ne se trouvent que dans la chronique d'Ansbert.

(i) NcRW devons faire remarquer ici que chaque chronique donne un nom (lifTe'rvnt à' cette ville , qu*on appelle: gënéralement en latin Philo^ meiium, ^ •

Dgss, Croisades. 267

L'historien ne consacre c^e quelques lignes an conduit qui fut livre le lendemaiii de 1» Pentecôte , et qui est raf^ porté longuement par la relation anonjme ; cependant Tap* parition du belliqueux Saint-Georges n*y est point oubl'^e^ Ansbert cite un fait qui nou« fait connaître l'opinion qu'on avait parmi les Turcs îije la. bravoure dés chrétiens. Un otage dti sultan rapporta qu6 le roi de Galatie , ayant été appelé au secours des Turcs par Molich , vint à la lete de dix mille hommes ; celoi-^ci , après avo;r observé avec beau^ coup de soin Jes troupes des croisés , aprës avoir été t^oin de leur ardeur et de leur courage dans une infinité d'attaques, adressa ces paroles au fils du sultan : « Où sont les trésors , » les armes et les dépouilles que Vousprétendiez avoir dans n VOS mains , et dont vous me promettiez une grande part ? » Les guerriers qui, selon vous, étaient tristes , abatttt9> » et mourans de faim i ont mi$ en fuite plus dé trente mille » combattans. On n'a jamais vu des hommes se précipiter » avec tant d'ardeur au-devant de la mort, ft dans les ba-^ > tailles repousser le trépas avec tant de vaillance. »

Le récit que fait Ansbert de la .prise d'Icône » ressemble trop à celui de Tagenon p^r que nous y arrétiqns nos lecteurs. Les deux auteurs rapportent delà mémenmanière les événemens qui suivirent cette conquête et le traité qui fut conclu entre l'empereur ejt le sultan. L'armée chrétienne s'étant remise en marche ,• arriva le 4 des calendes de juin , à la ville de Làraûda. « Si je voulais, dit Ansbert, raconter 1 toutes les misères et les persécutions que les pèlerins sou^ » frirent pour le nom du Christ et l'honneur de la crôixy. » sans murmure et d'un air joyeux, mes efforts , quand » même je parlerais le langage des anges , ne pourraient » atteindre la vérité. Je crois que pour l'histoire pleine et ji entière d'une si grande entreprise, le fameux Homère , » l'éloquent Lucain , le poète de Mantoue lui-même , s'ils «vivaient encore , mettraient le doigt sur leur bouche et » resteraient comme des hommes sans langue. »

De la cité de Laranda lés croisés vinrent à un village d'Arménie, où la vue de plusieurs croix plantées dans la^ campagne remplit leur âme de joie et de consolation. H$ eurenkà traverser ùue montagne à peine accessible aux chamois , et se trouyèrent bientôt hors des limites du pays tare. Les otages du Soudan et dé sou fils demandèrent alors iifistamment à retourner chez e«nt, en disant que d'après les conditions du traité on devait les laisser partir. Les chefs de l'armée jugèrent ù pja>Pos de ne point se rendre à leur- demande, et les ôtagfpVurent plus étroitement gaTdé$. Ans-

bert raconte que le prince* de SibUia vint offrir aux croiser tout ce qui était en son pouvoir. Sibilia était un château qui servait à protéger les chrétiens contre les fréquentes excursions des infidèle^. . *

te L'armée. de la croix, -dit Ansbert, campa auprès d'un » grand lac , où la 'cavalerie se rafraîchit ; les pèlerins » restèrent deux jours dans une vaste plaine couverte de » verdure ; mais ils manquaient de vivres , et la chair de » cheval leur servit de nourriture. Les princes et les grands , » cherchant çà et là au gibier dans les montagnes , ne pou- » vaient servir abondamment leurs tables. En avançant le » long du lac nommé Selef , nous campâmes non loin d'un ».pOnt de pierre , où des députés de Léon d'Arménie vinrent » trouver l'empereur. Suivant la coutume de leur pays > ils » s'incU'nèrent respectueusement. et lui offrirent, de la part » de leur maître , le droit de disposer de la contrée à volonté. ^ Frédéric retint les ambassadeurs auprès de lui et les eonr » sulta sur la tnarche dé l'armée ; il apprit que nous avions » à traverser des routes difficiles. L'empereur, coinme^ un » bon père , défendit d'annoncer aux soldats cette triste ^ nouvelle. Chaque jour on nous faisait de belles promesses) » mais tout arriva autrement qu'on ne l'ay^ait dit. Le 5 des * ides de juin, nous arrivâmes avec beaucoup de peine à > une station qu'on avait désignée ; l'armée ,^ à cause de l'in- » croyable difficulté du chemin, n'observait plus ^L'ordre» »^n'atteadait plus les bannières de ses chefs : chacun s'ef- ^ forçait de devancer son compagnon d'armies.

» Pendant la nuit, la plus grande partie de' l'arnfée passa i^'wàe. très-haute montagne qui s'étendait sur le lac de Selef; ^ l'obscurité empêcha de voir les dangers que pr&entait » cette montagne. Ati lever du jour, les pèlerins, qui sui<^ » vaient les mêmes sentiers , furent effrayés de tant deJpé- » rils ; ils reconnurent combien de peines et de misères » avaient dû 'souffrir ceux qui les avaient précédés.- , Qui » n'aurait été touché jusqu'aux larmes en voyant des évé^ » qœs ,. d'illustres chevaliers , malades et languissans ^ por- ^ tés sur des lits à dos de cheval à travers les- précipices. H »^ fallait voir les écuyers, le visage couvert de sueur, porter » sur les boucliers leurs seigneurs malades. Quand i^us eûr » mes descendu la montagne , nous trou^bnes de l'herbe en » abondance; là, api:JBi^.ftyQÎr pris dé la nourriture /'nous » nous rq>Qjgâii^ qtxHquè.temps* L'empereur et ceux qui » l'àccQttipiEignàient ,^.d'^aprèsie conseil des habitans du pa)rs > » voulant éviter lès pérus de la montagne , descendirent au

» lever de l'aurore sur les bords du Wk mais ils i^ncontrè-

DES CftOISADES. 269

^ rent autent de difficultés que les crofsés qui avaient Cranr » chi lés monts. On m'a rapporté que des ëvéques et des » princes puissans, qui avaient quitté' leurs chevaux , >» se virent menacés aune mort presque certaine; à leur -v droite était le lac ; à leur gauche des précipices^ Ils s^ai- » daient de leurs pieds et de leurs mains comme des .qvia« « drup^des. Toutefois Famour que«ces princies avaient pour ji celui qui dirige les pas des hommes , le désir de la patrie )> céleste à laquelle ils aspiraient, leur faisaient trouver » tontes ces peines douces et agréables. t

» La partie de l'armée qui nous avait devancés alla cam- »>per, le 11 des ides de juin, dans les plaines de Séleucie. » Tandis que le rSste des pèlerins , riches et pauvres , s'a- -» vançaient à travers des rochers à peine accessibles aux M chamois, et aux oiseaux , l'empereur, qui voulait se rafraî- *» chir et éviter aussi les dahgers de la montagne, essaya » de traverser h la nage le fleuve rapide de Séleucie ; ce » prince,' qui avait échappé à tant oe périls, entra dans » l'eau , majgré les avis de içus , et fut misérablement en- » glouti. Remettons-nous-en au jugement secret de ce Dieu « à qui personne n'ose dire :, Pourquoi {wez^DOU^failceîul "» Pourquoi faire mourir un si grand h(^nte?Y^éàéàc îxLt\^ » soldat du Christ ; il a été trouvé av>ec le louable projet » de recouvrer la terre duSeigneuret la croix sainte. Quçi- » qu'il ait été enlevé par ime mort soudaine , i»ous ne pou- » vons douter qu'il ne soit sauvé. Plusieurs seigneurs qui » étaient avec lui se hâtèrent de sjècoUrir l'empereur , maii$ » ils le raâienèrent sans vie au rivage. Cette mort porta le .^> trouble dans l'^armée; les uns moururent de douleur; lés^ »> autres , désespérés et se persuadant que Dieu n'avait pas V soin d'eux , renoncèrent a là foi chrétienne et embrfissè- » rent la religion des Gentils. Le deiiil et une douleur sans » bornes remplissaient le cœur de tous ; les croisés pouvaient » s'écrier avec le prophète : La couronne est tombée de notre » tête ; malheur à nous qui avons péché ! Le duc de Souabé, » prince illustre et nobW héritier de son père, fut nommé » et salué chef de l'armée; il emporta avec lui à Tarse le » corps de l'empereur, et c'est dans cette ville qu'il déposa » les entrailles de Frédéric, au milieu d'u^e pompe solen* » nelle. »

Le récit que nous venons de traduire, quelque long qu'il soit, a dû intéresser nos lecteurs. Le motif qui, d'après notre historien, porte l'empereur à traverser le Selei, parait plus^ simple et plus probable que celui que prêtent à Frédéric les autres relations contemporaines. On voit qu'«n se

confiant aux eaux du âeuve, le chef de la croisade voulait évitei^ de passer à travers les montagnes difficiles |. qui nyaient présenté 'tant' de dangers aux pèlerins.

Le chroniqueur suit les croisés à Antioche, et dit que le corps de l'empereur fut déposé dans l'église de Saint-Pierre avec tout l'appareil qui convenait à la sépulture d'un roi. Les soldats de la croix turent attaqués de maladies pestilentielles qui moissonnèrent indifféremment nobles et pauvret» jeunes et vieux.; ni l'âge ni I9 condition ne sauvaient personne. « Le vénérable Godefroi , évêque de Wurt^bourg, » dont les conseils avaient été si lUtiles à l'armée , dit Ans* » bert, périt avec d'autres éyêques et princes qu'il sçrait » trop lopg de nommer» et fut enseveli à Antioche. Godefroi

* ordonna à ceux qui assistèrent à ses derniers momens de » lui couper, après sa mort, la inain droite, pour êtr.e en- B voyée à Wurtzbourg ; le {Hrélat voulait que sa mémoire ne » pérît point dans l'Eglise qu'il avait toujours gouvernée » pour lia gloire de Dieu. Mais dans la route cette relique

* fut enlevée à ceux qui la portaient.

Ansbert suit le duc de Souabe à travers la Syrie ; il parle de son arrivée à Ptolémaïs où ce généreux atldete du Cnrist périt avec beaucoup d'autres seigneurs. L'auteur déplore la mort de l'évéque de Passa w, de se# chanoines et clercs. Il donne peu de^ détails sur le siège et la prise de Saint-Jean d'Acre, et s'attache surtout à représenter le roi d^Angleterre comme un prince impérieux et superbe, qui s'attira Fanimadversioti ae tous les croisés^ L'historien l'accuse d'avoir traité le duc d'Autriche avec mépris^^ d'avoir fait assassiner le marquis Conrad, et forcé le roi de France,.' par sa mauvaise conduite, à quitter la Palestine. Ansbert raconte comment le roi d'Angleterre fut fait prisonnier en Autriche , et rapporte le texte d'une convention entre Henri, «mpereur d'AUemagne ,. et le duc Léopold, concernant Richard Cœur-de-Lion. Cet acte fort curieux, que nous n'avions trouvé dans aucune chronique » nous a paru dign/e d'être cité en entier ; le voici :

. « Moi, Léopold, duc d'Autriche, je donnerai et présen-^ » terai à mon seigneur Henri, empereur des Romains, le » roi d'Angleterre , à condition que ledit roi , comme il a » été convenu, donnera au seigneur empereur cent mille » marcs d'argent; je recevrai la moitié 4e cette somme pour » doter la fiUe du frère de Richard, qu'un de mes âls épou- » sera. Cette fille, du frère duroid'Angl^errè sera présentée M Â la fête de saint Michel , à celui de mes fils que j'aurai » choisi pour son époux; la moitié des cent mille marcs

DES CROISADES. 27f

» d'argent > c'est-à-dire, cinquante miDe marcs seront {toy^s » à la même époque : le seigneur empereur en recevra m^ » moitié et moi loutre. .Les autres cmquante nxille marcji » seront acquittés au comnéencement du (carême prothaiiJ: » le seigneur empereur en aura une moitié et moi l'autre » moitié; toutes les parties de cette sonmie qui seront » comptées dans cet interyalle , seront partagées de » même mai^ière , sans fraude , jusqu'au panait paiement » total. Le seigneur empereur me donnera deux cents ôtage^, » afin que si , après que je lui aurai présenté le roi d'Angle » terre, ledit seigneur empereur venait à mourir , ce qur'i Il Dieu ne plaise , ledit roi d'Angleterre , étant encore en » son pouvoir , ce même roi me soit remis sans fraude* S\ p » au contraire , > je viens à mourir , la même convention su»« M sistera en faveur d'un de mes fils que j'aurai choisi, » c'est-à-dire de cçlui qui doit épouser la fiue du frère de » Richard, et , à défaut de celui-ci , en faveur de mon autre

> fils. Le roi d'Angleterre donnera au seigneur empereur » cinquante galères montées et équipées ; il placera sur ces >» galères cent chevaliers et cinquante balistaires; outre » cela, il ira en personne , avec cent autres chevaliers et » cinquante balistaireà , dans le royaume de Sicile , avec le » seigneur empereur ; il le servira de bonne foi jusqu'à ce » que ledit seigneur empereur soit maître du royaume , à » moins qu'il n obtienne de sa bonne volonté la permission » de se retirer. Afin que ledit roi exécute et accomplisse » toutes ces conditions , il donnera au seigneur empereur M deux cents otages ^ les plus distingués de son pays, que » ledit seigneur empereur désignera, ^'il est véritablement » constaté ^qu'un ou que quçlques-uns de ces*ôtagës soient » maniifestement en opposition audit roi , et qu'il ne puisse » les avoir , à leur place il en choisira d'autres que l'empe- » reur désignera ; le roi les donnera pour otages , à l'excep- » tion des ms de sa sœur , de Henri , autrefois dtic de Saxe, » et du fils de son frère.

>» Ceux à qui l'empereur confiera la garde des otages,' ju* » reront que si l'empereur, ce qu*à Dieu ne plaise, vient à.

> mourir pendant que ces otages seront en leur pouvoir , 3t » les renverront libres et en toute sûreté. Si le roi d'JI-

> gleterre ex^cr^te tout ce qu'il a. promis au seigneur empe^ » reur , ledit empereur n'en retiendra pas moins les otages , » jusqu'à ce que le roi d'Angleterre ait obtenu du pape l'abso- » iution pour moi, duc d'Autriche. Mais si ledit roi n'exécute » pas ce qu'il a promis au seigneur empereur , le seignenir « empereur se conduira .envers les ôtafësdu roi comme l>oik

» lui semblera, de manière que moi, duc d'Autriche, je n'die » rien à disposer à cet. égard. Le seigneur empereur fera » jurer dix seigneurs dé son empire, que moî duc aurai dé- » signé pour l'observation de ce traité. Si le roi d'Angleterre » exécute ce qu'il a promis , ses otages seront renvoyés lî- » bres. Le seigneur empereur retiendra le roi d'Angleterre » en son pouvoir, jusqu'à'ce que celui-ci aitrei^u la liberté » au roi de Chypre et à sa fUle. S'il 9 été donné ou .exigé » Quelque chose pour, la liberté du roi- de Chypre et de sa 9 nlle , le seigneur empereur retiendra le roi d'Angleterre » jusqu'à ce que tout ait été restitué. Si lé roi d'Angleterre,

> dans le courant de cette année , c'est-à-dire - depuis le » commencement de ce' carême jusqu'au carême suivant, » n'a donné ni l'argent ni les otages promis , ou s'il a omis » d'exécuter une de ces clioses , et que , paksé ce terme, j'aie » constaté au^ seigneur empereur que ledit roi n'a pu donner » ni l'argent ni les otages promis , ou exécuter une de ces », choses; si, d'après cette connaissance, le seigneur .em^- » reur ne veut pas me remettre le roi , il me sera libre de » retenir cinquante, des otages que le seigneur éu^pereur » m'aura donnés , savoir ceux qui sont servais et non che- » valiers.

D S'il arrive que le roi d'Angleterre m^eure pendant qu'il ' » sera.au pouvoir de .l'empereur , les deux cents otages que 3» retient le seigneur empereur seront rendus , à moins que » l'empereur , ayant reçu une partie de l'argient , ne m^en » ait pas donné la moitié. Quand cette moitié m'aura été » r,emise,>les otages seront rendus. Si toutes les conditions » qui viennent d'être stipulées sont exécutées de bonne foi » et sans fraiiâe, le seigneur empereur s^engage à observer » une. paix solide et un bon accord avec le r.oi d'Angletelre.

> Donné à .Wurtz.bourg , l'an du Seigneur 1195, le 1,6 des 9 calendes de mars. »

A la suite de cette convention , Ansbert copié une partie d'une, lettre envoyée au duc d'Autriche pajr Philippe7Auguste , ,dans laquelle le monarque attribue l'assassmat de Conrad à Richard; Iç' roi de France prie Léopold de garder plus étroitement le roi d'Angleterre, jusqu'à ce que lui, Phi- Ii||)e , ait eu avec le duc d'Autriche et avec l'empereur d'Allemagne une conférence, en personne ou par aiybassàdeurs. La suite ou la fin de la lettre manque. Quelques lignes ^lus loin , sans entrer dans aucun détail , Ansbert dit que le roi d'Angleterre , ayant payé une partie de sa rançon , et ayant donné des otages poui* l'autre partie , ^ut remis en liberté. L'auteur cite , parmiPces otages , le fils du roi de Navarre et

DEC GROISil>r9b 275

le fils du feu diic de Saxe, beau-frère de Richard. Gea otages, furent gardes , non-seulement comme gara ns de l'argent qui restait à payer , mais encore pour assurer l'exécution des autres articles du traité. -^

Noiis ne pouvons nous arrêter à ce que dit Ansbert sur la mo^t du duc d'Autriche, après les détails que nous avons rapportés dans nôtre extrait de Guillaume de Meubrige. Notre auteur parle aussi des préparatifs àfi la croisade dé lienri YI ; mais il ne raconte rien de nouveau pour ceux qui ont lu Arnold de Lubeck.

Nous avons été pbligés de ne donner , de la chf oïlique d'Ansbert , qu'unje analyse rapide , pour ne pas répéter ce que nous avions déjà dit dans nos extraits de Tagenon , du moine Godefroi , de la relation anonyme. Il pourrait être curieux pour nos lecteurs de comparer ces divers liistoriens , au moyen des analyses que nous en avons données ; on sui-< vrait ainsi dans leur marche , dans leurs mouvemens , dans leurs idées mêmes , les croisés , compagnons de Frédéric Barberousse , qui ne trouvèrent qu'une fin misérable dans l'Orient, que leur approche avait fait trembler.

Douze livrés renfermant les miracles célèbres et te^ histoires mémorables y par Cesttrius D* Heisterbach , de V ordre ^e Cîteaux (1).

Sous le titre qu'on vient de lire , le moine Gésarius , quii vivait à la fin du douzième siècle et au commencement du treizième , a ramassé toutes les anecdotes et les merveilles arrivées de son temps. Ges différentes anecdotes sont racontées en forme de dialogues. Nous croyons faire plaisir 'à nos lecteurs en leur mettant sous les yenx^un choix des récits qui ont quelque rapport aux croisades.

§^1. (2). -^ Au temps où Olivier Scholastique prêchait la croisade dans le diocèse d'Utrecht , en Allemagne , il y avait là un paysan nommé Godescal, usurier de son métier; cet homme, comme tant d'autres, avait pris la croix d'outrée mer, non point par dévotion , mais uniquement pour céder suix importunités des prédicateurs. Lorsque parurent les léf gats du pape , chargés de dispenser à prix d'argent ceux qi^i avaient fait vœu d'aller en Orient, Godescal, s' excusant à

(i) illustrium miraculorum et historiarain roe^rabilium libri XII. a

(4) Livre Ue , page 62. ,a:;<^:- : . . •. i

27'4 BIBLIOTUÈQUJ^

ijort'^snr sa pauvreté j trouva moyen de racbetei' son vœu avec dkiq talens , et c'est ainsi qu'il dupa le prêtre qui recueillit les sommes. Les gens qui connaissaient l'usurier ne tardèrent pas à dire qu'il aurait pu donner quarante marcs sans ^rter aucun tort à ses héritiers. Cependant notre %onime vivait joyeux dans les tavernes , et ne cessait d'à- ^diresser aux pèlerins du Christ les reproches les plus amers. ■"« Bennes gens que vous êtes , leur disait-il , vous passerl^ > M'ies mers , vous dissiperez vos biens , vous exposerez votre 9> vie à de grands dangers ; et moi , qui avec cinq marcs me -» suis débarrassé de la croix , je resterai ici avec ma fenrnie 31 et mes enfans , et le ciel me récompensera comniç vous. » Mais le Seigneur^ dît Césarius ,- voulant montrer combien lui étaient agréables les travaux du pèlerinage , et*eombien il était offensé des impiétés d«{ €od<;scal , livra ce méchant homme à Satan , pour le puiàl* cîe ses blasphèmes.

Une nuit que ][' usurier reposait avec sa femme dans un moulin contigu à sa maison , il entendit comme le ^ou^ vement d'une roue, et ordonna à son fils d'aller voir d'où partait ce bruit. L'enfant obéit , mais , saisi d'effroi \ il ne put avancer. « Eh bien! qui est là? » dit le père à son fils. « Arrivé à la porte, une si grande horreur s'est emparée de » moi , répondit l'enfant , que je me sui$ vu forcé de revenitr" ^ ^ur roeçpas. — Quand le diable serait là, répliqua Godescal, » j'y vais et je verrai. » Il dit, et après avoir jeté un manteau sur ses épaules , il va ouvrir la porte du moulin. Un affreux spectacle se présente à ses yeux; il voit deux chevaux noirs et un homme horrible qui lui adresse ces mots : 41 Hâte-toi^ monte sur ce cheval, parce que c'est pour toi )> que je l'ai conduit ici. » L'usurier pâlit et frémit; le diart> ble , voyant qu'il hésitait à lui obéir : « Que tardes-tii? dU^il » à Godescal; quitte ce manteau et viens. » La croix que celui-ci avait prise était cousue sur ce même manteau. Ne pouvant résister à la voix ten-ible du démon » l'usurier jette son manteau , monte sur un cheval, et le diable monte sur Tautre. Bientôt ils arrivèrent tous deux au séjour des peines éternelles. C'est là que Godescal vit son père et sa mère au milieu des souffrances , et une foule d'amis dont il ignorait la mort. On lui montra un siège de feu qui ne devait laisser ni calme ni repos à sa victime , un siège où le criminel de^ ■vait brûler éternellement immobile ; une voix lui' dit: «r Maintenant retourne dans ta maison ; dans trois jours tu » reviendras pour occuper cette place, et tu recevras ainsi » ta* i^fcompense. » Soudain le ministre de Satan conduit l'usurier hors d^iseriT^s, et le dépose presque sans vie dans

son moulin. Sa feiiune et ses e»faDs lut ayant demandé d'où il Tenait, le malheureux damné )eur fit cette réponse : J'ai » été conduit aux lieux infernaux, et l'on m'a montré la » place que je dois .y occuper dans trois jours. » L'épouse des<Aée se liata d'appeler un prêtre ; comme celui-ci ex^ hortait Gcfdescal au repentir et k la confession , lui disant qQC personne ne devait désespérer de la miséricorde Dieu , le 'misérable répondit : « A quoi servent toutes ces paroles ? ».je ne puis être contiît, je trouve inutile de me confesser; » illiaut que les décrets soient accomplis. Ma place est pré- » p;|rée, dans trois jours j'irai m*y asseoir, et je recevrai le T» prix de mes -œuvres. » L'usurier mourut, au oout ^e trois jours, sans confession , sans viatique, sans extrênie-onction , et fut enseveli dans les enfers.

§ II. (I ]• — Des chrétiens , qui traversaient les mers pour aller secourir la Terre-Sainte, furent surpris par une violente tempête. Les vents frémissaient dans les voiles, les flots couvraient le navire, les nautonniers s'épuisaient en vains efforts , et chacun ne voyait plus qu'une mort inévitable. Dans cette situation désespérante , les pèlerins se mirent < h se confesser les uns les antres. C'est à cause des péchés d'un seul croisé que Dieu avait envoyé cette tempête ; et les crimes de cet homme, dit Gésarius, étaient si. grands, si honteux , si horribles , tant dans leur quantité que danS/ leur quaUté , que la mer même ne pouvait supporter le poids de ces iniquités. Le pèlerin coupable ,' craignant pour ses

I'ours et pour son âme, voyant que ses compagnons trem- >laient pom* eux-mêmes , et qu'Û était lui seul la cause de tous ces maux , se leva et adressa ces paroles aux croisés voyageurs : « Ecoutez-moi , mes frères , écoutez-moi ; c'est » à cause de mes iniquités que cette tempête s'est élevée ; » je suis l'occasion des périls qui vous menacent, je^vous ^» en prie , entendez ma confessioi^. » A ces mots , il se fit un profond silence , et le pécheur avoua les fautes énormes qui chargeaient son âme. !3ientôt la mer se tut , les ondes iredevinrent paisibles, et cette merveille frappa d'étonbement tous les pèlerins dé la croix. « Chose admirable ! ajoute » le narrateur, lorsque le navire eut touché le rivage , per* » sonne ne se souvint plus des crimes dont on avait entendu » la confession. » ,

§ UI. (2) — Pendant les prédications d'Ûlivier Schdiasti*

(i) Livre IIl^, page 129.

(7) Livre IVc, page 175. -

276 BlBLIOtlHÊQUË '

que , dont nous avons déjà parlé , un prêtre » nommé Sêg^ti vint trouver le moine Bernard , associé aux travaux apos-^ toliques du chanoine de Cologne. Seger, homme éloquent i beau dé figure « remarquable par sa taîUe, portait, conime les Templiers, \ine .tunique où Ton voyait le sigiie de la <iroix. n présenta à Bernard une pierre précieuse de diverseë * couleurs , ajoutant que telle était la vertu de cette pierre , que ceux qui la possédaient étaient sûrs de triompher pac* tout et de toutes les manières. Seger avait en vue d'obtenir par là la permission de se faire entendre au peuple. Bernard refusa d'acceptçr Fobjet que le |>rêtre lui offrait , parce quç i disait-il, il ne voulait pas Fen priver. Toutefois, ce jour-là. même, Olivier Scholastique consentit à ce que Seger prêchât la croix. Le jour suivant , après que le moine Bernard eut terminé l'exhortation qu'il avait coutume d'adresser à la multitude , le prêtre Seger, qui avait assisté à ce discours/ tomba la' face contre terré , et , possédé du démon , il faisait des gestes horribles. Bientôt Olivier Scolastique accourt avec • ses clercs , bénit le possédé et le fait traîner au pied d'un autel; là, Seger vomissait des blasphèmes contre Dieu et contre Olivier. Alors on se mit à le lier avec des courroies^et le misérable fut transporté sur une voiture , auprès de gens qui le connaissaient; il expira au bout de cinq jours ^ selon la promesse que le diable lui avait faite.

§ IV. (1) — Pendant son adolescence, le frère Guillaume» camérier du monastère où vivait Césarius, prit la croix et passa au-delà des mers pour visiter le sépulcre du Seigneur. Près d'arriver au port de Ptolémaïs , Guillaume et ses com-.

Eagnons aperçurent, avant le lever de l'aurore , des flam* eaux c:ui brillaient aux environs de la ville. Ils interrogé^ rent les nautonniers pour savoir d'où provenaient ces lumières; ceux-ci répondirent que la saison de l'été avait commencé , et que les habitans de Ptolémaïs avaient placé leurs tentes hqrs de la cité, afin de respirer la fraîciieur des nuits. Des pèlerins, sur la foi de leurs matelots, entrèrent dans le port, et c'est alors qu'ils reconnurent cjue Saint-Jean-d'Acre venait d'être reconquise par les Sarrasins^ (C'était à l'époque de la prise de Ptolémaïs par Saladin]< Conradin, fils du sultan , se trouvait alors dans la ville. A la vue du vaisseau chrétien , il eut compassion ctes pèlerins t et envoya pour les rassurer un païen de noble origine, versé dans la connaissance de la langue française. Jusqu'à

•mm'

(i) Livre IV* , page 178.

DES eROlSADE». 272

«0 mometit , les croises » trein))lahs de crainte , s'étaient ciru menacés de la mort ou de la^ servitude. L'un d'entre eux ,, né en AUei^iagne, se trouvait aux portes du tombeau;. au milieu des douleurs de Tàgonie , il envoya à Gonradîn ses armes riches et belles , le suppliant 4^ conserver la vie à sçs frères. «Moi, disait le crôisé.mourant, j'avais promis au ». Christ de le servir avec ces^rmes pendant trois ans ; mais, >» comme je le vois, Dieu ne veut point que j'accomplisse » mon pèlerinage. » On adressa au prince musulman dès députés, au nombre desquels se trouvait le frère Guillaume , instruit dans la langue française ; ces ambassadeurs étaient chargés de porter le présent au fils de Saladin. Lé prince couvrit de ses baisers le baudrier, le bouclier, lecasque, le glaive et les haches du pèlerin; il témoigna le. désir de visiter lui-même le malade^ Gelui«ci avaijt déjà ex-> pir^ , ^ son corps avait été jeté à la mer , mais il avait été. remplacé sur le lit de douleur par un chevalier que la maladie avaitatteint. Gonradin, accompagné de plusieurs galères peintes de diverses couleurs, se rendit auprès du vaisseau chrétien^ il entra lui-même dans leJiavire, remercia les croisés du pré-t sent qu'il avait reçu , et s'assit à côté du gentilhomme malade , «'entretenant sur les moyens de le guérir avec le médecin qu'il avait amené avec lui. Après lui avoir offert des fruits qu'il avait cueillis à Damas , dans le jardin de son père , il dit au malade que c'était à cause de lui qu'il voulait faire du bien à tous l£S chrétiens. Gomme les pèlerins lui demandaient une efscorte pour all^r à Jérusalem , le prince répondit que. des brigands infestaient les chemins de la ville sainte,^ et qu'il était prudent de ne pas s'exposer à de violentes atta^ ques. En sortant du navire, Gonradin dit adieu au malade et à tous les» croisés ; il lieUr permit de retourner dans leur pays et leur donna spn étei\dard r^yal , qm devait les pro«^ léger contre les Sarrasins. Le noble païen dont nous avons parlé plus haut amena avec lui à Ptolémaïs le frère Guil'laume, et lui adressa ces paroles: «Dites-moi, jeune homme,

V comment les chrjétie^s. observent leur religion dans leur » patrie. — * Assez bien » , répondit le pèlerin , qui ne vpur lait pas déclarer toute la vérité. L'émir répliqua : «.Moi^ *f \e vous dirai comment se comportent les chrétiens qui » habitent notre pays. Mon père était un homme célèbre M et d'une haute naissance. Il m'envoya auprès du roi de j> Jérusalem pour que j'apprisse le français; celui-ci, de son w côté, envoya son fils auprès de mon père pour lui faire

V appvcndrç la langue des Sarr^isiï^s ; de là vient que je coni> i^^ïs parfaitement la vie que mènent les chrétieus. Il n'y

» a pas eu un citoyen à Jërusaïem^quiy poar de l'argent, » n'ait livre à la brutalité des pèlerins sa sœur oii sa fille , » OU; ce qui est plus exécrable, son épouse inême. Les 3ê chrétiens de Jérusalem étaient tellejnent adqtinés alix 3» plaisirs de la gueule ^t de la chai^, qu'ils ne-difieràient eil. » rien des animaux. La vanité régnait tellement dans leurs. » âmes, qu'ils ne songeaient qu'à arranger leurs vétemens , ji k Tes tailler, à les découper et à leur donnçr les formes les )> plus élégantes; j'en pourrais dire autant de leuj: chaussure. m Voyez comme mes vétemens et mes souliers sont simjdes ; }> comme ils sont amples et. ronds. » (Le frère Guillaume avait rapporté à Césarius que les manches de ce musulman étaient larges comme les manches d'un moine ; que ses habits n'étaient nullement plissés , qu'il n'y régnait aucune recherche , quoique l'étoffe de ses vétemens fût assez riche). Le noble musulman ajouta ces mots : « Yoilà ics » vices pour lesquels Dieu a chassé de cette terre les chré- 9t tiens superbes et luxurieux ; il n'a pu supporter plus y» long-temps de. si grandes^ iniquités. Croyez-yous que nos » propres forces nous auraient suffi pour reconquérir cette » terre ? Point du tout. Nous ne redoutons aucun de vos rois, i» pas même votre empereur Frédéric ; mais , comme nous » l'avons lu dans nos livres , il se lèvera un empereur nqmmé » Othon , qui viendra rendre au culte chrétien la Syrie et » la ville sainte. »

Le recueil de Césarius nous offre encore quelques anecdotes qui ont rapport aux croisades ; mais elles nous paraissent trop peu intéressantes pour être placées sous les yeux de nos lecteurs. *

Chronique des Slaves j par Helmode^ et continuée par •

Arnold de Lubeck (1).

Helmode , prêtre de Posen , a fait , dans sa chronique des Slaves , rhistoii:e de la conversion de ces peuples à la religion chrétienne. Il a commencé son ouvrage au temps de Charlemagne et l'a laissé à l'année 1170, époque de sa mort.

Sous te nom de Slaves ^ Helmode comprend les Russes,

(l) Ghronica Slavorum Helmodi presbyterî bosoviensis et Arnol^li^ abbatis Lubecefisis. /

DES CROISADEf. 271F

les Polonais , les Prussiens, les Bohémiens , les Corentliiens ^ . les Sorabes. Dans la Slavie ultérieure , on adorait le dieu^t Pro%fen, auquel les vieux chênes étaient consacrés. Les Sla- ves avaient dans leurs temples des simulacres fantastiques» . telle que Tidolé qu'ils appelaient podûga; ils adoraient des divinités qui présidaienVaux cbanips , aux forets > aux chagrins » aux voluptés. Us convenaient cependant qu'il y avait . un dieu qui régnait dans les cieux , mais dont le pouvoir ne s'étendait que dans le monde céleste;

Dans son chapitre XXXI , l'auteur parle en ces termes de la première croisade : « Une chose digne d'être rapporta » et d'être transmi»^à la postérité arriva dans les derniers » jours du vieil empereur Henri. Un i^ommé Pierre , d'origine » espagnole et moine de profession, étant entré sur les » terres de l'empire romain , se mit à prêcher partout , ex- » hortant les peuples à aller à Jérusalem pour délivret la » ville sainte, qui était occujpiée par des barbares. Il montrait » une lettre qu'il disait lui avoir été envoyée du ciel, ^t » dans laquelle il était écrit : Les temps des nations sont aç» » complis : la cité qui est foulée t^ux pieds par les Gentils doit » être déliiT^^ » (11 a été question ae ce papier merveilleux dans notre analyse de l'abbé Ekkard, coll. ampl. de Mar« iène). « C'est pourquoi toutes les puissances du monde, les f» évêques , les ducs , les préfets » les guerriers , les plébéiens» » les abbés ^ les moines, partirent pour ce voyage de Jérusa- » lem , sous la conduite du brave Godefroi. Soutenus par le » secours de la vertu divine , ils reprirent Nicée , Ântioche » et plusieurs villes qu^ possédaient les barbares. S'avan- M çant ensuite , ils délivrèrent de leurs mains la cité sainte» » Alors sur cette terre on vit croître des rejetons pour la » gloire, de Dieu ; et les peuples du monde adorèrent le Sei- » gneur à l'endroit même que ses pieds avaient foulé. »

C'est là tout ce qu'Helmode dit de la première guerre sainte, n s'est un pe^ plus étendu sur la seconde ; il parle de la prédication de saint Bernard en Allemagne , et dit qu'après avoir guéri un enfant qui était aveugle et boiteux» Vabbé de Clairvaux se mit à exhorter les princes et tous le^ fidèles à partir pour Jérusalem , afin de comprimer les no* tions de TOrient et de les soumettre aux lois au Christ ; car» disait-il, les temps approchent où les peuples ne doivent plu&' former qu'une nation, afin qu'IsacH tout entier soit saui^é {dicenê:, appmpinquare tempora, qub plenitudo gendum introîre dêbeat, et sic omnis Israël sah^usjiat). Le chroniqueur, étonné que^ les peuples et les rois se soient levés à la voix d^un seul homme , est porté à croire que l'illustre Bernard était ins^

280 BIBLtOTHÈQUi:

truit par je nie sais quels brades ( nesàio quibus oraculis edœ^ tc^). L'armée chrétienne fut partagée en trois parties : \a

Spemiëre marcha contre l'Orient , la seconde contre les in-* dèles d'Espagne ^ la troisième contre les Slaves. ; Helmode fait le récit de ees trois expéditions , mais avec ime concision qui laisse beaucoup à désirer. Il rapporte que Ibrsqueles croisés furent arrivés sur les confins de la Grèce» après avoir obtenu 4e l'empereur de Constantinople la pr<imesse de la liberté du passage et de l'achat des provisions » tm soir, des pâerin$ virent un nuage sombre s'arrêter audessus de leur camp; quand c^ nuage eut disparu > tous les pavillons parurent couverts comme d^une pluie de sang : ce

3ui fit présager aux chefs qu'ils étaient destinés à éprouver e grands malheurs et à supporter bien des fatigues. Leur conjecture, ditHeJmode, ne tes troinp^ point. (Nous avons ééja vu ce prodige raconté par Cornerius Hermann). L'historien rapporte , comme premier désastre arrivé à l'arméô chrétienne, qu'à l'approche de ki nuit, les croisés, se trou-» Tant au milieu des montagfies , entendirent ^ur les hauteurs des éclats de tonnerre et le brjuit de la tempête ; au mi^eu de la nuit, les eaux de la pluie et les tor^ens inondèrent tellement les vallées ; que tout ce qui s'y trouva , hommes ou troupeaux , fut emporté à la mer. ( Lenteur veut parler ici de Finondation qu'Othon de Freisingen a racontée d'une manière si pittoresque. ) Du reste , le récit d'Helmode n'apprend rien au lecteur qui a lu les Gestes de Louis YII et la Relation d'Odon de Deuil. 'L'expédition du Portugal est aussi brièvement racontée. Au rapport de l'auteur, la croisade contre les Slaves ne fut ni plus utile ni plus glorieuse que celle du roi de France et de l'empereur des Romains. Les croisés triomphaient des Slaves toutefe les fois qu'ils se mesuraient avec eux; mais comme il leur était défendu de poursuivre les vaincus , ils se lassèrent de ce genre de guerre; ils traitèrent avec leurs entijemis, qui promirent d'embrasser la foi chrétienne et de relâcher les Danois qu'ils tenaient en captivité. Plusieurs Slaves reçurent le baptême^ auquel ils renoncèrent ensuite. De tous les prisonniers danois , on ne remit en liberté que les vieillards et les gens inutiles ; les autres furent retenus , et les Slaves continuèrent leurs brigandages dans le Danemarck. Helmode nous apprend qu'à la tête de cette expédition étaient Alberon de Hambourg et tous les évêques de la Saxe , et que le chef des Slaves se nommait Niclot. Ici finit la chronique d'Helmode. Arnold de Lubeck , d'abord maître d'école, ensuite abbé, entreprit de la continuer; il y ajouta cinq autres livi^s.

BES OHOISAdÉ». ^t

€'e^t cette continuation dont nous allons présenter VjBtr» nalyse.

Arnold commence «par foÎFe un long rëcît du pèlerinage de Henri , duc de Saxe et seigneur deLubeck, dansVannée H 7t .. Hermann Gornerius et Meiboinius ont aussi raconté ce péleliliage.

Dans son troisième ttvf e , qui est en gvande partie consan cré au Técit des affaires de la Terre^Sainte , rai^teur, avant d'entrer en matière, s'élève contre la corruption dçs mœurs de son siècle , et s'exprime en ces termes :

« Pendant ce temps, les lanrtes coulent, les soupirs se )» font entendre , la voix de la douleur et des gémissemen» » s'élève dans les airs ; car tout est troublé et confondu pan >> une crainte extraordinaire ; les cœurs ont frémi , la fleur » du génie s'est flétrie, la main de l'écrivain s'est ralentie. En » e£fet , l'ivraie a étouffé la moisson du Christ ; les scandales » se sont tellement multipliés , que le froment de la sainte » Église s'est desséché dans la paille. Où trouve-t-on un »' homme sage et sensé ; où sont , je le demande , les lois , » les droits, la, justice, la religion, la paix, la vérité j la » chasteté conjugale, le célibat spirituel/*»

Après d'auti^es réflexions pieuses , qu'il tire presque tou-. tes des écritures saintes , Arnold parle de la malade et de la mort de Baudouin-le-Lépreux , de celle de son neveu , que ce roi ava^t désigné pour lui succéder , du mariage de I9 sœur de Baudouin avec Guy de Lusignan, des dissentions ni s'élevèrent dans le royaume de Jérusalem , de l'invasion e Saladln , de la bataille de Tibériade et de la prise de la ville sainte. L'auteur donne sur tous ces événemens des détails que nous avons déjà fait connaître. Il dit ensuite un mot de la lettre du pape Clément IFl , adressée à tous les fidèles pour les exhorter à secourir la Terre -Sainte et à se livrer à la pénitence. Il fait le récit des préparatifs de Fré^ déric P"^. et de son expédition. En parlant du séjour de cet empereur en Hongrie , il décrit les présens que la reine de ce pays donna au prjnce allemand : « C'était une très-belle » tente couverte dans toute sa longueur et sa largeur de » tapis d'écarlate , et garnie d'un Ut, d'un matelas et d'une ft couverture précieuse ; il y avait un siège d'ivoire , avea » un coussin orné de riches broderies. Pour que cette tente » ne laissât rien à désirer, on y voyait un petit chien de 4> chasse blanc qui courait sur le tapis. »

Arnold suit assez fidèlement l'empeteur Frédéric dans son expédition, mais ne nous apprend rien de nouveau. Il omet plusieurs circonstances que nous avons vues ailleurs. Il ra-

282 BIDLIQXRÈQVe

eonte ensuite a»s«z brièremeHl k siège ot k prise d'Acre j>ar ks rois de France et d'Angkterire , la mort du marqui» Goorad , k traité de paix ^lie fit Richard arec Sàkdiu, et k captivité en Allemagne du monarque anglaise

L'abbé de LubecK commence son cinquième Urre par dé^ plorer le malheureux état de la Terre-iSainte ; il se plaint de ce qu^elle n'est pas encore îreçourrée. « La main du Sei-* » gneur, dit-il « est encore étendue i car nos péchés, qui » ift'acciïmulent ch^ué jour, s'oj^osent à ce que le tenq>s dé » la miséricorde arrive* Ston est captive; elle est encore n foulée aux pieds par les Gentils. » L'aUteur adresse au ciel des vœux et des prières pour qu'il daigne faire cesser les misères de k ville sainte.

Le récit de la quatrième croisade , qu'on va lire , est d'autant plus curieux , qu'Arnold est k seul historien qui nous ait donné des détails sûr cette expédition. Nous nous con<« tenterons de kisser parlel* l'auteur lui-même :

« Quoique Henri YI ne se fût pas croisé publiquement , » on ne peut douter qu'il ne le fût de cœur; car de niiême ^ que son père avait ordonné le premier pèlerinage, de » même il ordonna le second. Dans l'assemblée qui se tint à » Strasbourg , et où le cardinal Grégoire lut les lettres en- » voyées par le pape Célestin , il promit solennellement qu'il » se dévouerait avec zèle à cette expédition. Il envoya dans Tt k Fouille des commissaires auprès du chancelier Conrad, » occupé des aiOfaires de l'empire ; il ordonnait au chancelier » de faire tous les préparatifs nécessaires au passage. Les » grands. et les guerriers , animés par l'exemple de ce prince^ » prirent k croix pour la rémission de leurs péchés. (L'his-.^ » torien désigne les principaux d'entre eux). De nouvelles » lettres du pape, envoyées dans les villes et dans les pa- » roisses , excitèrent le zèle d'une multitude de chrétiens » pour la défense de la Terre-Sainte. Quatre cents habitans » ac Lubeck se croisèrent ; riches et pauvres se préparèrent » à se mettre en route pour Tété suivant. L'empereur lui- » même se bâta de se rendre dans la PouiUe; mais une guerre «* qui s'éleva vint mettre obstacle à son départ pour l'Orient. » (Les expressions d'Arnold sont ici fort singulières : Sedper^ ptexitate tesdcuhrum, dit-il , leviathane hoc impedire conante,. hiioléraàilis guerra ibidem exorta est. La phrase suivante peut servir d'explication aux idées que présentent ce3 expressions, que nous ne pouvons traduire. L'impératrice ayant » pris congé dé son époux , ucH^rande conspiration éclata » tont-à-coup contre Henri. »." "

« Les croisés arrivèrent d^ toutes^ parts en Italie et se

M rendirent dan» le duché de Bënëvent , dont les liabitmis M leur fournissaient d'une nnfani ce qui leur était nécessaire^ » et de l'autre le letir enlevaient en secret. Il y en eut même » qui leur adressèrent en face des reproches. Le voyagé h que vous entreprenez, leur disaient->ils , est superstUieuar et 3 odieux au ciel, F^ous vous présentez comme des pderins et des » défenseurs de la relipon^ mais au fond Tknis êtes deif loups n rapaces. Ce n'est pas pour l'empereur du ciel^ mais pour H celui de la terre que vous allez combattre, Kàus i}eneè a^c M lui pour ravager la Pouille et la Sicile. Ces reproches amol- » liront le cœur de plusieélrs^ Leur.courage se fondit comme » la cire devant le feu. Ils craignaient, d'être trahis et âé«* » pouillés ou même privés de la vie. Le plus grand nombre » cependant persista avec constance dans la résolution qui » avait été prise. Une flotte He quarante-quatre vaisseaux ^ y aborda à Messine , et tous les croisés , sous la conduite du » chancelier Conrad ,. se disposèrent à partir. Conraid , qui » depuis long-temps était aans Ja Fouille , avait iait de » grands préparatifs. Outré son mobilier et d'immenses ri-' » chesses qu'il avait amassées , il avait pour sa table jour-* » nalière des vases, d'or et d'argent dont la valeur montait » à mille marcs- Il se fit ordonner prêtre et évêque, et partit y plein de joie , emportant ave<^ lui des trés^fs que Tempe* » reur lui avait envoyés pour les distribuer aux guerriers n et les animer aux combats. On mit k la voile vers la fête » de saint Gilles , et on débarqua heureusement à Ptolémaïs M à la fête de saint Maurice. Le chancelier avait relâché à If l'île de Chypre avec le comté Adolphe et quelques autres 9 seigneurs. Il y couronna le roi , de la part de l'empereur, » avec le diadème qu'Henri YI lui avait envoyé. Apres cette » cérémonie, Conrad rejoignit les croisés à- Acre, au bout » de quelques jours. H y apprit la mort subite de Henri» a conite de Champagne , roi de Jérusalem. » Voici comment Arnold raconte cet événement : « Les Sarrasins , ayant fait » une irruption , vinrent entourer la ville de Joppé. Le roi , » à cette nouvelle , prit les armes pour aller au secours de » cette place. Les chrétiens qui y étaient enfermés , se con- » fiant plusr dans leur courage que dan^ le Seigneur, sorti- » rent de la ville et tombèrent sur l'ennemi. Les infidèles, se M défendant avec vigueur, les forcèrent à prendre la fuiteé » Mais lorsque les chrétiens voulurent rentrer dans Joppé ^ » ceux qui étaient restés, craignant l'irruption des Sarra- » sins , fermèrent les portes et laissèrent égorger leurs frè- M res. Les ennemis, attaquant ensuite la ville , s'en empa- » rèrent et tuèrent tous les Allemands qu'ils y trouvèrent, >»

284 BIBLIOXHÈQUir.

(Arnold pr^end que ce massacre. des Allemande arrivfr paf la trahison des Italiens ou des Anglais. )

« Le roi , voyant que le salut de tant de gens était ainsr >» négligé, retourna à Ptolémais , et lorsqu'il était seul sur 3» le portique. (1) de son palais , il toinba tout-à-coup et se » brisa la cervelle. Quelques-uns disent que ce prince -fut » puni de Dieu parce qu'il avait vu avec peine l'arrâyëedes n Allemands , et qu'il craignait que la Terres-Sainte ne. leti»

V dût sa délivrance, (les péler4ns débarqués à Acre^appre- )» nant la perte de leurs n'ères, prirent les armes v- dans l'es^ » poir qu à l'aide du Christ ils itiettraient less infidëlefs en » fuite ou leur enlèveraient le butin qu'ils avaient fait. Mais » les Sarrasins, ayant détruit «^ppé , retournèrent chez eux » conduisant leurs prisonniers et emportant leurs dépouil-i » les. Les chrétiens retournèrent à Sain t-Jedn-d' Acre.

)> Cependant la réunion de tous les croisés inspira BXûk » habitans d'Acre et de Tyr une grande joie. Ils chantèrenit » des hymnes; ils adressèrent des prières au Seigneur» et » lui demandèrent de venger les outrages faits àla croix. Les » ennemis , au contraire , furent troublés ; ils^ tremblèrent « pour eux-mêmes et craignirent que Ja Terre-Sainte îBè y leur fût arrachée. Ils fortifièrent les places qu'ils occu-. >» paient , quittèrent les campagnes et^se retirèrent dans des * lieux sûr«. L'ai^née chrétienne , s'étant rassemblée , mar-t » icha vers Tyr. Là , elle fut rsingée en ordre de bataille et » se porta sur Sidon. La cavalerie prit la route de terre, les » autres se dirigèrent par mer.' En arrivant devant Sidon> » lés pèlerins trouvèrent cette place sans habitans et sans ^ provisions. Yous auriez vu là des maisons de pierre ou de » bois de cèdre ornées de diverses manières; ces maisons, que > naguère on se faisait gloire d'habiter, on s'empressait alors 9 de les détruire de fond en comble. Que de guerriers chan-n » gèrent en écuries ces beaux édifiées pour y loger leurs 9 chevaux ! que de croisés firent cuire leurs alimens avec le ^'bois de cèdre! Quand Sidon fut détruite, les chrétiens ^sa » portèrent sur Sarepta, qu'ils renversèrent de même. D& » allèrent ensuite à la Fontaine des Jardins et de là à Baruth. » Les habitans avaient abandonné cette dernière ville et s'en 9 taient retirés dans le château voisin. Ils y avaient trans^ » porté des vivres et des armes. La garnison était composée

V des plus braves guerriers; quand elle yit l'armée déterre

(i) Le la^tin porte €xc({ra, C^élait une peiitç chambre qui tenait ai^ poi ti<|ue (les mtûsons^ ^

» approcher, elle ouvrit les portes Au château et sortit pour » combattre; elle n'avait pas encore aperçu Farinée qui ve-^ » Hait par mer. » Ici l'âbbé de Lubeci décrit un petit' com-» bat à la suite duquel le gouverneur de la place fut fait prî-* $onnier ; puis il poursuit en ces termes : .

a Pendant ce combat , l'armée navale s'approchait de 1» » ville , que la garnison musuhnane avait abandonnée. Le» » prisonniers chrétiens il'estés. dans cette ville , voyant dès » voiles carrées , comprirent que c'était des croisés qui ar-* » rivaient. Un de ces prisonniers s'approche de la tour la ». plus haute et la plus forte, en ouvre doucement la porte' » avec un instrument, et retenant son haleine, il marche » sans bruit, monte et trouve les sentinelles endormies ; il se » précipite aussitôt sur elles et les égorge; élevant alors un » étendard, il fait signe aux vaisseaux et invite les croisés j» à entrer dans la ville. Ceux-ci, ayant compris le signal, et- » croyant que la chose se faisait par un miracle , se hâtèrent » de gagner la rive. Pendant ce tetnps , le chancelier s'em- » parait du château. Les ennemis enrayés , voyant la tour » perdue, commencèrent à fuir de toutes parts, cherchant M leur salut dans les montagnes et dans le creux des rochers. » Les chrétiens entrèrent triomphans dans la ville et dans » le château , qu'ils trouvèrent i^emplis de richesses , de vin , >> de bled et autres provisions destinés ^à nourrir les habi-» » tans pendant trois ans. Il y avait une si grande quantité >» d'arcs et de ballistes , qu'on aurait pu en charger deux » grands vaisseaux. La viUe de Barutn ou Bérime est la » plus belle et la plus forte de ce pays; elle a lin port ex- » cellent ouvert à tous les vaisseaux qui arrivent. C'est dans » cette ville que les princes sont couronnés. Lorsque Saladin » s'en rendit maître , il s'y fit couronner roi de Jérusalem , » et fut salué sultan de Babylone. L'armée chrétienne, après » avoir séjourné quelque temps à Berithe, dont elle avait » détruit les murailles, apprit la nouvelle de la mort de » l'empereur. Cette nouvelle répandit la tristesse parmi le » peuple de Dieu ; tous les courages furent abattus ; et * comme il arrive dans de pareils événetnens, les uns crai- » gnirent de perdre leurs dignités , les autres leurs offices, » ceux-là leurs pensions , ceux-ci leur crédit : en sorte que » les esprits étaient dans le doute et l'incertitude ; l'un pen* » sait que s'il était dans son pays , il pourrait parvenir au » commandement ; l'autre craignait que le nouveau prince « ne lui fût contraire. Plus la perte qu'on faisait était grande, « plus on foddait d'espérance sur les dissentions qui pour- » raient s'élever. Cependant ^i au milieu de ces fluctuations ,

385 bibliûtiiLqve

» b prudeace n^abandonna point le& diefs ; car dairà une «s- » semblée quHls tinrent, il fut résolu que tous les grands du » royaume qui étaient préseiïï prêteraient serment de fidé-: n lité au fils de l'empereur • Cette mesure rétablit le calm^. » On décida aussi de donnei^ un roi à Jérusalem : le roi de 9 Tyr (lisez de Chypre) fut choisi. H fut appelé et reçu arec » honneur; il épousa la reuve de Henri et fut déclaré roi de n Jérusalem par tous les chefs. Le prince d'Antioehe contri- » bua beaucoup à toutes ces résolutions. Il était \etku avec » toutes ses troupes; déjà il^ie préparait à s'en retourner ; » mais auparavant îl informa les siens de tout ce qui s'était » passé, au moyen d'un message porté par une colçmbe. »

Arnold ex|>lique l'usage que les princes d'Orient faisaîentde ces oiseaux pouf se communiquer les nouvelles. Il raconte ensuite la prise des villes de Lystris et de Gib^l , que le prince d'Antioche ajouta aux places fortes des chrétiens ; puis il continué en ces termes son récit dé Vexpédition des croisés :

« L'armée, après avoir passé quelques jours à Bérithe,

n retourna à Tyr. Les chefs décidèrent qu oh irait faire lé

» siège de Chorut (Thoron), forteresse à une journée de

» chemin de cette ville. Comme cette place était sur un lieu

» escarpé et de difficile accès , les chrétiens entreprirent un

» genre d'attaque inconnu aux ennemis. Il y avait parmi eux

9 des Saxons employés depuis long-temps aux travaux des

» mines d'argent dé Goslar, dans le lieu qu'on nomme iiom*

» mesbers. Ils se mirent à l'œuvi^e avec beaucoup de peine

» et de dépense. Ceux qu; étaient chargés de présider aux

» travaux veillaient sans cesse , et les ouvriers du camp se

B relevaient les uns les autres. Lorsque la montagne fut

» creusée et qu'on eut mis le feu à la mine, les murs de la

» forteresse tombèrent. Les ennemis, effrayés en voyant le

» château s'écrouler sans qu'on eut employé les machines de

» guerre en usage , ne surent quel parti prendre ; cependant

»^s commencèrent aussi à creuser de leur côté^ mais leurs

» travaux ne servirent à rien. L^ouvrage des mineurs saxons

» ne discontinuait pas depuis un mois, et des etmemis, ne

M trouvant aucun moyen de l'empêcher, furent consternés et

» se dirent entre eux : Queferons-npus? CommerU éviterons la

» mort qui nçus mefiace? Nos frères et nos proches -périrent

» ainsi dans Acre , lorsque, sous nos yeux, ils furent décapi^

1» tés au nombre de quatre mille dans Un seul jour. Sauvons^

» nous donc , nous et nos enfans; car cette race d'hommes est

» terrible y opiniâtre et altérée de notre sang. Tentons quelque

» moyen pour obtenir d'eux la vie sauve, Peiiihint que dans

» leur trouble ils cherchaient entre eux les moyens de com*

IkZt GROISADEf. 287

4 poser arec les croisés , ceux qai étaient sur jet murs adres- » gèrent ainsi la parole aux sentineHes des chrétiens : Nous » w>us demandons un instant de prève pour nous eniretenir avec » voits.JLenr proposition ayant été acceptée , Nous iyous Tf^ prions y dirent-ils, de répondnf fotmchemeni à la demande T^ que nous vous faisons.^ Quel est votre maître? A ifui sçnt » CCS camps que no^ ^voyons devant nous? Ces camps que » vous voyez , lear réponditron, sont ceux de Henri, pcdatin » du Rhin,Jils du duc Henri ^ prince trè^-^vnommé , et nous » sommes ses serviteurs* Nous voudrions Ud parler, reprirent » les assiégés^ — Que voulez^vousf lui dire, vous qui avez >* rompu la paix et qui êtes les ennemis de la vérité? -'— Nous » voulons lui dire la vérité et parler de la paix* Le prince ••palatin arriva et leur tendit la main. Glorieux prince , lui

* direi^trils , nous sommes pressés de tous cotés; nous vous

* prions de nous faire paraître dans l'assemblée de vos barons ^ pour y traiter de la reddition du château, et^de la sûreté de nos » persoftnes. Je crois bien , leur répondit le prince , que nos » cliej's consentiront à vous recevoir; mais comme il est sage » d'agir en tout a\^ç circonspection, je vais leur communiquer » votre proposition , et je reviendrai dahs peu vous apporter 3 leur réponse. Le prince alla trouver aussitôt le duc de Bra- » bant , qui avait le commandement de toutq Tannéq , et lui » déclara ce que deiiiandaient les habitans. Il JTut décidé » qu'on enverrait au château sept des principaux de Tarmée » pour entendre les propositions, des ennemis. Lorsque les » aéputés furent arrivés , les chefs de la garnison leur » parlèrent ainsi : Nous implorons votre clémence; nous savons » que la religion chrétienne vous recommande la patience et la j» pitié : épargnez-nous. Quoique nous ne soy ions pas chrétiens, » nous ne vivons pas sans religion ; nous sommes descendus 9 d'Abraham, et nous nous appelons Sarrasins de son épouse » Sara. S'il est vrai que votre Christ soit le vrcd Dieu et qu'il ' »» vous ait racheté par la croix, cette croix dont vous vous n glorifiez peut devenir aus$i pour nous un moyen de » saiut. Quoique notre religion soit différente, il est constant » que nous avons tous le même créateur et le même père. Nous- » somrties frères , non par la profession de foi, mais par l'hu^ » manité. Suivez donc les préceptes de votre père : épargnez » vos frères. Tout ce que nous avons est à vous, pourvu que » vous nous laissiez la liberté de vivre avec vous; nous ne vou" » Ions rien de plusi Cependant nous vous dirons quelle a été » jusqu'ici nqtre condition : Ce château que vous voye^ mous » appartient ; nous sommes parmi les nôtres de la -qieiUeute >• origine. Hecevez-^nous comm^ vos captifs; nous y^ pourrons

M VOUS donner de grands tr&ors pour notre délivrance ^ mais » vouspoarrezracketerunnombreinfînidechrétiènsi Nous vous. » parions au nom de ceux qui sont dans cette forteresse ; lais^ » sez'les sortir avec un seul vêtement, le moindre même qu'ils » aient; ils vous abandonneront tout le reste, S'U s'en trouifé » quelques-uns quiemportent plus que ce qui aura été accGrdé^ ^jaites^les décapiter sur-lenJuimp, Poilà les conditions que n nous vous offrons , parce que nous ne demandons que la vie* n Que ce château devienne votre possession, mais permettez^ » nous d'en sortir. » , .

« Ces conditiopis furent acceptées par les princes clirëtieiUf » et la paix fut conclue entré eux et la garnison du château* » On envoya auprès du chancelier pour avoir son approba-» » tion ; comme il ëtàit faible et malade, il pria qu'on l'excu-. » ski s'il ne pouvait la donner. Néanmoins le traité fut con« » clui Mais il se trouva deâ contradicteurs qui voulaient » ^u*on prît la placé de force. Si nous l'enlevons à main oi^ » mée y msaient-ils , nous r^ aurons plus d'ennemis à craindre r » la chute de cette Jprteresse portera la terreur dans l'âme de » ceux qui voudraient nous résister. Le plus grand nombre f se réjouissait de la paix. Le ôomte Adolphe , pour effrayer » ceux qui manifestaient leur opposition , les conduisit aux ^ fossés , afin qu'ils vissent clairement les dangers qui les » menaçaient. Au milieu de ces dissentimens t quel<}ues >» croisés coururent aux armes et attaquèrent les assiégés à » coups de baUistes et de machines. Ceux-ci ripostèrent à » coups de pierres et de traits ; ils blessèrent quelques péle- » rîns et en tuèrent d'autres. D'un côté l'on combattait, de » 1 autre on restait tranquille ; les uns pleuraiei^t , .les au* » très se réjouissaient. Enfin, les amis de la paix virent » leur opinion prévaloir, et toute espèce d'attaqué cessai » Mais lorsque les ôtage^ furent livrés et qu'on fut au mo- A ment d'exécuter les conditions du traité, les querdles >/ se renouvelèrent entre les soldats et les chefs ; la paix fut » rompue et l'on courut aux armes. Les nôtres se xlispôsè- » rent à résister et firent mouvoir les machines de guenre« , >» Les assiégés se défendirent avec courage et aveC: succès ^ » car ils parvinrent à renverser le retranchement des croi- » ses et tuèrent plusieurs assiégeans. L'union et la concorde » régnaient dans leurs rangs; les nôtres,^ du contriûre^ ^* étaient divisés^ Les uns combattaient, les autres vaquaient » à diverses affaires. Us oublièrent le but qu'ils s'étaient *' proposé pour se livrer à des vices qui amollirent leur cou- . » rage. Cependant la disette se fit sentir* dans l'armée '^ oa * fut obligé d'envoyer chercher. des vivres à Tyr. Comine

M on eraignait Fennemi , il fallut y envoyer un grand noiù- 1» bre de guerriers. L'armée (ut divisée en deux corps ; l'uii » devait aller chercher des provisions , l'autre était destiné )» ai garder le camp. Les péîerins qui étaient allés à la dé^^ » couverte n'étaieàt pas tranquilles, car on avait appris que »ie sultan d'Egypte venait avec une année considérable » pour délivrer ïa forteresse* Cependant les trompettes .i:e-> 7> tentirent dans le caioip du chancelier et annoncèrent l'ar- » rivée d,es provisions; la joie fut générale. Les c]befs , as- » sures de rapproche des ennemis, tinrent conseil la veille » de la Purification , et firent publier dans tout le camp a qu'on se disposât à, combattre le lendemain , matin. Cet » ordre e;xcita dans toits les cœurs des .transports "de joie; 3» on se félicitait, on s'exhortait mutuellement à vaincre oa » à mourir pour le Christ. Le lendei^ain , lorsqu'on se pré- 3» parait dévotement au combat, le bruit se répandit tout- 3»' a-coup que toute la suite du chancelier et dc;^ autres prin- » ces avait pris le chemin (ie Tyr, emmenant les bêtes de' » somme chargées de tous les bagages. Les croisés, effrayés » k cette nouvelle étrange , se hâtent de rassenabler leurs » .effets , de les charger sur les bétes de somme , et de suivre » à l'envi, les uns à pied^ les autres à cheval, les chefs, qui j»ies abandonnaient. Mais cette retraite ne. se fit poÎQt sans » tumulte , sans douleur et sans gémissemens. Combien de jf malades et de blessés se virent siur le point de devenir la » proie de (ennemi! Remplis de crainte et d'effroi, ils es- W'Sayèrent aussi de se sauver dans la fuite. Les uAs avaient. » perdu courage; les autre* , dans leur aveuglement, se. M traînaient dans des chemins détournés* Le ciel parut ini^ » digne de cette retraite y car la tempête ^ le tonnerre , les » éclairs , la pluie et la grêle ne cessèrent de poursuivre > les fuyards. Lorsque les croisés furent retournés à Tyr et » à Ptolémaïs , ils nrexit tputes les dispositions nécessaire^ 3* pour leur départ. Au mois de mars, .tous le^ chefs et la. » meilleure partie de l'armée montrent sur des vaisseaux » et revinrent dans leur pays. L'évêque de Yerdun et l'arn chevêque de Mayence ^ restèrent en Palestine avec plu- M sieurs seigneurs* Xe d^^K^iencoiironna le roi .a Arnienie , » comnië le chanceUer avait .ppuronné le roi déLChypre* Le » prince arménien nt ensuite la paix et jsé^iia d amitie avec le

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» prmce d Antiocne; » a ; ^it^i :-'»*-•-

prise de Constantinople par^s L«is ;. se sert de deux let- 2.^ '^ '"^ 19

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