IQ
^296 biblSotb^qiii(
, Bertholde p»rl^ aussi d«s contUefir tenta 4 Ciecmont et à Tpufs, le premier daiii la même ^nn4e 1095,. le second %ù commencemeiit de la suivante , pais il ajoute :
« Dans ce temps uiie grande multitude se miten iparche I» de ritalie^ de Jtoute b France et de rAUemagnet pouij» aller à Jeru^alein contre les païens , afin de délivrer l^ » ^^iretiens. Le pape fut le principal auteur de cette expé- .1) dijtion ( nuiximus auctor JUii ) ; ds^ns les synodes pré- ^ cédens U y avait excite .tout je monde avec un très^rand » zèle, et l'avait fortement recommandëe comme un nu>yen » d'obtenir le pardon de tous les pecbés. J^fit 9iettre le I* signe de la croix sur l'habit de tous ceux €£ui se dévouè- /•rent à ce pâerinase. Ce signe parut mième sur le corps M de quélques-uBS des . pèlerins ; ce qui fit crcnre à beaMt- » coup de personnes que l'entreprise était inspirée et com- » mandée par Dieu lui-même. Cependant une multitude . » innombrable de gens du peuple , qui ne savaient et ne M pouvaient se préparer aux dangers d'une pareille expédi- Ji tion , se mirent en route avec trop de simplicité ( nimuim
• simpUciter)^ à!oii il arriva qu'un assez grand nombre de <» croisés péi*irent en Hongrie , parce, qu'ils eurent Timprii- « dence de dévaster les terres de ce pays. Le roi de Hongrie » n'ayant pas peifmis aux pèlerins qui suivaient cette mutti- *» tude d^entrer dans sesr^tats, plusieurs trouvërentla mort à
• l'entrée de ce royaume.
- » II n'est pas étonnant, arjoute BerUiolde, que ces pre- I» miors croisés^- n'aient pu accomplir leur projet d'aller à
• Jér^usalem, carils ne l'avaient pas entrepris avec humilité et » dévotion* Ils.avaient parmi cfux phisieurs moines apostats » qiti avaient quitté l'iiabit de Teligion pour mâTc£er avec » eux« Ils avaient en putre un grand nombre de Ceimnes , » qui avaient criminellement changé leur habit pour des » vêtemens d'iiomme, et qui se livrèrent a d'infâmes dësorn dres. C'est pou^i^ttoi cette multitude , com^ne^ autrefois le » peuple d'Israël, offensa grandement le Seigneur. Aussi > » Apres beaucoup de travaux , de périls et de perte d'hom- » SMS y ne pouvant pénétrer dans la Hongrie, les pèlerins ^9* revinrent ehe^ eux , sans avoir rien fait , et dans une ^ grande tristesse. % \-
Le .chroniqueur parie du massacre des Jm£s, qui eut lieu dans plusieurs villes, notamment à Spire et à Wonùs. Udît quel éveque de Spire, irrité de n'avoir pu sauver ces «al- .heureux, et gagné par l'argent des Juifs, fit mourir quelques dirctieus {^qiù etiatH ob hoc im conwiotus ej: pecwïiu judœoi'um condiictus guosdam/SU oUruncari clhrisliànos. )
IKEg CROISAI^I^t* «2^9
, Sous la <bte de 1096, Bertholdç r«<H>nU foirt briè^^eiiMiiit les conquêtes des qroîsës; il jioinme parmi les ^hefe Ottou, ëvêque de Strasbourg, et le 4KHnte Ilartmann d'AUemagne. Le pr^at de Strasbourg ëtaitschismatique, et revint 4a Jérusalem sans avoir xenoncë k ses erreurs. L'auteur dit que le pape envoya rarcbevéque de Pise en qualitë de légat ^apostolique , avec la commission de relever les élises dans les lieux d'où les infidèles avaient été chassés. « Mais , ajouta » l'Historien > le roi de jConstantinoplé fut i|n obstacle à cette » disposition; il se refusa en toiA accourir les nâtres; il M Be craignit poini; de ravager par rincei^die ou de rendre « aux infidèles les places qui leur avaient été enlevées ; enfin j» il ne négligea rien pour arrêter la marche des pèlerins pi 3». faire périr la croisade. »
Bertholde nous apprend (1 1 00) que Gebehard ou Gerhard, abbé d&Sçfaaffouse, qui avait depuis lon^-temps doapé la /démission de son abbaye, s'en alla à Jérusalem avec une armée de chrétiens. Il avait obtenu pour ce voyage l'autorisation du pape Urbain. Ces jpélerins y wrès beaucoup de travaux , arrivèrent. daHs la cité sainte, <in confia la garde du Saint-Sépulcre à Vabbé Gerhard.
Yoilà tout ce que nous trouvons sur les croisad^ dans la ^chronique de Bertholde.
Chronique
*eis (i).
OEnâien Usserman , inoine et bibliothécaire. du couvent de Saint-Biaise , dans la forêt Noire , qui publia ep 1 790 la ^chronique d'Hermann-Gontraçt et la continuation de cette chronique par Berthcdde , ioséi^ dans. son recueil la chronique de Petërhausen. Cette chronique anonyme était depuis long-tetnps en manuscrit dans le monastère de ee-^nom. U paraît qu'elle est l'ouvrage de {dusieurs écrivains. Elle leommence en 1057 et se termine en. 1205. On p'y trouve rien sur la première croisade, mais la seconde ^y^ est racontée avec quelques détails.
« H arriva, du temps du roiConrad^ dit l'auteur, que le pape » Eugène envoya des lettres à Louis » aoâ de France , et que M Bernard , abbé de Qairvaux , et quelques autres , traver-^
(i) direnicoB «CH aiiaftlcs moiiasicrii Peleïhiisi»n't , etc.
!(06 BIBLIOTHiCQVK
y» fiint les Gaules, prêchèrent la orôléade; ils disaient qmp 1» tous erands et petits, qui voudraient obëir à Dieu, deyaient
* prendre les armes pour aller oombattrè les païens ; on sU I» gnalliit surtout à la yengeanoe des fidèles iin tjran sangui-!k tiaire qui arait pris la yille d'Edes8ç;'ce barbare avait « tuë où chargé de chathes tous les chrétiens qti'il avait » trouves dans la ville; il avait pillé, profalaé et détraitlef » choses sacréeiB. Lorsque la nouvelle des tnassaorès.d'E- » desse se fut répandue , il se fit un grand mouvement; » Conrad • roi des Romains , et Louis , roi de France , se dé- W vouèrent au service dé Dieu avec plusieurs ducs , comtes » et autres seigneurs , et une multitude ihQnie de peuplés db
• différens pays. Un grand ntnnbre de religieux , animés >> d'un saint ;:èle^ se dévouèrent a^ssi eux etleurslnçasà ce » pflërinage/ '
» De^ armées thnombrablès tifaversèrent la Pànnoniê pt
-»' les forêts dé là Bulgarie^ une quantité considérable de
n vàisseaut pôht^t^^ftifmes cft dé toutes sortes deprovi-
')• sions; deSGéiiâlfÀtlie Danube. Lorsque les croisés furent
-ï> arrivés enr'Grè'éè , ils furent honorableinent reçus par le
» roi des Grecs, et, furent conduits par des guides dans nh
A» vaste désert, d'où ib croyaient se rendre sur les terres des
» infidèles. Un jour qu'ils campaient dans-un^ vallée', unfe
» inondation subite emporta jusqu'à la mer les bagages et
» les bêtes de somme, fant que les croisés marchèrent
» dans l'hunnUté et]xi crainte de Dieu, ils furent en paix «t
• "victorieux ; mais lorsqu'enflés d'orgiieil, ils s'abanaonnè- » rent au crime et au pîUage , ïes misères vinrent fondre » sur eux. En s'avançapt dans le désert, ils ne trouvèrent
> point dé nourriture ; plusieurs p^riretit de fain^i ; d*autreç, '» accablés de besoin, furent tuéspar les pàS,ens'ou mouruném *• plus tard dans l'esclavage. L'empereur Conrad; voyant quTl fi ne pouvait rien faire selon sa volonté, fetôùrna à Gons- » tnntinople, auprès du prince grjec; qtiî'le fit condirire par » mer à Jérusalem. OUon, évêque dç Freisiçrgern, frfre 4^ » l'empereur, s'était depuis long-temps séparé deParméc
* chrétienne ; ïl voulait aller à la yille sainte par là firandb » route ;il^'vait avec lui trente mille hominês; mbiis les ifi- *> fidèles s'avancèrent vers eux , et les pèlerins' furent vaîn- » eus. M ■' ' ' ..« :
L'açnalistè de Peterhausen est' le seul, qui dise que Kévêque de Frèisingen ttlarrchait à là tête de trente mille pèlerins ; s'il en eôt été ainsi , l'auteur des Gestes de Louis f^ff, Odon de. Deuil , et surtout l'évêque de Freisinçca |ui-mé^e , Ti'auraient pas manqué d*cn parler.
DES eiOJtADES. 3(V1
La chronique suit le roi de France ,dans sa inarchjB. Elle dit que ce prince lut h^noraUement reçu à Antk>clia» et qu'au.bout de quelai^es jours , "ut fenune ayant 4x4 déslio» norëe par le prince 4e la ville [stuprataejus ùxort à principe civiiatis ) , il partit pour Ptolëou^ ayet un petit noiiibre da . guerriers.
La cfaroniqiie parle en peu de mot» du siège «ck t)amas; elle en attribue le mauvais succès à la Corruption des soldats du Christ I qui se laisisèrent gagner par For des 'amégé$.,
La chronique de Peterhausen ^e -dit sien de la iroisième. croisade.
Histoire de $atan^, par. Thomas j archidiacre de,
SpaJUUroÇi)*
Thomas , archidiacre de Spalatro- (2)^ naquit eà 1200 #tmourut en 1268. 11 a écrit l'histoire de-^on pays natal. Om y trouve trois ëvénèmens que ^histoire des croisades ne doit pas négliger i le siège , de Zarb, qui précéda Ui prise de Gonstantinople par les Latins; la croisade d'André; rot de Hongrie (notre auteur est Idseul qui -ait raconté avec-détail cette expédition ) > et Finvasion des Tartaites en^ 1 241 .
L'ouvrage de Thomas mérite notre attention , car l'hjisto* rien fut contemporain des événemens. /
Dans le 2â*. chapitre de son histoire , l'archùliacre , aprè»^ avoir parlé de la bulle du psme Innocent ID, qui appelait tou» les chrétiens au secours de la Terre-Sainte , du tr£U|té conclu entre les Frânçai» et les Vénitiens pour le passage qu'oa devait faire outre-mer, s'exprime en ces termes. i .% Les. » Yénitiens eurent soin de mettre .dansées conditions du » traité que les Français -seraient tenus de jnarcher contre » tout^ ennemi que leur désignerait ta république. Or> à cette » époque, les habitans de &Ta poursuivaient des leur haine » la puissance vénitienne; ils ne lui épargnaient ^uci^n oùr^ » trage et cherchaient sans cesse Foceasion de lui. nuire; » riche et orgueilleuse ,',la dté de Zara se croyait tout per- » mis -, elle tirait vanité des injustices qu'elle commettait > se
( I ) Thoma nrchîdiércoiu Saionitanm , déni» le mcimiI de Iftan^ Larîos^ iBlitolé : De regno Dmêmaita et Crèaiiik. Amilel(xlaaia, t66&^
(a) On sait que SpaUtro /appelait autrefoU SaloM»' ville. célèbre par If •oavenir)de Tempereur pîoçUlien. , . .
502*^ BIBL-IOTRÈQ't£
» jeaaltckf &iM«s, méprisait le» pumaM. imm «rnîk mis » le tsdmble & sa malice «n dÀIi^iuuit la réritable loi éath^^^ M liqiie, en 9é kdssant entacher d^hérësie; Presiiqué tous les* n^ntwleii et lés principaux delà yiUe accuetUaitot voiosilAers » et favorisaielH les, hérétiques.
» C'est pourquoi totite la flotte des croisés , partiedè Ve- '»- nise an mois d^Detobre de l'an 1 205 , et longeant les côtes » de I1[9trie ,- eùtra dans la Dalmatie , puis aborda ^r^ de la - » Ville deZara. » L'hislorieti. dil uft mot de Simon, comte de Montfort ; de E»^ri 4)andofe r doge de y enisè^ , qu'il designe comme les principaux chefs de Farmée. « Quand' les^ n habitans dç Zara se virent environnés d'une armée , j» poursuit L'auteur, ils s'abandonnèrent à la crainte et ne » surent quel parti prendre. La mortalité se mit aij^ssitot » dàùs la ville ;' elle fut si grande , que ceux qui survivaient » et qui étaient bien portaiis ne sumsaient plus pour ense- » velir les morts; les cadavres restaient sans sépulture dans M les maisons, et dans les. ^S^itei, Les nidUieureux cUoiF^s M ne savaient «'ils devaient^s'ocçupor des funér^i^es,o^des! n ai&ires pid)liques. Ainsi ^ arriva ^que <^tte raisjériible cité, » dépourvue de secours « fut prise par les «nnemis en peià, » de temps et sans peine. Le jour de saint Chrysogone • fête » cé&bre àZara , la colèrç divine se manifesta sur ses habita ^ » tans ; eàr les yénitiens, sortant en foule de leurs vaisseaux» ; » se pcécipitërent dans la viUe, s'en emparèrent dans nn >» moment et en firent un désert. Ils renversèrent tous letr » mtttSr et tontes les tours qui formaient son enceinte ; ils n dévastèrent toutes lés maisons et n'épargnèrent' que -lea » élises* La flotte des croisés > s'éloignant ensuite, sedirt^ »~gea vers Constantinople , qu'elle .ne tarda^ pis à oon?- » quérir. » -.
: L'historien y continuant aon récit » nous a^ivend quelles' furent par la suite les révcdutions 4^ la ville de Zara. ^ais son récit ne tenant plus à notre sujet , nous passerons au diapitre 26*. , où Tanteu^r parle de l'expédition d'André, roî de Hongrie, Les détails que l'archidiacre donne sur cetto expédition sont fort curieux , et ne se trouvent répétés pap; aucone de nos chroniques • Voici une Iraduotion du récit de Thoaia»: '
« André de Hongrie, dit-il, désirant accon^plir. le vœu de » s6ii père , prit la eréîx et partit pour aller au secours de la' » Ter^- Sainte. U Loua de grands vai^eaux à Yeniso, à » Apcone , à Zara et dans d'autres viUe^. du golfe adriatique » . » et les fit tous aborder au port de Spalatro. Le roi envoya y les provisions de guerre et de bouche -sur des chariots et'
hEi CROlSADCS. SOS
» des béteft de soimne, qui remplirent tous les enviroDS de :» la Ville. Une grande multitude de Soxôns précëda le rei » et les Hongrois. Ces Suons étaient des gens dou;:^ i pai- » siMes et pleins de zèle pour FexpëdHion; ils portaient tou» » le signe de la croix. A la demande du monarque , lea » habitans de Spalatro donnèrent aux pèlerins tous les fau- » bourgs de leur ville et leur abandonnèrent leurs maisons. » Dans un moment ces maisons furent remédies d*hommes< » et de bétes de somme. Comme elles ne suffisaient pas pour » contenir la multitude , là plus grande partie de Farniée du » roi resta dans la campagne , sous des tentes. Parmi les ei- » toyéns de Spalatro , I^ ufis étaient effrayés , les ifutrès » s'affligeaient en voyant ce concoii|rs extraordinaire. Le 25 » août 1217, lé roi André âf^iva ; tous les citoyens allèrent » processionnellement au*devant de lui , et l'armée des pé- » lerins chantait la gloire du monarque. Le clergé , -eôuvei^t » d'orhemens.de soie* précédé de lévites qui portaient des » encensoirs , sortit ensuite jusqu'à la porte de la Ville len » chantant également des hymnes pour honorer la majesté » royale. André, à la vUe dé cette procession, descendit de » eheval et se rendit à l'église du Sairié^igneur, entot^é » des grands de sa çou^ et des éyêques qui étaient venus N au-devant de lui. Après qu'on éUt câébré la tnesse et qu'^t » euttiéposé son ofl^ndesurl'autelS le roi se retira au palais » qui lui était destiné. Ce mêi|ie jour ilse rendit à fa maisojft » commune qu'on appelle Maia et qui est hors des murs veri » la porte du Nord. On disait que le roi avait avec lui plu^ » dé di^ mille chevaliers » 3ans compter les troupes d'intan- »' terié ,4i}ui étaient presq«f innombrables^ Le prince témoigna » beaucoup de bienveillance aux citoyens de Spalatro ; il » les invita lui-tnéme à lui demander ce qu'ils voulaient; car » André désirait qu'ils reçussent le château de Clissa pour » servir de défense à leur yUlé. 0 ne vo^it cependant pas > leur accorder le gouvernement des Iles. Mais les citoyens » de Spalatro f suivant leur caractère , songeaient bien ptui » à Wrs avantagés privés Vju^àrut'ditté publique; ils négli- » gèrent donc les bienfaits €[ue le' roi leur offrait si libé- » salement ; ne voulant point réii^ettre le château h quel- » qu'un de ses courtisans, parce qu'il savait que là eîté » souffrait beaucoup du voisinage de Clîssa , le prince con-^ ti fia la garde de cette place à Ponce j grand^mattre de la » fhilice du Temple ^en Hongrie ; André lui enjoignis itif » faire résider, à tour de râle, les chevaliers de son ordre; » Le roi, étant retourné sur ses vaisseaux ,, se disposa i^ » partir^ Les citoytM de Spsdatro lui donnèrent detix gale-
» res qui devaient Taccotepagner îusqu'à Djrraehiuni. Le » monarque ne put avoir assez ae vaisseaux pour trans- » porter tous les croisés ; e'est pourquoi les uns retofimèrent » chez eux , les autres attendirent jusqu'à Tannée suivante. ..
» Le roi André, débarquant en Syrie» inspiira Unesrande » crainte aux Sarrasins, car, en s'ilpignant des cotes «, il » attaqua et prit les châteaux et les villes de l'interiejir du » pays , et f envejrsa devant lui tous les obstacles. Mais les » destins furent jaloux de si beaux commencemena ; ils ne ^ » lui perïnirent pas d'aller plus loin. »
» Je ne sais si ce fut la témérité des siens ou celle des )» étrangers qui consmra contre les jours du roi, niauelle » main impie osa lui faire boire du poison , mais U eut peau- » coup de peine à échapper au danger de la mort. Il n'était n pas encore tout-à-fait rétabli lorsqu'il pensa à son retour ; )* il craignait des dangers pour lui et pour son royaume » Croyant avoir pleinement satisfait à «on vœu, And^é se >» mit en chemin pour retourner dans ses états. Il ne voulut » point s'exposer au péril de la navigation ; il prit la route » de terre , vint à Antioche , pub il traversa la Gr^e. Le » roi se lia avec l'empereur Lascaris ; la fiUe du prince grec y> fut promise en mariage à Bêla , fils aîné du monarque hofir » grois. Arrivé en Bulgarie, cel\ii-ci fut retenu par Oxanu^». 9 roi de ce pays , et n'qbtint la permUsion. de partir qu'^-r » près ayoir donné sa fille en mariage au roi dès-Bulgares. » André, ayant ainsi achevé son pèlerinage, rentra enfia » dans son royaume. »
on
historiens qui ont paiîé. de l'expédi désirerait seulement que l'auteur eût raconté d'un<| manière plus claire la ynarche de ce monari^uç-dans laPalestîn^ et qu'il eût donné quelqu'expUcatioh au sujet de l'empoiaon-;nement du prince ; cette dernière circonstance n'est rapportée par aucun des écrivains que nous avons analysés.
L*archidiafcre de Spalatro s'est beaucoup étendu sur l'invasion des Tartares en Hongrie; nous nous contenterons de citer Quelques faits, pour donner une idée d^ caractère £froce de ces peuples, -qui, au milieu du treLzième siècle, changèrent e» désert les. terres de la Hongrie.
Après avoir décf it la défaite sanglante de» Hongrois fur les bords de la Tissa (la Teysse), l'archidiacre peint/dans les termes suivans* la fuite de l'armée vaincue., fuite non moins sanglante que la bataille elle-même : « Les Tartares, 9 voyant que l'armée hongroise était en déroute, lui ouvrir
)> rent comme une porte et lui permirent de se retirer. Us » suivaient les vaincus lentement et pas à pas , ne souffrant » point qu'ils s'écartassent soit à droite , soit à gauche. Les » richesses des malheureux Hongrois , leurs vases d'or et » d'argent, leurs habits de pourpre, leurs armes étaient » répandus sur les chemins. Mais la cruauté inouie .4es Tar-' » tares, dédaignant ces précieuses dépouilles, p'^spirait » qu'à se rassasier du sang des hommes. Lorsqu'ils virent » que les Hongrois étaient accablés de fatigue, uque leurs » mains ne pouvaient plus soutenir leurs armes, et que" » leurs pieds se refusaient à la fuite, ils se mirent à les per- » cer de traits , à les frapper à coups d'épée, à les tuer tous M inhumainement , sans épargner personne. Les malheu- » reux Hongrois tombaient à droite et k gauche , comme, » les feuilles à la fin de l'automne ; toute la routç était cou- » verte de leurs cadavres, et dés torrens de sang ino^daieiit » au loin les campagnes. »
L'auteur remarque que dans ces fatales journées, un grand nombre d'ecclésiastiques et plusieurs évêques succombèrent.
Les fenmies des Tatjtares n'étaient pas moins cruelles que leurs maris. Elles combattaient comme eux ; si parmi les captives hongroises elles en trouvaient de belles, un. mouvement de jalousie les portait soudain à des actes de férocité:, du tranchant de leur épée elles leur coupaient le nez , et , après les avoir ainsi défigurées , elles en faisaient leurs esclaves. Les enfans des prisonniers étaient traités' avec la même barbarie.
Le roi de Hongrie, qui avait heureusement échappé au massacre du combat de la Tissa , s'était enfui du côté des îles; il était venu chercher un refuge dans les environs de' Sjialatro. Le chef des Tartares s's^charna à sa poursuite , mais il ne put l'atteindre. Il s'arrêta auprès d'une rivière que l'auteur nomme Sirbium» Furieux de n'avoir pu saisir sa proie , il fait rassembler dans une plaine toute la multitude de prisonniers qu'il traînait à sa suite , hommes , femmes, enfans, jeunes fiilles. « Tous étant réunis, comme » un troupeau de brebis , dit l'archidiacre , le chef tartare • envoya ses archers, et fit couper la tête à toute cette » multitude. On entendit alors de grands hurlemens, des » gémissemens effroyables ; toute la terre paraissait émue » aux cris de ces malheureux qiii périssaient. Les cadavres » étaient étendus dans la plaine, comme on voit çà et là » dans un champ les gerbes qui sont tombées sous la » faux du moissonneur. Pour qu'on ne crût pas que l'avi-
306 «IBLIOTHÈQUE
)i âité les avait ahiiés , les Tartares ne voulurent pas tôu- » cher aux dépouilles de leurs viatîmes ; mais se réunissant M par^ compsignies autour de ces cadavre», ils se mirent à M manger en poussant ^es cris de joie. Les bourreaux exë- 3» cutèrent ensuite des danses ; ils s'abandonnèrent aux ris » et à ^allégresse, comme si les. massacres dont ils ve- » naienfcde se souiller eussent été des actions bonnes et gé- » nëreuses. » ^
Après àette horrible catastrophe, qui eut lieu non loin de Spalatro , cette ville l'ut menacée d'éprouver les mêmes fureurs. L'archidiacre peint avec beaucoup de vivacité la terreur et IfeiFroî qui se répandirent parmi les habitans. Mais heureusement pour eux , toute cette multitude mogole , reprenant le chemin par où elle était veàue , alla porter dans d'autres régions ses fureurs et sa barbarie.
•Nous terminerons ici notre extrait de la chronique de Thomas ; le reste de cette histoire n'a plus rien dont xu>us puissions profiter.
Histoire de France^ par Paul EmyUj de Vérone (i).
Paul Einyli , écrivain du seizième siècle , a laissé une ffistaire de France qui est souvent citée par les auteurs modernes. Il était né à Vérone , comme l'indique le titre de son ouvraee, et c'est à peu près tout ce qu'on sait touchant cet historien. On regrette que Paul Emyli n'ait pas indiqué plus Siouvent les sources où il a puisé ; cette indication nous aurait mis à portée de connaître les vieux chroniqueurs qui ont pu échapper à nos recherches.
Notre auteur s'est beaucoup étendu sur la première croisade ; l'expédition de Godefroi a eu trop d'historiens contemporains, pour que nous nous arrêtions ati récit de Paul Emyli. Avant de parler des guerres saintes , l'auteur se livre à des réflexigns sur la grandeur des événemens qu'il va raconter , et sur la gloire des armées de la croix. Il fait un exposé rapide de l'état des musulmans , depuis leur origine jusqu'au concile de Clermont , de la situation des chrétiens d'Orient sous l'empire des Sarrasins et des Turcs. Presque tous les histoi*\ens de la première croisade ont parlé d'une lettre que le patriarche de Jérusalem remit à Pierre l'ermite pour la porter au souverain pontife, et aucun de nos chro-
(i) Pauii-^m^lii Veronensis , de rébus gestts Franéorum.
niqueurs n'a fait connaître cette pièce. Paul Emyli a copi^ la lettre , sans nous dire dans quel auteur ; on ne sera paf fâché d'en voir ici la traduction :
« Citoyens de la ville sainte et compatriotes du Christ , » nous souffrons tous les jours ce que le Christ notre roi rt n'a souffert qu'une fois dans les derniers momens de ^a » vie mortelle. Nous sommes chassés, frappés, dépouillés» » Toiis les jours quelqu'un de nous- éprouve le supplice du » bâtop , de la hache ou de là croix. Nous irions chercheip » un ref\^ge jusqu'aux extrémités du monde; nous aban.-^ » donnerions cette contrée pour mener une vie vagabonde, » si nous ne regardions pas comme un crime de laisser sans » adorateurs et sans prêtres une terre consacrée par la nais-' » sance, par la mort, par la résurrection, par l'ascension » du Seigneur : nous nous croirions coupables s'il n'y avait » plus personne ici pour souffrir le martyre et la mort , s'il M. n'y avait plus de chrétien qui voulût mourir pour le Christ, » comme sur im champ de bataille , où l'on voit toujours » des guerriers combattre, tant qu'il y a dés ennemis qui » attaquent. Les maux que nous souffrons sont capables >» d'exciter la compassion.... La puissance des Turcs grandit » de jour en jour, et chaque instant voit diminuer nos forces. X Leurs nouvelles conquêtes ajoutent à leur audace ; leur X» ambition embrasse toute la terre. Leurs armes sont plus » cruelles et plus redoutables que ne l'étaient celles des Sarn rasins ; leurs projets mieux combinés ; leurs entreprises » plus hardies ; leurs efforts plus grands ; leurs combats plus » heureux.... Qui répondra du reste da monde chrétien, » lorsque Jérusalem , la demeure du Christ , la sentinelle de » la religion sera assiégée, prise, vaincue, réduite, mise » à ferme par les infidèles ? lorsqu'il ne restera que de faibles i> débris du christianisme, quel secours pourra-t-il espérer? n Cette terre qui est tous les jours arrosée de notre sang, » ce sang lui-même demandent un vengeur. Très-saint père , » et vous , rois , ducs , grands , chrétiens de nom , de pro* » fession et d'esprit , nous implorons humblement votre » appui , votre pitié , votre foi , votre religion ; écartez la » tempête qui vous menace, vous et vos enfans, avant que » la foudre n'éclate et ne tombe sur vos têtes. Défendez ceux » qui vous implorent; vengez la religion d'une servitude » impie ; vous aurez J)ien mérité de toute la terre; le fils de » Dieu, dont vous aurez detivréla patrie, conservera ici- » bas vos royaumes temporel, et vous accordera dans la. » vie à venir une félicité éterneÛe. » :'
Cette lettre > dit l'historien , fut remise aux princes comme
^308 BIBtlOTHÊQUfi'
au souverain pontife; elle ëtah accompagnée de plus amplei instructions, qui furent données à Pierre THermîte.
En parlant de l'élévation de Godefroi au trône de Jéru* salem , l'historien s'exprime ainsi au sujet du duc de Lortaine : a Ce prince était grand, non - seulement dans la » guerre , mais encore dans les conseils ; sa piété était » exemplaire. Les Français l'aimaient parce qu'il était né * dans leur pays , parce que son père était bien vu à la j» coiir, et que son oncle, évêque de Paris , était placé dans » la haute magistrature. Les Allemands le chérissaient » aussi , parce qu'il avait servi aVec gloire sous les é^en»- » dards des empereurs. Les Italiens le respectaient , ^arce » que son grand* oncle Etienne, d'abord prélat du monas- » tere et de l'église de Cas^in, avait été élevé ensuite sur % le saint-siége à cause de sa sainteté , et qu'il s'était ac- 1» quis une grande gloire en ramenant ^ l'autorité de Rome « l'église dé Milan , qui s'y était soustraite depuis deux » cents ans. Godefroi avait aussi fait la guerre en Italie, » sous les auspices des Césars ; il s'y était fait un grand nom , » par sa vertu , par sa modestie et par sa clémence. Parlant » trois langue^ , ayant pour ainsi dire une triple patrie , et » réunissant lés sàifrages de tous , il avait su , dans la g^ierre » sacrée, rapprocher entre eux des hommes que la difFé- » rence de mœurs et de langage aurait pu porter à la dis*- » corde ou à la haine. »
Notre historien, qui s'estlonguemenf occupé de la première •croisade et des événemens qui la suivirent, paraît moins bien informé à mesure qu'il avance dans le récit des guerres d'Orient. Ce qu*il dit de la seconde croisade, n'est plus présenté ni avec le même ordre, ni avec la même clarté, et manque souvent d'exactitude. En racontant le siège de Da^ mas , il dit que les Français , les Allemands et les Italiens ayant manifesté le dessein de donner cette ville à Théodore , comte de Flandre, les Latins de la Terre- Sainte, ne vôu*lant pas souffrir qu'un homme nouveau reçût la récompense qui était due à des vétérans , firent échouer l'entreprise du siège , en recevant secrètement de l'or des barbares^ Guillaume de Nangis et Albert de Stade attribuent à la même causé la triste issue de cette seconde croisade. Paul Emyli rapporte aussi comme eux que le roi de France, à son retour de la Palestine , tomba dans lesvmains des Grecs, et qu'il en fut délivré par le commandant de la flotte de Sicile. 11 fait le récit des expéditions du roi Amauri en Egypte, et des divisions qui éclatèrent dans ce pays entre Schaver etSircon, divisions gui JEacilitèrent l'élévation de Saladin. Le patriarche
DES GROIS4ILDE8. 309
ne vivait tiLchastémenIni avec drûiture.UA désastreimniinént^ ajoute Fauteur , ^tait annoncé par des tremblement déterre horribles et frëquei^s : des vents affreux s'ëlevaieÀt de tbutes parts ; il tombait du ciel de la grêle grosse comme un? ^uf d'oie ; la mer s'enflait plus qu'à l'ordinaire. Le roi vit dans sa chambre, pendant le sommeil^, un grand aigle qui por* tart sept traits dans ses serres , et qui , volant autour des troupes des Latins , fit entendra ces mots : malheur à Jt\ rusalemi ( On a vu ce dernier trait daus notre analysé de Gauthier Yinisauf. ) Paul Emyli fait ensuite un rëçit fort abrège de la conquête de là Terre- Sainte par Saladin ; il raconte aussi brièvement^ les préparatifs de la troisième croisade, et le départ des princes croisés.
A la ^uite de la reddition de Ptolémaïs , Paul Emyli rap-^ porte un fait que nous n'avons vu dans aucun historien de& croisades. Il cfit que parmi les prisonniers qui échurent en* partage ^ Philippe-Auguste', ,së trouva un vieil émir appelé Caracous; ce musulman, qui avait une grande réputation: de sagesse et de prudence, fut appelé auprès du roi de France. Celui-ci pria Caracous de lui apprendre ce qu'il fallait faire pour conserver à jamais le royaume de Jérus.ii-» lem. L'émir annonça que la conquête de l'Egypte- pouvais seule assurer aux chrétiens la conservation de la Palestine*. Cette idée politique, devenue très - commune , même au. douzième siècle > ne mérite pas toute l'importance que Paul Emyli semble y attacher. Le$ chroniqueurs anglais,, qui ont parlé de Caracous , disent que ce musulman avait assisté à la conquête de Jérusalem par Godefroy , ce qui n'est pas vraisemblable.
Paul Emyli , après avoir parlé de la captivité de Richard— Cœur-de-Lion, rapporte les chefs d'accusation que le due Léopold fit valoir contre ce prince auprès de l'empereurj Henri , et la défense que Richard opposa à son accusateur. Nous avons vu dans la Chronique anglaise que le Koi^ d'Angleterre fut conduit dans une assemblée de l'empire , après un an de captivité, pour y faire entendre sa justification, et qu'il persuada aisément Fempereur de son innocence. Notre auteur fait prononcer au roi d'Angieteri^e un trèslong discours, dans lequel le monarque se. justifie de tous les griefs qu'on avait fait peser sur kii. ' .
L'empereur allemand , selon l'Jiistorien , ne fut point touché du discours de Richard; il le garda vingt-deux mois en prison , et ne le mit en liberté qu'après avoir reçu une rançon de cent cinquante mille livres d argent.
Nous ne nous arrêterons point au récit que fait Paul-Emily
de la prise de Constantinople par ies Latins , de celle dû Damiette en 1218 et de la reddition de cette place deux ans plus tard. Nous dirons seulement que' l'auteur bous a paru assez instruit de ces divers évënemenSv Paul Emyli connaissait sans doute les mémoires de Ville -Ha rdouin, l'ouvrage d'Olivier Scholastique et la chronique de Tours. L'auteur raconte très - brièvement la première croisade de Louis IX. Les détails que donne Paul Emyli sur la dbuxième expédition du saint roi, prouvent que l'historien n'avait pas puisé à des sources authentiques pour ce qui concerne ce malheureux pèlerinage. D'après son i'écit, une nouvelle Carthage, bâtie sur les ruîpes de l'ancienne rivale de Rome > aurait arrêté les efforts de l'armée chrétienne ; les habitans de la ville auraient livré aux croisés des combats sanglans et opiniâtres, et ceux-ci ne les auraient vaincus qu'après de longs travaux. Nos lecteurs savent que cette Carthage oi\ abordèrent les pèlerins de France , n'était plus qu'une simple bourgade et un château, et que loin d'être arrêtés par les attaques des infidèles, les champions de la croix virent la population de la rive africaine. s'enfuir tremblante devant eux. En général , tout ce que dit notre auteur sur cette guerre n'est qu'un tissu de fables grossières. Il ne paHe presque point des maux que les croisés eurent à souffrir aux environs de Tunis , des chaleurs dévorantes , de la contagion et des maladies qui consumaient l'armée. Les monumens historiques de la deuxième croisade de saint Louis sont en petit nombre, et laissent beaucoup à désirer. On peut cependant se faire une idée assez juste des événemens de cet^e expédition , en iisant nos extraits de Geqffroi de Beaulieu, de Guillaume de Chartres, de Yillani, de Guillaume de Nan£^s ( Gestes de saint Louis ) , la lettre du roi à Mathieu, abbé de Saint -Denis, les lettres de Pierre de Condet, que nous avons rapportées dans les pièces justificatives du cinquième volume de notre histoire , et enfin la vie de Bibars , par M^krisi ( extraits des auteurs arabes ). Ce que dit Paul Emyli sur la ruine de Ptolémaïs n'apprend rien de nouveau. En terminant son récit, l'auteur ajoute ces paroles : « Hicjînis sacri belli statut potest , on peut re- » garder cet événement comme la fin de la guerre sacrée. » Paul Emyli parle de l'expédition que firent sur la côte d'Afrique des Français , des Anglais et des Génois , sous la conduite du duc de Bourbon. Nous avons rapporté dans notre cinquième volume de l'Histoire des croisades (quatrième édition) les détails qu'il donne» et en quoi il diffère de l'historien Froissard , qui nous a servi de guide dans notre récit.
DES GR0ISA0i9r SIf
Nous terminerons cette analyse par ks réflexions que fait notre historien sur la prise de Gonstantinople en 1 455 : «( Telle fut , dit-il, la fin de Tempire des Grecs; telle fut la » chute d'une ville qui avait bien mérité du nom chrétien # M où le Christ avait été très*saintement adoré pendant en*^ » viron treize cent quatre-vingt-dix ans , et qui avait donné n naissance à des hommes très-savans et très-pieux. Elle ne X succomba qué'parjce que nous l'avions abandonnée. »
L'histoire des croisiicles de Paul Emyli renferme beau-» coup de faits ; elle est en général assez bien écrite. L'auteur a mis dans son récit de Tordre et de la clarté ; mais il ne se montre pas toujours bien informé des événemens qu'il raconte.
Chronique d' Albert j abbé de Stade (i).
Cet auteur, qui vivait au milieu du treizième siècre, fut d'abord de l'ordre de Saint-Benoit; il passa ensuite . dans celui des Frères mineurs , et devint abbé de Stade. Il a fait remonter sa chronique à l'origine du monde, et l'a conduite jusqu'en 1 256. Albert est très-concis dans ses narrations , mais il recherche avec une sorte de. complaisance tous les prodiges , toutes les prédictions qui ont pu annoncer les événemens qu'il raconte.
L'abbé de Stade consacre, à la date de 1096, plus de deux pages au récit des signes qui accompagnèrent la prédication de la première croisade. « Un jour, dit-il, sur le » soir, lorsque le ciel était sans nuage , brillèrent sur divers w points des globes de feu, qui allaient ensuite se perdre aux » extrémités de l'horizon^ Quelques-uns pensaient que ce » n'étaient pas des globes lumineux qu'on voyait, mais lea » puissances célestes qui, par leur vacation, 'vagatidne , an-- » nonçaient le mouvement qui eut lieu un peu. plus tard » dans presque tout l'Occident. » Le chroniqueur parle .de la prédication de Pierre l'ermite et du prodigieux effet qu'elle eut en Europe ; puis il revient au récit des signes qui , seloki lui, contribuèrent encore à exciter dans les esprits l'atdeur des combats. Ces signes parurent dans le soleil, sur terre et sur mer. Vers les nones d'octobre ^ plusieurs personnes, virent du côté du Midi une comète dont la lumière , s'étendant
(i) Chronicon Albcrti ahhatis Sladensii.
312 HIBLIOTHÈQUC
'obÙquement , présentait la forme d'un glaive. Des nuages couleur de sang , |)artis de FOrîent et de l'Occident , vinrent 86 heurter au milieu du ciel. L'auteur emprunte ici à l'abbé Ëccard toutes les apparitions merveilleuses et tous les événemens extraordinaires (mi , dans l'esprit des contemporains , annonçaient l'expëdition d'outre-mer. (Yoyez notre extrait de l'abbé Eccard. )
Le chroniqueur fait na récit fort succinct de la pjreihière croisade i il suit l'armée chrétienne Jusqu'après la bataille d'Ascalon, et ne dit rien des bandes décroisés qui traversèrent là Hongrie avant Godefroj)
L'abbé de Stade» copiant & nouveau: Thistorien Eccard, attribue la mort de Godefroy à la peste qui se déclara dans la Palestine , et qui fut occasionée par les exhalaisons des cadavres et la corruption des eaux. Il ajoute qu'on érigea à ce monarque un tombeau en marbre de Paros dans le vestibule de l'église de Golgotha, en face du Calvaire.
Ce qui suit jusqu'à 1 année H05 est copié mpt à mot de Fabbé d'Urangen. Le récit que fait l'auteur de la deuxième croisade ne méritée pas que nous nous y arrêtions ; il a suivi dans cette partie la chronique des Slaves.
La troisième croisade est racontée en peu de mots. Albert est le se'ul qiii dise que Saladin était filé d'un cordonnier , et Qu'étant attaché au service domestique de Nourredin, iL sut se faire aimer de la femme de l'attabeck, ce qui fut le principe de son élévation.
A l'occasion de la croisade d'enfans en 1 21 2 , notre chro- Biqueur rapporte que plusieurs , qui avaient été renfermés par leurs parens pour ne pas suivre les autres , brisèrent les portes et sautèrent par-dessus lesmurs. Il ajoute que lors»* qu'on demanda à ceux qui revinrent chez eux quel avait été ïe motif de leur pèlerinage , ils répondirent qu'ils ne le savaient pas. ^ .
En parlant de l'expédition de saint Louis en Egypte , Albert dit que peu de temps avant que le roi rendît Damiette , il lui était arrivé des vases pleins de besans d'une telle grandeur, que six bœufs pouvaient à peine traîner un seul de ces vases k deux milles de distance dans un jour. « Tout cet argent , i> ajoute-t-il, passa au Soudan. Ji
Nous n'avons pu nous arrêter que quelques instans à l'ouvrage de Tabbe de Stade , pajrce qu'en général les récits qu'il donne sont copiés des chroniques que nous avons par» courues.
DES Croisades. 513
Annales de Flandre j par Jacques Meyef' (i).
Meyer , prêtre et moine , ;n^ à Bailleul , près d'Ypres , fit ses études à Par^s , et profesfsa les le^treâ à Bruges. Il mourut à l'âge de soixante ans , en 1 552. Ses annales commencent à Fan 445 , au règne de Clodion^ et finissent en 1476, au temps de Charles , duc de 'Bourgogne. Meyer se plaint de ce que le petit nombVe d'écrivains nationaux le force àrecourir à dés auteurs étrangers; aussi copie -t -il presque toujours , pour là première expédition et pour les exploits du comte de Flandre , Guillaume de Tyr, Paul Emyli , qu'il cite souvent, et autres chroniqueurs que nous avons fait connaître. En parlant du Cbncile de Glermont, le moine de Bailleul remarque qu'à cette époque , l'avarice , l'ambition et autres vices dominaient te^ement les princes de l'Eglise, qu'on pouvait à peine en trouver un seul qui résistât aux impies par le glaive de l'^esprit, c'est-à-dire par la parole divme. « C'est pourquoi » ajoute Meyer, le pape Urbain » pensa qu'il fallait recourir aux armes profanes. L'enlpe- » reur Henri , continue l'auteur , avait des vues bien diffé- » rentes ; il s'opposa autant qu'il put à l'expédition , et dé-* » clara la guerre aux Belges, qu'il ne pouvait détourner de » la sainte entreprise. L'empereur fut aussi cause que Ro- » bert de Flandre tarda quelque temps à joindre Godefroi, »
Meyer rapporte que dans un comoat que les chrétiens, maîtres d'Antioche, livrèrent aux troupes de Kerbogah , les Flamands se battirent un jour entier , depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit close , pour défendre une tour qu'on avait construite pendant le siège. Robert , se défiant du lieu, l'abandonna enfila aux barbares, et ramena les siens sains et saufs dans la ville. Notre historien dit aussi, comme la grande chronique belge , que le comte Robert écrivit à sa femme Clémence , pour lui recommander de construire un monastère en l'hctoneur de saint André , parce que ce saint avait fait connaître à Pierre de Marseille l'endroit où était cachée la lance du Sauveur. Meyer raconte, ainsi que Sigebert , que le comte , à son retour en Flandre , fit présent à l'abbaye d'Anchim du bras de saint Georges , qu'il avait reçu de ^empereur Alexis , à son passage à 'Constantinople.
L'historien belge copie Paul Emyli , lorsqu'il dit que Ko-
( I ) Gommentani sive annales rerum Tlandriacarum , libri seplcmdccim , auctoi'c Jacobo Meyer , Baillolano.
» res qui jdeTaient Taccotepagner iusqu'à Djrraehitim. Le » monarque ne put avoir assez ae vaisseaux pour trans- » porter tous le» croisés ; e'est pourquoi les uns retournèrent » chez eux , les autres attendirent jusqu'à Fannëe suivante. .«
» Le roi André, débarquant en Syrie» inspira Une erande » crainte aux Sarrasins, car, en s'élpignant des cotes,, il » attaqua et prit les châteaux et les villes de l'intérieur du » pays , et f envejrsa devant lui tous les obstacles. Mais les » destins furent jaloux de si beaux commencemens ; ils ne » lui perïnirent pas d'aller plus loin. »
» Je ne sais si ce fiit la témérité des siens ou celle des n étrangers qui conspira contre les jours du roi, ni quelle M main impie osa lui faire boire du poison , mais il eut beau- » coup de peine à échapper au danger de la mort. Il n'était » pasi encore tout-i-fait rétabli lorsqu'il pensa à son retour ^ » il craignait des dangers . pour lui et pour son royaume.- » Croyant avoir pleinement satisfait à «on vœu , iindré se n mit en chemin pour retourner dans ses états. H ne voulut » point s'exposer au péril de la navigation; il prit la route » de terre , vint à Antioche , puis il travjersa la Grj^ce. Le » roi se lia avec l'empereur Làscaris ; la fiUe du prince grec » fut promise en mariage à Bêla , fils aîné du monarque hopr > groii. Arrivé en Bulgarie, celui-ci fut rétenu par Oxanus ^ » roi de ce pays , et n'qbtint la permission de partir qu'a* » près ayoir donné sa fille en mariage au roi des Bulgares» » André, ayanl^ ainsi achevé son pèlerinage , rentra enfift » dans son royaume. »
Ce récit de. l'archidiacre de Spalatro renferme, comme on le voit , 4es détails qu|on ne trouve point dans les autre» historiens qui ont parle, de l'expédition du roi André. On désirerait seulement que l'auteur eût raconté d'une manière plus claire la marche de ce monarquçidans la PalestinQ^, et qu'il eût donné quelqu'expUcatioh au sujet de Tempoitton-r nement du prince ; cette dernière circonstance n'est rapportée par aucun des écrivains que nous avons analysés.
'L'archidiacre de Spalatro s'est beaucoup étendu sur l'invasion des Tartares en Hongrie ; nous nous contenterons de citer Quelques faits , pour donner une idée du caractère féroce de ces peuples, qui, au milieu du treizième siècle, changèrent en désert les. terres de la Hongrie.
Après avoir décf it la défaite sanglante de» Hengrois sur les bords de la Tissa (la Teysse),, l'archidiacre peint/dans les termes suivans*la fuite de l'armée vaincue, fuite non moins sanglante que la bataille elle-même : « Les Tartares , 9 voyant que l'armée hongroise était en déroute, lui ouvrir-
DES CROISAI>ÏS» 303
)> rent comme une porte et lui permirent de se retirer. Us » suivaient les vaincus lentement et pas à pas , ne souffrant » point qu^ils s'écartassent soit à droite , soit à gauche. Les » richesses des malheureux Hongrois , leurs vases d'or et » d'argent, leurs habits de pourpre, leurs armes étaient » répandus sur les chemins. Mais la cruauté inouie des Tar-' » tares, dédaignant ces précieuses dépouilles, p'^spirait » qu'à se rassasier du sang des hommes. Lorsqu'ils virent » que les Hongrois étaient accablés de fatigue «ique leurs » mains ne pouvaient plus soutenir leurs armes, et que'. » leurs pieds se refusaient à la fuite, ils se mirent à les per- » cer de traits , à les frapper à coups d'épée, à les tuer tous M inhumainement , sans épargner personne. Les malheu- » reux Hongrois tombaient à droite et à gauche , comme, » les feuilles à la fin de l'automne ; toute la route était cou- » verte de leurs cadavres, et dés torrens de sang inotidaient » au loin les campagnes. »
L'auteur remarque que dans ces fatales journées, un grand nombre d'ecclésiastiques et plusieurs évêques succombèrent.
Les femmes des Tatjtares n'étaient pas moins cruelles que leurs maris. Elles combattaient comme eux; si parmi les captives hongroises elles en trouvaient de belles, un. mouvement de jalousie les portait soudain à des actes de férocité:, du trancnant de leur épée elles leur coupaient le nez^ et, après les avoir ainsi défigurées , elles en faisaient leurs esclaves. Les enfans des prisonniers étaient traités? avec la même barbarie.
Le roi de Hongrie, qui avait heureusement échappé au massacre du combat de la Tissa , s'était enfui du côté des îles; il était venu chercher un refuge dans les environs de Sjialatro. Le chef des Tartares s's^charna à sa poursuite, mais il ne put l'atteindre. Il s'arrêta auprès d'une rivière que Fauteur nomme Sirbium. Furieux de n'avoir pu saisir sa ^roie , il fait rassembler dans une plaine toute la multitude de prisonniers qu'il traînait à sa suite, hommes, femmes, enfans, jeunes filles. « Tous étant réunis, comme n un troupeau de brebis , dit l'archidiacre , le chef tartare » envoya ses archers , et fit couper la tête à toute cette » multitude. On entendit alors de grands hurlemens , des » gémissemens effroyables ; toute la terre paraissait émue » aux cris de ces malheureux qui périssaient. Les cadavres » étaient étendus dans la plaine, comme on voit çà et là » dans un champ les gerbes qui sont tombées sous la » faux du moissonneur. Pour qu'on ne crût pas que l'avi-
516 ftlttLIOTHÈQUE
» yois guère que la race des Gàpets ( Capeticam iUamproge" » niem) ait fait grand bien à l'église , quoiqu'elle ait produit » ee Louis , prince bon et saint , mais malheureux: à la » guerre. » On ne sait trop ce qui a pu inspirer au moine de BailLeul une pareille boutade contre les Français. Quant à Pëpithètede schismatiques , elle s'applique sans doute aux Hongrois , que commençaient alors à sëauire les erreurs de Wiclef et de Jeantiusl
Le rëcit que faH l'auteur de la prise de Constantinople
Îar Mahomet est précédé d'un tableau des états chrétiens, cette époque , qui n'est pas sans vérité. « 0 douleur ! dit » Meyer, ce grand événement arriva pa» un juste jugement w de Dieu et par notre faute. Tout 1 univers chrétien était » en proie aux: discordes civiles. La Grèce , déchirée par les » dissentions , avait trois empereurs , celui de Constantino-' »» pie, celui d'Andrinople et celui deXrébizonde.Cesprinces, » Hvrés à l'oisiveté et a la mollesse , étaient continuellement » divisés entre eux. Chez les Latins» l'empereur Frédéric ne » pensait à rien de grand , n'entreprenait rien de noble , et » n'était occupé que de ses querelles avec le roi de Bohême » et de Hongrie. La discorde exerçait ses fureurs ordinaires » sur toute l'Italie , la Sicile et le royaume de Naples. Les » Yénitiens faisaient la guerre à Smrce ; le roi Alphonse B^ l'avait déclarée aux Florentins. Depuis cinq cents ans , > l'Italie était sans chef, sans monarque, et se consumait » elle-même. Qui pourra peindre les fureurs des Anglais et » des Français , la discorde diabolique entre ces derniers et ^ les Bourguignons? La Hongrie était la proie des brigands; » plus de cinquante villes de la Prusse étaient révoltées » contre Tordre teutonique ; le roi de Pologne et les villes- » impériales d'Allemagne fournissaient des secours à ces » cités rebelles. L'Angleterre , outre sa guerre éternelle » avec la France, se déchirait elle-même dans ses dissep- » tions domestiques. Le Danemarck se battait avec la Suède ; » le duc de Bourgogne, prince d'un grand mérite, était » tourmenté par la ville de Gand. Que dirai-je du misérable » état de l'Eglise ? Qui oserait en parler , lorsque* toute ini- " quité venait de ses chefs , à qui cent mille écus de revenu >* ne suffisaient plus , qui s'engraissaient du pain des pauvres , » portaient des robes à longues queues et des chapeaux de » pourpre, réunissaient trois évêchés , des abbayes en com- » mande , et entretenaient des çourtisannes au lieu de guer- » riers armés pour la foi du Christ? »
Les annales de Meyer n'offrent plus rien d'intéress^t à l'historien des croisades.
De la guerre de Syrie j par Bizaro (1 ).
Sous le titre qu'on vient àe lire , Pierre Bizaro , écrivaia' 4u seizième siècle , a fait une histoire des guerres saintes ,, depuis Texpëdition de Godefroi jusqu'à la seconde croisade de saint Louis> Nous allons nous occuper un instant de la relation de Bizaro, destinée â faire connaître la part glo-* rieuse qu'ont prise aux expéditions d'outre- mer les peuples de Gênes , de Pise et de Venise , long-temps souyerams des mers.
Yoiçi ce que dit l'auteur sur ces trois peuples , dans son récit de la première croisade : « Les Génois , les Pisans et le9 » Vénitiens se hâtèrent d'équiper une flotte et de la pourvoir » de toutes choses; cette flotte surpassait tout ce que li^ )» chrétienté avait vu de beau et d'admirable en ce genre. » Les Vénitiens avaient armé environ deux cents vaisseaux » de toute espèce , ce qu'ils n'avaient encore pu faire jusque*^ » là. Les Pisàns avaient conquis Rhodes , et les Liguriens ^ fi pour être à portée de secourir les croisés qui assiégeaient » Antioche , s'étaient rendus maîtres de la côte niaritime ^ » à l'embouchure d^ l'Oronte. Les Vénitiens avaient fait » une descente sur la côte d'Jonie , et s'étaient emparés dç »> Smyrne. Les Italiens étant ainsi en possession de la mer, » le prince de Tarente et le comte de Toulouse partirent » avec cinq mille hommes de pied , et obtinrent des Génois « des vivres et toutes sortes de provisions. » Pendant que les guerriers de la croix assiégeaient la ville sainte, Guillaume Embriac entra dans le port de Joppé , avec une flotte chargée de toutfs sortes de machines oe guerre ; « car , dit Tau- « teur , les Génois , animés d'un zèle admirable pour la pro^ » pagation de la religion chrétienne^ n'avaient épargné au- » cune dépense pour cette expédition sainte ; ils ne voulaient » paraître inférieurs en riien ni aux Vénitiens ni aux autres » puissances. Nos chefs regardaient comme très- important » que le siège fût poussé sans relâche , afin de ne pas laisser a » l'ennemi le temps de reprendre des forces. Pour faciliter » l'attaque de Jérusalem , les Liguriens imaginèrent et cons- » truisirent avec un art merveilleux une grande tour qiû » se montait et se démontait à volonté, et que l'on trans- » portait la nuit au camp. Elle était composée de plusieurs w étages. Le devant était récouvert de peaux fraîcpes et de
(i) De Syriacâ expeditione , etc.
518 BIB lO HÈQUE
» cuirs non préparés. De cette tour on pouvait aisément » lancer des traits dans la ville, à l'aide des machines. Les N assiégés dressèrent devant cette tour un* mât auquel ils » suspendirent une traverse. En baissant et ^n relevant en- » suite avec une grande force une extrémité de cetfe tra- « verse , Fautre extrémité leur servait comme dé bélier pour » frapper la tour quand elle approchait. Mais des Génois , I» armés de faulx , coupèrent les cordes qui attachaient cette » traverse, et la firent tomber à terr.e avec un grand » bruit, etc. etc. »
-^Ce récit de Bizarô , qui n'est pas sans obscurité à cause des détails techniques et matériels qui servent à -décrire la ifameusé tour des Génois , ne s'accorae pas entièrement avec la narration de nos vieux historiens.
' L'auteur raconte qu'en retournant dans leur pays, les» Génois s'emparèrent d'une ville de la Lycie nommée Mira, et
Jii'à l'année 1101 ils équipèrent une nouvelle flotte composée e vingt-sept vaisseaux et de six bâtimens de transp'ort; cette flotte , qui avait avec elle huit mille hpnunes d'd.ite , était commandée par Guillaume Embriac.
Bi^aro parle d'une troisième flotte de quarante vaisseaux qui attaqua et Conquit en 1 1 02 et 11 05 les villes de Gibel et aÂccon, Il rappoTte qu'en 1105, d'après une convention faite avec Baudouin, les Génois, étant retournés avec une grande flotte en Syrie , s'emparètent de Ptplémaïs , cité très^ fameuse alors par ses relations commerciales. Le roi Baudouin, en reconnaissance de leurs services, leur accorda une grande partie des tributs maritimes , plusieurs villes et places , et beaucoup de droits et d'immunités. Pqur queieur nom fût toujours en honneur dans le pays , il fit tracer ces paroles au-dessus de l'autel du Saint-Sépulcre: Prœpotens ' Genuensiwn prœsidium ( le secours des Génois fut toujours puissant). Cette inscription fut respectée jusqu'au règne de Baudouin lïl. Le roi Amaury ordonna de l'eflfacer; les Génois se' plaignirent amèrement au pape Alexandre III, et obtinrent qu'elle fût rétablie.
En 1107, ces peuples mirent en mer une autre flotte de soixaùte-dix vais$eaux, qui alla assiéger Tripoli. La ville ayant opposé aux assiégeans des efforts victorieux , ceux-ci se portèrent sur le grand Gibel, enPhénicie, dont ils se rendirent maîtres. Un peu plus tard, les Génois obtinrent du roi de Jérusalem un diplôme qui leur accordait le privilège d'avoir à Tripoli un préteur, une égUse et une justice particulière. Ils reçurent aussi le tiers du produit des douanes et des revenus publics.
Bizaro attribue la conquête de la ville de Sidon à la pçé< sence redoutable des Gënois, des Vënitîens et des Danois, il rapporte qu'en 1110, une flotte génoise de vingt*deux vaisseaux ajouta aux conquêtes des chrétiens les villes de Malmistra , de Joppé de Hissée, d'Âscalon et plusieurs autres places. L'auteur se .trompe ici à l-égard de la cité d'Âscalon,
Î[ui ne fut conquise que bien long-temps après. L'historien* ait mention d'une nouvelle charte qui donnait aux Génois , pour prix de leurs services » la troisième partie des villes, de Césarée d'Acre, d^Arsur, et dç leurs revenus à perpétuité;, en outre , ce diplôme accordait à ce peuple une justice particulière dans les faubourg^ de Jérusalem et de Joppé. Cette charte, que le roi Baudouin avait concédée, du consentement du patriarche Daimbert , est datée du 1 0 des calendes de mai 1105.
Si l'on en croit Bizaro , pendant le long' siège de Damiette , où commandait le légat Pelage , leà Pisans et les Génois servirent glorieusement la république chrétienne. Les peuples de Gênes surtout , dont la sainte ardeur ne ce réfrotcUt jamais , dit l'auteur, n'épargnèrent rien pour le succès de la croisade.
Dans la relation rapide qu'il donne des deux expéditions •de saint Louis , Bizaro ne nianque pas de parler des .flottes que les Génois fournirent à ce monarque ; du reste , il donne à ce sujet très-peu de détails*
Du recouvrement de Ptolémaïs par Vévêque Florentin
nus (i).
Nous avons cité aux pages 420 et 448 du troisième volume de notre histoire quelques fragmens-de cet ouvrage. Nous allons dire ici un mot sur le livre de l'évêque Florentinus : c'est une espèce de poëme latin en lignes rimées , car nous n'osons appeler vers ce qui n'en a ni la quantité ni la mesure. L'auteur a divisé son livre par petits chapitres; il y en a qui n'ont que quatre lignes. Florentinus commence son récit à l'époque où le pape Urbain III pr|cha la croisade, c'est-àdire lorsqu'on eut appris, en Occident les conquêtes de Saladin ; il le termine par la capitulation de la ville d'Acre. Son récit renferme plutôt l'indication que les détails des événemens qui eurent lieu pendant le siège ; on y trouve cepen-
(i) Florentinl episcopî Aconensis de Ptolemaïde rccnperttâ liber.
320 lilBLIOTUàQUË
dant quelques descriptions de combats. Celui que le roi Richard livra à uu vaisseau sarrasin avant d'arriver à Ptolëmaïs est râcoûtë avec assez de vivacité. Florentinus, qui ëtait présent au ëitge de cette ville , a décrit avec intérêt la fininine que les croisés eurent à souffrir.
L'auteur rapporte que les t;roisés faisaient des arcs avec lés côtes des ennemis tuésr, après les avoir dépouillées de leurs chairs , et que d'autres enlevaient le foie aux musulmans qui avaient péri. Du reste , le livre de Florentinus apprend fort peu chose. Il peut donner une idée de l'état de la poésie latine à cette époque, dont le principal mérite cousis* tait dans une richesse de rimes qui était plutôt un tour de force qu'une preuve de talent.
Avmales du monastère d'Anchin (1 )•
Aubert Le Mire avait publié en 1608 une grande partie des Annales de l'abbaye d'Anchin , près d'Arras , à l'aide d'un manuscrit qu'il a trouvé dans ce monastère même. Cette partie commençait à l'année 1 165 et finissait en 1 201 .. Le manuscrit des mêmes Annales , qui se trouve à la Biblio-^ thèque du Roi sous le n**. 5440 , est Beaucoup plus complet; c'est ce texte que dom Brial a inséré dans le X\in^. tome du Recueil des historiens de la Gaule et de France. Il en a sup-
Erimé les interpolations qui se trouvaient dans l'édition de e Mire , et qui n'étaient ni dans le manuscrit du roi , ni dans celui d'Anchin. Il a également supprimé une continuation de ces Annales qui est dans le manuscrit du roi et qui va
I'usqu'en 1270, parce qu'elle est si peu exacte, dit dom (rial , que presque toutes les dates en sont fautives. Nous allons nous servir de l'édition de dom Brial pour offrir à nos lecteurs un court extrait des Annales d'Anchin ; elles commencent en 1 1 49 et finissent en 1 201 .
On y lit , sous la date de 1 1 82 , que Baudouin , roi de Jérusalem , étant travaillé de la maladie royale^ morbo regio laborans, et dégoûté du trône, les Templiers et les chevaliers d'outre - mer envoyèrent des messagers aux rois de France et d'Angleterre pour les prier de secourir la Terre- Sainte , et de vouloir bien prendre le gouvernement du royaume de Jérusalem. Après avoir répété les bruits popu-
(i) Annalet Ac«}uîclncteinsU monasterîi.
DES Croisades/ S2i
hiires qui avaient couk*ii sur rinfidélité du cotnte de Tripoli , le moiue d'Ancliin présente un récit rapide des conquêtes de Saladin , et dit que le' comte de Tripoli , auteur de tous les maux des chrétiens , mourut sans recevoir le viatique* YJîblW teur parle de la sortie imprudente que firent les croisés au siège de Ptolémaïs, malgré les ordres de leuris chefs; il donne pour instigateur de cette attaque tumultueuse un prêtr« nommé Elbert, doyen de Douai, qui périt avec six mUle agresseurs. (Yoyez ace sujet nos extraits de Gauthier Tint** sauf, et de l'ouvrage de Gui, à l'article d'Alb^-ic. )
Les Annales racontent que pendant que Pliilippe-Augusie attendait à Gênes un vent favorable pour passer la mer, la foudre tomba cinq fois dansle même jour, ce qui effraya beau-^ coup le roi de France, k Un grand malheur, ajoute l'annaUste, » arriva cette année (1190) aux chrétiens : le très-pieux » empereur Frédéric , se baignant dans le fleuve Farfar, » près d'Antioche, pour se rafraîchii",- ne put soutenir la » violence du courant ; il plongea trois fois au fond de l'ea^ ^ » et en fut retiré avec beaucoup de peine par des cheva- » liers. Il vécut trois jours sansparler> et mourut après avoir » reçu le viatique et rextrême-onction. » Ce récit, comme on voit, diffère beaucoup des autres relations contemporaines ; nous renvoyons ici le lecteur à la relation anonyme et à celle d'Ambert. Voici comment Fauteur des Animales s'exprime au sujet de Philippe, comte de Flandre, et des misères des chrétiens au siège ^'Acrê : « Les chevaliers , qui » avaient épuisé toutes leurs^ressources^ trouvèrent dans la » libéralité du comte de Flandre , des secours et des cpnso- » lations. Quand j'aurais mille langues, je ne pourrais ra- » conter fidèlement tout ce que l'armée de Dieu eut à souf-^ » frir de la faim , du froid et des chaleurs. Philippe mourut » aux calendes de juin , trois mois après son passage; il fut » enseveli dans la basilique de Saint-Nicolas , hors des murs » de Ptplémaïs; là furent aussi déposés les restes dé plus » de cinquante pèlerins , évêques , ducs ou comtes. La mort » de Philippe causa aux chrétiens une douleur inexprinaa- » ble ; mais elle fut pour les Sarrasins et pour les Turcs un » sujet de joie. »
L'annaliste parle fort brièvement de la reddition de la ville d'Acre , du départ du roi de France et des exploits d« Richard. En racontant la bataille d''Arsur,^ il dit que pa§ un seul croisé ne succomba , si l'on excepte Jacques cVAvcsneSr qu'il compare à l'un des Macchabées.
Comme la plupart des historiens du temps, l'anonyme semble accuser le roi Richard de l'assassinat du marquis de Mont-
522 DtALIOTHÈQUlS
ferrât ; cependiDt ,.q^iielques pages plus loin , îl n'ose assurer que ce crime ait été jas^temènt. imputé au roi d'Angleterre; inais il n'hésite pas à taxer ce prince d'avarice et de cupidité pour avoir £ait démolir les ifemparts de la ville d'Ascalou , moyennant une grande sonime d'argent qu'il reçut de Sala** din , a Saladino magno pretio auri accepto, « Au mois de jan^ . » vier de l'année 1 195> poursuit notre annaliste, des pèlerins 9 revinrent d'outre-mer; ils ne nous rapportèrent rien de » consolant t)u qui soit digne d'être écrit.... ».
Après avoir dit un mot de la captivité du i;pi Richard en Allemagne V l'auteur copie -une lettre adressée par Geoffroy, maître de l'Hôpital, au frère Guillaume de Villeruns , prévôt de l'ordre en Europe. Cette lettre mérite^, comme pièce .historique , une^ place dans notre extrait ; la voici : « Pensant » que vous désirez avoir des nouvelles certaines de ce iqui » se passe dai^s la terre de Jérusalem , nous vous dirons que » peu après le mois de septembre il est ,mort un païen , ce-* » lèbre par sa naissance et par ses exploits; nommé Mestoc, » Le vieux de la montagne est ii^ort aussi, de même que le M sultan d'Icône. Le trépas de ce derjpier a jeté la discorde » parmi ses enfans. Le mercredi de la première semaine de » mars, Saladin, notre persécuteur, est mort également. » Cet événement a rempli de trouble et de crainte toute sa » nation, eta fait naître des dissentions parmi ses fils. Chacun » d'eux refuse de se soumettre au frère -de Saladin, et veut » s'einparerde ses domaines. L'un commande à Alep , l'autre » à Damas, un autre au Caire. Nous ne savons véritablement » pourquoi , depuis la perte de la Terre-Sainte, l'héritage du » Ch.nst n'a pu être recouvré; car le pays que les chrétiens » occupent pendant la trèvé est presqu' entièrement dé- » pourvu d'habitans. Fin d'avril 1193. » . L'annaliste ne fait qu'indiq^if r la quatrième croisade. Soiis la date de 1197, il rait im élcge de l'empereur Henri qui ne s'accorde^ guères avec>ce que.les écrivains contemporains disent de ce prince. Il parle de sa magnanimité, de sa justice, de sa prudence , de son savoir {liUeràturam) , de sa beauté, qui surpassait celle d'Absalon. « Le monde pleure » sa mort , ajoute-t-il ; la Syrie , la Silicie , la Calabre , la » PouiUc) l'Afrique, l'Italie. l'Allemagne, la 5axe, la Ba- » vière, la Souabe, la Frise, l'Autriche, la Lorraine regret- » tent ce prince, dont le trépas a partout jeté le trouble. » Après cet éloge vient le récit de la mort du comte de Champagne , roi de Jérusalem ; puis t)n lit ces mots sur la quatrième croisade : « Il y a souvent des combats entre les » Turcs et Jes guerriers chrétiens que l'empereur- Henri a
DES ckoisad{:ii« S23
f> envoyas , avant ,§a mort , au-delà des iners ; tnaU nous » tl'avQns encore ôen appris de certain sur les victoires dies » nôtres. » ;- . , . .
L'annaliste parle du citré Foulques comme tous les écri<^ Vains du temps , qui lui attribuent des n^iracles» Il rapporte, aussi la mort du roi Richard Gœur-de-Lion.
L'auteur, à ce^qu'il paraît, n'a pas survécu de beaucoup aux derniers évdnemens qu'il vient de raconter , car ses Annales finissent, comm<^ nous l'avons déjà dit, à l'ap^. née 1201.
Miroir naturel ^ moral j hi$toriat ^ etc. j etc. ; par.
Vincent de Beaui^ais (i ).
Vincent de Béarnais écrivait au treizièpie siècle; c'est à liii que saint Louis confia la surveillance du dépôt de livres , qu'on peut regarder comme la première bibliothèque publique, établie en France. Dans le Miroirnaturel, moral^ historial, etc., l'histoire, la morale, la théologie, la jihysique, tout est mêlé, tout est coilfondu sous les formes les plus bizarres. On rencontre des dissertations ablstraites à côté du récit d'événemens politiques; la vie' de quelques saints personnages se trouve en fâcie de celle des rois , et de l'examen d'un ouvrage ascétique Fauteur passe quelquefois' à la description de combats. Au milieu de ce mélange informe , il n'est pas facile de suivre l'historien , qui se cache tour-à-tpur sous la fftrme d'un théologien, d'un physicien ou d'un moraliste. Ce iqui concerne les Tartares, les efforts que firent Louis IX et la cour de Rome po^r convertir ces peuples, sont présentés av,ec moins de désordre. Quant aux croisades qui ont précédé celle de saint Louis , en 1 248 , l'auteur n'a fait que copier lés historiens contemporains , et il ajoute fort peu de chose à ce que nous savons. Sa relation de l'expédition de Damiette, de 1-217, est évidemment empruntée d'Olivier Scholastique , qu'il a copié ou abrégé. Nou$ n'avons rien vu dans ce qi^il dit de la première croisade de Louis IX qui n'ait été raconté par Joînville, Guillaume de Nangis et Geoffroy de Beaulieu. Cependant Vincent de Beauvais est souvent cité par les auteurs qui sont venus après lui ; c'est sans doute parce qu'il jouissait de la répuêatipn d'un homme fort instruit; Son i^/roir suppose en effet jd'im-
(i) Vicentii Bellovacensis spéculum naturale, morale^ historiale, «te»
524 1)IBL10TllfeQL*C
menses connaissanjccs. François Hpin , qui a traduit Ber-* nàrd le trésorier, a pris dans TouTrage de noire auteur la plupart des passages qu'il a ajoutes à sa traduction. Nous avons vu que Gornerius Herinann a fait aussi beaucoup d'emp^nts à Vincent de B«auvais.
Il nous reste donc peu de tbose à citer de cet historien. Ea parlant des signes qui précédèrent le départ des premiers croisés, Vincent de Beauvais dit qu'un grand nombre depersonnes virent en France une quantité d'étoiles qui cou^ raient ensemble si près les unes des autres, que sans la clarté qu'elles jetaient on les aurait prises pour du grésil. Quelques-uns, ajoute Vincent, ont pensé qu'elles étaient tombées du ciel. D'autres ont prétendu qu'elles annonçaient le grand mouvement qui «e ^t bientôt dans toute la chrétienté.
Au sujet de la multitude innombrable qui se pressa sous les; drapeaux de la croix à la voix de Pierre l'hermite, Fauteur répète ce que nous savons vu dans la chronique de l'archevêque de Dol et dans celle du moine Robert.
En racontant la mort d'Anselme de Rib^umopt, tué au siëge d'Arcasy Viuceîit de Beauvais rapporte ce que nous avons vu dans une chronique allemande touchant la dévotion de ce gentilhomme au martyr saint Quentin ; il parle aussi du banquet qu'^Ansekne donnait tous les ans ^ le jour de. la fête de ce saint. .
A l'occasion du feu du ciel qui allumait tous les ans , la veille de Pâques, les lampes de l'église du Saint-Sépulcre, notre historien rapporte que le moine^ernard alla à Jéru- . salem en 970 , qu il fut témoin de ce miracle , et logea au couvent qu'on prétendait avoir été bâti par Charlemagne. Bernard coinposa un ouvrage dans lequel il disait que si , par hasard ,un voyageur chrétien venait à perdre en Egypte sa mule chargée de provisions , ou si l'animal tombait de fatigues , l'étranger , laissant son bagage , pouvait aller en toute sûreté chercher du secours dans la ville prochaine.
Vincent de Beauvais , qui ne laisse échapper aucune anecdote merveilleuse , n'a point oublié le couteau que portait Bohémond , et dont lé manche l'avertissait des mets empoisonnés. Il parle aussi du voyage de ce prince à Saint-Léo-^ imrd , en Limousin, et des chaînes d'argent qu'il déposa dans la ch^elle de ce saijat, comme signe votif de sa captivité.
Le peu de détails que donne l'historien sur la seconde croisade est mêlé au récit des phénomènes qui présageaient à l'Europe les désastres des Jeux rois pèlerins.
Ainsi Vincent de Beauvais regarde comme l'annonce des
DES GRorsiDEr» 525
mdux que les croisds souffraient en Asie, les ravages qut accompagnèrent la chute du tonnerre , dans la ville de liaoi»^ au n^ois de juillet 1148. Pendant que les moines de Saint- "Vincent c(^ébraient l'office divin, deux d'entre eux tombèrent morts , frappes du feu ciel ; quelques autres , renversés de frayeur, eurent beaucoup de peine à revenii» à eux. Le drap de l'autel et la nappe de la sainte table fwent percés par la fdudre. Une partie de la grande croix .et de rhuile du cloître furent brûlées. Tout le couvent et autres lieux voisins furent remplis de Todeur du soufre; àos hoti^mes et des animaux en furent étouffés.
L'auteur copte Guillaume de Nangis , lorsou'tl dit que- Louis VU, à son retour de la Terre*Sainte^^ tomDa au milieu lie vaisseaux, grecs, et qu'il fut délivré par le commandant^ (le la flotte de^icile; il rapporte aussi^ eomme le moiiie de St.- Denis, que le pape Eugène fit assembler une foule de cénobites de France, et ordonna que Ifabbé de Clair vaux fût envoyé à Jérusalem , afin de rappeler à la foi l^s habitans de Syrie. « On fit de; nouveau ,. dit-il , une grande prédication pour la délivrance de Jérusalem , mais les manœuvres des moines, de Gîteaux firent périr la croisade. » . ' <
Nous ne répéterons point ce que dit notre historien sur^ l'entrevue de Gisors et sur L'assemblée générale tenue à Paris par Pbilippe-Auguste* L'auteur a copié de Rigord le testament du roi de France. Nous avons rapporté cqtte piècedans notre extrait de Guillaume le Breton.
Yincent de Beauvais raconte que Philippe , après sor« uetour de la Terre-Sainte, reçut des lettres qui lui annon-çaient que des assassins étaient envoyés à l'instigation dvk roi Richard pour le tuer; le roi, fort ému à cette nou*velle , envoya un message au vieux de la Montagne , pour savoir de lui la vérité; il s'entoura de gardés qui portaient des massues d'airain , et veillaient nuit et jour autour de son trône.
Dans le court récit qu'il fait de la croisade d'enfans , l'au* teur parle d'un bruit qui avait couru à ce sujet. On disait que le vieux de la Montagne avait fait prisonniers deui clercs ^ et qu'illeur avait déclaré qu'ils n'obtiendraient leur^ délivrance , que quand ils lui auraient promis , par serinçht , de lui amener des enfans du royaume dfe France. « O'est- M pour cela ,. ajoute l'auteur, qu'on avait employé dé fausses »* visions et des promesses trompeuses , pour exciter Veor-, » fance à prendre la croix. »
L'ouvrage de Vincent de Beauvais ne renferme plus aucun fait relatif aux croisades que nous, n'ayons raconté dSléÉifi.
526 SIBLfOTMtQÙE
Histoh'e de la guerre des chrétiens, contre les harhmxs,
par AccQlti{i).^ /
Benoit Ar^tm Âccolti , que nous ayons cité quelquefois di^s rhistoire de la première croisade, naquit à Arrezzo, en 1415. Il fut secrétaire de la république de Florence , et employé dans les^ affaires. Accolti nous dit dans sa préfacé que ce qui Fa engagé à çoînposer son ouvrage, c'est le peu de soin et d'ornemens que les premiers historiens des guerres, saintes ont mis dans leurs -récits. Il regarde ce sujet comme éminen^ment digne d'occuper un homme de génie , cft il regrette qu'on ne l'ait pas traité à la manière dont Tile-Live ,. Quinte-'Curce ', Tacite j etc., ont traité les événemens de l'antiquité profane. Benoit Accolti a essayé d'ill&iter ces grands écrivaips , et^ ses imitations né sont pas toujours heureuses. On voit bien en lui un hottune^d'esprit, un écrivain élégant et Correct , nourri de la lecture des historiens qu'il s'est proposé pour modèles ; tnais sous sa plume les personnages des croisades ont perdu la simplicité de leur siècle; ils parlent comme des Grecs et des Romains, ce qui est un contre-sens historique, Accolti met dans leur bouche des discours où les formes oratoires remplacent ordinairement la véritable éloquence ; ils sont aussi trop longs etJtrop multipliés. Qu^nt aux événemens,- Benoit paraît assez instruit. Quoiqu'il ne cite aucune autorité, on voit qu'il avait lu Albert d'Aix , Raymond-d' Agiles et Guillaume de Tvr. Les quatre livres de son histoire ne renferment que la croisade de Godefroi; dans le premier , il raconte ce qui 9e passa au concile de Clermont, et met dans la bouche du pape Urbain un long discours qui ne ressemble pas beaucoup à celui qu'ont rapporté les chroniques contemporaines. Il fait ensuite le récit de ce qui arriva aux premières l)andes de croisés. Le second livre traite du siège et de la prise de Nicée , et de la bataille de Dorylée ; le troisième , duiiège et d» la prise d'Antioehe ; et le quatrième , de la conquête dé Jé0U8aleEa^ Les dernières pages de ce livre conduisent rapi^ dément le lecteur jusqu'aux conquêtes de Saladin, qui se ràrklit maître delà ville sainte.
t Les détails que donne Accolti sur les événemens de l'expédition de Godefroi ont été racontés dans nos différens ex-
. ^fi -P^ ^*^^** ***^** > ^*c. , etc. , auçtqre ArëiKn , AccoUi.
DES CRUISAOKS. 327
traits des chromqueurs de la^prcmière croisade \ ce que nous pourrions citer de 8on*réeit, ne serait qu'une répétition inutile. L'histoire d'Accolti a été traduite en grec et en français par Yves Ducliat, troyei^. [f^ojrez l'exposition de V Histoire des Crmisades, tom. I".)
Histoire de Hongrie en XXXIV livres^ par Nicolas
ïsthuanfus (^i).
Nicolas Isthuanfius , historien du dix-séptîème sièelé , était d'une naissance distinguée. Il fît ses études à Padoue et à Bologne, et se rendit très-habitedans le grec et 4ans le latin; il connut presque toutes les langues de l'Europe» Pendant soixante ans , il fut employé dans les affaires publiques , d'abord comme secrétaire des empereurs Maximilîen et Rodolphe , ensuite comme conseiller et lieutenant palatin. Isthuanfius fit ses premières armes sous l'illustre comté Nicolas Zryni , au siège de Szigetb, et, jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans , il parut dans toutes les expéditions importantes. Ce fut danis sa vieillesse, qu'à la prière de ses amis, Isthuanfius écrivit l'histoire ' des événemens dont it avait été le témoin et auxquels^ il avait eu une très-grande part. Cet historien se fait remarquer par soh impartialité, sa clarté, et par une grande modestie.
Istuanfius a raconté longuement une croisade des paysans hongrois, au Commencement du seizième siècle, laquelle croisade devint une véritable révolte. Cbmme cet événement est accompagné de circonstances très-curieuses , et que d'ailleurs il entre dans notre sujet, nous allons dontter un extrait étendu du récit de l'historien allemand.
Dans l'année 1514, le cardinal Bàkatsîus, revenant du concile de Latran , obtint du roi Uladislas II la convocation d'une grande assemblée , où il devait propoiser, d'après l'aus torisation qu'il en avait reçue du^pape, l'entreprf&e d'une croisade contre les Turcs. Il espérait que le roi et le sénat partageraient son avis. Après avoir lu son diplôme à l'aâsém^ blée, le cardinal dit que l'occasion était favorable "pfSut combattre les niusulmans , livrés ,aux discordes cîvitôfe ; il ajouta que si les fonds manquaient pour faire une leVîéc
(i) Nl^olaï Isthaanfii pannoni historiàrum , de rcBus ifiin^aHèif tibri XXXiV. "
529 BlfiLIÔTBÈQUE
d'hoipnies , bientôt on verrait accourir sous les drapeaux de la ccoix une multit;ude de volontaires , des jeunes gens novices dans, le métier des armés , et des guerriers vieillis dans les camps. Le roi ne répondit à cette proposition que par un profond silence, et tint long-tenips les yeux baisses. La plupart des sénateurs , dont Toisiveté et l'avarice avaient amolli le? courage , approuvèrent Tavis du cardinal et don^ nèrei^t de grands éloges à s6x\ zèle et à ses travaux. Quelques-uns craignaient que ces préparatifs d^ guerre n^enle-r vassent au royaume le peu de forces qui lui restaient ; ils redoutaient que cette croisade , dirigée d'abord contre Feni^emi, ne tournât contre eux-mêmçs et contre Tétat. Etieiine Telegdin., préfet du trésor, e\ qui avait rempli eu Pologne les fonctions .d'ambassadeur, demanda à parler ; il<fit obser-r Irer que si Ton venait à^ publier l'induit du pape, que la majeure partiç de l'assemnlée semblait adopter, on verrait, sans doute accourir une multitude de citoyens; mais quels, citoyens? des mendians, des vagabonds, des gens chargés ie dettes , flétrie > déshonorés , dçs homihes qui li'ont plus pour espoir que les fai^faits et les brigandages. « Les paysans » et les laboureurs . disait Tekgdin , déserteront les champs >/ et viendront en foule autour de vous ; ils seront animés
V par Tespé^ance de venger des iiijures particulières ou de » se soustraire à des supplices mérites, Si la noblesse „ » voyant que les travaux de l'agriculture sont négligés et » abandonnés . veut retenir ou ramener ceux qui fécon-^.
V daient ses terres; si elle a recours à la force et à la vio- » lence , pensez-vous que cette multitude armée restera 9 paisible et docile, qu'elle né se portera pas sur ses maîtres ? » pensez-vous qu'çnaportés par l'audace et par la fureur, ces )^ nommes obéiront à vos ordres ou aux co'mmandemens » de vos généraux? pensez-vous qu'il ne viendra pas des 3? hommes de la Pologne , de la Moravie et des autres pays » voisins pour faire cause commune avec eux , et que tous 9. çnsçmbte , tournant contre nous-mêmes des armes qui nf avaient été destinées à la ruine de nos ennemis , ils ne les 3? rougiront pas de notre proprç sang , de celui dç nos A.fenlmes, ae nos frères, de nos cnfans et de nos ser- » viteurs? Puissé-je être un faux prophète ! que Dieu dé- I» tourne dç dessus nos têtes ces funestes présages dont la 9 pensée pie fait frémir!.,. >»
Telegdin fut d'avis de laisser ignorer au peuple l'induit du souverain pontife , ou d'annoncer, en le publiant , que Rome promjettait le pardon dos péchés et le salut éternel , ]([ion aux chrétien)^ qui marcheraient contre lesTuvcç, ixiais.à^
ceux qui douneraient del'or et de l'argent pour la levëe d'une armée. Le discours de Telegdin, quoique dicté par la sagesse et la prudence, ne persuada ni le rot ni le sénat : l'avis du cardinal prévalut. Dès le lendemain , cetui-ci , s'étapt rendu à l'église de Saint-Sigismond avec une grande escorte , après avoir^ célébré la messe , publia l'induit- du souverain pontife. Il le fit publier Vussi non-seulement dans les églises de Bude et de Pest , mais dans tous les chapitres , et'par tous les évêques de la Pannonie. En très-peu de temps , il arriva une foule d'bommes de toute espèce; la campagne et les environs de Pest en fournirent, une grande multitude , de même que les villes de Yaradin , d'Albe et de Cd:ocza.
Déjà le cardinal était fort en peine de leur chercher un chef; il craignait que, sans maître et sans guide, ils ne se dispersassent ou ne se -proposassent quelqu'entreprise cri^ minelle ; car ils s'étaient déjà, choisis des centurions , de^ porte-étendards et d'autres officiers inférieurs. Le hasard ou la fatalité lui offrit Georges* Zechely, d'origine sicilienne et né en Transylvanie. Georges venait de se distinguer à Bellegrade dans un combat singulier où il avait vaincu et tué un turc. Il était venu à i^ude demander à Uladislas la récompense de son action,' et l'avait obtenue par les soins du cardinal. Le roi lui avtait accordé double paie et lui avait donné un collier d'or, des. habita de pourpre tissus d'or, des éperons et une épéé, insignes de la dignité de chevalier, et de plus un village entre Belgrade et Temes- "wsiY, où l'on comptait quarante habitans. Georges avait encore obtenu des armoiri^ qui rappelaient , sur son bouclier , ses exploits à Belgrade. On lui proposa le commandement de la nouvelle armée , qui devait soutenir les affaires de la chrétienté et surtout celles de la Pannonie. Georges l'accepta sans peine. Le cardinal, après'aVoir solenneUemént oilicié dans Végjise de Savnt-Sigismond , donna à Zechely un étendard blanc , avec une grande croix de pourpre qu'il avait apportée de Rome, et une a^utre petite croix de pourpre qu'il fit coudre sur le manteau d'e Georges, prosterné au pied de l'autel ; puis , adressant à Dieu des prières pour le succès de l'expédition, il renvoya le général au camp , en lui promettant qu'il lui enverrait dans peu le| ordres du roi. Georges assembla la nouvelle milice ; il exhorta ses soldats à mettre aussi sur leur poitrine une croix de pourpre , afin que cAte croix fût leur signe distinct if. Il leur dit que bientôt il ferait en sorte qu'ils n'eussent pas à se repentir d'a-^ voir pris les armes contre les Turcs pour la défense de la foi*
Lorsiqii'on çut dans> tout le pays que le jcardinal avaiX
choisi pouï chef de Tarméè un guerrier qui s'était illustre* naguère dans- un combat singulier, il arriva de toutes part» de nouveaux s^ldatf , et dans l'espace d'un mois , dit-on , on compta plus de v^uarante mille croisés; outre cette^ armëe, il s'«n foniia une 'autre presque aussi nombreuse. Le peuple appelait cette nvultitude V armée deHa croisade, A ces croises se joignirent plusieurs prêtres ei chapelain» qui cëlëbraient hi messe tous les jours dans le camp. Georges^ yïsit à bout de former une armée régulière , qu'il exerçait aux travaux militaires, en attendant les ordres du roi et du cardinal ; il appela auprès de lui son frère Grégoire et le fit sc^n lieutenant. ' .
Cependant les paysans quittaient chaque jour leur charrue, leurs vieïUards, leurs femmes et leurs petits enfsfns, pour se rendre sous les drapeaux des croisés ; la noblesse f qu'irritait une pareille conduite , commença à sévir contre ceux qu'elle surprenait loin de letirs foyers. Car la noblesse ne pouvait par elle-même cultiver les champs et les vignes , ni taire la moissoii , et la suspension des travaux de l'agriculture lui faisait éprouver des pertes immenses. Les croisé» adressèrent à Georges des plaintes fréquentes sur la noblesse ; ;ils demandèrent qu'on ne leur lit pas un crime de venir au camp. A la fin , Laurentius, prêtre de la ville de Cegledium , qui était dans la familiarité de Georges , et à qui les soldats se plaignaient surtout des outrages qu'ils recevaient, les exhorta -à se venger et à réprimer l'insolence des seigneurs. Il leur disait qu'ils avaient pris les armes contre les ennemis par édit du foi et du cardinal, mais que l'arrogance et la cruauté des nobles les empêchaient de remplir leur mission; que le despotisme des seigneurs n'était plus supportable, puisque, non contens de la domination tyrannique qu'ils exerçaient ^ur les corps , ils voulaient même s'opposer à ce que les paysans profitaient des indulgences de l'Eglise. Laurentius persuadait à la nouvelle armée qu'elle pouvait , sans s'éloigner du but de son entreprise, déclarer la guerre à la noblesse et aux hommes pervers qui la soutenaient. Georges paraissait ne pas faire attention à ces discours ; mais lorsque Grégoire son frère , d'un esprit plu» pacifique e^ plus prudent , entendait lès exhortations de Laurenthl^s, il lui en faisait de vifs reproches, et employait tous les moyenè pom* adoucir et calmer son caractère y- avide de changemens : il lui parlait de l'ignominie qut. s'attachait à des conspirateurs. « Le roi et les nobles , ajoutait-il , se w lèveront pour venger leurs droits et maintenir leur p'uis- » sance-, la multitude que vous endoctrinez tombera sous
» leuifs coups ou se sauvera dans une fuite ^précipitée. » Mais Zechely , à qui les paysans adressaient chaque jour de nouvelles plaintes, pourrissait dans son âme des projets perfides. Soit ^u'il fût mécontent du roi, soit qu'il eût reçu une secrète injure, il résolut de tourner ses armeis contre la làoblesse , et permit aux paysans d'exercer contre elle toutes leurs fureurs. Aussitôt les nouveaux croisés se portèrent sûr les châteaux des environs de Bude et dePest, qu'ils ravagèrent' et brûlèrent. Le roi et le cardinal , instruits que les croiséss'étaiept révoltés avec leur chef, défendirent par un édit que personne n'arborât plus le signé de la croix. Si dans peu de jours ils ne cessaient leurs brigandages, le prince lés déclarait «nnemis de l'état.
Georges , à la nouvelle de cet édit , s'éloigna des environs de Bude , et pa^^tageant son armée en deux grands corps , afin qu'elle pût se procurer plus commodénient des vivres , U se porta vers Segffdin avec un de ces corps. Il ordonna au prêtre Laurentius, qui commandait l'autre^ portion de l'arteée , de se rendre dans la BadUe, et fit partir pour Agria un autre chef nommé Barnabe; celui-ci avait ordre d'em- «lener les troupes qui s'étaient rassemblées dans les environs. Georges retint auprès de lui son frère Grégoire qui désapprouvait sa criminelle entreprise. Les rebelles signalaient leur passage par les rapines et l'incendie; ks maisons*de campagne, les fermes, les châteaux furent livrés aux flammes. Zechely avait laissé dans son camp trois légions sous le commandement' d'Ambroise Sabaresius , bourgeois de Pest, avec ordre de le fortifier et de répandre de tous côtés la terreur et l'çffroi par le pillage et par les armes.
Lorsqu'il fut arrivé à Gzegled avec une partie de son armée , le chef des insurgés adressa à toutes les villes , bourgs et villages des lettres dans lesquelles il leur enjoignait , sotis les peines les j[)lus terribles , de mai^cher contre ces nobles superbes qui, disait-il, voidaient persécuter des hommes rassemblés au nom de Jésus-Christ.
Après avoir effrayé de ses- menaces les différentes contrées du royaume , Georges se remit en marche pour aller camper devant Segedin. Un noble, nommé Nicolas Tornalius, qui ne savait rien de sa marche et quiTenait de Varadin , rencontra Parmée des rebelles ; n'ayant pas eu le temps de songer à la fuite , il fut pris par eux , accablé de cbups et d'outrages et conduit à Georges , qui le fît tuer sur-le-champ. Les rebelles, en avançant et semant partout la terreur, attaquèrent de petits châteaux et des maisons fortifiés de fossés et de ret^rafichemens , et habités par des nobles. Ils y trouvèrent
des provisions de toute espèce , des meubles , i^es babils , de l'argent, beaucoup de poudre à canon ^ de» fauconneaux» que Georges fit enlever pour s'en servir dans lia': gtierre. Il arriva enfin devant Segedin, ville très -peuplée: quoique cette place. n'eût ni mu^s, ni remparts, il U trouva cependant entourée d'un fossé et de palissades. Les habitans de cette cité étaient sous les armes et prêts à se défbndre contre les brigands ; le cbef de la révolte n'osa point les attaquer. Outre les bourgeois , qui étaient en grand nombre , il y avait à Segedin trois mSle pêcheurs , tous résolus , disait-on > à se bien défendre.
Au milieu d'une révolution inattendue, le roi et le cardinal, consternés et ne sachant quel par^i prendre, convoquaient souvent le sénat. On y proposa plusieurs avis. A la fin , on s'arrêta à celui qu'ouvrit Jean Bornemissa , vieillard en« qui Uladislas avait une grande confiance. Cet avis fut que Jean , coipte de Scepz , attaquei:ait les rebelles ^u côté de la Transylvanie , et qu'on ferait marcher sdus ses ordres les Sicules, les Saxons, les Hongrois, les Thraces et les soldats mercenaires de Temeswar j de Bellegrade ,- de Severin , d'Orsov» et autres lieux. Jean Bornemissa devait avec toute la noblesse de Bude et des ^environs attaquer les insurgés, qui étaientaurdeià du Danube. Uladislas adressa des lettres aux Comtés et aux villes libres pour les informer de ces résolutions , et les appeler à. la défense du pays ravagé par les brigancfs.
Bornemissa traversa aussitôt le Danube, sans attendre même les secours qui étaient en marche ; il était accompagné de deux jeunes chambellans français , Batian et Ladislas* raorac. Paul Tomorœus, qui avait été nommé lieutenant de- Bornemissa , Le joignit bientôt avec un corps de cavalerie. On marcha ocmtre le corps que commandait Ambroise Seberesius, lieutenant de Georges. Les paysans, à la nouvelle de* Tarrivée des ennemis, se portent en' désordre et comme des furieux sur Tomorœuar, qui les dispersa sans beaucoup de
£eine. Plusieurs furent tués ; les autres se réfugièrent dans, r camp* On amena à Bornemissa des prisonniers, parmi lesquels était un prêtre. Après leur avoir arraché des secretu qu^il lui. importait de connaître , Bornemissa les fit tous: mettre à mort. Il s'avança ensuite vers Ambroise , et le voyant venir, enseignes déployées, avec ses troupes en ordre de batailles, il voulut essayer s'il ne pourrait pas ramener * à la raison les esprits rebelles et finir la guerre sans carnage et «ans effusion de sang. Il envoya donc des héraults^ qui étaient connus d' Ambroise, et qui promirent au nom dut roi lepardoa^trimpunite aux insurges, si, inettant.bas les*
DÈS c:ro»ides« 335
armes , ils retournaient à leur première condition ; il mei^açait au contraire de traiter en ennemis eeux qui persëvëre^ raient datas leur rébeHio^. Ambroise, qui; en prenant ta croix , n'avait été inspiré que par les sentimens a une piét^ sincère , exhorta sa -troupe à suivre les conseils de B<>rnemissa , à ne point tenter les hasards d'une bataille. Plusieurs paysans , persuadés par les paroles d'Ainbroise autant que par la crainte d'un combat, se soumirent ^ allèreM se pla'^ cer à la droite de Bornemissa : c'était là le ^gne convenu de leur soumission. Le reéte de la troupe, accusant Am<« broise de trahison, et l'accablant de reproches et d'outrages , se porta sur la gauche et demanda le combat. Bornemissa, pour lefiT inspirer de la terreur, ordonne une décharge d'artillerie , fait battre les tambours , sonner les trompettes , et envoie contre eux la cavalerie légère, commandée par Tomorœus. 11 les attaque lui-même ensuite avec la grosse, cavalerie et le reste de son armée. Les paysans reculèrent en présence de tant de forces réunies, et se hâtèrent de prendre la fuite. On ôt un si grand carnage de cette multitude et surtout des gens de pied, que les champs étaient çâ et là jonches de cadavres. Bornemissa , ne voulant pas qu'on poursuivit .les fuyards au-delà de làforêt^Isâszega, fit sonner la retraite. Peu de jours 3près cette-victoire , il ran^ena à Bude son armée triomphante ; il renvoya les prisonniers après leur avèir fait couper le nez et les oreilles, afin que cette sévérité pût inspirer auX/ autres une craipte salutaire. Par ordre du roi et du sénat , il livra aux: magistrats quelques-uns des rebelles qui s'étaient signalés par des crimes, et ceux-ci furent punis du dernier supplice. Ce succès fut comme un présage heurçux dé la fin de la révolte. La noblesse attaqii lite
à ceux de l'évêque de Varadin et d'îrutres seigneurs hongr< remgprtèrent sur les rebelles une grande victoire» Les vaincus , dispersés, se retirèrent, les uns ^u camp de Georges, les autres en Pologne, où ils se cachèrent dans des lieux déserts. --.
Pendant. ce temps, Georges, que les revers des siens n'avaient point abattu ^ ayant , comme nous l'avons dit , évité d'attaquer la ville de Segedin , avait tourné ses armes contre Chanadin , cité vaste , mais peu fortifiée , qu'il désola par le pillage ; ce furent surtout les biens et les maisons des prêtres . que Tennemi livra à la dévastation. L'évêque de celte ville, Nicolas Chakius , issu d'une ancienne famille noble* s'était
35i RIBXiOtHÈQUÉ
retU'é 49P3 la citadelle ; iuai$ connue i) manqudit de provi-«. siops et d^e toutes lies ressources nécessaires pour soutenir i|A siège, leprëLat résolut' de fuir plutôt qne de se rendre. Tandis qu'à la faveur des tenèbre$ delà nuit, iivenaitde mon-t ter avec quelques personnes sur une barque dans l'endroit g.ù le Marysius baigne la citadelle et la ville / et d'où il pouvait gagner les montag];ies voisipes^ un malheureux hasard le fit tomber dans les mains des brigands , qui se s^sireùt de lui , le maltraitèrent et lé^ conduisirent à Georges. Celùi-ci, après l'avoir f^it battre et avoir arrache d'une maiû sacrilège les pierreries de l'étole qui le couvrait , le fit cruellement mou* rir en lui faisant. enfoncer dans le corps un bâton aigu^ Il exerça la même- barbarie sur d'autres personnes de la pluai haute naissance. Le tyxan n'épargnait aucun noble, et p6 montra ni douceur, ni pitié , quoique son frèr^ Grégoire lui rjeprôcbat souvent sa cruauté. C'était malgré lui que Gré^ goire restait au calnp. Il exhorta plus d'une fois et toujours en vain son frère à fevenir à la modération et à de meilleurs conseils, Geprges fît sentir toute sa colère et sa vengeance k Etienne Telegdin, qui, dans le sénat, comme nous l'avons vu plus, haut, s'était opposé au dessein. du cardinal. Des
Ï paysans avaient arrêté Telegditi lorsqu'il retournait che» ui. iQeorges le fit périr au milieu d'un supplice barbare. H le fit pendre à une potence t l'attacha avec une corde par les parties naturelles, et dans cet état, il le ut tuer, en sa présence , à coups de traits et de dards.
Georges , après ces ^ actes de barbarie ,^ délibéra long* temps^ s'il irait avec so^' armée dans la Transylvanie , sa pa-* trie, ou s'il continuerait de répandre la terreur -dans les campagnes qui sont entre Jie.Chrysius et le Marysius. Â la fin , il «^arrêta à l'avis du prêtre LaUrentius , qui , revenait de la Baehie avec un grand nombre de troupes , et suivi d'Antoine Longus, qui marchait à la tête de l'arrière-garde de l'infanterie ; Laurentius lui avait conseillé de tenter Iç siège ^leTemëswar en l'absence d'Etienne Bathori. Si la fortune ne favorisait pas son entreprise, Georges pourrai? alors se retirer en sûret,é du côté des Turcs. Mais Etienne , instruit des complots iju'on méditait contre lui , retourna à Terneswar, et se prépara à se défendre.
De son côté , Georges leva son camp , emportant avec lui toutes les provisions qui avaient été le prix de ses conquêtes, et vint s'arrêter dans la plaine d' Ulicia , non loin de la citadelle et du âeuve Temess. Le lendemain il ^'avança vers la ville , qu'il attaqua avec ses machines de guerre. Le besoin de se défendre contre lea Turcs avait fait de la ville de
Temeswar une place forte et puissante ; ^t cette cité » à l'approche de Georges , avait été protégée par d^ nouveUJes fortifications. Celui-ci essaya d<e pren4]^ 1a vilLe e^ détournant le cours du fleuve. S'étant placé à peu de distance delà citadelle, dans un endroit où ne pouvaient atteindre les fauconneaux et lés couleuvrines des assiégés , le .chef des rebelles entreprit l'ftttaque avec ses machines, qi^'il avait en grand nombre dans son camp. Les milliers de paysans qui travaillaient ne laissaient pas que d'avàncei^ le §iège ; le. succès semblait près: de couronner leurs eiforts^ Iprsqueles soldats de Bathori, voyant le dangejr qui les nieoaçait,, sortirent à la foisi de la citadelle ,et de la ville , et tombèrent sur les assiégeans ; un grand no^ibre de c€;ux^ci reçurent la mort. Maigre cet échec , Georges n'en continua pas moins l'attaque de . la place , ébranlant les murs avec ses pkis grosses couleuvrines , encourageant Tardeur de ses compagnons par l'espoir du pillage. Etienne se décida à implorer le secours du comte de Supb , avec 'qui il avait eu des querelles à démêler^ il le pria d'oublier des divisions, particulières, et de venir. sauver la république de la fkreur des brigands. ' . . \
Jean Vaivode de Transylvanie répondit généreusement à cet appel , et partant aussitôt av^c une armée régulière et un grand appareil , il s'avança à marches forcées , ordon-. nant aux autres chef^ de se jrei^dre à la^pitis de fer : c'est un lieu sur les irontières de la province où Jean Hunniade» avait vaincu Mahomet. De là , l'armée entra dans les plaines qui s'étendent le. long des montagnes; Toute la noLlesse, les troupes même de François Verdan, évêque d'Albejulia , se i'éunirent à l'envi à l'armée de Jean^ Cette armée arriva au mois de juillet et au milieu des plus grandes chaleurs de l'été , non loin de Temeswar, au bruit des trompettes et des tambours , et se déploya dans la {daine d'Ulicia, Georges^ ui ce jour là s'était gorgé de vin et de nourriture , à la vue es ennemi§ , ne perdit point courage. Il donne sur-lechamp le signal du combat , range sa cavalerie et son infanr terie.en bataille, et remplit, autant que le lui permet son ivresse, toutes les fonctions d'un général. Toutefois il était secondé parle lieutenant son frère et par le prêtre Laurentius. , qui animaient les paysans par leurs discouts et l^urs exhortations. « Cette journée, leur disaient-ils , vous vau- » dra à vous et vos neveux une. gloire immense , si vous » cherchez votre salut dans votre courage, dans vos bras i> et dans la victoire. Mais si, au contraire, vous désertez '> vos drapeaux, si vous vous abandonne2 à une f^He lion-
356 ^IBJLIOTHÈQUË
» teufte, vous n^avéz à espérer que/l'exil^ la pfiuvreti^, lesi » fers j.riûfàmie et la mort. »
De son c6të, le Yatyôde harangua 'les siens en peu de mots; ils les exhorta à « se rappeler combien d'innoceits^ » et d'hommes illustres, le»> brigands avaient fait mourir* y par des suppdice» inouis. Le temps ëtait venu où ils allailsnt V tirer une vengeaùee éclatante de tous ces scélérats et sur- » tout de leur chef , qui Voulaient éteindre la noblesse et » monter sur le trône de Hongrie.' Personne ne devait donc vr liésiter -à combattre ceux qui , méconnaissant tout droit a et toute justice , s'étÀient déclarés. les /ennemis impies de» » diei^x et des hommes , puisqu'il était certain que , déchi- 91 rés par le remords, ils «e* tarderaient pas à prendre la 3»; fuite. »
Après ce discours , le Yaivode donna le commandement de l'aile droite à son lieutenant Jacques Bapfîus ; et celui de l'aile gauche à Lucas Quismarianus , préfet des vétérans; lui-fmême se plaça au mÙieu du champ de bataille , étendant son armée de mxmiere qu'elle pût attaquer les ennemis de front et des deux côtés. L'armée des rebelles fut disposée de même ; Georges était au milieu ; son frère et le prêtre Lau-rentiu» commandaient les deux ailes. Le combat s'engagea avec beaucoup de chaleur; les paysaiis ^e soutinrent si long-te^ips et avec tant d'acharnement , que la victoire restait douteuse. Â la fin, le Yaivode fit avancer sa garde prétorienne et les cavaliers sic ules ,^ invincibles parleurs chevaux et par leurs armes. Plusieurs paysans ton&èrent sous leurs coups , d'autres furent affaiblis par des blessures , et le reste commença à plier. Les troupes du Yaivode , les pressant avec opiniâtreté, les forcèrent enfiii à la fuite. Georges, qui se trouvait encore dans un état d'ivresse, se portait ça et là pour arrêter les fuyards; pendant qu'il faisait d'inutiles efforts , Pierre Petrotitius , commandant d'un escadron de cavalerie, Te ^renversa de cheval, et Georges fut fait prisonnier après avoir, reçu beaucoup de blessures. Son frère Grégoire tomba aussi vivant dans les mains des ennemis, ce qui fut pour le Yaivode un grand sujet de. joie, car il ne désirait rien tant' que de tenir en son pouvoir ces déiix chefs des rebelles ; aussi éleva-t-il dans la suite Petro- . vitius aux plus grands honneurs. L'armée des paysans .disparut-sous les coups des guerriers nobles, qui brûlaient de se venger. La campagne fut couverte de cadavres entassés les uns sur les autres. Plusieurs , essayant de passer le fleuve Temess , furent tués par ceux qui les poursuivaient ou pérlretit dans les oiides ; d'autres , et en très-grand noni^bre ,
«yant mis bas les armes , à genoux et les mains tendues , implorèrent, les larmes aux yeux, le pardon et la pitië de leurs ennemis; mais les uns furent massacrés par des sol- ^ts furieux ; les autres ,^ menés au camp comme des troupeaux, furent chargés de chaînes. Un très-petit nombre, 3UÎ connaissait les lieux et les chemins, ou qui avait pris 'abord la fuite , se sauva avec beaucoup de peine ; de ce nombre fut le prêtre Laurentius,.qui, monté sur un coursier rapide , alla se réfugier du côté du Danube.
On ne dit point si Bathori, pendant le combat, sortit de la ville pour attaquer l'ennemi. Outre le riche butin et les machines de guerre de toute espèce , on trouva dans le camp de Georges une multitude infinie de gens de tout âge et de l'un et l'autre sexe ; car plusieurs des rebelles y avaient amené leurs femmes et leurs enfans , de peur qu'ils ne fus-*sent exposés chez eux aux insultes et aux outrages^ de la noblesse. La plupart périrent par le fer ou par la faim^. Georges et son frère , et après eux les prisonniers les plus distingués , liés avec des chaînes et des cordes , furent amenés en présence du Vaivode. Georges, d'un air calme et d'un esprit ferme , lui parla , dit-on , en ces termes : <c In-^ » vincible Yaivode, je ne vous demande point que vous » m'épargniez; usez envers moi de tous vos droits. Je ne » vous demande qu'une chose , c'est que vous soyez favora- » ble à Getzon , qui , à la connaissance de tout le monde , a » été forcé par moi de combattre sous mes drapeaux. » Le Vaivode répondit qu'il agirait envers tous selon leurs mérites. II les fit conduire en prison; les deux frères furent gardés dans une prison plus propre, mais plus étroite ^que les autres. Le Yaivode avait à la suite de son armée plusieurs de ceux que le vulgaire appelle cigans, classe d'hommes très-vile et très-abjecte , d'une origine incertaine et accoutumée à exercer en Transylvanie et en Valachie l'infâme métier de bourreau. Le Yaivode leur confia le soin de torturer les prisonniers. Cependant il leur ordonna de se contenter de la peine capitale à l'égard de Getzon, parce qu'il avait appris que les réclamations de Georges en faveur de son frère étaient légitimes. « Ce, n'est qu'avec horreur, dit » Istuanfius , que l'historien peut raconter les supplices » inouïs qu'on fit subir aux malheureux captifs. Quoique » chacun d'eux eût mérité la mort, cependant des hommes » chrétiens et pieux auraient dû par clémence et par pitié » s'abstenir d'une boucherie aussi atroce. » On jeta dans des cachots obscurs quarante de ces prisonniers qui avaient été les ministres particuliers des fureurs de Georges ; on les
558 ftIBLIOTRÈQtJi:
laissait pendant quinze jours souffrir et se consumer Ae disette et de besoin ; si au bout de ce temps il en restait quelques-uns de viyans, on devait leur offrir à n/anger les membres à demi-brûlés de Georges expirant. Mais de ces^ quarante malheureux, il n'en survécut que neuf, parmi lesquels était un nommé Laurent, marécnal-ferrant , qui avait coutume de ferrer les chevaux de Georges. Isthuanfius achève ainsi son récit : « Les bourreaux avaient » préparé un trône , une couronne et un sceptre de fer , » qu'ils avaient fait rougir au feu; ils placèrent Georges M nu sur le trône , et lui posèrent la couronne sur la
> tête. On amena les neuf malheureux qui restaient; » ils étaient livides , exténués de besoin , demi-morts et » semblables à des ombres. On leur ordonna de mordre et » de manger les membres de Georges, qui, brûlés par le fer^ 3> exhalaient de puantes odeurs. Les bourreaux, i'^^ée'à la 3» main , les menaçaient de les tuer sur-le-champ s'ils n'o- » béissaient. Quelques-uns , par crainte de la moi*ty firent 3» ce qu'on leur ordonnait , et ils furent aussitôt renais en j» liberté ; de ce nombre fut le maréchal-f errant. Mais trois, » qui refusèrent cette effroyable nourriture , furent tué» » sur l'heure. Georges souffrit en silence et ' sans verser » de pleurs; seulement il adressa quelques reproches à- » ceux qui le^mordaient , et les appela petits cfuens /pms^ >» il se tut. Déchiré de temps en temps par des tenailles
> brûlantes , et ne pouvant plus supporter de si vives dou-
> leurs , il rendit l'âme au milieu des tourmens. Après sa » mort , son cadavre fut coupé par morceaux , comme on a y» coutume de faire à l'égard des brigands et des traîtres ; » on les envoya à Bude , à Pesl, à Albe et à Yaradin , où il» i> furent suspendus à des fourches patibulaires pour être i> un objet de spectacle et de risée. On fît souffrir des peines
> aussi cruelles aux autres prisonniers; le plus grand nom-' » bre fut pendu à des potences ou à des arbres; d'autre» » furent empalés. On dit qu'il périt dans cette guerre , en » différens combats , près de quarante mille hommes» »
Le prêtre Laurentius et Antoine Longus, échappés k lar défaite d'Ulicia , essayèrent de soutenir et de relever leur parti dans la Bachie. Jacques Banfîus, lieutenant duYaivode, alla les y attaquer aux environs de Golocza. Le combat dur» plus de deux heures; à la fin, Antoine, frappé d'une balle ^ fut fait prisonnier ; le prêtre Laurentius résistait encore lorsqu'il fut aussi blessé au visage. Alors tous les paysans prirent la fuite et se dispersèrent. Banfius eut pitié d'eux et ne voulut pas les poursuivre, Antoine fut conduU; à Budè ,
DES CROIIADIS. S59
toik il fut notLpé en quatre quartiers. Le prêtre Laurentius ne reparut plus. On ne sait ce qu'il devint , ni de quel genre de mort il périt.
On etoyait la guerre des paysans terminée , lorsqu'on apprit que de nouvelles bandes, sous la conduite d'un nommé Dominique, se livraient aux mêmes excès autour de la forêt Baconia , entre Yaradin et Albe. Le Yaivode fit marcher (contre elles Gatharus Sitkeius , gouverneur des citadelles de Papa et de Somlion. Celui-ci , rassemblant des troupes et emportant avec lui un grand appareil de machines deguerre, triompha des rebelles plutôt par la peur qu'il inspirait , que
Ï)ar la force de ses armes. Toutes ces bandes se dissipèrent ; es uns se sauvèrent; les autres, comme le chef Dominique, reçurent la mort.
Isthuanfius a raconté avee beaucoup de détails la bataille de Mohatz; sans nous arrêter à ce récit, nous nous contenterons de faire remarquer que, d'après le chroniqueur, Louis II, roi de Hongrie, ne voulait pas en venir aux mains avec les musulmans. Tomorœus, évêque de Colocza, voulut livrer combat; il promit même la victoire au nom du ciel, et son opinion entraîna celle du roi , qui céda , dit Isthuan* fins, en levant les épaules. Nous ne suivrons point cet his« tocien dans son récit de la bataille. Mous renvoyons le le'c« teur à ce que nous en avons dit dans notre cinquième volume de l'Histoire des croisades.
C'est à Isthuanfius que nous devons la connaissance du traité qui fut conclu en 1 533 entre le roi Ferdinand et l'empereur des Turcs , traité dans lequel fut compris le pape Clément YH. (Yoyez le cinquième volume de notre histoire, QÙ les termes de ce traité sont rapportés.)
Chronique manuscrite , qui se trouve a la Bibliothèque
du roij n°, 454* (Sorbon.)
Nous avons cité cette chronique dans le deuxième volume de notre Histoire , en parlant de la captivité et de la délivrance de Richard. Elle appartient au treizième siècle,, et paraît avoir été écrite vers la fin du règne de saint Louis. Nous ne la regardons pas néanmoins comme un de nos plus précieux monumens historiques, car l'auteur semble avoir écrit d'après des bruits populaires, bien plus que d'après des documens positifs. Nous nous y arrêterons un moment, 1^. parce qu'elle renferme quelques traits de mœurs dont
340 BIBLIOT&àQUE
le fond a quelcjue vérité, 2**. parce qu'elle est au petit tiom^ bre des histoires écrites en vieux français , qui nous res<^ tent du temps des croisades.
On ne trouve rien dans cette chronique manuscrite sur la première croisade; elle donne . quelques détails sur la seconde : l'auteur rapporte les bruits qui circulaient encore de son temps sur les prétendues amours d'Ëléonore de Guyenne et de Saladin. L'épouse du roi de France, ayant entendu parler du prince musulman , l£ manda salut, disant que s' m'en peust mener* elle le prendrait a signor, et relenquerait ^a/bf. Lorsque la reine était sur le point d'entrer dans un vaisseau pour aller rejoindre Saladin , Louis YII fut averti et vint lui parler. Eléonore se contenta de répondre à son auguste époux qu'elle voulait le quitter pour sa mau\^aistie; car, ajouta-t-elle, vous ne 'vales pas un pome porte, et j'ai tant oi dire de bien de Saladin, que je l'aime mius que vous. Nous ne porterons pas plus loin nos citations sur une fable aussi grossière. Lorsque Louis YII eut renvoyé Eléonore , tout le monde s'occupa de trouver des torts à la reine ; de là vinrent beaucoup d'inventions calomnieuses , qui ont long-temps trouvé place dans Thistoire. Notre chroniqueur, après avoir fait ngurer Saladin dans la seconde croisade, nous le montre de nouveau dans la troisième , et rapporte les relations du sultan avec le comte de Tripoli , qui trahissait les chrétiens de la Palestine. Saladin proposa au comte de faire couler ' leur sang et d'en boire ensemble en fournie de loiauté; ainsi JuJhUt et Jurent sainiet ensamble et burent. En rapportant ce fait , nous devons ajouter qu'il est tdut-à-fait invraisemblable.
La chronique parle de l'arrivée de Richard et de Philippe devant les murs de Ptolémaïs. « Le roi Richard, dit- il, vot -» avoir le plus biel lin (linge) , et si ot-il, car c'estaitli plus riche j> home de l'ost, et qui plus avait à despendre; car il avait » plus estellins que li roi de France n'eust Parîsis. » Comme les opérations du siège étaient suspendues pendant l'hiver,, nous voyons dans notre chronique que li roi Riùhars allait esbanoiier ( s'amuser ) par les illes de mer et veoir dames et damoiselles; li roi Philippes, le faisait austrement, car il faisait carpenter (charpenter) engiens, etc. Nous ne suivrons point notice relation manuscrite dans ce qu'elle dit des querelles élevées entre les deux monarques rivaux ; nous avons rapporté dans les pièces justificatives du troisième volume de notre Histoire , le récit que fait notre auteur des aventures , de la captivité et de la délivrance du roi d'Angleterre t ce récit nous a paru renfermer beaucoup de détails roma-^
DES CYlOTSABES. 3 il
nesques. Les chroniques de cette époque , lés plus estimées pour leur véracité, parlent à peine de ce qui arriva aux monarque anglais, à son retour de la Palestine. Ces aven* tures se trouvent en revanche racontées très-longuement par les romanciers, et la relation manuscrite qui nous oc* cupe doit être regardée comme un roman historique. Cette relation conduit Richard jusqu'à sa mort. Quand le roi fut près de mourir , il prononça ces paroles : « Ha! rois Ri-^ it çJiars morras donc : haa! mors comme ies hardie quant tu n oses assalir le rois Richars, » Déplorant ensuite le sort de la chevalerie : « Hé! ! poures dames etpoures chevaliers ,. s'écria-t-il , que deviendres-vous ! »
On trouve dans la chronique manuscrite quelques détail» sur le siège de Damiette , au temps de Pelage et ^ Jean de Brienne. Ces détails sont peu impprtans et manquait d'exactitude. Après le récit du siège, l'auteur met dans la bouche d'un sarrasin ,. oncle ae Saladin , une anecdote sur l'hôpital des chevaliers de Saint-Jean, dans la ville d'Acre ou de JPtolémaïs ; cette anecdote , où figure Saladin , a été racontée
Ear plusieurs autres chroniques. Comme elle peint assea ien les mœurs et les opinions du temps , et que le vieu?^ langage de notre chroniqueur lui donjie un nouvel intérêt ^ nous citerons ici le passage tout entier.
« Li signor Saleh (Saladin) , ki estoit rois de Babilone et
» a voit XXX rois à justicier oi (entendit) parler de la gnt
j> (grande ) carité de l'hospital d'Acre , et oi dire que nus mey* saisies (aucun homme souffrant) ni estoit refusés et li don- » noit on quanke (tout ce qu') ijL demandoit se on le pooit *>' (pouvait) avoir. Si pensa Saleh quil assaieroit (essayerait) » se cestoit voirs (vrai) unon. Si prist boui*don et eskerpe » (écharpe) et esclavine (manteau) , et se tapi (s'arrangea) au » mi us quil pot (put) et en vint tout droit en Acre , et fist » le malade et le mesaaisiet (mal à l'aise) , et chemina dus- » ques al hospital tout.clopiant, et proia (pria) por Diex *> con le hebregast (qu'on l'hébergeât), car il estoit moult » agreves (très-malade). Quant li jnaitres le vit ki recevoit » les malades si le techut (reçut) por cou ql (parce qu'il) ^ li sambla besoigneux , et maintenant le fist coucier ( cou- » cher) et aaisier (mettre à son aise) kou ql pot et li de- » manda quilporoit (ce qu'il pourrait) mangier. Cil ki (ce- « lui-ci ) , ki faisoit le malade , dist ql n'avoit cure (besoin) >» de mangier, mais por Dieu on le laissast reposer, car il es- « toit trop fourmenes ( harassé ) et lonctems avoit désiré a » morir en l'ospital avoecles malades de laieus (là dedans) » a tant le laissierent en pais et il se prist au dormir tout le^
342 »lBLIOtHÊQHE
» jour et toute la nuit; et lendemain li demanda Umaistrea » des malades sil Toloit mangier , et il dist quU n'en avoit » talent (envie) et quilne poroit. Amis, dist li maistres^ » mangies, si' vos ne mangies yos ne pores viyre longuement. » Ainsi geuna (jeûna) Saleh ii jors et ii nuis sans boire et sana >> maugier* Et il maistre revint a U et li dist : Amis , il vous )• convient prendre aucune cose pour vostre soustenance y » car nous serions trop blasmes se vous chaiens (ici dedans) » mories par defaute. Sire, dit Saleh, je croi q je ne menge-. » rai jamais en ma vie se je naidune cose que je désire a » mort ëtbn (bien ) , sai que je nel averoie ( aurais) mie, car » ce serait foursenerie ( acte Insensé ) a demander et a vo-. » loir. Ha! biaus frère, ne doutes mie^ requere (n'hésitez » pasàdMoiander), carlihospitaus de chaiens (ce lieu) est de » si très ^ant carité, konques (que jamais) nus malades ni 9 £ali a son désir (ne manque de rien) se on le pot avoir por- 9 or eu por argent , et demendes hardiement , car ni sau- 9 res mie. Quant Saleh oi li maistre si afifrèmer (ainsi affir- 9 mer), sidistquildemenderoit. Je demende, dist-il, le piet «* diestre (droit) de devant deMorielle boin cheval le grant » maistre de chaiens , et voel (veux ) que je le voie coper 9 (couper) devant moi présentement, u se cou non (ou si 9 non) jamais ne mengerai; or, aves oi (entendu) , dist Sa- 9 leh , mon desirier ( désir ) ; mais , por Dieu , vous proi 9 (prie) que vos ni fascies force (n'y fassiez droit) etmius 9 vaut que je muire (meure) , ki sui uns poures (pauvre) 9 hom , que celé bieste ( cette bête ) muire ki tant vaut ; » car on dist pour voir (vrai) , que U gifant maistres nen, 9 prenderoit mie mil besans d'or. A tant le laissa H mais- 9 trè et lala conter au grant maistrre et li dist la requeste » au malade. Quant li grant maistre lentendi , si pensa u » poi (il réfléchit un peu) et li vint a mervelles dont celés » volente U venoit et dist au maist des malades : Prendea 9 ( prenez ) mon cheval et li assouagies ( contentez ) son 9 désir, car mius vaut que mes chevaux muire que una » hom , .et d'aut part il nous serait reprouvé ( reproché ) 9 a toujours. 'A tant fu li chevau^ amenés devapt le lit u » (où) Saleh gisoit^ et fu loiies (lié) et abatus à terre et » fu apparellies uns varies (un valet se prépara) une grant » hache en sa main et i blokiel ( uu petit bloc ) en 1 aut , » et dist : Lequel piet esche (est-ce) que le malades demande, 9 et on li dist le diestre piet devant, et il prist le blokiel et u mist desous le piet et entesa (prit ) la hache a ii mains et 9 vot (veut) ferir si grant cop com il pot enteser (assener) , 9 quapt Saleh escrjç tiep toi^ vm Yoleutçs e§t ^ssouagiç
DES CROISADKt. 315
fi (satisfaite) et mes désirs mues (changes) en autre manière, j» Je Yoel ( yeux ) mengier char de mouton. Lors fust li » phevaux desloiies et remenes en Fëtable. Et quant li gri^nl » maistrele sot ( ^ut) . si en fu moult lies (tres-joyeux) et » tous li frère de laiens ( ce lieu ) et donna on au malade » cou quil (ce qu'il) avoit désire et manga bien et but, car » il n'ayoit piecha mangiet et puis demoura iv jours laiens , » et fist on cou quil lui plot (plut). Après demanda sa 1» reube (robe) et son bourdon et son esclavine^ et prist » congiet au maistre et moult le merchia (et le remer* » cia beaucoup) del biens et de Thoneur^et de la cour- » toisie que il li avait faite; puis sen râla (retourna) en. » sa tere et not pas oublie ^cou que (ce que) on li ot fait » en l'ospital, et nst faire une chartre et seeler de son seel M et i avoit escrif dedans : Sacent (sachent) tout cil ki sont » et seront que jou ( moi ) Saleh^ soudans de Babilone , V lais (laisse) et donne a tousjors pèrpetuelement al hos- » pital de Saint- Jehan-d'Âcre mil besans d'or pour lincheua » (linceuls) et pour couvrecoire a couvrir les malades dou^ » dist hospitaly.et les assigne prendre sour mes rentes de » Babiloine cescun an (chaque année) au jour de la saint-* » Jean-Batiste , et voel (veux) que pour guerre qui soit » entre Sarras et chrestiiens^on ne les làist (on ne cesse » pas) enfi, fu la chartre faite et Tor envoia et manda q » bien seuscent (sçussent) li maistre que ce faisoit il por » la très grant carité ki estoit en la maison et pour cou » com le herbrega (comme on Fhébergea). »
La chronique manuscrite rapporte quelques autres traita de Saladin , et parle ensuit^ des évëneniens qui arrivaient alors, en Europe. Parmi ces événemens , on remarque surtout la bataille de Bouvines , dont tous les historiens contem^ porains ont parlé. L'auteur prétend que Philippe-Auguste dit à ses barons qui lui étaient restés fidèles : « Se voUt 'vocz que la coronne soit mius emploie en l'un de vous ken tnoî, je mi otroi volontiers^ et le voel de boin acoret de boine volenté* » La chronique ajoute que les barons» quand ils l'ouïrent ainsi parler, ils se mirent à plorer àe igiiWé ^ et dirent : « Sire, pour Di&i merchi; nous ne volons roi, se vous non; or chevauches hardiment contre vos anemis, et nous sommes tout appareillés de morir avec vous, »
Ce fait est également attesté pa^ Richer, moine de l'abbaye de SenoneSt qui vivait au treizième siècle; mais on n'en rencontre aucune tk*ace dans Guillaume le Breton, qui a raconté la bataille de Bouvines, avec détails {vie et geste* de Philippe-Augusiel, et qui était lui-même ténioin ocu^
laîre. Cependant cette opinion est devenue comme une tra-*dition populaire, et plusieurs historiens modernes -Font accréditée. Pour nous , nous nous contenterons de dire qu'elle n'est pas entièrement dénuée de yraisemblance. Oq sait qu'à Bouvines le roi de France eut à résister à la ligue féodale qui avait appelé à son secours les armes de l'étranger. Il n'est pas déraisonnable de supposer que Philippe- Auguste > pour s'assurer la fidélité et le dévouement des barons qui lui restaient encore , leur ait offert de se choisir un roi plus digne d'eux avant de livrer ime bataille qui devait décider du sort de la France. (Yoyez ce que nous: avons dit dans notre chapitre de l' Affranchissement des^ Communes, sur la part glorieuse que prirent à la victoire de Bouvines , les communes de Corbie , d'Amiens , d'Arras ; de Beauvais et de Gompiëgne , 6®. vbL de notre histoire , XXIP. livre. )
En parlant du roi Jean et des tentatives faites à plusieurs reprises par Louis YIII, pour s'emparer du trône d'Angleterre , le chroniqueur rapporte que Blanche de Castille demanda plusieurs fois de 1 argent à Philippe-Auguste , pour le prince , son époux , qui en avait besoin , et que Philippe refusa plusieurs fois. A la fin, Blanche dit au roi: « J ai » biaux enfans de mon seignor (Louis YIII) , je les mette- » rai en gages , et bien troverai ki me prettera sour eux. » A ces paroles , Philippe fut touché, et dit à l'épouse de son fils : '( Blanche^ je vops donne de mon trésor tout come » vous vorres , et en faites cou ke vous voles. » Après avoir rapporté brièvement la mort de Philippe , le règne de Louis Ym, la chronique donne quelques détails sur le départ de saint Louis et sur ses adieux à la reine Blanche y sa mère.
« Quant li rois ot atornet sa voie ( préparé son voyage ) si 3> prist seskerpe (son écharpe) et son bourdon à notre Dame » et li canta sa messe li evesques et se mit de notre Dame entre » lui et la roine et ses frères et lor femmes decaus (déchaus- » ses) et nus pies. » — La chronique continue ainsi en parlant de la séparation du roi d'avec sa mère : « Biele très » douce mère par celle foi que vous me deves retornes desor » mais. Je vous lais (laisse) mes III enfans en garde ... et vous » lais a garderie roiaume de France : biaus (beau) très dous » fius (fils) coment pora li miens cuers (mon cœur) endurer » la départie ( la séparation ) de moi et de vous. Ciertes il ** sera plus durs q piere se il ne fent (se fend) en II nioities. » car vos maves estetli mindres (meiUeur) fius ki onkes fust > (qui ne fut jamais) sa mère. A ce mot chei (tombe) pasmee et
» Il rois la redrecha et len leva et prist congiet a B en {>lo- « rant et la reine se repasme. • • . biaus tenres (tendfe) fins » jamais ne vous verai , li cuers le tne dist bien. Et ^e dist > voir (vrai) car elle fust morte avant quil revenist. » La flotte arrive à la vue de Damiette dont l'abord est difficile : « Mais li port estoit mal aaisies (aise) a prendre car les naves » nepooient (pouvoient) aprocier le rives a mains (moins) dune » lanue(lieue).» En parlant de la descente, la chronique s'exprime ainsi sur saint Louis : « Quant li rois vist que crestiiens » arriestoient si fust tous ausi corne fotu*senes et joinst ses » pies et saut en laighe ( saute dans l'eau ) tout armes Tes-- » pee el puing lescul ( ëcu ) au col et ot de là mer justes « al chainture et vint a rive» • . • » Selon la chronique ^ le comte d'Artois fut décidé à se porter vers Massourah » par l'appât d'un trésor que lui promit un chrétien du pays, et qui lui indiqua un ^ué pOur le passage du fleuve. « Un cres- » tiien qui bien savoit les passages et le païs dist : Sire , se 3» vous me voles croire je vous ferai anuit ( à la niiit) gae- » gnier le plus grant trésor del monde ki est en une vile » que on apiele la Maràne u (où) toutes les gens de cest » pais Ion enfoui : alons i dist liquens. Ha , sire » li dist li » maistres dou temple que cest que vous. dites, pour Die^ » merchi. » Les détails qui suivent se rapprochent beau-, coup de ceux de Joinvilte. Voici comment la chronique rend comte de la reddition du roi : « Li Soudan li manda » qu'il se rendist a li et li rois dist ne plaie a Dieu qUe » jà me rende a pa'ien ne a Sarrr (Sarrasin). • . . tant li » priierent tout cil ki la estoient que li rois rendit l'espee » au soudant et U quens de Poitiers , etc.... et fu li rois » prisonnier. »
Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse de cette chronique , où 1 on ne trouve plus rien qui ait rapport aux croisades; la plupart des fragmens que nous en avons cités prouvent qu'on doit la lire avec précaution , et si elle n'a point fixé jusqu'ici les regards des érudits y nous avouons qu'elle méritait peu d'être connue.
Chronique du bienheureux Emon et de Menhon^ abbés de fVeruMj et de leur continuateur (i).
Emon,premierâbbéducouventdeWerum, ordre dePréniontrésaupays de Groningue, vivait vers le milieu du xm®. siècle.
(i) Ghronica beati Emonîs et MenconU abbatum Werumensiom eoramque continuatom sïicrte ant mon. Tom. I«r, p. 4>9*
La chronique d'Emon commence à Tan 1205 et va jusqu'en 1257. Elle a eu deux continuedeurs ; le premier, nomme Menko, troisième abbé de Werum, l'a poussée jusqu'en 1 272; le. second, dont le nom nous est inconnu, jusqu'en 1296« L'ouvrage dont nous allons rendre compte fut imprimé pour la première fois en 1 700 , et inséré dans les analectes d'An^ toine Mathieu ; il a été réimprimé en 1 7 23, par Charles-Louis Hugo, abbé de Stival, en Lorraine.
La chronique de Werum ne renferme pas beaucoup de faits relatifs aux guerres saintes. Les auteurs ne se sont guères occupés que de leur monastère , et les événemens politiques fixent rarement leur attention ; toutefois noua trouvons dans leur histoire quelques faits qui méritent d'être mentionnés.
Emon ne parle point de la cinquième croisade. Arrivé à l'année 1217, ilxopie un itinéraire qu'un pèlerin de Frise avait tracé depuis le fleuve Lauiiea jusqu'à Saint- Jeand'Acre ; cet itinéraire , où le croisé décrit tous les lieux par où il a passé , en suivant la route de mer , pourrait; jeter quelque lumière sur la géographie du moyen âge. Sous la date de 1 254 , Fabbé de Werum raconte un fait curieux : c'est une croisade prêchée contre les Sthéclingues. Krantz , savant allemand qui vivait à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, nous apprend que les Sthêdin-^ gués étaient une race d'hommes sauvages qui habitaient audelà de Brème , et qu'on regardait comme les ennemis de Dieu et des hommes. (Metrop). Ce furent deux prédicateurs du collège de Brème qui exhortèrent les fidèles à marcher contre cette peuplade malheureuse. Les deux reHgieux-ne purent armer d'abord du signe de la croix qu'un très-petit nombre de chrétiens. Quelque temps après , on vit , selon l'expression de l'historien , une foule de prédicateurs voler çà et là comme des nuages ; ils couraient dans la Westphalie , dans la Flandre et le Brabant , excitant les princes et les peuples à combattre les Sthévingues , et promettant aux croisés la rémission de leurs fautes. Une multitude innombrable accourut sous les saintes bannières. Le duc de Brabant, les comtes de Hollande et de Oldenburgh , et beaucoup d'autres princes s'avancèrent à la tête de leurs l(%ions , et la tribu des Sthédingues périt tout entière sous le glaive. « Ce fut » là , dit le chroniqueur, la troisième croisade prêchée i> contre les peuples rebelles ; la première fut dirigée contre p les Sarrasins , la seconde cojntre les Albigeois , la troisièmo V contre les Sthédingues. »
Menkon indique à peine la première expédition de saint
DEf CROISADE!, 347
Louis en Orient. A Tannée 1 260 , le continuateur cite deux lettres que nous n'avions vues nulle part; elles sont écrites d'Orient par le frère Thomas, évêque de Bethléem. Noua ^lons faire connaître tl'abord la première, adressée à toute la chrétienté.
« Aux rois illustres , aux prinees , aux vénérables arche^ » véques , aux évêques , aux abbés , aux prélats de toutes » les églises , aux nobles , aux comtes , aux barons , aux » chevaliers , à tous ceux qui liront les présentes lettres , le }f frère Thomas , de Tordre deç prêcheurs , évêque de Beth^
V léem par la miséricorde divine, légat du siège apostoli-» » que dans le pays d'outre-mer, salut en le fils de la glo-»
V rieuse Yierge, qui a daigné naître à Bethléem.
» Les tribulations des cités d'Orient désolent notre âme. 9 La crainte et la stupeur sont tombées sur nous et sur nos
V enfans. 0 hommes catholiques! qui ne gémirait en voyant » la main terrible du Seigneur veiller si attentivement à la » ruine du monde ? Nous craignons que pour les habitana » de cette terre n'arrive Taecomplissement de ces paroles 9 de Jérémîe : Voilà qu'un peuple est venu du pays de VA-^ 9 quilon, nation puissante qui se lève des extrémités de la ^ terre , armée de la flèche et du bouclier;- elle est cruelle et
V n'aura point de pitié. Depuis que son nom a retenti à nos
V oreilles ^ nos forces nous ont abandonnés. Maintenant il » nous faudra laisser la Terre-Sainte déserte et solitaire ,
V ou nous livrer aux mains de l'ennemi , ou tomber sous le » glaive d'un peuple qui a soif de notre sang. »>
L'éveque de Bethléem peint les ravages des Tartares sur les plages de l'Orient; il montre les villes de Syrie, tremblantes à Tapprochç de ces tributs redoutables , et menacées d'une entière destruction. Le chef die la nation mogole a adressé îiux chrétiens d'outre-mer des lettres où l'orgueil et le mépris se mêlent à d'horribles blasphèmes contre Dieu. <* Après j? le Seigneur, c'est en vous que nous espérons , ô hommes » très-chrétiens ! dit le frère Thomas en terminant sa lettre. » Les yeux baignés de larmes , nous recourons à votre piété ; 9 nous vous conjurons de défendre cette Terre-Sainte où » notre Seigneur Jésus-Christ a daigné naître et mourir » pour nous , où il a daigné opérer notre salut ; nous voua » prions de secourir cette terre qui a coûté au monde chré-e )? tien tant de travaux et de sacrifices. Ne souffrez point » * comme l'espèrent les infidèles , que le nom de Jésus soit
V oublié et anéanti dans les contrées orientales ; mais qu'une- 9 nation puissante et généreuse prenne les armes et le bou-^
« cUer pour sauYÇr dSin joug barl>ave la patrie du crucifié. »
' Yoicî la seconde lettre du même prélat , qui est extrêmement curieuse :
« Le frère Thomas, de l'ordre des prêcheurs, indigne » gardien de la crèche du Seigneur^ le'gat du siège aposto- » lique , à tous les dignitaires , aux très-chers recteurs des- M églises de Frise, etc. Malgré la distance qui nous sépare M de vous et du pays que vous habitez , cependant autant » que nous le pouvons et que la grâce divine nous le per- » met, nous pourvoyons au bien des fidèles de votre pro- » vince, et le salut de leur âme nous touche. Considérant » que le pèlerinage des femmes frisonnes en Orient est une » source de périls , puisqu'il arrive souvent , qu*à Tinstiga- » tion de Fennemi du genre humain , vos pèlerines, chemin» •» faisant, commettent des fornications et des adultères, » nous vous invitons à retenir dans leurs foyers les frison-> » nés qui , par dévotion ou par toute aiiitre cause , se sont » croisées ou se croiseront à l'avenir. Nous demandons que ». l'argent qu'elles devaient dépenser dans leur voyage > vou» » soit confié , et que toutes ces sommes nous soient appor- » tées par d'honnêtes délégués nommés à cet effet.. Nousi » vous mandons d'obliger à l'accomplissement ou au rachat » du vœu les personnes qui, à votre connaissance > au- M ront pris la croix, depuis dix ans inclusivement. Au M nom de l'autorité à nous accordée par le siège apostolique^ 1» nous donnons la rémission des péchés aux lemmes de » Frise , dont il a été question ci - dessus , comme si elles » avaient fait le pèlerinage à la Terre-Sainte. »
Sous la date de 1 269 , en parlant de la deuxième croisade de Louis IX , l'auteur nous donne sur les pèlerins de Frise des détails que nous n'avons vus dans aucune de nos vieilles chroniques. Nous allons traduire tout ce que son récit présente de curieux : « En 1 269 , dit l'historien , les navires et ^ les croisés de Frise étant prêts à partir, de peur que le » manque de vivres et d'argent ne fît pèi-ir la croisade , on » annonça qu'il valait mieux un petit nombre de pèlerins » munis de toutes les provisions nécessaires , qu'une grande » multitude pauvre et misérable , qui deviendrait à charge » et qui» ne pourrait être d'aucun secours pour le pays » d'outre -mer. C'est pourquoi on rendit les ordonnances » suivantes : il fut statué que chaque pèlerin devrait avoir » au moins sept marcs sterling , des vêtemens , les armes » nécessaires , six barils de beurre , un jambon , un quar- >» tier de bœuf, un boisseau ou deux septiers de farine. » Tout étant prêt pour le départ, la semaine de Pâques, les » croisés , après la messe et après biep des oraisons , mon-
» lèrent dëvotement sur leurs navires , et , au moyen de la >» croix , plusieurs homicides reçurent leur pardon. Le vent » leur fut favorable jusqu'à Borkerup-Entesgonum, et c'est » là que des vents contraires retinrent les pieux voyageurs » pendant vingt jours, n était sorti de Frise cinquante co- » gons,d<yt quatre étaient partis deFivelgonie. Ces cinquante » navires abordèrent , vers TAscension y dans un port de >» la Flandre, appelé Stein (on ne trouve dans la Flandre » aucun port de ce nom) ; les croisés furent bien accueillis » par la comtesse et ses officiers; ils firent quelque séjour » dans cette place , et achevèrent de pourvoir leurs navires » de toutes les choses nécessaires. S'étant remis en route , • ils furent surpris par des tempêtes et arrivèrent enfin à » Marseille, cité voisine du port d'Aigues-Mortes. Les péle- » rins n'y trouvèrent point le roi de France : ce prince avait » promis par des lettres qu'il attendrait les Frisons jusqu'à ♦> la fête de Saint- Jean-Baptiste , et comme ceux-ci tar- » daient à arriver, le monarque avait poursuivi son voyage. » L'auteur raconte avec des détails qu'on a vus dans notre bistoire , ce qui se passa près du château de Carthage et à Tunis , les fléaux qui désolèrent l'armée chrétienne , la mort de saint Louis. Il fait ensuite l'éloge du pieux monapque.. Après avoir jeté un coup-d'œil sur l'état de la Syrie, l'historien cherche à expliquer les calamités de la croisade , en disant que peut-être le Seigneur avait voulu punir saint Louis pour n'être point allé en droite ligne.à la Terre-Sainte, n cite à ce sujet des passages de l'Ecriture , dont l'application n'est pas très- facile à saisir. L'abbé de Werum, continuant sa narration , revient aux Frisons , qull a laissés à Marseille , et poursuit en ces termes : « Les pèlerins de Frise » arrivèrent en Sardaigne, île vaste et puissante; ils vou- » laient prendre le chemin de la Terre- Sainte , mais les » prédicateurs les pressaient avec instance d'aller rejoindre » en Afrique le roi de France , qu'ils croyaient encore vi- » vant , pour former ensemble le siège de Tunis , et marcher y> ensuite contre le Soudan du Caire. L'agitation régnait au > milieu du peuple. Les uns voulaient aller en Palestine, v les autres voulaient se rendre -auprès de la grande armée , » qui était sur la rive africaine , soit parce que les prédica- » teurs les y engageaient, soit parce que, vu leur petit nombre, i> ils se croyaient incapables de secourir eux seuls leurs frères » d'Orient. Après avoir tenu conseil, on se décida à partir » pour Tunis. Arrivés sur la rive africaine , les pèlerins apî) prirent la mort du roi de France; du consentement du y prince Charles , ils se choisirent pour chef le seigneur
350 ntbLtOTttfci^ùiî
)» Henri» tomie de Lucelengburg , bomme illustre et guei^-^ » rier valeureux. »
Après avoir parlé d'une victoire que les Frisons remportèrent près de Tunis , ayant à leur tête le comte deJBlandre ^ Îfuî réchauffait les pèlerins comme la poule rechauffe ses petits^ 'historien dit que les Frisons , impatiens de marcilier vers la Terre-Sainte , se temitent en raute sans attendre Tarmécî française. Un grand nombre d'entre eux moururent dans le trajet, et leurs Cadavtes furent jetés à la mer; le reste des pèlerins aborda à i^Ptolémaïs. L'archevêque de Tyr, qui se trouvait dans cette ville , les chevaliers de Saint-Jean et de l'ordire Teutonique , et tous les habitans reçurent les croisés avec honneur. Comme Tyr avait alors plus à craindre^ des infidèles que Saint- Jean-d' Acre , l'archevêque emmena avec lui les croisés de Frise , pour défendre sa métropole contre les attaques des musulmans. « Tant que les Frisons^ » restèrent dans ces contrées , dit le chroniqueur, les châ- » teaux et les villes des chrétiens furent en repos. » En 1 270» voyant qu'aucun monarque d'Occident ne se disposait à venir en Palestine, et qu'eux-mêmes n'étaient pas asses nombreux pour attaquer les puissances musulmanes d'E^ gypte , de Damas , d'Alep et de Bagdad , les Frisons songe-* rent à retourner dans leur patrie. Avant de partir, la plu«
{)art d'entre eux offrirent des sommes considérables pour a défense des lieux saints. Les pèlerins ne revinrent pas tous sur la même flotte , et divers ports d'Europe reçur rent les débris de l'armée frisonne. Pour prix de leurs fatigues et de leur piété généreuse, ils n'eurent qu'un sort misérable ; le plus grand nombre périt en chemin , et quel^ ques-uns furent dépouillés en traversant la Grèce.
Le second continuateur d'Emon ne parle point du pay» d'outre-mer.
Traité de la translation du chef de Saint-Clément j pape et martyr ^ de Constantinople a Cluni; par Rostang^ moine de Cluni (1).
Dans l'extrait que nous avons donné de la chronique de Gunther, nous avons mis sous les yeux des lecteurs tout ce
(i) Exceptîonis capltis sancti GIcmentîs , etc., Biblioth. Cluniactn- •M y pag. 1481.
3u^a dit rhistorien touchant L'abbë Martin , qui tie prit de» ëpouilles de la Grèce que des reliques vénérées à Ck)ns* tantinople. L'opusdule dont on vient de lire le titre > nous offre un autre exemple de cette piété généreuse qui, dans là conquête d'un grand empire , ne voyait que les précieux ossemens d'un apôtre ou d'un martyr. Le moine de Gluni a fait un court récit de la première croi-* sade , de la troisième et de la ^cinquième. Comme aux yeux de Rostang et de ses frères du cloître, la conquête d'une grande cité était moins importante que la conquête du chef de Saint-Clément, l'auteur ne dit presque rien de la prise de Bysance , et se hâte d'en venir à l'épisode qui seul occupe toute sa pensée. Ce fut un chevaUer, noble et lettre, nommé Dalmat , qui parvint à s'emparer de la sainte relique ; il a lui-même raconté avec les détails les plus curieux comment lui et ses compagnons vinrent à bout d'em-* porter cette pieuse dépouille , et Rostang a copié mot à mot le récit de Dalmat ; en voici la traduction :
« Moi, Dalmat de...., et mon compagnon Ponce de*...» i> nous étions partis de Thessalonique pour aller visiter la 1» terre de Jérusalem; mais nous ne pûmes parvenir jus- » que-là , à cause des vents et des tempêtes ; c est pourquoi » nous passâmes six semaines sur mer au milieu des périb 9 et des fatigues. Enfin , poussés par la' violence des vents » » nous abordâmes une seconde fois à Constantinople. Là ^ » j'étais comme enseveli dans la douleur etla tristesse en son-* » géant que je ne pouvais aller à Jérusalem. Craignant de per- » dre le fruit de toutes les peines que j'avais souffertes sur terre » et sur mer, je me tournai vers le Seigneur, le» yeux bai- » gnés de larmes^ et lui adressai cette prière: Seigneur, éclairez^ » moi des rayons de votre face, et enseignez-moi vos ordres^ » daignez inspirera votre serviteur quelque chose qui équivaille « au vœiu du pèlerinage qu'il n'a pu encore accomplir ; Jaites » qu'il reçoive aussi sa recompense. Le Seigneur, comme je » le crois, écouta la voix de mes gémissemens et exauça ma V prière. L'esprit divin m'inspira d'emporter dans ma patrie » les reliques de quelques saints ; il y en avait à Constanti- 3D nople un si grand nombre , qu'on en faisait presque aucun » cas. Tandis que je roulais ce dessein dans mon esprit, 3» j'eus l'idée de consulter là-dessus des hommes vénérable» » et religieux , les cardinaux de l'Eglise romaine , savoir r le » seigneur Benoît , le seigneur Pierre , cardinal de l'église » de Capoue. Tous ils me répondirent que je pourrais me y* procurer des reliques sans faire aucune dépense, parce » que la loi défend qu'on achète les ossemens des martyrs.
352 BIBLIOTRÈQUC
» Gels vënërables seigneurs ajoutèrent que je devais placer » dans un lieu convenable , consacré à la gloire de. Dieu et » des saints, les reliques des bienheureux dont je ferais » l'acquisition. Alors je me mis à rechercher avec ardeur » les moyens d'exécuter le projet que j'avais conçu ; j'y rêvai 3» pendant tout l'hiver jusqu'au dimanche des Rameaux. Ce »,jour-Ià, pendant que nous étions à dîner, et que nous » causions touchant les reliques des saints, un certain pré- » tre nommé Marcellus, homme religieux , né dans le ter- 91 ritoire de Ghâlons-sur-Saône , dit qu'il savait le lieu où » se trouvait le chef du bienheureux Clément. Noiis lui de- » mandâmes comment il était certain de cela. Marcelin» » répondit qu'il avait vu dans le coffre qui renfermait le » chef de saint Clément, une lamine d'or où était reprësen- » tée l'image de ce bienheureux , et que son nom y était » écrit çn grec. L'abbaye qui possédait cette relique est » située dans la ville qui^ en grec, s'appelle TrenJtafolia , et » en latin Rosa.
» n nous sera difficile de n'être pas un peu long , si nous » voulons raconter comment nous avons eu le chef ^e saint » Clément ; nous allons cependant en dire un mot , et nous » serons. le plus bref possible. Nous nous rendîmes auprès -» des moines du couvent, et nous leur demandâmes de •» nous montrer les reliques des saints , disant que c'était la ^ dévotion qui nous avait conduits. Les cénobites nous M donnèrent un clerc pour nous accompagner et pour nous » faire voir tout ce que nous demandions. Mais moi Dalmat^ [ui voulais donner au prêtre Marcellus , et à un moine le Citeaux , qui était avec nous , les moyens d'exé- » cuter le grand dessein qui nous occupait, je pris le clerc » qui nous servait de guide , le menai ça et là dans l'église , » en le priant de m' expliquer tout ce que je voyais ; je tâ^ » chais de fixer son attention sur les images qui s'offraient » à nos yeux , et je l'entraînais sans cesse loin du prêtre de » Châlons , pour que celui-ci pût faire ce qu'il voulait saijs » être vu. Marcellus approcha en tremblant du chef du •» bienheureux Clément, mais il n'osa point le prendre tout » entier, et se contenta de couper le menton et les joues. » Quand nous fûmes arrivés hors de l'abbaye , moi Dalmat *> ayant demandé au prêtre ce qu'il avait fait, Marcellus » me répondit qu'il avait pris sufhsamment de reliques. Je » lui demandai de nouveau s'il s'était emparé de tout le n chef, il me répondit qu'il n'avait que le menton et les joues, » Vous n'avez nenjait^ lui dis- je alors tout ému; allez^ » vous-en et contentez-vous de ce que vous avez. Moi et mon
to tompofftoiT Ponce, nous allons voir ce que nous pourronte -» faire. Ayant ainsi congédie Marcelius et le moine de Gt-** » teaux, nous retournâmes nous deux au monastère. Les » moines qui étaient sur le seuil de la porte , nous' ayant >^- demandé pourquoi nous revenions sm^ nos pa$ , moi Dali> mat je répondis que j'avais laissé mes gants dans l'é- >» glise. Je restai à la porte avec les cénobites , afin de les y» retenir avec moi , et j'envoyai à la chapelle le seigneur 3* Ponce , mon compagnon ^ pour achever ce qui nous restait » à faire. Celui-ci,, s'étant aperçu que le moine gardien était » endormi, se hâta d'exécuter son projet. Il trouva dans » une petite armoire placée derrière l'autel le chef de deux >» bienheureux , et Dieu permit que le cïief qu'il apporta fut » celui de saint Clément. En enet, Ponce reconnut que le >» menton et les joues manquaient au chef qu'Jl avait em-^ >» porté. Soudain, pleins de joie,''nous montâmes sur » nos chevaux et nous nous éloignâmes à la hâte^u monas- » tèrè. Mais les moines , qni s'étaient aperçus ^u larcin ,. se ^ mirent à courir après nous en poussant de grands cris,; >» ils s'arrachaient les cheveux de la tête et le poil de leur » barbe , en disant que nous leur avions volé de Maintes reli- » ques . Moi Dalmat ^ après avoir invité Ponce » mon compa- » gnon, à prendre le devant, j'arrêtai mon cheval pour » attendre les moines ; je leur montrai ensuite que je n'avais » rien dans mon sein, et leur assurai, par un niensonge, » que nous ne leur avions i^ien enlevée
*w Arrivés chez nous, avec la grâce de Dieu, nous plaçâmes » le saint chef du bienheureux Clément dans la chapelle de » notre maison ; nous lui rendîmes , non pas tous les hom- M mages qui lui étaient dûs , mais tous ceux que nous osâmes , » et que nous pûmes lui rendre. Comme noué voulions ac- >i quérir encore plus de certitude touchant cette sainte reli- >i que, nous restâmes long-temps sans en paHer à qui que » te fût. Le jour de la Pentecôte, nous changeâmes de j> vêtement, et nous nous rendîme^à pied, comme d'hum-* » blés pèlerins, au monastète dont ffii été question ci-dessus; » ce n'est pas pour adorer les saintes reliques que nous allions w au couvent, mais plutôt pour voler {furarî^ un autre chef. » Les moines , voyant que nous nous dirigions du côté d'uu 5). autel, coururent après nous, et nous accompagnèrent » également auprès de la petite armoire. Ce ne fut qu'après » beaucoup d'instances que nous obtînmes la permission de » baiser les reliques sacrées qu'on y conservait. Nous dpman- » dames aux moines pourqupi notre présence leur inspirait r\ tant de craintes \ ils répondirent que c'était ainsi qu'ils
35t BIBLIOTHÈQUE
» avaient perdu naguères, le chef de saint Clément. En enten- » dant ces paroles , nous fûmes plus certains de notre fait , et » nous nous retirâmes. Le jour de Pâques, moi Dalmat, M qui me réjouissais de mon acquisition , et qui yoiilaîs » avoir encore une plus grande certitu4e à ce sujet, j'en- » voyai à Fabbaye un interprète, que jWais avec moi, » instruit dans les langues grecque et latine ; je le chargeai n de demand,er à l'abbé du monastère s'il voulait vendre des » reliques à un chevalier pour de l'or, de l'argent, des » maisons ou pour des revenus. L'interprète s'acquitta de » sa commission. L'abbé répondit d'un ton irrité- qu'il n'a- » vait point de reliques à vendre , et que dernièrement on » lui avait voléle chef de saint Clément. Certf^ins Yénitiens, » dans le domaine desquels se trouvait l'abbaye, s'appro- » chèrent de mon interprète et lui demandèrent ce qu'3 » cherchait. Comme il répondit qu'il était venu adorer les » saintes reliques, les Vénitiens lui dirent avec humeur M qu'il était peut-être du nombre de -ceux qui avaient volé n le chef de saint Clément. Mon homme leur assura qu'il » était étranger à toutes ces questions , et se retira le plutôt » qu'il put. Loi^qu'il nous eut raconté tout ce qu'il avait vu , » ou entendu, notre joie fut au comble. Comme je ne vou- » lais rien négliger pour me convaincre de plus en plus de » la vérité de notre fait , j'allai trouver un syrien liommé » Moyse, qui, avant la perte de Jérusalem (1 ), avait été cha- » noine et gardien du Saint-Sépulcre ; après la conquête de » la ville sainte, il s'était retiré à Constantinople, et pendant » quinze ans il s'était occupé de tout ce qui regajrdait 1 état des » églises et|es lieux où se trouvaient des reliques. Je demandai » au prêtre syrien si Constantinople ne possédait pas quelque » chose du corps de saint Clément ; Moyse me dit qu'un cer- » tain empereur y avait apporté il y a long-temps le"^ chef de » ce bienheureux; mais il ajouta qu'il ne savait pas en quel » lieu reposait cette reliques Après toutes ces recherches. )> et ces . différentes, ij^ormatiohs , moi Dalmat et Ponce » mon compagnon , trWportés de joie , nous promîmes de » donner à la sainte église de Cluny le chef du bienheu- » reux Clément, si Dieu nous £^ccordait un heureux retour j» dans notre patrie. »
Dalmat raconte que , s'étant mis en mer pour retourner en France, le navire qui portait lui et ses compagnons vogua d'abord sous un ciel pur et tranquille; mais
' (i) li 6*agit de la conquête de Jérusalem par Saladin.
bientôt les pèlerins furent surpris par une horrible tempête» le vaisseau était près de périr, et, selon l'expre^sioa du narrateur, la mer avait déjà préparé leur sépulcre , c'est-à-dire le verUre des poissons. Dans ce ngioment terrible > l'esprit saint daigna inspirer à Û^tmat et à ses con^gnons d'ayoir recours au bienheureux. Clément; ceux-ci , à genoux devant le coffre où était renfermée la. relique, levant les maîi^ au ciel , et répandant des larmes , prononcèrent cette prière : <c G très-rclément Clément! iious imj^lorons votre clémence » et nous npus mettons sous votre protection. Vous qui » fûtes submergé dans les /flots pour le nom du Christ, dâi- » gnez nous délivrer des périls qui nous menacent. » A peine lès voyageurs eurent achevé -cette oraison , que la tempête se tut et la mer reprit sor^ calme accoutumé. A la vue de ce prodige, les pèlerins firent entendre des cris joyeux et adressèrent à saint Clément des cantiques d'actions de grâces. Ce bienheureux les conduisit heureusement jusqu'à là rive désirée , et les compagnons de Dalmat> fidèles à leurs promesses ^ offrirent à l'église de Cluny le chef du martyr qui. les avait sauvés de la mort. -
* On a pu reconnaître dans le chevalier Dalmat ce même esprit qui poussait l'abbé Martin à la recherche des saintes reUques. Ils furent tous les deux pèlerins de la cinquième croisade , et leurs pieuses conquêtes enrichirent deux monastères.
Le liure de la vie et miracles de Monseigneur saint Loys,M. S. de la Bibliothèque du rm , n". 8405^ orné de miniatures.
Ce manuscrit est du quinzième siècle ; c'est une histoire de Louis IX, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Comme ^t ouvrage ne dit rien de nouveau pour cqux qui ont lu Guillaume de Nangis, Guillaume de Chartres, Geoffroi de- Beaulieu et autres, nous nous dispenserons . d'en donner l'analyse sous le rapport des faits.* Le manuscrit que nous avons sous les yeux , renferme autant de miniatures que de chapitres , et ces miniatures , dont la plupart sont trtrs-bien conservées, représentent les principaux actes de la vie dé Louis IX. Puisque nous trouvons ainsi les croisades de' saint Louis en miniature , nous allons essayer d'en donner une description. 'Mo us espérons que cet article ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs.
Chapitre VIT. I«c6 six pi'emiers chapitres de ce manuscrit sont étrangers à notre sujet. Le septième chapitre a rapport à la maladie de ^aint Louis et au vœii qu'il fonna d'aller en Orient. On Voit le roi de France assis sur un lit; il porte une couronne d'or , et de blonds cheveux flottent sur ses épaules. Sa niaii^ gauche tient une croix , et sa matn droite est appuyée sur sa poitrine. Au côté droit du lit est un prélat debout, qui donne au prince sa bénédiction. Au pied du lit royal, est prosterné un moine ayant les \lnains jointes, et la tételraséé en focme de couronne. Ce religieux a les épaules couvertes d'un camail^ noir; sa tu- Tiique est bleue et recouverte d'un surplis^ Au chevet du lit du roi , On voit à genoux un autre moine en surplis et en robe rouge. Une miniature voisine représente saint Lo^if yisitant le pape Eugène et les cardinaux. Le monarque est .revêtu d'une robe d azur semée de fleurs de lys d'or; il porte un manteau d'hermine , et un rsiyon luiminieux couronne sa iete. Il donne la main au pontife de R9nïe ; celui-ci porte la tiare chargée d'un triple diadème , etuhechappe d'azur brodée d'or. Trois cardinaux entourent le chel de l'fgUse, ^yânt le chapeau et Je manteau de pourpre.
Chapitre "VIIl. Comment le pape Imwcent tînt et célébra concile à Lyoh , et fist prêcher la croix dans le royaume de France, — Six miniatures différentes correspondent à ce chapitre. Nous ne parlerons que des deux dernières peintures, qui sont relatives à la prédication de la croisade. Deux cardinaux , tenant un rouleau de papier dans la main , ex« liortent ceux qui les entourent à marcher contre les enncr mis du Christ. Parmi les assistant , les uns sont croisés , les autres ne le sont point encore. Les uns ont de longues tu^ niques rouges, vertes ou grises liées à la ceinture par un cordon , et des cheveux flottant sur les épaules ; les autres toint de petites robes de différentes couleurs , des cheveux courts , des brodequins noirs.
Chapitre IX. Du miracle qui advint à Icône, une cité de Grèce, — La peinture , qui est en tête de la page , représente deux ours , dont l'un est étendu mort à terre , et l'autre urine contre une croix peinte sur un mur. Le premier de ces ours a été frappé de mort subite pour avoir souillé de son urine l'instrument de notre rédemption. Le conducteur de ces animaux est un musulman coîffé d'un bonnet rouge , et armé d'un bâton. Il est couvert d'un manteau jaune qui laisse voir une manche rouge. A la droite du musulman , sont placés plusieurs chrétiens d'Icône , qui louent Dieu de ce qu'il a fait éclater sa puissance en l'honneur de la croix.
Parmi eux sont des femmes et déjeunes filles, en prière j ayant la tête couverte d'une toque ,. le sein à demi-nu, et vêtues d'une robe rouge ou b^eue. La peinture du bas de la page représente des Sarrasins, sortis a une taverne pour urinei%. sur 1^ croix. On en voit un couchd mort à terre , un autre qui a le bras desséché, un autre, enfin qui urine sur;'!» croix,
GHi&piTAE X. Comment le roy saint Loys- prit son chemin pour allep oiUfre-mer, comnês il aidait voué, — Lqs minia-^ tures de ce chapitre représentent le «Jépart de saint Louî& et de Marguerite pour FOrient , suivis des princes et des. barons croisés. Le roi est monté sur un coursier roux. Un bonnet d'azur , surmonté d'une couronne , couvre la tête du monarque; il porte une robe dorée, ses yeux sont tournés vers la reine , et le geste de ses deux majins semble exprî* mer la joie et l'espérance* Marguerite est assise suft un coursier blanc , recouvert dhin tapis d'azur. Elle porte un©^ robe de pourpre, liée par une ceinture Verte. Un yôile noi»descend sur ses épaules , et du milieu de sa couronner d'«» s'élance une coiffure-blanche qui se termine en pointe , 'et retombe sur la crinière du • coursier , en traversant- le» épaules de la reine. La princesse es^ entourée- de dames , dont.quelques-unes ont des vêtemens jaunes , et une coîfc fure de la même couleur, terminée en pointe. Derrière ce groupe , est un bataillon de fantassins dont les lances présentent comme un mur d*acier. On voit çà et là des'p^erins avec une épée courte et large , un bonnet jaune ou rouge ^ une veste et des culottes bleues , des )3ottines qui mon«« tent jusqu!à mi-jambe.
Chapitre XIX, Comment le roy print port à Damiette, — Nous omettons plusieurs chapitres^ qui n'ont autun intérêt pour nous , et nous passons au chapitre XIX , qui peut nous fournir des détails curieux. La miniature représente le port de Damiette. et plusieurs galères rempUes de croisés armés d'une courte épee ou d'une flèche; le signe de la croix est
Eeint sur leur cuirasse : ces« diverses gélères sont recourées, et leur forme est presque ronde. Sur une de ces nëfr s'élève une oriflamme de pourpre semée d'or. Le vaisseaudu roi domine dans cette peinture ; il est vaste et recourbé. Le navire est peint en or, et sur le pbnt se presse une multitude de chevalier^ armés de lances. Au milieu d'eux flottent troi§ bannières de pourpre, et une bannière verte , semées de fleurs de lys d'or. Le vaisseau royal est surmonté d'un pavillon peint en or et couvert de fleurs de lys. Audessus du pavillon flottent quatre étendards , dont deux
358 RIBLIOTIIEQUE '
sont d'azur et om^s de trois fleurs de lys d'or. Le troisième refirësente Jësus-Christ en croix , et le quatrième , saint Denys dëca{>ité. Dans ce paviUon se trouvent debout Louis IX .et le lëgat romain ; celui-ci aies mains jointes. Le monarque est tout bardé d'acier doré ; un rayon brille autour de sa tête , qui est couverte d'un heaume ; il porte dans ^a main droite une ëpëe large et tranchante. De la main gauche le prince montre la rive de Damiette , et ses yeux semblent tournés vers un chevalier qui' se dispose à s'élancer dans le^ flots pour gagner plutôt le rivage ennemi. Autour du navire apparaissent des musulmans armés de lances. On voit des Sarrasins qui , -tenant dans leurs mains un tube d'airain qu'ils allument, lancent le feu grégeois sur la flotte française. Au ba3 de la page est représenté un' combat entre des croisés fantassins et des infidèles. On remarque un guerrier chrétien tout couvert de fer ^ depuis la tête jusqu'aux pieds , qui frappe de sa lance un musidman protégé par un long bouclier; au milieu de ce-bouclier qui descend jusqu'à terre , est peinte une figure humaine. Le musulman est en outre armé d'un glaive large , tranchant et re*» courbé. Un vaste bonnet de fer «nibrasse la moitié de sa tête'; son armure diffère peu de celle des croisés,; seulement le musuhnan est chaussé de pourpre jusqu'à mijambe. ^ .
GHAriTRE XX. ^— La miniature de ce chapitre représente la conquête de Damiette. Dans le port de la ville est un vaisseau magnifique où se trouve saint Louis entouré d'une foule de chevaliers armés. On voit ensuiteje monarque entrer en triomphe dans la cité conquise , monté sur un coursier éclatant dé pourpre et d'or. Le prince est couvert dé la tête aux pieds d'une armure idorée , et tient une large épée dans sa main droite; Un écuyer bardé de fer et portant une épée à côté , aide le monarque à placer ^es pieds dans des étriers dorés. Les trois mâts du navire sont surtnoiités d'un pavillon de forme ronde , et chaque pavillon est rempli de chevaUers qui portent des bannières et Aes oriflammes.
CHApriAE XXI. Comment le roy saitd Loys avec tout l'ost partit de Damiette hormorcAlement et par grande ordon^ nonce. —-On voit d'un côté le palais et les tours de Damiette, de l'autre un amas confus de combattans. Au milieu du tableau figure saint Louis en robe d'azur , entouré de chevaliers et de barons , avec qui il délibère pour préparer son est à marcher contre la gentdes Sarrasins. Chaque chevalier a une. armure différente , et ces armures ressemblent à
DE« CK>OISA|>£S. 559
celles que nous avons vues dans les chapitres precëdens^. Les uns ont en main de grandes lances larges et tranchantes vers rextrëinitë ; les autres portent dç longues ëpëes. Au bas de la page est dessinée la bataille dé Mansourali. I(;i \eB guerriers qui sont mis en scène ont tous des figures^ëro/ces et repoussantes , de telle manière qu'on ne peut distinguer les cnrëtiens des musulmans , lorsque le signe de la croix n'apparaît pas sur leurs cuirasses. On voit des boucliers eii forme de cœur , d'autres qui sont ronds et concaves , d'autres qui ont la forme oblongue. Des têtes de moines roulept à terre toutes sanglantes. On pourrait reprocher à l'auteur de ces miniatures de n'avoir pas donne assez de dëveloppe*» ment aux immortelles journëes de Mansouràh , et de le» avoir dessinëes dans un cadre tropr. étroit. , Chapitre XXU. Comment le roy sairU Loys en cuùlant /jiîioumer à Damiette yjiit prins, — Le tableau, représente l'armée de saint Louis vaincue et prisonnière. Des. Sarrasins , revêtus d'une longue robe Këe a la ceinture pat un cordon, et montés sur des coursiers richement ornés , attaquent lea guerriers chrétiens avec de grandes flèches dorées. Saint Louis à cheval est entouré de musulmans qui le font prir* sonnier. Le monarque porte un manteau d'asur , une cuirasse d'or courte et travaillée , des genouillères et des cuis-* sards noirs. Au bas du tableau^ trois croisés vêtu» d'une tunique de pourpre ou d'azur , sont hés ensemble et exposés à la risée de trois musulmans. Le premier^ de ceux-ci porte une grande hache d'armes , un^ glaive large et tranchant , des brodequiiis de fK>urpre , une robe violette et un bonnet rouge. Son menton est ombragé d'une grande barbe , et des cheveux épais flottent sur ses épaules. Les deux autres sarrasins placés à côté des trois prisonniers ont un costume qui n'a rien de remarquable. A la droite de ces divers personnages dont nous venons de parler , est un fantassin musulman qui mérite une attention particulière. Un riche bouclier long et concave protège tout le devant de son corps » depuis le haut de la poitrine jusqu'aux pieds» Il porte à la main droite une lance armée d'un fer large et tranchant. Il est couvert d'une cuirasse bleue , d'un long cuissard doré ; un brodequin de pourpre chausse ses pieds ; une épée large et courte pend shses côtés. Le fantassin porte une toque d'azur surmontée d'une étoffe rouge terminée ini pointe; une chevelure vaste et épaisse embrasse ses épaules. - .
Chapitre XXÏII. Comment te jr>y saint Loys Jiit mis Jiors de la prison des Sarrasins» — Cette peinture représente saint
560 »ll^LIOTlïÈQlTE
Louis et ses frères les comtes d'Artois et de Poitiers , le» mains irëes y debout au pied du ïfùnç du sultan. Les trois princes ont la tête découverte. Louis est yétu d'une longue tunique d'azur, et ses deux iVèrés, d'une tunique de pour* pre. Des officiers sarrasins'ricbeinent vêtus* conduisent au-^ près du sultan les illustras prisonniers. L'attitude du moliarque est celle d'^unDieu; c'est ainsi qu'on nous représente le Christ, fils de Marie, en présence de ses juges. Deux officiers de la cour, brîllans de pourpre et a or , sont à genoux aux pieds de leur maître. Le sultan , assis sur un trône d'or j |;ient un sceptre daAs ses mains. Il porte une grande robe de pourpre dorée, fermée au mâieu par de» agrafes , et cette robe est si ample , qu'elle ne laisse point voir les pieds du prince musulman. Un maùteaù vert bordé d'ov couvre ses épaules , et- sa tiare ressemble à la ti€hr,e des pontifes romains. Yoici queQe est l'idée historique decette peinture. Saint Xouis , dans sa prisoit, avait été ma^ iode de pestilence ; lorsque ceHe nouvelle parvint aux oreillea du sultan , celui-ci fit venir le toi de Francç , pour lui an-» noncer qu'il voulait lui adoucir les rigueurs de la captivité.. Le Soudan commanda tjue saint Louis fik bien pansé ; il lui donna des médecins bien experts gui, par la grâce de Dieu , le garirent en peu de jours de celle maladie.
CHAPîTRfi XXV. Comment le roy saint Loys séjourna en Syrie. — Ce qu'il y a de remarquable dans les, peintures de ce chapitre ,' c'est la vue du saint moiiarque rassemblant de ses dignes mains les membres épars de plusieurs chrétiens égorgés et mutiles par les Sarrasins de Belinas. Louis IX, suivi du cardinal légat et de l'archevêque de Tyr , s'était rendu auprès de cçs cadavres en lambeaux qui étaient «ans sépulture, et déjà infects et mal sentons. On voit le pieux monarque occupé à mettre dans des sacs des mafins , des bras , des jambes et des têtes , tandis qu'à ses côtés , lès deux prélats , revêtus de leurs ornemens d'église , restent sans rien faire et se bouchent le nez.
Chapitre XXVI. D'aucunes choses qui avindrent en France , le roy étanf en Syrie, — Les miniatures que nous avons sous les yeux représenteiit le mouvement des pastoureaux qui eut lieu en France pendant la captivité de saint Louis. On voit deux bannières différentes au milieu des pâtres pèlerins. La première bannière est rouge et' carrée ; on y voit une croix blanche, la Vierge Marie, des agneaux et d'autres figures. L'autre bannière est une espèce d'oriflamme de pourpre semée de fleur de lys. Les pastoureaux ont une croix peinte sur leurs vêtemens. Ils n'ont ni cuirasse , ^i armure;
et sont tous vêtus d'une, manière différente. Ils sont armés les uns d'une ëpee» les autres d'une lance, d'autres d'iin bâton. On en voit un qui a une houlette » une besace de berger , et qui est suivi d'un bëlier pare d'un collier rouge. En un coin du tableau est un petit berger avec sa houlette , son chien et son troupeau ; il semble exprimer dans ses ^estes^ l'ihlpatienee et l'enthousiasme. Plus bas est un vieux pâtre courbe qiii n'a que sa houlette , et qui iaaène son chien avec lui.
Chapitre XXYII. Du retour des deux fières du roy en France* — Les deux princes sont montés sur des coursiers superbes ; ils sont revêtus d'une robe brillante d'or , et leur chaperon est surmonté d'un panache ; sur la tête d'un de ces coursiers flotte un triple plumet. Les deux princes sont accompagnés d'une foule de barons français magnifiquement vêtus. Un d'entre eux porte un cornet qui descend sur ses épaules , attaché par un double cordon* Au bas du tableau sont représentés trois moines de Saint-Denis , en robe noire » prosternés aux pieds de l'abbé du monastère, et lui deman-< dant sa bénédiction. Ces trois cénobites sont chargés de porter en Syrie des draps de laine , des fromages et autres provisions. L'arrivée en Orient des trois religieux , et leur entrevue avec saint Lotiis , sont dessinées dans une petite ' miniature voisine.
Chapitre XXVIII. — Les peintures de ce chapitre n'ont point rapport aux guerres saintes*.
Chapitre XXIX. Comment le roy fit de belles ordonriances depuis son retour de Syrie, — Le monarque , assis sur son trône , avec un air de douceur et de majesté , tient dans sa main gauche les ordonnances connues sôus le nom d^établissèment de saint Louis. De sa main droite il porte le sceptre. Une chevelure d'or s'échappe de sa couronne , et s^ur sa poitrine pend une petite croix attachée à un tripie collier d or: Le roi de France porte une irobe de pourpre recouverte d'une robe d'azur et d-un inanteau d'hermine. A ses pieds sont prosternés des prélats , des barons et des notables cleYcs de son conseil. Le monarque ^ avant de partir pour la Syrie, les avait convoqués pour adviser si la justice estoit bien maintenue y s'il n'y avoit aucuries plaintes et s'il n'y avoit aucune chose à réformer, %
Chapitre XXXV. — Les miniatures qui précèdent le chapitre XXXV , ou n'ont aucun rapport à notre sujet , ou n'offrent auçupe particularité remarquable. La peinture que nous avons sous les yeux représente le monarque sur son lit de mort, et le texte qui correspond à ces miniatures n'est
562 BIBLIOTilÈQliE
autre çliose qu'une vcopîe des instructions de saint Louis à son fils Philippe-le-Hardi. Nous avons rapporté eette pièce dans notre Bibliothèque des croisades ^ Le saint roi,, pâle et mourant, est vêtu d'une simple camisol^ blanche; un linge couvre sa tête. La couche royale est recouverte d'un drap de pourpre , et sur la tête du prince est suspendue une couronne. Le chapelain du roi, quelques barons et plusieurs Cénobites sont en prière autour du lit. Le monarque est ILussi représente couché nu sur la cendre , les mains jointes et le front ceint d'une auréole. ;•
Chapitre XXXVI. Comment le roy Philippe s'en retourna en France et^^fist apporter les os de Monseigneur saint Loys son père. — Philippe-le-Hàrdi , revêtu de ses habits royaux , est monté sur un coursier richement orné. Les dépouilles du roi pèlerin sont enfermées en une litière dedans un petit escrin,-^ le coffre, est placé sur une espèce de brancard où brillent le& insignes de la royauté, et le brancard est porté par deux beaux coursiers. On voit ça et là dans le tsjbleau des croix et des brosses épiscopales ; des prélats , des moines ,.des chevaliers et autres accourent en foule pour vénérer les reliques du saint monarque. Plusieurs fiaèles , un rosaire à la main , s'efforcent de toucher à l'escrinouà la litière. A Bour* làngne et aux autres cites de Lombardie, dit la chronique manuscrite, etjusques en France et partout leur voyage ei cheminfurent conduittes les reliques à grandes processions et so^
(.iennités et fusques tant qu'elles jurent apportées à Paris en /'cf;lise cathédrale oà elles Jurent receus en grande solennité, et y
jutfait et, célébré service solennel et honorable , présent tùusiours ledit roy Philippe; et après les fist porter de la en grande rêvé" rënce et procession à Saint^Denis en laquelle compagriie Oifoit ffunt assemblée de prélats , barons et seigneurs du royaume. , Mous terminerons ici notre description des miniatures de ce manuscrit ; toutes celles qui restent encore ne font que représenter des miracles opérés par l'intercession de Monsei-gneur saint Loys. Les détails qu'on vient de lire peuvent donner Ufie idée des armes , de la manière de combattre , des costumes et des usages des pèlerins croisés au treizième •iècle. •
L'histoire du châteUun de . Coucy et de la dame de Fayel ^ publiée d'après le manuscrit de la Biblio^ theque du Roi ^ et mise en français par^ G. A^
Crapeletj imprimeur.
• f ■ Le manuscrit du roumans^ dou chasielain de Couei ^ dotit
on n'avait donne jusqu'ici que d'infidèles extraits , vient d'être traduit tout entier sur le texte priginal ; par l^impriineur Grapelet. Cette publication , qui {ait honneur au talent de l'éditeur , est précédée .de la des^cription du manuacrit. Ce roman , composé vers l'année 1 22^-, est en vers de huit syllabes; Fauteur dit avoir rimé son nom dans les derniers vers du poëme. Comme les aycntures du cbâtelaipi de Coucy et de la dame de Fayel sont pour ainsi dii^e un épisode des guerres saintes , nous allons donner un petit extrait de ce vieux roman ; nous nou^-servirons de l'excellente traduction de M. Crapelet, afin de ne pas «embarrasser liois lecteurs par les difficultés du texte original., ^ .
Yoici d'abord une cj^anstni élégiaque composée par ' la dame de Fayel , et que M. Méon a découverte dans de vieux manuscrits; elle exprime ses regrets touchans sur l'absence du châtelain de Coucy, parti pour là Palestine.' / ,
« Je veux chanter pour réconforter ipaon cœur; car mal- » gré la perte cruelle que j'ai faite, je ne veux ni mourir n. ni m'abandonner au désespoir ; et pourtant je ne vois » revenir personne, de la terre étrangère où est celui qui » console mon cœur , lorsque j'en éntends^arler. Seigneur » Dieu ! quand on criera z Outrée ! protège le pcSerm pour » qui j'éprouve tant de crainte,- car félons. çont lesSarra- » sins. Je supporterai ma peine tant que durera l'année. » Dieu lui fasse la grâce de revenir ae son pèlerinage ! » Quoi que puisse faire toute ma famille, je ne ve\ix cher- » cher aucun ^ujet de consolation ; qu'on fasse d'autres » mariages , jô regarde comme un insensé celui à qui j'en î) entends parler. Dieu!, quand on criera : Outre'e! etc. »
)> Mon cœur souffre pour un seul , pour celui qui n'est » plus dans ce pays ; son souvenir pi'afflige sans cesse , et M je ne connais plus ni joie , ni plaisir. Il est beau et je suis » aimable ( il est biau , çt je suis génie ) : Seigneur Dieu , » pourquoi avez-vous permis, quand nous nous convenions i> si bien , que nous soyons séparés ? Dieu ! quand on crieru » Outrée / elc.
» C'est lui seul que j'attends avec plaisir, parce que son » hommage m'est agréable.; et quapd souffle le doux vent » du pays où s-e ttouve celui cjne' j'aiihe , je tourné volon- » tiers mon visage de ce côté^, (et il me seniole que je le sen« 9 par dessous mon manteau gris.- Dieu ! quand on criiera i) Uàtrée ! etc.
» Je fus bien trompée de n'avoir pu Tactompagner ; il » m'envoya, une chemine qu'il a portée, et que je couvre » àe baisers : la nuit, lorsque l'amour me tourmente , je » la mets dans' mon lit,* auprès de mon corps , pour apaiser » mon mal'. Dieu I quand on criera Outrée) etc. »
Nous ne suivrobs point le roinancieç dans le récit qu'il fait des courses, des entretiens d'amour du châtelain dé Cîoucy avec isa dame , des craintes et des soupçons jaloux du «ire de JFayel ; de ces i'endez-vous où les deux amans , oubliant leur$ peines passées , ignorant leurs malheurs à venir , se livrent tout entiers ù leur tendre penchant , et trompent les regards qui les épient sans^ cesse. Il ïi'entre point dans notre sujet de parler de ces fêtes de la chevalerie , de cés<brillans tournois où apparaissent tourà-tour des héros tels que Gauthier de Châtillon , Louis , comte de Blôiâ , Beaùdoin , comte de Flandre , qui plus tard devaient conquérir une grande renommée sous les drapeaux des guerres saintes.^ Nous passerons au pèlerinage de Raoul de Coucy , qui fut un des chevaliers de la troisième croisade. Le sire de Fayel , toujours inquiet, jaloux, résolut d'annoncer qu'il voulait prendre la croix ; pour que le châtelain en fit autant. Dès f- lors il cessa de maltraiter sa fiemme, et affectant des sentimens d'amour et de prévenance qui n'épient point danls son âme , il semblait avoir oublié le passé. Un joufque le^ deux époux étaient au lit , Fayel dit à sa femme d'un ton gracieux : « Il y a long -temps que j'ai » l'extrême désir, et je suis toujours dans le$ mêmes dis- » positions , d'entreprendre un grand pèlerinage à la Terre- » Sainte, daiils les pays d'outre-mer; je désire que vous y ». veniez avec moi ; il y aura un grand nombre de cheva- » liers et une brillante société de dames. Nous irons tous »^ deux de notre plein gré , pour racheter nos péchés et en » obtenir le pardon. Que pensez-vous de ce voyage ? et » dites-moi si vous voulez m'accompagner ? » Cette ouverr ture étonna beaucoup la dame ; mais comme elle avait une grande présence d'esprit , elle se garda bien d'er^ paraître affectée. A la première réflexion , elle se douta quel était le but de cette proposition : elle vit bien que son mari voulait l'éloigner de celui qu'elle aimait si tendrement. Elle
Dr s CROISADES. 363
répondit donc à Fayel : « Ah ! j'irai , sirB ! Dieu soit loué ! » vous me donnez enfi^ une preuve de votre amour , qui » m'honore X beaucoup , car je ne d^àirais rien tant que » d'aller à la Terre-Sainte ; je vouç seconderai de tout mon » pouvoir, selon mes fail>fes mojrens. » Ainsi parlait la dame, mais elle pensait à toute autre chose. Elle versait des larmes en songeant au parti que- prenait 'son mari, et ne savait comment apprendre cette nouvelle au châtelain. A la fin elle imagina cet expédient. Elle avait vu des marchands merciers qui , avec un panier , parcouraient les cam-^ f>agnes, en /toute saison , entrant dané lesi maisons et dans es salles sans qu'on se défiât d'eux en aucune manière. Elle ^^xx^ie à ce déguisement ; elle annonce au châtelain que «on mari devait ^Uer au conseil ^our une affaire importante , et qu'il vînt la trouver sous l'habillement d'un mtercier , portant un paniejr suspendu à son coU. A la faveur de ce déguisement, le chevalier s'introduisit dans le château de Fayel. La dame lui racontia les cruels projets de son mari , et tout le chagrin qu'elle en réprouvait. « Ne Vous tourtpen- » tez pas , lui dit le châtelain , je prendrai tous les moyens « imaginables pour m'engager dans la croisade , afin d'être ». toujours avec vous. » Les deux, amans s'entretin,rent sur. ce qu ils auraient à faire loi^squ'ik seraiei^t arrivés^ en Orient. Le lendemain, pendant que Raoul s'éloignait du château avec son écuyer , et' qu'il lui contait , chemin faisant , que le sire de Fayel était sur Te point d'entreprendre le voyage d'outre-mer : « Sire , lui dit l'écuyer , avec la protection de » Jésus , je vous conseille de vous croiser , et de faire le pé- » lerinage. Aussi bien , vous aurez encore plus de liberté » pour voir votre dame dans ce pays-là que dans le » nôtre. J'ai appris que le roi Richard a fait annoncer par- » tout un grand tournoi 'en Angleterre, et qu'il doit être » magnifique. Plusieurs chevaliecs du Yermandois passeront » la mer pour assister à ce tournoi, et vous vous joindrez à » eux sans leur faire connaître votre intention de prendre » ]a croix. On m'a assuré qu'à la suite du tournoi, le roi -» Richard fera prêcher la croisade , et que lui-même se » croisera, ainsi qu'un grand nombre de chevaliers. Ce » sera pour vous une belle occasion de vous croiser aussi , » sans que l'on en puisse deviner le motif. — Par Dieu , » répliqua le châtelain , j'approuve fort votre idée , et je x> disposerai mes affaires en conséquence. »
Le châtelain se rendit au tournoi et fit de grandes prouesses ; il se croisa avec tous les chevaliers qui avaient assisté au tournoi d'Angleterre. Dans son humeur joyeuse.
566 BIBLrOTHfeQUfe
il composa une chanson dont voici le premier couplet i n Le printemps» le niois de mai , la violette ,- les rossignols, » tout m'invite à cbantér; et quand Famourfaità mon » cœur un si doux présent , je ne dois pas le refuser. Dieu 1» veuille que je puisse encore une foi^, avant mon voyage p d'outre - mer , obtenir cette haute faveut de presset » contre mon sein celle que j'aiqae ! » La dame de Fayel» de. son côte , pressait toujours son mari de prendre la croix. Bientôt àrri,va daiis le pays même un cardinal chargé d^ prêcher la crpisade. Le sire et la dame de Fayel se trouvaient à l'église lorsque le cardinal exhorta les fidèle&à prendre le chemin d'outre-mer; il y en eut un grand nombre qui s'enrôlèrent s sous les saintes bannières , ^our saiiver leur âme. La dame de Fayel se leva. aussi pour aller prendre la croix; mais son époux l'arrêta, en lui disant^: « Dame, pour cette- fois vous ne vous croiserez pas , car » je me sens trop faible pour accomplit une pareille entre- » prise ; j'en redoute les fatigues.:- il faut nous en abstenir ; » certaine maladie de^ cœur ne me pernlet pas de prendre » la croix. )» Cette défense inattendue causa uôe.vive douleur à la dame de Fayel , et quajid elle fut seule elle versa lui torrent de larmes , en songeant qu'elle était contrainte de rester dan$^ses foyers, tandis que. le fidèle chât^elain s'en allait $iu-delà des mers. Lorsque celui-ci eut appris cette nouvelle, son âme fut brisée de douleur , et Jiientôt , sous le costume d'un aveugle mendiante il parvint en secret jusqu'au près de sa dame. Ils passèrent deux jours ensemble dans' le deuil et l'accablement. Mais il fallut se quitter, parce que déjà grand nombre de chevaliers s'étaient mis en route. Après avoir achevé ses préparatifs de voyage, le châtelain, sans £\utre compagnie que celle de son écuyer Qobert , partit pour rejoindre les croisés. Prèl d^ s'éloigner du pays de France , il composa cette chanson en l'honneur de sa douce et fidèle amie.
« C'est à vous , amans , plutôt^ qu'à tous autres i , que je » fais entendre ma douleur et mes plaintes , quand je suis » forcé de partir,, et de me séparer de ma loyale compagne. A En la perdant, je perds tout au monde. Je te le dis y » Amour , si jamais on meurt de douleur , on n^en tendra » plus de moi ni lais ni chansons^ Beau sire Dieu , faut-il « donc que je sois contraiiit à me séparer de ce que j'aime ! » Hélas! oui sans doigte, il le faut ; il faut sahs elle aller » en terre étr^jgère. Je crains peu de souffrir de grandes » peines , quand je ne puis trouver en elle ni consolation , » ni adoucissement. Plus n'attends de joie d'aucun autre ,
DES CROISADKS. 367
» amour que d'elle seule ; et peut-être ne la reverraMè » jamais ! Beau sire Dieu ! combien il m'est cruel d'être 9 pri;^é de sa présence , de nos plaisirs , de ces doux entre-- » tiens , où elle me confiait ses tendres inquiétudes , cette » chère dame , cette compagne , cette amie! et lorsque » je me rappelle son gracieux accueil , et le plaisir qui » l'animait en me voyant , je ne sais comment mon^ cœur v ne s'éteint pas. Ah ! comme il souffre ! Dieu ne m'a pas » donné pour rien toutes les félicités que j'ai goûtées en ma » vie ; il me les fait chèrement acheter^ J'ai bien peur que » ce qu'il exige né me fasse mourir. Je lui rends grâce de » m'a voir gardé de ne jamais trahir ma foi ; car^ le pli4s » tendre amour ne résiste pas^à la perfidie .^>I1 m'est im- » possible de bannir l'amour de mon cœur , et il faut que » je me sépare de ma dame !..^... Je pars, dame ; partout » où je serai, je prierai Dieu qu'il vous conserve. Je ne » sais si jamais vous verrez mon retour , car il est bien » incertain; mais, pour Dieu , je vous -en prie, gardez » vos promesses, en quelque lieu que je me trouve, pré- » sent ou absent; et moi', je demande à Dieu qu'il me » protège autant que je vous aime. Ya, pitié ^ va, chanson, » annonce que je pars pour servir INotre Seigneur; et » n'oubliez pas , dame incomparable , si je reviens , que » c'est poui' vous que je suis partie »
Les deux croisés arrivèrent à Marseille , et trouvèrent le roi Richard qui se disposait à mettre à la voile. A Taide d'un vent favorable , la flotte des pèlerins parut bientôt devant Ptolémaïs. Le châtelain signala sa bravoure dans plusieurs combats, entr'autres a la bataille d'Arsur. Il portait sur son heaume , en souvenir de sa dame , des tresses mêlées d'or fin , dont la vue seule épouvantait les Sarrasins. Us l'avaient surnommé : le^cHàvaUer aux grandes prouesses y qui porte tresses sur son heaume. Il y avait près de deux ans qu'il était en Palestine , lorsqu'il fut atteint d'une flèche empoison]|iée , qui pénétra fort avant dans le côté. Richard lui envoya ses médecins; m^is^ tous les efforts étaient inutiles , et le châtelain devenait de jour en jour pâle et languissant. Il dit enfin à son écuyer qu'il voulait repasser la mer le plutôt possible ; qu'il espérait guérir en revoyant son pays . et que revenu auprès de sa dame, il était sûr qu'elle lui rendrait la ^anté. Deux cardinaux étaient alors sur le point de s'embarquer pour l'occident ; Raoul se disposa à partir avec eu^. Pendant la traversée , ses souffrances redoublèrent , et voyant que sa fin était prochaine, dit le romancier, il voulut encore composer une
dernière chanson > que répéteraient après lui le$ "^rats amans. Ayant appelé son écuyer, il le pria, au norh de Dieu, d'accomplir fidèlement ce qu'il allait lui dire. Le malade ordonna qu'aussitôt après sa mort, il ouvrît son corpspour en retirer son cœur, qu'il l'embaumât avec le plus
Srand soin et qu^il allât le porter à la dame de Fayel ; le sire e Coucy chargea aussi GoDcrt de rendre à la châtelaine les tresses qu'elle lUi av?it données en souvenir d'amour. L'écuyer ,. triste et abattu , promit à son maître d'accomplir ses dernièr«$ voloi^tés. Le châtelain dicta à un clerc une lettre adressée à sa nue » et après avoir feçu les siacremens dès mourans, il expira en murmurant le nom de la belle dame. Revenu en Occident, Gobert chercha à s'acquitter fidèlement du mesisage funèbre dont il s'était chargé. Mais lol^squ'il était près d'arriver au castel de la dame, il fut reconnu par le seigneur de Fayel, et celui-ci lui enleva , en le ménageant de la mort j, le triste dépôt qu'il emportait avec lui. Le sire de Fayel, brûlant de se venger des infidélités de son épouse , communiqua au maître-queux (chef de cuisine) l'horrible projet qu'il méditait , et le maître-quteux jura d*obéir à son maître. Après lui avt)ir commandé de préparer des poules et des chapons pour être offerts à tous les con--vivçs, le crud mari donna au cuisinier le cœur du châtelain, et l'avertit de servir ce dernier plat à la dame de Fayel tant seulement et non autrui. Pendant le festin,
La dame moult ces mes loua , £t li samble bien conque mais , ^ Ne manga plus isavourens mes,
Ne demour^ gaire après, Qu*elle prra à Dieu mercy , Et l*âme 4cl corps s'cmparty^
liCS païens de la dame de Fayel ayant appris la nouvelle de cette épouvanjtable catastrophe , résolurent de tir er vengeance d'une mort dont le sire de Fayel leur paraissait coupable ; mais celui-ci s'arrangea avec les parens Je sa femme , et il fut convenu qu'il quitterait le pays et ferait le voyage d'outre-mer. Il resta long-temps en Orient , et répassa en Fraiice y mais il traîna partout ses chagrins et ses ennuis , et mourut peu de temps après son retour.
Élégie de Tlwmas^ moine de Froimont (1).
Le moine Thomas ëtait né en Angleterre à Beverley. Ses parens étant morts , lorsqu'il était encore dans l'enfance , une sœur nommée Marguerite , plus ê{g^ée que lui de onze ans, fut chargée seule du soin de son éçlucation. Dès qu'il fut entré dans Fadolescence , le fameux Thomas de Cantorbéfj se l'attacha, on ne sait à quel titre, et l'emmena ensuite avec lui en France , quand il y vînt , pour éviter les persécutions qu'il s'était attirées en Angleterre. Ce fut sans doute à cette époque , vers l'an 1 1 65 ou 1 1 66 , que Thomas entra dans l'abbaye de Froimont, au diocèse de'Beauvais, probablement à l'exemple de son patroa, qui {Mrit, contune on sait, l'habit de Cîteaux à Pontigni. Thomas Vadonna avec succès , dans la solitude du cloître , à la culture de la poésie. Sa sœur Marguerite , après diverses aventures , l'ayant retrouvé dans son monastère, Thomas composa l'élégie dont nous allons rendre compte (2). Manrique, dans son 5^. vol. d^s annales de Cîteaux , dit avoir lu ce poëme sur im ancien manuscrit conservé dans la bibliothèque de Clairvaux. U en cite plusieurs passages intéressans qui nous font connaître la vie singulière de la sœur de Thomas. C'est Marguerite elle-même qui est supposée raconter ses propres aventures.
« Dès que je fus conçue, dit-elle, mes pieux parens quit- » tèrent l'Angleterre , pour aller à Jérusalem. J'y fus portée » dans le sein de ma mère. Après quelques mois de péieri- » nage , nous arrivâmes en Palestine , et j'y naquis , pendant » que mes parens accomplissaient leur vœu.... » (5)
Pendant leur retour en Angleterre , il arriva à nos pèlerins une aventure que Marguerite raconte , sans doute d'après le récit que lui en firent par la suite son père et sa mère , plutôt que d'après ses propres souvenirs.
(i) Voyez les annales de Cîteaux, par MaArîque, tome IIIi annëe 1174» <^hap. 3; 1187 , chap. 8; 1189, chap. 5; 1192, chap. 3.
(2) Nous donnons ici le texte latin de Félégie , parce que cette pièce est
Ï»cu connue , et que nous ne Favons trouvée que dans Manrique , dont es ouvrages sont assez rares.
(3) Mox ut concipior, Anglorum gente relîctâ, lerusalem tendit sanctus nterqne parens. His onerosa cornes materno deferor alvo. Post menses aliqnot, urbs sacra finit iter, Et dùm vota pater pia solvit nascor ibidem , etc.
« Un jour que nous traversions de riches campagnes , un V loup altéré de carnage se présente à nous. Mon père, le » voyant s'avancer vers moi , plein de sollicitude pour son » enfant, se dispose à employer la force et la ruse. Nous étions » trois êtres faibles , moi toute petite , ma mère et Fanon 3» qui me portait ; la frayeur précipitait nos pas , mon père i> reste intrépide ; il arrache une branche d'arore qu'il traîne » derrière lui, comme en jouant. Lorsque le loup approcha» » mon père agita son thyrse ( thyrsum ), et l'animal s éloigna » sans faire du mal à personne. » (1 )
Marguerite était encore dans l'enfance lorsque ses parens retournèrent en Angleterre.
Lactens ÂDglorum transTehor ad patriam.
Thomas, auteur de Tél^ie, vint au monde plusieurs années après le retour de nos pèlerins. U parait qu'il perdit de bonne heure son père et sa mère , et que sa sœur Marguerite» plus âgée de onze ans , prit soin de lui et l'éleva ; elle le conduisait à l'école et l'en ramenait. (2)
Lorsque l'éducation de Thomas fut achevée et qu'il fut attaché à l'archevêque de Cantorbéry, Marguerite retourna à .son pays natal. Elle se trouvait à Jérusalem lorsque cette ville fut assiégée par Saladin , en 1 1 87 . (3)
« Pendant ce siège, qui dura quinze jours, je remplis, » dit-elle , autant que je pus , les fonctions de soldat. Je » portais un casque comme un homme; j'allais et venais sur » les remparts , un chaudron sur la tête en guise de heaume ; » quoique femme , j'avais l'air d'un guerrier ; je lançais la » fronde; et remplie de crainte, j'apprenais à dissimuler » ma faiblesse. Il faisait chaud {œstus erat)^ poursuit Mar-
(i^ Forte die quàdam dùm pascua Iseta subraïus. Nos lupiis aggreditiir csedis amore ferox. Qoem pater ut vidit ad me procederc velle, Pro me sollicitas , vimque dolumque parât. Très simul imbelles, ego parvula, mater , asellas Qui me gestabat. Goglmur ire me lu.
Stat pater intrepidos et yellit ab arbore ramum , Quem , antequàm ludens , post sua terga trahit. Cum lupus accedit thyrsum movet; ille recedit, Nec quemquam lœdit.
(2} Qui sicut frater et alumnus erat
A me nutritus uudenis me minor annis Quem tenerum soleo ferre, referre scholis.
(3) Ad natale solum grandis jam facta reversa Tune cum lerasalem capta dolore gemo.
» guérite, et les combattans n'avaient point de repos. Je » donnais à boire sur les murs aux soldats fatigues , lors- » quune pierre, semblable à une meule de moulin, vint w tomber près de moi ; je fus frappée d'un de ses éclats : » mon sang coula. Mais ma blessure fut bientôt guérie, » parce qu'on y apporta remède aussitôt ; cependant j'en » conserve encore la marque. Yotre fête , ô saint Wicliel , » arriva et se passa tristement et sans cantique. Que pou- » vions-nous vous offrir quand la terreur était parmi nous ? » Un malheureux traité mit presqu' aussitôt les saints lieux » au pouvoir de l'ennemi. Je nis prisonnière; mais en payant » quelques bezans , je fus rendue à la liberté. Je me joignis » une troupe de ceux qui furent rachetés. » (1)
La généreuse Marguerite ne jouit pas long-temps de sa liberté; de plus rudes épreuves 1 attendaient.
« Nous marchâmes , poursuit - elle , vers Lachis (2) , » croyant nous y trouver >en sûreté. Mais nous y fûmes tous » jetés dans les fers. 3e fus soumise à un triste joug pour » l'amour du Christ , qui voulut ainsi me réduire à une » pieuse servitude. Ma constance ne céda à aucun .tour- » ment. Ma foi inviolable restera toujours victorieuse. Je » fus forcée à d'humiliantes fonctions; je ramassais des n pierres , j'entassais du bois. Si je refusais d'obéir, j'étais » battue de verges. Je supportaisr en silence les coups , les » menaces, la chaleur, les frimats. J'arrosais mes chaînes
(i) Hic obscssa manens spatlo ter quînque dierum Impleo pro possc sseva virago virum.
Assimilata viro galeam gero, mœnia gyro, In cervicc lebes , cassidis instar habet. Fœmina fingo virum , tofas praetendo sappKirum, Vlena metu disco dissimulare metum.
^stus crat, nec eraC rcquies pugnantibus : ergô. In muro fessis pocula trado virîs.
Gùm venit eccè mihi petra siroillima moïse, Cujus fragmento csesa cruore fiao.
Sed cit6 sanatur cui mox medicina paratur Yulnus : at signum vulneris usque manet. Cumque d'ies fcstus aderat sine carminé mœstus Michaël aime, tibî, quid nisi terror ibi? Nam mox post pactum miserandi fœderi& act|}m Hosti subjectus fit sacer ille locns.
Capta Bisantheos aliquot quia soIvq re1a;Kor, Estque redemptorum juncta caterv.a mihi, ;
(2) y îlle à quelques lieues de Jérusalem. ' '
3» de mes larmes. I^e travail et une nourriture tres-restreinte » fatiguaient mes membres. Les longs jours étaient brûlans ^ » et le repos était rare et court. Le jour de la purification j> de la Yierge , qui vint mettre un terme à mes douleurs » » est un jour cher et mémorable pour moi. Yoidez-yous » savoir qui nous procura notre liberté? un tyrien, homme » pieux et bienfaisant , nous racheta. Il lui naquit dans ce }> temps un fils qu'il désirait. La joie qu'il en conçut fut la « cause de notre liberté. L'heureux jour de la fête de la » Yierge finit pour moi quinze mois d'esclavage (1). »
Mais les peines de Marguerite ne sont pas encore à leur fin. n faut l'entendre raconter ce qu'elle devint, après avoir recouvré une seconde fois s% liberté.
ce Je m'éloignai aussitôt, dit-elle , évitant les bourgs et » les lieux publics. Dans la crainte d'être prise, je marchais » seule en me cachant. Je n'avais pour vêtement que le sac » que je portais dans ma captivité : il était court et léger, » sans couleur comme sans chaleur ; il couvrait à peine ma » nudité ; c'était cependant un fardeau pour moi qui n'a- » vais pas d'autre parure. Il me restait un pseautier : c'était » mon seul compagnon au milieu des déserts ; c'était tout V ce que je possédais. Une tourte de pain me soutint pen- » dant cinq jours. La faim me força ensuite de recourir » aux racines. Pendant cinq jours je ne goûtai rien de ce » que les choses humaines peuvent apporter de soulage-
(i) Tendimus Indè Lacliîs, illic loca tuta putantcs. Quo ciinctos mecum vîncula dira domant.
Capta jugo tristi trador pro nomîne Ghristî Qui sibi mancipium me facît esse pinm.
Nullis tormentis cedlt constantia mentis l Yictrix semper erit inviolata fîdes :
Gogor ad indigna : lapides (ego» congero ligna. Jussum si renuo, Terbcre c»sa luo.
Yerbera dira, minas , œstns simul atque pruinas Tristis sustineo, compcde vincta fleo.
Ut doleant artus cogit labor et cibus arctus. Fervida longa dies, rara brevisque quies. Mœroris tanti finem faciens hypapanti Quâ eoncessa qnies est veneranda dies.
Si quseris scire quis nos tune fecit abire T ISos redemît t]yrius vir bonus atque pius, Gui pater optatus eodem tempore natus liSetitise summee maxima causa fuit.
Actis ter quinis Me mensibus est mihi finis Xtuctûs , jam dictœ virgiiÛA aima dies*
)i ment; je vivais comme je pouvais. Seule, inquiète^ er- » rente , ]e ne voyais de toutes parts que solitude. J'avais » douze torrens à traverser. Que faire ? La crainte de mou- » rir me fera-t-elle braver les dangers de la mort ? Je ne » vois de pont nidle part. Les maux que j'ai éprouves me » remplissent de terreur. Je ne peux retourner en arrière* » Je crains en restant de devenir la pâture des bêtes féroces. » La crainte m'inspire enfin de l'audace. Je passe le pre- » mier torrent , puis je lès traverse tous (1). »
On était alors dans l'hiver ; malgré la rigueur de la saison , et quoique Marguerite fût vêtue si légèrement , elle s'étonne de n'éprouver que la sensation de la chaleur ; elle s'écrie :
Undè calor nivibos ?
Mais voici un incident plus surprenant encore : <t Non loin , » dit-elle , j'aperçois une forêt ; je vois sur la lisière du bois » un turc qui vient m'arracher mon pseautier. Je m'éloigne » toute triste ; mais quand je suis loin , il m'appelle ; il se » jette à mes pieds ; il se repent de sa violence ; il me reniet » mon livre. Qui donc a pu rendre ce barbare si soumis » pour moi ? (2) »
(x) Inde recedo cît6; pagos et publîca vîto Dùmque capi tlmco, sola latenter co.
Gaptivae testis saccus pro tcgmîne vestîs Est mihi, coi desont et color indè calor ; Hic brcvîs atque levis vîx naturalia celât ; Et tamen est oneri, cui décor omnis abest. Uuicus îste cornes est per déserta Taganti, Gam libro saccus , Tes mea tota fuît.
Panis me torta sustentât quinque dîebus Post quos radîces sumo aocente famé.
!N'Il mibi de rébus bumanb quinque dîebus Gonfert solamen ; ut qneo dego tamen.
Anxia soia vagor; eremus patetundiquè latè Insuper , et bis sex praetereunda vada.
Quid faciam ? mortisne inetn discrimina mortis Incurram ? pontis spes mîhi nuUa manet. Ne redeam, mala me terrent experta; manere Hinc vereor, ne sim prseda Toranda feris. Audax esse metu compellor : transeo primum , Ordine quo primum transeo cuncta vada.
(2) Haud procol aspicio sylvam; sylvaeqne sub orâ Stat Parthus , psalmos vi rapit ille meos. Tristb discedo j sed eùm longiùs essem
Notre pèlerine arrive enfin à Ântioche. Pendant qu'elle y séjourne , l'armée desHînfidèles , qui l'avait faite prisonnière à Jérusalem, se présente devant les murs de cette ville. Voici le moment le plus critique pour Marguerite; on l'accuse d'avoir volé un couteau qu'elle a trouvé ; on l'arrête ; on va la faire mourir. C'est ce ^e nous apprend Manrique , qui a omis ici plusieurs vers.
« Que faire? dit Marguerite. Je veux et ne puis m'échap- » per d'aucun côté ; partout sont des sentinelles ; aucune » porte n'est ouverte. Tout m'effraie , les regards et les dis- » cours de ceux qui m'entourent. Je n'entends point la lan- » gue turque. Ne sachant quel parti prendre, saisie d'une » douleur intérieure , je prononce le nom de sainte Marie. » A ce nom , le chef des infidèles s'étonne , cet homme sans » foi devient bienfaisant et pieux , et se tournant vers les » siens : Yoilà , leur dit-il , qu'elle invoque Marie. Il m'or- » donne de m'en retQurner. Cet' ordre déplaît aux autres ; » mais je m'en inquiète peu. Je sors et vous rends grâce , 6 » vierge Marie ! c'est par vous que j'ai été délivrée à Lachis ; » c'est par vous que je l'ai été encore ici. Honneur et gloire » à Marie! (1) »
Marguerite , échappée à ce danger, retourna visiter les lieux saints, et à la faveur de la trêve qui fut conclue en 1 1 92 entre Richard et Saladin , elle s'en revint avec les croisés anglais en Europe. Elle alla à Saint-Jacques-de-Compostelle , puis à Rome , et vint enfin en France. Nous regrettons que Manrique n'ait point copié toute cette partie des
Me vocat : et pedibus volvitur îlle meis. Pœnitet et facti valdè, redditque libellum. Sed tamen dévolus barbarus undè mihi ?
( 1 ) Et quid agam ? volo nec valeo diverterje quoquam. Extat ubique cliens; janua nuUa patet : Omnia me terrent, Vultus et verba loquentum. Cùm mibi sit nota partbica lingna minus ; Expers consilii , timor interiora dolore Dùm replet in lablis sancta Maria sonat. Virginis ad nomen dominus stupet ille benignus Et pius efficitur ethnicus absque fide.
Convenicnsque sucs , super hoc , ait , ecce Mariam Clamitat, hincque meum me jnbet ire locum. Displicet hoc aliis : verùm qujse cura ? quid indè ? Egredior, grates virgo Maria tibi ; Capta Lachis perte snm libéra : constat aperlè Uàc quoque f sicut ibi, laus sit honor que tibi.
DES CaOISADES. 575
voyages de Marguerite. Nous savons seulement qu'elle eut encore à souffrir de la faim et des voleurs (1).
« Arrivée sur les frontière! de France, j'apprends, dit notre » voyageuse, que mon frère s'est fait moine. Je viens à Beau* » vais , je m'informe où il est : on me montre Froimont. Je » le trouve enfin. H a peine à me reconnaître. Je lui diâ l6 » nom de mon père, celui de ma mère. Mon père eut trois » enfans. Vous voyez en moi la seule fille qu'Q eut* L'autre » frère fut enlevé au ciel aussitôt après son baptême. Pour- » quoi hésitez-vous encore? C'était Sybille qui nous donna » le jour; c'était notretnère. Hulnon était notre père. Il me ** croit enfin ; nous mêlons nos larmes ensemble. Je lui ra« » conte mes aventures ; mon récit lui arrache des soupirs. » Il m'exhorte à mépriser la vie du monde , et m'ouvre » le chemin de la vie religieuse (2). »
Marguerite suivit le conseil de son frère , et grâqe à la libéralité de Louis , comte de Blois et de Clermont , elle entra dans un monastère des fiUes du diocèse de Laon, appelé Montreuil ou la Sainte-Face. Après une vie si orageuse , elle y passa dans le repos le reste de ses jours.
Cette élégie , où Ton trouve beaucoup de vers léonins , genre de poésie fort en vogue aux douzième et treizième siècles , n'est pas sans mérite , et la versification en est souvent élégante.
Le moine Thomas avait enèore composé en prose un Traité du mépris du monde, qu'il avait adressé à sa sœur Marguerite, et une Vie de saint Thomas de CarUorbéry. Il mourut à Froimont, au comiuencement du treizième siècle.
(i) Insidlas etenim latroniim passa fainemque.
(a) Unica spes superest germanum quœrere fratrem; Hîdc investigans Francomm finibus ; eccè Audio )àm monacum : Francia te repeto.
Belluacum veniens , ubinàm sit sciscitor indè Monstratur Fres mons quo manet ille locus. Inventus tandem quae sim vix crédit , et aîo : Hoc nomen matris et patris illud erat.
Treis pueris pater unus ; adest quae concîpit una. Hune baptlsmum lavât, Ghristus ad astra levai. Quid duoitas ? illa genult nos dicta Sybilla. Hsec nobis mater et fuit Huino pater.
Hsec inter, signis crédit, lacrymamur uterquc. Casus pando meos, meque loquente gémit.
Post haec hortalur mundi comtcmnere vitam : Quse rcddat monacam me docct illc viam.
yieUle chronique de l'abbaye de Béliers ^ par le moine
Jean (î).
Cette chronique, uniquement consacrée au monastère de Bëziérs , n'est point un récit ; sous le titre de chronique , on a réuni plus de trois cents pièces relatives à ce cloître , qui Alt fondé en Fan 600 , sous le règne de Qotaire H, Ces pièces, qui sont pour la plupart des chartes de donation, sont extrêmement curieuses , et prouvent que Tabbaye de Béziers devait posséder d'immenses richesses. Nous avons lu le texte d'un contrat , qui donne à saint Pierre et à Vabbé du couvent y une jeune fîUe qui avait été promise en mariage ; dans ce contrat , signé par des barons et des chevaliers et par ses parens, la jeune fille est considérée comoie femme de saint Pierre ( sicut sancti pétri feminam ). A la page 461 , il s'agit de Hugues , seigneur de Beaumont , qui , à Fépoque de la première croisade , alla trouver les moines de Béziers , avant de prendre le chemin de la Palestine. Il dit adieu aux Cénobites , les pria d'oublier les torts qu'il pouvait avoir eu envers eux, et après s'être recommandé à leurs prières, le chevalier leur donna une terre et les hommes qui en dépendaient. Un autre chevalier , nommé Frédéric , en partant pour Jérusalem , accorda à saint Pierre et aux moines de Béziers un moulin avec ses dépendances , une terre et tout ce qu'il possédait dans le bourg de Blairdset, Yoici l'extrait d'une charte de donation fort curieuse, dans laquelle le chevalier Martel de Mallet laisse tous ses biens au fflonas" tère de Béziers , avant de faire le pèlerinage à la Terre- Sainte. Le début de cette charte nous porte à croire qu'elle est du onzième siècle.
« La ruine prochaine du monde nous avertit que nous » devons méditer avec ardeur les choses éternelles. {Quan- » tœ pietatis desiderio debeamus œtema meditari, lahentls » mundi casus indicat, qui quotidianis defectjhus videtur an- » nidari), La vie présente est un enchaînement de misères ; » tout ce qu'elle nous offre est faible et fragile , et il est » prouvé d'une manière évidente qu'elle rend très-malheu- » reux celui qui 8*y attache. Notre corps est pour nous l'oc- » casion de beaucoup de souffrances, et la mort même, » parlaqueUe toute chair est dissoute, est pour nous un
(i) Ghronicon antiquum BesDacensis abbatîae, atictore Joanne mona— cho. Spirii. de Dachery, t. 1 1 , p. 4<>o ^^ *°i^'
» sujet de douleur et de crainte. C'est pourquoi , voulant » cesser d'obéir à la chair et au sang , désirant me rendre » propice la majesté du ciel , et décidé à expier dan» la >» pénitence les péchés de ma jeunesse , j'ai résolu d'aller » visiter le sépulcre du Seigneur, et d'abandonner tous mesy» biens à l'église de Béziers qui est ma paroisse , comme » l'atteste la sépulture de mon père et de mes aïeux. En » présence du seigneur , abbé Gérard , et du consentement » au comte Guillauipe, sous la protection duquel j'avais » placé mes terres , j'ai dopné à Dieu , à saint Pierre et au » monastère de Béziers deux endroits pour pécher dans » la Saône). Je les ai donnés sous cette teneur, que, s'il le » faut , le pêcheur ait un servant qui l'aide à conduire la » barque , et qui lui prépare tout ce qui lui est nécessaire » pour la pêche. J'ai donné une prairie qu'on appelle Bras » de Lambert, j'ai donné le bois de PVevra et toutes les fb- » rets que j'ai auprès de la ville de Beesque. » En outre , le chevalier' Martel donne aux Cénobites d'autres revenus et d'autres privilèges ; tous les porcs du monastère peuvent aller librement dans ses bois et ses forêtç. Le pèlerin ne veut point que ses hommes nuisent en quoi que ce soit aux religieux de Beesque , parce que leur couvent fut fondé par ses aïeux pour le salut de leur âme. Il affranchit les moines de tout impôt et de toute corvée. La charte dont nous venons de donner ua extrait termine la chronique de Béziers.
Vie du seigneur Lietbert^ évêque de Cambrai.
On ne connaît pas le nom de l'auteur de cet ouvrage ; on sait seulement que l'historien vivait au commencement du douzième siècle ; il a suivi Lietbert depuis sa naissance jusqu'à sa mort, et il a écrit d'après le témoignage de ceux mêmes qui avaient connu le pieuxévêque de Cambrai. Nous ne prendrons dans cette histoire que ce qui a rapport au pèlerinage de Lietbert , et nous aurons soin de ne pas répéter ce que nous avons dit là-dessus dans notre Eclaircissement sur les pèlerinages ( tom. I®'., p. 572 et suiv. de notre hist. ).
Lietbert , touché des sacrifices que le fils de Dieu a yait faits pour les hommes, voulut obéir à l'apôtre, quand il dit : Sortons de ce camp pour aller vers lui, car nous n'avons poins ici d'étemelles demeures, L'évêque conçut le désir de faire un pèlerinage à Jérusalem; ce n'était point pour aller
voir les pierres des tours et le toit des maisons de la ville sainte , mais pour embrasser { amplecti ) les chemins consacres par les pieds du Christ. Il estimait heureux celui qui pouVait voir la^ crèche de Jésus; qui pouvait adorer, en esprit , TEnfant-Dieu , entouré de bergers, et pleurer sur le sépulchre du Sauveur avec les femmes de Jérusalem. Quand il eut pourvu à son remplacement , le pontife fit connaître son projet à ses amis , qui en furent consternés ; malgré les remontrances qu'on lui adressa , il persista dans sa résolution, et se mit en route dans l'année 1054. « Après avoir à •» peine obtenu le consentement du clergé et du peuple, dit » le chroniqueur, la liberté de la patrie , l'ornement de Vé- » glise , le pontife digne de Dieu , Lietbert sortit de la ville » de Cambrai , suivi de toute la population , qui l'accompa- » gna pendant trois lieues , en versant des larmes et en » poussant de grands gémissemens. » Nous avons parlé, dans notre éclaircissement , de la marche de Lietbert à travers le pays des Huns , de son entrevue avec le roi de la Pannonie, et des périls que coururent lui et les siens au milieu des solitudes de la Bulgarie, infestées par des voleurs.
Arrivé à Laodicée , le pontife apprit que l'église du Saint- Sépulchre avait été fermée à la piété des chrétiens par le sultan du Caire , et qu'il n'était plus possible de suivre la route de terre pour aller à Jérusalem. Lietbert séjourna pendant trois mois à Laodicée ; ses nobles familiers restèrent seuls avec lui; car le reste des pèlerins, désespérant de pouvoir se remettre en route , s'était dispersé çà et là dans les terres voisines. Le pontife , résolu d'aller par mer à la Terre-Sainte , était près de mettre à la voile , lorsqu'un de ses compagnons , le seigneur Foucher, tomba malade. La maladie devint grave et mortelle , et Lietbert , triste et tourmenté , ignorait s'il devait retarder le départ ou quitter son malheureux compagnon. Le médecin avait désespéré de la guérison du seigneur Foucher , et sa mort était regardée comme très-prochaine. Cependant le maître du vaisseau avait annoncé l'heure du départ ; chacun prenait place dans le navire, et l'incertitude du pontife n'en était que plus cruelle, a Le Tout-Puissant, dit l'auteur, ne voulut pas que » l'évêque fût tourmenté plus long-temps , et lui inspira un » sage conseil. Lietjjert se souvint de ces mots , adressés par » Jésus-Christ à celui qui voulait ensevelir son père avant » de suivre le Sauveur : laissez les morts ensevelir leurs morts ; » fortifié par la parole du fils de Dieu , le prélat dompta y » par V amour divin , la nécessité de la chair, et alla revoir le » malade qui rendait le dernier soupir. Celui-ci , quoiqu'il
» fût déjà comme livré à l'autre vie, œgerguamvis sœculo tra- » deretur cUteri, reconnut la voix du pontife et entendit ses » sanglots..... Le vénérable prélat, versant des larmes , re- 1 commanda le pèlerin malade au bienheureux saint André, ^ aux prières et aux mérites de la glorieuse reine Marie , » mère de Dieu. Ensuite Lietbert , après lui avoir dit adieu , » et lui avoir donné le baiser de paix, se retira.
» Le malade était resté seul. Malgré ses souffrances et SQp » agonie , soulagé par les bénédictions du pontife, réchaufié i> par ses larmes , il put respirer un peu , et il eut assez de » force pour faire entendre quelques sons de voix. Se sou- » venant ensuite que le vénérable évêque l'avait recom- » mandé à saint André et à la bienheureuse Marie , Foucher » ramassa toutes ses forces, et prononça la prière suivante, » plusieurs fois interrompue par ses gémissemens : 0 saint » André! vous, à qui m'a recommandé monseigneur Févêquè » Lietbert, vous, dont la mémoire est révérée dans le mo- » nastère situé près de Châteauneuf ^ si vous êtes véritable- » ment cet And.ré, vaillant ap6trc du Christ, ami de Dieu , » cet André que le Seigneur a chéri en odeur de suavité , » hâtez- vous de me secourir ; ayez' pitié de moi ; plongeant » votre doigt dans l'huile de la miséricorde de la mère de » Dieu , notre dame sainte Marie , soutenez, par vos prières, » mon âme défaillante ; ami de Dieu , secourez-moi par le » secret du Christ, votre maître. Je meurs; faites ce que je » ne puis faire moi-même : implorez pour moi la divii;.e mi- » séricorde. Si je vous prie de m'exaucer, ce n'est pas en » considération de mes vertus, car je ne mérite que la mort, j> mais c'est en considération de celui qui m'a recommandé à » vous, par ses larmes et ses prières. » (Le chroniqueur a soin de nous dire qu'on tient cette prière du seigneur Foucher lui-même , qui , après sa guérison , avait raconté tout ce qui lui était arrivé durant, son agonie ). « Cette nuit-là, » continue l'autçur , le pontife ne dormit point ; il avait re- » commandé à Dieu lui et les siens , et lui avait redemandé » la vie de son ami expirant.
» Déjà la quatrième veille de la nuit approchait ; le péle- » rin malade était à demi-éveillé , et voilà que deux figures » de démons apparurent devant lui , portant un trident de >» fer enflammé , et comme tiré naguère de la fournaise ar- » dente. Les démons , comme l'a répété ensuite le seigneur » Foucher , appelaient ce trident l'aiguillon de la mort; ils î> disaient qu'ils l'avaient apporté pour le lui plonger dans » le cœur, et pour lui arracher ainsi l'âme du corps. Dieu î » quelle crainte ! quelle douleur î quelles angoisses ! Le ma-
» lade tremblait de souffrance et d'effroi; il croyait les esprits » de l'abîme prêts à le frapper ; il sentait son corps se dis- » soudre; il pleurait et gémissait, et, au milieu de ses san- » glots , Û n'avait de force que pour murmurer les noms de » Marie et de saint André.
» Dans ce moment terrible , tandis que le pèlerin était 9 plongé dans les ténèbres et les ombres de la mort, une » lumière éclatante vient remplacer l'affreuse nuit qui Ten- » tourait; c'est Fétoile de la mer, la mère de la piété , Fes- 3» poir des malheureux , le salut des faibles , l'effroi des dé- » mons. Eh quoi ! dit Marie , mécbans esprits , quelle est » votre fureur? Vous êtes superbes , au point de venir re- » vendiquçr ceux qui nous ont été recommandés!... Sortez » d'ici à l'instant , sortez. La Vierge dit , et soudain les dé- » mons disparaissent. Alors la mère de Dieu, avec un visage » doux et serein , commande au malade de se lever et d'aller » rejoindre le pontife , et remonte aussitôt vers les célestes » demeures. » L'auteur parle de la surprise et de la joie que causa cette guérison merveilleuse; le seigneur Foucber trouva Lietbert qui se promenait sur le rivage de la mer , pleurant le trépas du pèlerin , qu'il croyait mort , et méditant sur les misères de la vie. Le pontife ne voulait point en croire ses yeux , à la vue de celui qu'un miracle venait de délivrer ; à la fin il reconnut Foucber, l'embrassa et remercia le Sauveur qui , autrefois , avait ressuscité Lazare et le fils imique de la veuve, et qui maintenant lui rendait un compagnon et un ami.
Les débris de la pieuse caravane s'embarquèrent pour Jérusalem; mais bientôt les pèlerins furent surpris par une tempête. Le chroniqueur, qui tout-à-l'heure mettait un vers de Virgile dans la bouche de la Sainte-Vierge , à propos du discours qu'elle adresse aux démons , copie ici une douzaine de vers du troisième livre de l'Enéide , pour décrire cette tempête. Les compagnons de Lietbert furent jetés dans l'île de Chypre. Les nautonniers, qui craignaient la rencontre des infidèles , ramenèrent les pèlerins à Laodicée.
L'èvêque de cette ville leur conseilla de reprendre la route de France , vu les difficultés du pèlerinage ; et Lietbert, dit le chroniqueur , revint fort triste dans son pays.
Assises de Jérusalem , relatwes au droit maritime^
 la fin du 1^. volume de notre Histoire, nous avons donné un éclaircissement sur les Assises de Jérusalem; nous en avons aussi parlé dans notre chapitre sur V Ordre judi'ciaire (tom. YI). Si nous revenons encore une fois sur le code de la Terre-Sainte , c'est pour faire connaître à nos lecteurs des articles de législation qui ne se trouvaient point dans les éditions des Assises, publiées jusqu'à ce jour. M. Pardessus , dans sa Collection des lois mari" iimes, a rapporté sept chapitres relatifs au droit maritime, tir^s de l'Assise de la Cour de Borges. Cette Assise des bourgeois , dont M. Pardessus a pubhé des extraits , n'a jamais été imprimée dans son vieux texte français , et le manuscrit original se trouve aux archives de Yienne. Les règlemens maritimes dont il s'agit concernent la compétence , les chargemens à profit commun , le jet , la location des matelots , et les bris et naufrages ; ils furent donnés à la Palestine par le roi Amauri. Nous devons faire remarquer ici que la plupart des successeurs de Godefroi ont ajouté aux Assises de Jérusalem des articles , adaptés aux besoins de chaque époque. Il serait peu intéressant pour nos lecteurs de voir le texte de toutes les dispositions relatives au droit maritime , contenues dans l'Assise des Bourgeois ; nous nous bornerons à citer le chapitre XLIV, qui traite du mauvais chrétien gui porte des choses prohibées en terre des Sarrasins , et de la peine qu'il doit subir:
« Si un matelot ou un marchand , quel qu'il soit , porte » dans le pays des Sarrasins des choses prohibées , telles » qu'armures , hauberts , chausses de fer, lances , arbalètes, » heaumes ou broches d'acier ou de fer, et qu'il en soit » convaincu devant la Cour de la mer par les matelots ou » les marchands qui étaient présens , lesquels affirmeraient » qu'il a ainsi vendu aux Sarrasins des choses prohibées ; » dans le cas où ce qu'il aurait porté monterait a plus d'un » marc d'argent , ses biens seraient confisqués au profit du » seigneur du heu, et il sera condamné par la Cour des » Bourgeois , à être pendu , après que les jurés de la mer 3» auront reçu les dépositions des témoins : c'est le droit et » la décision de l'assise. »
332 EIDLIOTHfeQUE
Deux manuscrits de la Bibliothèque du Roi.
Le premier de ces manuscrits porte le numéro 6745 ; il est du quatorzième siècle, et a pour titre : Recueil de chrO'niques des Romains, des Angles et de la Terre-Mainte, Il renferme deux chroniques dont Tune n'est qu'une indication des événemens , et l'autre , quoique plus étendue , n'apprend rien à ceux qui ont lu Guillaume de Tyr. Le fait suivant, que nous empruntons à la première cnronique , est assez curieux pour être mis sous les yeux des lecteurs. Sous la date de 1 067 , le chroniqueur rapporte que Canous ou Carrât, chantre de Cologne , allant , au nom de l'empereur, au-devant d'un prélat, qui venait prendre possession du siège archiépiscopal de Trêves, fût attaqué par le comte Théodoric. Celui-ci lejïstmenerenun bois, sur les plus hautes roches qu'il pot trouver, lejist trébuchier contreval les roches por li tuer; et quant il vit qui rvefu pas blécié, il à fist ficher un glaive par nu le cors, et fist son cors covrir defoilles (feuilles) et lessier (laisser) ou bois. Un paysan découvrit le cadavre du chantre de Cologne, et l'évêque de Verdun le fit inhumer, d'une manière convenable , dans un monastère voisin. L'empereur Henri, pour le punir de son crime, envoya Théodoric en exil : le comté fit alors un pèlerinage en Palestine, d'où il nie revint plus. Le même auteur raconte, qu'après la mort de Godefroi , il fut décidé que celui d'entre les barons dont le cierge serait allumé le premier par le feu du ciel , le jour de Pâques , monterait sur le trône de Jérusalem ; l'historien ajoute que ce fut Robert de Normandie qui reçut cette faveur divine. Ce fait est dénué de vérité; et nos lecteurs n'ignorent pointqu'à l'époque de la mort du duc de Lorraine , Robert était déjà retourné en Occident. Cependant nous devons rappeler ici que le miracle du feu sacré donna (quelquefois des patriarcnes à la ville sainte. Voyez à ce sujet le V. livre de notre Histoire, p. 108. La première chronique s'étend jusqu'à l'année 1 122. Nous avons dit que la deuxième chronique ne nous offrait rien de nouveau.
L'autre manuscrit porte le numéro 10; il est aussi du quatorzième siècle; il est intitulé : Li roummans de Godefroi, de Buillon et de Salehandin, et tous les roys qui y ont est(f fusques à saint Loys, qui dernièrement fii, et de leur fait et de Pierre l'hermite, qui premier esmeut le peuple , etc. Le titre que nous venons de citer semble nous avertir que ce n'est point la vérité historique qu'il faut chercher dans cet
ouvrage ; les époques y sont confondues , et le mot de roum-^ mans n'est guère propre à garantir l'exactitude des faits que Fauteur raconte. Cependant , maigre un titre qui annonce d'abord une conception romanesque , une œuvre d'i-* magination, Il roummans de Gode/roi, etc. , suit avec exactitude l'ordre des événemens, et la vérité historique s'y trouve respectée. Nous ne nous arrêterons point à l'analyse de ce livre , parce que les faits qu'il contient sont empruntés aux vieilles chroniques -contemporaines dont nous avons , rendu compte. L'ouvrage en question est orné de cent dixsept vignettes qui représentent divers événemens de l'histoire des croisades.
Au frontispice de ce manuscrit se trouve une miniature de grande dimension et présentant quatre sujets dans un seul encadrement : dans le premier, on voit le saint père , assis sur un fauteuil doré , et en habits pontificaux , donnant sa bénédiction à Pierre ITiermite ; ce pèlerin est à genoux , il estvêtu d'une espèce de capote dont le capuchon est baissé, et l'on remarque immédiatement derrière lui la mule qui Fa amené. Le second sujet représente un cardinal, la tête couverte d'un chapeau de pourpre, et monté dans une espèce de tribune j prêchant la croisade au peuple. La troisième partie de l'encadrement est l'arrivée à un port de plusieurs vaisseaux ayant leur voile blanche et chargés de croisés armés. Nous voyons dans le quatrième sujet l'attaque et l'escalade d'une ville forte par un grand nombre de croisés , dont plusieurs sont couverts d'un bouclier et presque tous armés d'une lance. L'encadrement des quatre sujets et de la première feuille est formé par im cordon de fleurs variées , entremêlées d'or.
Parmi les cent dix-sept vignettes , quelques-unes ont trait à la vie de J.-C, à la naissance duquelle manuscrit remonte; on peut distinguer spécialement dans les suivantes celle qui représente Baudouin du Bourg assistant à l'inhumation du roi Baudouin , son cousin , une autre dans laquelle on voit le sultan d'Egypte qui vient de tomber sous les poignards des émirs; son corps, tout sanglant, porte une longue robe et est entouré de ses assassins. Ciljmans murdrirent le soudant leur seigneur et H chrestiens sen revindrent à grant merches en Jherusalem, Une vignette représente Nouradin , qui vient de faire trancher la tête au prince Raymond. On lui apporte sur un plat cette tête sanglante , qui doit être promenée dans toute l'Egypte. Les autres miniatures offrent plus ou moins d'intérêt.
Relation du siège e,t de la prise d*Acre par les Sarrasins, — Cette relation , écrite d'abord 'en français et traduite ensuite en latin sous le titre de Excidio urbis acconensis, paraît avoir été rédigée d'après une lettre de Jean de Yile , maréchal de l'hôpital de Saint- Jean, qui écrivait à son frère Guillaume de Yile, prieur de Saint-Giles, en Provence. Jean de Yile avait été témoin oculaire de la ruine de Ptolémaïs. La relation française est restée manuscrite à la Bibliothèque dû Roi, sous le n^. 1290; la traduction latine de ce récit a été recueillie par dom Martène , Ampliss. collection. Cette relation est très-précieuse , et nous en avons beaucoup profité dans le XYIII^ livre de notre Histoire; nous en avons donné un extrait dans les pièces justificatives du Y^« volume de notre Histoire.
Pièces manuscrites relatives à la croisade qui fut prêchée sous François- 1". — Les pièces en question sont en grand nombre ; elles n'ont jamais été imprimées , et se trouvent à la Bibliothèque du Roi , sous le n**. 9879. Elles renferment les documens les plus curieux sur la manière dont on prêchait la croisade , et dont on percevait les tributs de cette guerre. Dans ces lettres patentes , données par le roi ou par des Cardinaux , tout est prévu, tout est déterminé, tout jusqu'aux particularités les plus minutieuses. Des règlemens apprennent aux fidèles les formalités qu'ils ont à remplir
fiour la confession , les dispenses , les restitutions et l'absoution ; on prescrit au commissaire comment il doit procéder à l'ouverture des troncs , comment il doit rendre compte des aumônes de la piété. Il est des lettres qui octroient aux prescheurs de la croisade le quinton de deniers et oblations; il en est d'autres qui prescrivent l'ordre qu'il faut suivre dans les cérémonies religieuses, qui marquent le temps où les prédicateurs doivent faire ung beau et dévot sermon au peuple. On trouve aussi un compte rendu de toutes les dépenses qui ont été faites pour la croisade. Ces différentes pièces sont rapportées textuellement à la fin du Y®, volume de notre Histoire.
4r#'#«rjr^«r«rirtf>r#<#xj «#*#.# .r.rvfvr^if <rxir«riir^ir«rsr«#sr#<rx «* #.#«r>r«r.rj'«#irir#«r«r«vr<r