‹ Bibliothèque des croisades (volume 2)Chapitre 7 sur 31 · O0 BIBLIOTHÈQUE · texte numérisé non relu

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magne aaquel Manuel avait fourni des vaisseaux , alla débarquer à Icône. L'historien est plus exact en racontant là détresse et les revers des croisés allemands. On verra, par son récit , que dès la seconde croisade cette population chrétienne qui , dans toute l'Asie mineure, venait au-devant des premiers croisés , n'existait plus , ou tout au i&oins n'était plus l'auxiliaire des pèlerins de l'Occident.

« L'empereur de Gonstantinople , poursuit notre chroni- 3) queur, avait donné aux nôtres des guides qui les conduî- » sirent par des chemins détournés, en leur promettant » toujours qu'ils arriveraient bientôt dans un pays abon- » dant en fruits de .toute espèce , et en pâturages. Les nôtres » les suivirent long -temps , et lorsqu'ils eurent consommé » presque toutes leurs provisions , les guides se retirèrent » secrètement du camp pendant la nuit. On ne sait si ce fut » par malice de leur part , ou d'après l'ordre de Manuel y> leur maître , ou s'ils furent gagnés par l'argent des Sarra* » sins; on ne sait pas non plus si, lorsqu'ils virent que les » nôtres n'avaient plus de vivres , ils ne craignirent pas leur » ressentiment, quoiqu'on rapporte que ces guides étaient •» de si ùrai^es gens que presque toute V armée ne les accusa que » à^ avoir ignoré les lieux et le terme de la route. Au lever du » jour , les guides ne paraissant nulle part , l'empereur con<- » voqua les chefs de l'armée et les consulta pour savoir ce >» qu'il fallait faire dans une si grande difficulté ; les uns » furent d'avis que l'armée devait poursuivre sa marche; » les autres que les croisés devrient retourner sur leurs » pas. On résolut de marcher en avant. Bientôt l'avantî) garde de l'armée rencontra la cavalerie des Turcs qui 3) courait la campagne et interceptait les chemins. Les » nôtres se réjouissaient de voir des hommes, quoique 3> ce fussent des ennemis , car pour des gens tourmentés de » la faim , c'était au moins une espérance de se procurer » des provisions d'une manière ou d'autre. Les croisés, har- » celés par les Turcs , affaiblis par la disette , ne tardèrent » pas à reconnaître qu'ils étaient dans l'alternative de mou- >> rir ou de s'emparer du camp ennemi. On en vint aux » mains, et l'on se battit avec courage. Les infidèles recu- » lèrent de quelques pas, mais les nôtres ne pouvaient les » poursuivre. La multitude des barbares , chassée un mo- » ment , revenait accabler les chrétiens épuisés de faim et 3) de fatigue , et ne se soutenant plus que par la force mo- » raie. L'empereur Conrad, n'ayant plus l'espoir de vaincre, » exhorta les siens à se replier peu à peu , en combattant » fermement , afin que toute l'armée ne fût pas détruite. Il

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en restait h peine la moitië. Les ennemis poursuivirent les nôtres, pendant près d'un mille , jusqu'à une hauteur où les croisés parvinrent enfin , et d'où ils repoussèrent facilement les Turcs. Au crépuscule, ils fortifièrent cette hauteur comme ils purent , car ils manquaient d'instrumens nécessaires pour creuser et remuer la terre. Dans la nuit, ils tuèrent et mangèrent quelques chevaux qui leur auraient été très-utiles pour porter les malades et les blessés. Pendant cette même nuit, ils se recommandèrent à Dieu , pour qu'il n'abandonnât pas entièrement son peuple. Les jours suivans ils arrivèrent non loin de Nicée , où ils trouvèrent quelques provisions. Ils résolurent d'attendre là le roi de France, qui ne devait par tarder d'arriver. » Louis avait été reçu à Constantinople avec autant d'honneur que Conrad. Quand il Rit venu en Bithynie , il apprit que l'empereur allemand avait perdu presque toute son armée. Cette nouvelle le pénétra de douleur et de crainte, car il ne se confiait pas moins dans les troupes de Conrad

Jue dans les siennes. Quand les Français furent informés u désastre de l'empereur, leurs esprits furent tout-à-coup abattus. Plusieurs songèrent à retourner dans leur pays. Mais le roi décida qu'il fallait se hâter d'aller joindre les restes de l'armée de Conrad. En peu de jours Louis arriva au camp des Allemands. C^px-ci, à la vue des Français, furent un peu rassurés ; mais les Français , en voyant les calamités des Allemands , perdaient courage. L'empereur et le roi délibèrent aussitôt sur ce qu'ils doivent* faire, et, après une longue discussion, ils décident qu'ils marcheront ensemble vers Ephèse. Lorsqu'ils y furent arrivés, l'empereur, soit qu'il ne pût pas supporter l'orgueil de» Français , soit à cause du petit nombre de ses* troupes , ou qu'il jugeât qu'il devait peu se fier à celles du roi e£frayé6sae son malheur, s'en retourna directement avec les siens à Constantinople. Il fut forcé d'y rester pendant quelques mois, à cause de l'hiver, les vents dans cette saison étant un obstacle à la navigation. Le roi de France , abandonnant Ephèse , arriva au fleuve Méandre , dont les Turcs se disposèrent à lui interdire le passage. Les rives de ce fleuve ne présentaient pas de grands obstacles et ne favorisaient pas beaucoup les ennemis. Cependant Louis envoya secrètement, par des sentiers détournés, des guerriers qui devaient s'efforcer de passer dans un autre heu que celui où l'on campait. Ceux-ci, repoussés, re- • vinrent au camp et dirent crue , vu leur petit nombre , ils «n'avaient pu traverser le fleuve > mais qu'ils le feraient ,

M sans difficultëy s'ils étaient plus nombreux. Le roi, pour » tromper les infidèles , partagea alors son armée en petits » corps , comme s'il voulait tenter le passage en divers en- » droits. Les ennemis , qui crurent que c'était en effet son i> dessein , se portèrent sur tous les points où ils voyaient » les chrétiens se diriger. Mais les nôtres , ainsi que le roi » l'avait ordonné ; reviennent avec vitesse et 3uîvent lo » prince qui passait. Tout avait été si bien disposé , qu'aun cun corps ne manqua. Toute Tarmée fut réunie sur un » même point , avant que les premiers , entrés dans le » fleuve, fussent arrivés aux ennemis. Les corps turcs , en- » voyés aux lieux que leurs chefs leur avaient indiaués , y » attendirent en vain les chrétiens ; ils revinrent enfin trop » tard et sans ordre , lorsque déjà les leurs étaient tués oa » mis en fuite. Le projet de Louis fut exécuté sans une » grande perte des siens. Ce prince tua un monde infijû aux » ennemis, fit im grand butin, et fier de son triomphe, » poursuivit sa marche. Mais pendant que les chrétieiis s'a*^ » bandonnent à l'ivresse de la victoire , les ennemis rallient » leurs forces et cherchent l'occasion de se venger et de )> combattre pour leurs dieux et leurs foyers. Les nôtres , » traversant une montagne sans ordre, sont attaqués eu » flanc par les Turcs qui , du haut de cette montagne , ion* » dent sur eux et séparent ^armée chrétienne en deux. » Quelques-uns des croisés , arrivés au sommet , furent fact-< » lement vaincus , les autres furent accablés de traits et de » pierres lancés d'une des hauteurs. Le combat fut sanglant. » Les chrétiens , séparés les uns des autres , se portent des » deux côtés sur les Turcs; ceux-ci font rouler de grosses » pierres sur les chrétiens. Un grand nombre de croisés suc* » combent : la nuit mit fin au combat. Cette journée , déjà si » funeste aux Français , le fut encore plus par la disette qui » la suivit ; car les provisions qu'ils avaient à leur suite leur » furent enlevées. Enfin, après une longue marche et de » grandes difficultés , ils arrivèrent à Satalie , ville soumise » à l'empereur de Constantinople. Aidés par les habitans de » Satalie, les nôtres se rendirent au port de Saint-Siméon, » où ils restèrent quelques jours pour se reposer et prendre » soin des blessés. Raymond, printie d'Antioche, vint trou* » ver le roi de France dans ce port ; il lui fit des présens et » le conduisit avec de grands nonneurs dans sa capitale, n » demanda au roi qu'U voulût bien l'aider à conquérir quel- » ques villes de Syrie pour les réunir à sa principauté ; mais » Louis répondit qu'aucun motif assez puissant ne pouvait » le détourner d'aller à Jérusalem. H partit donc et s'y ren-« »> dit avec son armée. »

Mutîus raconte en$;iifte que Conrad , ayant appris ce iqiii était arrivé au roi de France depuis son dëpart , se mit en mer au printemps et alla débarquer au port d'Acre , d'où il se rendit à la yiUe sainte.

« Tout le peuple de Jérusalem , dit-il, se porta en foule » au-devant de lui.* Le roi et le clergé l'allërent recevoir. Peu de jours après , on annonça l'arrivée du roi Louis. Le patriarche fut envoyé avec le clergé à sa rencontre. Le roi de Jérusalem resta dans la ville , et cela se fit pour neconnaître que Conrad était plus ^rand que Louis, Le roi de France fut introduit avec magnificence. Dès que Tempereur et le roi eurent visité les saints lieux , accompagnés du roi de Jérusalem et du patriarche , ils convinrent de ce qu'il fallait Caire pour défendre le royamne et pour F?;grandir. Ils résolurent d'un commun accord d'aller assiéger Damas, ville dont la puissance nuisait beaucoup aux'habitans de Jérusalem. Les trois rois , ayant donc réuni leurs troupes , traversèrent le mont Liban. Lorsqu'ils furent arrivés devant les murs de Damas , ils établirent leur camp et s'emparèrent des vergers et des jardins, vivement détendus par les habitans. Après quâques jours de siège , voyant que le côté de la ville qu'ils attaquaient était trèsfortifié , ils crurent que le c6té opposé était plus faible ; ils s'y portèrent donc en traversant le fleuve. Les assié^és^ s'emparant aussitôt des postes occupés d'abord parles chrétiens , purent alors , à la faveur des lieux , empêcher les assiégeans de se procurer des vivres et de Feau. Aussi le^ croisés, après avoir plusieurs fois tenté d'attaquer la place, et ne pouvant plus long-temps supporter la faim et la soif , furent forcés de lever le siège et regagnèrent Jérusalem. Conrad , jugeant qu'il était utile de retourner dans son empire , et craignant qu'une plus longue absence n'y causât quelque malheur, équipa de nouveaux vaisseaux , répara les anciens et se remit en mer. Peu de temps après , le roi Louis le suivit ; mais en route il tomba au milieu d'une flotte de Sarrasins et fut fait prisonnier. Par hasard , Roger de Sicile , qui venait de triompher des barbares , rencontra leur flotte , lui livra combat, s'en rendit maître n et délivra le roi de JB'rance. »

Ce récit de Mutius; qui s'accorde pour le fond avec celui des autres historiens de la deuxième croisade, serait plus complet si Fauteur nous avait donné quelques détails sur la prédication de saint Bernard , sur le passage des croisés à travers la Hongrie , et sur le séjour de Louis VII et de Conrad à Constantinople. Nos lectems ont pu remarquer que

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le passage du Méandre par les Français, et le combat qui eut lieu quelque temps après, sont autrement racontés par Mutins que par Fauteur des gestes de Louis VU , et par Odon de Deuil. Mutius , comme les autres chroniqueurs , n'explique point la levée du siège de Damas par la corruption des seigneurs de la Palestine. Enfîn, le récit de la captivité mor mentanée de Louis YII, dont parlent quelques historiens , à son retour .en Occident , offre encore dans notre historien des différences qu'on a dû remarquer. Selon Fauteur allemand , ce fut au milieu d'une flotte de Sarrasins que tomba le roi de France ; selon les autres chroniqueurs , ce fut aa milieu d'une flotte grecque. Mutius , ayant écrit d'aprës les historiens qui Font, précédé, aurait dû indiquer les soiirces où il avait puisé; c'est ce qu'il n'a pas fait. Son récit par conséquent i\e peut, sur certains détails , inspirer que des doutes, surtout quand ces délaiU ne* s'accordent pas avec le récit des auteurs que nous connaissons.

Sous la date de 1 1 89 , Mutius raconte Fexpédition de Frédéric F**. Le récit qu'il fait die Ja marche des croisés allemands à travers F Asie mineure est fort incomplet et manque d'exactitude. Yoici comment- il parle de la mort de Fêmperenr d'Allemagne :

« Frédéric resta quelques jours dans la Cilicie pour laisser jo rejpqser ses troupes fatiguées. Pendant ce temps , il se 11- » vra au plaisir de la chasse ; il voulait connaître les animaux » sauvages qui habitent cette contrée. Tandis qu'il poursuin/ vait les bêtes fauves avec trop d'ardeur, il s'échauffa, et » voulant se rafraîchir, il se précipita témérairement dans » un fleuve rapide et profond. La violence du courant ïent* M porta avisitôt au fond de l'eau , où il fut étouffé à la vue » de plusieurs de ses gardes , qui firent de vains efforts pour » le secourir. »

Mutius est le seul des historiens , que nous avons lus , qui donne à la mort inopinée de Frédéric une cause aussi peu vaisemblable que celle de Fexercice de la chasse. L'historiett ajoute que cet empereur fut aussi grand dans la paix que dans la guerre , qu'il fut un gardien vigilant des lois , ami de l'équité et ennemi des hypocrites, ( Quantus in armis, in pace, quàni dili^ns legum custosy verœ probitatis amcUor osor verb hypocriiarum fuerit hic Ft^ericus ^ abundèfacta ejus testantur,)

« Frédéric , fils de l'empereur, poursuit notre historien , » rempHssant les fonctions d'un bon prince, convoqua le» >» plus sages de Farmée , et , d'après leur conseil , il conduisit ft tes troupes à Antioche, où Us trouvèrent en abondance

DES CROISADES. lO/)

» les choses nécessaires h la vie. Celte abondance fut suivie » d'une peste qui emporta presque toute Tarnice. Les médc- * cins ou physiciens jugent diversement de la cause de ce » fléau. Les uns Tattribucnt à la pltnitiidc et à la saturation » immodérées qui suivirent la disette ; car une armée^ si » nombreuse ne put pas pendant une si lon^e marche être » sans manquer quelquel'oîs de vivres ; d'autres Fattribuent » à l'intempérie de 1 air, au temps de Tannée , à la trop

> grande chaleur du dimat; et non-seulement les philoso-

> phes , mais les paysans et les bergers savent que tous les

> animaux et m(*me les plantes ne supportent pas facilement

> les changemens de Tatmosphère, surtout quand ces chan- » gemens sont grands et soudains ; d'autres enfin pensent » que le poison mêlé au vin et à la farine fut la cause de la •perte subite d'une si grande armée. Cette perte força le » duc Frédéric de chang'er tous ses desseins. Sans s'arrêter » à faire la guerre aux musulmans de la Syrie , comme il en » avait le projet , il se rendit par mer à Tyr avec le reste de » ses troupes , emportant le corpSi de son père , qui avait été

* embaumé. Après lui avoir fait de magnifiques funérailles » dans cette viÙe , il continua sa route. »>

Ici , Mutins se trompe en faisant venir Saladin aunievant des Allemands. Nous ne nous arrêterons pas au récit que fldstorien nous fait du Siège d'Acre ; ce qu'il dit à ce sujet est trop connu , et il s'en faut bien qu'il dise tout ce que nous connaissons. Mais nous rapporterons ce qu'il raconte de la croisade de Henri "VI. Après avoir dit que cet empereur se réconcilia avec le pape et pi*omit d-aUer au secours de la Terre-Sainte , il ajoute :

« Henri résolut donc d'entreprendre cette guerre ,. siirtout » parce qu'il y avait alors en Allemagne un grand nombre » de guerriers oisifs. Mais comme plusieurs causes le rete- » naient dans ses états , il envoya en son nom l'archevêque » de Mayence , le duc de Saxe , et plusieurs personnages ois- «tingués par leur naissance et par leurs exploits, entre » autres Conrad , chancelier de l'empereur ; LébpoW , duc » d'Autriche; Hermann, landgrave de Thuringe; le duc de " Brabant; les évêques deRatisbonne , de Passa w, d'ïfalber^

* tadt, etc. Tous , par amour de la religion , abandonnèrent » leurs belles possessions , leurs épouses -et Ifeiirfe enfans.'Hs » avaient certainement le courage d'entreprendre quelque » chose de grand. Cette élévation d'esprit est toujours le

* fruit d'une bonne éducation. Tous avaient été instruits et "élevés, non dans des écuries, stabulis equùrum, et dans > les plaisirs sensuels , mais dans des monastères , écoles sa-

» lutaires de la république chrétienne, et formés par de » saints religieux à la prière , aux jeûnes et aux préceptes » de la doctrine évangélique. Ces chefs conduisirent une » armée d'intrépides Allemands dans la Terre-Sainte , et le » Seigneur seconda leur entreprise. Il faudrait plusieurs yo- M lûmes pour raconter ce qui leur arriva en chemin, ce qu'ik » firent tous pour surmonter tant de périls et de difficultéSi » Platina et Mondus disent qu'ils recouvrèrent Joppé et Be* >» rithe, et que lorsqu'ils allaient camper près de Jérusalem^ » on leur annonça la mort de l'empereur Henri, qui le» n avait envoyés à la croisade. A cette nouvelle, tous réso- » lurent unanimement de retourner dan3 leur pays , et ilt n revinrent par le chemin le plus court. »

Cette manière de raconter une expédition qui paraissait promettre de si grandes choses, ressemble un peu par le début et par la fin à la fable de la montagne en travail.

On peut voir dans le ix®. livre de. notre histoire, dans les récits d'Arnold deLubec, et dans la chronique de Goslar, <nie cette guerre fut peu glorieuse pour les croisés allemanos > et que les chefs n'y donnèrent pas tous l'exemple de ces vertus chrétiennes, qu'au rapport de notre historien , on leur avait enseignées dans les cloîtres.

Mutins rend un compte assez fidèle de l'expédition de Frédéric II à Jérusalem; on y désirerait seulement un peu plus de détails. En parlant ^ traité que cet empereur fit avec le Soudan, il s'exprime d'une manière assez remarquable. « Cette paix , dit-il , ne pluC point au pontife , parce » qu'il n'y vit rien de stable. Les infidèles conservaient » toutes les places fortes du royaume de Jérusalem , de ma^ » nière qu'ils devaient reprendre tout ce qu'ils avaient cédé » quand l'armée de Frédérie se serait retirée. L'empereur » aurait dû le prévoir; mais toutes ses pensées étaient » tournées vers l'Allemagne et l'Italie. Il lui suffisait d'avoip » accompli son vœu.

' Mutius montre à l'égard de cet empereur une réserve qu'on ne trouve dans aucun des historiens qui opt écrit pour ou contre ce prince. Après avoir parlé de sa mort, il ajoute : « Les écrivains qui ont raconté les actions de ses » dernières année$ , l'ont fait avec tant de passion, qu'il est » impossible de les suivre sans s'égarer {de ^sds per hos » allquot armos vehemerUer sctiptores diversa scribunt uteonun M vesUgia sine lapsu segid impossibile jî?. ) »

Avant de raconter la ruine des colonies chrétiennes en- Orient , notre historien fait observer que deux causc^s contribuèrent beaucoup aux succès des infidèles : d'abord la

rapacité de ceux qui étaient charges de lever les décimes ;

ensuite les divisions qui éclatèrent dans la viUe d'Acre. « Les

» souverains pontifes, dit-il, se plaignirent plus d'une fois » de ce que ceux qui étaient envoyés en France , en Angle* » terre , en Espagne , en Allemagne et dans les états chré- » tiens pour recueillir l'argent destiné à la guerre contre les » Sarrasins , employaient cet argent à des usages criminels» » Plusieurs de ces envoyés en remplirent leur ventre , qui » devait devenir la pâture des vers {ex quibus irwentl sunt » muki qui ventrem suiun curai'erunt, vermium escam. ) »

Hutius rapporte que le pape Nicolas , à la nouvelle des désastres des chrétiens en Orient , envoya partout des légats pour prêcher une croisade , et qu'il promit libéralement des indulgences à ceux qui iraient combattre les ennemis sous l'étendard de la croix, a Jamais , ajoute l'historien , on ne » vit en Allemagne plus de monde se préparer à cette expé- » dition* mais comme personne ne donnait l'argent nécessaire • pour le voyage (nemo douai obsonium seu viaticuni), il a fallut rester, et la bonne volonté soulagea du moins les » consciences {voluisseque erat conscient Us soUuium. ) »

Dans le récit que fait Mutins de la bataille de Nicopolis , on retrouve cet esprit de retenue que nous avons déjà fait remarquer dans cet historien. U n'accuse pas, comme les iiitres écrivains , les Français d'orgueil et de présomption ; il dit seulement que craignant de perdre l'occasion de combattre les infidèles, ou désirant montrer leur bravoure et leur trdeuTy ils se précipitèrent tumultueusement et avec audace ttir l'ennemi. Du reste, il fait un grand éloge de leur valeur. Les chrétiens, selon lui, perdirent vingt mille hommes, et les cnemis soixante mille.

MutiuSy après avoir parlé de la trêve de dix ans qui fut conclue entre le roi de Hongrie et le sultan Amurat , contre k gré du cardinal-légat , dit que le pape Eugène employa toirte son autorité apostolique pour faire rompre cette trêve, et qu'il délia le roi du serment qu'il avait fait d'observer la paix, n ne parle point du discours que le cardinal prononça oaas cette occasion ; mais on voit d'après son récit que le l^t n'agit que d'après les ordres du souverain pontife. ,

Notre historien parait reprocher à Jean Hunniades la

rie de la bataille de Varna , qui fut la suite de la rupture la trêve. Il dit que le roi de Hongrie et le cardinal-légat, sachant que l'ennemi n'était pas loin, conseillèrent d'occuper les hauteurs et les Ueux les plus avangeux; mais qu'Hunaiades s'opposa fortement à cet avis, en disant que ce serait paraître céder à l'ennemi. U ajoute qu'à la vue de l'armée

turque, qui était beaucoup plus nombreuse qu'on ne l'avait annoncé , Hunniades fut effrayé , et que le roi , qui s'en aperçut, lui reprocha sa vanité et son arrogance {jactaiionemet arrogantiam). Hunniades, à ces reproches, fit éloigner sa troupe du roi, et suivant notre historien, qui s'en rapporte à cet égard aux autres écrivains , ce chef hongrois s'enfuit avec dix mille hommes, lorsque le sort de la bataille n'était point encore décidé. A la fin de son récit, Mutius ajoute : « Je sais qu'un auteur hongrois raconte les choses » un peu différemment; mais je ne suis pas volontiers le » récit d'un historien lorsque j'entends dire par d'autres des » choses différentes {verum non libenter sequor hominem, uùi » ab aliU diversa audio, ) y*

Notre auteur allemand ne fait pour ainsi dire qu'indiquer la prise de Gonstantinople par les Turcs; mais il fait sur C4^t événement les réflexions suivantes : «Il est nécessaire » de remarquer ce que put l'avarice dans le désastre de cette » ville ; car si , comme on dit , les citoyens eussent donné la » dixième partie de l'argent qu'ils avaient enfoui dans la M terre pour payer des troupes auxihaires , ils auraient facî* » lement résisté aux Turcs , dans les mains desquels ils tom- » bèrent, eux, leurs enfans et tout ce qu'ils possédaient. »

Mutins , après avoir raconté la défaite des Turcs devant Belgrade, s'arrête pour donner des éloges fort équivoques au moine Gapistran, dont il n'avait pas encore parlé. Je ne dôiSy^ j# dit-il , priver personne de sa gloire , autrement je tourne* « rais contre moi tous les frères franciscs^ns. Jean Gapidtcaik n voulut passer pour l'auteur de cette victoire et pour* Ife » sauveur de Belgrade. Ce n'était point sans raison ; car il » se tint sur une tour bien fortifiée , revêtu de l'habit de son » ordre et montrant un grand étendard sur lequel était peinte » une grande croix, afin que les troupes chrétiennes pussent w l'apercevoir de loin pendant le combat. D*Où il suit , d'à-* » près quelques frères mineurs , qu'on doit tout l'honneur- » de la victoire à ce Gapistran. Non-seulement , disentriU:,. M il montra du haut de la tour lyi étendard aux combattarïs , M mais encore il bénit les nôtres et maudit les ennemis. » Ainsi, ce moine seul mérite d'être chanté par un Homère « pour cette action {heroico sono à quodam Hom&ro decanr' >f tondus est oh hœcfacta)y et c'est pour cela- aussi qu'après: » sa mort il a brillé par des miracles merveilleux {et propte^- » rea etiam post moriem claruit mirabilibus miraculis), »

Cet éloge que fait Mutius du moine Gapistran n'est, comme* on le voit, qu'une ironie assez piquante. Gependant, Jeani Taliacoti et Nicolas dé Fara s'accordent à dire que le frau**

ciscain ne se borna pas à des prières , et qu'à la tête des croises il passa la Save , au mépris de la défense faite par Hunniades , et qu'il s'écria : Vouh le jour que nous attendions, passons. Presque toute Tarmée chrétienne le suivit. (Voyez page 560 de notre v". volume de l'histoire des croisades,

Satrième édition). Il est vrai que Jean Taliacoti et Nicolas ra étaient aussi des Franciscains compagnons du moine Capistran. C'est peut-être d'eux que Mutius veut parler. Hais il nous semble qu'il aurait dû réfuter leur témoignage par d'autres raisons que par des plaisanteries.

Deuxième Collection de Pistorius (i).

Cette collection est encore un recueil de chroniques allemandes en un seul volume. La Grande Chronique belge (2) , par un anonyme de l'ordre de Saint-Augustin , et religieux des chanoines réguliers , près de Nuitz , est la seule de ce Totume qui parle des croisades. Elle commence à l'an 54 de J.-C. , sous l'empire de Claude , et finit en 1 474. Cette chrooîque est , comme celle d'Alberic , presque toute copiée des bistoriens que l'auteur avait lus et qu'il a eu soin de citer en parenthèse. Alberic lui-même y est souvent mis à contribution. Tout ce qui regarde la Terre- Sainte , depuis la 5 remière jusqu'à la troisième croisade , est pris de Sigebert , c Guy, de l'évêque Othon , de Jacques de Vitry, de Robert le moine , de Baudri , de Gobelin-Persona , de Bernard , du chronographe de Guillaume Malmesbûry, etc. En réunissant tous les passages ainsi extraits , on aurait de l'histoire de la Terre-Sainte , sous les rois Francs , un tableau assez exact et qui ne serait pas sans intérêt^ si l'anonyme avait mis

Sas d'ordre et de méthode dans son récit. Mais il règne ins cet ouvrage une certaine confusion qui vient de ce que Fauteur reprend souvent des époques qu'il a déjà parcounies et sur lesquelles il s'étend de nouveau , comme s'il n'en avait point parlé.

(i) Reram Germamcarura velercs jàm primùm pnblicatî scriptores YI , etc.

(a) Magaam chronicum belgicuni, p. i.

Pouc ne pas répéter ce que nous avons déjà tu dans les ouvrages cités ou copiés par la grande chronique , nous nou» bornerons à en extraire les faits moins connus ou qui nous auraient échappés dans nos précédentes analyses.

L'anonyme , par exemple , nous fournit quelques détails sur une circonstance particulière et assez remarquable dont nous avons parlé dans notre premier volume de l'histoire des croisades. £n nommant les principaux chefs de la pre^ mière armée des croisés , il cite Geoffroi de la Tour , qu?3 présente comme un homme digne de mémoire (virmemorid dignus). « Pendant qu'il faisait , dit-il, de célèbres excor- » sions contre les ennemis , il arriva qu'il fut attiré par les' » rugissemens d'un lion qu'un énorme serpent serrait dans* » ses replis. Ses compagnons d'armes le dissuadèrent en j» vain ; Geoffroi s'élance avec auds^ce , et coupant le reptile » de son épée, il délivra le lion. Cet animal , chose adimra- » ble à raconter ! reconnaissant du bienfait qu'il venait de » receVoir, suivit Geoffroi comme un Uèvre , sicui lepus, et » ne le quitta point pendant toute la croisade. Il lui tut pin- » sieurs fois utile, soit à la chasse, soit à la guerre, et Ini » fournit abondamment de la venaison. Toutes les fois que » le lion voyait son maître attaqué par les ennemis, il se » précipitait sur eux et les renversait. Lorsque Geofi&oi M monta sur un vaisseau pour s'en retourner dans son pays, » le lion ne voulut pas l'abandonner ; mais les nautonniers » refusant dç le recevoir sur le bâtiment, parce qu'ils le a regardaient comme im animal cruel, le lion suivit soa » maître à la nage jusqu'à ce qu'il succomba de fatigue et » périt dans les flots de la mer. )»

L'anonyme raconte aussi, d'après Gobelin-Persona, que pendant le siège de Jérusalem , un chevalier du duc Godeiroi , étant allé fourrager, fut attaqué par un lion , et qu'après s'être défendu quelque temps avec son bouclier, u fut tué par cet animal. Le duc en eut tant de douleur, qu'il perça le Uon avec un pieu; l'animal furieux se jeta sur lui , et du fer qui garnissait le pieu et qui pendait de sa blessure» il écorcha la jambe de Godefroi ; celui-ci avec son épée 1'^ ventra, evisceraviL (Nous sommes tentés de croire que l'auteur se trompe en parlant d'un lion ; on sait que Godefroi se battit avec un ours et triompha de ce terrible animal dans les montagnes de la Cillcie. Cette anecdote aura été défigurée par l'anonyme.. )

Nous lisons^ sous la date de 1101. que Conon, comte de Montai^u, et Lambert son fils, comte de Clermont, dans le diocèse de Liège , revenant de la Terre-Sainte avec plu-

DES CROISADES. lit

sieurs gentilshommes , le vénérable Pierre Thermite et quel-

3aes bourgeois de Huy firent vœu , pendant tme tempête ont ils furent assaillis , de construire tme église s'ils échappaient au danger* Ce vœu fut aussitôt suivi d'un grand eidme. Ils fondèrent donc im monastère en l'honneur du Saint-Sëpulcre et de saint Jean-Baptiste , et le mirent sous la règle de saint Augustin. Pierre l'ermite, qui avait été cliai^é de Texécution du vœu , fut enterré dans ce monastère. (Yoyez la note de la page 4Ô6 de notre premier volume de l'histoire des croisades. )

L'anonyme, en parlant de l'institution des ordres des Teiii|£ers et des Hospitaliers , dit qu'en 1 240 ces derniers afaient trois mille cinq cents chapelles, sans compter les granges , et que vers la même année , les Templiers avaient jusqu'à sept mille cinquante manoirs , quoiqu'ils en eussent perdu plusieurs dans la Pouille, sous 1 empereur Frédéric. Cda est d'autant plus étonnant, ajoute-t-il, que l'ordre du Temple ne commença qu'après celui de l'Hôpital. L'auteur dit plus loin que les Templiers , qui portaient d'abord un babit blanc sans croix, y adaptèrent, sous le pontificat Eugène in, des croix rouges , et prirent un étendard blanc et noir, qu'ils nommuient hanter. L'habit blanc était le symbole de l'innocence dans laquelle ils devaient vivre ; les croix ronges désignaient le martyre qu'ils devaient souffrir pour la oéfense de la Terre-Sainte et en combattant les ennemis de la croix ; l'étendard mi-parti indiquait par sa couleur Uanche qu'ils devaient être de bonne foi et bienveillans envers les amis du Christ, et par sa couleur noire, terribles aux ennemis de Dieu. C'est dans Jacques de Yitry que l'anonyme a puisé ces expUcations.

La chronique belge parle en ces termes de la prédication de saint Bernard pour la deuxième croisade :

« Saint Bernard , abbé de Clairvaux , préchant la croix en

* Alleniagne , par ordre du pape , fit plusieurs grands mi-

> racles , parmi lesquels on compte la résurrection d'un

* mort. Lorsqu'il était dans la ville de Spire , un si grand

> concours de monde vint à lui , que l'empereur Conrad , le 'voyant étouffé par la foule, quitta sa chlamyde, et le

* prenant sur ses épaules , le porta hors de la basilique.

> Bernard vint de Spire à Liège par Cologne. Sur sa route ,

Slusieurs gentilshommes se consacrèrent à Dieu , par suite e ses prédications. A Liège . il prêcha publiquement » près de l'église de Saint-Lambert , dans un pré qu'on » nonoune pré de Vévêque , et dans le palais ; il fit trois mira- » clés en présence de l'éyêque Henri \ ce fut à cette x>cca->

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