IIJ BIBLIOTHÈQUE
» sum que cet évêque , pénétré de piété , fonda i'abbaye de
Kn racontant la prise d'Edesse par Nourredin , notre historien dit que les Sarrasins se portèrent à de tels excès contre le culte des chrétiens, que , dans la grande basilique , un ' tic ces infidèles dressa son lit sur le maître-autel, et qu'au luépris du souverain Dieu, il j coucha avec une courtisanne. {Et ibi ad contenipturn siunmi Dei ciun meretrice cubueriL )
En parlant des désastres de l'armée des croisés , conduite par Conrad et Louis YII , il s'exprime ainsi :
« Quoique ces malheurs soient arrivés par un secret juge- » ment de Dieu qu'on ignore [quod nescitur) , il est constant M cependant que dans cette armée il se commit plusieurs » crimes et des infamies qui attirèrent la colère de Dieu sur M les croisés , en sorte que tous leurs efforts devinrent inu- » tiles. Il serait difficile de trouver dans les histoires et dans » les annales , depuis la naissance du christianisme jusqu'à » ce jour, une si grande multitude d'houunes combattant » pour Dieu , détruite si subitement et d'une manière si » misérable. »
La chronique belge devait naturellement s'étendre sur les exploits des pèlerins qui appartenaient au pays dont elle fait l'histoire. Elle rapporte que Théodore YI se rendit pour la troisième fois à Jérusalem avec quelques seigneurs de ses domaines , emmenant avec lui son épouse , qui était animée d'un grand zèle de dévotion. Il avait avec lui quatre cents chevaliers et un bel appareil de guerre. Son nls PhiUppe prit soin du comté, et se fit louer et aimer par sa justice» par son courage et par sa libéralité envers tout le monde. Son père trouva la Syrie dans un si grand trouble et dans un état si désespéré , que les chrétiens pen'saient à abandonner tout le pays aux profanations des geolils. Le comte de Flandre remporta dans la principauté d'Antioche de grands avantages sur les troupes de Nourredin ; il recouvra par son courage tout ce que le prince Raymond avait perdu par son incurie ou sa témérité. S'étant ensuite avancé plus loin, il assiégea Gésarée de Gapadoce, la prit au bout de quatre jours , et ne pouvant la garder , parce qu'elle était trop éloignée , il la détruisit. Après avoir ainsi réussi en tout , il revint à Jérusalem couvert de gloire , et fut reçu par les chrétiens avec de grands témoignages de joie. (L'auteur n'est pas d'accord ici avec Guillaume de Tyr, qui traite fort sévèrement le comte de Flandre. Voyez le v*^'. livre de notre histoire). Théodore resta deux ans dans la ville sainte. Son épouse prit à Béthanie l'habit de religieuse.
Dts Croisades. 115
La clironique , après avoir raconta les désastres des chrétiens en Syrie , sous la date de 1 1 87, dit que les habitans de Jérusalem , et tous ceux qui des lieux voisins s'étaient retires dans cette ville par crainte des ennemis , se livrèrent à toutes les austérités de la pénitence. Tous récitaient des litanies , faisaient leur confession , se mortifiaient par des jeûnes ; I et ce qui est plus admirable , ajoute la chronique , l'enfance » elle*-iuéme se livra à ces exercices spirituels , car elle » voyait cous ses yeux la colère de Dieu qui débordait de » toutes parts. ( Cum vehemens Dei ira etjiagellum inundans • in oculis esset. ) »
L'auteur de la chronique a puisé dans Gobelin«-Persona , et dans une autre chronique qu'il ne nomme pas , tout ce qa'il dit de l'expédition de Frédéric P"^. Selon lui , l'armée des croisés devant Acre se montait à trois cent mille hommes. Le nombre seul des chevaliers s'élevait à trente mille, dont il en revint à peine six mille. Il y avait cinquante-quatre comtes et vingt-huit tant évéques qu'archevêques. Le chroniqueur y compte aussi onze rois , Philippe de France , Richard d'An*gleterre , le roi d'Hybernie , le roi de Galles , un petit roi de Grèce, qu'il nomme Lar\fa^us, Nous ne connaissons point ces trois derniers rois , ni ceux que le chroniqueur n'a pas pris la peine de désigner. Les rois de France , d'Angleterre et de Jérusalem sont les seuls dont parle l'histoire. Le morne aateur parle du cimetière de Saint-Nicolas sous les murs de Ptolémaïs, dans lequel on enterrait chaque jour une foule de chrétiens, et remarque comme un phénomène qu'au bout de neuf jours il n'y restait que de la terre et de la poussière.
On peut s'étonner que dans une histoire particulièrement cpjisacrée aux affaires d'Allemagne , l'auteur ne dise rien de la croisade de Henri YI , ni de la prise de Constantinople par les Latins, surtout lorsque cette conquête fut si glorieuse pour les comtes de Flandre. On peut s'étonner aussi qu'il dise si peu de chose de la croisade de 1217, où les Belges jouèrent un si grand rôle , et de l'expédition de Frédéric II en Syrie. Il a emprunté du chroniqueur Bernard le jugement qu'il porte sur cet empereur.
Jusqu'à l'époque des guerres des Turcs , on ne trouve plus rien dans la chronique belge sur l'histoire des croisades en Orient. L'auteur nous donne quelques détails intéreslaiis sur le siège et la prise de Constantinople par Mahomet IL
« En 1 453 , Mahomet , dit-il , revint devant Constantino- ■ pie avec trois cent mille hommes armés , tant cavalerie » qu'infanterie. Il amenait deux cent vingt galères , grandes » et petites , et plus de mille bombardes; ptarmi ces bombar^
» sion que cet ëvêque , pénétré de piété , fonda Tabbaye de
En racontant la prise d'Edesse par Nourredin , notre historien dit que les Sarrasins se portèrent à de tels excès con- ^ tre le culte des chrétiens, que , dans la grande basilique , un de ces infidèles dressa son lit sur le maître-autel, et qu'au mépris du souverain Dieu, il j coucha avec une courtisanne. {Et ibi ad corUeniptuni summi Dei cum meretrice cubuerit, )
En parlant des désastres de l'armée des croisés , conduite par Conrad et Louis YII , il s'exprime ainsi :
« Quoique ces malheurs soient arrivés par un secret juge- » ment de Dieu qu'on ignore {quod nescitur) , il est constant » cependant que dans cette armée il se commit plusieurs M crimes et des infamies qui attirèrent la colère de Dieu sur » les croisés , en sorte que tous leurs efforts devinrent inu- » tiles. Il serait difficile de trouver dans les histoires et dans » les annales , depuis la naissance du christianisme jusqu'à M ce jour, une si grande multitude d'hommes combattant » pour Dieu , détruite si subitement et d'une manière si » misérable. »
La chronique belge devait naturellement s'étendre sur les exploits des pèlerins qui appartenaient au pays dont elle fait l'histoire. Elle rapporte que Théodore VI se rendit pour la troisième fois à Jérusalem avec quelques seigneurs de ses domaines , emmenant avec lui son épouse , qui était animée d'un grand zèle de dévotion. Il avait avec lui quatre cents chevaliers et un bel appareil de guerre. Son iils Philippe prit soin du comté, et se fit louer et aimer par sa justice, par son courage et par sa libéralité envers tout le monde. Son père trouva la Syrie dans un si grand trouble et dans un état si désespéré , que les chrétiens pen'saient à abandonner tout le pays aux profanations des gentils. Le comte de Flandre remporta dans la principauté d'Antioche de grands avantages sur les troupes de Nourredin ; il recouvra par son courage tout ce que le prince Raymond avait perdu par son incurie ou sa témérité. S'étant ensuite avancé plus loin , il assiégea Gésarée de Capadoce, la prit au bout de quatre jours , et ne pouvant la garder , parce qu'elle était trop éloignée, il la détruisit. Après avoir ainsi réussi en tout , il revint à Jérusalem couvert de gloire , et fut reçu par les chrétiens avec de grands témoignages de joie. (L'auteur n'est pas d'accord ici avec Guillaume de Tyr, qui traite fort sévèrement le comte de Flandre. Voyez le v*'. livre de notre histoii^e). Théodore resta deux ans dans la ville sainte. Son épouse prit à Béthanie l'habit de religieuse.
Dts Croisades. 113
hsL clironique , apr^s avoir raconté les d^astres des chrétiens en Syrie , .sous la date de 1 1 87 > dit que les habitans de Jérusalem , et tous ceux qui des lieux voisins s'étaient retirés dans cette ville par crainte des ennemis , se livrèrent à toutes les austérités de la pénitence. Tous récitaient des litanies , faisaient leur confession , se mortifiaient par des jeûnes ; * « et ce qui est {dus admirable , ajoute la chronique , Tenfance 91 elle^-rnême se livra à ces exercices spirituels, car elle » voyait «ous ses yeux la colère de Dieu qui débordait de » toutes parts. ( Cum vehemens Dei ira etjftagellum inundans » in oculis esset, ) »
L'auteur de la chronique a puisé dans Gobelin«>Persona , et dans une autre chronique qu'il ne nomme pas, tout c€ qu'il dit de l'expédition de Frédéric P"^. Selon lui , l'armée des croisés devant Acre se montait à trois cent mille hommes. Le nombre seul des chevaliers s'élevait à trente mille, dont il en revint à peine six mille. Il y avait cinquante*quatre comtes et vingt-huit tant évêques qu'archevêques. Le chroniqueur y compte aussi onze rois , Philippe de France , Richard d'Ân-^ gleterre , le roi d'Hybernie , le roi de Galles , un petit r'oi de Grèce , qu'il nomme Larifagius, Nous ne connaissons point ces trois derniers rois , ni ceiuç que le chroniqueur n'a pas pris la peine de désigner. Les rois de France , d'Angleterre et de Jérusalem sont les seuls dont parle l'hiétoire. Le même auteur parle du cimetière de Saint-Nicolas sous les murs de Ptolémaïs , dans lequel on enterrait chaque jour une foule de chrétiens, et remarque comme un phénomène qu'au bout de neuf jours il n'y restait que de la terre et de la poussière.
On peut s'étonner que dans une histoire particuBèrement consacrée aux affaires d'Allemagne , l'auteur ne dise rien de la croisade de Henri YI > ni de la prise de Constantinople par les Latins , surtout lorsque cette conquête fut si glorieuse pour les comtes de Flandre. On peut s'étonner aussi qu'il dise si peu de chose de la croisade de 1217, où les Belges jouèrent un si grand rôle , et de l'expédition de Frédéric II en Syrie. Il a emprunté du chroniqueur Bernard le jugement qu'il porte sur cet empereur.
Jusqu'à l'époque des guerres des Turcs , on ne trouve plus rien dans la chronique belge sur l'histoire des croisades en Orient. L'auteur nous donne quelques détails intéressans sur le siège et la prise de Constantinople par Mahomet H* « En 1455, Mahomet, dit-il, revint devant Constantino- » pie avec trois cent mille hommes armés , tant cavalerie » qu'infanterie. Il amenait deux cent vingt galères , grandes » et petites , et plus de mille bombardes; parmi ces bombar-
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M d€s on en remarquait suitout (rois :1a première lançait une f» pierre de onze palmes de tour et pesant quatorze cents li-^ » vres; la -seconde, une pierre de dix palihes et de douze cents » livres ; la troisième , une pierre de neuf palmes et de mille » livres, fl avait une infinité d'autres grandes coulevrines. » Avec ces trois grandes bombardes , le sultan ne cessa pen* » dant cinquante et un jours d'attaquer €onstantinople« » Ces macnines lancèrent contre les diverses parties des » murs de la ville au moins sept cents pierres, qui rompirent ». et abattirent ces murs en plusieurs endroits. Mahomet fit » beaucoup d'autres -choses incroyables et qui semblent à *» peine possibles au génie de l'homme. On avait fermé le » port de Constantinople avec une très-forte chaîne pour j» empêcher les vaisseaux turcs d'y entrer, et on avait mis à » la garde de cette chaîne cinq galères vénitiennes et douze » grands vaisseaux avec les agrès , les armes et les hommes ». Bécessaires. L'empereur des Turcs, voyant cet état de » défense , fit sortir de la mer soixante^^lix de ses vaisseaux M et les fit conduire avec un art admirable sur des bois ronds j» faits à dessein et enduits de graisse , à travers les monta- » gnes et les collines , tout autour de la ville , sur un espace » de plus de trois milles. Les voiles de ces vaisseaux étaient » levées et des étendards y flottaient comme s'ils avaient » vogué sur mer. H les fit ainsi transporter au port, de sorte » qu'il ne fut pas besoin de traverser la chaîne. Ceux qui » ont vu la situation du port comprendront plus aisément » l'exécution de cette entreprise. Mahomet construisit en- >» suite un pont de bois sur la mer , et trois cents tours aussi » en bois , dont quelques-unes , renfermant des hommes » armés , étaient mobiles. Il les fit appliquer aux murs de la Il ville, qu'elles surpassaient par leur hauteur. Il en fixa » d'autres dans les fossés remplis de terre , et par ce moyen » il attaqua Constantinople de tous côtés et sans interrup- % tion pendant cinquante et un jours. Il avait aussi un grand 91 nombre d'échelles garnies de crochets tels, que lorsqu'elles » étaient appliquées aux murs , elles ne pouvaient être ren- » versées par les assiégés. Ces échelles étaient en outre cou- » vertes de planches depuis le haut jusqu'en bas , afin que » les assiégeans pussent monter sur le mur sans blessure et n sans danger. Le cinquante-deuxième jour du siège, qui » fut le 29 du mois de mai , après un assaut terrible qui » avait duré tout le jour et la nuit précédente , lorsque des » deux côtés on était épuisé par le travail , l'armée des Turcs » augmentant et se renouvelant à tout moment, les assié- » geans pénétrèrent de force dans la ville par le moyen
M âes échelles et des tours, et par les1:>rèché$ des n^%ùt%. » L'auteur fait ici la description du carnage qui suivit la prise de Gonstantinople , puis il ajoute que trois turcs ap^ portèrent au sultan sur trois plats trois têtes, dont une ëtait celle de l'empereur de Gonstantinople; la seconde, - celle d'un guerrier turc qui avait vaillamment défendu la ville avec les chrétiens; et la troisième, celle d'un vénérable moine de l'ordre de Saint-Basile, w 11 serait trop horrible » » dit la chronique, de raconter les abominations que les » Turcs commirent dans les églises , sur les saintes images » et les reliques des saints. Ils déchirèrent, livrèrent aux » chiens et jetèrent dans la boue lé corps de sainte Théodo- » sie , qui avait souvent opéré de grands miracles , et pf'es- » que toutes les reliques des saints , qui étaient innôin-
]» brables Les prêtres musulmans , montant sur les saints
» autels, y dansaient, poussaient des cris de joie, glorifiaient » Mahomet, et le proclamaient comme le plus grand des » prophètes et comme le destructeur de la foi chrétienne. » La chronique belge rapporte que pendant le siège de Gonstantinople, des Turcs qui étaient de garde la nuit aperçurent une quantité de lumières semblables à des chandelles , sur les tours et sur les murs de la ville. Gette vue les remplit de crainte et de surprise ; ils crurent que la place était sous la protection de Dieu. Mahomet, à qui on rap-
Ïiorta ce phénomène , dissimula , mais la nuit suivante , ces umières ayant reparu et s' élevant alors vers le ciel , l'em- ' pereur turc interpréta la vision en disant que ces lumières , qui avaient paru d'abord descendre sur les murs de la ville, annonçaient que Dieu avait autrefois protégé Gonstantinople , mais que, paraissant ensuite s'élever dans le ciel, elles annonçaient maintenant que Dieu s'était retiré de la cité et de ses habitans.
Voici dans quels termes la chronique raconte la victoire que les chrétiens remportèrent sur les Turcs devant Belgrade , en Hongrie :
« Une victoire miraculeuse fut accordée par le ciel aux ■ » chrétiens , en Hongrie , au-delà du Danube , contre les » Turcs qui perdirent beaucoup de monde et prirent hon- » teusement la fuite, quoique personne ne les poursuivît, » le Seigneur seul les re;nplit de terreur. Gette victoire èùt » heu le jour de saint Sixte. Jean Gapistran assistait à cette » bataille. Ge fut lui qui excita le peuple tremblant à pour- )> suivre les infidèles dans leur fuite , et le carnage fut grand. » Les Turcs eux-mêmes dirent qu'ils avaient vu un nombre » considérable de cavaliers qui les poursuivaient, en sorte
M qu'ils osaient à peine regarder derrière eux, et qu'ils » avaient tout abandonné pour &iir. » Le choniqueur ajoute que ces cavaliers étaient. }es anges du ciel.
Sous la date dé 1470 , après avoir £ait le récit du siège et delà prise deNégrepont parles Turcs , et parlé dJe l'extrémité où se tix>uvàient réduite File de Rhode , celle de Chypre , la Crète et une infinité d'autres îles , l'auteur exprime ainsi ses craintes sur les progrès de Mahomet II : « On voit évi- »' demment que ce dragon insensé, insanum hune draconem , » qui n'a d'autre plaisir que de se baigner dans le sang, et » d'autre ambition que d exterminer le nom chrétien , pas- 1» s^ra bientôt et facilement en Italie , si les princes et les >• puissances catholiques ne se lèvent contre lui. Lorsque ce » chien enragé, rabiaissimus islecanis, aura occupé l'Italie , » ce qu'à Dieu ne plaise! ne doit-on pas croire que, sur le » plus léger prétexte , il attaquera le reste de l'Europe qui » professe le nom du Christ. »
Collection de Jean^-Pierre Ludewig (1).
L'éditeur de cette collection , conseiller aulique , professeur d'histoire et archiviste de Magdebourg , publia d'abord le premier volume de son recueil sous le titre : d! brutales de Vévêché de Bamberg, par Martin Hoffmann, auxquelles il ajouta plusieurs autres ouvrages historiques. Le second volume , qui parut ensuite , avait pour titre : Ecrivains des iiffaires d'Allemagne (2). C'est de ce volume que nous nous occuperons uniquement , car les annales de Bamberg contiennent si peu de chose sur les croisades , qu'il est inutile de s'y arrêter. Le seul fait remarquable que nous y avons trouvé , c'est que l'auteur, d'après le témoignage d'Aventin , compte douze mille juifs tués en France , en Souabe et en Bavière , par les preiuiers croisés. Les autres ouvrages historiques , qui sont à la suite de ces annales , n'ont aucun rapport à notre objet.
Mais le second volume de Ludewîg renferme une chronique qui mérite de fixer notre attention , et c'est la seule dont nous parlerons. Elle a pour titre : Chronique de Reichersperg (3).
( i) Novum volamenscriptoruxn rerum Germamcanim plurîmam partem nunc primùm editorum ex codicibus M^* t» II et II e mused Ludewigiaoow (a) Scriptores rerum Germanicarum, (3) Chronicon-Reicherspengensc (p. 139).
ReicHeirsperg était autrefois un monastère célèbre , situé sur rinn , à quelques lieues de Passaw. La chronique qui porte son nom y avait été conservée , et Christophe Gewoli; conseiller de Maximilien , comte palatin et duc de Bavière , la sauva d'une ruine inévitable. Elle renferme beaucoup dé pièces diplomatiques , et traite d'une infinité d'intérêts soit publics, soit particuliers; aussi est-elle • fort estimée des érudits. L'auteur en est inconnu; mais on croit qu'il était chanoine régulier de l'ordre de Saint- Augustin. Il vivait vers la fin du douzième siècle , et fut par conséquent contemporain de la troisième croisade.
En parlant du concile de Clermont, tenu en 1092 ( il faut lire 1095 ), l'anonyme dit que le pape Urbain, àprhs avoir réglé les affaires de l'Église , s'adressa particulièrement aux seigneurs français qtfi. se disputaient alors pour des terres et pour les dignités de ce monde , et leur conseilla , si le repos leur déplaisait et que leur pays leur parût trop étroit^ d'aller dans l'Orient pour y arracner des mains des infidèles la cité sainte , le tombeau de Jésus-Christ , et tous les pays que les infidèles occupaient depuis quarante ans. 11 leur présenta l'alternative ou de triompher glorieusement de ces ennemis , ou de mourir plus glorieusement encore pour le Christ. Le pape Urbain , ajoute l'auteur , échauffa teuemerit les cœurs par son éloquence , que plus de trois cent mille chrétiens prirent le chemin du Saint-Sépulcre.
La chronique n'entre dans aucun détail sur cçttê première croisade : elle se contente de parler de la prise d'Antioçhe , où l'ancienne discipline de l'ÉgKse fut remise ék vigueur , et de la conquête de Jérusalem, qui fut purgée de toutes lés impuretés des païens.
Sous la date de 1 1 45 , elle rapporte la prisé d'Édesse par les Turcs , et sous celle de 1 1 47, elle dit qu un grand nômpr^ de députés vénérables, venus de Jérusalem, se rendirent a la cour des rois et des princes, auprès du pap;e, pour leur faire entendre leurs plaintes , et qu'ils s'adressèrent aussi a l'abbé de Clairvaux, qui jouissait dans ce teïripis d'une grande réputation. Ces . députes s'étaient fait éiiteniïre dans les conciles des évêques auxquels ils avaient exposé les malheurs de la cité sainte , et le danger où elle se trouvait d'être envahie par les peuples voisins , si les rois et tous les chrétiens de l'Occident ne venaient au plus tôt à son secours. « Le roi des Romains et le roi de France, ajoute la » chronique, touchés du malheureux état deis chrétiens » d'Orient , se mirent en marche par tetre , àièc une armée )> innombrable qui se réunit sous leurs otàtè^âè CoUfes lés
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» parties de la cbrétientë. Un grand nombre d'autres croises » prirent la rpute de la mer. Ces armées étaient si nom* » breuses que , depuis qu'il y a des nations , on n'a point » oui-dire qu'une si grande multitude d'hommes à pied et 91. à cheval , se fût réunie pour une même cause. Mais cette » grande multitude né fit rien qui soit digne de mémoire, » a cause de ses péchés, peccatis exigentiùus, » C'est toujours là la raison des historiens des croisades. L'anonyme raconte, en peu de mots, les malheurs de cette expédition. n cite un comte de Carmthie, nommé Bernard, qui périt dans les montagnes de l'Asie mineure , et dit que plusieurs s'enfuirent en voyant le grand nombre des infidèles. Il nous apprend aussi que , dans les chemins difficiles de ce pays, Othon de Freisingen , frère de F empereur des Romains , eut non-seulement sa chaussure mais se^ pieds déchirés ; que mourant de faim et de froid , cet évêque arriva dans une ville où il trouva des secours dans la piété des habitans , et que de là il se rendit par mer à Jérusalem avec quelques pèlerins qui avaient fui comme lui. ( Cette anecdote pourrait nous expliquer la répugnance qu'éprouve l'évêque de Freisingen à raconter , dans son histoire , les aventures malheureuses des croisés en Orient). L'anonyme ajoute que, lorsque les pèlerins furent arrivés à Jérusalem , ils trouvèrent cette ville fort tranquille , et que par la suite le roi des Romains ne parlait qu'avec surprise de l'heureuse paix qui régnait dans la Terre-Sainte.
Cependant , pour que l'expédition ne parût pas avoir été entreprise en vain, on résolut d'aller assiéger Damas. Conrad leva xme nouvelle armée , à grands frais , et les trois rois se présentèrent devant la capitale de la Syrie. Mais le roi de Jérusalem , dès que le siège fut commencé , reçut de l'or ou plutôt du cuivre de la part des assiégés , à l'insu du roi des tlomains , et conseilla au roi de France de se retirer. Conrad, qui était campé près des murs de la ville , au milieu des vergers , voyant qu'on agissait frauduleusement avec lui , leva aussi le siège et s'en revint ainsi sans avoir rien fait d'utile.
On trouve , dans la chronique de Reichersperg , à la date de 1187, deux lettres venues de la Palestine, qui annonçaient les malhem^s de ce pays et les conquêtes de Saladin, après la funeste bataille de Tibériade. L'une de ces lettres est de Thierri , grand-maître du Temple , qui s'était sauvé avec beaucoup de peine du désastre de cette journée. Nous avons eu occasion de parler de cette lettre qui se trouve dans les annales de Baronius. La seconde lettre est aussi d'an témoin oculaire qui n'est pas nommé. Elle est adressée
DES. GAOISADES. 1 t9
au seigneur Archambault , maître des Hospitaliers en Italie. On y trouve le récit des mêmes évënemens que dans la première ; mais nous y avons remarqué une circonstance dont celle de Thierri ne parle pas. C'est qu'au moment où Tairmée g|es chrétiens se fut retirée sur la montagne d'Hetin , épui* sée de fatigues , de faim et de soif, trois chrétiens que l'au-^ teur appelle Baudouin de Latinor, Bachiboc de Tibériade et Leusy se sépai'èrent de Farmée , avec trois autres compagnons d'armes, et se rendirent auprès de Saladin. « Ce qu'il » y a de plus déplorable, ajoute l'auteur de la lettre , c'est » qu'ils apostasièrent , se dionnèrent au sultan et lui livrè- » rent l'armée du roi de Jérusalem , en lui découvrant l'ex- » trémité où elle se trouvait. Aussitôt Saladin envoya contre » nous Taki-Eddin, avec vingt mille hommes d'élite, lesquels n fermèrent toute issue aux débris de l'armée chrétienne. » Le combat fut opiniâtre depuis la neuvième heure jus- » qu'au soir. Plusieurs des nôtres furent tâés ; il ne resta » plus rien de notre armée; le roi fut fait prisonnier, etc." ».
n n'est pas inutile de faire remarquer ici que L'auteur de cette lettre , non plus que Thierri , ne parle point de la prétendue trahison du comte de Tripoli. Tous deux disent, au contraire, que ce comte eut beaucoup de peine à se sauver, ainsi que Balian et Reinauld de Sidon.
La troisième croisade et le pèlerinage de Frédéric F', sont racontés d'après d'autres auteurs déjà connus, par la chronique de Reichersberg. Elle rapporte en entier la lettre da Dietpold, évêque de Passa w, datée du 3 des ides de novembre 1 189. Nous avons déjà donné cette lettre à l'article de Tagenon, auquel nous renvoyons le lecteur. L'anonynae copie une autre lettre, qui fut à cette époque envoyée d'outre-mer en Allemagne, et qui contient des détails qu'on ne trouve point ailleurs , sur les relations de Saladin avec les empereurs de Constantinople. Nous en allons faire connaître les passage les plus curieux, a Dans le temps où An- » dronic , environné de complots ^ sévissait contre ses enne- » mis , lorsque le roi de Sicile et celui de Hongrie se levaient » contre lui, et que tout* le peuple conspirait sa perte, cet » empereur eut recours, dans son ressentiment et dans sa » douleur, aux conseils et au secours de Saladin. Illuirap- » pela leur ancienne amitié et les bienfaits qu'il avait reçuSr » de lui ( Andronic était resté long-temps parmi les Sarra-r » sins), et lui représenta que son élévation à l'empue Iw* » donnait le droit d'exiger son hommage , et qu'alor^^ij]^-^ » rait tout disposé à secourir le sultan ,. de toutes se& forces > » s'il en était besoin.
» Il fut donc conrenu et juré entre eux que, si Saladîn » pouvait f par les conseils et le secours d'Andronic , se ren* » dre maître du pays de Jërnsalem , il posséderait une partie 3» de ce pays ., mais qu'il laisserait libres Jérusalem et toute » la côte maritime , excepté Ascalon , à condition toutefois » qu'il reconnaîtrait tenir ces terres de l'empereur; que » tous deux tâcheraient de s'emparer de la principauté al- » cône, que l'empereur retiendrait pour lui les terres » conquises jusqu'à Antioche et au pays d'Arménie. » Andronic, ayant été prévenu parla mort, ne put exé- » cuter ce projet; mais Isaac, qui lui succéda, confirma » cette alliance, en haine des Latins qu'il redoutait, et la « scella de son sceau d'or. Il rappela son frère ( Alexis ) qui » était auprès de Saladin. Alexis . en passant à Acre , fut » arrêté par les ordres du comte de Tripoli et du prince » d' Antioche, qui avaient eu connaissance du traité par » leurs affidés et par quelques seigneurs sarrasins , dont Sa- » ladin avait fait mourir les proches. Ds enfermèrent le » frère d'Isaac dans une étroite prison, et le chargèrent de a» fers.
» L'empereur grec, qui en fut instruit, rappela à Saladin » ^alliance qu'ils avaient contractée et lui ordonna, comme à » son vassal qu'il chérissait, de porter toutes ses forces contre
> les chrétiens d'outre-mer leurs ennemis communs, promet- » tant que, de son côté, il les attaquerait puissamment, et * travaillerait à délivrer son frère de prison;, ajoutant qu'après » la victoire , ils se partageraient le pays , suivant les termes » du traité d'alliance. Isaac envoya , en effet, au secours de » Saladin quatre-vingts galères bien armées. Mais Margue- » rit , amiral du roi de Sicile , les attaqua et les /Jispersa à la » vue de l'île de Chypre. Le sultan , étant entré inopinément » d^ns les, terres de Jérusalem , s'en rendit maître , comme » on sait, presque sans obstacle, traîna les croix dans les » places publiques , profana le Saint-Sépulcre , et emmena eu ^ servitude les femmes , les vierges et les enfans.
^> Enflé de ses succès , au-delà de ce qu'on peut dire , Sa- » ladin envoya dés ambassadeurs à l'empereur grec pour lui j» faire part de sa victoire. Il lui envoya , en même temps , » un éléphant , cinquante selles turques , une fiole pleine de » baume , cent arc» turcs avec les carquois et les flèches , » cent Grecs captifs , remis en liberté , mille cinquante clie-
> ^r^iux turcs ou turcomans , et une infinité de choses pré- » ciêbtts. L'empereur, charmé de ces présens, reçut les » ambassadeurs avec toutes sortes d'honneurs. Il les logea » au milieu de Constantinople dans un très-beau palais , ce
« qui n'aTâit jamais été fait , ou trës-rairetneM , en faveur » des ambassadeurs des Latins. Il renouvela Tallidnce jurée. » Lorsque les ambassadeurs s'en retournèrent, Isaac eu- » voya avec eux Sevestor , espion, et Tinterprète Gonstan- 3» tins, qui étaient chargés de remettre à Saladin un couronne » d'or avec ces mots : Je vous Verm)ie parce que, selon rhor , » vous êtes vraiment roi y et que vous le serez par mon appui » et par la volonté de Dieu, L'empereur envoya , en même » temps , quatre cents belles cuirasses , quatre mille pals de » fer, cinq mille épées qu'il avait eues du roi de Sicile, » douze saniites ( manteaux ), deux coupes d'or, deux habits » impériaux , et des peaux de castor. 11 envoya au frère de » Saladin six samites'et deux habits impériaux, et à chacun » des trois fils aînés du sultan , six samites et un habit im- » périal. Ces ambassadeurs abordèrent à Acre le jour de » l'Epiphanie , lorsque Saladin y revenait lui-même après sa » vaine tentative contre Tyr. Le sultan vint au-devant d'eux » pour les saluer. Il convoqua tous les seigneurs de sa cour, » ses amis et ses enfans , et jura de nouveau , en présence » de ses secrétaires , d'observer le traité d'alliance. Il rendit » de grands honneurs aux députés , et s'informa avec soin » de l'état de l'empereur , de la guerre des blagues et des » guerres avec d'autres peuples. Les députés se proster- » nèrent devant le frère de l'empereur Isaac , et lui em- » brassèrent les genoux , en disant à Saladin : C'est par vous » qu'il a été délivré des mains des Latins qui le retenaient en i> prison à cause de vous.
Quelque temps après , Saladin ayant appris la croisade et » l'arrivée prochaine des princes latins , pqnsa aussitôt aux » moyens de détourner l'orage , et renvoya les députés de » l'empereur. Il les fit accompagner de nouveaux ambassa- » deurs qu'il chargea de présenter à leur maître vingt che- » vaux latins, un bassin d'une coudée de longueur rempli « de pierres précieuses , et un autre bassin de même lon- » gueur, plein de baume, trois cents frondes, avec leurs » pierres trouées et d'une grosseur extraordinaire , un coffre » plein d'aloës , un arbre précieux avec ses branches et ses » rameaux verts , cent feuilles de musc , vingt millç bezans, » un petit éléphant et une civette qui porte du musc , un » autruche , cinq léopards , trente quintaux de poivre et , » autres épiceries , un vase d'argent fin qui pouvait contenir » vingt métretes de vin , et rempli d'un poison violent. Pour » en prouver la force , le sultan fit amener devant les dé- » pûtes un prisonnier latin ; on mit le vase au milieu d'ime *> grande cour, les Sarrasins se tenant à une grande distance ;
n on oavrit le vase y et le chrétien qui ëtaii^ auprès expira » sur-le-cliamp. Saladin ajouta k ce vase six mUle muids de » farine empoisonnée , et trois mille muids de froment aussi >» empoisonné. Il envoya , en outre , une idole de Mahomet , » mawneriam, pour que Tempereur , comme il l'avait pro- » mis, lui fit rendre publiquement des honneurs par les Sar- » rasins qui étaient à Gonstantinople. »
L'auteur de la chronique de Reichersperg ne dit point par qui cette lettre singulière était écrite. Elle renferma des circonstances fort remarquables , dont on trouve quelque» traces dans la lettre que la reine Sibylle adressa à Tempereui^ Frédéric F'. , pendant que ce prince était à Philippopolis. Nous en avo^s rendu compte à l'article de Tagenon. Ce» deux pièces » qui circulèrent en Europe à l'époque de la troisième croisade^ lors même qu'elles ne seraient pas authenti^ ques , servent à montrer du moins quelles étaient alors parmi les Latins les préventions contrôles Grecs.
L'anonyme reprend son récit de l'expédition de Frédéricet le copie de Tagenon , comme il le dit lui-même en parlant de cet auteur , qui mourut et fut enterré à Tripoli. Il nous^ apprend aussi que Dietpold, évêque de Passa w, mourut à Ptolémaïs avec les chanoines qui Pavaient suivi. Il ne dit qu'un mot de la prise d'Acre par les rois de France et d'Angleterre , du traité conclu entre ce dernier et Saladin , et de la captivité de Richard en Autriche. La chronique finit à l'année 1294.
Collection (THeùieccius (i).
Jean-Michel Heineccius , écrivain saxon , né à Eisenberg en 1674, fut d'abord pasteur à Goslar, puis inspecteur et surintendant des églises luthériennes du duché Magdebourg^ et professeur à Halle , où il mourut en 1 722. Il était trèsversé dans l'histoire et les antiquités d'Allemagne , comme le prouvent les ouvrages qu'il a laissés. La collection quenous lui devons ne nous offre qu'une histoire où il soit quéstîoh des croisades. Cette histoire a pour titre : Antiquités de Goslar et de ses environs (2) . Elle n'est , à proprement parler, qu'une compilation où les anciennes chroniques sont
(i) Scriplores remm Germanicarum Johannis JMiehaclis Heinecci în unuin volamen çollecth
(2) Antiquitalum Goslarlensium et vicinarum regionum descriplio.
DEf CR0I8ABES. 125
citées avec assez d'exactitude. On n'y trouve presque rien sur la première croisade, La seconde y est brièvement racontée dans les termes suivans :
<c La lointaine expédition du roi Conrad en Palestine , en- » treprise pour la religion , mais dont l'issue fut si malheu- » reuse , nous donna quelques années de repos. Cependant , » Conrad et Louis , roi de France, s'étaient disposés à cette » expédition, en 1147, avec tant d'appareil, qu'au témoiar gnage d'Othon de Freisingen , les fleuves ne pouvaient » suffire pour les flottes , ni la largeur des campagnes pour » la marche des troupes. Mais tous ces préparatifs s'en allé- » rent en fumée. L'armée fut détruite en partie par les fati- » gués du voyage , en partie par l'inconstance de la mer et » par les embûches des Césars de Constantinople. On aurait » dit que tant de milliers d'hommes s'étaient croisés , à l'ins- » tigation des émissaires du pap||^ pour aller, sous un autre » ciel, éprouver les insultes et la cruauté des barbares. » Nous aimons mieux toutefois admirer avec saint Bernard » les jugemens de Dieu, que de rechercher avec trop de cu- » riosité les causes d'un succès si funeste et si peu prévu. »
On voit par cette citation que l'auteur de la chronique tenait à l'esprit de la réforme et qu'il n'aimait pas les papes. On retrouve cet esprit dans sa relation très-abrégée de l expédition de Frédéric T'. L'auteur s'étonne que tant de désastres n'aient pas dès-lors dégoûté les peuples des guerres saintes; il adopte à ce sujet l'opinion de Heidegger, qui pense que les papes ne persistèrent à prêcher les croisades que par l'espoir de s'enrichir et de dominer, et pour appuyer cette opinion, il cite un passage de Mathieu Paris, qui dit aussi que le pape Innocent prêcha la croisade pour servir sa cupidité et pour extorquer beaucoup d'argent à l'ordre de Cîteaux. •
Du reste , l'auteur fait un grand éloge de Frédéric F*^. et le venge des injustices de quelques écrivains , entre autres du grammairien saxon , qui , dit-il , a osé l'appeler un homme très-faux , hominemfallacissimuTn appclare ausus est, n rapporte que les dépouilles mortelles de ce prince furent d'abord ensevelies à Antioche, mais qu'ensuite elles furent transportées en Allemagne et ^déposées à Spire, dans la sépulture des autres empereurs.
L'anonyme ne parle de la guerre qui se faisait en Orient , dans les années 1 191 et 1 192, que pour rendre compte de la querelle qui s'éleva entre le roi Richard et Léopold , duc d'Autriche , querelle qui fut cause de la captivité du mo-
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barque aïkglais en Allemagn'e , et de rexcohimunîcatiôn {>r6« nôhcée ensuite par le pape Gëlestin contre Létçold.
Sous la date de 1 1 96 , lé chroniqueur s'exprime en ces termes sur l'expédition entreprise sous les auspices de Henri VI :
« Les forces de l'Europe , malgré tant d'expériences in- » fructueuses en Orient, ne paraissaient point encore abat* » tues, car une nouvelle guerre sacrée fut résolue dans » cette année. On prêcha partout, selon la coutume, ime V croisade contre les Sarrasins ; il y eut un grand concours » de croisés. L'empereur Henri VI avait résolu d'être de cette » expédition, mais les grands de l'empire l'en dissuadè- » rent. Toute l'année se passa en consultations et en prépa- » ratifs de guerre , et le nombre de ceux qui s'enrôlèrent » fut si grand, qu'il s'éleva en Allemagne à plus de soixante » mille hommes. ^
» La guerre se poursuivait avec succès en Orient , ajoute >» l'historien , sous la date de 1 197, car dès que les chrétiens » furent arrivés en Palestine, ils s'étendirent jusqu'à Tyr> » battirent plusieurs fois les Sarrasins , prirent Sidon , Sa- » repte , Berythe , et peu s'en fallut qu'ils ne recouvrassent » Jérusalem. Le courage des habitans de Goslar ne manqua » point dans cette expédition. Il y avait un château, que » Arnold appelle Thoron , bâti sur un rocher escarpé , et où » les Sarrasins avaient une forte garnison. Gomme le siège » de cette forteresse traînait en longueur et que le jeu des » machines de guerre était sans succès > le prince Palatin » fit venir des mineurs de Goslar, qui , creusant la pierre » {aclis per meduUas petrœ cuniculis) f firent crouler les murs » et rendirent l'accès plus facile aux assîégeans. »
L'anonyme termine son récit par un passage de l'historien Arnold , que nous analyserons mus loin et qui nous fournira plus de détails sur cette cinquième croisade.
« La fureur des guerres civiles s'étant calmée en AUema- » gne, disent les annales de Goslar, à Tannée 1217, on en- » treprit une nouvelle expédition en Palestine. Un nombre » infini de seigneurs marchèrent sous la conduite d'André , » roi de Hongrie , et de Léopold , duc d*Autriche. Le com- » mencement de cette guerre fut heureux ; plusieurs châ- » teaux furent pris sans résistance. Mais , comme il arrivait » toujours dans ces expéditions, des querelles s'élevèrent* » entre les princes , et André de Hongrie revint avec une » grande partie de st)n armée. »
Sous la date de 1221 , les annales racontent ainsi les événemens qui suivirent la prise de Damiette :
BES^ CROISAOEA. 1:25
n Quoique Tannée précédente les chrétiens eussent pjrÎA » Damiette aprèis un long siège , on annonçait cependant » qu'ils étaient tellement menacés par le Soudan , que , si » on ne leur envoyait de nouveaux secours d'Europe, ils » perdraient non-seulement Damiette , mais les^autres places ». qu'ils occupaient. Ce bruit se répandit tellement, qu'une » grande multitude d'hommes prirent la croix et se dévouè- » rent au saint pëlennage. Le moine Godefroi les fait monter » à deux cent mille. Cette multitude^ poussée par une aveugle » impétuosité {cœcO impetu), étant débarquée en Egypte, » résolut d'aller attaquer le Caire. Les uns , portés sur des. » vaisseaux, suivirent le cours du Nil; les autres, marchant » par terre , s'avancèrent vers cette ville. Mais les barbares , M sans attaquer à force ouverte ni par embuscades les péle- » rins, qui ignoraient les chemins, élevèrent des digues et. » creusèrent la terre de manière que , quand ils le vqu- » draient, ils pussent inonder tout le pays. Lorsqu'ils virent » enfin les chrétiens assez avancés , ils lâchèrent tout-à-coup; » les écluses du Nil et environnèrent d'eau toute l'armée/, ils. » brûlèrent en outre les vaisseaux avec leur feu grégeois , et » ôtèrent ainsi aux croisés tout moyen de fuir. Cette défaite; » fut honteuse pour les chrétiens ; car toute cette multitude » d'hommes tomba au pouvoir des barbares , et Damiette » et les autres places nirent rendues au Soudan par un » traité. »
Ce récit sur la restitution de Damiette, comparé à ceux d'Olivier Scholastique et de la chronique de Tours, qu'on a lus dans notre troisième volume de l'histoire des croisades , est loin d'être satisfaisant ; cependant il s'accorde pour le fond, sinon pour les détails, avec ce que ces auteurs ont rapporté.
L'anonyme parle d'une nouvelle croisade qui fut prêchée en 1 223 , et dont Frédéric II devait être le chef. « Pour dé- » terminer ce prince, dit-il, on lui fit épouser la. fille du » roi de Jérusalem, et on lui promit le titre de roi de la, » Palestine. Des envoyés du pape vinrent alors en Allema- » gne pour conjurer les princes de cet empire de rétablir » dans ses états le roi deDanemarck Waldemar, prisonnier » du comte de Schwerin ; le chef de l'église ne voulait point » qu'on fût privé des secours de Waldemar, dans l'expédi- » tion d'outre-mer. Engelbert, archevêque de Cologne, qui » gouvernait en l'absence de l'empereur , convoqua une as- » semblée à Nordhausen , et supplia le comte de ne pas pré- » férer sa vengeance particulière au salut public, en retenant » plus long-temps captif un prince chrétien dans des cir-
126 ^ BIBLIOTBl^QUE
n constance^ «i critiques pour l'Église. Mais la prière d^n- » gelbertfut inutile. Waldemar avait teUemeut excité la haine » de ses voisins , que tous aimaient mieux le voir prisonnier » que soldat de Jésûs-Christ. »
Sous la date de 1227 et 1228^ l'anonyme parle encore de l'expédition de Frédéric II en Palestine, mais avec peu de détails, n dit que l'empereur mit moins de temps à remplir la .Syrie de ses victoires qu'un autre en aurait mis à la parcourir. Le chroniqueur ajoute à ce pompeux éloge un fait qui est entièrement inexact. Il raconte que Frédéric , étant entré dans l'église de Jérusalem en grande pompe , reçut la couronne des mains du patriarche. On sait que le patriarche n'était pas présent à cette cérémonie , et que Frédéric prit lui-même la couronne sur Tautel et la posa sur sa tête. L'anonyme , comme on le voit , est un partisan de l'empereur. Aussi s*attache-t-il à le justifier, et n'hésite point à condamner la cour de Rome , qu'il accuse d'avoir voulu dominer l'Italie et d'avoir employé tous les moyens pour y parvenir.
.Les annales de Goslar, après cette époque, ne présentent plus rien sur les croisades en Orient, ni niême sur celles d'Europe contre les Turcs,
Collection d'Eccard ( i ).
Jean-Georges Eccard, né à Duingen, dans le duché de Brunswick , fut lié avec le célèbre Leibnitz, auquel il succéda dans la chaire d'histoire, à Hanovre. En 1725, il quitta secrètement cette ville et se rendit à Cologne , où il embrassa la religion catholique. Appelé à Wurtzbourg par les jésuites , il y remplit les charges de conseiller épiscopal, d'historiographe, d'archiviste et de bibliothécaire. L'empereur l'a no-^ blit. Eccard mourut en 1 730. Il a laissé beaucoup d'ouvrages , entre autres la collection dont nous allons nous occuper.
Le premier volume renferme trois chroniques que npus avons déjà analysées , telles sontV annaliste saxon et la chro'^ nique de VitoJ)wrandy pour lesquels nous renvoyons à la collection de Leibnitz , et V histoire impénale de Ricobaldo ,
(i) Corpus Kîstorîcuin mediî eevi sive scrîptores res în orbe universo^ etc.| enarrantes.
dont nous avons parle dans la collection de Muratori. On y trouve de plus la chroniqoe royale de saint Parùaléon, de l'ordre de Saint-Benoît (1) , ainsi nommée parce qu'elle a été rédigée par des moines de Saint-Pantaléon de Gologne. Les archevêques de cette ville et les abbés de Saint-Pantaléon y sont exactement désignés. La chronique royale commence à l'origine du monde et finit en 1 162. Sous ce titre : De expeditione hierosolymitanâ quœfacta est sub Godefrido duce Lotharin^œy l'auteur fait le récit des principaux événemens de la première croisade « depuis le départ de Pierre l'ermite jusqu'à la bataille d'Ascalon. Ce tableau , renfermé dans trois pages environ, n'est pas sans intérêt ; nous en citerons un ou deux passages , non pour rappeler des faits bien connus , mais pour donner une idée de la manière dont ils sont racontés. Après avoir rendu compte des victoires que les croisés remportèrent sur les Sarrasins , à la suite de la prise de Nicée, l'anonyme poursuit en ces termes :
« Comme ces succès avaient enflé d'orgueil plusieurs pé- » lerins , Dieu leur opposa Antioche , ville puissante et » inexpugnable; et pendant neuf mois qu'il les retint à ce » siège , il les humilia tellement , que tout leur orgueil fut » abattu , ut omnis superbiœ illorum tumor desisteret. Après » les avoir ainsi humiliés , de manière que dans toute l'ar- » mée on trouvait à peine cent bons cnevaux , Dieu leur » ouvrit la source de sa bénédiction et de sa miséricorde ; » il les introduisit dans la ville et livra à leur pouvoir les >» Turcs et tout ce qu'ils avaient. Mais les croisés, jouissant » de ces biens comme s'ils les avaient acquis par leurs pro- '> près forces , et ne rendant pas à Dieu de dignes actions de » grâces pour ce qu'il leur avait accordé , ils se virent bien- » tôt assiégés par une si grande multitude de Sarrasins , que » personne n'osait sortir de la ville. La famine devint en » outre si grande dans Antioche , que quelqueSfUns ne pu- » rent s'empêcher de recourir à des mets humains, ut ab nu- » mahis dapibus se aliqui non continerent. Il serait trop long » de raconter les misères qu'ils éprouvèrent dans cette cité. » Mais le Seigneur, regardant son peuple , qu'il avait châtié » si long-temps , daigna enfin le consoler ; pour lui montrer » qu'il était satisfait de tant de tribulations , il lui offrit » comme gage de la victoire la lance avec laquelle le Fils de » Dieu avait été percé sur la croix , et qu'on n'avait point
(i) Ghronica regîa monachorum S. Pantaleonis ordinîs S. Benedicti* (Tom. ly p. 911 ).
M vue depuis le temps des apôtres; ensuite il inspira aut i» croises t;)nt de courage , que ceux à qui la maladie ou la » faim avait ôte les forces prirent les armes et combattirent ji vaillamment les ennemis. »
Nous citerons encore un passage relatif à la prise de J^-^ rusalem. On y trouvera le même style et le même esprit de
piétë :
n Comme les croises souffraient beaucoup pendant ce » siège , surtout de la disette d'eau , les évêques et les sei- » gneurs décidèrent c[^ns un conseil qu'on ferait le tour de » la ville pieds-nuds , afin que celui qui y était entre pour » nous dans un état d'humilité, nous en ouvrit les portes à » cause de notre humble soumission , et pour faire justice » de »ei ennemis. Le Seigneur apaisé livra donc la ville » sainte aux pèlerins huit jours après leur acte d'humilité , » c'est-à-dire le jour même où plusieurs fidèles célébraient » la fête de la dispersion des apôtres. »
L'auteur nous apprend que Godefroi , devenu roi de Jérusalem , eut une paix stable avec les habitans d'Ascalon et de Damas ; qu'il honora surtout les guerriers allemands , et qu'il essaya de corriger leur rudesse par l'urbanité des chevaliers français , feritateni illorum suavissimâ urbanitate gallicis caballariis commendans. La connaissance que le duc de Lorraine avait des deux langues lui facilita les moyens d'adoucir l'esprit de rivalit^ et.de jalousie qui existait naturellement entre les guerriers des deux nations. [Invidiam quœ inler lUrosque naluraliter quodam modo versatur per inncUam sibi lUriusque linguœ peritiam mitigavit, )
La chronique royale est beaucoup plus courte dans son récit de la deuxième croisade. « On ne pourra croire , ditn elle , à la multitude d'hommes qui se réunirent de toutes » parts sous les enseignes de Conrad. Jamais la Grèce n'en- » voya d'armée si nombreuse à la ruine de Troie. Le roi rt Cyrus n'en commanda jamais d'aussi grandes. Mais , ô 7* douleur! plus ces guerriers étaient nombreux et coura- » geux , moms ils laissèrent de traces de leur valeur. Tout » ce qu'ils firent ce fut d'attaquer Damas, où le brave et » jeune Adolphe , fils du comte Adolphe de Berg, fut tué en » combattant vaillamment. Cette ville allait se rendre , lors- » que la perfidie des habitans de Jérusalem et l'avarice de » quelques princes firent échapper cette conquête de nos .>>. mains. Tout le pays des infidèles fut enrichi de dépouille» >> et des armes que l'armée chrétienne y laissa. Cette expé- » dition fut un sujet de deuil, de misère et de honte. Nous
9 ne devons point en entretenir la post^ritié , et par pudeur » nous garderons le silence. »
Le même sentiment à retenu la plupart des auteurs qui ont parlé de la seconde croisade ; Toilà pourquoi nous avons si peu de documens sur cette époque.
L'anonyme donne un peu plus de détails sur l'expédition qui eut lieu dans le même temps en Portugal et qui fut plus heureuse. Il prétend qu'un grand nombre de Sarrasins de~ mandèrent et reçurent le baptême ; il dit qu'il s'opéra des miracles sur les tombeaux de quelques chrétiens qui suc^ combèrent sous les murs de Lisbonne.
Les Annales de Posen ( I ) , qui se trouvent à la suite de la chronique royale de Cologne , n'offrent pas plus de détails sur la deuxième croisade. Elles disent que la multitude innombrable d'hommes à pied et à cheval qui suivirent les deux rois , effrayés par les discours de personnages religieux et en grande estime, qui annonçaient que le Jour du Seigneur approchait {dicentium quod instaretdiesJuomini)^ partirent, pleins de zèle pour la foi, dans le dessein de combattre les païens. Mais , arrivés à Jérusalem , ils ne firent rien qui fut digne de la grandeur du nom impérial et teutordque {nihilpro imperialis et teutonici nominis magni/icencidperegit). En parlant de la prise de Jérusalem par Saladin, l'auteur des annales rapporte que ce prince, quoique bien instruit par les siens et par la renommée de l'excessive charité de ceux qui dans rhôpital du Temple recevaient chaque jour et soignaient les pèlerins pauvres et infirmes , les força cependant de sortir tous de la ville au bout de quelques jours, parce qu'il se défiait de leurs sentimens. La chronique dit un, mot des lettres du pape Clément adressées à tous les chrétiens pour les exciter à aller réparer les maux de la Terre- Sainte ; il raconte que l'empereur Frédéric reçut àNuremberg, en 1 1 89 , des ambassadeurs du roi des Grecs , du Soudan d'Icône et du roi des Arabes , qui lui promirent un saufconduit et des provisions pour les chrétiens qui traverseraient leurs pays en allant à la délivrance de Jérusalem. Du reste , l'anonyme ne donne aucun détail sur les événemens de la troisième croisade et ne les indique même pas tous.
Les annales de Posen, qui commencent en 11 25, se tér^ minent en 1198.
Le premier volume d'Eccard contient trois autres chroniques , dont deux méritent peu de nous occuper. La première
(i) Annales Bosovîenses. (Tom. I, p, 1007 ), 2,,
•est la continuation de la chronique de Martin de Pologne (1 )> qui commence au règne de Frédéric P'. et va jusqu'en 1445. «L'expédition de cet empereur et celle des rois Philippe et Richard y sont sommairement indiquées de même que la
1>rise de Gonstantinople par les Latins. Sous la date de 1 274, 'auteur dit que le pape Grégoire , après avoir tenu un coifi- .cile à Lyon, alla à Lausanne, où le roi Rodolphe vint le trouver, et que le pontife ayant invité le monarque à faire le voyage de la Terre -Sainte, Rodolphe promit de le faire quand U aurait réglé les affaires de F empire. Grégoire , content de cette réponse , confirma l'élection de Rodolphe comme empereur.
La seconde chronique est de Martin de Fulde (2), qui corn- Inence à l'an 716 et se termine à l'an 1578. On ne sait pas au juste quel était ce Martin , qui du reste parle de toutes les croisades avec une brièveté qui nous dispense de nous arrêter à son ouvrage. Son récit se borne le plus souvent à des dates ,. et n'a même pas toujours le mérite de l'exactitude. La troisième chronique est de deux auteurs , André , chanoine régulier de Saint-Augustin et du monastère de Saint- Magne, dans la banlieue de Ratisbonne; et Jean Ghrafh,
Erédicateur de la ville de Gamb , dans le diocèse de Ratisonne. Ce dernier, ayant trouvé la chronique d'André, y ajouta ce qu'il avait lu dans les chroniques de Martin de Pologne et de Martin le minorité, et des trois en fit une seule (5), »
. L'auteur parle en peu de mots de la découverte de la ^sainte lance faite à Antioche , puis il ajoute que l'armée s'avança jusqu'à Ptolémaïs avec cette même lance , qui servait . d'étendard. Il fait monter le nombre des croisés à six cent . uiiUe , outre les clercs , les femmes , les enfans , dont plusieurs , dit-il , perdant la crainte de Dieu et se livrant à la débauche , périrent honteusement , ex quibus muld postpo^ sito Dei timoré cwn lascmis incumberent turpiter perierunt.
L'anonyme raconte ensuite , comme l'abbé Eccard , que tous les peuples allemands , qui ignoraient d'abord le motif de ce passage, à cause du schisme qui divisait alors l'empire et le sacerdoce , voyant tant d'escadrons de cavalerie , tant de troupes d'infanterie passer dans leur pays , se moquaient des pèlerins et les traitaient d'insensés, parce que ceux-ci pré-
(i) Contlnuatîo chronici Martini Polonî. (Totn. I, p. i43a).
(2) Martini Fuldensis chronicon. (Tom. I, p. 164^ ).
(3) Ândreœ Ratisbonensis chronicon à Joan. Ghrafli prscdicatore CambcnsL interpolatum^ etc. (Tom. I, p. 1931 }.
feraient Fincertain au certain et qu'ils abandonnaient si légèrement leur terre natale. « Mais notre nation, ajoute la » chronique , mieux instruite enfin de la vérité par la misé- » ricoi'de divine , se porta à un voyage si salutaii^e , tandem » ex respecta divinœ miserationis gens nostra ad integrum edocta, ad tam salutare iter inclinatur. Welf , duc de Bavière , i* ayant pris le chemin de Jérusalem, mourut dans l'île de » Chypre. Ses compagnons de pèlerinage furent tués ou j» livrés aux Sarrasins par les perfides machinations de l'em-i- » pereur Alexis. »
Voici comment l'auteur s'exprime sur la bataille qui eut lieu en 1596.
a Quelques-uns disaient que la cause de la perte de cette » grande armée des chrétiens devait être attribuée à la vie » déréglée que les Français avaient menée en traversant » notre pays ; d'autres à la témérité de ces derniers qui, dans >> le combat, s'étaient placés avant les Hongrois ; d'autres , à » la fuite des Hongrois eux-mêmes , qui s'étaient retirés avec > leur roi Sigismond. Cependant on rapporte que ce prince p avait dit : Placez les Hongrois à la tête de l'armée ; si vous >» ne le faites pas, je ne puis vous répondre de leur secours. » Celui à qui rien ne peut être caché , ajoute l'auteur, con- » naît seul ce qui est vrai. »
Le second volume de la collection d'Eccard contient quel-
3ues autres chroniques relatives aux croisades qui méritent 'être analysées. La première est celle d'Hermann Cornerius (1] ou Corner. Cet auteur était originaire de Lubeck et vivait au monastère des Dominicains de cette ville. Il assista au synode de Hambourg en 1 406 , et fut plus tard docteut en théologie. Sa chronique est fort étendue : elle conamence au règne de Charlemagne et finit en 1455. Hermann a consulté pour faire son ouvrage un grand nombre de chroniques , qu'il cite à l'exemple d'Alberic et de l'auteur de la grande chronique belge. Pour la partie des croisades , il s'est souvent servi du spéculum de Vincent de Beauvais , dont nous parlerons plus loin, et d'une chronique de Guillaume, (Cornçrius Hermann et Vincent de Beauvais citent souvent cette chronique de Guillaume , sans, autre désignation. ) On peut reprocher à Hermann de la prolixité et peu d'exactitude dans les dates. On désirerait aussi qu'il eût fait un meilleur choix dans ses autorités. Cette chronique de Guillaume , qu'il copie souvent , lui fournit , sous/la date de 1 095,
(i) Hermanni Corneri chronicon, (Tom. If y p. 4^> )•
une anecdote, que lions avons rappelle dans notre Iiîstofre, mais ayec moins de détails > sur le pèlerinage de Foulques , comte d'Anjou. « Ceprince, dëjàvieux, dit-il, alla à Jérusalem, 3» où il se ût tratner publiquement et le corps nu , sous les ji yeux des Turcs et des Sarrasins , au tombeau du Seigneur, » par deux domestiques auxquels il avait fait promettre par » serment d'exécuter ce qu'il leur ordonnerait. Un de ces do- » mestiques lui avait passé autour du cou une corde de bois » {retem ii^neam) ; l'autre lé frappait avec une poignée de » verges {Jla^s terga nudati urgebat). Le comte, pendant » ce supplice , s'écriait : Seigneur, recevez le malheureux* » Foulques, votre parjure , votre transfugs {perjurum tuum, » prqfugum tuum). L'auteur ajoute cjue ce prince pénitent retourna chez lui contre son désir.
Ce qu'Hermann raconte de la première croisade est tiré de Vincent de Beauvais , de Guillaume et de Baudri , et ne nous apprend rien de nouveau. Nous avons seulement re<> marqué qu'après avoir parlé des prédications de Pierre l'ermite , que , suivant Vincent de Beauvais , il dit espagnol , il nomme plus loin un autre Pierre l'ermite , lombard , qui fut, selon lui, très-utile à l'armée de Dieu jusqu'après la prise de Jérusalem. Hermann a sans doute fait deux personnages du même prédicateur de la croisade. • Il raconte , d'après la chronique d'Helmode , le pèlerinage du roi de Dannemarck Eric-Eghote, qui mourut à son re* tour dans l'tle de Chypre, au grand regret de ses sujets. Nous aurons occasion de parler du pèlerinage de ce prince à l'article de la collection de Langebeck. - Sur la prédication de la deuxième croisade, nous lisons dans Hermann un prodige rapporté encore , d'après Vincent de Beauvais , à l'assemblée tenue à Spire , où l'abbé de Clairvatdt prêchait la guerre sainte ; il y eut un si grand concours de monde , que le roi Conrad, dans la crainte que l'abbé fût étouffé, le prit dans ses bras et le porta dans une église voisine. Nous avons déjà lu ce fait dans une chronique allemande ; mais voici un prodige' que nous n'avons trouvé nulle part : ce Dans cette église, dit l'auteur, une image de la Vierge » en bois et presque consumée de vétusté, salua saint Ber- » nard etluidit e n français i^eno/eraùz mifraBemarde; à quoi » le saint répondit : Grant merce mi dompnn, » Ce français était sans doute la langue romane, qu'on parlait alors dans la plus grande partie de l'Occident; ce qui explique lai facilité qu'avait le prédicateur de la croisade de se faire entendre des habitans des bords du Rhin.
Le récit que fait Hermann de la deuxième croisade nous
DES CROISADK8. 155
apprend beaucoup moins de faits que les autres liistoriens qui ont parle de cette expédition. Nous en trouvons cependant quelques-uns qui prouvent la crédulité et l'ignorance de Fauteur, n dit, par exemple, que, lorsque l'empereur grec eutaocordé un sauf-conduit et la liberté des marchés aux croisés , plusieurs prodiges, qui annonçaient des jours de désastre et de calamité, furent aperçus dans le camp , entre autres un nuage ti'ës-épais qui couvrit un soir toutes les tentes ; lorsque ce nuage se fut dissipé , tous les pavillons parurent arrosés de sang , comme si une pluie de sang fût tombée du ciel, c A » cette vue , ajoute 1 auteur, les rois conjecturèrent qu'ils » étaient réservés à de grands travaux et a de grands dan- » gers , et leur conjecture ne les trompa point. » Nous retrouverons ce fait rapporté par Helmode.
Après une relation fort courte et très-imparfaite de cette expédition , Herniann fait aller Conrad en Portugal , avec les croisés qui se rendirent maîtres de Lisbonne. Nous n'avons pas besoin de relever une erreur aussi grossière. Nous ne nous arrêterons pas non plus sur le pèlerinage de Henri-le- Lion, dont Meibomius a parlé , et que l'auteur raconte fort longuement.
Sous la date de 1187, Hermann fait, d'après Vincent de Beauvais, l'histoire des divisions qui régnaient à Jérusalem, au sujet de la succession à la couronne et des conquêtes de Salâdin , qui profita de ces divisions pour s'avancer jusqu'à Tibériade. Il accuse , comme la plupart des historiens latins, le comte de Tripoli, et cependant U loue les conseils que ce prince donna au roi de Jérusalem , en l'engageant à ne pas donner l'avantage du terrain aux musulman. Hermann se trompe lorsqu'il dit que le sultan ne put prendre U ville de Tyr, que ce même comte de Tripoli défendait vaillamment. Il confond ici le comte de Tripoli ^yec le marquis de Montr ferrât , sans faire attention qu'il se contredit , en attribuant une défense si courageuse à un prince qu'il a représenté d'abord comme un traître.
L'auteur raconte, assez brièvement, la prise de Jérusalem par les Sarrasins, et s'étend un peu plus sur les commencemens du siège d'Acre, sur l'expédition de Frédéric P'., et sur le départ des rois de France et d'Angleterre. Hermann s'accordç assez avec les autres historien$^ dans tout ce qu'il raconte du passage des Allemands à travers la Bulgarie , 1^ Grèce et la Romanie. Mais son récit laisse beaucoup à désirer pour les détails. On peut lui reprocher encore plus de brièr veté et même de l'inexactitude a l'égard du siège d'Acre p^jr leè croisés. Il appelle sans cesse le roi d'Angleterre du nom
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de Henri , au lieu de Richard , et il ne dit rien des exploité de ce prince après la reddition de cette place. Ce n'est qu'en racontant sa mort, arrivée dans le Limousin, qu'il lui rend son vrai nom; Il se trompe aussi de date , en plaçant en 1 1 99 , au lieu de 1 1 96 , l'assemblëe dans laquelle Henri VI lut les lettres du pape Innocent, qui lui enjoignait d'achever l'expédition que son père Frédéric avait entreprise pour la délivrance de la Terre-Sainte. L'auteur raconte , avec assez de détail , cette quatrième croisade. On voit qu'il s'est servi du continuateur de la chronique des Slaves , c'est-à-dire d'Arnold de Lubeck. Nous renvoyons donc à l'extrait de cet historien qu'il a suivi, mais aurécitduquelil n'a rien ajouté.
Hermann, toujours en défaut sur les dates, se trompe de trois ou quatre ans, en rapportant à l'année 1222, le siège et la prise de Damiette, qui eurent heu en 1219. H tombe dans d'autres erreurs , quand il dit que le roi de Hongrie fiit présent à ce siège , que le roi de Chypre accompagna Louis IX en Egypte , et quand il place la captivité ou saint roi en 1 248 , année de son départ pour la Terre-Sainte.
On a droit de s'étonner qu'un historien allemand ne parle , point de l'expédition de l'empereur Frédéric H en Palestine, lorsqu'il raconte tant d'autres actions de ce prince.
Nous avons remarqué, sous la date de 1247, les détails suivans sur le Soudan des Turcs , défait et mis en fuite par les Tartares. Ce Soudan avait, selon Hermann, ou plutôt "Vincent de Beauvaîs dont il emprunte le récit , quarante chars chargés d'armes et de cuirasses ; trois mille bêtes de somme portant ses meubles et effets; trente chameaux chargés de besans d'or épais et laides 4'une palme , dont chacun valait cent besans ordinaires ; trois cents autres bêtes de somme portant chacune quarante mille suHanins, trois échelles dont une avait six échelons , la deuxième quatre , et la troisième trois. Les deux premières étaient d'argent, la troisième était d'or. Le Soudan avait de plus un vase d'argent de la capacité de deux muids et plus , et qui contenait du vin qu'il buvait avec ses soldats. Il avait, en outre, de quoi remphr une maison de vases d'or et d'argent de différentes formes. Il y avait dans son armée quarante mille lances dont les pointes étaient d'or fin. Le trésor de l'empereur grec , Manuel , qui consistait en mille chariots chargés d'or et d'argent , fut , dit-on , perdu dans la déroute. Nous ne pouvons juger du degré de confiance qu'on doit avoir dans la vérité de ces détails , ni savoir comment le trésor de l'empereur grec se trouvait dans l'armée du Soudan , car Tauteûr ne donne aucune explication à cet égard.
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Sousiadatede 1219, Hermann rapporte que le pape Innocent envoya au prince des Tartares , qui était dAoi^ en Perse, à quarante-huit journées de chemin d'Acre, des frères prêcheurs , charges d'exhorter le kan à recevoir les vëritës de la fei. n raconte 9 avec peu de détails, Fexpëdition de ces Tartares et la prise d'Alep, en 1261 , la deuxième croisade de saint Louis en 1 272 (lisez 1 270), et le voyage que fit, en;1273, Henri de Mecklenbourg, qui tomba dans les mains du Soudan de Damas, et fut retenu prisonnier pendant vingt-six ans. L'auteur dit un mot du concile de Lyon, tenu l'année suivante, et dans lequel on ordonna un subside pour la Terre-Sainte , fixé au dixième des biens du dergé, pendant six ans.
Hermann entre dans quelques détails sur la ruine d'Acre, en 1291 , et fait de cette ville une description intéressante, qu'il a empruntée de la chronique d-Ëgghard. (Nous avons inutilement cherché cette chronique*) Cette description nous a beaucoup servi pour notre récit , dans le cinquième volume de l'Histoire des croisades. Nous allons en rapporter ici le texte , parce qu'elle est la partie- la plus curieuse de la chronique d'Hermann , et qu'elle complétera ce que nous avons dit nous-méme de cette cité célèbre.
« La ville d'Acre , située sur le bord de la mer , était bâtie » en pierres de taille carrées , murée et ceinte de tours fdrtesr » et élevées , distantes entre elles d'un jet de pierre. Chaque » porte de cette cité était entre deux tours. Les murs étaient » si larges que deux chars , yenant à la rencontre l'un de » l'autre , auraient pu passer dessus. Telle était la situation » de la ville du c6tede la mer. Mais du côté de la terre , de » doubles murs , des fossés très-'profonds , divers endroits » fovtifiés , et des sentinelles faisaient sa sûreté. Les places » de l'intérieur étaient belles et propres ; toutes les mai*- » sons , égales en hauteur , étaient construites en pierres *» de taille et uniformément décorées de fenêtres en verres* »» peints. Des étoffes de soie, ou d'autres belles tapisserie^ » couvraient les places publiques , et les garantissaient de » l'ardeur du soleil. A chaque angle de ces places était une » tour très-forte, ayant des portes et des chaînes de fer." -» Dans l'enceinte de la ville , on avait aussi construit des » châteaux forts, où les princes et les seigneurs faisaient *> leur résidence. Au milieu d'Acre , demeuraient les » marchands et les artisans qui, selon leurs facultés , ache- » taient ou louaient des maisons particulières. Tous les « habitans avaient chez eux les manières des anciens » Romains. Les princes et seigneurs qui résidaient dans- » cette ville étaient d'abord U roi de Jérusalem , ses frères
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et sa famiU^ , etu^uite le prince de Galilée et celui d^Ati^ Uoche , le représentant du roi de France , le duc de Gësarëe, le comte de Tripoli» le éomte de jafia, les seigneurs de Baruth » de Tyr , de Tibëriade , de Sagette , d'Ibelin ^ d'Arsur, de Yaus, de Blanchegarde. Tous ces princeft et seigneurs se promenaient sur les places , comme des rois , une couronne d'or sur la tête , et suivis de leur nombreuse msuson, qui se faisait remarquer par des habits précieux, couverts aor, d'argent et de pierreries. Ils passaient les jours dans des tournois et dans toutes sortes de jeux et d'exercices militaires. Dans la même ville , demeuraient lea^ fidèles défenseurs de la foi catholique ; les maîtres et led Crères de la milice du Temple , tous chevaliers armés ; le maître et les frères de Saint-Jean de Jérusalem , le maître et les frères de Tordre Teutônique ; le maître et les frère» de Saint-Thomas de Cantorbéry ; le maître et les frères de l'Hôpital; le maître et les frères de Saint-Lasare, tous chevaliers armés. Tous étaient alors à Ptolémaïs, et combattirent jour et nuit avec leurs servans et leur mai-' son contre les Sarrasins. Les plus riches marchands de tous les pays du monde ^ entre autres des Pisans, des Génois , des Vénitiens , des Florentins , des Romains , ded Parisiens , des Carthaginois , des habitans de Constantinople , de Damas ef des Egyptiens habitaient cette ville f et de ce mélange de nations naquit une funeste discorde f qui causa la ruine de cette noble cité. On y apportait , de toutes les parties du monde , tout ce qui pouvait servir aux besoins et au luxe des princes, des seigneurs et de» riches. Il serait trop long de parler des autres classes d'habitans , et de tout ce qu'il y avait de remarquable et de » merveilleux dans cette ville royale. »
L'auteur , après cette description , fait îe récit des dissensions, qui éclatèrent d'abord entre les Génois et les Pisans ; di$sensions qui portèrent en Orient cet e8^>rit de faction et d'animosité dont les Guelfes et les Gibelins avaient si longtemps infesté l'Italie et l'Allemagne. Hermann raconte ensuite le siège et la ruine d'Acre par les Sarrasins. Son récit ne nous apprenant rien de nouveau , nous ne nous y arrêterons pas. Mais comme cet historien a coutume d'altérer plus ou moins la vérité dans ses récits les moins inexacts, nousde-^ vons encore relever ici une de ses erreurs; il prétend que les Templiers se défendirent pendant deux mois Contre les Sarrasins dans la tour du Temple , après la prise de la ville ; ce qui est contraire à tout ce que rapportent les autres historiens qui ont parlé de cet événement. Hermann dit im mot
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de l'invasioti des Turcs «n Hongrie , et de la bataille de Nicopolis. n place , en 1 426 , la prise et le pillage de l'île de Chypre , par une armë^ de cent mille Sarrarsins.
Comme on le voit , Hermann est un guide peu sûr. On peiit lui reprocher beaucoup de légèreté dans la lecture qu^il a faite des auteurs qu'il a suivis , et dans l'ordre des dates et des événemens.
L'ouvrage le plus important du second volume de la coI«* lection d'Eccard est celui d'Olivier Scholastique , divisé en deux parties distinctes. La première a pour titre : Histoire des rois de la Terre-Sainte (1). Olivier vivait au commencement du treizième siècle. Il prêcha la croisade dans le Br«r bant et la Flandre , et s'embarqua à Marseille avec un grand nombre de croisés. Il assista au siège et à la prise deDamiette en 1218. En 1225, Olivier fut nommé çvêque de Padérborn , puis enfin cardinal ; mais il ne jouit pas long-temps de cette dignité, car il mourut presqu'aussitôt après en 1227.
En tête de son Histoire des rois de la Terre-Sainte , l'aur teur nous avertit qu'il a compilé son ouvrage chez les Egvpr tiens , pendant qu'il était au siège de Damiette ( inobsidiom Damietœ apud Êgyptios compilai>it)» Cette histoire n'est, en effet , qu'un tableau assez rapide dçs croisades et des affaires des colonies chrétiennes en Orient, jusqu'au temps où vivait Olivier. On n'y trouve rien de neuf. Les ouvrages de Guillaume de Tyr et d'Albert d'Aix paraissent avoir servi de matériaux à l'abréviateur. Cependant Olivier s'est beaucoup plus étendu que dans le reste de sa narration , Sur les cornmencemens de Saladin et sur les expéditions des chrétiens en Egypte. D nous représente le sultan comme un guerrier habile et un tyran cruel , qui étendait sa puissance par des incendies , des rapines et des massacres.
Après avoir raconté la nouvelle invasion de ce conquérant dans la Palestine , et les victoires qui la signalèrent jusqu'à la bataille de Tibériade, l'auteur devient' tout-à-coup plus concis. Il ne fait, pour ainsi dire, qu'indiquer les événemens qui furent les suites de cette bataille. Olivier est peut-être le seul des historiens latins qui ait nommé la montagne d'Hettin , où le roi Guy fut fait prisonnier avec les grands du royaume qui l'accompagnaient. Yoicè ses expressions : Rex victus cum majoribus txronem hatti ascendit ubi comprehensus est cum principibus suis et aliis, et in
(i)"01îvcri Scholasticl hîstorîa regum Terra-SancUe. (Tbm.^ II i ^ i355).
captisniatent ductus. Mêlant à son récit Thistoire fort abr^éê de ce qui se passait en Occident , l'auteur parle de Texpédi-' tion de Frédéric'^P'* , du siège d'Acre par les rois de France et d'Angleterre, de la prise de Constairtinople par les Latins, de l'expédition entreprise par le roi de Castille contre Miramolin , roi de Carthage ; expédition d'abord sans succès , et qui , reprise une seconde fois , se termina par la défaite des* Sarrasins ; Riais il n'entre dans aucun détail sur ces divers événemens. D faut cependant excepter la quatrième croisade , dans le récit de laquelle Olivier parle un peu pluslonguement du siège de Thoron. Ce qu'il en dit s'accbrdç assez avec Arnold de Lubeck.
L'Ustoire des rois de la Terre-Sainte finit à Tannée 121 5, où se tint le concile deLatran, dans lequel une croisade générale fut de nouveau décidée.
L'autre partie de l'ouvrage d'Olivier intitulée : Histoire de Danùette (1), peut être regardée ■ comme la continuation de la première ; mais il y a une grande différence dans l'intérêt qu'offrent ces deux parties. Celte que nous allons analyser est un récit exact et complet du siège de Damiétte , l'événement le plus remarquable de la sixième croisade. OKvier assista à toutes les opérations de ce siège ; il construisit et dirigea plusieurs des machines que les croisés y employèrent; sous le simple Rapport historique , ce récit offre donc tout . l'intérêt qui s'attache aux productions d'un témoin oculaire. Mais ce qui ajoute encore à cet intérêt, c'est l'esprit de modestie qui caractérise l'auteur. Olivier rendtt^ lèsplus grands services aux assiégeans , et jamais il ne parle de ce qu'il a fait. Nous ferons remarquer, dans notre analyse,; les passages où se montre cet esprit d'humilité chrétienne ,. qu'on retrouve si souvent dans les vieux chroniqueurs.
Nous avons dit que le troisième livre de Jacques de Yitry n'était qu'une copie de l'histoire d'Olivier. Nous l'avons^ retrouvée dans la collection anglaise de Th. Gales. Le moine Godefroy en a aussi extrait les principaux faits ; d'autres' chroniqueurs allemands y ont puisé de même* La lettre d'Olivier acu-essée à l'archevêque dé Cologne, et publiée par Bongars , en est évidemment une partie, tt est présumable que l'auteur composa cette histoire à plusieurs reprisesi
Tossius avait parlé d*un manuscrit qui' existait à la bi-" bliothèque de Louvain , sous le titre : Relatiô de expéditions hierosoljrmitand, et qui n'était que cette même histoire
(i) OHveri Sckolastici hbtorîa Damiatina. (Tom. lï, p. i^i^S).
cVOlivier , continuée jusqu'à la reddition de Damiettcf. Scliatenius avait dit aussi qu'il existait plusieurs ouvrages pieux et savans d'Olivier, dans la bibliothèque de révêclié de Paderborn , et avait exprimé le vœu qu'ils fussent publiés. Ce vœu a été rempli. Les manuscrits d'Olivier ayant passé de la bibliothèque de Tévêque de Paderborn daiis celle du monastère de Saint-Ludger d'Hermanstadt, le bibliothécaire de ce -mronastère les coihmufiiqua à Georges Eccard, qui y trouva l'histoire complète de Damiette , depuis le commencement du siège de cette ville en 1218, jusqu'à sa reddition en 1222.
En comparant ensemble cette relation d'Olivier Scholastique , la narration qui se trouve dans le mémorial des Podestats de Reggio , le récit tiré de la chronique de Tours , inséré dans les pièces justificatives de notre troisième volume , et ce qu'ont écrit leis auteurs arabes sur les mêmes événemens, on aura une idée complète de cette partie de l'histoire des guerres saintes.
Olivier commence son récit en exprimant son allégresse et en remerciant Dieu, « qui a arraché des mains des infidèles » une terre que les patriarches possédèrent , qui fut la nour- » rice des prophètes , la maîtresse des apôtres et le berceau » de la foi. Mous écrivons , dit-il ensuite , pour tou^ les » fidèles, sans aucun mélange de fausseté, ce que nous » avons vu , entendu et su , afin que tous les hommes ver- » tueux se répandent en louanges et en actions de grâces. »
L'historien fait d'abord un récit très-abrégé de quelques expéditions qui eurent lieu sur le territoire de la Palestine, avant que l'armée chrétienne s'embarquât pour l'Egypte. Dans la première de ces excursions , les croisés bavarois se portèrent à toutes sortes d'excès , et pillèrent les habitations et les champs de leurs frères, les chrétiens. Au milieu du désordre, quelques hommes furent tués et des religieux chassés de leurs couvens. Le spectacle de la piété et de la ferveur des fidèles formait un étrange contraste avec ces scènes de brigandage. Toute l'armée chrétienne quitta son camp pour aller au-devant du patriarche , portant avec humilité le bois de la vraie croix. On se demande comment on revoyait ainsi ce bois sacré, puisqu'il était tombé au pouvoir de Saladin qui avait refusé de le rendre à Richard- Cœur-de-Lion. Olivier répond à cette objection, en disant que la croix du Sauveur avait été coupée en deux avant la bataille de Tibériade, et qu'une des deux moitiés avait été conservée. Cette explication ne se trouve que dans Olivier Scholastique.
La guerre qu'on fit alors aux Sarrasins ne présente aucun événement remarquable , quoiqu'elle fût dirigée par trois rois , celui de Chypre , celui de Hongrie et celui de Jérusalem. Nous ne parlerons ici, d'après Olivier , que de la seule expédition du Thaboi\ Le premier, dimanche de l'arrivée des croisés au pied de la montagne, tandis qu'on Usait l'Evangile , ite in castellum quod contra vos est, allez à ce châ* teau qui est 'devant vous, le patriarche* marchb en avant avec la bannière de la croix. Jean dé Brienne^ suivi de la milice du Seigneur , renversa tous les obstacles , et la forte<i> resse occupée par les infidèles était près de tomber entre les mains des chrétiens, lorsque tout-à*cf>up l'entreprise tut abandonnée. On croit que la discorde s'était introduite dans l'e conseil des princes. Mais Olivier n'ose point ici sonder les desseins de Dieu. » Nous pensons, dit-il, que le Christ » » notre Seigneur, s'est réservé pour lui seul ce triomphe; » lui qiii monta sur cette montagne avec un petit nombre » de ses disciples , et qui leur fit- voir en ce même lieu la » gloire de sa résurrection. »
Après cette entreprise malheureuse, Farmée chrétienne se sépara en plusieurs corps qui ne se distinguèrent par aucun exploit. Le roi de Chypre mourut à Tripoli; le roi de Hongrie abandonna là Terre-Sainte; il fut excommunié avant son départ , ce qui ne l'empêcha pas , comme on le voit dans l'histoire , de revenir dans son royaume avec de nombreuses reliques. Olivier parle ici du zèle des Teutons pour la croisade , et surtout du pieux dévouement des habitans de Cologne sa patrie. Ce dévouement avait été puissamment excité par plusieurs prodiges. Des croix de diflFérentes couleurs et de formes diverses avaient été vues dans la Frise et sur les bords du Rhin. Un de ces phénomènes célestes s' était manifesté aux yeux d'Olivier lui-même qui prêchait alors la guerre sainte.
Sous la date de 1218, il commence en ces terrr.es le récit de l'expédition d'Egypte et du siège de Damiette. ( Page 1402).
« Au mois de mai , après l'Ascension , les vaisseaux étant 5» préparés, et armés , le roi de Jérusalem , le paVriarche, les » évêques de Nicosie , de Bethléem et d'Acre , le duc d'Au- » triche, les trois ordres de chevaliers et une grande mul- » titude de pèlerins sortirent du port d'Acre. Le rendez-vous » était indiqué au château des pèlerins ; un vent du » nord s'étant élevé , le roi , le duc et les grands maîtres y » arrivèrent : mais le reste de la flotte , voguant à pleines
DES GEOISAOES* 141
9 voiles » les précéda, et dans trois jours arriva au port de » Damiète. Les chefs , qui s'étaient un peu arrêtés au châ- 9 teau des pèlerins, ne purent y aborder que le sixième » jour. Plusieurs croisés, qui n'étaient pas prêts ou qui dif- » lerèrent de partir , restèrent à Acre ; d'autres , repoussés j» parles vents, furent trois ou quatre semaines en mer. L'ar- » chevêque de Reims et l'évêque de Limoges, à qui leur grand » âge ne permit pas d'aller en Egypte, moururent l'un à » Acre , l'autre en repassant la mer. Les croisés , débarqués » à Damiète , choisii*ent pour chef le comte de Sarbruck et » prirent terre avant l'arrivée du roi, Sans rencontrer de M résistance. Ils campèrent entre le rivage de la mer et les » bords du Nil , au grand étonnement de ceux qui vinrent » après eux.n y eut ensuite une éclipse de lune presque to- » taie. Quoiqu'un pareil phénomène arrive assez souvent^ M. par des causes naturelles, quand la lune est dans son » plein, cependant comme notre Sauveur a dit : il y aura » des signes dans le soleil et dans là lune, nous regardâmes , » continue Olivier , cette éclipse comme un présage de la » défaite des Sarrasins , qui attribuent à cet astre une » grande influence sur leurs destinées. On lit dans Quin- » te-Curce que lorsqu' Alexandre le Macédonien , qui fut » comme un marteau sur le nK>nde entier , se rendit de » Grèce en Asie , pour combattre Darius et Porus , tandis » que ses corps d'armée étaient rangés ea ordre de bataille, » on vit une éclipse de lune , qu'Alexandre interpréta en » faveur des Grecs et contre les Perses , et qu'ayant ainsi » redoublé le courage des siens , il les conduisit au combat » et triompha de Darius.
» Il y avait au milieu du Nil une tour qu'il nous fallait » prendre ppur pouvoir traverser le fleuve. Les Frisons, im- » patiens selon leur caractère , se lancèrent de l'autre côté , » enlevèrent les bestiaux aux Sarrasins , et désirant établir » leur camp sur la rive opposée, ils tinrent ferme et se » battirent contre les Sarrasins, qui vinrent de la ville à 1 leur rencontre. Cependant nos princes leur ordonnèrent » de revenir ; on avait jugé qu'il ne serait pas conve- » nable de laisser, sur Jeur derrière, cette tour occupée « par les païens et toute remplie d'Agariens. Pendant ce ]» temps le duc d'Autriche et les Hospitaliers de Saint-Jean » préparèrent deux échelles sur deux bâtimens. Les Teu- » tons et les Frisons formèrent des retranchemens sur un » troisième navire et construisirent une petite tour au som- » met de leur mât sans y suspendre d'échelle. Ils avaient » pour chef, pour guide et pour juge le comte Adolphe de K^Mons , homme noble et puissant , frère de l'archevêque de
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» Cologne, qui mourut devant Dainiète et avant la prise de » la tour. Les échelles du duc et des Hospitaliers furent » dressées à l'époque de la fête de saint Jean-Baptiste , le M premier dimanche qui la suivit; et les Sarrasins firent de » vigoureux efforts pour s'y opposer. L'échelle des Hospi- » taliers fut brisée et tomba avec le mât et avec les corn* M battans qu'elle portait ; l'échelle du duc fut pareillement » brisée et presque à la même heure , et les vaillaus che- » valiers qui la montaient, revêtus de leurs armes, tom- » bèrent, mais en même temps leurs âmes, couronnées d'un »> glorieux martyre, s'élevèrent vers les cieux. Les Egyp-r » tiens remplis de joie , poussèrent de grands éclats de 19 rire et de grands cris , battant le tambour , faisant » résonner les trompettes ; dans le même temps les chré- » tiens étaient saisis de chagrin et de douleur. Cepen- » dant le vaisseau des Teutons ayant jeté l'ancre entre la • » tour et la ville , faisait beaucoup de mal aux Egyptiens , à » l'aide des archers qui le montaient, et principalement à » ceux des ennemis qui occupaient le pont qui s'étend de » la tour à la ville. De leur côté les ennemis attaquaient vi* » vement le même navire , tant du côté de la ville que de la M tour et de dessus le pont , et lui lançaient des feux gré- ># geois. Ces feux ayant atteint le navire , les chrétiens eu- » rent lieu de craindre qu'il ne fût entièrement brûlé , et V ceux qui le défendaient travaillèrent avec ardeur et réus- • » sirent à éteindre l'incendie ; puis le vaisseau , criblé de M flèches en dedans et en dehors, sur la petite tour dres- » sée au sommet du mât ainsi que' dans tous ses cordages , >i fut enfin ramené vers sa première station , au grand hon- » neur des chrétiens. Un autre navire des Templiers , qu'on w avait de même garni de retranchemens , et qui, durant » cet assaut, s'était toujours tenu près de la tour, essuya n également de grandes avaries.
» Considérant alors que nous ne pourrions réussir à nous » emparer de la tour , ni avec nos pierriers, puisque nous » l'avions tenté vainement pendant quelques jours ; ni en » dressant un camp tout à Tentour , à cause de la profon- » deur des eaux ; ni par la famine, attendu le voisinage de » la ville, ni en pratiquant des mines, à cause de la proxi- » mité des eaux qui Tentouraient; agissant sous les yeuj^ » du Seigneur et lui obéissant comme à notre architecte, » nous prîmes deux bâtimens des Teutons et des Frisons, » que nous liâmes ensemble, non sans beaucoup de peine, » les attachant fortement l'un à l'autre avec des poutres et » des cordes , pour empêcher qu'ils ne vinssent à vaciller ; » ensuite , .uous dressâmes sur un bâtiment quatre mâts et
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» autant de vergues. Au sommet des mâts, nous plaçâmes » ime tour , fortement fixëe , à l'aide de lattes et a un tissu » solide, pour résister aux efforts des macbiues.La tour fut » doublée de cuivre en dehors et sur la toiture , afin de la » préserver de l'atteinte des feux grégeois ; et , en dessous' » de cette tour , on construisit une échelle , qui fut attachée » et suspendue par de trës-forts cordages , et qui s'avani> çait à trente coudées eu dehors de la proue. Ces divers » travaux étant terminés en peu de temps et fort heureuse- » ment , nous invitâmes les grands de l'armée à venir voir s'il M y manquait quelque chose qui pût être fait , soit avec de » l'argent , soit par l'adresse de l'homme ; et comme on nous » répondit qu'on n'avait jumais fait un pareil ouvrage en » bois sur les eaux , nous jugeâmes qu'il fallait mettre ce- *i lui-ci à l'épreuve. Pendant ce temps , le pont qui condui- » sait les ennemis de la foi , de la ville à la tour , avait été » presque entièrement détruit par les machines qu'on faî- » sait sans cesse jouer contre lui.
» Le sixième jour de la semaine qui précéda la fête de i> Saint-Barthélemi, nous nous avançâmes pieds nus, et en » toute dévotion , a?ec tous ceux de notre pays , pour » faire une procession à la sainte croix. Là , après avoir » humblement imploré le secours d' en-haut , pour écarter » de l'œuvre de Dieu tout sentiment de jalousie et de va* » nité , nous invitâmes à nous assister dans l'exécution de » notre entreprise des hommes des diverses nations qui » étaient alors dans notre armée , quoiqu'il y eût des Teu- » tons et des Frisons en nombre bien suffisant pour monter D sur les vaisseaux et diriger les manœuvres. »
Le Nil avait considérablement grossi , et l'impétuosité des flots opposait de grands obstacles à l'entreprise des chrétiens. L'énorme machine s'avança néanmoins à pleines voiles. « Lorsqu'on fut arrivé à la tour , dit Olivier , on ne j» put diriger 1 î^ppareil du côté de l'Occident ; mais en mon- » tant directement au nord, on parvint, malgré la force » des eaux , h fixer les ancres. Cinq machines et plus , pla- » cées sur les tours de la ville, étaient dressées contre nous; i> mais la plus dangereuse se- brisa au premier choc; les autres » nous lançaient sans interruption une grêle de pierres. Le » premier vaisseau s'arrêta néanmoins au pied de la tour. » Le feu grégeois roulait sur nous comme un fleuve du haut » des murs. Il aurait pu nous épouvanter, mais nous sûmes » nous en garantir avec du vinaigre , du sable et autres ma- » tières propres à l'éteindre. Le patriarche, prosterné den vant la croix sur la poussière, et les prêtres > pieds nus M et couverts de leurs étoles, adressaient de& i^\\èx^^ ^^
Hi BIBLIOTUÈQUE
1» ciel. Les défenseurs de la tour, du bout de leurs lances» w graissèrent d'huile le dessous de la partie antérieure de » récheUe et y mirent le feu. Les chrétiens , qui étaient » dessus , accoururent pour Téteindre , et la tête de l'é- » chelle fléchit tellement sous leur poids , que le pont , qui » était appUqué sur le devant de la machine , fléchit égale^ » ment. Le porte-étendard du duc d'Autriche tomba. Les x> Sarrasins enlevèrent son drapeau, et, se croyant vain- » queurs , poussèrent des cris de joie. Les cavaliers chréi> tiens restés sur la rive mirent aussitôt pied à terre , et * joignant les mains en signe de douleur , implorèrent le » ciel pour ceux qui couraient un si grand danger au milieu » du neuve. A cet acte de dévotion de Farm^ , les assailli lans, soutenus par la protection divine , relevèrent l'é- » chelle, et les larmes des fidèles éteignirent le feu (ex* » tinxerunl i^nemJideUwnlacrymœ), Les nôtres, reprenant » de nouvelles forces, se battirent avec les défenseurs de » la tour à coups d'épées, de sarisses> de massues et autre$ » armes. Un jeune Liégeois monta le premier sur la tour. Un » Frison plus jeune encore, tenant un fléau avec lequel on » bat le grain, et frappant à droite et à gauche, renversa » celui qui portait l'étendard jaune du Soudan, et le lui ar- » racha des mains. D'autres assiégeans se succédèrent et » triomphèrent des ennemis , dont la résistance avait été si » vive et si cruelle. 0 bonté ineffable de Dieu ! s'écrie ici » l'auteur ; ô joie Inexprimable des chrétiens ! nous avons » vu , après le deuil et les larmes , après les gémissemens » et les plaintes , l'allégresse et le triomphe. Te laudanius » Dcum bened Ictus Dominus Dcus,
»» Cependant les Sarrasins , qui s'étaient retirés dans l'in- >» térieur de la tour, mirent le feu à l'extérieur, et les nôi> très, ne pouvant supporter la chaleur du feu, retournèrent » sur l'échelle. Le pont établi dans la partie inférieure de » notre machine fut arraché et tomba au pied de la tour ï» dans les profondes eaux dont elle était environnée. Les » assiégeans attaquèrent alors avec des marteaux la petite » porte de la tour , et les Sarrasins la défendirent de leur » côté. L'appareil restait immobile; les barreaux de l'é- » chelle étaient en partie disjoints , et la doublure de la » machine, soutenue par des cordages, avait été endom- >» magée par les machines ennemies. Le danger dura depuis » la neuvième heure du vendredi jusqu'à la dixième du sa- » medi suivant. Le réseau ou le filet qui environnait et ga- » rantissait l'échelle , était resté intact ainsi que le château a ou la tour de bois où se trouvaient les ballistaires et les
)' irouJcurs. Enfin ceux qui étaient dans la tour demande- » rent à capituler; ils se rendirent au duc d'Autriche arec 'M la vie sauve ; ils étaient au nombre de cent. Les autres » qui s'ëtaient précipites la nuit prëcëdente , par les fenêtres » de la tour , furent noyés ou tués ; un très-petit nombre » se sauva. Dès ce moment, les Egyptiens furent confus et » effrayés ; on croyait qu'ils allaient prendre la fuite ; nos » chefs se laissant aller à Foisiveté, diiScrèrent de poursuivre » l'entreprise ; ils n'imitèrent point Judas-Machabée , qui » » lorsque la fortune le secondait , ne laissait aucun repos à » l'ennemi. »
Après avoir décrit ainsi le siège et la reddition de la tour du Nil, Olivier parle de l'arrivée de l'évêque d'Albano, légat du pape, du cardinal de Gourçon, des évêques de Paris, d'Angers, de Mantoue, de l'archevêque de Bordeaux; le comte de 'La Marche, le comte de Bad et son fils , Olivier , fils du roi d'Angleterre , beaucoup de chevaliers et des gens du peuple , dégagés alors des intérêts de ce monde, entrèrent dans le sein du Seigneur. On voit qu'Olivier Scolastique mêle sans cesse à son récit des pensées religieuses : chaque triomphe des chrétiens lui offre l'occasion de remercier la bonté divine. « Celui qui est sage de cœur est » fort de sa force , s'écrie le pieux historien après la prise » de la tour du Nil , celui qui juge les superbes , qui exalte » les humbles , doit être seul glorifié pour le siège de Da- » miète. » Olivier parle ici de la mort de Saphadin ou Malec-Adel , qui , plein de mauvais jours , mourut de douleur, et fut enseveli dans les enfers.
Cependant les Sarrasins attaquèrent les croisés qui n'avaient pas profité de leur première victoire. Le jour de la fête de saint Démétrius , et le jour de la fête de samt Denys, ils livrèrent sans succès plusieurs attaques. De même qu'autrefois les Egyptiens avaient été précipités dans les flots de la mer Rouge , ainsi quinze cents musulmans furent noyés dans le Nil ; mais Dieu voulant éprouver son peuple , envoya une inondation terrible qui désola l'armée chrétienne. La veille de saint André l'apôtre , au milieu de la nuit , le ciel ouvrit ses cataractes ; les flots de la mer se soulevèrent; les tentes nageaient dans la plaine ; « les poissons de la mer » et du fleuve , dit- Olivier, vinrent jùsques dans nos lits ; » nous les prenions avec la main ; nous nous serions bien » passés de ces nouvelles provisions ; si le Saint-Esprit ne » nous avait inspiré auparavant de creuser un fossé pour >» d'autres usages, la mer jointe au fleuve aurait porté à » l'ennemi les hommes et les bêtes de somme , les vais-
p seaux, les armes et les vivres. Quatre cogons, sur les-* » quels on avait élevé des madiines pour battre la ville , . » ne purent échapper au danger. La violence du vent les » poussa , avec un cinquième vaisseau qui était au milieu de » ces bâtimens, sur la rive opposée, et nous les vîmes brû* » lés par le feu grégeois de l'ennemi. Le Seigneur épargna » les ouvrages des Teutons et des Frisons , qui avaient pris » la tour. Des vaisseaux chargés . qui stationnaient dans le » port , périrent par la rupture soudaine de leurs awuof^ps* 1» Cette tempête dura trois jours , au boutdesqiiek lafiiei- » ^neur, qui console son peuple dans les tribiiliiHft»!^ pOÊOO^ » manda aux vents et à la oier , et le tahm^âe réUlrfît. Mais » un mal , auquel les médecins ne purent trouver de re- » mède, vint attaquer plusieurs soldats de l'armée. Une » douleur subite se faisait sentir aux pieds et aux cuisses ; » les gencives et les dents se gâtaient; les malades jne pou- » vaient plus mâcher ; leurs jambes se couvraient d'une hor- » rible- noirceur. Plusieurs allèrent se reposer dans le sein » de Dieu. Ce mal dura jusqu'au printemps : la chaleur le » fit cesser. » ( A ces symptômes décrits par Olivier, on reconnaît aisément la maladie que nous appelons le scorbut). « Le dimanche qui suivit la tempête , on se prépara à pas« j> ser le fleuve ; mais les traits et le feu grégeois empêchèy* rent les vaisseaux de monter au-delà de la tour et de la » ville. Un vaisseau des Templiers , entraîné par la force des » eaux près de la rive ennemie , fut attaqué par les Sarra- » sins , qui étaient montés sur des barbettes et armés de cro- » chets de fer. Ils le couvrirent de feu grégeois. Les Tem- D pliers se défendirent vaillamment, mais ils ne purent empê- >» cher les ennemis de se précipiter sur le vaisseau , où l'on » se battit long-temps avec acharnement. A la fin , le bâti- » ment , percé par les nôtres ou par les ennemis , coulant » à fond, engloutit les Egyptiens et les chrétiens. On ne vit
» même ces martyrs entraînèrent avec eux dans le gouffre ->» des ondes plus d'infidèles qu'ik n'en avaient pu tuer avec » leurs épées.
» Les Teutons et les Frisons se portèrent vers le pont, que » les ennemis avaient reparé, avec le petit vaisseau qui leur » avait servi à se rendre maîtres de la tour , et l'attaquèrent » avec audace. Dix d'entre eux , bravant toutes les forces »> des infidèles , montèrent sur ce pont et le brisèrent à là * vue de tous les chrétiens , qui exaltaient leur courage. Us
p€^ ct0»A»£0. 147
B revinrent enstMte tcin W|ili li iiir a^Nrèe avoir ouvert un libre « passage ànoc nMieainai/Les Sarrasins , qui virent Je dan- » gerdoMt Us ^laieilt menacés, élevèrent des retrancheniens M >sur TfttftFe jrtve ; ils dressèrent des pierriers et des inachi- » m» de f^éerre pour nous 6ter Tespoir et la facilité du pas- • mgB Pcpuis Casai , où se terminaient leurs nouveaux ou- M •vrages , a up mille au-dessus de Damiète , ils coulèrent à » iond , en travers du fleuve, un grand nombre de vaisseaux, » qu'ils y fixèrent au moyen de pieux enfoncés dans le » gouffre. Mais tous nos navires , d'après les conseils et les » exhortations du légat, s^ réunirent et remontèrent le » fleuve , en évitant les obstacles placés sur leur route. » Alors les ennemis , dissimulant leurs craintes , opposèrent » à notre flotte trois rangs de troupes sur le rivage. Lèpre- » mier était composé de fantassins couverts de leurs bou> » d^ers i le second , placé derrière . était armé de même ; le » troisième formait une longue ligne de cavalerie qui ne » cessait de lancer des traits et des pierres sur les nôtres, » Mais dans la nuit de la fête de Sainte-Agathe, le Soudan , a» saisi d'une frayeur subite, s^enfuit avec tous ses émirs, » laissant les Egyptiens dans l'ignorance des motifs de sa » retraite. » (Ce n'étaient pas^les Egyptiens, mais Olivier et les Latins qui étaient dans cette ignorance ; les historiens arabes nous ont appris les causes de ce départ). « Un apos- » tat , qui avait long-temps servi le Soudan , vint alors sur » la rive crier en français : Que tardez~\^ous ? pourquoi ht-* » sitez-s^us? le soudan s'est retire. Cet apostat demanda à » être reçu abord d'un vaisseau chrétien. Le lendemain ma- » tin on débarqua. Les Templiers s'avancèrent à la tête de » l'armée. On s'empara des tentes , des armes, des vaisseaux » que les ennemis avaient abandonnés. Tout ce qui fut » trouvé depuis Casai jusqu'à Damiète tomba en notre pou- » voir. Plusieurs guerriers , saisis de frayeur , quittèrent » celte dernière ville, où ils laissèrent leurs femmes et leurs » enfans. Damiète fuf. alors enveloppée de tous côtés; mais M la négligence des nôtres donna aux ennemis le temps de » se reconnaître. Corradin vint avec des troupes d'Alep et 9 s'empara du lieu où nous avions efifectué notre passage » miraculeux. Pendant que nous assiégions la ville , nous )» fûmes plus dangereusement assiégés nous-mêmes ; et si les M Teutons et les Frisons n'avaient conservé notre premier » camp entre la mer et le fleuve , ce poste nous aurait été » enlevé et notre entreprise aurait couru le plus grand v»> risque. Les Sarrasins avaient repris tant de confiapce , » qu'ils vinrent jusques dans nos retranchemens. Quoique
» les nôtres n'eussent pas prévu ce nouveau përil, cepen- " » dant, avec l'aide de Dieu , ils repoussèrent l'ennemi et lui » firent éprouver une grande perte de cavaliers et de fan- » ta^sins. »
Olivier raconte ici la démolition des fortifications de Jérusalem, ordonnée par Corradin. Les Sarrasins avaient délibéré s'ils ne détruiraient pas le glorieux sépulcre du Sau- ,veur; mais personne, dit Olivier, n'osa donner les mains à une entreprise aussi téméraire , à cause du respect Qu'inspirait aux Turcs le nom de Jésus qu'ils regardent comïbe vm Frophète : il se livra devant Damiete deux grands combats , un le jour des Rameaux et l'autre le jour de l'Ascension. Dans le dernier de ces combats, les chrétiens, attaqués • jusques dans leur retranchement, ne durent leur salut qu'à la bravoure disciplinée des Templiers et des chevaliers teutons. Dans le premier,' les Templiers, les Tentons etieudub'i^ d'Autriche forcèrent l'ennemi à prendre la fuite ; les femmes des croisés portaient aux combattans de l'eau , du vin , du pain, des traits et des pierres. Ce jour là, selon l'expression d'Olivier , ils ne portèrent d'autres rameaux que des épées , des javelots et des lances. L'historien déplore le départ du duc d'Autriche, qui laissa des sommes d'argent pour les dépenses du siège ; cette retraite , qui eut lieu la veille du jour de l'Ascension , aurait pu être funeste aux chétiens, s'il n'était arrivé en même temps de nouveaux pèlerins avec des armes, des chevaux et des vivres.
• Cependant les assiégés étaient parvenus à brûler les machines de guerre des chrétiens dirigées contre Damiète. Les Pisans et les Génois se vantèrent alors qu'ils prendraient la ville au moyen de quatre vaisseaux sur lesquels étaient suspendues des échelles. « Mais, dit Olivier, ces guerriers M n étaient pas de Tespèce de ceux qui devaient opérer le >' salut d'Israël : car ils avaient pour but de se faire une » grande renommée. » Réflexion qui montre l'esprit d'humilité chrétienne qui animait l'auteur, et qu'il regardait comme une des vertus nécessaires aux croisés; Le légat leur fournit de l'argent , pris du trésor commun ; le roi et les autres chefs leur donnèrent toutes les cordes et les ancres qu'ils demandèrent. S'avançant au bruit des trompettes, élevant leurs étendards , ils attaquèrent la ville , et le pre-
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d'abandonner leur entreprise; alors on reconnut que Damiète, ajoute Tauteur, ne serait livrée aux chrétiens que par la vertu divine.
Olivier décrit longuement la bataille qui fut livrée le jour de la décolatiou de saint Jean-Baptiste, et qui se trouve décrite aussi dans l'histoire des Podestats de Reggio. Nous provoquions contre nous , dit-il , la colère divine par le luxe des grands et par les murmures des petits. Ces der-** niers reprochaient aux autres leur lâcheté. Tout le monde sortit du camp en désordre; la victoire ne tarda pas à se déclarer jpour les infidèles. Olivier reproche aux gi^erriers de Chypre leur poltronerie , et n'épargne pas les Italiens* Il termine son récit en disant que cinq cents têtes de croisés furent envoyées au sultan du Caire. « Cette défaite, ajoute^ » t-il , fut la peine de nos péchés , et la punition était loin » d'égaler Toifense* » Le sultan envoya néanmoins un de ces prisonniers pour proposer une ûève, et pendant les conférences qui eurent lieu t les croisés réparèrent à la hâte leurs retranchemens et leurs fortifications. D'un autre côté» un grand nombre de pèlerins , qui s'aimaient plus eux^-mémes qu'ils n'avaient de compassion pour leurs frères ( magis se ipsos amantes quàmfratribuscompatientes), mirent à la voile, avant le temps du passage , et quittèrent le port de Daniiète. Cette retraite inspira de l'audace aux inndèles : pen* dant qu'on traitait de la paix, ils vinrent sur des galères et des barhottesy avec de^ mangoneaux, des^^rgie^, etc., dans le dessein de combler et de franchir les fossés des croisés. « Mais le Dieu d'Israël, dit Olivier, ayant envoyé par mer » Savari de Moléon avec des galères armées et plusieurs » guerriers, aidés de ce secours, nous tuâmes ou blessâmes » les ennemis et nous les mîmes en déroute. » Ce combat eut lieu la veille de saint Cosme et de saint Damien.
La disette comimençait à se faire sentir dans la ville assié«gée; la famine amena diverses espèces de maladies. Les faabitans , au désespoir , finirent par murer en dedans les portes de la ville, afin qu'aucun d'eux ne pût sortir, et faire savoir aux chrétiens jusqu'à. quel point les jours de TafiQiction s'étaient levés pour eux; s'il s'en échappait quel<^ ques-uns , ils paraissaient comme des fantômes sortis du royaume de la mort. Le Nil ne s'était point élevé cette année à sa hauteur ordinaire , et tout présageait ulie disette gé«nérale. Le soudan oITrit enfin aux chrétiens , de concert avec Corradin , de leuir rendre la vraie croix, la ville sainte et tous les prisonniers qui se trouveraient au Caire et à Danias ; de réparer les mui?s de Jérusalem et de restituer tout le royaume , excepté Crac et Montréal , pour lesquej^il s'engageait à payer un tribut tant que la trêve durerai] roi Jean , les Français , le conite de Chester et les cheifKer»
de Tordre Teutonique furent d'avis d'accepter ces offfes; mais le légat, le patriarche, les évêques et archevêques , les Templiers, les Hospitaliers , tous les chefs italiens, s'oppose-^ rent à ce traité , et montrèrent, par de bonnes raisons , qu'il fallait prendre Damiète.
Le Soudan , ne pouvant obtenir la paix, ess^a de faire entrer des renforts dans la ville. Les guerriers qu'il avait envoyés par des lieux marécageux ,. furent surpris dans cette mission périlleuse; la plupart périrent par le glaive , ou fu« rent faits prisonniers. « Enfin, nous copions ici le récit » d'Olivier , le 5 novembre , le Sauveur du monde reniant m sur la terre , et le cardinal Pelage remplissant les fonctions » de légat du saint -siège , la ville de Damiète fut conquise ^ » par notre activité et nptre vigilance , sans capitulation , » sans résistance, sans pillage ni désordre. Le sultan de n Bàbylone, couvert de confusion, brûla son camp et prit » la fuite. »
Nous ne suivrons point l'historien dans les réflexions générales qu'il fait sur Damiète, et sur la conquête des chrétiens. Au milieu de ces réflexions , il est inspiré tout-àeoup par le sentiment du patriotisme, et s'adressant au pays qiii Ta vu naître : « Réjouis- toi, s'écrîe-t-il , province »* de Cologne ; célèbre les louanges de Dieu , livre-toi à tes » transports , puisqu'aujourd'hui , par les bras de tes faa-^ > bitans, par tes instrumens de guerre, par tes soldats et » tes armes , par tes munitions ^et tes trésors , tu as eon* » couru à cette conquête plus que tout le royaume des Teu^ » tons. » Le tableau qu'il nous retrace de l'intérieur de Damiète , au moment o^ les chrétiens y entrèrent , mérite d'être rapporté ici : » Une odeur insupportable , un spectacle » horrible frappèrent aussitôt les croisés. Les morts tuaient u les vivans : le mari et la femme , le père et le fils , le maître )» et l'esclave se donnaient mutuellement la mort par leur M infection. Non-seulement les places publiques étaient coûte vertes de cadavres , mais les maisoiis . les chambres et les )» lits en étaient remplis. La femme, couchée à côté de son >» mari mort, ne pouvant se lever .faute de secours, péris-' » sait par l'odeur qu'elle ne pouvaiit supporter. Le fils auprès » de son père, l'esclave auprès de sa maîtresse, mouraient » de faiblesse et de langueur. Les petits enfans demandaient *> du pain, et il n'y avait personne qui pût leur en donner. » Les enfans à la mamelle expiraient sur le sein de leurs >»\ai^re8 mourantes. Les riches périssaient de faim au milieu '^ 11|i*Hrs^ trésors ; à défaut de mets délicats dont ils avaient » ctUltume de se nourrir , ik demandaient en vain des me^
DES CROISADES. ^ 'Kt
» Ions , (le l'ail , des oignons , des animaux engraisses , du » poisson frais et de la volaille , des fruits et des lé« » gumes, etc. »
Les chrétiens , maîtres de Damiëte , s'en partagèrent les maisons et les richesses. L'or , l'argent, les perles, les mar* chandises , les objets mobiliers , furent distribues non-seu* lement entre les clercs et les chevaliers , mais aussi entre les soldats, les femmes et les petits enfans. On sauva quel* ques enfans des infidèles qui reçurent le baptême. La grande mosquée fut convertie en église et dédiée à la Vierge. On donna la ville au roi de Jérusalem.
Dans le même mois de novembre, le jour de Saint-Clément, les chrétiens entrèrent dans le château de Thanis,, d'où les Sarrasins s'étaient retirés. Ce château avait sept tours très-fortes, et était environné d'un triple fossé, d'uli double mur et d'un avant-mur. Il était à une journée de chemin de Damiète. «C'était autrefois une ville fàmeuàie,
Ï>lus grande que Damiète même. Le prophète Jérémîe j fut apidé.
Ce qui suit dans la relation imprimée, par Bongars, sout le nom de Jacques de Yitri, ne mérite pas d'êtue analysé; on y parle de quelques expéditions peu importantes de Cor-^ radin dans la Palestine, du débarquement en Egypte d'un envoyé de l'empereur Frédéric II, annonçant la prochaine arrivée de ce prince , du passage de plusieurs archevêques et d'une troupe nombreuse de guerriers italiens. Le légat convoqua alors tous les chefs de l'armée , et leur proposa de|)oursuivre la guerre contre les troupes du Soudan; il ne put faire adopter son avis ; la suite de l'histoire d'Olivier ne se trouve que dans la collection d'Eccard : la plupart des auteurs modernes qui ont écrit avant noifs sur les croisades ne l'ont point connue.
Olivier, dans cette partie de sa relation, parle des nouvelles tentatives du légat pour décider les chefs des croisés à marcher vers le Caire; le comte Mathieu de la Fouille, arrivé depuis peu, ne put les déterminer à poursuivre' la guerre, et, dans son mécontentement, il les invita à se juger eux-mêmes, afin que celui qui connaît le secret des cœurs , ne les jugeât pas trop sévèrement. Pendant qu'on restait ainsi dans utl funeste repos, la corruption de l'armée était à son comble'^ l^^m les soldats passaient le temps dans les festinà^ et dans l'ivresse ; le camp était souillé par les fornicatîv^, le jen et les vols. Au mois d'août le aoge* de- Venise a^B^avec quatorze galères, mais son arrivée appoiÂa peu d'a^Htàges aux chrétiens.
152 niBLIOTHÈQUE
« Au mois de novembre, Tempereur Frédéric envoya' k » Damiète le duc de Bavière , avec un ëvêque de Hollande , » le marquis de Hath , le comte Guy de Brevanne et autre» » gentilsnommes. Le légat renouvela auprès du duc ses insn tances sur la nécessite de se porter en avant. Le duc fui » d'avis qu'il fallait aller attaquer le camp du Soudan avant » la crue du Nil ; cet avis fut suivi. Le légat ordonna un » jeûne de trois jours et une procession hors de Damiète. » Les archevêques et évêques y assistèrent. On se rendit aa » camp en remontant le long du fleuve. Le lendemain, le » roi Jean revint à Damiète , amenant avec li^i une nom- » breuse escorte. » ( On regrette ici qu'Olivier n'ait point parlé du motif des discussions qui s'élevèrent entre le légat et le roi de Jérusalem ). « Le 16 des calendes d'août, l'armée « chrétienne se trouva toute réunie à Pharescour , à trois » milles de Damiète. Elle s'avança, en ordre de bataille ^ » par escadrons de cavalerie et par troupes ' de fantassins. » Les premiers se montaient à douze cents hommes , sans. » compter les turcopoles et autres cavaliers auxiliaires. Les I» fantassins étaient si nombreux , que les Sarrasins les com- » paraient à des sauterelles, à cause du grand espace de » terrain que leur multitude occupait. Nous avions quatre » mille archers, dont deux mille étaient soldés. Notre flotte » se composait de six cent trente vaisseaux , grands et petits. 9 Les ennemis étaient au nombre de sept mille cavaliers , » suivant le rapport des transfuges. Yoici quel était Pordre » de notre marche : Nous avions à notre droite le fleuve » couvert de nos vaisseaux ; à notre gauche , les fantassins » marchaient sur une longue ligne en bataillons serrés. La » cavalerie s'étendait du fleuve aux fantassins , prêtant el » recevant à la fois des forces de chaque côté. Les lanciers » et les archers étaient réunis afîn de soutenir le choc des » ennemis s'ils tentaient d'approcher. Les bagages , la troupe » sans armes , le clergé et les femmes s'avançaient en sûreté » le long du fleuve. Un édit avait défendu, sous des peines j» très-sévères , de devancer la tête de l'armée , ou de rester » en arrière , ou de rompre les rangs pour tenter quelqu'en- » treprise. Les éclaireurs ennemils, tout en admirant l'ordre M et la discipline de l'armée chrétienne, ne laissèrent pas de » l'attaquer. Mais les archers , formant un bataillon carré , » firent une si bonne contenance, qu'aucun d'eux ne fut » pris ou i>!éssé le premier jour. Le légat fit de grandes lar- » gess^Kftux guerriers; il arma des vaisseaux à ses frais, » et Ififpargna ni peines , ni trésors pour le succès de » Tcidireprîso. Le roi Jean ^ le duc de Bavière, lesarchevê-
» ques et eTêques, les grands-mattres des troi3 ordres le D secondèrent avec ardeur.
» Le Soudan dëtacha alors la meilleure partie de ses for- » ces , qui consistait à peu près en quatre mille cavaliers*. » Us Tinrent attaquer, avec assez de timidité , l'extrëmitë de 3» notre infanterie ; mais nos guerriers résistèrent courageu- » sèment' et tinrent constamment leurs rangs serrés* Le 3» lendemain, les ennemis revinrent à la charge avec plus » de vigueur et forcèrent les nôtres à lancer plus de traits » que la veille. Dans ces deux jours , les chrétiens eurent a> peu de blessés , encore moins de t«és , et ils ôtèrent à l'en-* » nemi Tespoir de les vaincre.
a> Le troisième jour, les cavaliers sarrasins retournèrent » auprès du Soudan, laissant le chemin libre jusqu'à Sarem<^ » sac, et brûlant* devant nous leurs habitations. Cependant » nous trouvâmes abondamment du bled , de Forge , des » légumes, de la paille et des fruits. Les habitans du pays » s'enfuyaient avec leurs fcnunes et leurs enfans. La veille » de Saint-Jacques , nous campâmes à la pointe d'une tle » triangidaire , où le Nil , se partageant en deux branches 9 ]> séparait le camp du sultan au nôtre; dans cet endroit uhe » branche du Nil s'éloignant du bras qui passe à Damiette , » forme une île de douze milles de longueur, qui renferme » plusieurs bourgs. Cette île a retenu le nom de terre de » Damiette. Celle qui est au-delà du fleuve ( du côté de » l'Orient) , s'appelle Thanis ; la troisième, qui est au- » delà de la rivière de Damiette ( du côté de l'Occident ) , » se nomme Mehallé : c'est la plus large. A l'Orient , et au- » delà du Thanis, commence la solitude du désert, où l'on » trouve cependant quelques maisons , quelques habitans » et assez d'eau. Cette solitude se termine a Daron et à Gaza. » Au midi est la ville appelée Babylone ( le vieux Caire ) , » dont la forme est triangulaire ; elle est située sur le Nil » et s'étend en long et en large ; ses rues sont étroites ; ses » habitations les unes sur les autres , à cause du concours » de monde qui s'y rend. Les chrétiens y ont plusieurs égli- » ses, car ils y sont en grand nombre; ils paient un tribut » au prince. Cette ville est l'entrepôt des marchandises qui » viennent de l'Ethiopie , de la Lybie , de la Perse et autres » pays. A un mille de là, et en tirant vers Damiette, est le m Caire , dont les rues sont larges et les maisons magnifia » ques ; c'est là que demeuraient les barons et les séigiieurs » les plus riches du pays. Cette ville ne s'étend pas comme N Babylone sur le fleuve ; elle en est séparée par un espace » rempli de joncs et de roseaux* On voit sur une hauteur
» le château royal) composé de grandes toars et en fonne >» de" triangle. De deux côtés de ce château descend un mur » qui renferme le Caire et Babjlone. Entre ces trois points » est un grand espace sablonneux où une armée nombreuse » peut camper. Entre le Caire et Babylone- est l'église de 3» Sainte-Marie, où demeura ^ dit-on , TEnfant-Jésus lorsqu'il » fut conduit en Egypte. Le Caire est à trois journées de V » Damiette. A un miUe du Caire est le jardin de Baume , ter- 9 rain sablonneux , enclos d'un mur et au milieu duquel 9 coule une fontaine célèbre, où lia Yierge venait laver le» » langes du Seigneur. »-
Olivier fait la description de ce jardin et des quatre es» pèces de baume qui s'y trouvent ; il parle ensuite d'un pays qui est au-dessus de Babylone , où croissent » dit-il , des aromates en abondance ; puis il fait la description de l-Ëthiopie et du peuple chrétien qui l'habite ; ce peuple , selon lui , est très-nomDreux et soumis à la domination deé Sar^ rasins. Après une assez longue digression sur les différentes sectes chrétiennes qui sont dans l'Ethiopie et la Nubie , l'auteur revient à Sarcmsac, et dit que le Soudan, après la prisé de Daûmiette , avait fait détruire le beau palais qu'on admirait dans ce bourg.
« Au-delà de ce palais , le fleuve se courbait et se rétré- » cissait. Un ruisseau , venant de l'île de Mahallé, . se joi- » gnait au Nil; il était assez fort pour porter des galères et » autres petits bâtimens ; les cheé de 1 armée chrétienne le M dépassèrent pour se rendre à la tête de l'fle, où les soldats » se promettaient un grand butin; car on leur avait fausse- 3» ment annoncé que<le Soudan se préparait à la fuite. Il est » vrai qu'il avait quitté Sarèmsac ; mais il avait fait venir 31 des fantassins et des cavaliers du Caire et d'Alexandrie » pour les opposer à notre armée. Lesprisoitoiers qui. étaient » au Caire , voyant que la ville était déserte , formèrent le » dessein de s'emparer des tours et de nous les livrer à notre » arrivée.
» Pendant ce temps, la reine de Chypre , les Templiers et » les Hospitaliers d'Acre* et d'Antioche firent savoir aux » croisés que le Soudan de Damas et les princes de Hama et » de Calamela marchaient avec toutes les forces de l'Orient » au secours du soudan d'Egypte. Ils les exhortaient à quit* » ter Damiette , ou, s'ils en étaient sortis, à se mettre à l'abri » dés attaques des barbares. Le roi Jean, réfléchissant plus » mûrement à l'état des choses , pensa qu'on devait accepter » les conditions si souvent offertes par Tes ennemis, et ne » pas exposer plus Icmg-temps les croisés aux hasards de la
» guerre. Mais le souverain pontife avait dëfendu de traiter » sans un ordre de l'Eglise romaine. L'empereur avait ëga- » lement défendu, par des lettres scellées de la bulle d'or, » de faire de paix ou de trêve avec les Sarrasins. On fortifia » donc le camp par un fosse très-profond et par un rempart » de terre. On dressa des machines le long du fleuve. Mais » les forces de Tennemi augmentaient de jour en jour ; celles B des chrétiens diminuaient au contraire; car plusieurs, » profitant de la saison du passage , abandonnaient ouver-t » tement ou secrètement le camp des croisés. Plusieurs vais- » seaux , qui étaient allés à Damiette chercher des vivres , » ne purent revenir. La perte de quelques galères , qui fu- >» rent prises ou submergées par l'ennemi, augmenta en- >» core son audace. Le Soudan , faisant venir une partie de » ses galères par le ruisseau dont nous venons de parler, » au-dessous du camp des chrétiens , les avait fait couler à » fond dans le lit du fleuve , à notre insu , et le passage » étant ainsi intercepté , nos vaisseaux ne pouvaient plus » ni monter ni descendre. H avait en outre placé sur les deux » rives , jusqu'à Damiette , une multitude d'hommes armés » qui veillaient nuit et jour et qui empêchaient les nôtres » d'envoyer ou de recevoir des nouvelles. Du moment où le » fleuve nous fut interdit , nos chefs délibérèrent sur ce » qu'il convenait mieux de faire , ou d'attendre les vaisseaux » promis par l'empereur, ou de se retirer, à quelque risque » que ce fût , à cause de la diminution des vivres. La plupart » furent de ce dernier avis , mais c'était le plus dangereux. » Un des personnages les moins imp^rtans de l'armée repré- » senta qu'on n'avait ni assez de vaisseaux ni assez de bêtes » de somme pour transporter les malades et les infirmes , » et qu'on pouvait attendre encore vingt jours dans un lieu » bien retranché ,• pourvu qu'on distilbuât les provisions » avec prudence. Ce conseil fut rejeté et l'on résolut de par- » tir de nuit, n ( La manière modeste dont Olivier parle de l'auteur de ce conseil porte à croire que c'est lui-même qui le donna.) «Les évêques de Hollande et de Bavière firent pré-' » valoir l'avis de la retraite. Le 7 des calendes de septembre, » à la première veille de la nuit , lorsqu'on pliait les tentes , » des imprudens mirent de leur propre mouvement le feii à » des pavillons ; c'était annoncer ainsi leur fuite aux senti- » nelles ennemies , et inviter les Egyptiens , qui étaient plon- » gés dans le sommeil , à nous poursuivre. Le Nil , alors au » plus fort de sa crue , avait inondé les campagnes. Les » princes musulmans , arrivés par le désert , avaient campé » sur le Thanis , près de Synnon , où élait un pont. Le peuple
156 JBlBLIOTHJkQVC ^
» de rârmée, qui ce jour -là s'était gorgé du vin qu'on ne » pouvait emporter y fut tué ou fait prisonnier^ pendant son » ivresse, soit dans le camp, soit sur la route; d'autres, » qui partirent au milieu de la nuit , luttèrent misérable* » ment contre le limon apporté par les eaux du fleuve, et » restèrent en arrière ; d'autres se précipitant sur des » barques , les submergèrent par leur poids et furent -noyés. » Nous perdîmes dans cette même nuit les chameaux et le» >> mulets qui portaient des armes, des tentes, des vases » d'argent et autres effets précieux. Les Templiers, qui » étaient à l'arrière-garde , exposés au plus grand danger , » se tinrent fortement serrés les uns contre les autres; ceux » de l'avant-garde , semblables à des brebis errantes , pri- » rent au milieu des ténèbres différens chemins. Les Egyp- » tiens , assurés de notre fuite , nous poursuivirent avec ar- » deur et nous firent éprouver des pertes qu'on ne peut » calculer. Ceux qui descendirent le fleuve n'eurent pas de » moindres dangers à courir, ni de moindres pertes à es« » suyer. Le vaisseau que montait le légat, portant beau- » coup de malades et de vivres, semblable à un château » fort , était défendu par des hommes armés et par des » archers. Il protégea efficacement les galères qui mar- » chaient avec lui. Mais comme il voguait trop vîte , peut- >) être parce qu'il était entraîné par la force du courant, il » ne put fournir à temps les vivres dont l'armée de terre » avait besoin. Un de nos cogons , rempli de guerriers alle- » mands , s' étant trop éloigné du vaisseau du légat , et une » petite galère des Templiers , où étaient cinquante ballistes » et autres armes , furent pris par les ennemie» Mais pour- » quoi m'arrêter à raconter les désastres de cette nuit? qu'elle >» reste plutôt ensevelie dans les ténèbres; qu'elle ne soit plus » comptée au nombre des jours de l'annéo! qu'elle soit seule » et sans gloire !
» Le Soudan , au commencement dé cette nuit , avait en- » voyé des ordres pour faire rompre les digues sur la route » que nous devions tenir. L'eau, s' étant répandue, laissa » dans la campagne un limon gras et épais qui arrêta les » chevaux et les cavaliers. A la première heure du jour, » nous aperçûmes, à notre droite, la terrible cavalerie des » Turcs qui nous pressa vivement. A notre gauche , les ga- » 1ères ennemies, montant et descendant le fleuve, nous » harcelaient* sans cesse. Derrière nous, la phalange des » fantassins noirs , traversant des lieux marécageux , nous » poursuivait cruellement. Une troupe , qui vint au-devant » de nous , ne nous lai^a aucun repos. Dans cette extrémité.
t)ES CROISADES. 157
» le roi Jean fondit avec impétuosité snr les Tutcs qu'il avait 1) en face de lui , et parvint à rejoindre sa troupe sain et » sauf. Les Templiers et les Hospitaliers , alors réunis , ne » pouvant supporter les aggressions des Éthiopiens y tom* » bèrent sur eux et les forcèrent à sauter , comme des gre- » nouilles , dans le lit du fleuve. D'autres guerriers , accourus » au secours des Templiers , repoussèrent à coups de flèches » ceux de ces Ethiopiens qui voulurent regagner le bord. » On dit qu'il en périt mille qui furent atteints et blessés en » nageant. Les autres , voyant cette déroute , se retirèrent » un peu ; comme nous ne pouvions avancer , le roi ordonna i> de dresser le petit nombre de tentes qui restaient. Les » ennemis ne cessèrent tout le jour de nous attaquer à coups M de traits. Nous leur opposâmes les fantassins qui nous ser- » virent de rempart, et leur renvoyèrent leurs flèches. No$ » cava%rs , continuellement sous les armes , protégeaient 7f nos fantassins. » (La chronique de Tours donne à peu
{>rès les mêmes détails. Voyez-en l'extrait au troisième voume de notre histoire^ aux pièces justificatives. )
<c La nuit suivante , les Egyptiens , soit par ordre du » Soudan, soit à son insu, rompirent les plus belles di- » gués , et firent ainsi couler les eaux sur la tête de ceux qui » dormaient. Un peu avant l'aurore , lorsque les ténèbres » couvraient encore là terre , les Ethiopiens , échappés du « gouffre où ils avaient été poussés , se réunirent comme » des sauterelles, et, quoique la plupart fussent nus, ils se » précipitèrent , pour venger leur perte , sur notre arrière- » garde. Yous eussiez vu alors nos chevaliers et leurs sui- » vans chercher à fuir de tous côtés, et le vulgaire, sans » armes, montrer toute la frayeur qu'il avait. Mais ren- » fermés de toutes parts par les eaux, ils ne savaient de » quel côté s'échapper. Le maréchal du Temple^ avec la » troupe qu'il commandait , leva l'étendard et faisant volte- M face à ceux qui nous poursuivaient , les força de s'arrêter » et de reculer. La cruelle position où l'on se trouvait fit » songer à demander la paix. Imbert, procurateur de la » milice du Temple , entraînant avec lui tous ceux qu'il put » gagner , passa du côté des ennemis et alla exposer au sou- » dan Tétat critique où nous étions. Cet Imbert était le » confident des secrets du légat , et les trahit pendant long- » temps. Néanmoins le Soudan écouta patiemment les dé- » pûtes qu'on lui envoya. Pendant les conférences qui » eurent lieu , il ordonna aux siens de cesser toute hostilité » contre nous. Ses frères, et surtout le prince d'Emesse, » ennemi déclaré du nom chrétien, essayèrent de le dé-
» tourner de tout arrangement , en lui disant que les Prancsi » enveloppés par les eauK , ne pourraient lui échapper. Mais » le souaan , prince doux et prudent , pltî^ ami de la paix » qu'altéré de sang , ayant tenu conseil avec ses frères et les » grands de sa cour, leur remit sous les yeux l'exemple du » sultan de Perse qui , trop ekiflé de ses succès , avait voulu » imposer au roi au Caire et; aux autres rois de l'Asie , le » joug de la servitude, et qui, à la fin, vaincu par le roi n David , prince de la Géorgie , avait perdu tous ses états* » Cependant les négociations traînaient en longueiu:; elles » durèrent tout le samedi et le dimanche jusqu'au soir 9 » sans que rien fût décidé. Le jour de la décolation de Saint* » Jean-Baptiste, la disette de vivres et de pâturages. fit 1» prendre aux nôtres la résolution de mourir honorable- » ment dans un combat, plutôt qne de périr honteusement » dans un déluge. Tous les Francs, s'anîmant le^pms les y autres, se rangèrent en bataille; les ennemis en firent ]» autant. Mais les Turcs, considérant que celui qui provoque » un ennemi, par dése^>oir de cause, est presque sûr de . » triompher , s'éloignèrent un peu , d'après 1 ordre de leurs » chefs , et la nuit qui survint empêcha le combat. D'ail« » leurs les plus prudens craignaient quelque trahison , jk « l'on venait, par une attaque subite, à rompre les négo- » ciations de la paix.
» Enfin , le 1 5 du mois de septembre , toutes les difficnl* » tés étant aplanies , nous tendîmes la main à l'Égyptien et » au Syrien f pour en obtenir du pain ; ce ne fut ni le fer ni » les traits qui nous réduisirent à cette humiliation, dans » un pays ennemi , mais le débordement des eaux et le dé- » faut de vivres. »
A la suite de quelques réflexions pieuses sur ce sujet, OU* vier rapporte ainsi les conditions du traité :
fc Les Sarrasins s'engagèrent à remettre aux chrétiens la » vraie croix et tous les prisonniers qui se trouvaient à Ba- » bylone et au pouvoir de Corradin ; et les chrétiens à » rendre Damiette avec toutes ses dépendances. Il fut con- » venu, en outre, que les chrétiens se retireraient avec >» leurs familles et leurs effets , et qu'il y aurait une trêve » de huit ans entre les Francs et les Sarrasins. Yingt-quatre >» otages , choisis par le Soudan , furent donnés comme ga*> * » rang du traité; ce furent le légat, le roi de Jérusalem, le » duc de Bavière , les trois grands maîtres et dix-huit autres. » De leur côté, les chrétiens reçurent le fils du soudan, héri- » .tier du royaume et un de ses frères, ainsi que plusieurs fils » des principaux émirs. Ces otages devaient être gardés jus-
» qu'au retour des croises àXhoron et au portde Damlette. »
Olivier nous donne la formule du serment que le Soudan prêta à l'occasion de ce traité ; elle est ainsi conçue :
ce Moi, Kamely roi de Babylone, je jure de mon propre » mouvement, de ma bonne volonté et sans interruption » {absque intermptione ) , par le Seigneur, par le Seigneur, par n le Seigneur et par ma loi, que j'observerai , avec bonne foi, » tout ce qui est écrit sur ce papier qui est sous ma main : D si je ne le fais pas , que je sois exclus du jugement futur » et de la société de Mahomet, et que je croie au Père, au » Fils et au Saint-Esprit, i» Seraf , Gorradin et les principaux émirs jurèrent de la même manière.
L'auteur fait remarquer Terreur et la contradiction contenues dans cette formule. « Cette nation aveugle , dit-il , » nomme trois fois Dieu, et elle ignore le mystère de la Tri- » nité. Pour mettre le comble à sa damnation , elle abhorre » le nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit. Elle prétend » qu'elle n'est point tenue à sa promesse , si elle jure avec » mauvaise volonté ou avec interruption dans la formule du ?> serment. »
Olivier s'attache ensuite à prouver que ce traité était le meilleur qu'on pût faire dans la nécessité présente; car pour une ville que la chrétienté ne pouvait garder long** temps , parce que le bled et la farine s'y corrompent dans l'année , et que le maître même de rÉg3rpte peut a peine la peupler, les ennemis rendaient la vraie croix avec des milliers de prisonniers. Malgré les raisons qu'il apporte pour se consoler de la perte de Damiette , Olivier ne se plaint pas moins de ce qu'elle est retombée sitôt au pouvoir des infidèles.
L'auteur termine son histoire par deux lettres qu'il écrivit y Tune au roi de Babylone , l'autre aux docteurs de l'Egypte, pour leur démontrer la divinité du Christ, et leur faire comprendre le mystère de l'incarnation. Il ne dit point à quelle occasion ces lettres furent écrites , ni comment elles furent reçues.
On a dû remarquer que l'historien parle du car.dinal légat avec des expressions bien plus modérées que la plupart des autres chroniqueurs , qui le représentent comme un homme violent et despote, et l'auteur des revers de cette expédition. On doit , sur ce point , se défier un peu du récit d'Olivier qui , en sa qualité de prêtre et de préchcateur de la croisade, nurait cru manquer à ses devoirs , en censurant le légat de l'Eglise de Rome. Cependant son autorité peut affaibUr , jusu'à un certain point , la censure trop vive que l'histoire fait e la conduite de ce légat. .
Journal de la cour de Rome, sous le pape Alexandre VI (1 ), par Jean Burchard, maître des cérémonies.
Tel est le titre d'un petit ouvrage qu'on trouve à la fin du deuxième volume d'Eccard , et dans lequel on rémarque un tarif, curieux de la taxe imposée aux cardinaux, pour subvenir aux frais de Texpédition projetée contre les Turcs* Cette taxe avait ëte fixée , dans un consistoire secret , dans les premiers jours du mois de juin de l'année 1500. v
Les juifs avaient été taxés au> vingtième de leurs revenus , et le clergé au dixième pendant trois ans. Yoici la taxe des cardinaux : -
Le cardinal de Naples. ..»......•#..;. lo^ooo ducats»
' de Saint-Pierre-ès-liens . . . . - 20,000
de Sainte-Marie in Portico. é . i5,ooo
, de Saint-Ange 12,000
— r — de Lisbonne • 12,000
Borgia. ....••... « 10,000
Nous ne copierons pas toute cette longue liste ; nous ferons seulement observer que le cardinal d'Aragon est celui qui est le moins imposé; sa taxe n'est portée qu'à a, 000 ducats. Les cardinaux de Rhodes , de, Pologne et de Strigonium kie devaient rien payer , parce qu'ils étaient à la guerre.
Le vice-chancélier , les notaires , les auditeurs , le trésorier-général , les clercs , les procurateurs de la chambre apostolique , du palais , de la chapelle , de la chancellerie , y sont aussi plus» ou moins imposés. Ces différentes taxes vont depuis 5 ducats jusqu'à 2,000, que les secrétaires apostoliques devaient payer. Le sénateur de la ville est porté pour 100 ducats. Les hôpitaux mêmes y sont taxés ; celui du Saint* Esprit , in Saxia, est porté pour 400 ducats ; celui de Saint- Eustache Françorum, est porté pour 20.
RECUEIL DE CANISIUS (3).
Expédition d'Asie de V empereur Frédéric Barberousse, par
un auteur contemporain (5).
Canisius est le premier qui ait fait connaître cette rela-
(i) Joannis Burchardi ceremoniarum xnaslstri diarîum curîae Romanss sub Alexandre VI papa. ( Tom. II, p. aii8 ;.
(ji) Thésaurus monumentorum et historlcoiiim ecclesîastîcorum , tîve lectionos antiquae.
(3) Frederici primi imperatorls cognomenio BARBEEOSâ^ expedî-
DES Croisades. 161
tion. Il l'a tirée des manuscrits du monastère de Sel-* mans-WeUler, en Souabe. L'auteur vivait du temps du prince dont il décrit l'expédition ; il était à la fois historien et poète» ainsi qu'on peut en juger par les vers dont il a entremêlé son récit , et par ces mots qu'on lit dans sa préface : Licet forte ironicè me sommasse dicanl aliqui in pamasso, U n'était pas de l'expédition, mais il paraît avoir été bien informé , car il s'accorde presqu'en tout avec les autres historiens. Sa narration , écrite avec plus d'élégance et de pureté, renferme aussi plus de détails curieux et beaucoup de traits de mœurs. U a encore le mérite particulier que les faits qu'il rapporte , d'accord avec les autres historiens , sont relevés par quelque trait ou par quelque circonstance qui leur donne, pour nous, un caractère de nouveauté. Tous ces motifs réunis nous font ,
!)our ainsi dire , un devoir de donner à l'analyse de cette reation une certaine étendue ; on y re verra quelques-uns des faits qui se trouvent mentionnés dans d'autres chroniques déjà analysées f mais ici ces faits sont mieux racontés et plus développés : il nous semble surtout que Fauteur anonyme a très-bien exprimé l'intérêt que l'Europe portait à l'expédition de Frédéric, qu'il s'est montré le ndèle interprète de ses contemporains ; et , sous ce rapport , son récit mérite toute l'attention de ceux qui s'occupent de l'histoire de ces temps reculés.
L'auteur , sous la date de 1 1 87 , parle d'abord des légats que le souverain pontife , à la nouvelle des désastres de Jér rusalem , envoya auprès des rois et des princes de l'Occident pour solliciter leurs secours. Ces légats furent très-bien accueillis par l'empereur, qui tenait alors une assemblée à Strasbourg pour traiter des affaires de l'empire. Ils y prêchèrent la parole de Dieu , en présence de Frédéric , des évêques , des autres princes et de la multitude de citoyens et de chevaliers qui s'étaient rendus dSns cette ville. Mais leur éloquence n'eut pas un grand succès , puisque , suivant Fanonyme , il n'y eut qu'un seul chevalier que son^zèle et âa dévotion portèrent à prendre la croix.
L'évêque de Strasbourg vit cette indifférence avec douleur, et , saisissant l'occasion de parler , il se conciUa , dit l'auteur ,
tlo asiatica ed sepulchrum Domini ab squcevo conscrlpta (Tom. III y page 499. ) .
rattentionde tous par un genre d'âoquence pei*8uasîf et £?rgne tife TuUius. n reprocha à tous les chevaliers présens leur froideur et leur peu de charité : « Si quelqu'un de vous » voyait, leur dit^il, son œattre molesté, injurié ou chassé » de son héritage , certainement il vous paraîtrait honteux » de ne pas prendre les armes pour lui. Et nous tous mem*- » bres d'un seul chef qui est le Christ , ne lui devons-^nous 9 pas tout ce que nous sommes , tout ce que nous avons , » tout ce qui nous fiait vivre ? nous avons tout reçu de sil » plénitude. Mais les rejetons ne répondent point à l'arbre* » C'est dans la nécessité qu'on reconnaît les vrais' amis; :1e » Christ soufirant va de nouveau éprouver les siens. li voua » appelle à son secours , lui qui s^est fait homifle pour vous » radieter, lui qui a été suspendu à une croix, .lui qui a 9 opéré votre salut au prix de son sang. »
de discours, que nous abrégeons, réveilla, dit l'anonyme» la dévotion qui était comme endormie dans tous les cœurs, liea birmes de la pitié coulèrent. Plusieurs comtes et barons et des milliers de chevaliers et de gens de pied accoururent en foule pour prendre la croix. Le bruit de cette résolution , se répandant de tous côtés , excita le zèle des autres nations.
Aucune des chroniques que nous avons vues ne parle de cette assemblée de Strasbourg où se fît la première prédication de la troisième croisade en Allemagne. Uauteur de la relation parle de l'assemblée que l'empereur tint ensuite à Mayence avec un grand appareil. Selon lui Tévêque de Wurûbourg , nommé Godefroi , s'y concilia tous les esprits par un discours plein de sagesse et dit tout ce qui convenait pour entraîner ses auditeurs.
L'anonyme parle aussi de l'édit de l'empereur qui défendait qu'aucun homme à pied et peu propre à l'exercice des armes , ou qui n'aurait pas assez d'argcfnt pour fournir à la dépense de deux ans , prît avec lui le chemin du pèlerinage. Il rend compte des quatre ambassades envoyées p^^r Frédéric, la première à Saîadin, la deuxième au roi de Hongrie , la troisième à l'empereur grec et la quatrième au Soudan d'Icône.
Le départ fut différé d'une année , pour donner le temps d'achever les préparatifs de l'expédition , et tous les pélerios eurent ordre de se réunir à Ratisbonne le 9 des calendes d'avril 1 1 89.
L'auteur anonyme est encore le seul qui donne des détails sur 1q traité conclu à Nuremberg , entre Frédéric et l'empereur grec ; comme ce traité sera souvent rappelé dan&
DES GROIfllDES. 165
le cours deTexpëclition , et qu'il renfermé deà choses que les vieilles chroniques passent ordinairement sous silence , nous croyons devoir en faire bonnaltre les principales dispositions.
« n iétait dit expressément , que les pèlerins recevraient » leç fruits des arbres , les lëgtimes des jardins et du bois « M pour le feu , et qu'ils tie se pemlettraient aucun dëgftt » dans les maisons des Grecs ; qu'ils recevraient aussi du » foin et de la paille pour les chevaux , et qu'ils achèteraient » les autres choses à un prix raisonnable , suivant l'état du » pays et l'exigence des temps. »
Le duc de Souabe et les autres princes et seigneurs pressens , reçurent la promesse de la sûreté du passage y et jurèrent de leur côté d'observer la paix. On jugea convenable d'envoyer à Constantinople de nouveaux ambassadeurs pour recevoir une pliis grande assurance et pour confirmer la paix d'une manière plus solide.
Cependant la discorde qui s'était remise entre les rois de France et d'Angleterre , fut cause que ces princes et beaucoup d'autres qui s'étaient engage ne pensèrent point à partir. Quelques-uns aimèrent mieux faire le voyage par mer , la terre leur présentant plus d'obstacle et de danger. D'autres , saisissant ce prétexte , renoncèrent tout-à-fait aU pèlerinage. L'auteur prononce contre ces derniers la sentence suivante : Celui qui mettant la main à la charrue rc" garde en arrière n'est pas digne du royaume des deux.
Mais l'empereur , qui pensait qu'il mettrait le comble à ses exploits s'il employait ses armes au service de Dieu , ne poursuivit pas son entreprise avec moins de consflmce. Les pèlerins se rendirent à Ratisbonne au temps fixé , et les ambassadeurs envoyés à Constantinople partirent emmenant avec eux cent chevaliers et une suite nombreuse. Le moine Godefroy ne fixe leur départ qu'après l'arrivée des croisés à Nyssa. « Ils attendirent quelque temps, dit l'auteur de » la relation , le retour du prince grec qui était absent. » Isaac les reçut avec un visage gaïi, comme s'il se fût » réjoui de l'arrivée prochaine des pèlerins , et les ambas- » sadeurs le. quittèrent fort contens. Mais le lendemain ils » furent, d'après ses ordres, arrêtés, dépouillés > injuriés, » séparés les uns des autres et jetés en prison. On viola » cruellement envers eux les anciens droits des anibassa- » deurs et 4e l'hospitalité, pour plaire à Saladin dont le s> coupable empereur grec avait teçu depuis peu une am* » bassside. >»
Trop de témoignages se réunissent ici*pour qu'on puisse révoquer en doute les relations des empereurs de Constantinople avec les infidèles. Nous en avons vu des preuves dans Tagenon, dans la chronique de Rechersperg , dans Gauthier Yinisauf et autres. L'auteur de la relation suit Frédéric à Ratisbonne et parle de l'exemple de sévérité que ce prince donna en livrant aux flammes la ville de MhUusin, de l' édit qu'il rendit pour le maintien de la discipline et des peines que quelques pèlerins subirent pour l'avoir enfreint. Ansbert , le moine Godefroy et Gornerius Hermann parlent aussi de ces châtimens. Ces historiens s'accordent encore sur l'accueil que Frédéric et son armée reçurent , en Autriche, de la part de l'archiduc Léopold, et en Hongrie, de la part du Roi Bêla.
Mais la scène changea bientôt, lorsque les croisés furent entrés en Bulgarie. Les Grecs, les Blaques, les Bulgares et d'autres peuples , excités par le duc de Brandeis , méditaient déjà des embûches contre eux^ et tenaient des assemblées secrètes où ils s'occupaient des moyens de les détruire. Ils cachèrent cependant leurs projets sous l'apparence de l'amitié ; le duc de Brandeis et les principaux de la {irovince, après avoir envoyé des présens, vinrent saluer 'empereur.
Gomme une armée si nombreuse avait à traverser ua pays rempli de bois et des chemins fort difficiles, on la ^t marcher par corps détachés. L'auteur en désigne quatre* Les peuples dont nous venons de parler fondirent bientôt avec leurs traits empoisonnés sur ceux des pèlerins qui al« laient dpbrcher du fourrage. Plusieurs furent tués ; d'autres revinrent dépouillés et blessés. Les croisés , n'osant encore accuser de ces excès l'empereur grec , crurent devoir les supporter avec patience.
Les Hongrois et les Bohémiens , entrant les premiers dans les forêts de la Bulgarie , ouvraient le chemin avec le feu et la hache. Les ennemis fondirent sur des sentinelles qui n'étaient ni assez bien placées ni assez bien distribuées , et en blessèrent plusieurs. L'empereur, de son côté, tendit des en»bûches aux barbares : ceux qui furent pris furent aussitôt pendus, n apprit que des habitans de Brandeis se tenaient dans un retranchement qu'ils avaient tout nouvellement fortifié; il alla les y assiéger, et s'en étant rendu maître , il leur fit subir le même supplice. Il renvoya aussitôt à Brandeis une partie de sa miUce , avec ordre d'incendier cette ville. Mais les Jirigands ne cessaient d'inquiéter les croisés dans leur marche. « Tous ceux qui tombèrent dans nos mains , dit la relation
» anonyme, furent suspendus à des arbres le long de la » route ) la tête en bas , comme des chiens iminondes ou des » loups rapaces. »> L'empereur Frédéric, dans sa lettre à son fils Henri, se sert à peu près des mêmes termes pour désigner le même suppMce.
« Un chevalier de distinction , nommé le chevalier de » Bergues , ajoute la relation , voyant tout-à-coup le cheval » qu'il montait blessé d'un trait , regarde de tous côtés , et » n'apercevant pas l'auteur de cette blessure , il reste tout » étonné; cependant , levant les yeux en l-air, il voit à la » cîme d'un arbre un ennemi qui s'y tenait caché au milieti » de branches touffues ; il va à lui , l'attache fortement à » l'arbre , et appelle ses camarades pour être témoins de ce » spectacle. » (Ansbert raconte le même fait avec quelque, différence. )
Arrivé à Rabbinel, l'empereur reçut des lettres du chancelier de Constantinople qui annonçait que son maître s' étonnait de n'avoir point encore été informé de l'arrivée de Frédéric et des croisés, son intention étant de leur faire rendre les honneurs qui leur étaient dûs et de leur assurer la Uberté des marchés. Des personnages de la plus haute distinction avaient été , disait-il , envoyés à Stralitz pour attendre l'armée et aller au-devant de l'empereur avec tout l'appareil convenable. Mais ce n'étaient là que de vaines promesses ; le méchant duc de Bràndeis , gagnant les croisés de vitesse , avait sur toute sa route conseillé la fuHe aux habitans du pays , et avait fait détruire les moulins et enlever les provisions.
Ail milieu de ces difficultés , qui prouvaient si manifestement l'infraction du traité de Nuremberg, l'armée approcha, par un temps serein, de la viUe de Nyssa. Les comtes de Servie et de ftascie vinrent en grande pompe et dans un appareil magnifique au-devant des pèlerins. (Ansbert donne sur l'arrivée de ces deux princes des détails plus précis et plus curieux que l'anonyme ; nous y renvoyons le lecteur. )
Comme l'armée avait à passer tantôt par des montagrfSs escarpées , tantôt par des défilés profonds , les ennemis , déjà réunis de toutes parts , l'attaquaient soit à force ouverte , soit par embuscades. Un chevalier fut tué ; plusieurs furent blesses par des flèches ; les chariots de l'évêque de Passaw et du duc de Méranie furent pillés.
L'auteur raconte que , dans une de ces incursions , un chevalier, malade et porté sur un brancard , à la vue des barbares qui étaient près de lui, et aux cris de guerre qu'ils poussaient, se couvrit aussitôt de sa cuirasse, et
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comme si ta santé lui eût été rendue , sauta de son lit» renversa courageusement un des ennemis , mit les autres en fuite, et retourna sur son lit. « La crainte , dit l'anonyme , a» lui avait donné de l'audace; l^ danger passé, Q retomba » dans sa faiblesse. » (Ansbert rapporte aussi le même
un.)
he$ attaques journalières des barbares multipbdent let actes de courage des croisés. L'auteur anonyme rapporte deux autres anecdotes guerrières qui méritent d'être citées. Le duc de Méranie traversait une vallée rem{£e d'arbres et fort étroite , lorsqu'il se vit attaqué à droite et à gaucbe par ^ne troupe nombreuse qui sortit des montagnes. Les boit et les vallons retentissaient de leurs cris terribles. Les pèlerins f vivement pressés de toutes parts , étaient près de céder, quand le duc , saisissant son étendard , rappelle au combat ceux qui pensaient à chercher leur salut dans la fuite. «Tel qu'un sanglier furieux, dit la relation» se pré* n cipite avec ses dents menaçantes au milieu de chiens > aboyans , tel ce prince magnanime s'ouvre audacieuse* » ment un- chemin avec son' épée à travers les barbares » )i qui sont for<:és de plier. » Les croisés , à la vue de leur chef, reprennent courage ; ils pressent à leur tour les ennemis , dont ils font un grand carnage ; ils coupent les membres aux uns ; ils précipitent les autres des arbres où ils es-péraient se cacher ; et pour effrayer le reste , ils suspendent sur la rou% trente prisonniers à une potence. La troupe da duc de Méranie fut pendant quelque temps plus; tranquille dans sa marche.
Un autre corps de l'armée , traversant une. vallée profonde, que des montagnes escarpées resserraient de tous côtés , fut attaquée à coups de traits et de pierres. Les croisés, ne pouvant plus avancer, ni reculer, ni se mesurer de près , ne virent d'autre moyen d'échapper au danger qu'en abandonnant leurs chariots au piUage des ennemis ; mais un pèlerin les exhorte à renoncer à cette résolution, et tituve des soldats qu'il associe à son audacieux projet ; aussitôt il monte avec eux la colline , fond le fer à la main sur les barbares , et donne la mort à ceux qu'il rencontre ; saisissant enfin leur chef, il lutte corps à corps avec lui : tous deux , en luttant , tombent et roulent dans la vallée ; une foule de croisés accoururent auprès des deux combat-r tans, pendirent le barbare et louèrent le pèlerin de sa noble hardiesse.
Quand on fut arrivé aux portes de Saint-Basile, dernier 4éfîlé de la Bulgarie et le mieux fortifié, on apprit qu'une
DES GROI8AOE9. 167
armée ianolnbrable de Grecs se préparait k en disputer le passage. Le duc de Souabe , qui marchait le premier , choisit cÎBq cefits cavaliers armés de cuirasses; leurs chevaux étaient aussi couverts de fer. Cette troupe , dont les armes jetaient un grand éclat , s'avança en bon ordre pour combattre. Les Grecs ^ envoyés devant le dttc> saisis de crainte à la vue de ces guerriers, s'en retournent au plus vite vers l'armée ennemie, en publiant que les Allemands indomptés et couverts de fer arrivaient sur ^es chevaust couvei'ts de fer comme eux ^ et qu'il valait mieux fuir au plutôt que d'attendre ces terri-* blés ennemis. L'armée , franchissant librement le défilé , arriva le 9 des calendes de septembre à PhilippopoUs. Elle venait de recevoir un renfort commande par Pierre, évéque de Toul , et Gobert d'Apremont. Ces pèlerins rapportèrent qu'en traversant la Bulgarie , ils avaient vu pendus à des arbres les cadavres de croisés , qu'on avait exhumés de leurs tombeaux. « Yengeance cruelle et inouie ! s'écrie Fau-* » teur de la relation ; persécution^ monstrueuse ! que n^au** » raient pas fait ceux dont la colère ou plutôt la fureur s'é^ » tait ainsi exercée sur des morts » s'ils avaient pu trouver » l'occasion de se venger sur des vivans? Vouloir accablev )> l'homme après sa mort est aussi insensé que barbare. »
C'est à Philippopolis que l'empereur fut assuré de Vev^ prisonnement de ses ambassadeurs. C'est là aussi que nou» allons voir à découvert l'astucieuse politique de ^'empereur grec. Un pisan, nommé Jacob, vint, suivant la relation, présenter à Frédéric de» lettres dans lesquelles ïsaac pre-» nait ces titres fastueux.
Isaac, établi par I>ieu , emperieurtrcs^saint, très^xcellentj
très-puissant, sublime modérateur des Romains , ange de touÊe
la terre, héritier de la couronne du grand Constantin,, à son cher
frère le grand prince d' Allemagne , grâce et amkié fraternelle
^et pure.
Le superbe empereur disait, après un préambule aussi ridicule , qu'il était indigné de ce que , contre sa volonté , lé présomptueux empereur et ses pèlerins fussent entrés dans la Grèce. Cependant ,*comme ils étaient étrangers , il voulait bieto leur offrir un passage et un marché libres , si , outre les ambassadeurs qu'il ret^enait auprès, de lui , on lui donnait encore pour otage lé fils du prince allemand avec six évêques et autres seigneurs qu'il choisirait.
Frédéric , quoique intérieurement irrité de l'emprisonnement de ses ambassadeurs, ne fit pas' moins paraître sur son visage et dans ses discours ia modération qui lui était ordinaire. Mais les croisés, informés du contenu des lettres,
conçurent une violente colère contre les Grecs. Aussi le duc deSouabe, tombant le lendemain sur eux, les dispersa et pilla le pays. Les jours sûivans, il prit la ville de Berrhoea et s'empara de dix autres places. Les croisés s'enrichirent de Lutin et* de dépouilles. Les bœufs , les moutons et le menu bétail furent en si grande quantité dans le camp, qu'un bœuf s'y vendait cinq deniers, et un mouton deux ou trois. L'or, Targent, la monnaie y étaient 'aussi abondans. Les tapis, les yetemens de soie étaient en si grand nombre , qu'on n'en faisait presque plus de cas.
« Tout le pays, dit l'auteur qui nous donne ces détails^» 3» se tenait en silence devant notre armée. Les habitans de^ » mandèrent la paix et promirent de fournir des provisions. » L'empereur la leur accorda à cette condition, qu'ils rem-^ » {dirent assez fidèlement. »
Cependant Frédéric n'était pas exempt de^soucis. La longueur du pèlerinage lui causait de l'ennui , Temprisonne-ment de ses ambassadeurs excitait sa pitié. Isaac , de son coté , n'était pas moins inquiet, à la vue de s«n empire livré au pillage. Il y eut des pourparlers de paix ; on s'envoya desdéputés pour traiter. Le noi^imé Jacob revint avec des sei-gneurs grecs. Us promirent la liberté des ambassadeurs; mais on n'eut aucune foi à leurs paroles , et ils s'en retournèrent sans avoir rien fait. -
On annojiça enfin aux croisés que les ambassadeurs de Frédéric allaient revenir, et que le chancelier et quatre autres personnes de marque les aocompagriaient. L'auteur anonyme donne , sur ce retour des ambassadeurs allemands, des détails que nous avons déjà lus dans la lettre de l'évêque de Passaw. Il y ajoute que l'evêque de Munster , après avoir fait le récit des malheurs de sa captivité , parla de la per-^ fidie des Grecs, de l'alliance d'Isaac avec Saladin , de la prédication du patriarche de Constantinople , qui avait exhortéles Grecs à exterminer les chrétiens , et enfin des machinations des Grecs. (Nous renvoyons ici à la lettre de la reine Sibyle et à celle de Frédéric, adressée à son fils Henri. ) Ce prélat dit comment les Grecs se proposaient d'attaquer le»
Eélerins par terre et par mer, quand ils auraient passé le ras de Saint^Georges. 11 ajouta qu'ils avaient apporté des. retards à ce passage , afin qu'il ne se fît que dans l'hiver , parce qu'ils espéraient qu'alors la Romanie , pays froid et stérile , ferait périr ceux qu'ils n'avaient pu vaincre par la guerre. Tels étaient les pièges que les Grecs tendaient aux croisés. « Mais le filet, dit 'l'anonyme, est en vain jeté de^» » vant ceux qui ont des plumes. >^
Le chancelier et ses collègues se prësentêrent ensuite devant Tempereur , tous prêts à confirmer, par serment , les articles de paix que le même chancelier avait jurés à Nuremberg. L'anonyme met ici dans la bouche de Frédéric un discours qui diffère , par les expressions , de celui que lui prête révêque de Passaw , mais où Ton retrouve à peu près le même sens et le même ton de dignité, mêlé d'ironie.
Le chancelier et les autres Grecs , en entendant la réponse de l'empereur, ajoute la relation , crurent que le supplice de la prison leur était réservé ; ils commencèrent à trembler. L'empereur , qui s'aperçut de leur trouble et vit leur pâleur , ajouta aussitôt :
« Il est manifeste pour tous , et nous savons nous-mêitie » combien votre maître a manqué envers nous à ce qu'il » devait à sa dignité. Mais il ne nous eoiivient point de vous » en faire supporter la peine. Ce n'est point la coutume de » notre empire ; nous ne nous autorisons point de vos » exemples pour maltraiter des députés. Je n'attends qu'une » chose de votre maître , c'est qu'avant que je sorte de ce » pays , il rende pleinement tout ce qu'il retient cncore*des » effets et des dépouilles de mes ambassadeurs. »
Les députés grecs , rassurés par ces paroles , ne se montrèrent pas de meilleure foi. Us répliquèrent qu'ils n'étaient' point envoyés pour répondre sur ae pareilles questions; ils reportèrent à Gonstantinople des bruits de mésintelligence et des menaces de guerre.
Frédéric tint alors une assemblée des principaux chefs de Farmée , pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Quelques-uns conseillèrent de passer l'hiver à Philippopolis , la saison étant avancée et le temps n'étant pas favorable pour lever le camp. D'autres jugèrent qu'il valait mieux laisser une garnison dans la ville , et aller combattre l'arm'ée des Grecs en marchant sur Andrinople. Tout le monde se rangea à cet avis. Au bout de sept jours de niarche , Frédéric arriva à Constantine. Là, des ambassadeurs du roi de- Hongrie vinrent lui demander , pour les croisés hongrois , la permission de retourner dans leur pays. Frédéric y consentit, et l'évêque de Javarin et les autres évêques de Hongrie quittèrent l'armée. Il n'y en eut qu'un petit nombre qui eurent honte d'abandonner un pèlerinage commencé.
Un messager grec vint de nouveau présenter à l'empereur des lettres remplies de fierté et d'arrogance. Elles annonçaient qu'Isaac se réjouissait beaucoup de l'arrivée des Allemands , parce qu'il les tenait dans des filets dont ils ne pourraient se débarrasser. Isaac youiait effrayer Frédéric et
ses croisés. Mais ràrmëe n'ea poursuivit pas moins sa marche à la lueur de l'incendie des villes , des bourgs et des villages, et la troupe des Grecs, ^soutenant mal les rodonlontades de soa empereur , fuyait en toute bâte devant les Allemands. Arrivée à Andrinople , elle n'osa j f ester , et répandit la crainte dans tous les cœurs des babit^ns. Les uns se réfugièrent k Constantinople , les autres à Pimotique» emportant ou emmenant avec eux* tout ce qu'ils pouvaient.
Le duc de Souabe alla assiéger cette dernière viUe et s'en rendit maître, après avoir tué quinze cents Grecs et Akiins de la garde de l'empereur. L'évêque de Ratisbcmne s'empara de Probaton, où il trouva ime immense quantité de vivres et beaucoup de richesses. Le pannetier de r empereur et te sénéchal Marchoard assiégèrent NiJds^, d'où l'on envoyait torus les ans à l'empereur de Constantinople un tribut de poison ; tribut digne , en effet, de la fourberie des princes grecs. Les croisés apprirent des habit ans de Nikis que déjà , dans plusieurs lieux , on avait empoisonné de l'eau et des outres de vin pour faire périr l'armée chrétienne. Quatre mille Grecs et Comans furent tués ou brûlés au siège de Manikava*^ D'autres Comans furent mis en fuite sous les murs èkArcha^ diopolisy dont le duc dé Souabe se rendit maître* On prit, dans cette ville, une fanme en habit d'homme, armée et très-adroite à lancer des flèches. « La fortune souriait aux » nôtres, dit la relation, anonyme^ la douleur et l'effroi étaient » le partage des Grecs. »
L'abondance de toutes choses était si grande dans l'armée , qu'elle y fit oublier les règles de la tempérance et les lois de la discipline. « Mais l'empereur , continue la relation, » comme un autre Phinée , déploya sa sévérité contre qûel- >» ques-uns des transgresseurs. Les uns furent punis de la » peine capitale, pour des fautes très-graves. D'autres, sur- » pris en fornication, furent battus de verges avec les >» femmes leurs complices, et exposés à la honte et à la ri- » sée du camp. »
De nouveaux députés grecs vinrent, sur ces entrefaites ^ trouver l'empereur. Ils dirent qu'ils étaient envoyés cette fois pour faire la paix , et s'entretinrent secrètement avec le prince. D'après le conseil d'hommes prudens , on rédigea par écrit un traité qui fut lu en public. Les Grecs , usant de leurs artifices ordinaires , en désavouèrent quelques articles qui paraissaient nécessaires au rétablissement de la paix , et tout fut rompu. Us s'en retournèrent à Constantinople , où se répandit la conslernation. '
Pendant ce temps la garnison de Philippopolis, qui avait
DES CROISADES. I7t
soumis les viDes el les campagnes des environs , entrait dans le pays de Gradnitz. Comme elle vit sur les murs dès temples et des maisons des peintures qui représentaient des Grecs k cheval sur la tête de pèlerins ; elle dévasta toute la contrée et y mit le feu.
La relation anonyme nous apprend que le chef des Haques,
Îa'elle nomme Kalopêtre, envoya alors, ime ambassade à ndrinople pour prier l'empereur de mettre sur sa tête le diadème du royaume de Grèce. H promettait en reconnsussance de venir avec un secours de quarante mille Gomans contre l'empereur de Constantinople. C'était la seconde fois que Frédéric était sollicité par des princes voisins ou alliés dlsaac àe ruiner ou d'humilier l'empire grec ; ce qui prouve quisaac était odieux à ceux. mêmes qui le servaient quelquefois. Frédéric n'avait en vue que son voyage à Jérusalem. Il fit aux offres de Kalopêtre une réponse gracieuse, mais il ne les accepta pas.
(1 190). Enfin l'empereur grec, voyant que toutes ses entreprises de perfidie tournaient à la ruine àe son pays , poussé par un repentir tardif, envoya de nouveaux amoassadeurs à Andrinople. Il demanda humblement alors qu'on voulût bien lui accorder ce qu'auparavant il demandait avec tant d'ar^ rogance« Comme on ne se fiait pas encore aux paroles des députés grecs , on envoya avec eux des ambassadeurs à Constantinc^le pour s'assurer de la vérité des intentions <f Isaac. Quand elles furent bien connues , on travailla à la paix, et les ambassadeurs revinrent avec les conditions écrites.
La relation anonyme est la seule qui donne sur ce nouveau traité des détails exacts et précis. Nous allons les faire connaitre :
« V^mpereur de Constantinople remet purement et vo- » lont^irement tout le donunage qui a eu lieu dans son em- » pire , soit par le pillage , soit par la destruction des villes , » soit par la mort des hommes et toutes les offenses qui lui » ont été faites.
» Il fournira au glorieux empereur de Rome et à Farmée n du Christ une quantité de vaisseaux suffisante pour passer » soit à CallipoU , soit entre Sestos et Abydos , et de plus le » marché de toutes les choses à vendre.
» Pour gage de ses promesses , l'empereur Isaac donnera » quatorze otages , pris dans sa maison » et pour guides , le » fils de Jean , frère de l'empereur , le seigneur Andronic , » six autres juges , six des plus distingués de Constanti- » nople, le seigneur Michel, fils de l'oncle de l'empereur et » d'autres personnages de marque qui accompagneront
» l'einpereur Frédéric, jusqu'à ce qu'il puisse marcber en » sûreté au-delà de Ph^adelphie , d'où ils reviendront san» » avoir éprouvé aucune disgrâce. » (Tagenon fait monter le nombre des otages jusqu'à neuf cents ) .
tt L'empereur de Çonstantinople indemnisera aussi , au » gré de l'empereur des Romains , Févéque de Munster , le » comte Robert et ceux qui lés ont accompagnés , pour le» » pertes qu'ils ont éprouvées à Constantmople. »
£n confirmation de ce traite, cinq cents personnes des plus distinguées de la ville et de l'empire jurèrent dan» la grande église de Sainte-Sophie, en présence du patriarche Dosythée , que les conventions seraient fidèlement exécutées. Les articles en ayant été lus et approuvés, les a*mbassadeurs de Frédéric-, ■ à la dematade de l'empereur grec , jurèrent aussi d'observer la paix, si on la tenait inviolablement envers eux.
Cette affaire venait d'être terminée quand des ambassadeurs du Soudan d'Icône et de son fils Melich arrivèrent à Andrinople» Nous avons vu dans les autres chroniques , qu'à leur passage à Constantinople , Isaac avait fait arrêter ces députés , et ces mêmes chroniques disent qu'ils ne furent remis en liberté qu'après le traité que Frédéric conclut avec le prince grec. Les ambassadeurs , suivant la relation anonyme , fléchirent le genou devant l'empereur , lui baisèrent les mains , feignirent une grande joie et accusèrent la perfidie des Grecs qui les avaient retenus prisonniers : « Mais ils » oubliaient tous les maux qu'ils avaient soufferts , puisqu'il » leur était enfin peirmis de voir la personne si long- temps; » désirée de la majesté impériale. »
Après ces complimens ils présentèrent une lettre du soudan qui s'intitulait : le grand seigneur des Turcs, dés Arméniens et des Syriens et saluait très-affectueusement l'empereur auquel il promettait toutes sortes de secours contre ses ennemis.
Frédéric , trompé par de si belles apparences , retint les ambassadeurs auprès de lui :'« Mais c'était, dit l'auteur", la » vipère qu'il réchauffait dans son sein. »
L'anonyme raconte le passage des croisés par le canal Saint^eorges, « Les Grecs applaudirent solennellement à » ce passage ; toute leur flotté retentit du bruit des trom-* » pettes, des flûtes et de divers instrumens de musique. »
L'année , ainsi transportée d'Europe en Asie , se trouva bientôt dans la Romanie, d'où elle entra dans l'Asie mineure. «Elle était arrivée, dit l'auteur, sur la terre des M scorpions, dontla tête n'a rien qui inspire la crainte, mais » qui piquent avec I9 queue. » En effet de nouveaux com-
bats et de plus grands maux Fattendaient dans ce pays. Dès qu'halle eut traversé le grand fleuve Anelànica, des brigands grecs tuèrent des ëcuyers de pèlerins. L'auteur rapporte qu'un souabe de la ville d'Ulm reconnut parmi les victimes son frère misérablement mutilé : la douleur et la colère le portent à venger cette mort. Il prend avec lui des hommes armés , et se mettant sur la trace des brigands , il en aperçoit dix qui étaient cachés dans une espèce d'îlot entouré d'un marais; se^ compagnons l'invitent à revenir sur ses pas. Mais lui , que la douleur rend audacieux , leur répond : Attendez lin peu, je vais aller demander compte du sang de mon frère à ces brigands. Aussitôt il se jette dans le marais , gagr^e la rive opposée et se bat à coups d'épée avec les meurtriers de son frère. 11 en renverse neuf et met le dixième en fuite. Celui-ci, à la vue du massacre des siens, se précipite épou* vanté dans l'étang , et le pèlerin vainqueur vient rejoindre ses compagnons.
L'armée arriva à la ville de Thyatire après avoir traversé un pays montagneux et rempli de roseaux. Elle fut continuellement inquiétée dsgiis sa marche par des attaques que les chevaliers croisés 'repoussaient chaque jour , en faisant un misérable carnage des ennemis. Un jour, Conrad, comte de Doremberg , envoyé pour reconnaître les passages , vit à l'entrée d'une vallée des tentes de brigands qui étaient venus préparer des embûches aux pèlerins. Il se dirige aussitôt vers eux, à course de cheval, et en poussant des cris. Les brigands qui étaient à table , tout-à-coup effrayés , prennent la fuite et laissent leurs chevaux , leurs dépouilles et leurs vases d'argent , qui deviennent la proie de Conrad.
Les croisés se portèrent ensuite sur Philadelphie , où s'éleva une rixe entre eux et les habitans dé cette ville ; l'anonyme dit que ces péleiins s'étant mis à couper les moissons et à exiger avec arrogance des marchandises et des denrées , on en vint à un combat dans lequel des croisés furent blessés ou perdirent la vie; toutefois ces violens débats coûtèrent plus de sang aux Philadelphiens qu'aux soldats de la croix. Sicardi, François Pipin et le moine Godefroy donnent une autre cause à cette querelle. Quoiqu'il en soit on conseilla à l'empereur d'attaquer la place; mais des hommes sages l'en détournèrent , en lui représentant que cette ville , remplie d'églises et de saints lieux ,. était dans ces contrées le seul refuge des Chrétiens contre .les incursions des -Turcs. D'ailleurs le gouverneur de Philadelphie , pour donner à Frédéric toute satisfaction , s'excusa par serment , lui et les habitans , d'avoir été la cause de ce
que se livrïi le combat où le duc de Souabe fut bléâsë^ Les pëlerins eurent enfin le dessus , et les ennemis , forcés de fuir , laissèrent sur la place soixante de leurs plus braves.
L'armée , poursuivant sa marche , mit quatre jours pour arriver à la. ville de Philomène, se battant continuellement av^c les barbares, et en tuant un grand nombre. Ce fut daBS un de ces combats que Frédéric dé Husen mourut , au grand regret de l'armée , d'une chute de cheval. La relation nous apprend que les plus distingués d'entre les Turcs , té- moins de la constance et de l'intrépidité des croisés, envoyèrent un député à l'empereur pour le tenter. « Comme » nous sommes des soldats mercenaires , lui dirent-ils , «si » vous voulez que nous cessions de vous inquiéter, donnez- » nous libéralement une partie de votre argent , car vous » aimerez mieux sans doute le partager avec nous, que de le » perdre tout entier de force.
» Puisqu'il faut acheter la paix avec vous , répondit l'em- » pereur avec ironie , nous vous donnerons à tous une pièce » d'argent que vous partagerez également entre vous. - •
» Cette réponse, ajouté notre auteur, frappa les Turcs » d'étonnement. Ils admirèrent ce prince qui, ne sachant » ni céder ni fléchir sous tant d'assauts, marchait tous les >v jours à ^ tête de son armée belliqueuse et indomptable , » avec beaucoup d'ordre et comme en triomphe. »
Les ambassadeur^ du Soudan, qui cherchaient une occasion de s'éloigner de l'empereifr, lui dirent un jour: «Si » votre majesté y consent, nous irons avec un de vos che- » valiers trouver l'émir de Philomène pour l'engager à y» ordonner à cette nation féroce , qui nous inquiète ainsi » tous les jours, de retourner dans son pays. » L'empereur consentit à cette demande artificieuse. Les ambassadeurs se rendirent à Philomène , où le député de Frédéric fut arrêté ; puis ils le renvoyèrent vers ce prince , et feignant d'être retenus eux-mêmes par les Turcs , ils redemandèrent ce qu'ils avaient laissé auprès de l'empereur. Leur trahison était évidente ; mais Frédéric ne voulut rien garder de ce qui leur appartenait. •
L'armée, en approchant fj^ 1^ ville , eut dé nouveaux combats à soutenir. Les croisés tuèrent environ cinq mille ennemis. Mais plus on en tuait, plus leur nombre paraissait augmenter. La relation les compare à l'hydre de la fable. Les Turcs , d'après un édit du Soudan , avaient caché leurs vivres ou les avaient transportés au loin dans les forêts et les montagnes. Le nombre des pèlerins , très-petit en comparaison de celui des barbares , ne permettait pas de diviser
Tarince pour allcràlo recherche des provisions, Sans cesse attaques, ils ne pouvaient pas. même, auprès du camp, se
Srocurer un peu de fourrage pour les chevaux , sans livrer es combats. Cependant la famine au^entait chaque jour. De nobles guerriers sévirent réduite à se nourrir de la chair d'âne et de cheval. Un bœuf se vendait douze marcs, i^i^ petit pain cinq^ sous et plus. Mais on se plaignait bien j^înê de la rareté des vivres , que (le Ténolrmité de leur prix.
Dans dette disette extrén^e , quelques-uns apostasièrent et se soumirent au pouvoir des v^nqueurs ; .d'autres , accablés de faim et de faiblesse , et ne pouvant aller plus loin , aban-. donnaient à leurs compagnons ce qu'ils possédaient^ afin que ceux-ci combattissent avec plus de courage , et s'étendant à terre , les bras en croix , ils s'ofFjL*aient eux-mêmes aa martyre,, en laissant passer l'armée sur leur corps.
Au milieu de ces tribulations , les crojsés , toujoiyrs pont" suivis , arrivèrent k un fleuve qui allait se perdre dans uu lac voisin. Frédéric et le dUc de Souabe , faisatit volte-face , fondirent avec ardeur sur les Turcs. Us en firent périr une centaine ; le reste de^ musulmans , à qui on av^it coupé la retraite, fut contraint de^se jeter dans^le lac, ets'ynoya^ L'avant - garde , pendant ce temps, attaquée, du haut d'une montagne au pied de laquelle elle passait , y miontè rapidement j bat les Turcs de tous côtés et en tue plusieurs..-
Les croisés se virent forcés de célébrer la fête de la Pentecôte , dans un lieu stérile et sans pâturage. Us apprirent là que Melich venait à la tête de cinq cent miUe ca[valiers pour s opposer le lendemain à leur passage.
. « Les pi:incipaux et les plus braves de Farniée , dit l'anOf» » njrme que nous copions ici, se réunirent, par orjdre de M l'emperear, en assemblée et parurent devant lui sous im j» éxtérreur misérable. Ceux qui ét£|ient hs^bitués à s'asseoir » à des banquets splendides et à célébrer cette fête solenn nelle , en prenant des bains et en se couvrant de riches » habits , abattus alors par de longs jeûnes > sales et portant » des armes rouillées, éprouvaient tous les inconvéniens » d*une route difficile et rudo. Plusieiirs d'entre eux mar- >» chaient à pied , revêtus, de leur cuirasse , et paraissaient n supporter leurs maux avec d'autant plus de peine qu'ils n n'y étaient pas Rccoutumés. »
L'évêque de Wurtzbourg , se tenant debout au milieu de r^semblée , cherclia dans ^a solennité du jour des'^nïotifs pour relever les coiiragès.et.di^SipQtser: tous Jé8;cœurs^ combat. L'empereur, apvçs lui, iè%îanim£^ par ses paroles et ses exhortationV, et tous, d/iinrè ^K)^x:unanime, firent ;en- ^»v:-- • ■ -..-.. ..■ •. • - : ■ ^2- ■ ■
tendre te cri de guerre , suivant la coutume des Allemands » et reV>amèrènt à leurs tenttos fairef un repas frugal.
Le lendemain , après la célébration de la messe , chacun reçut le viatitjue, et les ennçmis renouvelant de tous côtés leurs attaques ordinaires / Ta rmée fut rangée en triangle» par trois troupes de cavalerie.
La relation nous apprend qu*un giierrier de Farmée de Melicli vint alors offrir à. ce chef le bras d'un turc, qu'il avait trouvé coupé av^c sa cuirasse. « Les mains^ et les 3» épées de teux qui démembrent un homme ainsi ctd- » rassé, dit- il au prince, ne sont ni' faibles ni émoussées. Q A n'y a pas dé sûreté k se battre de près avec une nation » ainsi armée. Il est impossible de vaincre des guerrieirt si » forts et si liabileé dans Tusage des armes. D'ailleurs cette ji troupe terrible d'hommes vêtus de blanc peut inspirer » utie gl^âftde terreur. Croyez - moi > la victoire nous sera >» plus facile en différant le combat. Cette nation de fer et ' n armée de fér sera domptée et vaincue par la faim; dans >> peu elle succombera et se consuifiet^. » ^
Melich méprisa ce conseil. Le combat s'engagea ; les pèlerins , se confiant dans le secoirrs d'en haut , pénétrereât dans les bataillons turcs , les rompirent et tuèrent tout ce qui «'opposait à eux. Melich , renversé do cheval , mais promptément remis en selle par les siens, prit la fqite et se rendit à Icône par les chemins détournés et escarpés des montagnes voisines-
u Un cavalier arménien , ajoute la relation / vînt pendant n le combat se rendre auprès des nôtres, en disant qu'il M avait vu la légion blanche dont le turc avait parlé à IVfelich. it Un personnage puissant dans notre arniée , nommé Louis , » d'une vie recommandable et reconnu par tous pour un H homme de bien , dit aussi qu'il avait vu cette légion : il » l'attesta sur son pèlerinage et sur le Saint-Sépulcre , et se » montra tout disposé à subir l'épreuve du fer chaud , cany* dervtis ferri judicio ^ pour donner à son témoignage plus de j» fonce et de certitude. »
Gauthier Vinisauf, Cornerius Hermann, François Pi^in et Sicardi ont confondu ce combat du lendeïnain de la Pentecôte avec celui qui précéda la prise dlcone : des deux ils n'en ont fait qu'un. *
■ De' turc qui <K>nduisait l'armée des croisés, ne craignant plus apparemment d'exposet ka vie , la fit marcher le lenclemain de cette victoire vers ijes' lieux déserts et sans eau ^ afin d'attirer sur elle la ruine et la mort.
Nous avons vu que les pèlerins étaient déjà en proie aux
PE8 ÇHQlSADEf. 179
horreurs de la faim* La Catigue d'une longue mut^ et l'e:|^* c^ssi^e cl^lour du soleil leur donnëte^t uQe soif ardente. «Quelques -uns « ditv notre auteur > s^ couchaient sur les » cadavres des chevàux^^ui succombaient ep cbenû^». et » chereliaient dans le sang de ces animaux un soulageu^ent » à leur soif dévorante^ L'empereur, qui les vit , fut toucjiff • de pitié. On dit qu'il adressa ces paroles aux soldats :jBrwe# » gueniers, carêteTr-vous, car ces inf'ortuné&ne songent pfus gu^à » mourir, Prenons au secours de nos frères pour qu'ils ne périsr » ' sent pas et ne soient pas tués par les ennemis ijui nous suivent, m
L'année campa dans i un lieu stérile, sans pâturage et san^ verdure. On mit un soin extrême à fixer les tenter avec des cordes 9 à cause des. attaques extérieures des barbares , et les pèlerins du Christ passèrent la nuit sur ces bords déserts* (' Mais quelle nuit douloureuse ! dit la relation ; au lieu de » repos , ils n'éprouvèrent que fatigue et disette ; ils ne firent » entendre que plaintes etgémissemëns. Les uns cherchaient » du soulagement à leur «oif .en tirant du sang des veines » de leurs chevaux; les autres en buvant leur urine, d'au* B très en mâchant *le gazon. L'ardeur de la soif paraisscdt » diminuer le tourment de la faim. ». ^
Le lendemain, les pèlerins reprirent tristement leur route , abandonnant les chevaux et les bêtes de soinîne qui périssaient de faim et de soif. Ayant aperçu de loin un marais, ils y coururent avec précipitation, comme le> cerf qui, Jiijrant les chasseurs, court après les fontaines. L'eau, quoique malrécageuse et corrompue , parut du nectar aux malheureux croisés. 11 y avait là un peu de 'ga^pon pour se rafraîchir. L'armée y passa deux nuits , toujours assiégée pur les ennemis. Comme les pèlerins manquaient de bois pour faire du feu , ils brûlèi^nt leurs propres yêtemena, leurs ustensiles et les selles de leurs chevaux , étirent ouire comme ils purent la viande de cheval et d'âne. .Grands et petits se nourrirent de ce^ a^imens mal cuits , qu'ils mangèrent san^ sel et sans poivre. -Quelques-uns se contentèrent d'herbes et de racines. -, ,
Des députés du Soudan vinrent proposer la paix à l'empereur. « Nous sommes envoyés , dirent- ils , par le grand sout( dan et les satrapes pour vous dire que si vous désirez jouir >» de leur paix et de leur miséricorde , vous ayez a leur en- » voyer trois mille pièces .d'or; autrement, demain, sans » faute , vous serez attaqués par .toutes leurs forces. » ^
L'empereur fit à cette proposition la réponse que. npus avons déjà vue dans Tàgenon. Les députés s'étant retires , les (kélerins furent trèsr inquiets. On délibéra sur le meiUéfir
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parti à prendre. Les uns trouvaient plus sûr d'aller en avirint et de se hâter d'entrer en Ârinëme, en laissant Icône $ car une yiUe si grande ne pouvait être attaquée par un petit nombre, surtout avec tant d^'ennemis au -dedans et au* dehors , qui arrêtaient et assiégeaient tous les jours l'armée en rase campagne* # .
D'autres disaient au, contraire qtie, quand même tes eh--' nemis n'attaqueraient pas les croisés j ceux-ci ne pourraient avancer et vivre long-temps , vu leur, misère et leur disette. L'Arménie était encore fort éloignée , les chevaux Succombaient euygrand nombre; lies, pèlerins eux-mêmes étaient déjà vaincus par une longue faim et parla misère. Avalait doue mietkx combattre audacieusement et mourir honcHTablemerit les armes à la main, que de languir et périr d'une mort si honteuse.
Tout le monde se rangea enfin à cet avis. L'empereur fit publiquement vœu de fonder au Seigneur une basiliqtte" sous 1 invocation de saint Georges , si , par le secours de ce saint , il obtenait de Dieu de surmonter la nécessité présente^ L'évêque de Wurtzbourg, par ses discours , inspira ulie nouvelle confiance et donna des consolations aux pèlerins. L'année, toujours combattant, vint camper le long du parc d'Tfcone» après avoir tué un grand nombre d'ennemis. Qn délibéra alors de nouveau sur la manière dont on combattrait le lendemain. 11 y avait à peine dans toute l'armée mille chevaliers dont les armes fussent encore en bon état. On les partagea en deux troupes ; Tune ,' sous le commandement du duc , devait attaquer la ville ; l'autre , sous les 6rdres de l'empereur, devait résister au-debors~à quatre cents ntille Turcs. QuaÀt aux bagages et au peuple sans armes , on ne régla rien , si ce n'est qu'ils seraient exposés aux hasards des événemens et qu'on ne leur assignerait point de garde militaire. Tagenon et la lettre sur l'expédition d'Asie s'accordent assez sur ces dispositions avec la relation anonyme.
Quand on eut ainsi réglé l'ordre de bataille le pi^ieux qu'on put , l'empereur adressa ces paroles au duc :
tt Mon fils , un grand fardeau nous est imposé à l'un et » à l'autre , à vous l'attaque de la ville , à moi celle de tant n d'ennemis qui sont au-dehors. Quelque succès ou quelque » revers qui nOus arrive à tous deux , je ne vous porterai h aucun secour» et je n'en attendrai aucun de vous'. Faites ^ donc tout ce que la nécessité urgente et votre bravoure » infatigable vous invitent à faire pour le salut de l'armée.
» Je vous recommande à tous que, jusqu'à la fin du com- » bat, personne v^ cherche Ji faire de butin et ne soulève
D£S CKOISAUES. 181
>« son*auii snccpmbant) mais que, passant sur son corps, » il s'avance courageusement pour combattre les^ «hnemis. » Que celui qui a des alimens en donne à celui qui en man- » que ; car demain , quoi qu'il arrive , ' nous serons tous » riches. Si noMS triomphons, des ennemis, nous aurons leurs •» vivres e^ leurs dépouilles; si nous mourons pour fe Christ, » nous jouirons des biens célestes. »
Pendant la nuit qi^i précéda l'attaque dlcone, une pluie mêlée de tonnerre tomba avec tai^t d>bondance , qu^on eût 4it que les catardctes du ciel étaient rompues. Les pélferins «e virent forcés de se lever de leurs lits, se- plaignant tout- JkH:oup de l'inondation d'un lieu où le manque d'eau les tourmentait la veille. *
Le matin , le ciel s'étant purgé de nuages , et le soleil brillant sur l'horizon, tous les croisés communièrent pendant la célébration de la messe. Après avoir plié leurs tentes encore tout humides, ils s'avancèrent au combat dans l'ordre convenu.
Suivant la relation , le sOudan Renvoya demander la paix à l'empereur. Mais Frédéric , s'apercevant que la chaleur du jour commençait h se faire sentir, Ot demander au due pourquoi il tardait à entrer dans la ville.
« Le duc s'avança donc ( no lis laissons parler Fanb- >• nyme ) , et les Turcs venant à lui , un grand combat s'en- » gagea devant les portes de la ville. <Juelqiies-uns des nô- >» très, qui s'étaient glissés dans un passage étroit entre Jes * fossés et les murs, se virent forcés de reculer devant le >» grand nombre d'ennemis et sous une grêle de traits:' » Ici, Fauteur met dans la bouche du duc de Suabe un discours que ce prince ne prononça pas sans doute, ms^is'què nous mettrons néanmoins sous les yeux de nos lecteurs :
Bra{>e& mierriers, dont la valeur et Vinirépidité jotU briUé jusqu'ici dans tant d'occasions , pourquoi, à la honte de la sainte croix et de votre pèlerinage, abahdonnez'^ious le combat comme des hommes timides et dégénérés? Le npinibre des eihr nemis prêts à vous recevoir dans votre fuite est enôore plisjs grand que celui datant qui vous cédez, J^ous ne pouvez ec/iap^ per d'aucun coté. Il faut que notre courage soit notre refuge» Il faut déployer toutes nos forces. Allons, braves^/uerfier»', retournez au plus vile au combat; que le souvenir du ji^^ i^c vous prîtes le signe salutaire de la croix excite votre audace !"
« Tous, également animés par ces parole» , retournent àr » 1^ charge et forcent les Turcs qui les attaquaient avec ar- » deur à fuir par les portes et à se renfenner dao&les niucs
1B2 JirBLIOTHÈQUE
» de \ml viUe. Le» nôtres , par leur Tertq guerrier^ , ^n plutôt » par là vertu ilitine , brisent les unes et escaladent les aun -très , et se précipitent dans Icone^ »
L'empereur, qui ignorait cette victoire , se battait de son côté contre les ennemis du dehors et triomphait de même : « ^ui pourrait compter , dit notreauteur ,1e nombre de ceuif » qui périrent? qui pourrait estimer les richesses (^t les dëji poiiules que procura cette double victoire ? Le butin fait dans » le seul palais de Melich se montait à dix mille marcs. Cet 3> argent ^vait été envoyé par ^ala^in pour faire des levées » de tDoupes» Geux^ qui étaient nagueres malheureux et dans » Findigence eurent alors en quantité des mulets, des âne|, » du froment, du vin, de* r huile. Le Soudan ^t Melich }> voyant qu'ils étaient tombés eux «mêmes dan^ le fossM »' qu'ils, avaient creusé, et craignant p0ur la ville et plus » encore pour eux, furent fort troublés. La frayeur les sai-r 3» sit ; ils envoyèrent donc à l'empereur des députés qui lui » dirent : »
Le Soudan j reconnaissant sa Joute et confiant dans rfotne cléme/içe^ ne désespère point du pardon, quoiqu'il ait étéforcé^par dçs siigestions, et paria violence' deà siens, à rompre d'anciens traites d'amitié. Charge d'années, décrépit et Jaiole, il supplie votre majesté de lui accorder la paix et la miséricorde^ et déparffier lui, sa ville et son pays. Il vous promet une paix sûre, un marché suffisant de chevaux et de vivres jusqu' h "Votre sortie du royaume, et pour garant de ses promesses, il est prêt à vousdçnner tous les otages que vous voudrez, excepté son fils Medch.
L'empereur délibéra sur cette demande dans un conseil de pèlerins, ^t, après avoir considéré qu'en présence des ennemis toujours supérieurs en nombre, il n'était pas assez fort pour garder la ville et occuper le pays , et que d'ailleurs il n'attendait aucun secours des nations chrétiennes, il répondit aux députés :
Le sQudan nous demande une paix qu'il n'a pas mérités, cat, depuis tongitenips, il nous avait promis toutes sortes de biens, en nous invitant à venir dans son pays. Oit est mainte-^ nant l'effet de ses promesses? oie sont les services annoncés? Melich est verni au-devant de nous avec foutes sesjbrces. Ses bataillons, semblables à des essaims d'abeilles, nous ont entouré d'obstacles et de périls» L'or du soudan s'est changé en scoçie; sa bonne foi s'est anéantie. Il a remplacé la simplicité par la ruse, la paix par la guerre, et l'amitié par la haine.
Cependantte^eigtieur nous a délivré de tous ces maux, puis^ qu'il a remis cette ville dans nos mains et nous a fait triompher
DES eaoïSADss. 18j
de ceux qui nous haiss^ient mjustemeni. Puisque votte maître nous suppUe de lui faire miséricorde et de lui donner la paix , nous nous laissons fléchir par ses prières, poutvu tfu'il exémie ce quil nous promet-.
Taçenon a mis dans la bourbe ^e Tempèreur un discoim semblable quant au sens ; on peut comparer aussi ce que dît cet historien surla prise dlcone avec la relation anonyme^
. La Vëpons^ de Tempèreur causa une grande joie dans fai viUe. Les otages de Ja paix furent donnes , et Frédéric reçut . 4u Soudan et de Melicn plusieurs présens magnifiques» \
La relation suit les pèlerins jusqu'à leur arrivée à taranda. Elle raconte que pendant qu'ils y reposaient sous les tentes, ik entendirent dans la nuit comane un bruit terrible d'armes et de troupes* Tous les piélerins éveillés se levèrent aus^itAt , se demandant les uns aux autres d'où venait ce bruit; miais
Sersonne ne sut répondre, Les sages, dit l'anonyme, ont epuis assuré que c'était le>présage d'Un malheur prochain.
Après quatre jours de marche , depuis son entrée en Arménie, l'armée se réjouissait d'avoir échappé à tant de dangei^ et de trahisons , et d'être arrivée dans un pays sûr M ami , lorsqu'un événeinent malheureux et inopiné con<vertit ses chants de joie en chants de deuil., . "^
Yoicidans quels termes l'anonyme raconte ce funeste événement :
« On marchdit par un chémki étroit et difficQe, tantôt » en gravissant des montagnes, tantôt en traversant de. » profondes vallées , le long du fleuve qui coule devant la » ville de Selef. Les pèlerins avançaient avec beaucoup de » peine. Quelques cavaliers du 4emier cor^ d^armée quie^ » commandait l'empereur essayèrent de trouver %m gûé dans » le fleuve. Frédéric , contre l'avis dé ceux, qui étaient «veç » lui, y descendit pour se rafratchir et se baigner. Conim« » il se disposait à le traverser à la nagie, tt perdit ies forces, M entraîné pai' le courant ; aussitôt il appela à so|i «ecours » un chevalier qui était entré dans l'eau avec lui. Ce chevar » lier le saisit, mais la force du courant lui fit lâcher prise, V et il eut beaucoup de peine àv^e^sauver lui-même. Un » autre à cheval saisit promptement l'empereur; mais il » était trop tard ; ce prince étaif déjà mort, au grand regret » et au grand malheur de toute Jl' armée.
» Misérable et cruelle infortune des chrétiens , dont les* w péchés furent ainsi punis pai* le renversement de la cd- » lonne de la foi! G fleuve ^tal et odieux dans lequd la » lumière de toute probité fut éteinte. / **
C'est au milieu de ces réfielH!>ns que s'anréte la rdatîon
\Si BIBLIOTHÈQUE
anonyme. Le rester manque, et c'est une perte qu'on <doit regretter. Ce récit 'de la mort de Frédëric diâ%re de celui de presque tous les autres historiens que nous avons vus.'
En lisant cette relation, on ne peut s'erapêcber de faire uhe remarque, c'est que J'empereur Frédéric avait parcouru à peu près les mêmes liedx qu^Âlexandre-le-Grànd , et qu'il mourut comme lui. Ces deu^t princes avaient une égale valeur; Frédéric ne le cédait point en habileté au héros macédonien ; il triompha des armées du sultan d'Icône, comme Alexandre avait vaincu les armées de Darius. Pouriquoi donc lés résultats de leurs -triomphes furent-ils si différiens? l^e ^ premier n'eut affaire qu'à dçs armées rangées en bataille et
3u'il ne s'agissait que de vtiincre une fois ; le Second avait evant lui et autour de lui des peuples acharnés à Iç détruire i et qui ne lui laissaient point de Yepos même après * leurs défaites. Nous ne. parlerons ppint des perfidieç'aont les croisés furent les victimes, des difficultés d'im climat nouveau pour eux , de l'ignorance où ils étaient du chemin à suivre , de l'impossibilité où ils Se trouvaient de s^approvisionner, toutes circonstanciés qui a'ffaiblirent leur armcé victorieuse , et rendirent inutile tant d'héroïsme déployé sinr Je , champ de bataille. • .
11 ne faut pa§ oublier non plus ce que le fansftisme musulman pouvait donner de zèle et de force aux Turcs, pour défendre les provinces qu'ils habitaient, et dans lesquelles «l'islamisme avait , depuis près d'un siècle , planté ses étendards triomphansi II n'y a point de pays plus difficiles à envahir que ceux qui \90nt défendus par des croyances religieuses ; c'est pour cela que les efforts miraculeux des croisés n'avaient pu réussir à" conquérir l'Orjent , et que les. chrétiens perdirent à la fin leurs conquêtes en Syrie. Oh nous objectera qi;e toute l'Asie avait été elle-même conquise par les disciples de Mahomet ; mais on peut répondre que les croyances religieuses qui leur étaient opposées , n'entreprirent point de se défendre.
ait*
Histoire de Ut prise de Ocmsiantinople, par les Latins, en 1 203 et 1 204, par Gunthéï^^Tnoine au monastère de Paris, près deBàh{\). ' '
Gunther était contemporain de la cinquième croisade* L'abbé de. son monastère fut lui-même de rexjpédi.tion , et
' (1) Gunlheri monacUi in cCBiiobîo parisiens! historia ConstantinopolJT-' ana, $ub BalJuino, circa axin^xiLDoinini i2o3 et i2o{ (T. IV, p. x )>
DES CROISADES. l8o
rengagea à en écrire llitstoire. L^ relation tie Gimther aurait pu être fort intéressante ; mais il n'y. est guère question que du pèlerinage et des aVentures de Martin*
L'auteur , dans son prologue > parle des précieuses reli^ ques que cet abbé rapporta daiis son monastère. A cette occasion , il admire la providence de Dieu , qui se: sert da« créatures les plus Caibles pour opérer les plus grandes choÉes. C'est ainsi , dit-il ^. qu'il cnoisit Moïse pour délivrer les Israé' lites du joug des Égyptrens*, et de simples pécheurs pour
Srecher sa divine parole. Guntfaer rapporte lé discours que • (artin prononça à Bâle, en présence a^ .clergé et du peuple,* pour les exhorter à la croisade. ' .
« Mes seigneurs et mes frères ^ ,dit Martin, je viens vous B annoncer 9 non pas ma parole ^inais celle du Christ : je né >i éuis qu'un instrument tragile. Le Sauveur vous parlç au- » jour4'hui par ma bouche. H vient se plaindre à vous des » mjures qu on lui fait. Le Christ est chassé de son lieu » saint, de sa demeure ; il est dépossédé de cette ville qu'il » a consacrée, par son sang. 0 doulejar ! jane nation barbare » et profane domine dans ces lieux où les saints pi^ophètes » avaient promis que le fils de Dieu se ferait chair; où il » naquit en effet et fut présenté au Temple. » Nous ne suivrons pas plus loin l'orateur , son discours n'étant qti*iine répétition des idées pieuses et des motifs religieux quç tous les prédicateurs des croisades faisaient valoir pour entratnçr , leurs auditeurs, c'est-à-dire la gloire dé délivrer lès saints lieux , et les récompenses du ciel, promises à ceux, qui succomberaient dans cette samte entreprise.
Quand le vénérable pré(^çateur eut cess,é de parler» dit Gunther, vous eussiez vu des larmes abondantes çoiiler ^ur ^ son visage et sur celui de tous les assistans;/VOUs eùssie;|[ en-" tendu des gémissemens , des soupirs , des sanglots et toutes les expressions d'une dévotion fervente. Le nombre de ceux qui se croisèrent à la voix de Martin fut considérable.
L'historien fait ici l'éloge de son abbé : « Entre, tous ceux i » dit-il , que l'amour du Christ avait animés , on admirait » principalement le bienheureux Martin; On s'étonnait qu'uii » homme aussi doux, aussi bienfaisant, pût conduire avec j» tant'de sévérité l'année des pèlerins. Ce fut cette réiuûôa » de la charité chrétienne et du courage ^ui lui fît donner » le nom de Martin, car il avait quelque ressemblance. avec Si le saint patron de l'église 'de Tours. » Gunther •i^tre dani plusieurs détails qui établissent cette resstimblaiice* -< . • .;• >
L'abbé partit de Bâle ^vec les croisés aUemand» ejt. fier)t^l^*
t86 BIBLIOTHÈQUE
dit ayéc etix & Vérone , puis k Yfenise. Lei disputes qui s^éie^ Vèrent k Foccasion du siège de Zara et la retraite de plusieurs pèlerins riches et pauvres, inspirèrent^ Martin 1<^ àém de s'en retourner dans son monastère. Il voyait arec peine qu'on oubliât le but de l'entreprise^ Il alla trouver le . cardinal Pierre de Gapoue, envoyé par le souverain pàntife pour diriffer la croisade. Il pria ce légat avec instance de le d^ager de son vœu; mais ce cardinal lui enjoignit de tester et de partaeev avec les autres tous les périls de l'expo dîtion; il lui donna en outre ^ de la part du souverain pon-; tîfe, toute antoritjé sur les Allemands qu'il avait amenés on quMl avait trouvés ; ou qui viendraient ensuite rejoindre l'armée. Lorsque Zara fut au pouvoir des Vénitiens , et que les croisa eurent eu connaissance de l'excommunicatioii pror noncée contrexeux qui attaqueraient les possessipns dù roi de Hongrie, on décida dans l'armée d'envoyer Ime députation auprès du pape pour le prier d'user de miséricorde et de révoquer sa sentence. L'abbé Martin fut un des dé-
Sûtes; U partit avec l'évéque de Soissons ^t maître Jean e Paris. Tous trois obtinrent par leurs humbles prières l'absolution demandée. Cunther fait à cette occasion un portrait assez curieux du pape Innocent ID : <( Il était» dit-il, » plein de grâce et de discrétion , jeune encore par ses.-^* » nées , mais vieux par sa prudence ; sa nail»sance était iHus- M tre et sa physionomie imposante ; autant il aimait le bien • et l'équité /autant il détestait la malignité et rinjusticer n de sorte qu'il paraissait tenir le nom a Innocent plutôt de » son mérite que du hasard. » ^.
L'abbé Martin , en revenant au camp des croisés , rencontra le cardinal Pierre de Capoue qui se disposait 4 partir Sur Ptolémaïs. Martin s'attacha k lui et le suivit avec ses iemands en Palestine. Lorsqu'ils furent arrivés à Acre, la peste ne tarda pas à se manifester. Guntber rapporte qtié tes pèlerins malades, qui ne pouvaient disposer de leurs -effets , appelèrent rabbe> et les remirent entre ses mains îpour ![u'il les distribuât à leurs compagnons qui étaient dans a misère, en lui permettant toutefois de disposer, pour lui ••même, de ce qu'il voudrait retenir. Martin exécuta fidèlement les volontés de ces croisés. En deux jours il distribua cent vingt n^arcs , et le troisième jour soixante-^ ,dix. n racheta ou dégagea libér^^jaient de ses propres deniers les armes que des péler^|^S||i^t engagées dans le besoin. Martin donna aux mSlad^PMus les soins spirituels ou corpoxA^ qu'ils pouvaient]|'att^^re de sa piété et de sa cfaaritéif.'^ flésu de la peste viiot se joindre celui de la
guerre. Les barbures, yiolani la paix qu'ib «vaient jarëe , pillèrent deux vaisseaux dés chrétiens. Ceux -ei ne tor^ dèrent pas à se venger en capturant six grands vaisseaux sarrasins- charges de morcbandisf s et de provisions. La guerre étant ainsi renouvelée , les chrétiens de Ptol^ maâ songèrent k envoyer demander diji secours à Tarnféci des croisés, qui était alors devant Constantinople. L'abbé Martin se chargea de cette arabassade^avisc Conrad-, avocat de. Swartzenberg. Le tableau que firent ces députés des maux et des dangers auxquels la ville d'Acre était expctoée , excita h. compassipn de tous ; mais les envoyés ne reçuréitt aucun espoir de secours. « L'alinée des croisés , dit Gunther, » était df^ns une telle extrémité , qu'elle n'avait poui^ elle^ »*même aucune sûreté autour de ia ville, à cause dtr grftnd » nombre de Grecs ennemis qui l'^avironnaient. Elle ^ ne » pouvait s'éloigner qu'avec les plus grands dangers^> vu là » quantité de vaisseaux qui n'auraient p93 manqué dé la N poursuivre et de l'attaquer si elle avait pensé à la retraite. » Il arriva donc ce qui se voit rarement, c'est que lès nôtres » résolurent d'assi^er une ville xlont ils n'osaient s'étoi*- » gner. » ""
' L'historien fait le récit de ce siège » du rétablissement du jeune Alexis, dont il a rapporté plus ^ haut la fuite et l'arrivée au camp des croisés , et de l'usurpation de Mursufie. On ne trouvef rien dans ce récit de Gunther qui puisse ajou-j ter à ceux 3e N}cétas et de Villehardouin , qui . nous ont fourni tbus les détails du siège de Constantinople.
Gunther raconte ensuite les combats livrés aux Grecs et la prise de la ville. « Quoique les Grecs, dit-il, eussent » éprouvé une perte d'homines plus- considérable que celle" » à laquelle ils s'étaient attendus, cependant -le massacre ne » fut pas grand. Les croisés, les épargnèrent , et ce fut l'abbé » Martin. et d'autres religieux présens à l'arteée'qui, par a» leurs pressantes exhortations , empêchèrent les vainqueuirs » de tremper leurs mains dans le sang. »
L'historien rapporte que les femmes et les enfans , les vieillards et les malades , qui ne pouvaient fuir, s'avançaient au-devant des croisés , et , plaçant leurs doigts en îForme de croix , disaient en sanglottant' aifos phasileos marcMo (saBS doute agios Basileus. marchio), ce qui , continue l'historien , signifie saint roi marquis, parce que les Grecs, coivsidéraient le marquis de Montferrat comme le chef des pèlerins. Mais si l'abbé Martin fut assez heureux pour empêcher le massacre des Grecs , il ne. le fut pas autant- pour arrêter
le pillage de la ville, et lui-même^ comme on va le voir, ne pût se dëfendre d'jr prendre part. . '
«Pendant que les vainqueurs ,1 dit Gunther avec/ une naî- » vet^ tout-i[-fait sin^liere » dépouillaient jgaiment cette » ville , dont le'dtoit de la guerre les stvatt rendus mattres , n Fabbé Martin pensa aussi à faire son butin , et, pour ne pas .» rester les poches vides pendant que tous les autres" s'enil- » chissaient, il résolut déporter ses mains sacrées à la rapine, j» ( Cœpit Martkms abbas de sua prœda cogiUaje, ac ne aliis n omnibus dUads îpse vacuus renumeret proposait se sacratas j» manus suas ad rapinam extendere). Mais comme il jugeait n indigne de lui d'enlever des choses profanes, il songea k jn s'approprier des reliques des saints , dont il savait que le » nombre ^tait considérable à Gonstantinople!^ .11 prit donc » avec lui un chapelain ^ et, poussé par je ne saisqujel » ^rand ^pressentiment,^ il alla dans une. église qui était ji en vénération parce que la mère du fameux empereur » Manuel y avait été ensevelie. On y gardait de grands tré-^ > sors et cCies reliques précieuses qd'on y avait apportées des » églises et des monastères voisins , /.dans le vain espoir » qu'elles y seraient plus en sûreté .^ Les nôtres avaient ap- H pris cette circonstanCe^avaitt l'attaque de la ville par ceux » i|ue les Grecs en avaient chassés. Pendant que les croisés ».ie précipitaient en foule dans cette église, et enlevaient de » tous côtés For, l'argent et les effets précieux qu'ils trou- » vaient, l'abbé Martin, jugearU indigne de comr^Ure uu » sacrilège y si ce n'était pour des choses '^ocrées j^indiffum » ducens sacrUegjium, nid in re sacra', comniittere) , gagna un » lieu secret où la religion seipblait lui promettre ce qu'il » désirait le plus. Il y trouva un vieillard, d'une belle figure, » portant une barbe longue et blanche : c'était un prêtre,, n mais un prêtre fort différent des nôtres par son habille- » ment. L'abbé, le prenant pour un laïc, lui dit d'un air » calme, mais d'une toîx terrible : Perfide vieillard / mbnwtre-'moi les précieuses reliques que tu conserves, ou at- » tends-toi à la mort. Le vieillard , plus effrayé du ton que » des paroles , car il lie les c<>mprenait point , essaya d'ado u- » cir l'abbé en lui adressant d'un air suppliant quelques » nqiots latins. L'abbé lui fit alors entendre dans lar mêuie » langue ce qu*îl exigeait de lui. Le vieillard, JMgea'^'^taîr » et à l'habiU^nent de l'abbé qu'un religieiix aurait plus de . I» crainte et de respect pour leç saintes reliques , que des » laïcs , qui les. souilleraient peut-être avec des mains eiva» sanglantées , ouvrit un coffre de fer et lui montra le tré- M sor, que l'abbé Martki estimait plus que toutes les riches-
DES GROI8ADf:9« f89
" ses de la Gr^nre. A^cette vue, l'abbé fJongeQ aussitôt avec «avidité ses raaips dans le coffre {/estinanter et cupide uXras^ >» quemaruts immer^^), et remplit de son larcin sacré le^ » papsde sa robe et de celle du. chapelain qui raccompa'- » gnait. Tous deux, cfachant avec, adresse ces précieuses » reliques , sortirent promptement de l'église et se rendir&iit >» auprès de leurs navires. Ceux qiû connaissaient ^t àipaaient » Piabbélui demandèrent en lé voyant ^uel était le butin qu'il » venait d'enlever. Martin leur répondit d'un dir joyeux:
* Tout 'va bien pour nous; à quoi ceux-ci répliquèrent : Deo » ^ratios. Mais Pabbé, ne pouvant souffrir aucun retard» «'monta précipitamment ^ur son vaisseau et cacha. dan^ sa ' » petite chambre les dépouilles votives de son expédition,
» ilttendant quelle tumulte et le bruit qui remplissaient ia ' » ville fussent apaisés. U resta trois jours dans cette cbambre,
* se livrant à toute Fardçur de sa dévotion ; personne ne ^V connaissait le secret, excepté le chapelain et le vieillard ^ qui lui avaitlivré les reliques. Celui-ci avait reconnu dans
* 'Martin un homme bienveillant et généreux , et s'était at* » taché à lui d'une manière asser intime. Il fit pn^rer à » l'abbé une maison décente et commode,* située 'auprès » d'une église de là ville , et qui Convenait beaucoup à ion » état. Après que le tumulte eut cessé dans ConStantïnople, » l'abbé, chargé de ses précieuses dépoliilles, se rendit, » avec le chapdain , dans la demeure qui lui était destinée ; » il y passa la saison de l'été , baisant sans cesse tes reliques » sacrées ; il les vénérait ftvec une affection secrète r uiais >» bien vive ; et la ferveur de sa'dévotion ihtérieure suppléait » à ce qui lui manquait a l'extérieur. Plusieurs motifs enga- » gèrentl'abbéà prolonger son séjour dans la cité. Uavàitap- » pris que la trêve violée par les Sarrasins avait étérenouveleéï ; » la navigation n'était pas 'd'ailleurs assez sûre a^ mUieu » d'un si grand cl^angèmetit dans les a&ires ; U était en » outre^etenu par l'amour qu'il portait à ses compagnons » de pèlerinage ; il attendait enfin que le sort dé la ville et » de l'empire fût fixé, afin de pouvoir en instruire ceux » qui l'avaient envoyé. »
Gunther ajoute ici , que jamais l'histoire ni la poésie ne pourront .trouveri^n plus heau sujei que le pieux larcin de l'abbé Martin. Revenant ensuite à son sujet, il parle de l'élection de Baudouin et du supplice quer les princes latins firent subinà MursuflcLa description que fait Gunther de la colonne ^'où fut précipité ce Mursufle, nous a paru assea eurieuse jliflyUr trouvi^. place da^
ic Cette pyttamdtmyL fn)onnfr, comme la plupart Pappel^
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» leat , 6tt instruite avec 4e grandes pierres ëtroltement M -uuies ensemble par des baires de fer. ^e est très-cp^isse » Bar le bas , et va en diminuant pçu à peu jusqu'à une » hauteur immense. On dit qu'un solitaire avait établi sa » retraite au sommet de cette colonne. Dédaignant la terre » et n'atteignant pas encore au ciel , il s'était ainsi placé » entre, les deux, an milieu de cette ville célèbre. On dit » aussi que diverses figures antiques étaient sculptées sur. » ce monument, et que quelques-unes exprimaient de» » t>racles de la sibylle et la destinée future de l'empire, j» Parmi ces figures on, voyait dès vaisseaux et des échdles » où montaient des hommes armés , comme pour attaquer » et prendre une ville sculptée sur la colonne. Les Cvrcct » avaient jusqu'alors méprisé ces sculptures , ne pêpsant pas » qu'il fût possible que leur ville éprouvât un pareil sort? » Mais quand ils virent des échelles dre^es sur nos Vaism seaux , ils se rappelèrent ces fig*ures , et coiâmènçèreii^ à » craindre ce qu'ils avaient méprisé". Âlors^ ils 5e mirent à » les mutiler à coups de pierres et dç marteaux , croyant » détourner ain^ sur les liotres un funeste présage. Mais » leur espérance fut brompée et l'événement prouva que ces 9 prophétiques images avaient dit la vérité. »
L'abbé Martin, voyant que les crçisés ne s'occupaient plus que des affaires du nouvel empire , songea à retourner auprès de ceuxqui l'avaient envoyé, afin de les informer de tout ce qu'il avai|; vu et su , et pour accompUr aussi le vœu qu'il arait fait. Tout à la fois plein de crainte et '-de désir, il s'embarqua le jour de laNativité de la Vierge, ei.arriva à Ptolemaïs, où il retrouva les Allemands qui le reçurent avec joie. Il ne voulut confier -son secret qu'à un nonuné Wernerr qui jouissait dans cette ville d'un grand crédit. « Wenner, à la vue des précieuses reliques, fut saisi, dit » Gunther , de crainte et de joie ( ktto timorc). U admira la » &yeur que Dieu avait acéordée à son serviteur, ^uand- il 9 âut que l'abbé se préparait à son retour , Wemer lui re- » présenta les dangers qu'il allait rencontrer dans son pas* M sage ; il lui parla des pirates qui infestaient les mers , et If de tous les maux qui l'attendaient. Il l'exhorta , le pressa » de demeurer , et lui offrit de l'établir dans un monastère » du Mont-^armel. L'abbé résista à toutes les sollicitation»; » il lui dit qu'il ne désirait autre chose que de porter à son » monastère les reUques que Dieu lui avait données. H se a remit donc en mer, »
Gunther rapporte que, pendant la traversée, un eccléliasttque nommé Egiatus, ae Bohême , qui était sur le vais-
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«eau de Tabbé». vit, péddant iinô ^uit qu'il ne dormait poin( , des anges autour du cqSre qui i^eiiferiiiait les saiôtes reliques. Le lendemain Egidius dît à FaU^ë, en versant des larmes : « Je ne sais qui vpus^âtes , d'où vous TBn^ , ni c^ » que renferme Totre co£F|*e; mais ce ^ que je sais certaine- » mtnt « c'est que la main du Seigneur est avec vous ; c'est M pourquoi je ne vous quitterai pas, car je suis sur que je » ne plus courir aucun - danger sur le vaisseau qui vous » porte. » L'abbé, frappé du miracle de cette sainte vision^ surtout parce qu'il avait reconnu que cet homme était religieux et véridique» lui raconta, de^on c6té> une vision qu'il avait ^ue cette même nuit en dormant. Cette appfirition nocturne ^ que raconta l'abbe , lui présggeaitson retour datKs son monastère , où le pei|[de du voisinage, hommes et femmes ,. et les principaux du couvent devaient venir au-devant des reliques sacrées ; ce qui eut lieu en effet. Pendant le voyage «• la vertu des saintes, reliques protégea l'abbé Martin contre tous les dangers. La tempête s'iipaisait en leiMr pré-« sence ; les pirates les plus féroces, dont le .métier était a'at- ^qaer les, pèlerins de la Palestine, s'^adoucissaient en approchant du vaisseau de l'abbé^En^arrivant. à "Venise^ Martin trouva l'Italie déchirée par l^ guerre. civile. H n'y avait plus de sûreté pour les voyageurs. Cependant il n'hésita point à se confier à la protection de Dieu. Plein de sol-^ licitude pour les trésors qu'il portait, il franchi); lies Alpes alors infestées de briganas ; il arriva , toujours protégé par les saintes reliques j à Biâle , où il fit présent à son monastère des fruits précieux de tant de travaux. Yoici en quoi consis* taient ces reliques : Martin avait des restes du sang de Notre Seigneur JésushChrist ; du bois de la vraie çroi^ ; il avait aussi une grande portion du corps de saint Jean ,. précurseur de )é* sus ; un bras de l'apôtre saint Jacques ,/,de saint Christo^ie p de -saint Oeorges, de Théodore et de plusieurs autres martyrs ; en outre , des morceaux de pierres tirées du lieu de h naissance de Notre-Seigneur , dfï Calvaire , du Saint-SépuFcre , du lieu de l'Ascension , de celui où saint Jean baptisa ^tre-Seigneur , etc.
« L'abbé Martin , ajoute l'historien , fit présent h Tempe- » reiir Philippe d'un médaillon d'un pnx inestimable , cwt* » vert d'or et de pierres précieuses et contenant plosieinrt » reliques de toute espèce. ^ d'empereur des Grecs avait cou- » tume, dans les grandes solennités, de le porter à son cou, » suspendu par une chaîne d'or. Sur ce médcûHoià. étaient » gravées la Passion du Seigneur et les images de la Vierge » et de saint Jean TEvangélistè^ Il s'y trouvait aussi un s»»