LXII
Saladin déCmit AKtion.
Suite de l'année 5S7 [septembre H91 de J, C,]. Saladhi fut si abattu des pertes qu il avait essuyées devant Arsouf , qu'il cessa de poursuirre les chrétiens , et se porta loin des bords de la mer vers Ramla. L'armée chrétienne entra dans JaflTa sans rencontrer d'obstacle ; encore la conquête d'Ascaion, et les Francs ^coupaient de nouveau toute la cAte jusqu'aux frontières d'Egypte. Ascalon , vide fort bien située , était alors très-considérable; les Francs, en s'en rendant maîtres , auraient pu de la tirer de grands secours pour la conquête de Jérusalem; de plus, ils auraient coupé les communications de Saladin avec l'Egypte: il était donc de la plus grande importance de sauver Ascaion de leurs mains. Saladin, suivant Ibn-alatir, assembla ses émirs et proposa d'y loger une bonne garnison; mais les émirs craignirent d'exposer leur propre vie , et furent d'avis de «détruire la viiie. « Voyez, lui dirent-ils, ce qui vient de nous arriver. n Quand les Francs attaqueront Ascalon , il faudra que nous n nous portions dans le voisinage , et notre situation den viendra la même qu'au siège d'Acre. Notre position peut n devenir très-critique : l'ennemi est fort , et nous sommes fi faibles ; gardons-nous de consumer notre temps et nos 9 forces à défendre les murs d'une ville; attendons plutôt 9 d'être remis de nos fatigues, n Ce discours affligea beaucoup Saladin. Il persista dans soii dessein , et désigna une partie de ses guerriers pour aller prendre la défense d'Ascalon ; mais aucun ne voulut obéir, u Puisque vous desirez tant de n conserver Ascalon, lui dirent les émirs, venez avec nous, n ou du moins donnez-nous un de vos fils aînés pour nous n commander; car nous ne voulons pas nous exposer an sort n de la garnison d'Acre. 9 Alors Saladin se décida malgré lui à sacrifier Ascalon. Il profita du moment où les chrétiens étaient encore à Jaffa^ occupés à en relever les fortifications, pour prendre avec lui quelques troupes, et se rendit tristement devant cette grande cité.
Boha-eddin l'accompagna dans ce voyage. * Nous par* tîmes, dit*i1, le 18 de schaban. La première nuit, Saladin eut l'esprit très-agité ; il était tout préoccupé de ce qu'il allait faire.
DES CROI6ADB8. 331
Le lendemain, au point da jour, il m'appela auprès de lui , et , entre autres choses, me dit : u Devant Dieu, j*aime beaucoup « mes enfans; mais il m'en coûterait moins de les perdre tous « à-Iarfois que d'âter une seule pierre de ces murailles ; ce- 9 pendant, si telle est la volonté de Dieu, et que ce sacrifice 9 soit nécessaire a l'islamisme, je me soumettrai, n Là-dessus, il se mit en prières et consulta le Seigneur. Dieu lui ayant inspire de détruire Ascalon , vu qu'il n'e'tait pas en état de la défendre, il prit son parti; et appelant aussitôt le gouverneur , il lui donna les ordres nécessaires. On assembla des maçons et des travailleurs , et la démolition commença : le travail fut réparti entre plusieurs émirs ; chacun eut à détruire une tour ou un pan de muraille. La ville était fort belle et d'une bâtisse très^olide. Combien il était douloureux de voir une telle ruine ! ce spectacle nous causa à tous une grande tristesse. Ce qu'il y eut de plus déchirant, ce fut de voir les habitans , chasses de leurs demeures , vendre à la hâte ce qu'ils ne pouvaient emporter, et se retirer en fugitifs, les uns en Syrie, les autres en Egypte, n %«^
Le sultan et son fils Afdal pressaient en personne la destruction de la ville. U était d'autant plus important de se hâter,^^ que les chrétiens étaient alors à Jafla, et qu'il était à craindre qu'à la nouvelle de la résolution de Salaain, ils ne vinssent, au milieu du désordre, prendre la ville et ne fissent manquer le but désiré. De son câté, Malek-adel, qui avait alors le commandement de l'armée , ne perdait pas de vue les chrétiens. Le roi d'Angleterre ayant sur ces entrefaites fait faire de nouvelles propositions de paix , Malek-adel feignit d'y pré- 1 ter l'oreille, pour donner à son frère le temps d'ac^hever son j entreprise. Le sultan , pour aller plus vite , fit meftre le feu ' aux mabons et aux tour^, après quoi il retourna à Ramla , dans le voisinage de Jérusalem. Il fit raser les fortifications de Ramla; il détruisit également l'église de Lidda et tous les édifices où l'ennemi aurait pu se retrancher. Cela fait, il se rendit à Jérusalem.
Tous les efforts de Saladin devaient tendre désormais à sauver la ville sainte. On trouve , dans la compilation des Deux Jardins , une lettre qu'il écrivit en cette circonstance , et où il disait que, dans l'état actuel des choses, les chrétiens n'ayant plus que deux places à attaquer , Ascalon et Jérusalem, et ces deux villes ne pouvant être défendues à-ia4\>is, vu qu'elles auraient chacune exigé une garnison de trente mille
339 BIBUOTHBQCE
hommes, H avait cm deroir sacrifier la première et se borner à la viile sainte.
Le prince, non content de dévaster tons les environs et de se rendre maître des hauteurs voisines, entra dans Jérusalem et en examina minutieusement les fortifications. On étmit alors au 5 de ramadan [fin de septembre]. Il ordonna les réparations nécessaires; il fit faire de grands appro visionnemens , et le 8 il retourna à son camp.
Boha-eddin rapporte que, le jour même de son arrivée , les chrétiens e'tant sortis de Jaflfa pour aller au fourrage,- furent surpris par les musulmans et tues en grande partie, a Nous apprîmes plus tard, ajoute Boha-eddin, que parmi ces chre'tiens était le roi d'Angleterre, et qu'il n'eohappa a la mort que par le deVouement d'un des siens, qui lui fit un rempart de son corps et se fit tuer à sa place (l). »
Cependant, le parti qu'avait pris Saladin de de'truire Ascalon avait déconcerte les chrétiens. Ibn-aiatir rapporte qu'ils eurent beaucoup de douleur d'être ainsi frustres des ressources que devait leur offrir une si puissante ville. Lie marquis de Tjr profita de cette circonstance pour exhaler sa haine contre le roi d'Angleterre. Ce maraiijs est le même qui avait défendu Tyr contre Saïadin ; il était fort considère pour sa prudence et son courage; mais en ce moment il était brouille avec le roi et s'était re'fogie à Tyr. Au rap- . port dlbn-alatir, quand il apprit la destruction d'Ascalon, il écrivit au roi en ces termes : « Dieu nous garde d'un homme » comme vous pour nous commander! Insensé que vous êtes ! I « Quoi! vous saviez que Saladin de'molissait Ascalon, et vous I J9 n'avez pas vole pour l'arrêter ; vous n'avez pas profité de » cette oc'casion pour entrer dans la ville sans combat et sans 9 résistance ! S'il sacrifiait Ascalon , n'est-ce pas qu'il se sen- 9 tait hors d'état de la défendre? Par Jésus-Chrbt ! si je m'é- 9 tais trouvé la, nous serions a I*heure qu'il est mutres d'As- » calon , et il j aurait tout au plus une tour de détruite. « Le marquis ne se borna pas à ces reproches ; il envoya un député aSaladin pour s'allier avec lui contre le roi d'Angleterre. Son
(l) Ibn-aiatir dit aa contraire , avec plus de renié , que ce fidèle ierriteor le fit prendre en criant qn*i7 était le roi; ce qui permit à Richard de se laaver par la faite. li 8*agit ici d*un trait de dëvonement d'un gentilhoaime provençal, qui a été cëlébrë par tons iet aatenrt chrëlitns du temps.
DBS CROI8AOB8. 333
dessein était de chasser le roi et de rester seul maître des places chrétiennes. £n attendant , suivant Boha-eddin, il demanda au sultan qu'on lui remit Sidon et Berjte; à cette condition, il promettait de commencer une guerre ouverte contre le roi. Cette querelle causa un grand plaisir à tous les musulmans , et Saladin fit tout ce qu'il put pour l'envenimer. Le sultan consentait à remettre Berjte et Sidon«, mais seulement lorsque le marquis aurait commence les hostilités , et que, s'emparant d'Acre, il aurait mis en liberté les musulmans qui j étaient retenus captifs.
5 Lxin.
Négociations de Sftiadin avec les chrétiens.
Suite de l'année 587 [H9/ de J. C.J. Nous laisserons parler Boha-eddin.-
Lorsque le roi d'Angleterre apprit les relations du marquis avec le sultan , il se hâta d'envojer à Saladin un députe pour renouer les négociations. En même temps , il courut à Acre pour mettre cette ville en état de défense. Ensuite *il adressa à Malek-adel , qu'il appelait son frère et son ami, une lettre ainsi conçue : « Saluez le sultan de ma part, et lui re- 9 présentez que les musulmans aussi bien que les chrétiens » sont fatigues de cette guerre; que le pays s'épuise tous les » jours davantage, et qu'à la fin il ne restera rien ni aux uns n ni aux autres. Dites^lui que les esprits sont lassés; que de » part et d'autre nous avons fait tout ce qu'il était possible de J» faire. La querelle roule maintenant sur Jérusalem, sur le 9 bois de la vraie croix et sur la Palestine. Jérusalem est le n berceau de notre religion ; et quand il ne resterait qu'un If seul d'entre nous, nous n'y pouvons renoncer. A l'égard de » la Palestine, rendez-nous la partie qui est en deçà du Journ dain et gardez l'autre. Pour ce qui est de la croix, c'est un 9 morceau de bois qui n'a aucune valeur pour vous , et qui » est très-pFecieux^à nos jeux; nous supplions le sultan de 9 nous l'accorder : alors nous vivrons les uns et les autres en 9 paix, et nous nous reposerons de nos fatigues, n Le sultan, après avoir assemblé son conseil , proposa de faire la réponse suivante, laquelle fut adoptée tout d'une voix, a Jérusalem 9 est aussi sainte pour nous que pour vous » elle est même 9 plus précieuse à nos jeuy ; car c est le lieu d'on notre pro-
334 BIBLIOTBBQUB
n phète est parti pour monter aux cieux et oit les anges s*as« 9 semblent. Ne t'imagine pas que nous soyons disposes à y 9 renoncer ; ce serait nous rendre coupables aux jeux des 9 musulmans. Quant à ce qui est du pays, il nous appartenait » dans l'origine ; vous ne Paviez pris que par suite de la fai- 9 blesse des musulmans. A l'égard de la croix , il vaudrait 9 mieux qu'elle n'existât pas; et si nous la conservons, ce 9 n'est que dans la vue de quelque avantage pour l'islamisme, 9 de quelque bien qui compense tout le reste. »
Quelques jours après , le roi fit faire de nouvelles propositions. II offrit à Malek-adel de lui donner sa sœur en ma^ riage, avec la ville d'Acre et tout ce que les chrétiens possédaient sur la cÂte. Sa sœur était veuve de l'ancien roi de Sicile et avait suivi le roi dans cette guerre. D'après les intentions du roi , la princesse aurait apporté en dot les villes chrétiennes, et Malek-adel aurait reçu de son frère Jérusalem et tout ce que les musulmans avaient pris aux chrétiens. L'un et l'autre auraient résidé à Jérusalem avec le titre de roi et de reine de Jérusalem. Le roi mettait pour toute condition à cet arrangement, qu'on lui rendit la croix, et que les templiers et les hospitaliers fussent rétablis dans leurs anciens domaines; il demandait encore que, de part et d'autre, les prisonniers fussent renvoyés libres : à ces conditions , il s'engageait à remettre à la voile et à retourner dans ses états. Ces propositions flattèrent beaucoup Malek-adel ; il se hâta d'en faire part au sultan. C'est Boha-eddin lui-même qui fut chargé de la négociation. Mais le prince regarda les propositions du roi comme peu sérieuses et comme une chose sans conséquence; cependant, pour ne pas faire de la peine à son frère, il répondit que quant à lui il n'y mettait aucun obstacle. On continua donc à négocier. A la fin , le roi , pressé de répondre , fit dire que sa sœur ne voulait pas de ce mariage ; qu'à la simple ouverture qu'on lui en avait faite , elle était entrée dans une grande colère, et qu'elle avait juré de ne jamais souffrir l'approche d'un musulman. Le roi ajouta que si Malek-adel voulait se (aire chrétien , on donnerait suite au projet (1).
fl. (i) Abonlfkra^e , dans sa Chronique syriaque, r^^d compte de .| cette affaire comme d'un moyen que Richard employa pour brouiller i Saladin etson frère, qu*il connaissait fort impatient d'être en poase»-
En effet) Ibn-aiatir rapporte qu'au seul bruit de la proposition du roi , les prêtres^ les moines et les eVéques étaient ailes trouver la princesse, et lui dire que ce serait être rebelle au Christ que de consentir à une telle union ; que par -là elle ferait douter de sa religion.
Ainsi , la proposition du roi n'eut pas de suite. Cependant, au rapport de Boha-eddin , il j eut peu de temps après une nouvelle conférence entre le roi et Malek-adel : une tente magnifique fut dressée aux avant-postes ; Malek-adel s'y rendit en grande pompe; par ses ordres on servit, conformément à l'usage des princes , des confitures et des rafraîchissemens. Le roi d'Angleterre j vint aussi avec sa suite , apportant également des présens pour Malek-adel , ainsi que des mets préparés à la franque. Les deux princes se traitèrent avec une grande politesse ; Malek-adel mangea des mets du roi , et le roi de ceux de Malek-adel : la plus grande partie de la journée se passa en entretiens, après quoi l'on se sépara amis etcontens. Le roi demanda, dans cette conférence, une entrevue avec le sultan lui-même : mais ce prince , de l'avis de son conseil , fit répondre qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait peu décent, après s'être abouchés ensemble, de reprendre les armes; qu'ep attendant, il valait mieux faire comme auparavant , c est-à-dire , négocier par l'entremise d'un tiers (1).
•ion de quelque royaume. Il dit que Saladin refiiBa d*abord son consentement , et qu'il ne feignit de changer d'idée que sur les reprësen- Utions de ses amis, a H est évident , lui ditron , que la demande du
• roi est impraticable , et que jamais la princesse anglaise ne voudra « épouser un musulman ; le roi le sent bien , et c'est pour ceia qu'il le
• propose. Que tous coAte-t-il de faire ce plaisir à votre frère ? il
• vaut bien mieux ne pas le chagriner. » Aboulfarage ajoute que le roi était naturellement gai et jovial , et que ce fut sans doute dans un moment de bonne humeur qu'if imagina cette ruse.
(l) Dans la mén^e conféreuce, an rapport d'Ibn-alatir , Richard pria Malei-adel de lui faire entendre le ohant des musulmans ; Malekadel , pour lui compiaire , fit venir une danseuse qui chanta un air en ifaccompagnant sur son luth, et Richard parut très-satisfait. Les écrivains anglais ont parlé de la passion de Richard pour la musique : un d'entre eux dit que ce prince, les jours de fête, assistait au chœur, chantant et battant la mesure, et qu'il excitait par ses récompenses f émulation des chantres d'église. Voyez au tome I**^ de la Biblio^ thèque des Crotsodes,
336 BIBUOTHBQDB
Pendant ce temps , le marqois de Tyr poarsntyatt ses négociations avec Saladin ; c'est Renaud de Sidon , le même qui avait si long-temps arrête Saladin devant Schakif, qui servait d*interme'diaire. Les chre'tiens qui obéissaient au roi d'Angleterre furent fort scandalises de cette de'marche; aussi , quand ils voyaient Renaud , lui faisaient-ils de vîfs reproches. Le marquis persistait à demander qu'on lui remit Sidon y promettant à cette condition d'attaquer le roi d'Angleterre à force ouverte. De son câte', le roi faisait sans cesse de nouvelles propositions : tantAt il offrait de partager la Pi^ iestine en deux parts , de prendre pour lui les câtes et le plat pays avec JeVusalcm , et de laisser les montagnes et les lieux ëlcves aux musulmans; ou bien il proposait de faire deux parts égales, de manière que, dans le cas où JeVusalem ne serait pas dans le lot des chre'tiens , ils pussent au moins y entretenir des prêtres de leur rite. Au reste, Saladin était bien décide' à n'écouter aucune proposition. Après ia conférence , poursuit Boha-eddin , il se tourna vers moi et me dit : u Si la paix se faisait , quelle garantie aurions-nous de la fin délite' des Francs à remplir leur parole? Je n'aurais qu'à o mourir, et ils reprendraient les armes. Notre înteVêt esX de n poursuivre la guerre jusqu'à leur entière expulsion du f> pays , à moins que la mort ne nous prévienne, n Tell^ e'tait sa manière de voir, remarque Boha-eddin; et si plus tard il se de'cida à faire la paix , c'est qu'il ne put faire autrement. Cependant , au point où les choses en étaient , il fallait opter entre le roi et le marquis. Saladin consulta ses émirs , qui tous furent d'avis de négocier avec le rot; ils frémirent à l'idée d'une alliance où les musulmans combattraient sous les mêmes drapeaux que les chrétiens : d'ailleurs ils regardaient les propositions du marquis comme impraticables. Les négociations continuèrent donc avec le roi; il fut de nouveau auestion du mariage de Malek-adel avec la sœur du roi 'Angleterre. Le roi prétendit qu'il n'osait contrarier son clergé , mais qu'il allait recourir au pape , comme au chef suprême de la religion chrétienne; que si le pape s'opposait aussi à cette union , il oiFrirait à-Malek-adel sa nièce, encore vierge, pour lequel cas, disait-il , il n'aurait pas besoin de la dispense du pape, vu que les papes peuvent bien se mêler du mariage des veuves et des personnes qui ont déjà subi le joug du mariage , mais non des filles, qui ne doivent dépendre que de leurs parens. « ^
DBS CBOISADES. 337
En attendant, on continuait à se battre, et les deux armées en venaient quelquefois aux mains; mais il ne s'engageait jamais d'action sérieuse : la plupart du temps, il s'agissait d'enlever quelques bestiaux ou de faire du butin ; c'étaient les campagnes sur-tout qui soufraient le plus de ces at- . taques.
Enfin l'hiver commença, et Saladin donna congé à la plus
(grande partie de ses troupes. Pour lui, il se rendit à JeVusaem , et y fit faire de grands travaux. Comme le roi d'Angleterre ne cessait de parler de paix, le sultan chargea Malekadel de tâcher d'obtenir des conditions honorables, car il commençait à désirer lui-même un accommodement, vu la lassitude de ses troupes; sinon, de traîner l'affaire en longueur, afin de donner aux soldats le temps de revenir.
Ces négociations n'eurent aucun effet. Ibn-alatir en rejette toute la faute sur le roi d'Angleterre, a Ce prince, dit- il, était très-cbangeant : chaque fois qu'il faisait un traite', il le de'faisait ; quand une affaire était arrange'e , il l'embrouillait ; lorsqu'il avait donne' sa parole, il la retirait; quand il demandait le secret , il ne le gardait pas lui-même. Combien de fois n'avons- nous pas dit qu'il tiendrait ses promesses! et il ne les tenait pas. Il s'est toujours fait tort par cet endroit. »
Sur ces entrefaites, le roi, après avoir achevé' de relever les fortifications de Jaffa, fit mine d'aller attaquer Jérusalem. Ibn-alatir rapporte qu'il s'arrêta d'abord à Ramia, puis s'avança vers la ville sainte. En ce mom^ent, l'armée musulmane était dans ses quartiers d'hiver; baladin n'avait avec lui que ses mameloucks et sa garde particulière , ainsi que les troupes égyptiennes, qui , l'hiver, venaient prendre la place des troupes en congé'. Quelques petits combats eurent lieu entre les avant-postes. A la fin , le roi , voyant qu'à mesure qu'il s'éloignait de la mer, ses communications devenaient plus pénibles et que les vivres lui parvenaient avec plus de difficulté , reprit le chemin de RamIa. Mais avant de se mettre en marche , il se fit faire un pian de Jérusalem et de ses , environs, et en examina tous les détails : il fut sur-tout frappe de la valle'e qui entoure toute la ville, excepté du câté ; du septentrion ; quand il sut que cette vallée était pro- i fonde et d'un accès difficile, il conclut que Jérusalem serait \ impossible à prendre , tant que vivrait Saladin et que les mu- \ sulmans seraient d'accord. II observa que si on l'assiégeait | d'un seul côté , les autres côtés seraient libres , et par consé-
Si
338 BIBUOTHÈQUE
qoent accessibles aux renforts; si au contraire on occupait tout le circuit de la ville , il ne tiendrait qu'à Saiadin d'attaquer separe'ment un des corps de l'armée et de l'enfoncer avant que les autres fussent venus à son secours : d'ailleurs, si une partie de Farmëe se déplaçait pour soutenir l'autre, la garnison pourrait s'ouvrir un passage et mettre par-tout le de'^ordre. Joignez à cela fa difficulté de recevoir ses provisions de la mer. Tels furent les motifs qui engagèrent les chre'tiens à retourner sur leurs pas.
An ÔS8 [1192 de J, C.J. Cependant , Saiadin ne voulant plus traiter avec le roi, tourna ses vues du câté du marquis. Il fut convenu que le marquis attaquerait le roi à force ouverte; que ce qu'il prendrait lui appartiendrait en entier; que ce qui tomberait au pouvoir des musulmans serait la pro-
|)rie'té du sultan : de plus , le marquis s'engagea à mettre en iberté tous les prisonniers musulmans qui étaient entre ses mains. Il ne restait plus qu'à voir commencer les hostilités. Comme le bruit courut alors que les Français qui servaient sous le roi d'Angleterre, ise disposaient à retourner dans leur pays, le marquis, pour ne pas blesser le roi de France, qui avait toujours été dans ses intérêts , demanda , avant de se mettre en campagne, de les laisser partir; il déclara même j que si les Français ne partaient pas, il ne pourrait sous V leurs yeux s'allier avec les musulmans, et qu'en ce cas il priait qu'on regardât ses propositions précédentes comme non avenues. Cette difficulté inattendue lit beaucoup de peine au sultan; en ce moment, il était très-pressé de conclure avec le marquis. D'un coté , il avait à tenir tête au roi d'Angleterre, qui ne lui laissait pas de relâche; de l'autre, il avait des divisions à étouffer au sein même de sa famille. Son neveu Taki-eddin , prince de Hamah , qui s'était tant distingué dans les guerres précédentes , était mort ; et le fils de Taki-eddin, contre l'usage, prétendait se mettre en posses- ."sion des fiefs occupés par son père, sans solliciter l'agrément du sultan. Saiadin fut extrêmement sensible à cet acte dlnsubordination. On essaya de raccommoder le dilTérent : le fils de Taki-eddin conseatit à recevoir l'investiture de Saiadin; mais il demandait avant tout une promesse signée de la main du sultan , comme si la parole de Saiadin n'était pas suffisante ; il parvint même à mettre Malek-adel dans ses intérêts. Saiadin, irrité, fut tenté de faire sa paix avec les chrétiens, pour aller punir le fils de Taki-eddin ; mais , d'une part, cette
querelle avait rendu le roi d'Angleterre encore plus exigeant; de Fautre , le marquis fut assassine dans Tyr par deux assassins apposte's par le Vieux de la montagne, et son ame, suivant l'expression de Boha-eddin , s'envola au feu de l'enfer (1). A cette nouvelle, Saladin eut plus peur que jamais du roi d'Angleterre, et, de l'avis de ses émirs, se hâta de satisfaire le fils de Taki - eddin. Cette querelle e'tant ainsi assoupie, on se prépara de part et d'autre à la guerre.
(l) Boba-eddin ajoate que les deux assassina ayant été' mis à la question, déclarèrent qu*ils avaient été apostés par le roi d'Angleterre. Emad-eddin rapporte la même chose : a Le roi , afoute-t-il , se re'fouit de cet attentat, qui le rendait chef unique de la Palestine. Pour nous, nous en fûmes affligés ; car bien que ie marquis fût un des coryphées de l'erreur, il était ennemi juré du roi d'Angleterre, et, dans de telles circonstances, sa querelle pouvait nous être utile. • Aboulfarage, dans sa Chronique syriaque , dit aussi que les chrétiens imputèrent généralement ce meurtre au roi, et telle fut en effet l'opinion de tous les ennemis de Richard ; mais Ibn-alatlr accuse Sabdin. Suivant lui , ce prince avait écrit à Senan , chef des assassins, lui offrant dix mille pièces d'or, s'il le dSK^it à-Ia-fois du marquis et du roi d'Angleterre. Senan consentit à faire mourir ie marquis, mais non ie roi , afin de ne pas délivrer Saiadia de tous ses ennemis en même temps. En conséquence , ii habiila deux de ses affidés en moines chrétiens , et les envoya à Tyr, on ils se mirent an service de Renaud de Sidon et de Baiian, fils de Basran , le même qui, à la prise de Jérusalem par Saladin , avait présidé à la capitulation de la ville. Suivant Ibn-alatir, ces deux assassins attendirent pendant six mois une occasion favorable , affectant une grande piété, fréquentant les églises et se faisant estimer de tout ie monde. Enfin , un jour que le marquis venait de dtner chez un évéque , les deux assassins se jetèrent sur lui et lut portèrent plusieurs coups mortels , après quoi ils prirent ia fuite. Or il arriva qu'un de ces Ismaéliens alla se cacher dans une église voisine, et que ie marquis fut port<.dans cette même église pour y être pansé de ses blessures ; l'Ismaélien ne vit pas plutôt le marquis , qu'il courut de nouveau sur lui et Facheva. Ibn-alatir ajoute que pourtant i'on-attribua généralement ce meurtre an roi d'Angleterre, qui voulait , disait-ou , être maître absolu de la Palestine. Le fait est que Fassassinat du marquis a toujours été un problème; la seule chose certaine , c'est que ce crime eut lieu par les mains des affidés du Vieux de la montagne ; et comme , depuis au moins six mois , ce meurtre était médité et préparé , c'est-à-dire dèa avant qu'il fikt ques^ lion d'ailiaace entre le marquis et les musulmans , il pouvait bien se faire que tant Richard que Saiadin fussent étrangers à oe crime.
340 BIBUOTHBQUB