‹ Bibliothèque des croisades (volume 3)Chapitre 30 sur 55 · LXIV · texte numérisé non relu

LXIV

Richard sVTance yen JëinMlem.

Suite de tannée 588 [printemps de Vannée 1192 de /. C], Le roi d'Angleterre avait employé' presque tout l'hiver à faire de nouvelles fortifications à Jaflfa et à relever une partie des ruines d'Ascalon ; déjà ces deux villes se trouvaient en état de faire une bonne résistance. Deson câte, Saladin avait fait continuer les fortifications de Jérusalem : suivant Ibnalatir , il consacra tout Iliiver à cet objet ; les murs furent I repares y les endroits faibles furent rafiermis ; on creusa de I nouveaux fosses. Chaque emîr eut une tour à restaurer : Aft dal y fils aîné du sultan , eut pour sa part l'espace qui est entre la porte d'Amoud ou de la Colonne et celle de la Miséricorde, Comme le sol sur lequel on travaillait était du roc , il fallut faire venir de Moussoul des carriers et des hommes habiles à tailler la pierre. Les chefs contribuaient de leurs personnes à l'ouvrage ; et les pierres étant venues à manquer , le sultan monta à cheval et en alla chercher fort loin sur sa selle : cet exemple fut suivi par toute l'armée; en un moment les ouvriers eurent des pierres pour plusieurs jours.

Ëmad-eddin dit qu'on employa au même objet deux mille prisonniers chre'tiens, et que le sultan était seconde dans son zèle par les oulamas , les cadis, les sofis, les dévots, les gens du peuple , en un mot par toute la population de Jérusalem (l).

Enfin y au retour du printemps , le roi d'Angleterre se mit en campagne. Il commença, selon Boha-eddin, par aller s'emparer du château de Daroum , la place de la Palestine la plus avancée du côte' Aes frontières de l'Egypte. En ce moment, i'armee musulmane «tait encore daQs ses quartiers d'hiver. Le château fut pris et la garnison passée au fil de l'épée. Après ce succès , le roi s'avança vers JeVusalem par les campagnes d'Hébron. Saladin , qui e'tait toujours resté dans la ville sainte, se hâta de rappeler ses troupes de leurs cantonnemens. L'armée chrétienne marchait lentement, recevant

(i) Lisez aiuai le r^cit d*Abd-alIatif, qui se trouvait alors à Jémsalem » Ae/olton de V Egypte, p. 467.

ses provisions des bords de la mer; enfin, elle arriva le â7 de gioumadi premier [commencement de fuîn] à Beitnouba, à une journée de la ville sainte. A cette nouvelle, le sultan laissa une partie de son armée dans la place , et prit position avec le reste dans les environs. Comme les vivres venaient aux chrétiens du port de Jaflfa, il s'attacha à intercepter leurs convois ; le roi fut oblige de les faire escorter. Pour le sultan , il recevait la plupart des siens de TEgypte. En ce moment, il était parti d*Egjpteune immense caravane chargée de vivres et de munitions, et de'fendue par un corps de troupes : le roi , Tajant appris , résolut de s'en emparer. Ce furent des Arabes du pays qui l'instruisirent de la marche de cette caravane. Il quitta son camp pendant la nuit avec un simple détachement de cavalerie, et alla à sa rencontre. Quand il fut près de la joindre, il commença pai* s'informer de l'ordre de ta marche, de la quantité des troupes qui escortaient la caravane : il sut qu'elle s'avançait dans le plus grand desordre; que les troupes qui devaient la protéger se répandaient dans les campagnes pour trouver plus facilement de l'eau. On assure même que le roi, pour plus de surete , voulut se convaincre par lui-même de l'e'tat des choses : en conse>quence, il s'habilla en Arabe; et s'acheminant la nuit vers le lien où la caravane s'était endormie y il parcourut les-rangs'des troupes e'gjptiennes. Il fit aussitôt ses préparatifs ; au point du jour, il fondit sur les soldats encore endormis et en ftt un horrible carnage. Pendant ce temps, la caravane s'enfujait en desordre : le roi courut à sa poursuite et en enleva la plus grande partie; le reste se sauva dans les sables du désert et sur les montagnes. Quelques soldats coururent sans s'arrêter jusqu'en Egypte ^d'autres se sauvèrent à Carac ou errèrent dans les sables de l'Arabie. On estima le nombre des chameaux chargés et des autres bêtes de somme qui tombèrent au pouvoir du roi , à plus de trois mille ; il fit de plus cinq cents prisonniers. La^ vue de ce riche butin inspira aux chrétiens une joie déhiesurée ; dès-lors ils ne s'occupèrent plus que de l'attaque de Jérusalem ; ils placèrent un fort détachement à Lidda, pour protéger leurs derrières et maintenir leurs communications avec la mer; de plus , ils firent venir de Tripoli , deTjr et d'Acre, tous les soldats disponibles.

Dans ces conjonctures, Saladin rentra dans Jérusalem pour donner les ordres nécessaires. Les remparts furent garnis de guerriers. Tes hauteurs voisines se couvrirent de sol-

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dats; toutes les eaux des environs furent empoisonne'es, les puits et les citernes furent comblés. Tous les musulmans furent appelés à la de'fense de la ville sainte. L'ennemi étsit déjà presque aux portes ; de temps en temps on criait aux armes.

« Le jeudi , 19 de gioumadi second [fin de juin], poursuit Boha-eddin , fut une journée horrible. Le matin , le sultan assembla son conseil : on j remarquait Fémir Hossameddin Aboul Haigia, le même qui avait défendu Acre la pre^ mière année du siège; ii était alors malade, et on le fit asseoir : on y voyait aussi Fémir Maschtoub , qui avait soutenu la fin du siège d'Acre, et qui , après avoir été iong-temps retenu captif, venait de se racheter (l). Pour le sultan, il était comme hors de lui , à cause du danger imminent où Fon se trouvait, et ii ne se sentit p^s la force de parler; il m'ordonna de parler pour lui. Je pris donc la parole, et me laissant aller à ce que Dieu m'inspira , j'insistai sur la nécessité de mourir, s'il le fallait , pour le salut de la ville sainte; je dis entre autres choses : « Notre prophète Mahomet , se trouvant n dans un péril semblable , exhorta ses compagnons à se « dévouer à la mort et à combattre Fennemi a outrance ; c'est n un exemple à suivre. Il faut maintenant nous rendre a la n chapelle de la Sacra (9) , et là jurer tous devant Dieu que 9 nous périrons plutôt que d'abandonner Jérusalem. Qui sait! f» peut-être que Dieu, touché de notre bonne volonté, nous n tirera du danger où nous sommes, n A ces mots , tons applaudirent; le sultan seul , absorbé par ses pensées, gardait le silence et paraissait agité. Le voyant dans cet état, nous nous tûmes. Enfin, il ouvrit la bouche et parla ainsi : u Louanges à Dieu et salut à notre prophète. Vous sanrez que

(l) II s'était rachète aa prix de cinquante mille pièces d'or; c'est ce qu'on lit dans la compilation des Dei$x Jardinss Marin a en tort de confondre cet ëmir arec an antre qui s'ëtait értidé de prison. Voyez V Histoire de Saladin par Marin, tome II , page SSft, et le texte de Boha-eddin , page 808.

(s) Cest cette chapelle qui fait partie des dépendances de la mosquée Alacsa, et dont il a déjà été parié plusieurs fois. Les musulmans sont persuadés qu'un serment fait dans un lieu si saint a une force très-grande. Cest ainsi qu'en France , à la même époque , on ' croyait que la sainteté de certaines éf^isies rendait les sermens plus sacrés.

>9 VOUS êtes en ce moment le rempart de l'islamisme et son 9f unique de'fense ; vous savez que vons tenez dans vos mains .9 le sang des musulmans, leurs biens, leurs familles; sans 9 vous l'ennemi ne rencontrerait plus d'obstacles Si, ce qu'à 9 Dieu ne plaise, si vous veniez a perdre courage, c'en serait n fait de nous tous; les chre'tiens bouleverseraient le pays et ft le mettraient sens dessus dessous,. comme l'ange Sigil pliera n au jour du jugement le livre des actions humaines (l). n Vous êtes responsables; c'est pour cela que vous avez ete 9 choisis entre tous les musulmans , et que vous êtes entrete- 9 nus à leurs frais. L'islamisme tout entier attend son salut de 9 vous. C'est tout ce que j'ai a vous dire, n Alors Maschtouh se leva et dit : a 0 notre maître! nous sommes tes esclaves 9 et tes serviteurs. Tu en as toujours bien use avec nous ; tu 9 nous a élevés en dignité'; tu nous a combles de. bienfaits; 9 ce que nous posseaons , c'est de toi que nous le tenons ; 9 nous n'avons à nous que nos têtes , et elles sont à ton ser-> 9 vice. Par Diea! aucun de-nous n'hésitera à te soutenir jus* 9 qu'a la mort. 9 Ces paroles rassurèrent Saladin. Tous les émirs parlèrent de même. Le visage du sultan s'épanouit, son cœur se dilata , et il nous fit servir à manger. Ainsi , il fut décidé qu'on défendrait Jérusalem jusqu'au bout; mais après | le conseil, lorsque le résultat de cette conférence fat connu, ' les mameloucks du sul^n montrèrent une vive opposition ; ils s'assemblèrent en tumulte auprès de Hossam-eddjn et éclatèrent en plaintes. « Une telle décision est imprudente, di- 9 rent-ils. Si nous défendons Jérusalem, ce sera comme au 9 siège d'acre ; c'^st vouloir compromettre l'islamisme tout 9 entier; il vaudrait mieux tenter le sort des combats et en 9 venir à une action générale.. Si Dieii nous accorde la vie- 9 toire, l'ennemi est détruit, et nous lui enlevons les places 9 qui lui restent encore ; si nous sommes vaincus, nous ne 9 penserons plus à Jérusalem et nous nous tiendrons tran- 9 quilles. Après tout, l'islamisme en était-il moins glorieux, 9 quand nous n'avions pas cetle ville? Si l'on veut que nous 9 restions, il faut que le sultan ou quelqu'un de sa f|iraille soit n avec nous ; autrement , les Curdes ne voudront pas obéir

(1) Cet ange Sigil fi celât qai est chargé d*ëcrire jour jMu^four dans an livre particulier les acdona des hommea; il en est parTë^dUns l'AIcoran , sourate xxi, venet 104.-

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9 aux Turcs , ni les Turcs aux Curcles , et la garnison sera n divisée. t> Cet incident causa au sultan une affliction impossible à décrire. 11 mettait un prix infini à la conservation de la ville sainte , un prix que l'imagination ne saurait se représenter. Qu'on juge par-là de la douleur qu'il dut ressentir. II eut un moment l'ide'e de s'enfermer lui-même dans JeVusalem; puis, sur les remontrances de ses émirs, il s'arrêta & l'idée d'y placer un de ses neveux. Cependant il était en proie à une grande tristesse; nous en fîmes la remarque le soir, lorsque, suivant l'usage, nous nous réunîmes chez lui; il était pensif et moins gai que de coutume. Après la prière du soir, comme il était fort tard et que chacun se retirait, il me fit signe de rester. Nous passâmes la nuit ensemble ; cette nuit est une de celles que j'estime avoir ete' emploje'es an service de Dieu , et qui me paraît des plus méritoires. Le lendemain matin je lui dis : « Il me vient une idée... Quand on est dans n l'embarras, on use de tous les moyens possibles pour en «y sortir; et quand les moyens terrestres manquent, on a n recours à Dieu , qui ne manque jamais. C'est aujourd'hui «vendredi, jour béni où Dieu exauce ceux qui le prient; n nous sommes maintenant dans le lieu le plus saint de la n terre : que le sultan ne se purifie-t-il? que ne fait-il en se- » cret d'abondantes aumônes ? que n'adresse-t-il des vœux arn dens au Seigneur, et ne lui remet-il la clef de toutes ses af- » faires , en protestant de son impuissance à conjurer le péril n présent? J'ai ide'e que Dieu viendra à son secours et qu'il 9 exaucera sa prière, n Or, le sultan avait une foi ferme, une confiance entière. Lors donc que l'heure de la prière ftit venu e, nous nous rendîmes ensemble à la mosqiiee Aiacsa, où il fit sa prière, prosterne jusqu'à terre et les joues arrosées de larmes. La journée se termina par de bonnes œuvres. Toutà-coup, sur le soir, pendant que nous étions de nouveau rass embles auprès du sultan , il nous vint des avttnt-postes un billet portant que l'arme'e chre'tîenne battait en retraite. Nous sûmes le lendemain qu'au moment de prendre une décision, les chefs de f arme'e chrétiemxe avaient e'te' divises: Les Français étaient d'avis d'aller en avant et de commencer l'attaque, disant qu'ils e'tàient venus pour cela, et qu'ils ne voulaient pas s'en retourner sans avoir visite' la ville sainte : le roi d'Angleterre repondit que toutes les sources qui ayoisinaient la ville étaient em poison ne'es; que le terroir de Jérusalem etan t sec et pierreux, et n'offrant partout qu'un roc très-dur, on

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ne trouverait pas à creuser de puits. Vainement les Français répliquèrent qu'on irait faire de i'eau au ruisseau de Tekou , à une parasange de JeVusidem , qu'il suffirait de partager Farmee en deux corps , dont l'un se battrait et l'autre irait boire; le roi observa que cette voie serait impraticable; car si, pendant que l'arme'e serait divisée, Snladin attaquait d'un câte' et la garnison de l'autre, c'en serait fait d'eux tous. Dans cet ëtat, les Francs- convinrent de s'en remettre à la décision d'arbitres; trois cents des principaux de i'armee tirèrent de leur sein douze commissaires , lesquels cboisirent a leur tour trois arbitres (l). Ces arbitres ayant ete d'avis de se retirer, les opposans se turent, et i'armee chrétienne reprit le chemin de JafTa. Cette retraite commença le matin du 9 1 de gioumadi second [commencement de juillet], et causa parmi les musulmans une joie gene'rale.

Telle est la manière dont Bohareddin raconte la retraite de l'armée chrétienne (9). C'est dans les auteurs chrétiens qu'il en faut chercher les veVitables motift.

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