‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 12 sur 88 · OBSERVATIONS PRELIMINAIRES, XXXV · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES, XXXV

destruction des colonies chrétiennes; 2° une description géographique et historique de l'Égypte, intitulée Livre des avertissemens et de la réflexion , au sujet des divisions territoriales et des monumens (l). L'auteur, à propos des lieux qui ont figuré dans les croisades, revient sur les mêmes événemens que dans son histoire. Nous lavons mis à contribution pour les divers sièges de Damiette. Makrizi était un homme d'une immense érudition, et, dans ses livres, il parie de tout; malheureusement, à l'exemple de la plupart de ses compatriotes, il n'usait pas toujours d'une saine critique (2).

Ahoulmahassen (Gémai-eddin Youssouf Ibn-tagribardi) était un autre écrivain du XVe siècle. Né à Alep, où son père était émir, il alla s'établir au Caire, où il fut élevé à la même dignité. II paraît avoir exercé à- la-fois les fonctions civiles et militaires. H dit lui-même avoir réuni les avantages de la plume et dei'épée. Entre autres ouvrages, il a composé une histoire d'Egypte intitulée Livre des étoiles resplendissantes relativement aux rois d'Egypte ($). C'est une compilation où l'on trouve quelques faits tirés d'ouvrages qui ne nous sont point parvenus.

Soyouthi ( Abd - a Ira h ma n Gélal-eddin) a beaucoup écrit, et cependant nous a fourni deux ou trois faits seulement. II était né en Egypte, en 1445, et était originaire de la ville de Syouth ou Soyouth ; c'est de laque

Voyez les Manuscrits orientaux de fa fiibL du Roi, n° 676 etsoiv. (s) Voyez-en des exemples, ci-après , p. 262 et 520.

(3) ïyiUJf, <Jj[a j 8>!>Jf j^éJI cjU^ • Voyci

les Man. or. dclalhbL du Roi, ancien fonds arabe, n°* 662 et suiv.

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lui vient son nom de Soyouthi. II mourut au commencement du XVIe siècle, peu de temps avant la conquête de ÏÉgypte par Séiim. L'ouvrage que nous avons cité de lui est une histoire d'Egypte, depuis ïa création du monde jusqu'à son temps. EHe est intitulée Beaux points de vue de l'histoire d'Egypte (l).

Mogir-eddin ( Abd-aïrahman), auteur d'une histoire des villes de Jérusalem et d'Hébron, écrivait au commencement du XVI* siècle et était cadi de Jérusalem. Son histoire porte fe titre de Confident agréable relativement à l'histoire de Jérusalem et d'Hébron (2). L'auteur, qui, suivant l'usage, commence à la création du monde et va jusqu'à son temps, décrit les divers édifices élevés dans ces deux villes, et n'omet aucun des faits qui de près ou de ioin intéressent son sujet. C'est sur-tout à l'époque du règne de Baladin qu'il ne connaît plus de bornes. Comme pourtant il est arrivé après les autres , il a dû en général répéter ce qui avait déjà été dit (3).

Telle est la suite des ouvrages que nous avons mis à contribution. D. Berthereau en avait fait entrer

(<) «j^UJîj jU=J j *>^L«Jt c^Lés»- Voyez les

Alan. ar. de la Bibl. du Roi, ancien fonds, n°*790ct79l.

« J*^J U"^ J*W U"^' VU^- Voyez ie,

Man. ar. de la Bibl. du Roi, n° 713.

(3) Un premier extrait de l'ouvrage de Mogir-eddin fut publie' en 17 54 dans le Journal étranger, sous le faux nom de Schêikh Zéman ; il parait avoir eu originairement pour auteur le célèbre Galland, traducteur des Mille et une Nuits. M. de Hammer a donné plusieurs nouveaux extraits dans les Mines de l'Orient; mais à l'époque où M. de Hammer a fait ses extraits, il ne connaissait pas bien le sujet; son travail présente des imperfections.

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quelques autres dans sa collection; mais ils n'offrent rien de particulier. Par exemple, D. Berthereau a fait un extrait de quarante-cinq pages d'un ouvrage d'un certain Omari (l), qui n'est en général autre chose que la reproduction textuelle de la chronique d'Aboulféda.

De tous ces ouvrages , il n'y en a qu'un qui ne soit pas écrit en arabe ; c est la chronique syriaque d'AbouIfarage. D'un autre côté , à l'exception des deux chroniques d'Aboulfarage, de l'histoire des patriarches d'Alexandrie et de la relation d'Elmakin , tous ont été composés par des musulmans. Ils doivent donc , indépendamment d'autres motifs, respirer un esprit différent de celui de nos chroniques du moyen âge.

La plupart de ces chroniques ne sont que des extraits ou des compilations d'autres chroniques. En effet, le nom des écrivains originaux a été, de tout temps et en tout pays, rare. Ici les auteurs originaux sont Ibn-alatir, Boha-eddin, l'historien des patriarches d'Alexandrie, l'historien de Kélaoun, &c. Mais les extraits et les compilations remplacent quelquefois des ouvrages originaux qui manquent. D'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas : ce ne sont pas toujours les historiens les plus dignes de ce nom qui instruisent le mieux. Les grands écrivains ont une marche à suivre, une mesure à garder; et pour ne pas détourner l'attention , ils sont quelquefois obligés de cacher ou de ne montrer qu a demi les considérations les plus importantes. Combien de faits précieux de l'antiquité nous ignorerions, s'il ne nous était resté que les immortels ouvrages des Tacite et des Tite-Live ?

Les divers auteurs que nous citons avaient reçu le jour ou habitaient en Syrie, en Egypte, en Mcsopota-

(i) Voyct les Man. arab. de la Bibl. du Rot, n" 6*2.

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mie, c'est-à-dire, sur le théâtre même des guerres saintes. Ils étaient, par conséquent, en position de bien connaître les hommes et les choses , et cette circonstance donne un nouveau poids à leur récit. Il n'y a que l'Asie mineure qui, Aboulfarage excepté, ne nous a fourni aucun écrivain; encore Aboulfarage n'est arrivé que vers la fin des croisades. A l'époque où les croisés parurent sur la scène, l'Asie mineure venait à peine d'être conquise par les musulmans, et ces musulmans étaient des nomades partis du fond de la Tartarie. H n'est pas étonnant qu'il ne se soit point trouvé parmi eux un observateur en état de nous transmettre l'effet de l'arrivée des guerriers d'occident.

Il en est à-peu-près de même de la Syrie , de la Mésopotamie et de l'Egypte, pour les commencemens des croisades. On verra qu'à quelques détails près, nous avons été réduits, pour cette époque, à citer le témoignage d'écrivains venus une ou deux générations après. Combien cependant n'eût-il pas été intéressant d'entendre raconter , par un écrivain contemporain , la première impression de la présence des chrétiens d'Europe, de leur humeur vive et brusque , de leurs mœurs presque sauvages? Il résulte d'abord de ce silence une grande sécheresse. Mais, à partir de l'année 1 1 22 de notre ère, les faits commencent à se développer , et les détails ne cessent presque plus de s'étendre jusqu'à la fin. On entend le récit d'hommes qui ont assisté aux événemens, ou qui même y ont pris part; nous citons, entre autres, des émirs, des gens de loi, des ministres, des ambassadeurs , des hommes du rang le plus élevé ; et ces auteurs sont encore pleins de l'émotion qu'ils avaient reçue.

C'est sur-tout pour les personnages qui ont joué un rôle principal qu'on trouvera ici des détails abondans.

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Tel est le sultan Saladîn, qui se présente sous un point de vue nouveau. On peut nommer encore Richard Cœur-de- Lion, l'empereur Frédéric II et S. Louis, dont la présence fit ia plus vive sensation sur les peuples qu'ils étaient allés combattre. .

La plupart des ouvrages que nous avons mis à contribution, étaient inédits ou n'avaient jamais été traduits : ceux qui étaient déjà connus paraissent ici avec des améliorations ; nous les avons presque tous revus sur de nouveaux manuscrits. D'ailleurs l'avantage de voir les mêmes événemens racontés par trente auteurs difFérens , nous les a fait considérer sous des faces particulières. Sans doute il a été fort avantageux pour nous de trouver une partie des matériaux rassemblés , et de profiter de ce qui avait été fait; mais du moins on avouera que jamais, sur l'époque décrite ici , personne n'avait recueilli autant de notions, et que la mine, quoique non épuisée, jette un jour tout nouveau sur le moyen âge.

11 est vrai que plusieurs relations importantes ont manqué à nos recherches ; c'est un inconvénient que nous ressentons mieux que personne : mais si Ton ne veut pas déprécier ses propres richesses, qu'on voie s'il existe quelque part une collection à comparer à celle qui a été à notre disposition. Aboulféda, et d'autres auteurs orien taux, ont fait connaître dans leurs préfaces les ouvrages qui avaient servi à la composition des leurs ; aucun n'a cité une masse plus imposante de matériaux que celle qui a été employée ici.

Il est encore vrai que plusieurs des chroniques dont nous nous sommes servis , sont incomplètes ou dans un état affligeant. Accoutumé que l'on est aux commodités amenées par la découverte de l'imprimerie, on aimerait à n'avoir à manier que des livres bien complets, bien paginés, bien déterminés; mais il faut avoir égard à

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la nature des choses. Qu'on vienne examiner dans les bibliothèques les manuscrits latins et français de la même époque , et l'on verra s'ils sont mieux conditionnés.

Maintenant nous allons nous liver à quelques nouvelles considérations sur les ouvrages qui nous ont servi de guides , et sur l'usage que nous en avons fait.

Nous avons dit que presque tous les auteurs que nous citons sont musulmans. Leur récit doit nécessairement s'en ressentir, sur-tout à une époque où les religions chrétienne et musulmane étant, pour ainsi dire, en présence , il s'agissait pour elles d'une lutte à mort. Aussi ces auteurs ne ménagent-ils pas les guerriers d'Occident. Ordinairement lorsque les noms des chrétiens se présentent sous leur plume , il les accompagnent des mots que Dieu les maudisse; ou bien ils leur donnent les qualifications d'impies et d'infidèles. A l'égard des soldats de leur religion , ils les appellent les soldats fie Dieu, les fidèles croyons. Ceux d'entre les musulmans qui meurent sont regardés comme des martyrs, et on les désigne par un mot arabe qui a le même sens que celui de martyr en grec.

Les noms mêmes et les surnoms de ces auteurs , ainsi que ceux des princes de la même époque , attestent le plus profond respect pour la religion musulmane. On a vu revenir sans cesse, et l'on verra revenir encore dans le cours de l'ouvrage, ces noms de Émad-eddin, Kémaleddin, Nour-eddin, Schems-eddin , et autres du même genre. Le mot eddin, en arabe, signifie la religion, et celui qui le précède annonce quelque chose qui s'y rapporte : ainsi , le nom d'Emad-eddin signifie la colonne de la religion; Kémal-eddin, le complément de la religion; Noureddin, la lumière de la religion ; Schemseddin , le soleil de la religion. Les écrivains qui ont porté des surnoms de ce genre, les recevaient au moment

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où, leurs études étant terminées, ils étaient admis au rang de docteurs; c'était pour eux un engagement de faire tourner à la défense de l'islamisme leurs lumières et leur expérience. II en était à-peu-près de même des princes; on leur donnait de pareils surnoms lorsqu'ils arrivaient au pouvoir. Car d'ailleurs les uns et les autres avaient déjà des noms particuliers , tels que Omar, Mahmoud, et ceux-ci leur avaient été imposés à leur naissance ou au moment de la circoncision.

II est certain que les auteurs musulmans n observent pas toujours une entière impartialité ; ils passent quelquefois légèrement sur les revers des armées musulmanes, et ne rendent pas aux croisés toute la justice qui leur est due.

Mais en général ils respectent les faits, et les présentent sans altération et sans réticence, c'est-à-dire, tels qu'ils se sont passés. On n'a qu'à comparer les époques pour lesquelles il existe, chez les chrétiens et les musulmans, des récits de témoins oculaires , par exemple , pour le siégé de Saint-Jean-d'Acre , sous Saladin; on verra que les uns et les autres s'accordent parfaitement.

Cette espèce d'impartialité est portée si loin, qu'on la prendrait quelquefois pour de l'indifférence ; elle tient à l'esprit de résignation naturel aux Orientaux. Les peuples d'Orient , accoutumés au joug du despotisme , n'osent pas raisonner sur les événemens de ce monde , et reçoivent tout ce qui leur arrive , sinon avec insensibilité, du moins sans manifester leurs sentimens. On dirait qu'ils ont toujours sous les yeux le despote qui les arrête. De là, ce sang -froid imperturbable avec lequel ils racontent les actions les plus atroces. On ne sait presque jamais ce qu'ils approuvent ou ce qu'ils condamnent; il n'y a qu'un succès éclatant ou une punition exemplaire qui les tire de leur impassibilité. La même

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réserve, au reste, se fait remarquer dans les livres historiques de la Bible.

II n'est pas besoin, d'après cela, de dire que les auteurs arabes sont sobres d'observations politiques. II ne leur vient pas en pensée de dérouler le tableau des causes plus ou moins éloignées des événemens et celui de leurs effets. La seule chose qu'ils se permettent , ce sont des applications des paroles de i'Alcoran , comme les chroniqueurs occidentaux du moyen âge en faisaient pour celles de nos livres saints. Toujours à la veille de quelque bouleversement nouveau, comment auraient-ils essayé d'expliquer les temps passés? Il aurait fallu qu'ils eussent eu des modèles sous les yeux , et les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome leur étaient inconnus. Au reste, si les Orientaux manquent de tout esprit philosophique , ils sont moins portés à juger les faits a travers le prisme de leurs préjugés ; et souvent on démêle mieux la vérité dans leurs froides narrations, que dans les récits passionnés et systématiques de certains écrivains d'Europe.

On sera probablement étonné de l'extrême simplicité cjui règne habituellement dans le récit des auteurs arabes. On a tant entendu parler de l'enflure et de la déclamation orientales , qu'au seul mot d'écrivains orientaux, on se figure tout ce qu'il y a de plus emphatique et de plus outré. Mais qu'on se rappelle la différence qui existe entre les divers livres de la Bible : tandis que certains passages des prophètes surpassent la portée d'une intelligence ordinaire, la Genèse, le livre de Ruth, celui des Juges, sont de la plus grande naïveté, lien est de même dans la littérature arabe; pendant que certains écrivains, sur - tout les poètes et ceux qui veulent les imiter , n'emploient que les images les plus extraordinaires, les autres se traînent pour ainsi dire terre à terre , et ne se doutent même pas qu'il y ait un art d'embellir la pensée. Quel-

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ques-uns, tels qu'Ibn-alatir, dans son Histoire des Atabecs, et Boha-eddin , dans sa Vie de Saladin , ont essayé , en certaines occasions , de se mettre au niveau des événemens. Souvent us sont tombés dans la déclamation et le mauvais goût; mais souvent aussi ils se sont élevés à la véritable éloquence (l). Émad-eddin a entrepris de se maintenir d'un bout à l'autre à cette hauteur ; mais ii a été obligé de travestir les faits , et n'a réussi qu'à jouer sur les mots. A l'exemple des rhéteurs de sa nation, il a employé dans le récit une prose cadencée et rimée, et le besoin de la rime l'a entraîné à un choix d'expressions qui souvent sont étrangères au sujet.

Le style dans lequel a écrit Émad-eddin est celui de la chancellerie orientale ; c'est celui des lettres de Saladin et de Bibars; et les lettres des princes orientaux de nos jours sont écrites de même. Émad-eddin était le secrétaire de Saladin; mais il aurait dû savoir qu'A existe une autre manière de reproduire les événemens qu'avec des jeux de mots : d'ailleurs ce qui peut plaire dans quelques pages, devient insupportable dans un ouvrage de longue haleine. Émad-eddin a été désapprouvé par plusieurs écrivains de son propre pays : le compilateur des Deux Jardins, après avoir dit, dans sa préface, qu'il lui a fait de nombreux emprunts, ajoute que cependant il a été contraint d'user de beaucoup de réserve, parce crue cet auteur, à force de courir après la rime, fait perdre le fil du récit, et finit par ennuyer son lecteur.

Non-seulement le style des chroniques arabes est habituellement simple, mais il est souvent trivial. La langue arabe , du moins telle qu'elle est employée dans le langage ordinaire, n'a pas acquis la pureté et Ycèé-

(0 Voyez ci-après, p. 58, 7 8,l67,&c.

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gance soutenues de certaines langues de l'Europe actuelle. II n'existe en Orient qu'une manière de s'exprimer, et c'est celle de tout le monde.

Ce défaut provient en partie du peu de ressources qu'offre le langage usité chez les chroniqueurs. L'arabe est en lui-même pauvre; il n'a qu'un mot pour exprimer plusieurs nuances différentes. On a beaucoup parié de la richesse de cette langue, et l'on a dit qu'elle avait jusqu'à mille mots pour exprimer le même objet; les Arabes eux-mêmes ont dit qu'il faudrait une mémoire plus qu'humaine pour retenir tous les mots de leur langue : mais on aurait du ajouter que ces mille mots, s'ils existent, sont particuliers à quelques peuplades, ou n'ont jamais été employés que par certains auteurs; que d'ailleurs la plupart ne sont que des qualificatifs, et qu'ils conviennent à plusieurs objets à-la-fois.

La pauvreté de la langue arabe se fait sur-tout sentir dans les mots composés, genres d'expressions qui tiennent lieu de périphrases, et qui donnent tant de précision à nos langues. Elie n'est pas moins sensible dans les mots qui supposent une civilisation avancée. Croirait-on qu a une époque où l'Orient était dans un état de guerre permanent avec l'Occident, les Arabes n'avaient pas de mots qui répondissent à ceux de garnison, $ approvisionnement, &c. Le fond de la langue arabe, tel qu'on le retrouve dans les chroniques du moyen âge, est resté te même que lorsqu'il était particulier aux tribus nomades de l'Arabie ; nos langues actuelles , au contraire , sont riches, parce qu'elles se sont successivement enrichies des débris des langages antérieurs.

#Les auteurs arabes manquent en général de cet enchaînement d'idées, de cet ordre logique qui donne tant de lucidité au style de certains écrivains d'Europe. Si l'on excepte Kémal-eddin , Makrizi, Aboulféda, les

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autres ne sont habituellement que des copistes, ou ont présenté leurs idées sans ordre et sans liaison. On voit là une preuve des immenses obligations que nous avons aux écrivains classiques de l'antiquité! Sans Aristote et des esprits philosophiques comme le sien , nos grands écrivains se seraient-ils tracé la marche exacte qu'ils ont suivie?

Nous avons dû resserrer le style lâche et diffus des chroniques arabes. Celles sur-tout qui traitent de l'histoire générale avaient besoin de ces réductions. Les historiens orientaux, comme les historiens d'Occident à la même époque, étant dans l'usage de s'asservir strictement à Tordre des années, morcellent les événemens, et forment un article à part de tout ce qui a eu lieu à une époque différente. D'un autre côté, les faits se multipliant et se pressant les uns les autres, il était nécessaire à chaque fois d'amener le récit par des transitions. Pour nous qui avions à ne parler que des faits relatifs aux croisades, ces transitions étaient inutiles.

Nous avons supprimé non-seulement tout ce qui tenait à une marche trop compliquée, mais les circonstances indifférentes et les petits faits sans résultat. H y a dans les chroniques, sur-tout dans les chroniques qui traitent d événemens contemporains , des faits qui n intéressent que le pays ou le siècle dans lequel ils se sont passés; il y en a même qui n'ont jamais intéressé personne , et dont il n'a été fait mention que par suite d'un manque de goût. Pourquoi reproduire ces superfluités? Dans ces sortes de cas, nous nous sommes contenté de donner une simple analyse, sans nous astreindre à l'ordre suivi dans l'original.

Mais dans les endroits qui sont véritablement traduits , endroits marqués par des guillemets, nous avons mis le plus grand scrupule à reproduire les idées et l'esprit des

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Orientaux. Quelquefois, pour plus de clarté, nous avons fait des transpositions; mais ordinairement nous avons rendu phrase pour phrase et mot pour mot. Nous avons sur-tout tenu à bien faire ressortir l'esprit particulier à certains écrivains. C'est ainsi que Boha-eddin , toujours absorbé par ses idées de piété, rapporte tout à Dieu, et qu'Ibn-aïatir, moins résigné, semble murmurer quelquefois contre les desseins de la providence. D'un autre côté, le premier est plein de vénération pour la mémoire de Saladin et ne tarit pas sur ses vertus; le second ne peut lui pardonner sa conduite injuste envers la famille de Noureddin , et cherche en plusieurs occasions à obscurcir sa gloire.

Les faits ont été disposés par ordre chronologique ; c'est l'ordre le plus facile à suivre : c'était d'ailleurs celui de nos auteurs; et les personnes qui voudront recourir aux sources, retrouveront plus aisément le passage. Que si la date sous laquelle nous avons placé l'événement n'est pas la même que celle où l'a mise l'auteur original, nous en avons averti.

La difficulté consistait surtout à porter l'ordre dans cette multitude de faits, à les coordonner entre eux, enfin à en faire un tout qui, dégagé de détails trop minutieux, pût permettre au récit une marche libre, la seule qui lui convienne. Dans cette nouvelle édition , nous avons non-seulement lié les fragmens que nous avions à citer, de manière à en former un récit non interrompu, mais nous y avons mêlé les faits et les anecdotes qui s'y rattachent, et qui pouvaient donner une idée de l'esprit, des mœurs et des institutions des Orientaux au moyen âge.

Les auteurs musulmans datent les événemens de l'hégire, mot arabe qui signifie fuite , et qui désigne l'époque où Mahomet, quittant fa Mecque sa patrie, jeta

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les fondemens d'un nouvel empire. L'hégire eut lieu en 622 de notre ère. Outre cette première différence, il y a celle des années. Les musulmans suivent l'année lunaire, année qui a onze jours de moins que l'année solaire usitée parmi nous; il résulte de là que leur année recommence chaque fois à une époque différente par rapport à la nôtre, et que les années chrétiennes et musulmanes se croisent presque sans cesse. Nous nous sommes conformés à Tordre des années musulmanes , et nous avons mis à côté Tannée chrétienne qui y correspond (l).

H y a telle époque des croisades qui n'est bien rapportée que dans les écrits des Arabes; il en est d'autres, sur-tout dans la première partie , sur lesquelles il faut absolument recourir au récit des chrétiens. Nous n'avons pas essayé de remplir ces lacunes, et c'est dans l'histoire générale des croisades qu'on doit chercher l'ensemble des faits. En général nous n'avons cité les témoignages des chroniques de l'Occident, que lorsque ces témoignages étaient indispensables pour l'intelligence des chroniques de l'Orient.

(l) Aboulfarage, quoique chrétien , a, dans sa Chronique arabe, date* les éve'nemens de l'hégire; dans sa Chronique syriaque, an contraire, il suit l'ère d'Alexandre, autrement dite des Séleucides, qui commence en Tannée 312 avant Jésus-Christ. De son côté , l'historien des patriarches d'Alexandrie a daté Tes faits de l'ère de Diocictien ou des martyrs, qui commence à Tan 882 de notre ère. II nous a paru inutile de compliquer le récit par ces diverses manières de dater; d'autant plus que l'historien des patriarches d'Alexandrie et Aboulfarage ne sont cités que par intervalle, et que d'ailleurs ces deux auteurs ont cru devoir eux-mêmes mettre leur ère en rapport avec celle des musulmans.

DES

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