‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 14 sur 88 · III · texte numérisé non relu

III

Eve'nemens qui fui virent !a prise d'Antioche. — Entrée des croises dans Jérusalem. — Bataille d'Ascalon.

Les croisée, profitant de leurs succès, ne tardèrent pas à se répandre dans les contrées voisines d'Antioche.

Kcmal-eddin fait mention d'un certain Omar, commandant de la ville d'Ezaz (l) , dans la principauté' d'Alep, lequel se révolta contre Redouan et appela les Francs à son secours. Le comte de Saint-Gilles accourut avec quelques troupes et prit la défense d'Omar. En s'en retournant, il emmena le fils d'Omar en otage à Antioche. Cet enfant y mourut quelque temps après. Quant au père, il fut pris plus tard par Redouan et mis à mort.

Le même auteur parle ensuite de la prise de la ville de Bare' ou d'Elbarie' par le comte de Saint-Gilles, qui, ajoutet-il, sans e'gard pour sa parole, livra cette ville au pillage ; après quoi il continue ainsi : a Le comte de Saint-Gilles prit avec lui le reste de l'armée, aussi bien que les Arme'niens et les autres chre'tiens du pays, et alla assiéger Marra. L'armee chrétienne e'tait de cent mille hommes; elle coupa les arbres dans la campagne, et construisit une tour assez haute pour dominer les remparts de la place. Les habitans s'étaient hâtes d'appeler à leur secours Redouan, prince d'Alep, et Genah-eddaule', prince d'Émesse; mais ni l'un ni l'autre ne voulurent les de'fcndre. A la suite d'un assaut terrible, qui dura depuis le matin jusqu'à la prière du soir, les chrétiens entrèrent dans la ville. Ils promirent d'abord surete' aux habitans , et reçurent pour cela un tribut qui fut levé' sur chaque famille : mais le lendemain, dès que le jour parut, ils remirent l'e'pe'e à la main et massacrèrent les hommes en e'tat de porter les armes, re'servant les femmes et les enfans pour l'esclavage. 11 pe'rit ainsi vingt mille personnes, hommes, femmes et enfans; il n'y eut en ge'ne'ral de sauve <jue le petit nombre de ceux qui auparavant avaient cherche leur salut dans les places voisines. Plusieurs pe'rirent dans les supplices, pour n'avoir pas voulu découvrir le lieu où ils avaient caché leurs richesses; d'autres moururent de soif, parce qu'ils

(t) Cest la ville que les auteurs chrétiens appellent Hasar.

n'avaient pas de quoi payer l'eau qu'on voulait leur vendre. Les Francs s'arrêtèrent pendant trente-trois jours dans la ville, et ne se retirèrent qu'après avoir rase les fortifications et brûle les maisons et les mosquées. •

ensuite de la marche des Francs vers Jérusalem.

An 492 [1099]. « Les Francs, dit Ibn-giouzi, lorsqu'ils partirent d'An tioche, étaient au nombre d'un million d'hommes, dont cinq cent mille en e'tat de combattre (t). Le reste se composait d'ouvriers et d'employés aux pierriers et aux autres machines de guerre. Ifs suivirent le bord de la mer. Je'rusalem appartenait alors aux Egyptiens. Celui qui en avait le commandement s'appelait Iftikhar-eddaule', ou la Gloire de l'empire. Le siège dura quarante jours. Les Francs élevèrent deux tours pour dominer les murs de la place : l'une du cote' de la porte de Sion , l'autre du côte des portes d'As bat et d'Amoud , ou portes des Tribus et de la Colonne. Les assièges parvinrent à brûler la tour de la porte de Sion ; à l'égard de la seconde , elle fut approche'e des murs. Alors les Francs firent jouer toutes leurs machines àla-fois; puis, attaquant comme un seul homme, ils mirent les musulmans en fuite et entrèrent de force dans la ville. La foule se réfugia dans la mosque'e Aïacsa et ses dépendances (S). Les Francs, les y poursuivant, tuèrent, dit-on, cent mille personnes , et firent autant de prisonniers. Ils n'e'pargnèrent pas même les vieillards des deux sexes (3). En ce lieu étaient rassemblées d'immenses richesses. Ils y

(i) II n'est pa« besoin de dire que ce nombre est fort exagéré. Kemal-eddin s'est tenu plus près de la vérité, en ne le faisant monter qu a trois cent vingt mille hommes.

(*) Cest la mosquée bâtie par Omar sur remplacement du temple de Salomon, et qui porte encore le nom d'Omar. Cette mosquée, outre le temple proprement dit, renferme un parvis et plusieurs chapelles , entre lesquelles est celle de la Sacra ou de la Roche , ainsi appelée parce que, dans l'opinion des musulmans, on y conserve la pierre sur laquelle le patriarche Jacob appuya la téte la nnit où il vit l'échelle mystérieuse qui conduisait de la terre au ciel. Voyez la description de la mosquée et de ses dépendances, dans le Voyage SAly-Bey, t. III, et atlas.

(*) Si Vom en croyait le cadi Mogir-eddin , auteur (Tune Histoire de Jérusalem et d'Hebron , la mort de tant de personnes serait en partie venue de ce qu'on avait accordé aux musulmans un délai de trois

mêmes détails. Il parle

trouveront soixante-dix lampes, dont vingt en or (!) et !•*> autres en argent (2). Ils enlevèrent aussi un tennour ou grande lampe d'argent, du poids de quarante rotts ou livres de Syrie (3). Quant aux Juifs, on les enferma dans leur synagogue et on les y brûla. Jérusalem n'avait pas cesse' d'être au pouvoir de l'islamisme depuis le règne du calife Omar, l'an 16 de l'he'gire [638 de J. C.]. »

Un auteur musulman appelé Ibn-zoulak, croyant sans doute donner plus de solennité' à cet événement, pre'tend qu'au moment de l'entrée des chrétiens dans la ville sainte, le soleil s'e'clipsa, la terre se couvrit de te'nèbres, et les étoiles apparurent en plein jour.

Cependant le visir e'gyptien Afdal accourait d'Egypte en Syrie , accompagne, selon Ibn-giouzi , de vingt mille hommes. Etant arrive' deux jours après la perte de Jérusalem, il se porta vers Ascalon. Ibn-moyassar nous apprend qu'il envoya un députe' aux chefs des chrétiens, pour leur reprocher les cruautés qu'ils avaient commises ; mais les chrétiens , s'avançant avec toutes leurs forces, l'obligèrent ù prendre la fuite. Plusieurs des musulmans s'e'taient cache's dans les branches des sycomores qui couvrent le pays : les Francs mirent le feu aux arbres et firent pe'rir ces musulmans dans les flammes.

Ensuite les Francs entreprirent le sie'ge d'Àscalon. De'jà, suivant Ibn-giouzi, ils avaient force les habitans à leur pro-

jours pour sortir de la ville, et que la presse fat si grande aux portes de ia mosquée , que plusieurs y périrent. I.e nombre des morts est sans doute exagéré; mais la manière dont s opéra ee carnage n'est que trop constatée. On peut recourir au témoignage des auteurs chrétiens eux-mêmes.

(1) Chacune était du poids de mille mitscals, ou de dix livres de douze onces.

(2) Celles-ci pesaient chacune trois mille six cents dirhems de Syrie, ou environ vingt-quatre livres de douze onces.

(3) Ces richesses étaient le fruit de la piété des Musulmans; Mahomet a promis de grandes récompenses à tous ceux qui feraient

Quelques offrandes à cette mosquée. Voyez à ce sujet le témoignage un auteur musulman, Mines de l'Orient, t. II, p. 38t. Encore aujourd'hui, les Mûsulmans se font un devoir de montrer la même piété. Le P. Roger, qui , il y a quelques siècles, trouva le moyen d'entrer dans la mosquée , y compta jusqu'à sept mille lampes. Voyez f Itinéraire de Paris à Jérusalem, par lf.de Chàtcaubriant, t. II .

mettre un tribut de vingt mille pièces d'or; mats au moment d'en faire la levée , il survint une querelle parmi les chefs , qui furent contraints de se retirer.

Tel est le court récit de la bataille d'Ascalon, qui occupe

une si grande place dans l'histoire et la poésie chrétiennes. On attribue tout l'honneur de cette victoire à Raymond de Saint-Gilles. Le cadi Mogir-eddin nous apprend qu'un porte musulman , voulant faire sa cour k Raymond , lui adressa ces mots singuliers : u Tu as vaincu par l'ëpëe du Messie. r> O Dieu! quel homme que ce Saint-Gilles! la terre n'avait ■• pas vu de déroute semblable à celle d'Afdal; net que le visir, pour se venger, fit assassiner le poëte.

Après ces e've'nemens, beaucoup de musulmans n'osèrent plus demeurer en Syrie. Ibn-giouzi rapporte qu'un cadi et d'autres personnes de la ville de Damas se retirèrent à Bagdad , et se présentèrent au divan ou conseil d'état du sultan, en s'arrachant les cheveux et fondant en larmes. Le cadi se leva en présence de l'assemblée, et fit un discours qui tira des larmes de tous les yeux. Le divan envoya un députe au sultan , qui était alors avec son armée dans le Khorassan , au nord de la Perse , pour lui exposer les malheurs de l'islamisme : mais la discorde s'était introduite dans la maison des princes selgioukides ; ils avaient tous pris les armes, et se disputaient l'autorité' les uns aux autres. Dieu permit , ajoute l'historien , pour des vues qui nous sont cachées, que la démarche du divan restât inutile.

Suivant Aboulfeda, ce fut par les fuyards que l'on apprit à Bagdad la nouvelle de la prise de la ville sainte. On était alors au mois de ramadan ou mois du jeune; la douleur devint générale, et le peuple se répandit dans les mosquées pour implorer la miséricorde divine. Les esprits furent si troubles, qu'on oublia d'observer le jeune. Dans ces circonstances, le poëte Abivardi composa des vers dont voici le sens :

a Nous avons mêle' le sang à l'abondance de nos larmes. Il ne nous reste pas d'abri contre les malheurs qui nous menacent!

» Les tristes armes , pour un homme , de répandre des pleurs, lorsque la guerre embrase tout de ses ëpces e'tince- 1 an tes !

" O enfans de l'islamisme , bien des combats vous restent h soutenir, dans lesquels vos têtes rouleront à vos pieds!

n Comment dormir et fermer les paupières, lorsqu'on est atteint par des commotions qui réveilleraient l'homme le plus profondément endormi ?

n Vos frères dans la Syrie n'ont pour se reposer que le dos de leurs chameaux ou les entrailles des vautours.

n Los Romains (l) les couvrent d'opprobre; et vous, vous laissez, teainer votre robe dans la mollesse, comme quelqu'un qui n'a rien à craindre!

n Que de sang a e'te' répandu ! que de femmes a qui on n'a laisse pour couvrir leur beauté' que leurs mains !

n Entre les coups de lance et d'epe'e le choc est si épouvantable, que la tête des enfans en blanchirait de frayeur.

v Telle est cette guerre, que ceux mêmes qui s'éloignent de ses fureurs dans l'espoir de s'en préserver, grincent bientôt les dents de regret

» Il me semble voir celui qui repose à Me'dinc ( Mahomet ) se lever pour crier de toute sa force : O enfans de Haschem !

îa&uoil mon peuple ne vole pas à l'ennemi la lance à la main, Jorsque la religion croule par ses fondemens!

n 11 nos e pas approcher du feu, crainte de la mort, et il ne voit pas que le déshonneur est une blessure qui reste!

n Est ce donc que les chefs des Arabes se résigneront à de tels maux , et que les guerriers de la Perse se soumettront à un tel avilissement?

jt Plut. à Dieu, puisqu'ils ne se battent plus par zèle pour la religion, qu'ils résistassent pour le salut de leurs proches!

n S'il* renoncent aux recompenses célestes , lorsque le dan per les appelle , ne seront-ils pas du moins attires par l'espoir du butin? .

En effitt, remarque le cadi Mogir-eddin , de qui nous empruntons oes vers vraiment remarquables , il ne pouvait pas arriver de plus grand malheur à l'islamisme: les rois de la terre n'étaient pas assez forts pour chasser les Francs de lewrs conquêtes; il fallait attendre la volonté du Dieu suprême , qui enfin reprit Jérusalem par les mains de son e'Iu Saladin. Pour moi, ajoute Mogir-eddin, telle est ma pensée; je n'ai

(î) Le poète se sert du mot Romain ou plutôt du mot Grec, pour désigner les guerriers (TOctiflcnt. Les musulmans eurent d'abord des guerres si terribles à soutenir eontre les Grecs de Constantinopîe , derniers restes de (empire romain , qu'ils n'eurent plus d'autre mot pour indiquer en général les ennemis de l'islamisme.

pas d'antre espérance que Dieu; c'est en lui que je mets ma confiance; il me suffit. O que! excellent maître et quel bon protecteur!

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