‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 19 sur 88 · XII · texte numérisé non relu

XII

Siège d'AIep par les Chrétiens.

Suite de l'année 51 S [1124 et 1125 ]. Nous allons donner sur ce siège la suite du récit de Kemai-eddin , auteur de l'Histoire d'AIep , et natif de cette ville.

« Le roi Baudouin , en recouvrant la liberté, avait promis à Timurtach de n'entretenir aucune relation avec Dobais , lequel, dépossède par le calife de Bagdad de ses domaines sur le Tigre, cherchait à s'emparer d'AIep et était en guerre avec Timurtach. Comme Baudouin refusa de satisfaire a ses engagemens , et que les négociations entamées à ce sujet avaient etë vaines , Dobais en profita pour se lier d'intérêt avec ce prince et avec Josselin , comte d'Edesse. Ils s'unirent ensemble d'une amitié' véritable (t). II fut convenu entre eux que la ville d'AIep, si l'on parvenait à s'en rendre maître, serait remise à Dobais , et que les Francs auraient son territoire. Quand Timurtach vit la mauvaise foi de Baudouin et les forces redoutables auxquelles il allait avoir affaire, il se rendit dans ses états de Mésopotamie pour y lever de nouvelles troupes. La^ roi ne tarda pas à arriver devant Alep. Dans le même temps, Dobais et Josselin partirent de Tell-bascher et vinrent se joindre à Baudouin en ravageant le coton , le millet et tout ce qui se trouvait sur leur passage. Us avaient avec eux Sultan-schah, fils de Redouan, ancien prince de la contrée. Baudouin s'établit du côte' du couchant, dans le lieu où se font les courses de chevaux ; Josselin se plaça sur le chemin d'Ezaz et dans les campagnes qui le bordent à droite et à gauche. Pour Dobais et Sultan-schah, ils se déployèrent un peu à Test des quartiers de Josselin. Les assiëgeans formaient en tout trois cents tentes, dont deux cents appartenaient aux Francs, et les cent autres aux musulmans leurs allies. Ils coupèrent les arbres, ils détruisirent les chapelles , ils ouvrirent les tombeaux, dépouillèrent les morts, et se servirent des cercueils pour renfermer leurs vivres. A l'égard des cadavres qui n'étaient pas encore tombes en pourriture ,

(l) L'auteur arabe est tout étonné que des musulmans se soient . alliés avec des chrétiens.

ils leur liaient les pieds avec des cordes; puis, les tramant jusque sous les yeux des musulmans , ils disaient : Voilà votre prophète Mahomet, ou tel autre nom semblable. Les chrétiens ayant découvert un exemplaire de l'Alcoran clans une des chapelles aux environs de la ville (l), montrèrent ce livre d'un air de triomphe; l'un d'eux imagina d'en arracher quelques feuillets et de les attacher sous la queue de son cheval. De temps en temps le cheval les couvrait d'ordures, et alors le chrétien de battre des mains et d'éclater de rire en de'rision de l'islamisme. S'il tombait un musulman entre les mains des chre'tiens, il e'tait renvoyé* à la ville, les mains coupées, et prive' des marques de sa virilité. Les assièges traitaient leurs prisonniers de la même manière, ou bien ils les pendaient; car ils faisaient de fréquentes sorties, et, s avançant par la porte de Fe'rac, ils enlevaient les Francs sur les chemins et jusque dans leurs tentes.On ne laissait pas de parler de paix, mais sans venir à un arrangement. La ville avait pour toute défense cinq cents hommes, commandes par le cadi Aboul-fadi, et se trouvait dans un état déplorable. On se décida, continue Kemal-eddin, à de'puter à Timurtach , mon bisaïeul Abou-ganem-mohammed , cadi de la ville, avec d'autres personnes de marque, pour lui demander des secours. Les Francs firent courir après eu» sans pouvoir les atteindre. Us ne laissèrent pas le lendemain de crier aux habitans qu'ils tenaient les députes entre leurs mains. A ces paroles , les assièges perdirent tout courage , et les appréhensions ne cessèrent qu'à la réception d'une lettre des députes qui annonçait leur heureuse arrivée. Ils n'avaient pas trouve Timurtach à Maridin : ce prince e'tait alors à Miafarekin, occupe à prendre possession des e'tats de son frère , qui venait de mourir. Les députes s'e'tant rendus

(l) Le mot mesched, que nous traduisons par chapelle, est proprement un oratoire bâti sur la tombe de quelque musulman vénéré. On trouve de ces chapelles dans le voisinage de toutes les villes, en Perse et en Turquie; on a soin d'y tenir des Alcorans k l'usage de ceux qui viennent visiter ce lieu , et qui ne manquent pas d'en lire quelques passages à l'intention du mort. Quelquefois ii s'y trouve des personnes gagées pour en réciter tous les jours un ou plusieurs chapitres. On sait de plus qu'il n'est permis qu'aux musulmans de toucher ce livre , et qu'ils ont pour lui un respect dont rien n'approche.

auprès de lui , il tacha de les amuser et de gagner du temps, u Mais , lui disaient-ils , nous n'avons besoin que

• de votre pre'sence ; nous sommes en état de repousser » l'ennemi. * Sur ces entrefaites, arriva ù mon bisaïeul une lettre de mon grand-père, annonçant que les habitans d'Aiep en étaient réduits à se nourrir de chiens et de corps morts ; qu'ils étaient sans ressources et en proie à d'horribles maladies ; qu'on voyait souvent des malades a l'extrémité' , qui , au premier son de la trompette, se levaient pour courir à l'assaut , comme des prisonniers à qui on aurait ote leurs chaînes, et qui, après avoir repousse' l'ennemi, revenaient se mettre au lit. Cette lettre mit Timurtach dans une étrange colère : «Voyez ces gens-lù, dit-il, comme ils » se jouent de moi ! ils disent qu'ils n'ont besoin que de ma *> personne, et qu'ils ont assez de leurs propres forces; c'est » vouloir ma ruine , c'est vouloir me faire partager leur n misère , en m'engageant dans cette guerre avec aussi peu

• de monde! n Là-dessus, il fit arrêter les de'pute's et les mit en prison. En cet état, ils n'avaient plus d'autre espoir que dans Borsaki , prince de Moussoul. Ils parvinrent a s'évader et se rendirent auprès de lui. Borsaki e'tait alors grièvement malade. La nouvelle en e'tant arrivée à Dobais, il la fit annoncer à son de trompe à ses troupes, et des cris s'élevèrent de toute part pour rendre grâce ù Dieu de cet événement. On cria môme aux assièges : Celui en qui vous mettez votre confiance, vient de mourir. A ces mots, les habitans fre'mhrent, et pensèrent être suffoques de douleur. Cependant les députes se présentèrent à Borsaki et lui exposèrent le malheureux e'tat des habitans d'Aiep. Le prince en fut touche' ( puisse le Seigneur lui avoir fait miséricorde!) , et répondit : « He'las ! vous voyez l'e'tat où je suis ; mais si Dieu » me rend la santé', je fais vœu d'aller au secours d'Aiep, » d'attaquer vos ennemis et de les repousser de vos t erres . » En moins de trois jours, ajoutait mon bisaïeul, Borsaki n'eut plus de fièvre; il sortit de sa chambre, et ordonna à ses troupes de se disposer à partir. Les préparatifs ne furent pas longs. Il se mit en marche (Dieu ait pitié' de lui! ) avec une arme'e formidable. Arrive' sur les bords de l'Euphrate, il manda aux princes de Damas et d'Emcsse de venir le joindre. A son approche , Dobais fit déployer ses étendards blancs , et se retira avec l'armée chrétienne. Aussitôt les habitans sortirent tous de la ville : les uns vinrent piller le camp des

assiegeans ; les autres allèrent à la rencontre de Borsaki ou se mirent à la poursuite de l'ennemi. Borsaki poursuivit les chrétiens lentement, et, dès qu'ils furent à une certaine distance , il donna ordre à ses troupes de revenir. Alors le cadi Aboul-fadl lui dit : « O notre maître! si nos troupes se 9 mettaient à leur poursuite, elles les prendraient sans peine, n à présent qu'ils sont en desordre et entoures de toute part. • Le prince repondit : « O cadi ! tu sais bien qu'il reste encore » assez d'ennemis dans le pays pour venir à bout de vos n troupes et des miennes, si par malheur Dieu nous avait » prépare une défaite. J'en doute, reprit le cadi. Mais, re'par- » lit le prince, où nous sauver maintenant, s'ils faisaient tout n à coup volte-face et qu'ils nous missent en déroute, tenant » l'e'pe'e levée sur la téte des musulmans ? au lieu qu'en les n laissant s'éloigner, nous ne courons plus de risque. Entrons m d'abord dans la ville ; mettons-la à l'abri de toute insulte ; v nous y rétablirons le bon ordre et la tranquillité ; après «cela, s'il plaît à Dieu, nous rassemblerons tout notre n monde, et nous irons à eux. » II entra donc dans Alep et l'occupa avec sa citadelle. H en repara les murailles , fit' cesser les exactions , diminua les charges, e'tablit une bonne police , veilla au maintien de la justice, en un mot ne négligea rien pour faire le bonheur des habitans ( 1 ). »

Ibn-giouzi a aussi parle' du sie'ge d'Alep ; mais il ne nous apprend rien de particulier , sinon que les Francs s'étaient bâti des maisons et des hôtelleries devant Alep , comme pour y demeurer hiver et e'te'. II ajoute, sous la date de l'an née suivante , que le roi Baudouin fit faire des courses

(I) Kemal-eddin remarque ensuite que, pour cette année, les semailles à Alep ne commencèrent qu'au 12 du mois de sabat. Le 12 du mois de sabat répond a ia fin de janvier ou au commencement de février; ce mois appartient an calendrier des Juifs, qui était aussi en usage chci iesChaldéens, et l'est encore ches les chrétiens orientaux. Comme Tannée musulmane est lunaire et seulement de trois cent cinquante-quatre jours et qu'elle n'a pas de mois intercalaires , elle commence chaque année à une époque différente , par rapport à nous , qui suivons f année solaire. Voilà pourquoi les paysans des contrées musulmanes, dont les travaux sont nécessairement en rapport avec l'ordre des saisons et ïe cours annuel du soleil , ont été obligés d'adopter Tannée solaire dans tout ce qui concerne l'agriculture. En Syrie, ils se servent de Tannée Juive, et en Egypte, de Tannée cophte , qui était celle des anciens Egyptiens.

jusqu'aux portes de Damas, et battit Togdekin , non loin de cette ville. II pénétra aussi en Arabie , dans la contrée appelée la vallée de Moïse.

An 519 [ 1125 ]. Kemal-eddin reprend ainsi : a Borsaki rendit la liberté aux otages chre'tiens qui e'taient restes dans Schaizar, moyennant la somme de quatre-vingt mille pièces d or. Puis , se joignant à Togdekin , prince de Damas , il vint mettre le siège devant Cafartab, qui ouvrit ses portes. De là 51 se porta vers Ezaz ; mais , pendant qu'il était devant ses murailles , il fut attaqué par les Francs et mis en déroute. Alors Borsaki fit la paix avec les chrétiens et reprit le chemin de Mousson!, où il arriva à la fin de l'année 520. Le vendredi qui suivit son arrivée, il se rendit à la mosquée pour y faire la prière ; mais , au moment qu'il s'avançait vers la chaire, au milieu d'une grande foule, il fut assailli par huit baténiens déguisés en derviches, et, malgré sa cotte de maille et ses gardes , fut percé de plusieurs coups de couteau. Qn le transporta chez lui, et il expira le même jour. Les baténiens furent tués sur la place , hormis un seul h qui s'échappa par la fuite. Ce baténien était originaire d'Ezaz. Quand sa mère apprit que Borsaki était mort, ef que les meurtriers avaient péri , elle crut que son fils était du , nombre; et voilà que se livrant à la joie, elle së frotta les yeux de collyre (1), et se Inissa aller publiquement aux transports de la plus vive alégresse. Tout a coup , elle voit arriver son fils plein de santé. Alors sa joie se change en tristesse, elle s'arrache les cheveux et se noircit le visage (3). n Borsaki avait vu dans son sommeil , la nuit précédente ,

une troupe de chiens qui s'étaient jetés sur lui. II en avait

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(l) Cest une poudre noire dont les femmes en Orient se teignent les sourcils et les paupières.

(i) Il parait que cette femme partageait les affreux principes de la secte des baténiens. Sa joie venait de l'opinion où elfe e'tait que son fils, par cet assassinat , avait dû aller tout droit au paradis, dans un lieu de délices. Aussi, quand elle eut été détrompée, elle dut être au désespoir. On pourrait comparer cette douleur a celle de la femme Spartiate qui pleura en voyant arriver son fils sain et sauf du combat; avec cette différence pourtant que , dans la femme Spartiate, la résignation maternelle était produite par l'amour de la patrie, au lieu que, dans l'autre, il n'y avait que du fanatisme et de l'esprit de secte.

tue plusieurs sans cependant pouvoir se garantir tout-à-fart de leurs morsures. Le lendemain il raconta sa vision à ses familiers, qui, tous, lui conseillèrent de ne pas sortir de quelques jours, u Mais, re'pondit-il , pour rien au monde v je ne me dispenserais d'assister à la prière du vendredi. n En effet, ce prince (Dieu ait pitié de lui!) était dans l'usage d'assister le vendredi à la prière avec le peuple, n

Le même auteur rapporte le trait suivant dans ses Vies des hommes illustres : « Borsaki e'tait un homme juste et craignant Dieu, d'une grande douceur de caractère, et très-bon pour les gens qui l'entouraient. On tient d'un de ses serviteurs, qu'il consacrait une partie de la nuit à la prière, et qu'il s'acquittait de l'ablution sans avoir besoin du ministère d'un autre. Une nuit d'hiver, pendant que nous e'tions à Moussoul, ajoutait ce serviteur, je le vis sortir de sa chnmbre, en caleçon et avec un simple manteau ; il tenait à la main un vase de cuivre, et s'acheminait vers le Tigre pour y puiser de l'eau et y faire son ablution. En le voyant, je courus à lui pour lui prendre le vase des mains; il me repoussa et me dit : u Va, mon ami, retourne dans ta chambre, de peur d'avoir 9 froid, n Je tins bon, et voulus lui arracher le vase des mains : vains efforts; il se défendit et me fit retourner à ma demeure, n

An 522 [H28], Cette année mourut Togdekin, prince de Damas ; c'est lui qui avait défendu jusque-là cette cite' contre les chrétiens. H eut pour successeur son fils Tag-el-moloucbouri. La confusion ne tarda pas à se mettre dans ce pays, et le desordre fut sur-tout fomente' par les ismae'Iiens ou baténiens et leurs adhe'rens. On lit dans Aboulfe'da que ces sectaires étaient protèges par le visir de Bouri , et qu'un de leurs chefs , appelé' A bouloufa, en vint jusqu'à proposer aux Francs de leur livrer Damas , s'ils voulaient lui donner Tyr en échange. Les Francs y consentirent, et promirent de se trouver un certain vendredi devant Damas. Mais, dans l'intervalle, Bouri fut instruit du complot ; il fit venir le visir chez lui , et le tua de sa main. Il ordonna en même temps le massacre de tous les Ismaéliens de la ville ; et le peuple , qui les avait en horreur, en tua plus de six mille. Cependant les Francs arrivèrent au rendez-vous et formèrent le siège de la ville : on e'tait alors au milieu de l'hiver; comme ils rencontrèrent de la résistance , ils se retirèrent. Dans le même temps , un autre ismaelien , qui commandait dans

Paneas, livra cette place aux chrétiens, et s'établit dans leurs provinces (1).

Pendant ce temps , Alep n'était guère plus tranquille. On lit dans Kemal-eddin que Borsaki avait laisse deux fils, Massoud et un autre. Massoud prit possession d'Alep ainsi que de Mousson l , et se rendit auprès du sultan à Bagdad pour s'en faire donner l'investiture. Le sultan lui délivra à cet effet un diplôme avec lequel il reprit le chemin de la Syrie. Mais peu de temps après, on le trouva mort dans son lit : quelques-uns disent qu'il avait e'te' empoisonne'. Quoi qu'il en soit , Alep se trouva de nouveau dans la confusion , et un certain Kotlog profita du desordre pour s'emparer de l'autorité'. On rapporte que l'usurpateur eut soin , avant de monter à la citadelle, de s'informer de l'heure propice mar-

3uee par les astres. La suite fit voir qu'il s'était trompe' 'heure ; car s'e'tant mis à tyranniser tout le monde, le peuple prit les armes et l'assie'gea dans la citadelle. En vain Josselin vint sur ces entrefaites; on lui remit une somme d'argent pour l'engager à se retirer. Les habitans d'Alep tenaient toujours Kotlog assiège' : de'jà ils avaient appelé les musulmans des environs à leur secours, lorsque Zengui,qui venait d'être investi par le sultan de la principauté' de Moussoul, Gt mettre ses troupes en marche et devint souverain d'Alep.

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