‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 20 sur 88 · S XIII · texte numérisé non relu

S XIII

De Zcuguî et de sa puissance.

On n'a vu jusqu'ici que troubles et anarchie parmi les puissances musulmanes de Syrie, d'Egypte et de Mésopotamie. Le calife de Bagdad en e'tait re'duit à ses seules prières. L'empire des sultans de la Perse e'tait divise' et sur le penchant de sa ruine. Depuis la mort de Malek-schah , les princes Selgioukides avaient e'te' presque continuellement en guerre, soit pour se disputer la couronne, soit pour étouffer des rebellions sans cesse renaissantes. Le même de'sordre régnait en Egypte. Par-tout les Francs dominaient. Tout-àcoup apparut un homme habile à la guerre, grand politique,

(1) Vinci, sur cette expédition, Guillaume de Tyr, lib. xiu, f«p. 16.

sévère et exact a rendre la justice à ses peuples; ami de Tordre dans ses états, prompt à entreprendre sur ceux des • autres. Cet homme est Zengui. II s'éleva en peu de temps a une grande puissance. Ce qui l'aida sur-tout dans son élévation et le rendit supérieur à ses voisins, c'est que, maigre' ses crimes et ses perfidies, il eut l'art d'intéresser les musulmans à sa cause. Il fut regarde' comme le défenseur de l'islamisme contre les chrétiens. Il fut le premier qui resserra les Francs dans leurs domaines, et leur prit même une partie de leurs conquêtes. H fut fameux par ses exploits, fameux encore par son (ils Noureddin. Zengui est celui que nos vieilles chroniques appellent Sangiiinus.

Suite de Vannée 522 [1128]. Il est dit dans l'Histoire des Atabecs que Zengui était fils d'Acsancar, ancien maître d'Alep, et qu'il n'avait que dix ans lors de la mort de son père, trois ans avont l'entrée des chrétiens en Syrie. Il fit ses premières armes sous Kerboga et Gekermisch, princes de Moussoul; il servit plus tard sous Maudoud et Rorsaki; en un mot, se trouva à presque toutes les guerres qui furent faites contre les chrétiens. Il fut ensuite élevé au commandement de Vaset et de Bassora sur le Tigre, et enfin arriva par degrés à la principauté' de Moussoul et d'Alep.

L'auteur de l'Histoire des Atabecs, près d'entrer dans le de'tail du règne de Zengui, s'exprime ainsi (l) :

u Avant de pre'scnter l'histoire du règne de Zengui, nous retracerons d'abord l'état de faiblesse et de misère des musulmans, et la puissance des infidèles. Au moment où Zengui prit possession des provinces, les Francs avaient e'tendu leurs conquêtes, multiplie' leurs armées, re'pandu la crainte, établi la tyrannie, manifeste' leur malice, dévoile' leur méchanceté, excite' leur convoitise, et porte' leurs invasions dans les terres de l'islamisme. Enhardis par la faiblesse des musulmans, ils ne cessaient de les attaquer , les persécutaient de toutes les manières , les inquiétaient , les tourmentaient, les exterminaient. Les étincelles de leur cruauté s'étaient répandues dans les contrées, et les peuples étaient environnes de leurs violences et en proie à leurs ravages. Les e'toiles du bonheur de l'islamisme s étaient abaissées

(l) Ce passage, dans f original , est en prose rime'c , et dans \t style que nous pourrions appeler poe'tique.

sous l'horizon, et le ciel de sa gloire s'était fendu; le soleil de ses destinées se cachait dans les nuages; les drapeaux de l'infidélité se déployaient sur les provinces musulmanes, et les victoires de l'impiété accablaient les disciples de la foi.

«L'empire des Francs s'étendait, à cette époque, depuis Maridin et Schaiketan en Mésopotamie, jusqu'à Elarisch, sur les frontières d'Egypte; et de toutes les provinces de Syrie, Alep, Émesse, Hainah et Damas, avaient pu seules se soustraire à leur joug. Leurs troupes s'avançaient dans le Diarbecr jusqu'à Amide, sans laisser en vie ni adorateurs de Dieu, ni ennemis de l'erreur; et dans le Gézire jusqu'à Rassain et Nisibe , sans laisser aux habitans ni effets ni argent. A l'égard des musulmans de Racca et de Haran, ils étaient exposes à l'oppression et à la faiblesse, victimes de la barbarie et de la violence. Chaque jour les infidèles machinaient leur perte, troublaient leur repos, les jetaient dans la misère. Enfin , ils les réduisirent à invoquer la mort et le trépas , et à envier le sort de ceux qui reposent dans les tombeaux. Hormis Rahaba et le désert, les chemins qui mènent à Damas étaient infestes de leurs brigandages. Les marchands et les voyageurs étaient obliges de s'enfoncer dans les précipices et les solitudes , en proie à la lassitude, à la fatigue, à la douleur, ou bien de mettre leur fortune et leur vie à la merci des Arabes. Le mal s'accrut, et la chose en vint au point que les infidèles imposèrent un tribut et des taxes à toutes les villes voisines, à quoi celles-ci se soumirent pour se préserver de leurs dévastations. Non contens de cela, ils envoyaient à Damas visiter les esclaves exposés au marche'. S'il s'en trouvait de Grecs, d'Arméniens , en un mot, de chrétiens d'origine, ils leur donnaient le choix de rester esclaves ou de retourner dans leur patrie, au sein de leur famille, au milieu de leurs frères. Ceux donc qui voulaient rester, en étaient les maîtres; et ceux qui voulaient s'en aller, les Francs les prenaient avec eux. En faut-il davantage pour donner une idée de la faiblesse et de l'abaissement des musulmans, de la puissance et de l'orgueil des infidèles* Quant à Alep, ils avaient leur part des revenus de son territoire, jusqu'au moulin situé à la porte des Jardins , à vingt pas seulement de la ville. Pour le reste de la Syrie , la situation des habitans était encore plus déplorable. Lors donc que le Dieu très-haut eut jeté les yeux sur les princes musulmans , et

qu'il eut vu l'état de mépris où était tombée la religion véritable; lorsqu'il eut reconnu les chefs hors d'état de prendre la défense de sa religion et trop faibles pour protéger ses adorateurs , lorsqu'il eut considère' la barbarie de ses ennemis, leur inhumanité', les calamités et les desastres qui affligeaient les fidèles, il s'attendrit sur l'islamisme et ses disciples, et résolut de faire cesser Tc'tat d'avilissement, l'esclavage et le deuil où ils étaient plongés. II résolut de susciter contre les chrétiens un homme capable de les punir de leurs attentats et d'en tirer une juste vengeance. Il voulut foudroyer les démons de la croix , comme il avait foudroyé ses anges rebelles (1), déterminé ù les détruire et ù les anéantir. Aussitôt il chercha de l'œil dans sa chère troupe de braves et dans l'élite de ses guerriers aussi sages qu'ardens, et il n'en vit pas de plus propre à ses desseins que le martyr Emad-eddin Zengui; il n'en vit point qui eut un cœur plus inébranlable , une volonté plus ferme, une lance plus irrésistible et plus pénétrante; ainsi donc, il lui remit la porte des forteresses et le gouvernement de son peuple.»

Rien ne prouve mieux que ce passage à quel point la puissance des chrétiens d'Orient s'était accrue, et combien ils s'étaient rendus redoutables aux nations musulmanes (9).

Le même auteur raconte ensuite l'élévation de Zengui à la principauté de Moussoul :

u Massoud, (ils de Borsaki, n'ayant laissé en mourant qu'un frère en bas âge, celui qui était chargé de la conduite du jeune prince, envoya deux députés à Bagdad pour demander au sultan l'investiture de la principauté de Moussoul eu faveur de cet enfant. Les députés étaient le cadi Boha-eddin et un nommé Salah-eddin. Etant n Bagdad , ils firent la connaissance d'un certain Nassir-eddin , ami de Zengui, lequel les engagea à demander Zengui pour prince. Les députés allant

(1) Sur le dernier point, on peut consulter notre Description des Monumetis musulmans du cabinet de M. le duc de B lac as, 1. 1, p. 135.

(2) Ce passage, si on le considère sous le point de vue littéraire t a encore un intérêt de plus; on y trouve plusieurs idées qui n'ont pas été dédaignées par le Tasse. On n'a qu'à lire le premier chant de la Jérusalem délivrée, à l'endroit où le poète nous représente Dieu abaissant ses regards sur l'année chrétienne , et cherchant de Treil !e chef illustre qui devait arracher la ville sainte au joug des infidèles.

trouver le visir du sultan , lui dirent : « Tu sais que la Méso- » potamie et la Syrie sont en proie aux ravages des Francs. 9 Depuis la mort JeBorsaki, l'audace des chre'tiens n'a plus 9 de bornes. Celui qui nous gouverne est un enfant; il nous » faut de nécessite' un homme ferme et habile à la guerre , « qui puisse repousser l'ennemi. Nous te faisons connaître » l'état des choses , afin qu'il n'arrive rien de fâcheux à l'isla- «misme et aux musulmans; car c'est nous qui serions cou- ■ pables aux yeux de Dieu , et qui encourrions les reproches » du sultan. « Le visir ayant rapporte ces paroles au sultan , le prince demanda quel e'tait l'émir qu'on jugeait le plus propre à la défense des musulmans. Les députes indiquèrent Zengui. Le sultan approuva ce choix , d'autant plus qu'il connaissait Zengui , sa bravoure , ses talcns et sa prudence. Aussitôt il fit venir les députes, et régla avec eux le tribut (1) que lui paierait Zengui; il fit ses conditions. Après quoi on re'digea le diplôme d'institution , et Zengui fut déclare' prince de Moussoul.»

L'auteur arabe continue en ces termes : • A cette époque, les Francs, que Dieu maudisse, étaient maîtres d'Edesse, de Saroug, et autres places en Mésopotamie, Les habitans de Haran avaient beaucoup à soufîrir de leur voisinage, faute de troupes suffisantes et de maître en état de les défendre. Quand ils apprirent l'élévation de Zengui, rétablissement de son autorite' dans la principauté' de Moussoul, et l'amour de ses sujets pour lui, ils prirent courage, et, se souvenant des paroles del'AIcoran, ils reconnurent qu'il leur venait du secours de Dieu, et que la victoire était proche. Ils envoyèrent donc offrir à Zengui de se soumettre à lui, et le supplièrent d'honorer leur ville de sa pre'sence. Ce prince le fit avec empressement, assurant les habitans de sa protection , et flattant leurs espérances. Ensuite il écrivit à Josselin, comte d'Édesse, et lui demanda une trêve de courte durée, voulant, avant tout, achever de soumettre les états dépendant de la principauté' de Moussoul , en Syrie et en Mésopotamie ; voulant aussi reparer les maux qui , depuis long-temps , affligeaient ses

(i) Ce tait le droit de vasselagc. Mais en quoi consistait ce droit? *tait-il en argent, on de toute autre nature? Ceat ce que fauteur arabe ne dit pas.

6t BIBLIOTHEQUE

sujets, et pourvoir, d'une manière stable, à la subsistance de ses troupes, en ieuc assignant des terres particulières (des bénéfices militaires), enfin mettre d'abord ses guerriers à l'épreuve pour juger de leur zèle et de leur bravoure. 11 était sur-tout impatient de passer l'Euphrate, et de subjuguer Alep et le reste de la Syrie; il fit donc son arrangement avec Josselin, comme il l'avait désire, et se trouva en peu de temps au terme de ses souhaits.

« Les Francs, que Dieu confonde, avaient réduit à la dernière faiblesse les musulmans de Syrie : ils ne cessaient de faire des courses sur leurs terres, et tenaient le pays comme assiège , sans rencontrer ni opposition ni obstacle. Leurs prétentions s'accrurent , et ils n'aspiraient a rien moins qu'à l'entière conquête de la Syrie , bien éloignes de penser à ce que le Dieu très-haut avait décide dans les décrets de sa providence, à la vengeance qu'il était près de tirer de leurs attentats, au triomphe qu'il allait donner à l'islamisme, aux consolations qu'il devait verser dans le cœur des fidèles , et à la sécurité oui allait succe'der à l'e'tat d'angoisse.

u Dès que les habitans d'Alep entendirent parler deZengui, ils lui envoyèrent des députés pour le toucher de compassion et implorer son appui. Zengui passa donc l'Euphrate et se porta sur Alep. Les habitans vinrent au-devant de lui , et firent éclater en le voyant une joie et un plaisir dont Dieu seul peut se faire une idée. Avouons que si Dieu n'avait fait aux musulmans la grâce de leur donner Zengui pour maître, c'en nuit fait de la Syrie. Jusque là, les Francs avaient trouve dans Togdekin un obstacle à l'entier succès de leurs entreprises. C'est lui qui , au siège d'Alep, et en d'autres occasions , leur avait oppose' de la résistance et les avait forces à la retraite. Comme Dieu permit cette année qu'il mourut, le pays était à la veille de se trouver sans défense. On vit alors se vérifier cette parole de notre prophète : Mon pays ne demeurera jamais sans ami de Dieu et sans protecteur de la religion. Le Seigneur n'abandonna pas les musulmans; il mit à leur téte Zengui , que Dieu sanctifie son aine. Lors donc cjue ce prince fut maître d'Alep, il y fit quelque séjour. Il y établit une bonne police, et s efforça de réparer les maux causés par les invasions continuelles des chrétiens. »

L'année suivante , selon Kemal-eddin , Zengui alla faire sa cour au sultan , et se fit donner l'investiture de toutes les provinces occidentales (la Syrie). Le sultan aurait mieux

DBS CROISADES. 63

ainiu remettre la Syrie ù Dobais; mais le calife s'y opposa, vu que Dobais s'était rendu indigne de cette faveur par son alliance avec les chrétiens. Ainsi Zengui régna à-la-fois sur Moussoul et Alep.

s xtv.

Premières entreprises de Zengui.

An 523 [1129]. Zengui commença d'abord par chercher à se fortifier en Syrie. II fit cette année l'acquisition d'un homme qui iui fut plus tard très-utile. On lit dans Remaleddin qu'un e'mir extrêmement brave, nomme Savar ou Asvar, quitta cette année le service du prince de Damas pour entrer dans celui de Zengui. Ce prince lui confia le gouvernement d'Alep , et bientôt cet e'mir devint formidable aux chrétiens.

Zengui n'était pas scrupuleux dans les moyens qu'il employait pour s'agrandir. Remal-eddin rapporte le trait suivant : a La même année, Zengui vint de Moussoul en Syrie, et envoya demander du secours à Bouri , prince de Damas , comme pour faire la guerre aux chrétiens. Bouri lui envoya son fils Souneg, qui commandait dans Hamah. Zengui le reçut très-bien; mais tandis qu'ils faisaient route ensemble, il le fit arrêter ainsi que ses émirs, et désarma son escorte. En même temps il s'avança sur Hamah , qui se rendit sans re'sistance. A cette nouvelle, Rircan, prince d'Émesse , vint lui offrir une somme d'argent pour se faire céder Hamah. Zengui parut y consentir; il prit l'argent, et remit la ville à Rircan , un vendredi au matin. La prise de possession de Rircan fut annoncée au son des trompettes; à midi, la prière fut faite en son nom , et , dès que le soir fut venu, Zengui se saisit de lui, et marcha contre Émesse. Il ne cessa, pendant quarante jours, d'attaquer cette place sans pouvoir la prendre. De temps en temps , pour effrayer les assie'ge's, il faisait e'tendre Rircan sur un sac de paille, et le faisait battre de verges , ou lui infligeait quelque autre peine du même genre. Voilà comment Rircan fut puni dès cette vie d'une partie de ses crimes ; car c'est lui qui avait porte' Zengui à cette injustice, et voilà comment Dieu lui fit expier sa faute, n

Notre auteur a néglige de dire ce qu'aurait mérite Zen-

gui pour expier la sienne. Ibn-Giouzi est le seul qui fasse observer qu'à la nouvelle de la manière d'agir de Zengui avec le fils de Bouri, les princes voisins e'clatèrent en injures et en malédictions contre lui , et le prirent en horreur.

An 524 [1130]. Cette année, au rapport d'AbouIfe'da , Zengui alla attaquer Atareb, dont la garnison chre'tienne inquiétait les habitans d'AIep , et faisait des courses jusqu a leurs portes. L'armée chre'tienne e'tant venue au secours de la place , Zengui interrompit le siège et mit les Francs en fuite. Un grand nombre de chrétiens furent faits prisonniers , et le nombre des morts fut conside'rable. Zengui retourna ensuite devant Atareb, et, y entrant de force, fit raser la citadelle, qui ne se releva plus de ses ruines.

Zengui était favorise' dans ses entreprises par les divisions qui s'élevèrent alors parmi les chrétiens. Boe'mond, qui régnait sur Antioche, était encore fort jeune, et sa mère, fille du roi Baudouin, avait toute l'autorité. Cette princesse, au rapport de Kemal-cddin , tenta de s'emparer de l'autorité , au pre'judice de son fils. Heureusement le roi Baudouin , en qualité de protecteur d'Antioche, accourut avec ses troupes et rétablit le bon ordre.

An 525 [ 1131 ]. Cette année et les anne'es suivantes ne furent marquées par aucun e've'nement important. On se borna de part et d'autre à se surprendre et à se piller. C'e'tait Josselin, comte d'Édesse, qui attaquait Savar, et Savar qui attaquait Josselin ; ou bien les Turcomans qui venaient du fdtid de la Mésopotamie sur les terres de Tripoli, pour y commettre des déprédations. Ils battirent même dans une rencontre le comte de Tripoli, et l'assie'gèrent dans le château de Barin. D'un autre côte', les chrétiens du royaume de Jérusalem venaient ravager les terres de Damas, et les guerriers de Damas envahissaient les campagnes de Tibcriade, d'Acre et de Nazareth. Ces derniers s'emparèrent de Pane'as, et s'en retournèrent à Damas, menant leurs prisonniers lies avec des cordes, et portant les têtes des morts au bout de leurs piques.

Ibn-alatir rapporte encore, sous la date de l'an 530, ou 1135 de J. C. , que les garnisons musulmanes d'AIep et de Hamah allèrent ravager les terres de Laodice'e, et en emmenèrent neuf mille personnes, hommes, femmes et enfans, lis enlevèrent de plus cent mille pièces de bétail , telles que chevaux, mulets, bœufs, moutons, ânes, &c. La Syrie

fut remplie de prisonniers chrétiens et de bestiaux , ce qui , ajoute l'auteur , causa une joie ge'ne'rale. Il dit aussi , en parlant des dévastations commises sur le terriroire d'Acre et de Tibe'riade, que les Francs en eurent comme les bras casses.

An 531 [H37 ]. Ibn-alatir continue ainsi : « Zengui attaqua cette année Barin , située dans le voisinage de Hamah , et Tune des plus fortes places chrétiennes; et comme les Francs s'avançaient pour la secourir , il marcha à leur rencontre et en fit un grand carnage. Après la bataille, les de'bris de l'armée chre'tienne se réfugièrent dans Barin , où il les tint assièges, en leur coupant toute communication au dehors (l). Ce fut au point qu'ils ne purent recevoir aucune nouvelle de leur pays, tant la garde s'y faisait avec exactitude (3).

« Cependant les prêtres et les moines parcouraient les villes et les campagnes pour appeler les chrétiens aux armes. Ils dirent que si Barin se rendait, Zengui s'emparerait aise'ment des autres places chre'ticnnes, et irait attaquer Jérusalem, entreprise que les musulmans avaient plus à cœur qu'aucune autre. Les Francs se rassemblèrent donc , et il arriva ce que nous allons raconter. Les guerriers qui de'fcnr daient Barin, avaient d'abord montre' de la résolution ; mais comme ils ne s'e'taient pas attendus à soutenir un siège , ils manquèrent bientôt de vivres, et offrirent de capituler. Zengui rejeta d'abord leur demande. Apprenant ensuite que les Francs avaicut assemble de nouvelles forces , et venaient à lui, il se contenta de cinquante mille pièces d'or, et laissa sortir les assièges. Les chrétiens étaient à peine dehors, qu'ils connurent l'approche de leurs frères: ils eurent alors du regret d'avoir livre' Barin ; mais leur repentir venait un peu tard. Les habitans des environs , ajoute l'auteur.

(l) Au norahre de ceux qui se réfugièrent dans Barin, était le roi de Jérusalem, Foulques, comte d'Angers, lequel est nommé par

Kemal-eddin jy*J i>^>, par corruption du mot comte d'Angers. Cest sans doute la même personne que f historien arménien Mathieu d'Edesse appelle Contadja. Voyez les Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, tom. ix , p. 293.

(l) En effet, si Ton en croit l'auteur de X Histoire des jftabecs, Zengui avait établi une discipline très-sévère parmi ses troupes , et telle qu'on n'en connaissait pas d'exemple avant lui,

avalent beaucoup à souffrir du voisinage de Barln ; mais dès ce moment, ils purent vivre tranquilles, les cites se repeuplèrent et les revenus s'accrurent.

» Zengui prit aussi Cafartab et Marra aux Francs. Un des plus beaux traits de sa vie, c'est sa conduite envers Marra. Lorsque les Francs s'emparèrent de cette ville (en 491 ), ils s'approprièrent les biens des hnbitans. Cette anne'e les anciens propriétaires , ou ceux qui avaient he'rite' de leurs droits, se présentèrent à Zengui, et demandèrent à rentrer dans leurs propriétés. Zengui leur dit de montrer leurs titres. «Nous n'en avons point, re'pondirent-ils ; quand les Francs » vinrent ici, ils prirent nos biens et détruisirent nos titres. » Alors il envoya chercher les registres d'Alep; et tous ceux qui y étaient mentionnes comme imposes pour un bien quelconque , furent remis en possession de ce bien. C'est là un trait vraiment digoe d'un roi! »

Page 1