‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 21 sur 88 · S XV · texte numérisé non relu

S XV

L'empereur de Constantinople, Jean Comnène, vient an secours des

chrétiens de Syrie. — Sa retraite.

Cependant les Francs avaient envoyé' demander du secours à l'empereur de Constantinople (l), le pressant de venir en Syrie, et de ne pas attendre que Zengui eût subjugue' toutes les places chrétiennes , afin que son arrive'e ne leur fut pas inutile. L'empereur fit donc diligence, et, se mettant en mer, il commença par soumettre quelques places de la petite Arménie qui s étaient soustraites à son obéissance. Il se fit e'galcment rendre hommage par le prince d'Antioche, qui l'avait offense; après quoi il tourna ses efforts contre les musulmans.

An 532 [1137]. Ibn-alatir reprend en ces termes : * L'empereur entra cette année en Syrie, et son apparition jeta l'épouvante dans les esprits. Il assiégea d'abord Bezaga, ville assez belle, située à six parasanges d'Alep, dont il se

(t) KeraaI-eddin nomme ce prince par son surnom de Cafojan ^L*. Voyez , sur ce surnom , Gibbon , Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain , édit, de Paris ,1810, tom. ix , p. 13 s .

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rendit maître. Le cadi de la ville et environ quatre cents personnes des plus considérables embrassèrent le christianisme. Les Grecs s'arrêtèrent à Bezaga pendant dix jours. Sur la nouvelle que beaucoup d'habitans s'e'taient retires dans des cavernes, ils allumèrent des feux à l'entrée, et les e'toufterent. De là ils se portèrent vers Alep, conjointement avec les Francs de Syrie. Tous les princes chrétiens étaient venus se joindre à l'empereur. On y distinguait entre autres Boe'mond, prince d'Antioche, et Josselin (l), comte d'Edesse. L'armée chrétienne assiégea Alep pendant trois jours , puis se porta contre Atareb, qu'elle trouva e'vacue'e, et de là se rendit vers Schaizar sur l'Oronte. Cette ville appartenait à Abou-assaker , qui implora le secours de Zengui. Ce prince commença par envoyer ses bagages de l'autre côte' de l'Eu ph rate, pour être plus libre dans sa marche; ensuite il vint camper sur l'Oronte, à peu de distance de l'armée chrétienne. Tous les jours il montait à cheval avec ses troupes, et s'avançait en présence des Grecs. Un jour il envoya un députe' à l'empereur avec ces mots: « Vous vous » tenez loin de moi sur ces montagnes; que ne descendez- » vous dans la plaine, et nous nous mesurerons ensemble. » Si je triomphe de vous, les musulmans seront hors de

• péril; et si vous êtes vainqueur, vous respirerez plus à t l'aise; vous soumettrez Schaizar et toute la Syrie. » Zengui était très-inférieur en forces. Ce discours ne laissa pas d'inspirer de l'inquiétude à l'empereur; et comme les Francs conseillaient au prince d'en venir aux mains, disant que la victoire serait facile, il s'v refusa, et dit : « Croyez-vous qu'il » n'y ait pas d'autre armée que celle que vous voyez? Zengui

• ne demanderait pas mieux que d'engager le combat; et » alors vous verriez paraître une autre armée pour soutenir

• la première. » Zengui écrivit encore à l'empereur pour lui faire entendre que les Francs se de'fiaient de lui, et que, s'il s'éloignait, ces perfides abandonneraient sa cause. Il écrivit également aux Francs pour réveiller leur défiance contre Tempereur; il leur disait : « Si l'empereur parvient seulement

• à occuper une de vos places , il voudra les avoir toutes. » Zengui les brouilla ainsi les uns avec les autres , et l'empereur se retira de devant Schaizar, après vingt-quatre jours

(i) Cest Josselin II.

de siège , abandonnant ses travaux et ses machines de guerre, n

Ainsi cette expédition fut sans résultat. Une circonstance qui , au rapport de Kemal-eddin , dut beaucoup contribuer ù la retraite des Grecs, ce fut la nouvelle qu'on reçut alors de l'approche de Cara-arslan, prince de Hisn-caïfa, en Mésopotamie, avec une armée de plus de cinquante mille hommes. Un tel renfort eût donne la supériorité' aux musulmans. Dès que l'empereur fut parti , Zengui manda à Cara-arslan de repasser l'Euphrate et de s'en retourner chez lui , attendu que son secours était devenu inutile.

- On lit dans l'Histoire des Atabecs, qu'à la nouvelle de la marche des Grecs sur Schaizar, le frère du maître de cette ville, occupe' alors à transcrire l'Alcoran, s'était interrompu, et, levant le livre en l'air, s'e'cria : « O mon Dieu! par celui n à qui tu as révèle' ce livre ( Mahomet ) , s'il entre dans tes n desseins de soumettre ce pays aux Grecs, appelle-moi tout n de suite à toi! n En effet, ajoute l'auteur, ce musulman mourut quelques jours après, et n'eut pas la douleur de voir les chrétiens sous les murs de la ville.

L'historien des Atabecs cite encore un trait qui mérite d'être rapporte : « Pendant le sie'ge d'Alep (1) par les Grecs, Zengui avait envoyé' un députe a Bagdad , auprès île Massoud , sultan de Perse , pour re'clamcr son assistance. II fit choix pour ce dessein du cadi Kemal-eddin , et c'est ce même cadi qui a fait à mon père le récit suivant : « Lorsque Zenn gui, dit-il, m'eut ordonne' d'aller exposer au sultan l'e'tat » déplorable de la Syrie , le nombre des ennemis de Hslan misme, et le besoin qu'on avait d'aide, je lui dis : // est à n craindre que les chrétiens ne veuillent s'emparer de tout n le pays , et que le sultan ne se serve de ce prétexte pour n envoyer* ses troupes en Syrie et la remettre sous le joug, n D'un autre côté , reprit Zengui , si les chrétiens en veulent n à la Syrie, et qu'ils prennent Alep , c'en est fait de l'islan misme dans ces contrées; et, dans tous les cas, il vaut n encore mieux que la Syrie soit entre les mains des musul-

(l) Cest sans doute une faute ; il faut lire Schaizar et non Alep, puisque le sie'ge de cette dcrnïère ville n'ayant dure que trois jours , ii eût été impossible, dans un aussi court intervalle de temps, d'envoyer un député à Bagdad et de recevoir la réponse.

n mans que des infidèles. J'allai donc à Bagdad , poursuivait

• le cadi, et je m'acquittai de ma commission. Mais le sultan •» me fit d'abord les plus belles promesses, et n'envoya aun cune Iroupe. Cependant Zengui ne cessait de m'e'crire »> pour presser le départ d'une armée; et j'avais beau solliciter n le sultan , je n'en tirais que des promesses. Quand je vis le n peu de zèle du sultan pour cette affaire , j'appelai l'homme •> qui m'avait accompagne' dans ce voyage, et je lui dis : n Tiens , prends cet argent et va le distribuer aux vagabonds n de la ville; tu te trouveras vendredi prochain avec tout ce n monde à la mosquée du palais; et au moment que le prédin cateur montera en chaire, vous vous lèverez tous, et vous n appellerez les musulmans aux armes par les mots , ô isla- » misme ! ô religion ! 6 Mahomet ! Après cela t vous sortirez » de la mosquée et vous viendrez au palais du sultan pour y n ameuter le peuple. Moi , je me charge, au moyen d'une » autre personne, d'en faire autant dans la mosquée du sul-

* tan. Lors donc que le vendredi fut venu , au moment où le n prédicateur prenait la parole, mon compagnon se leva, n déchira ses habits , jeta son turban à terre, et se mit à crier n de toute sa force. A ce signal , la foule attroupe'c commença n à fondre en larmes et poussa des cris horribles ; les assisn Uns n'y purent tenir; tous se levèrent, et la mosquée reten- » tit de ge'missemens et de plaintes. La prière fut interrom- » pue; le peuple se porta en tumulte au palais du sultan, et 9 l'on vit à-la- fois le peuple et les soldats, ramasses autour du » palais, pleurant, sanglottant et demandant à grands cris la n guerre. Le desordre devint bientôt général. Le sultan, tout n tremblant, demauda ce qu'on voulait. C'est le peuple , lui n dit-on, qui se soulève , parce que vous n'envoyez pas vos n armées à la guerre sacrée. Faites venir le cadi, reprit-il. n Aussitôt je parus devant lui , non sans (juelque crainte , n mais bien résolu d'être sincère et de dire la ve'rite'. Du plus n loin qu'il me vit, il me dit : Cadi, pourquoi ce tumulte? n C'est le peuple, répondis- je , quia peur d'être exterminé » ou d'être obligé de se faire chrétien. Sans doute, ajoutai-je, n le sultan ignore le peu de distance qui est entre lui et n t ennemi? C'est l'affaire d'une semaine de marche. Si les n chrétiens prennent Alep , ils envahiront ton empire et n viendront à Bagdad par l Euphratc et par terre , sans qu'il n y ait île barrières assez fortes pour les arrêter. En un mol , *> je lui fis voir le danger Je sa position , cl le lui rendis si

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«présent, qu'il voyait, pour ainsi dire, l'ennemi de ses n yeux. Eh bien ! me re'pondit-il , débarrasse-moi de cette » populace, et prends les troupes que tu voudras; tu partiras •> avec elles , et le reste te suivra sans délai. Je retournai n donc vers la multitude , et lui fis part de la réponse du n sultan ; en môme temps , j'enjoignis à la foule de se séparer, » ce qu'elle fit sur-le-champ. Après quoi je choisis dans n l'armée vingt mille hommes de cavalerie, et mandai cette » nouvelle à Zengui , en lui disant qu'il ne me fallait plus n que le temps d'arriver. Le sultan m avait permis de partir; n il me pressait même de le faire le plus tôt possible. Je n passai avec mes troupes sur le bord occidental du Tigre ; n mais, au moment de nous mettre en marche, je reçus de n Zengui la nouvelle de la retraite des Grecs , avec ordre de n remercier le sultan ainsi que ses troupes. Je me rendis » donc chez le sultan ; alors il insista sur la nécessité d'enn v o ver une armée en Syrie , afin , disait-il , d'un c'a n tir les n Francs et de les chasser du pays; mais, en effet, pour ouvrir * à ses guerriers l'entrée de la Syrie, et la replacer sous son n autorite'. Je fus oblige d'agir avec instance auprès du visir n et des ministres ; et j'obtins enfin le rappel des troupes sur n la rive orientale; après quoi je revins auprès de Zengui. •

Ce passage est remarquable , en ce qu'il peint bien la terreur qu'avait causée l'invasion de l'empereur de Constantinople ; il montre également de quelle manière s'y prenaient alors les peuples musulmans quand ils voulaient arracher une volonté' à leur souverain. On y voit encore quelle e'tait la politique des sultans de Perse et des princes leurs feudataires.

An 534 [ 1139]. Ibn-alatir reprend ensuite pour dire que depuis long-temps Zengui desirait s'emparer de Damas et se rendre maître de toute la Syrie. Il avait employé successivement la ruse, l'artifice, la force; rien ne lui réussit Enfin, à la mort de Gemal-eddin , prince de cette cite, Zengui vint l'attaquer avec toutes ses forces, espérant la prendre au dépourvu; mais il échoua dans ses desseins. Le visir Moyneddin-anar , qui commandait dans la ville, appela les Francs à son secours, et, pour les décider, leur promit de les aider à reprendre Panéas, une de leurs forteresses , qui alors était au pouvoir de Zengui. Les Francs sentirent sans peine que si Zengui prenait Damas , il lui serait facile de les subjuguer eux-mêmes. Ils accoururent eu armes èt forcèrent Zengui à

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ia retraite} après quoi, de concert avec Moyn-eddin , ils rentrèrent dans Pane'as.

Dans les années qui suivent, nouvelles irruptions réciproques, nouveaux pillages. L'empereur de Constantinople vint de nouveau en Syrie et pénétra jusqu'à Tripoli. Pendant ce temps , Zengui ne restait pas dans l'inaction : il avait à se défendre contre les princes musulmans du voisinage, que son ambition avait armes contre lui; il avait d'ailleurs un grand dessein à remplir.

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