XVI
Zengui prend Édesse aux chrétiens.
An 539 [ 1144 ], * Édesse , comme le remarque Ibn-alatir, avait acquis, sous la domination des Francs, une grande puissance. Les chrétiens avaient envahi presque tout le nord de la Mésopotamie , portant leurs courses dans les lieux éloignes comme dans les lieux proches. Leurs troupes pénétraient jusqu'à Nisibe, Amide et Racca sur l'Euphrate, et jusqu'aux portes de Maridin. Leur autorite' s'exerçait sur tout le voisinage, y compris Saroug, Elbire et autres lieux à l'occident et à l'orient de l'Euphrate. Tout ce pays appartenait à Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient; ils l'avaient choisi pour chef cte leurs armées, à cause de son courage et de son adresse (l).
» Depuis long-temps Zengui aurait voulu prendre Édesse ; mais il pensait que s'il l'attaquait à force ouverte , il éprouverait une vive résistance. H savait qu'au premier mouvement Josselin accourrait avec ses braves, et que la conquête de la ville deviendrait impossible. Il feignit donc de se porter d'un autre côte' ; et comme Josselin quitta la ville pour se rendre dans ses possessions à l'occident de l'Euphrate, Zengui fit aussitôt ses dispositions. Il assembla ses émirs, et faisant apporter des mets : u Personne, dit-il, ne s'asseoira avec n moi à cette table , s'il n'est digne de me suivre et d'enfon- » cer demain matin l'ennemi à la porte d'Édesse. n A ces mots , un jeune homme , dont on ne connaissait pas encore
(i) Les auteurs chrétiens représentent ce Josselin comme indigne de son père et comme adonné à l'ivrognerie et a <f autres vices ; mais ils lui accordent de l'habileté dans la guerre.
l'impétuosité et l'audace , s'approcha du prince. « Ce n'est « pas là ta place , lui dit un e'mir. » A quoi Zengui répondit : « Laisse ce jeune homme tranquille. Par Dieu! je vois à son n air qu'il ne se séparera pas de moi. » On marcha donc vers la ville. Zengui fondit le premier sur les Francs , toujours accompagne' du jeune musulman; et comme un cavalier chrétien venait sur lui , le jeune homme tua le cavalier et sauva la vie au prince. Zengui dressa son camp sous les murailles d'Edesse, et l'assiégea pendant vingt-huit jours. II était très-impatient de s'en rendre maître, pour ne pas laisser à l'armée chrétienne le temps d'arriver.
Il y avait, selon Kemal-eddin, des sapeurs alepins (l) à ce siège; ils ouvrirent la terre en plusieurs endroits, et, pénétrant jusqu'aux fondemens des remparts, ils placèrent par-dessous du bois pour les soutenir , et les tinrent comme suspendus en l'air; ensuite ils demandèrent ù Zengui la permission d'y mettre le feu. Le prince descendit dans la mine pour juger par lui-même de ! Vint des travaux. Au signal donne, le bois s'enflamma, les murs s'écroulèrent, et les musulmans , animes par ce spectacle, se précipitèrent dans la ville et la prirent de force. La citadelle se soumit aussi après quelque résistance.
Édesse, selon Ibn-alatir, fut d'abord livrée au pillage. Les hommes furent passes au fil de l'epee, les femmes et les
(l) djfty"* On voit par ce qui soit quelle est la signification précise do mot Alepin, qui ne se trouve daus aucun dictionnaire. Ii paraît que ces sapeurs alepins étaient réellement d'AIep. La preuve en est dans ce que dit Kemal-eddin à l'an 5 1 3 de son Histoire d'AIcp , sur le sie'gc d'Atareb , passage qui correspond a un endroit de Gautier le chancelier dans Bongars , p. 4 59. Kemal-eddin dit qu'Ifgazi fit venir au siège d'Atareb des jeunes gens ou plutôt des milices
«TAIep, qui minèrent la citadelle \j«aJk [yH^ S*"^ o'j^^
et Gauthier dit sur ce même sujet : • Ilgazi cum suorum assultu » castrum caperc nequeat, in diversis partibus facta specu subterra- • nea infodientes mittit homines , igniferosque parât currus siccis ■ fignis insitos, ut cum ad turres pervenerint sub podiato postibus » eisdem immissis ignibus corruant. » Ces Alepins étaient fameux par leur habileté à miner les places , et se faisaient rechercher par tous les princes musulmans de cette époque. On verra même plus tard le roi Richard Cœur-de-Lion en prendre à son service. Voyei la Vie d* Salariai , par Boha-eddin, p. 227.
enfans réduits en servitude. Mais quand Zengui eut examine la ville en détail , il en fut dans l'admiration ; et jugeant convenable de ne pas la de'truire , il rétablit les habitans dans leurs maisons , il fit remettre les femmes et les enfans en liberté', et rendit aux chre'tiens jusqu'au dernier ustensile.
Nous donnerons maintenant le récit du même événement d'après un auteur chrétien ; c'est celui d'Aboulfarage dans sa Chronique syriaque.
0 Zengui parut devant Edesse un mardi 28 de tisrin second ou novembre. Son camp fut dresse' près de in porte des Heures, vers l'église des Confesseurs. Sept machines furent élevées contre la ville. Dans ce danger, les habitans grands et petits , sans excepter les moines , accoururent sur les ramparts et combattirent avec courage; les femmes mêmes s'y rendirent , apportant aux guerriers des pierres , de l'eau et des vivres. Cependant l'ennemi avait creuse' sous terre jusqu'à la ville; les assièges creusèrent aussi de leur côte, et, pénétrant dans la mine opposée, y tuèrent les travailleurs. Mais déjà deux tours étaient entièrement minées. Comme elles étaient près de s'écrouler, Zengui le fit savoir aux assiégés, en disant : « Prenez deux hommes d'entre nous en otage; vous » enverrez deux des vôtres , et ils se convaincront par eux- » mêmes de l'e'tat des choses. Il vaut mieux vous rendre , et. » ne pas attendre d'être soumis de force et d'être extermi- • nés. n Cet avis fut méprise. Celui qui commandait dans Edesse pour les Francs (l) , attendant d'un moment à l'autre l'arrivée de Josselin et du roi de Jérusalem, rejeta avec dédain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'écroulèrent.
(l) Aboulfaragc ne l'appelle jamais que par son titre syriaque de papias, ou ^fi^Q^S^Ô- On a beaucoup disputé sur le sens de ce mot. Oa le retrouve dans les auteurs arméniens ; car Mathieu d'Edcsse , avant à parler de celui qui commandait dans cette ville au nom des Francs, l'appelle babios. (Voyez les Notices des manuscrits de la bibliothèque du Roi , tom. ix , p. 316.) Nous sommes portes à croire qu'il s'agit ici de l'archevêque du rit latin , d'autant plus que Guillaume deTyrdit k-peu-près de Hugues, archevêque latin d'Edessc, ce que raconte Aboulfarage sur le personnage qu'il appelle papias. En ce tas, le mot papias reviendrait à-peu-près à notre terme de métropolitain. Voyez au reste l'ouvrage allemand du savant Lorsbach, intitule Archive /tir die morgenlandische literatur, t. i , p. 26 t.
74 BiBLIOTHkQlE
Au bruit qui en retentit, les habitons et les e'vêques (l) accoururent sur la brèche pour arrêter l'ennemi. Mais pendant qu'ils défendaient cet endroit, les Turcs (soldats de Zengui) trouvèrent les remparts dégarnis et forcèrent la ville. Alors les habitans quittèrent la brèche et coururent à la citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait , quelle main ne reculerait d'effroi , si elle voulait raconter ou décrire les malheurs qui , durant trois heures, accablèrent Edesse ! On était au samedi 3 de canoun second, ou janvier 1145 de J. C Le glaive des Turcs s'abreuva du sang des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes , des prêtres , des diacres , des religieux , des religieuses , des vierges , des époux , des épouses. Helas ! chose horrible à dire ! la ville d'Abgare , ami du Messie (2) , fut foulée aux pieds pour nos pèches ! O déplorable condition humaine ! les pères restèrent sans pitié' pour leurs enfans , les enfans pour leurs pères; les mères furent insensibles pour le fruit de leurs entrailles ; tous couraient au haut de la montagne vers la citadelle. Quand les prêtres en cheveux blancs qui portaient les chasses des saints martyrs virent luire les signes du jour de colère, du jour dont un prophète a dit, J'éprouverai le courroux céleste parce que j'ai péché, ils s'arrêtèrent tout court, et ne cessèrent d'adresser leurs voix à Dieu , jusqu'à ce que le glaive des Turcs leur eût ôte' la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits sacerdotaux teints de sang. II y eut cependant quelques mères qui rassemblèrent leurs enfans autour d'elles, comme la poule appelle ses petits , et qui attendirent de peVir tous ensemble par l'c'pe'e , ou d'être à-ia-fois menés en servitude. Ceux qui avaient couru vers la citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusèrent d'ouvrir les portes , et attendirent que leur chef qui était à la brèche fut revenu. Il arriva enfin , mais trop tard, et lorsque des milliers de personnes avaient e'te' e'toufFees aux portes. En vain voulut -il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre, ii cause des cadavres entasses sur son passage, et fut tue' à la
(l) A Edesse, chaque communion chrétienne avait son pasteur.
(s) Cest cet Abgarc , roi d'Edesse , qui , à ce que rapporte Eusèbe , se trouvant infirme, écrivit à Jésus-Christ t et en reçut une réponse favorable.
porte même , d'un coup de flèche. Enfin Zengui , touche' des maux qui accablaient Edesse , ordonna de remettre l'e'pe'e dans le fourreau. L'evêque Basile avait ete' garrotte' par les Turcs , traîne' nu et sans chaussure. Zengui le vit , et se sentit du respect pour lui ; il lui demanda qui il était. Quand il sut que c'e'tait le me'tropolitc , il lui fit donner des habits et le conduisit à sa tente. Ensuite il lui fit des reproches de ce qu'on n'avait point, par une prompte soumission, sauve' ce peuple infortune'. L'e'vêque répondit : a C'est la divine Pron vidence qui te réservait une si grande conquête , afin de n rendre ton nom grand et illustre parmi les rois , et pour » que nous autres misérables nous pussions contempler la » face de notre maître sans crainte; car nous n'avons point n viole' de parole , nous n'avons point enfreint de serment. » Zengui fut touche' de ces paroles , et reprit : « C'est bien n répondu, ô métropolite! Oui, Dieu et les hommes honorent 9 ceux qui gardent leurs sermens et qui sont fidèles à leur n foi jusqu'à la mort, n La garnison de la citadelle se rendit deux jours après et se retira la vie sauve. Les Turcs massacrèrent tous les Francs qu'ils purent atteindre ; mais ils respectèrent notre peuple (les Syriens), ainsi que les Arme'niens. II ne nous appartient pas de rapporter ces e'venemens plus au long : il faudrait un Je'remie et des hommes de son ge'nie pour former un concert de pleurs et de ge'missemens, et célébrer dignement par des lamentations , des, cantiques et des vers lugubres, les malheurs du peuple d'Edesse (l). II nous reste , ajoute l'auteur, plusieurs e'Ie'gies compose'es à ce sujet, n
Tel est le re'cit cTAboulfarage sur cet e've'nement de'plorable. Kemal-eddin est d'accord avec cet auteur sur l'impression que tant de maux firent sur Zengui. Il dit que ce prince fît réparer les murs d'Edesse , et ordonna aux e'mirs d'user, dans la levée des impôts, de douceur envers les habitans, voulant qu'ils ne payassent qu'à proportion de l'abondance des récoltes. Un autre auteur, Ibn-alatir, rapporte même que l'armée musulmane e'vacua bientôt la ville, et qu'Édcsse revint à son premier e'tat. II n'y resta qu'une garnison pour veiller à sa de'fense. Zengui, selon le même au-
(1) Les dernières paroles sont imitées d'un passage de Jérémie,. ebap. ix , yen. t 8 et 19.
teur , alla ensuite soumettre Saroug et les autres places dépendant d'Edesse à l'orient de l'Euphrate. Il ne restait plus aux chre'tiens qu'Elbiré, ville très-forte , située sur ce fleuve. Zengui vint aussi en faire le siège; déjà même elle était épuisée de vivres et à la veille de se rendre, lorsque ce prince fut obligé de se retirer pour aller à Moussoul , où il était survenu quelques troubles. Après son départ, Timurtasch, prince de Maridin , s'avança contre la place avec son armée , et les chrétiens se rendirent à lui , de peur d'être attaqués de nouveau par Zengui et de ne pouvoir résister plus long-temps à ses armes.
Passons maintenant au tableau de l'effet que fit sur les musulmans la prise d'Edesse. « Après cette conquête , dit l'auteur de l'Histoire des Atabecs, l'islamisme avança ses cornes dans la contrée ; il déploya sa force et les signes de sa victoire, conformément à ces paroles de l'Alcoran : « Dieu a •» promis à ceux qui croient en lui et qui font le bien , de les » laisser sur la terre pour qu'ils la gardent jusqu'au jour du •> trépas. •> Cette conquête était en eflet importante, et telle, que les musulmans n'en avaient jamais fait de semblable. La nouvelle s'en répandit dans le monde; la sensation en fut agréable ; elle se communiqua de bouche en bouche et devint le sujet de l'entretien de toutes les assemblées de la terre. Une foule de gens de bien et d'amis de Dieu furent témoins de cet événement, et les justes et les favoris de Dieu en furent dans la joie. Je tiens ce qui suit de plusieurs personnes dignes de foi. Le jour même de la prise d'Edesse, le schéikh (supérieur de couvent) Abou-Abd-allab , homme savant, pieux, détaché du monde et devenu fameux par des actes qui tiennent du prodige, était renfermé dans sa cellule; tout-à-coup il se présente aux personnes de qui je tiens ce fait, le visage rayonnant de joie et de plaisir, en un mot tel qu'on ne l'avait jamais vu ; il s'assied auprès de ces personnes, et s'écrie : <• Un de nos frères vient de me - dire que Zengui est entré aujourd'hui même dans Edessc, •> ajoutant qu'il a été témoin de cet événement. » Ensuite il se mit à dire : <• Va, o Zengui! une telle action ne te nuira n pas; n et il repéta plusieurs fois ces paroles. Ces personnes marquèrent le jour, et il se trouva que cVtait celui de la prise d'Edesse. Il arriva même peu de temps après que des soldats venus de l'urinée dirent, en s'adressant au schéikh : * Du moment que nous l'avons vu monter sur les remparts
DES CR0I9ADKS. 77
» d'Edesse, aux cris de Dieu est grand! Dieu est grand (1) ! n nous n'avons plus doute du succès de nos armes. » Le scheikh eut beau protester qu'il n'avait pas quitte' sa cellule; ils attestèrent qu'ils l'avaient vu , et vu de leurs yeux.
n Voici un second trait que je tiens d'un homme savant en histoire : « A l'époque de la prise d'Edesse, il y avait auprès du roi de Sicile (3) un musulman d'Afrique, homme pieux et d'une grande science. Le roi l'aimait beaucoup et prenait plaisir à le voir et ù l'entendre; il en faisait plus de cas que des prêtres et des moines de sa cour. Quelque temps auparavant, ce prince avait envoyé une flotte sur les côtes d'Afrique. Tout-à-coup on reçoit la nouvelle que cette flotte avait fait beaucoup <\e prisonniers et un riche butin. Le roi était alors au milieu de sa cour, ayant le savant d'Afrique à ses côtes. Cet homme avait l'air de sommeiller ; on eut dit qu'il dormait. Le roi le reveille et lui dit : « Docteur, as- » tu entendu comment nous avons traite les musulmans? Que n faisait donc ton Mahomet, pour ne pas venir à leur secours? » II voulait assister à la prise d'Édesse , re'pondit le savant. » A ces mots, ceux qui e'taient presens se mirent à rire, u Mais, 9 reprit le roi, il ny a pas sujet de rire. Par Dieu! ce que cet >» homme dit, il le sait bien, » Le prince fut donc très-affecté de ce discours ; et comme on apprit bientôt après l'entrée de Zengui dans Édesse, il demeura insensible au succès de. sa flotte , tant les chrétiens mettaient de prix à la conservation de celte ville.
n Plusieurs personnes dignes de foi, continue l'auteur arabe , m'ont assure avoir vu Zengui en songe , vers le temps de sa mort, dans l'état le plus brillant ; elles lui demandèrent quel accueil il avait reçu de Dieu : « Le meilleur possible , n répondit -il. — Et pour ouel sujet? lui dirent ces personnes. » — Pour avoir pris Édesse , repli qua-t-il. » Nous avons rapporte' ces traits singuliers , moins pour leur importance en eux-mêmes, que parce qu'ils servent à nous montrer quel effet prodigieux fit la prise d'Edesse chez les nations musul- Cette conquête fut grande sans doute, puisqu'au
(i) ^âJU Uiul jyJ\ C^UjIj jJu» Os mots étaient
te cri d'arme ou de guerre des musulmans, comme on le verra par fa suite. Cotait pour les guerriers le signal de lassant, (t) Cest le roi Roger.
bruit qui en retentit tout l'Occident s'ébranla. Mais avant de parler de cette nouvelle croisade, il sera bon de racontar ce qui se passa dans l'intervalle.
s xvn.
Mort de Zengui. — Son portrait.
An 541 [11461. Deux ans s'écoulèrent à peine entre la prise d'Édesse et la mort de Zengui. Ce prince fut tue' sous les murs d'une forteresse musulmane voisine de l'Euphrate, dont il desirait s'emparer. Nous allons donner le récit de Fauteur de l'Histoire des Atabecs.
<< Zengui fut assassine pendant son sommeil par quelquesuns de ses mamelucks , tandis qu'il faisait le siège du château de Giabar. Ceux qui commirent ce meurtre, se sauvèrent aussitôt dans la place et annoncèrent ce qu'ils avaient fait. On se hâta d'en donner la nouvelle aux assiegeans. Les serviteurs de Zengui coururent à son lit et le trouvèrent rendant le dernier soupir. Ainsi finit Zengui. Un beau matin il s'éteignit sans pouvoir se prolonger jusqu'au soir : sa puissance le quitta; la mort triompha de lui; ses troupes et ses armées ne purent le défendre; ses richesses et ses palais ne lui servirent de rien ; ses mamelucks et ses guerriers n'arrêtèrent pas le cours du destin ; ses forteresses et ses provinces ne le dérobèrent pas à la destruction; son espoir fut déçu; il arriva à son dernier terme, abandonne' de ses esclaves et de ses amis. Ah! quelle e'toile de l'islamisme s'e'clipsa! quel protecteur de la religion se retira! quel océan de bonté se sécha! quelle pleine lune de bonnes qualités se coucha ! quel lion fut à son tour la proie d'un autre! L'ele'vation de ses citadelles ne le sauva pas; le dos de ses chevaux ne lui fut d'aucun refuge ! Quelle peine n'avait-il pas prise pour poiieer ses provinces et y établir le bon ordre! quelle sollicitude n'avait-il pas montrée pour défendre ses domaines et les protéger! Eh bien ! lorsqu'il fut arrive' au terme de ses souhaits, quand il eut recule' les bornes de son empire et qu'il devint formidable aux nations ; quand son autorite' se fut affermie , que les difficultés se furent aplanies, que ses inquie'tudes eurent cessé; quand il eut humilié les Turcs, les Francs et les Grecs , et que tout trembla devant lui , il tomba aux mains de l'exterminateur des nations , de celui qui emporte tous les humains , jeunes et vieux ; de celui qui tue les gens du pays
comme ceux des pays étrangers. La mort se saisit de lui; son pouvoir l'abandonna , ses gardes et ses domestiques se retirèrent, ses serviteurs et ses amis le quittèrent, la mort le sépara de toutes ses richesses; elle le réduisit à sa seule force; de maître qu'il était de la vie des autres, elfe en fit son propre jouet ; elle le tira du lit voluptueux où il était couche; elle le terrassa, le renversa dans la poussière, et la lui donna pour tombeau. Dès ce moment il se trouva dans le lieu où l'on ne vous juge que sur ce que vous avez fait, et où le repentir ne sert plus de rien (l), où le livre de vos actions est ferme' (8) , ou s'ouvre la feuille des peines et des recompenses. Prive' d'un tel soutien, l'islamisme maigrit et montra un regard sombre. L'infide'Iite' (3) , délivrée de son plus cruel ennemi, apparut pleine de joie et prit de l'embonpoint. »
II faut avouer qu'à travers quelques images qui ne seraient pas goûtées dans notre langue , et dont nous avons supprime' une partie, on trouve dans ce passage quelque chose d'eleve' et de grand dans les pense'es. L'auteur arabe qui nous l'a fourni nous paraît sous ce rapport bien supérieur à tous les autres : on croit lire certains endroits dlsaïe. Cet auteur fait ensuite un portrait de'taille' de Zengui. Nous allons en donner la traduction , l'abre'gcant en quelques endroits. Ce passage est long; mais rien de ce qui concerne Zengui n'est étranger aux croisades. L'écrivain arabe y cite presque sans cesse son père; c'est que son père avait occupe une place importante auprès de Zengui; il l'avait vu de près. Ainsi, ce que rapporte le fils a presque l'autorité' d'un te'moignage contemporain.
u J'ai , dit-il , ouï dire à mon père que Zengui était d'une belle figure; il avait le teint brun et les yeux bleus. Sa vie fut des plus glorieuses; jamais personne ne montra plus d'activé et d'intelligence dans les affaires. Ses sujets vécurent sous lui dans une parfaite sécurité' , et le faible n'eut rien à craindre du fort. Nous allons parler de son gouvernement, de ses maximes, de sa justice, de sa bravoure et de ses autres qualités , et nous en dirons assez pour faire connaître tout son mérite.
(l) La vie future.
(*) Où Ton ne peut plus mériter ni démériter. (3) La religion chrétienne.
n A l'égard de sa justice , j'ai ouï dire à mon père qu'un hiver que le prince vint chez nous à Gezire-ben-Omar (1) , un des émirs de sa suite étant aile' loger chez un Juif et ayant mis dehors le maître de la maison , Zengui, pour donner à ses troupes une leçon de discipline , leur fit évacuer la ville avec ordre de s'e'tablir en rase campagne. On était dans ce moment en hiver, et il fallut que les soldats dressassent leur» tentes sur un sol couvert d'eau et de boue.
n II ne voulait pas que ses e'mirs achetassent des terres , et il leur disait à ce sujets Tant que je serai maître du pays, n quel besoin avez-vous de proprie'te's? les terres et les be'ne'- » fices militaires que je vous donne doivent vous en tenir n lieu. N'est-il pas vrai que si je perdais mes états vous pern driez aussi vos biens? Et d'ailleurs, quand les terres sont n entre les mains des officiers du prince, c'est une occasion » pour eux d'abuser de leur cre'dit au préjudice du peuple.
n Nul doute que la prospérité d'un état ne soit le fruit d'une bonne justice et d'une grande attention à repousser toute agression étrangère. Or, quiconque a connu la principauté de Moussoul telle qu'elle était avant Zengui , peut juger par lui-mc'me combien elle a gagne sous le gouvernement de ce prince. Mon père me disait : « Je me souviens de l'e'tat w où se trouvait Moussoul , cette mère ou reine des cites , au » commencement du règne de Zengui. La plus grande par- " tie de la ville était en ruine. Mais a mesure que l'autorité' » de ce prince s'affermit, le pays commença à jouir de (a " paix; les médians furent contenus, et les musulmans » accoururent en foule. On vit alors Moussoul s'embellir » d'édifices superbes: Zengui y fit construire plusieurs palais; » il fit rehausser les murailles de la ville et donner plus de n profondeur aux fosses ; il ouvrit même une nouvelle porte n qu'on appela Emadié, de son nom Emad-eddin. H fit aussi n planter des jardins autour de la ville. Avant lui les fruits n y étaient rares; on vendait le raisin à la livre; et quand le a marchand vpulait couper une grappe, il se servait de la » serpette, prenant bien garde de laisser tomber un grain à n terre; mais sous Zengui, on eut autant de fruits qu'on n voulut, fi
(0 Ccst le nom (Tune ville située «ur le Tigre, et patrie de l'auteur.
» Un des grands mérites de Zengui , c'est le soin qu'il avait de se tenir au courant de tout. II savait tout ce que faisaient les princes ses voisins et les rois étrangers; il les faisait e'pier jusque dans leur intérieur. Son attention se portait principalement sur la cour du sultan : il sacrifiait a cet objet des sommes conside'rables; mais aussi il était instruit des projets que méditait le sultan , de ses vues hostiles et pacifiques. Il ne se passait pas de jour que Zengui ne reçut quelque message particulier (l). Nonobstant ces soins continuels, il avait le temps de s'occuper des plus petites choses. Il avait coutume de dire à ce sujet : « La chose la plus légère, si l'on n'y n prend garde, peut devenir se'rieuse. » Mon père me racontait qu'e'tant aile un jour au camp de Zengui , peu de temps avant sa mort , pendant qu'il faisait le siège du château de Giabar, il se rendit, en arrivant, à la tente du visir Gemaleddin. Pendant qu'ils s'entretenaient ensemble, un mameluck turc, envoyé' par Zengui, entra tout-à-coup, et dit au visir quelques mots dans une langue que mon père n'entendait pas (2) ; après quoi Gemal-eddin , se tournant vers mon père , lui dit : « Depuis quand es-tu ici? Il re'pondit : J'arrive
à l'instant même. C'est bien singulier , reprit le visir » Quoi ! tu ne fais que d'arriver, et Zengui sait déjà que tu n es ici ! Apparemment qu'il était prévenu de ton voyage. H n m'ordonne de te demander telle et telle chose. » Or, remarquez cette grande sollicitude de Zengui à s'informer de tout. En voici un nouvel exemple. Il apprend que quelques paysans de la principauté' de Moussoul s'e'taient retires à M aridin ; aussitôt il envoie re'clamer ces paysans auprès de Timurtasch , prince de cette ville. Timurtasch lui repondit : u Pour n nous, nous en usons bien avec nos paysans; nous ne les » surchargeons pas, nous n'exigeons d'eux pour notre part » des denrées que le dixième. Que ne faites-vous de même, et
(1) Aboulfarage, qui rapporte quelque chose de semblable dans sa Chronique syriaque, dit de plus que, quand Zengui recevait une députalion de quelque pays étranger, il ne permettait pas aux députes de communiquer avec ses soldats ni aucun de ses sujets.
(a) Ce'tait probablement la langue turque. En effet, Zengui, ainsi que les autres descendais de ceux qui passèrent l'Oxus avec les enfans de Selgiook, continuèrent à faire usage de leur langue nationale. Cest à leur imitation que plus tard les Turcs ottomans firent triompher la langue turque dans les contrées où ils s'établirent.
n vos paysans ne vous quitteront pas. » Zengui lui dit dans sa réponse : « Quand tu ne prendrais qu'un pour cent de tes » paysans, ce serait encore beaucoup pour un homme comme n toi , qui n'as à t'occuper que de Maridin ; mais moi, dusse'-je n exiger les deux tiers, ce ne serait pas assez, vu la peine n que je me donne d'attaquer les chre'ticns et de leur faire la » guerre. Ah ! si ce n'était moi, il y a bien long-temps que n tu serais re'duit à boire tranquillement de l'eau dans M an- 9 (lin (1), et que cette ville serait au pouvoir des Francs. » Rends-moi mes paysans , sinon j'irai t'enlever les tiens. »
m Zengui vivait familièrement avec ses officiers, et aimait ti les éprouver lui-même ; aussi ne lui arriva-t-il jamais d'élever quelqu'un au-dessus de son mérite ou de ne pas l'élever assez. II marquait à chacun de la confiance à proportion de sa capacité. Il avait un serviteur nommé Sailctou, auquel il remit un jour quelques dragées ( 2 ) avec ordre de les garder. Cet homme prit ces dragées, et, les enveloppant dans une serviette , les mit dans son sein. II les portait toujours sur lui, pour les rendre quand on les demanderait. Elles y restèrent toute une année. Enfin, l'année d'après, le prince lui dit : * Où sont mes dragées? » Les voici, répondit-il , en les tirant de son sein. Cette action plut beaucoup à Zengui. « Voilà un homme, dit-il , en état de gouverner n une ville. » En effet, il lui donna le commandement d'un château que celui-ci conserva jusqu'à la mort du prince.
9 Une de ses maximes était , qu'un prince ne doit jamais laisser sortir de ses états un homme qui a été à son service.
(1) Zengui vent sans doute dire que sans lui les Francs auraient déjà pris Maridin, et y auraient enferme le prince, en le réduisant an pain et k feau. II est question, dans le texte arabe, des hauteurs de Maridin. On sait en effet que cette ville est bâtie sur le haut «l'une montagne. Dans ce même passage , Zengui est désigne par le titre de schahid ou martyr, non qu'il fût mort les armes k la main pour la défense de la religion musulmane , mais k cause de son grand rèle à faire la guerre aux chrétiens. Son fils Noureddin reçut le même Utre pour la même raison ; car d'ailleurs il mourut de mort naturelle.
(2) <£=\jSÏ£à. en arabe. Ce mot ne se trouve dans aucun dictionnaire arabe , persan ni turc. Nous le traduisons ainsi par conjecture. Aboulfarage , qui rapporte le même fait dans sa Chronique
syriaque , a rendu le mot **-^L f»^ par celui de JL^?> Xf>), gui, en syriaque, veut dire dragées , friandises. W
DBS CROISADES. 83
II disait qu'un royaume est comme un jardin entoure' de haies : tant que personne n'a franchi la barrière, l'étranger n'ose pas approcher ; mais s'il sort du jardin un homme qui en fasse connaître l'inte'rieur, il donne envie à I'e'tranger de forcer le passage; les me'chans accourent en foule, et le jardin est au pillage. En conséquence, une année que l'un de ses émirs avait pris la fuite et s'e'tait re'fugie' dans Maridin , le prince l'envoya réclamer, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eut entre les mains ; après quoi il le fit enfermer dans un lieu de sûreté'.
n Une des mesures qui font le plus d'honneur à Zengui , c'est la translation qu'il fit d'une tribu de Turcomans, avec leur chef Yaroc, en Syrie, et leur e'tablissement dans la principauté' d'Alep. Ils furent charges de harceler les Francs, et eurent pour recompense tout le butin qu'ils faisaient. Ils ne laissaient point de repos aux chre'tiens , ni de jour ni de nuit. On les vit donc à-la-fois s'enrichir de butin , et former le plus solide boulevart de cette partie des frontières musulmanes (1).
" Zengui avait la coutume de disse'miner ses trésors dans les principales villes de ses états. Il en tenait une partie à Moussoul, une autre à Singar, a Air p. « S'il survient, di- » sait-il à ce sujet , quelque malheur imprévu dans une de « mes provinces, et que je ne puisse m'y rendre en personne, n au moins on aura les moyens de remédier au mal. »
n Pour ce qui regarde sa bravoure et son audace, il suffit de dire qu'elle e'tait comme passée en proverbe. On n'a qu'à considérer la situation où il se trouva, le nombre de ses ennemis, les dangers qui l'environnaient de toute part, sa constance, ses victoires. Je tiens ceci de mon père: a Zengui, n me disait-il, e'tait entoure' d'ennemis. D'un côte', e'tait le n calife de Bagdad , commandeur des croyans, qui lui portait n une haine si forte, qu'il vint même une fois l'assiéger dans n Moussoul. D'un autre côte', e'tait Massoud, sultan de la » Perse; ses e'tats et ceux de Zengui se touchaient : c'e'tait sans n contredit le prince le plus puissant de son temps, celui qui n avait les plus nombreuses armées , et qui haïssait le plus
(l) Ainsi, ces Turcomans étaient à-peu-près comme ces hordes de barbares auxquelles les Romains, dans leur faiblesse, distribuèrent f es frontières du Rhin et du Danube , à la charge de repousser d'autres barbares.
* Zengui. D'autre part, était le prince de fa Grande-Arme'nie, n pays Taste et défendu par des forces considérables. Tous n ces princes étaient contraires à Zengui. On en peut dire » autant des princes de Maridin et de Hisn-caifa , dans la n Mésopotamie. Eh bien ! maigre' ces désavantages , il prit à m ses voisins plusieurs provinces. Et les Francs , quelle puis- » sance n'avaient-ils pas acquise! et pourtant il leur enleva n plusieurs villes, il les défit en diverses rencontres. Jusqu'à » lui les chre'tiens dominaient par-tout; ils envahissaient les n provinces musulmanes ; la terreur qu'ils inspiraient e'tait si n grande, qu'à leur approche les habitans abandonnaient v leurs foyers. C'est Zengoi qui fit cesser cet e'tat d'inquié- » tude; et n'eût-il fait que prendre Édesse, ce serait encore n une conquête immense, n
Puisqu'il est question des relations de Zengui et du sultan, nous rapporterons ici un passage du même auteur qui , dans le manuscrit arabe, est place' sous la date de l'an 538 de l'he'gire, mais que nous avons renvoyé' ici, faute d'une place plus convenable.
u Le sultan Massoud n'avait cesse', tout le temps de son règne, d'être inquie'te' par des rebellions. A chaque entreprise de ce genre , il en attribuait la cause à Zengui. H connaissait la finesse de ce prince, sa puissance, ses ressources, son cre'dit sur l'esprit des e'mirs et des gouverneurs des provinces. Ses soupçons étaient fondes. Zengui fomentait le desordre, afin qu'on ne songeât pas à lui. Enfin le sultan , se voyant libre de toute autre inquiétude, manifesta l'intention d'aller réduire Zengui. A cette nonvelle, Zengui se hâta de faire de grandes soumissions , et obtint d'être maintenu dans Moussoul , moyennant la somme de cent mille pièces d'or. Le sultan aurait voulu de plus qu'il vînt lui rendre hommage en personne : il s'y refusa, donnant pour excuse la proximité des Francs , et la nécessite' où il était de leur faire la guerre. Ce qui décida sur-tout le sultan à laisser Zengui tranquille, c'est qu'on lui dit : « Dans la Syrie et la Mésopotamie, il n'y » a que Zengui qui puisse prendre la défense des musul- » mans. Bien des émirs ont déjà gouverne' Moussoul , tels n que Giavali, Maudoud , Borsaki et autres; ils recevaient du n sultan des armées nombreuses : mais aucun ne pouvait n protéger le pays contre les Francs; cet e'tat a dure' jusqu'à n Zengui. Pour lui , il n'a reçu ni soldats , ni argent ; et
• cependant il a enlevé' aux chre'tiens quantité' de places et
» de provinces; il les a vaincus plusieurs fois, il les a réduits » à une grande faiblesse. Cet homme-là fait honneur à l'isla- 9 misme. n
n Une autre raison qui adoucit le sultan , c'est la manière adroite dont Zengui en usait envers lui. Zengui avait mis auprès de la personne du sultan son fils aine' Saif-eddin ; le sultan chérissait ce jeune homme et lui marquait la plus grande confiance. Un jour Zengui manda à son fds de s'enfuir secrètement et de venir a Moussoul; en même temps il lui fît fermer les portes de la ville , et le renvoya au prince avec ces mots : « J'ai appris que mon fils avait quitte votre » service sans votre permission; j'ai refuse' de le voir, et je » le renvoie à votre porte. » Cette action plut beaucoup au 6ultan; dès ce moment il ne refusa plus rien à Zengui. n
Zengui mettait le même artifice dans toute sa conduite politique. En voici un nouvel exemple que nous rapportons d'après quelques phrases e'parses du même auteur. Zengui , maigre' sa puissance et le déclin rapide des sultans Selgioukides qui dominaient depuis près d'un siècle en Perse, voyait les peuples conserver par habitude une certaine considération pour ces princes. Craignant d'éveiller l'envie, il jugea qu'il était de la prudence de régner à l'ombre de leur autorité. Il aima mieux n'être qu'au second rang et avoir tout le cre'dit du premier. Ainsi donc, non content de se ménager le sultan et le calife de Bagdad, il mit en scène une espèce de fantôme de prince, nomme' Alp-arslan, de la maison des Selgioukides, qu'il combla d'honneurs et de titres, se reservant seulement l'exercice de l'autorité. II poussa l'artifice jusqu'à entretenir à dessein Alp-arslan dans le vin et la débauche. C'était cet Alp-arslan qui e'tait censé le prince de Moussoul; Zengui n'était que son atabec, c'est-à-dire, son visir et son lieutenant; car ces trois mots signifient à-pçu-près la même chose; et c'est de là que Zengui est ordinairement désigne' dans les auteurs arabes par son titre d'atabec. Ce n'est pas qu'AIp-arsIan n'essayât de temps en temps de s'affranchir de cette dure tutelle , et de s'emparer du pouvoir. C'est lui qui , en 539, après la prise d'Edesse et pendant que Zengui assie'geait la forteresse d'EIbire' sur l'Euphrate, tenta de faire une révolution à Moussoul. On a vu que Zengui fut contraint de renoncer à son entreprise pour courir à Moussoul; mais il se contenta de rétablir la tranquillité', se gardant bien de changer de maître, de peur de se cre'er un rival plus dangereux.
Après sa mort, ses en fans imitèrent sa conduite. Voilà pourquoi fauteur que nous citons , ayant à retracer l'histoire de Zengui et des princes de sa maison , a intitule' son ouvrage Histoire des Atabecs.
Ici nous reprendrons la suite du portrait de Zengui : u Pour ce qui est de sa bienfaisance, il distribuait tous les vendredis cent pièces d'or aux pauvres, sans compter ce qu'il donnait en particulier ies autres jours de la semaine par la main d'un homme de confiance. On rapporte qu'un jour, étant sorti à cheval, !e cheval broncha et pensa le renverser à terre ; aussitôt il appela un des émirs de sa suite nomme Beliman , et lui dit quelques mots; Ternir ne l'entendit pas, et il n'osait le faire re'peter. Là-dessus il prit l'alarme, et, s'en allant droit à sa maison, il commença à faire ses adieux à sa femme et à ses enfans, bien décide à se retirer dans quelque re'gion e'trangère. Sa femme , e'tonne'e , lui demanda ce qu'il avait fait et quel crime il avait commis; Beliman lui conta la chose. Alors elle reprit : « Nassirn eddin (l) a de l'amitié pour toi; va le trouver, et fais ce n qu'il te dira. Je crains bien, repondit Beliman, qu'il ne. 9 s oppose à ma fuite; en ce cas, je suis un homme perdu. » Sa femme insista, et, à force de représentations, le décida à aller chez Nassir-eddin. Quand celui-ci eut entendu l'affaire, il se mit à rire, et dit à Beliman : « Tiens, prends cette n bourse de pièces d'or et va la porter au prince ; c'est cela «qu'il te demandait. Allah! Allah! [ah! mon Dieu, mon n Dieu! ] s'ecria Beliman , je reprends mes esprits, je reviens » à la vie. Va, n'aie pas peur, reprit Nassir-eddin , il ne te n demandait pas autre chose, n Beliman porta donc cet argent à Zengui , qui lui dit de le distribuer aux pauvres. Quand il eut fini, il retourna auprès de Nassir-eddin, et lui dit : « Mais comment savais-tu qu'il demandait cette » bourse? » Nassir-eddin repondit : u C'est qu'il a coutume, n un jour comme aujourd'hui , de distribuer une pareille n somme aux pauvres ; ordinairement, il me l'envoie deman- » der la veille ; cette fois-ci il l'avait oublie. J'ai appris depuis n que son cheval avait fait un faux pas et avait manque le n faire tomber (2). Je savais de plus qu'il t'avait dit de venir
(l) Cest le même qui avait contribue à l'élévation de Zengui. (S) II semble, d'après le récit de fauteur arabe , que ce fut sur-tout cet accident qui fil souvenir Zengui de son aumône. H entrait donc
m me trouver; j'ai du penser qu'il s'e'tait souvenu de l'aumône. « Voilà pou rquoi je t'ai dit de lui porter cette bourse. » Admirez, conclut l'auteur arabe, le bonheur de Zengui, d'avoir reçu de Dieu un confident si charitable et si intelligent. Remarquez aussi cette peur singulière qui empêcha Beliman de faire la moindre question. C'est par un effet de la même crainte que, sous ce règne, le puissant n'osait pas maltraiter le faible.
» A propos de la crainte qu'inspirait Zengui, voici un trait encore plus terrible que je tiens de mon pere. Un jour que Zengui , étant à Gezire' , sortit avec une petite suite pour faire une promenade sur le Tigre, il trouva le batelier endormi. Quelqu'un le reveilla et lui dit: «Allons, a ton poste. « Quand le batelier aperçut Zengui, il tomba roide mort. En vain on essaya de le secouer, il était bien mort (1).
» A l'égard de son activité, de l'élévation de son esprit, j'ai ouï dire à mon père qu'il était prompt et hardi à entreprendre. Il était constant dans ses affections ; quand il avait donne' à quelqu'un sa confiance, il la lui retirait difficilement. Il eut, tout le temps de son règne, les mêmes ministres. Pour qu'un émir perdit sa confiance, il fallait qu'il eût commis quelque faute bien grave : aussi etaient-ils tous dévoues au prince; ils auraient donne volontiers leur vie pour lui. Mon père me disait à ce sujet: « Tant que vécut » Zengui, je remarquai dans le visir Gcmal-eddin une n grande habileté' et beaucoup d'exactitude , même dans les » plus petites choses; mais quand le prince fut mort, ce n même Gemal-cddin se de'partit de sa louable conduite , et n montra parfois de la négligence. Un jour je lui dis: Eh! n qu'est devenue cette habileté dont tu as donné sous Zengui n tant de preuves ? On ne te reconnaît plus à présent, n II répondit m Tu es vraiment comme un enfant sans expe- » ri mec Il ne faut pas croire que le mot habileté' signifie tou-
dans cette habitude un sentiment superstitieux. Zengui croyait son bonheur attache' à cette bonne pratique. Heureux les hommes , s'ils ne pe'chaient jamais que de cette manière !
(î) Il n'est pas inutile de dire que ce fut peut-être cette terreur qu'inspirait Zengui qui fut cause de sa mort. H avait fait, la veille de sa mort, des menaces à quelques-uns de ses mamelucks, qui , pour le prévenir, fassassinèrent. Ccst du moins ce que racontent quelques
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» jours la même chose. L'habileté consiste à se conduire se- » Ion les temps. Quand nous avions un maître ferme et puisn sont , on n'écoutait que lui, et personne n'eût osé contre- 9 venir à ses volontés ; aussi nous conformions-nous à ses » décisions, et il y avait en cela de l'habileté. Maintenant , m au contraire, nous avons un maître faible, se laissant » dominer par ceux qui l'entourent: en faisant comme je fais, n c'est encore de T habileté (l). »
» Zengui avait pris à son service un corps de soldats du Corassan, et leur donnait une solde très-forte. Ifs recevaient leur paie sur les revenus des terres et fermes affectées a cet objet (9). C'étaient des employés du divan qui étaient charges d'aller recueillir cet argent et qui le leur distribuaient tous les trois mois. Une ami Je, il y eut un petit retard dans l'arrivée de cet argent : aussitôt ces soldats s'assemblent en tumulte, et viennent se placer à la vue du prince. Zengui s'informa de ce qu'ils voulaient. Quand il sut de quoi il s'agissait, il leur demanda s'ils étaient ailes se présenter au divan : ils repondirent que non. Il demanda encore s'ils avaient réclame' auprès de Salah-eddin , émirhageb , ou grand chambellan : ils dirent également que non. Alors il repartit : « A quoi sert-il donc que je donne chaque
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(î) A cette époque , comme presque toujours en Orient, la solde des troupes et les e'molumens des gens en place se tiraient des revenus des biens-fonds destines à cet usage. Cette coutume est tout-à-fait dans l'esprit des institutions féodales. Ne sait-on pas qu'en Occident il en a été long-temps à- peu-près de même , c'est-à-dire que les souverains et les seigneurs des grands fiefs viraient et s'entretenaient, eux et leurs troupes, du revenu de leurs domaines. Ix* mot «^(jLa* que nous avons traduit par terres et fermes, ne se trouve pas avec cette acception dans les dictionnaires; mais il est ainsi rendu par Mouradgca cTObsson , Tableau de l'empire ottoman, t. Il , p. bh*.
» année cent mille pièces d'or au divan et une somme encore » plus forte à Safah-eddin , pour qu'ils puissent faire face aux » dépenses imprévues? Il eut fallu d'abord aller 'vous faire » payer au divan ; s'il eut refuse' de vous satisfaire , vous vous » seriez adresse' à Saïah-eddin; et si celui-ci vous l'eût enn core refuse', vous seriez venus à moi , et je les aurais châties * de leur négligence. Jusqu'ici tout le tort est de votre côte'. » Cette affaire chagrina beaucoup Zengui /et , pour punir les Corassaniens,il les cassa. Mais comme quelques e'mirs intercédèrent pour eux, il leur pardonna. Faisant ensuite venir son divan et Salah-eddin , il leur dit : * Pourquoi negligezn vous ainsi de satisfaire ceux qui sont toujours à mon ctrier, n et qui m'accompagnent dans tous mes voyages? Ne savezn vous pas qu'ils ont de grandes dépenses à faire? et si vous 9 en usez ainsi envers ceux qui sont près de moi, quel doit n être le sort de ceux qui en sont loin? » En conséquence, le divan et Salah-eddin payèrent sur-le-champ cette milice. On voit par-là que le divan e'tait charge' de veiller au bienêtre des soldats : aussi e'taient-ils traites avec beaucoup de soin, en un mot comme on l'est dans sa propre famille.
n Zengui e'tait terrible sur les e'gards que l'on doit uux femmes. Faire insulte à une femme, sur-tout à une femme de soldat, était de ces fautes qu'il ne pardonnait pas. Il avait coutume de dire à ce sujet : « Mes soldats ne me quittent n pas dans mes guerses* je suis cause qu'ils vivent hors de n leur famille : si nous n'avons pas soin de prévenir toute n atteinte portée à l'honneur de leurs e'pouses, elles sont n perdues; elles s'abandonneront au vice, n Voici un trait qui prouve quelle horreur il avait pour ces sortes de crimes et combien il les de'testait. Il avait donne le gouvernement de Ge'zirc à un de ses e'mirs nomme' Barbati, homme qui jouissait de toute sa confiance. Il apprend que cet c'mir menait une vie peu louable, et faisait le galant auprès des femmes : aussitôt il appelle Salah-eddin , et le fait partir tout de suite avec ordre d'entrer dans Ge'zirè* à l'improviste , de se saisir de Rarbati , de le mutiler et de lui arracher les yeux, pour qu'il fut puni aux deux endroits par ou il avait pe'che'; enfin de le faire mettre en croix. Salah-eddin partit sur-lechamp et se rendit à Ge'zirc. D'abord il fit un bon accueil à Barbati, et lui dit : « Notre maître te salue; il veut t'e'lever » en honneur et en dignité', et te nomme au gouvernement n d'Alep. Preparc-toi à partir; tu descendras le Tigre avec tes
n effets , et tu viendras à Moussoul pour lui faire ta cour. » Ce misera blc ( i ) crut ces paroles ; il en fut enchanté. II fit aussitôt charger ses effets, grands et petits, sur une barque. Mais , au moment qu'il se préparait à partir , on se saisit de lui y et il subit le châtiment qu'on lui destinait. Tous ses biens furent confisqués, sans qu'il y manquât la plus petite chose. Dès ce moment les émirs n'eurent garde d'imiter sa conduite. Or, admirez la sagesse de Zengui; remarquez à quel point ses mesures étaient bien prises. Il choisit pour cette exécution le principal de ses émirs; il voulut qu'on usât d'artifice, de peur que le gouverneur ne fut assez insensé pour se révolter et ne donnât lieu à quelque désordre. Remarquez encore la grande prudence de Salah-eddin : il commença par abuser ce misérable; il lui promit un gouvernement magnifique; il lui fit mettre au jour toutes ses richesses; et quand il vit qu'il n'y manquait rien, il s'en empara. N'est-il pas évident que, s'il s'y fut pris d'une autre manière, une bonne partie des biens de Barbati aurait été soustraite à toute recherche? »
On voit que l'auteur arabe était décidé à tout admirer dans Zengui. 11 finit là son tableau, sans faire mention des mauvaises qualités de son héros, de ses perfidies, &c. Apparemment qu'il n'entrait pas dans son plan de tout dire. Ce qui est encore plus singulier, c'est qu'Aboulfarage, qui était chrétien, et qui, dans sa Chronique syriaque, a rapporté quelques-uns des traits qu'on vient de lire, n'a pas dit un mot des défauts de Zengui; car d'ailleurs ce prince fut constamment heureux dans ses entreprises; il établit le bon ordre dans ses provinces ; il y fit régner la tranquillité. Est-il étonnant qu'il se soit trouvé un musulman de ses sujets qui se soit plu à relever exclusivement de si grands avantages ?
s xvm.
Avènement de Noureddin. — Ruine d'Édesie.
On lit dans Aboulfarage que Zengui avait laissé en mourant plusieurs enfans, entre autres Saif-eddin-Gazi et
(0 <j£L* Ccêt le mot mesquin, qui nous vient de l'Orient.
Noureddin , lesquels se partagèrent les armes à la main ses états. Saif-eddin s'empara de Moussoul, et Noureddin de la ville d'AIep. Cependant ils se devaient l'un de l'autre ; Noureddin avait peur que son frère, qui e'tait l'aine' , ne voulut le de'pouiller. « Enfin, remarque l'auteur de l'Histoire des Atabecs, comme il e'tait à craindre que les Francs ne profitassent du desordre pour reconquérir leurs anciennes provinces, les deux frères convinrent que chacun garderait ce qu'il possédait, et qu'ils auraient une entrevue. Saif-eddin s avança donc vers la Syrie, et Noureddin alla à sa rencontre. Du plus loin que Noureddin vit son. frère , il descendit de cheval, et baisa la terre par respect Saif-eddin mit aussi pied à terre et ils s'embrassèrent : ils étaient l'un et l'autre attendris jusqu'aux larmes. Saif-eddin dit à son frère: « Pourquoi n es-tu pas venu d'abord? Avais-tu peur 9 de moi? Non, mon frère; ce que tu craignais ne m'est n jamais venu en pense'e. De quoi me servirait la vie , • de quoi me servirait le monde entier , si j'étais capable n de vouloir du mal à mon frère? n lis se donnèrent réciproquement de grandes marques d'attachement , après quoi ils retournèrent chacun dans leurs états. Cette reconciliation, ajoute l'auteur, fit une grande impression sur les Francs, n
On lit en effet dans Kemal-eddin que les Francs, apprenant la mort de Zengui, avaient été dans la joie ; mais cette joie ne fut pas de longue dure'e. Ils avaient espe're reprendre sans peine les provinces qu'ils avaient perdues : quand ils virent le zèle et l'ardeur de Noureddin , ils se trouvèrent bien loin de leurs espérances.
Ibn-alatir va nous en fournir Ja preuve : .
a La même année, dit cet auteur, eut lieu la ruine d'Édesse. Josselin, depuis la perte de cette cite', avait e'tabli son séjour àTeli-Bascher, à l'occident de l'Euphrate. Quand il sut la mort de Zengui, il écrivit aux habitans d'Édesse, dont la plupart e'taicnt Arme'niens , pour les exciter à la révolte et les engager à lui livrer la ville. Les habitans le lui promirent, et ils convinrent ensemble du jour de son arrivée. Il vint donc avec ses troupes, et rentra dans son ancienne capitale. La citadelle seule fit de la résistance. Mais tandis qu'il en formait le sie'ge , Noureddin accourut d'AIep avec son armée , et força le prince chrétien de regagner ses provinces. Ensuite il saccagea Édesse et réduisit les habitans en servitude. La
plupart s'expatrièrent, et il n'y resta plus qu'un petit nombre de chre'tiens (i).n
Ce même e've'nement est ainsi de'crit par un auteur chrétien, Abouifarage, dans sa Chronique t syriaque. Suivant cet auteur, Josselin était rentre' dans Edesse au mois de tisrin premier, ou octobre. Mais à peine six jours s'étaient écoules, que Noureddin se présenta aux portes avec dix mille hommes. Josselin évacua Edesse vers le milieu de la nuit, emmenant de force les malheureux habitans, hommes, femmes, garçons et filles. Quand le jour parut, les Turcs (soldats de Noureddin) se mirent a leur poursuite et firent pleuvoir sur eux une gréie de traits. « O nuage de colère! » s'écrie Alboufarage, ô jour de fureur! ô nuit de la mort! » 6 aurore de l'enfer ! o, journée de désolation pour les » infortunes habitans d'Edesse , pour une cite' naguère n digne d'envie! n Les cavaliers francs, ne pouvant tenir tête aux Turcs, prirent la fuite : les fantassins ne pouvant fuir, se réfugièrent dans le château de Kaukab. La foule e'perdue resta délaissée, et le glaive des Turcs extermina ces infortunes comme le feu de'vore la paille. Quand les Turcs furent las de tuer, ils dépouillèrent ceux qui restaient, et les garrottant avec des cordes, ils se firent suivre à cheval de leurs prisonniers, hommes et femmes, à, pied. Trente mille personnes pe'rirent dans les deux sacs d'Edesse. Seize mille furent emmenées en captivité', et mille seulement parvinrent à se sauver avec les Francs dans la forteresse de Kaukab. On ne laissa la liberté' ni aux femmes ni aux enfans; tous ceux
(l) Noureddin distribua, suivant la coutume, une partie du butin a ses émirs et a ses amis. L'auteur arabe cite à ce sujet une aventure qui montre l'esprit de liberté familier aux écrivains orientaux , et que nous rapporterons en latin seulement. II y est question du commandant de Moussoul , à qui Noureddin avait envoyé sa part du butin : • Inter munera quœ ad eurn misit Noureddinus, eratancilla, quaiu » cùm vidissetille , statim eam subegit; lavitse posteà , dixitquc suis : » Nostisne quid mihi hâc die accident? Dixcrunt non. Dixit : Cùm » Edessam cepimus régnante* Zengui, inter res ru p tas in manus meas
■ incidit anciîla ptilchra, ejusque pulchritudo mihi admodum placuit; » at intérim inclamatum est jussu Zengui : Jtcddantur servi opesque » raptœ. Hic princeps porrô metuendus erat ac reverendus. Anciilam " reddidi ; ei verô semper adhaesit cor meum. Denuô autein misit
■ mihi dona Noureddinus, etiamque ancillas piures, inter quas >• eamdem anciilam. Statim eam subegi, ne adhuc mihi tollatur. •
qui avaient échappe au glaive furent faits esclaves. La ville resta clesole'e, enivre'e du sang de ses en fans, et couverte de leurs membres e'pars. La nuit, les bêtes sauvages (l) venaient s'y repaître de cadavres, et Edesse devint la retraite des bétes des champs. Le maudit Josselin s'était sauve à Samosate. Notre e'véque Basile s'échappa aussi par la fuite ; mais Pe'véque des Arméniens, et d'autres avec lui, furent pris par les Turcs. »
Tel est le re'cit lamentable que fait Aboulfarage des malheurs qui frappèrent Edesse. Pendant ce temps, les chrétiens d'Occident étaient en marche pour venir au secours de leurs frères d'Orient.