‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 23 sur 88 · S XIX · texte numérisé non relu

S XIX

Seconde croisade. — Marche de l'empereur Conrad et de Lonis VII , roi de France. — Ils assiègent Damas. — Leur retraite.

Nous allons laisser de nouveau parler Aboulfarage dans sa Chronique syriaque. C'est le seul auteur oriental qui ait dit quelques mots du passage de Conrad et de Louis VII à travers l'Asie Mineure. Les auteurs musulmans ne commencent ù parler de cette nouvelle arme'e de croises qu'après qu'elle fut arrive'e en Syrie. Sans Aboulfarage, et sur-tout sans les auteurs chrétiens, grecs ot latins, tout souvenir des malheurs qu'éprouvèrent les croisées dans l'Asie Mineure serait perdu.

An 543 [ H48 1. « Les Francs d'occident, dit Aboulfarage, à la nouvelle de la prise d'Edesse parZengui, furent transportes de colère. Un grand nombre d'entre eux résolurent de se rendre dans la Syrie. L'empereur d'Allemagne partit avec quatre-vingt-dix mille hommes à cheval, et le roi de France avec cinquante mille (9). Pour les fantassins, ils étaient en nombre infini. Les Francs , dans leur marche,

(i) Littéralement (es sirènes. Ces paroles sont une imitation d'un passage de Jére'mie, ch. L , vers. 39.

(î; Aboulfarage, à l'exemple de quelques auteurs arabes , appelle le roi de France Alphonse, le confondant apparemment avec un comte de Toulouse de ce nom qui fit partie de la croisade et dont il sera question ci-dessous.

eurent à se plaindre de la mauvaise foi des Grées. Us les maltraitèrent; et dès ce moment, l'empereur Manuel, qui jusque-là avait fait de grands sacrifices en faveur des Francs et avait promis de leur donner des guides fidèles pour les mener à travers l'Asie Mineure, machina leur perte. Il mit à la téte de cette multitude des conducteurs qui l'entraînèrent dans des montagnes escarpées et arides, où, après avoir erre' cà et là pendant cinq jours, abandonne'e de ses guides, elle périt en partie de soif. Les Turcs vinrent attaquer le reste, et en firent un horrible massacre. Le butin fut si considérable, qu'à Malatia l'argent se vendait comme le plomb. Les Francs qui parvinrent à s'e'chapper gagnèrent les bords de la mer : là, les Grecs leur fournirent du pain mêle' de chaux , qui en fit périr plusieurs. L'empereur d'Allemagne ne se sauva qu'avec quelques troupes. En arrivant à Je'rusalem, il alla faire sa prière à l'église du Saint-Se'pulcref et y implora les bénédictions de Dieu. Il se reposa quelques jours; après quoi il alla former le sie'gede Damas, avec vingt mille cavaliers et soixante mille hommes de pied. Les Francs attaquèrent hardiment cette ville, et s'établirent près des eaux, dans les jardins qui entourent les murailles. Dans ce danger, Moyn-eddin, q^ui commandait dans Damas, envoya secrètement des de'putes au roi de Je'rusalem (qui e'tait aussi au sie'ge avec ses troupes), et obtint de lui, à force d'argent et de prières, qu'il se retirât. II donna au roi , en cette occasion , deux cent mille pièces de cuivre , légèrement recouvertes d'or. II en donna cinquante mille autres de la même espèce au comte de Tibériade , et les chrétiens ne s'aperçurent de la fraude qu'après qu'ils eurent levé le siège. Quand l'empereur d'Allemagne fut instruit de cette trahison , il en fut indigne et s'en retourna dans ses états; et voilà à quoi aboutit tout ce grand rassemblement d'hommes.»

Voici maintenant de quelle manière les auteurs musulmans racontent le sie'ge de Damas:

« L'empereur d'Allemagne, dit Ibn-alatir , arriva en Syrie avec une armée nombreuse. II espérait envahir facilement les provinces musulmanes, vu la quantité' de ses soldats et ses grandes ressources. Dès qu'il fut arrive', les Francs du pays se mirent sous ses ordres, et ils allèrent tous ensemble faire le siège de Damas. L'attaque commença le 6 de rtbi premier [ 6 de juillet ]. La ville de Damas était alors sous le commandement du visir Moyn-eddin-Anar, homme pieux,

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habile et d'une belle conduite. Plein du désir de sauver la ville, il fit une sortie de concert avec les habitons, et livra combat aux chrétiens; mais il fut battu, et l'empereur, s approchant de très-près, vint camper sur la place Verte [Metdan alhadhar] ( 1 ) . Dans cette sortie , on remarqua, au nombre des combattons, un vieillard originaire d'Af nque, nomme Youssouf, homme très-pieux, qui allait à pied. Dès que le visir le vit, il courut a lui, et, le saluant avec respect, lui diti u O sche'ikb! vous n'êtes pas oblige à faire la guerre; » votre grand âge vous en dispense; nous serons assez forts n sans vous. » Le sebeikh repondit :« J'ai vendu et il a acheté': n par Dieu! je ne veux pas rompre le marche, ni le laisser n rompre. » II voulait parler de la parole de Dieu, pour laquelle tout musulman a fait à Dieu le sacrifice de sa fortune et de sa vie, et a droit au paradis (9). Il s'avança donc avec les autres, et fut tue' : Dieu lui fasse mise'ricorde ! On assure que ce schéikh apparut, la nuit de sa mort, à un imam trèssavant , pour lui dire qu'il avait e'te' admis aux jardins d'Ëden , dans la compagnie de ceux qui voient Dieu face à face, »

Cependant on commençait à de'sespe'rer du salut de la ville. Dehebi raconte « que l'armée chrétienne e'tait composée de dix mille cavaliers et de soixante mille hommes de pied. Los habitans, remplis de frayeur, cherchèrent leur salut dans la bonté' de Dieu. On exposa i'Alcoran du calife Otman (3) dans la grande mosquée et les lieux attenans , et le peuple s'y porta en foule. Les femmes et les enfans s'y rassemblaient, la téte nue, poussant des sanglots et implorant la pitié divine.. Le Seigneur entendit leur voix. II y avait, dans l'armée chrétienne, un prêtre portant une croix au cou et une à chaque main. Il s'en allait, monte' sur un

(l) C'est une espèce de prairie, le long du Baradi, rivière qui donne de l'eau à la ville.

(s) Voyez I'Alcoran , sour. ix , vers. 111.

(3) Il paraît que cet Alcoran est le même que le calife Otman tenait dans les mains lorsqu'il fut assassine', et qui fut teint de son sang. Voyez notre Description des Monumens musulmans du cabinet de M. te duc de Blacas , 1. 1 , p. 32G. On conserve encore cet Alcoran à Damas. Voyez l'Itinéraire de Constantinople à la Mecque , ouvrage traduit du turc par M. Bianchi, p. 37. Cet Alcoran se conservait plus anciennement à Jérusalem, d'où, au moment de l'entrée des croisés dans la ville sainte, il fut transporté à Tibériadc. Voyez les Annales cfAboulféda , notes de Reiske , t. III , p. 7 1 3 .

âne, disant : J'ai la promesse du Messie que nous prendrons Damas. Lu-dessus, les Francs se pressèrent autour de lui, et marchèrent contre la ville : mais les musulmans , faisant une nouvelle sortie, se tournèrent tous contre le prêtre, le tuèrent lui et son âne , et brûlèrent ses croix.

<• Pendant ce temps, reprend Ibn-alatir, Anar avait demande du secours au prince de Moussoul. Ce prince se concerta avec son frère Noureddin et se mit en marche. Mais d'abord, voulant profiter de cette occasion pour s'emparer de Damas, il e'crivit ces mots au visir : « J'arrive » accompagne' de tous les hommes en e'tat de porter les n armes, et brûlant d'en venir aux mains avec les Francs; » mais je veux avant tout que Damas me soit remis. Si je n suis défait , mon arme'e se retirera dans la ville et j'y ral- » lierai mes soldats; et si je triomphe, je m'engage à vous n la rendre , bien résolu à ne la garder qu'autant de temps n que les chrétiens seront arrêtes devant ses murailles n Le visir de Damas (l) écrivit de son cote ces mots à l'empereur : « Une armée nous vient de l'Orient (l'armée de Moussoul ) ; •* retirez-vous; sinon je lui livrerai la ville, et vous en aurez n du regret, n II écrivit aussi aux Francs de Syrie : « A quoi 9 songez-vous, leur disait- il, de soutenir les chrétiens d'Oc- 9 cident? Ne savez- vous pas que s'ils s'emparent de Damas, n il voudront conquérir toutes vos places. Pour moi, si je ne n viens à bout de sauver Damas , je l'abandonnerai au prince n de Moussoul; et si une fois il en est maître, il vous chassera n sans peine de toute la Syrie, n II promit en même temps aux Francs de leur rendre Paneas , s'ils décidaient l'empereur à s'éloigner. Ils allèrent en conséquence trouver l'empereur, et lui dépeignirent le prince de Moussoul comme un homme très-redoutable par le nombre de ses soldats et par la quantité' de ses ressources. « S'il prend Damas, ajou- » tèrent-ils, nous ne pourrons plus lui tenir tête, n Ils engagèrent donc l'empereur à se retirer (3) , et obtinrent Pane'as

(1) L'auteur de X Histoire des Atabecs rapporte qu'il négligea de répondre au prince de Moussoul, attendant les événemens.

(2) II paraît qu'il régna de tout temps un vif sentiment de jalousie entre les Francs établis en Syrie et ceux qui venaient nouvellement

> d'Occident. Les Allemands sur- tout s'étaient rendus odieux aux colo-

nies chrétiennes. Voyez à ce sujet un passage singulier cTOthon de Saint-Biaise , au tome I de la Bibliothèque des Croisades.

en recompense. Le sie'ge de Damas n'avait dure' que six jours.

H est dit , dans la compilation des Deux Jardins ou récit de ia vie de Noureddin et de Saladin , que, pendant le sie'ge, le visir Anar avait promis une récompense pour chaque téte de chre'tien qu'on lui apporterait , et que les jeunes gens et les paysans des environs, pousses par l'appât du gain, surprirent plusieurs Francs sans de'fense et leur coupèrent la téte.

Aboulfe'da dit de plus qu'Ayoub , père du ce'lèbre Saladin , se trouvait à Damas pendant le siège , et qu'il y perdit un de ses fds.

C'est là tout ce que nous avons trouve' dans les écrivains orientaux , sur le fameux sie'ge de Damas. On voit que les auteurs musulmans n'ont pas dit un seul mot du roi de France. En ge'ne'ral, on fera bien de recourir pour ce siège au récit de Guillaume de Tyr. Ce récit est clair et précis, et jette du jour sur celui des Orientaux. Quant à ce qui regarde la cession de Pane'as aux chre'tiens , il n'est pas inutile d'avertir que cette place était ia plus avancée du royaume de Jérusalem , du côte' de Damas, et qu'elle servait alternativement de défense à celui des deux états qui en avait la possession , ce ui explique la grande importance qu'on mettait de part et 'autre à en être les maîtres. Les auteurs latins sont remplis de de'tails des sièges et des combats auxquels Pane'as donna lieu.

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