S XXI
Révolutions en Egypte. — Entrée des chrétiens dans Ascalon.
An 548 [H 53], Cette année, les chrétiens profitèrent des troubles d'Egypte, qui allaient toujours croissant, pour s'emparer de l'importante ville d'Ascalon. Nous donnerons à ce sujet le re'cit d'Ibn-Moïassar :
u C'e'tait, dit cet auteur, la coutume du gouvernement e'gyptien d'envoyer tous les six mois de nouvelles troupes à la défense d'Ascalon. Les Francs e'taient en ce moment devant cette ville, et l'assiégeaient depuis l'année précédente. Lors donc que le temps fut venu de renouveler la garnison , le visir nomme' Adei fit choix d'Abbas, fils de sa femme, pour avoir la conduite des troupes. Abbas se mit tout de suite en marche, accompagne' de plusieurs émirs, et entre autres d'un de ses amis appelé' Assame. Quand ils furent près des frontières, Abbas et son compagnon commencèrent à penser à l'Egypte et à la bonne vie qu'on y menait, ainsi qu'aux fatigues et aux périls du voyage. Abbas en soupira de regret, et ne put se de'fendre de murmurer contre son beau-
I)ère, qui l'avait choisi pour cette expédition. Alors Assame' ui dit : * Si tu veux , tu seras maître de l'Egypte. — Et combinent? demanda Abbas. — Tu sais, reprit l'autre, que le «calife (il s'appelait Dafer-billah ) aime beaucoup ton fils n Nasr. Demande-lui , par la voie de ton fib , qu'il te fasse
» visir à la place de ton beau -père: il ne te le refusera pas, n et alors tu tueras ton beau-père. » Abbas fit donc venir son fils, et, lui faisant part de ses desseins, il l'envoya auprès du calife. Le fils d'Abbas obtint tout ce qu'il voulut; après quoi, se rendant auprès de son grand-père, il profita du momoment où celui-ci dormait pour lui couper la tête, qu'il envoya au calife. En même temps il expédia un pigeon à son père, pour lui annoncer ce qu'il avait fait. Abbas quitta aussitôt l'armée et marcha sur le Caire. Cependant la téte d'Adel était parvenue au calife. Quand il sut qu'on la fui apportait, il s'avança hors de la porte d'or pour la recevoir. Elle fut exposée aux yeux du peuple; après quoi on la porta au palais des finances , pour être déposée au trésor des têtes (l). La mort d'Adel eut lieu au 6 de moharram, ou 3 avril 1 153 , et Abbas prit ainsi sa place.
Ce fut pendant ce desordre que les Francs subjuguèrent Ascalon. Dans le même temps, une flotte, partie des ports de Sicile, vint saccager la ville de Tanis, non loin de Damiette.
La prise d' Ascalon est ainsi raconte'e par Ibn-alatir: m Chaque année, dit-il, les Francs venaient ravager le territoire d Ascalon , sans pouvoir cependant prendre la ville. A cette époque , les visirs d'Egypte avaient toute l'autorité , et le calife n était plus souverain que de nom. Cette année, le visir Adel fut assassiné, et Abbas nommé à sa place. La division se mit dans les conseils d'Egypte, et, avant que le nouveau visir fut assez affermi , les Francs formèrent le siège d'Ascaion. Les habitans se défendirent d'abord avec courage; telle était leur ardeur , qu'un jour , dans une sortie , ils repoussèrent les chrétiens jusqu'à leurs tentes (3). Les Francs
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(«) Guillaume de Tyr attribue l'ëchec éprouvé par les chrétiens à
l'avidité des Templiers, qui , au moment que ia ville allait être prise occupèrent tous les passages , afin d'avoir seuls part au buun, et qui par-là attirèrent leur perte et celle de beaucoup de chrétiens. Aboulfarage dit un mot de ce fait dans sa Chronique syriaque.
commençaient à perdre tout espoir et pensaient à se retirer, lorsqu'il s'e'Ieva une querelle entre les assièges. Voici quelle en fut la cause. Après le combat où ils mirent les Francs en fuite , ils se disputèrent l'honneur de cette victoire , et chaque parti voulut s'en arroger tout le mérite. La dispute s 'échauffant, les deux partis en vinrent aux mains, et alors les Francs revinrent à la charge et entrèrent sans obstacle. *
Le compilateur des Deux Jardins a, d'après Abou-Yali, raconte' ce fait un peu différemment, et en cela son re'cit est plus conforme à celui de Guillaume deTyr. Suivant cette version , Noureddin apprenant le danger qui menaçait Ascalon , fit irruption sur les terres des chrétiens pour faire diversion ; il vint même attaquer Pane'as , de concert avec le prince de Damas. Sur ces entrefaites, arriva une flotte au secours d'Ascalon. Elle apportait des vivres , de l'argent et des hommes, et prit à l'entrée du port plusieurs navires chrétiens qui voulaient lui fermer le passage. Le siège dura encore quelque temps; mais enfin, la brèche e'tant considérable, les chrétiens montèrent à l'assaut. Il se livra sur les remparts un combat très - sanglant, et les assièges affaiblis demandèrent à se rendre. Ils obtinrent la vie sauve, avec la liberté' de se retirer en Egypte ou ailleurs. On assure, ajoute l'auteur, que, lorsque la prise d'Ascalon commença à être connue, la sensation en fut désagréable , les poitrines se resserrèrent et les esprits furent abattus ( l).
An 549 f 1154], Le plus grand de'sordre continua à re'gner en Egypte. On lit dans Ibn-Moïassar que les émirs égyptiens avaient vu avec peine la mort d'Adel. Assame' craignant d'être puni de cet attentat, engagea Abbas à faire pe'rir le calife lui-même. Les esprits s'irritèrent encore davantage. Abbas et son fils furent obliges de quitter l'Egypte, et le pays ne cessa plus d'être en proie à l'anarchie (2).
(\) Quoi qu'il en soit, il est évident que c'est sur- tout aux troubles d'Egypte que les chre'tiens furent redevables de la prise d'Ascalon ; et pourtant Guillaume de Tyr, qui est entré dans de longs détails sur les événemens du siège de cette ville, ne dit pas un mot des divisions qui régnaient alors en Egypte. II s'éloigne encore à tort des auteurs arabes , en ce qu'il recule d'une année l'époque de cette conquête. On peut consulter à cet égard la Critique des Annales de Baronius , par le P. Pagi , à Tan 1 1 53 de notre ère.
(«) Les détails qne raconte l'historien arabe pouvant donner une idée juste de fétat des mœurs en Egypte à cette époque, nous croyons