‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 27 sur 88 · S XXIII · texte numérisé non relu

S XXIII

Suite des guerres de Noureddin contre les chrc'tiens.

An 554 f//59j. Cette année, selon Aboulfeda , Noureddin tomba grièvement malade, et le bruit courut un moment qu'il

était mort. Comme il ne laissait pas de fils en état de lui succe'der, son frère Nasret-eddin rassembla quelques troupes, et essaya de s'emparer de force de la citadelle d'Alep (l). De son côte', Schircou , un des principaux e'mirs deNoureddin . et oncle du fameux Saladin , accourut à Damas pour s'en rendre maître. Cette ville e'tait alors sous l'autorité' de son frère Ayoub, père de Saladin, qui lui dit :« Voulez -vous n donc nous perdre tous? Allez plutôt à Alep. Si Noureddin » se relève de sa maladie , vous arriverez à propos pour lui n faire votre cour; s'il meurt, je suis ici pour vous livrer la » Syrie. » Schircou comprit la justesse de ces conseils , et se rendit à Alep. En effet, Noureddin, se trouvant mieux, se montra à une fenêtre, et la se'dition s'apaisa sur-le-champ.

Les chre'tiens avaient profite du desordre pour reconquérir la ville de Schaizar, sur l'Oronte, ainsi que le château de Harem. On lit dans la compilation des Deux Jardins , que le frère de Noureddin , craignant les suites de son ambition, se retira chez les chre'tiens , où il resta quelque temps. Quant à Schircou , il reçut des complimens sur son zèle.

Sur ces entrefaites, l'empereur de Constantinople vint en Syrie pour punir Renaud, régent de la principauté' d'Antioche, des ravages qu'il avait faits dans Me de Chypre. Renaud , effraye , se hâta d'aller au-devant de l'empereur et obtint son pardon.

(l) Le compilateur des Deux Jardins nous apprend que les habitans d'Alep profitèrent de l'occasion pour faire rétablir l'ancien culte du pays. Ils demandèrent entre autres choses le rétablissement de certains usages particuliers aux schyytes dans la manière d'appeler du haut des minarets les musulmans à la prière. Toute la différence consistait dans l'addition de ces mots : / enez à la meilleure des actions ; Mahomet et Ali sont les meilleurs des mortels. Les schvytcs sont les partisans exclusifs de la maison d'Ali, geindre de Mahomet, et leur doctrine était suivie parles musulmans d'Egypte etd'Afrique.Noureddin, au contraire, était de la secte sonnite, qui alors reconnaissait pour chef le calife de Bagdad. Voyez , sur les deux sectes, notre Description des Monumens musulmans du cabinet de M. le duc de B laças , t. I, p. 34 8 et suiv. Ce passage singulier fait voir qu'à cette époque on conservait encore à Alep les principes religieux qui y avaient dominé cent ans auparavant , pendant qu'Aiep était au pouvoir des califes fatimites d'Egypte. Mais peu à peu ces dogmes s'effacèrent, et depuis long-temps on ne professe plus en Syrie que la doctrine de Noureddin , qui est celle de tout l'empire ottoman actuel.

Il est dit, dans 1rs Deux Jardins, que l'empereur voulut d'abord tenter quelque entreprise contre les musulmans; qu'ensuite il y renonça et fit la paix avec eux. a II retourna m dans son empire, loue de tout le monde, dit l'auteur; car 9 il n'avait fait de mal à aucun musulman, n Avant de s'en retourner, il demanda à Noureddin la liberté' de tous les seigneurs francs qu'il retenait prisonniers. Noureddin l'accorda sur-le-champ, et l'empereur, par reconnaissance, fit don au prince de plusieurs robes magnifiques et de pierreries d'un grand prix; il y joignit même une tente de soie d'une valeur considérable.

An 554 [1159], Cette année, suivant Aboulféda, les Francs, qui avaient précédemment conquis Mahadia et d'autres villes d'Afrique, furent entièrement chasses de ces contrées , et les musulmans rentrèrent dans leurs anciennes possessions.

L'année suivante, selon le même auteur, le calife d'Egypte Faiez-billah mourut âge' de douze ans. Le visir s'occupa de lui donner un successeur, et se rendit, dans ce dessein , au palais. Quelqu'un lui présentant un prince d'un âge avancé, il le rejeta pour en choisir un très -jeune et incapable d'exercer l'autorité'. II fit choix d'Aded-Iidin-AHah , à peine parvenu à l'âge de puberté'. Ce prince fut proclame' sur-lechamp, et le visir lui donna sa fille en mariage.

An 558 [ 116$ ]. Les chre'tiens et les musulmans ne cessaient pas d'avoir les armes à la main. Ordinairement les succès étaient partagés, et les deux partis se retiraient trèsafTaiblis. Dans une de ces rencontres , selon Kemal-eddin , Renaud de Châtillon, régent de la principauté d'Antioche, étant allé faire des courses du côté d'Aintab, fut pris par l'armée musulmane, et mené prisonnier à Alep. Dans une autre occasion, Noureddin éprouva, non loin de Tripoli, un échec considérable; ce fut au combat livré sous les murs du château des Curdes, dans la journée dite de la Bocaia (l). Ce fait est ainsi raconté par Ibn-alatir :

u Noureddin, ayant rassemblé ses troupes, pénétra dans les provinces chrétiennes, et vint dresser son camp à la Bocaia , au pied du château des Curdes. Son dessein était de

(î) Ou de la Bochea, comme l'appelle Guillaume de Tyr, lib. xix , cap. t.

faire le sie'ge de cette forteresse, et de se porter ensuite contre la ville de Tripoli, dont il desirait s'emparer. Un jour, vers le midi, tandis que les soldats étaient sous la tente, on aperçut tout-à-coup des cro'gt qui s'élevaient du haut de la montagne où était bâti le château. En effet, les Francs ayant réuni toutes leurs forces, avaient re'solu de fondre à l'improviste et en plein jour sur l'arme'e musulmane. Au moment fixe', ils n'attendirent pas l'arrivée de leur arrière-garde, et mirent tout de suite l'e'pe'e à la main. Comme les musulmans ne s'attendaient pas à cette * attaque , les troupes les plus avancées se trouvèrent hors d'e'tat de résister, et envoyèrent avertir Noureddin de ce qui se passait. Mais, pendant ce temps, les Francs atteignirent les avant-postes et les firent plier. Leur marche fut si rapide, qu'ils arrivèrent en même temps que les fuyards jusqu'au quartier de Noureddin. Les musulmans n'eurent pas même le temps de monter à cheval et de se revêtir de leurs armes, et furent , les uns massacres, les autres faits prisonniers. Celui de tous qui se montra le plus acharne contre eux, e'tait un Grec, nomme' Duras , chef des troupes grecques reunies à l'arme'e chrétienne (l). n

u Pour Noureddin, il monta à la hâte sur un cheval encore dans ses liens (2) ; sans un Curde qui se fit tuer pour lui , il e'tait perdu. Il se retira vers le lac d'Emesse , a

3 uat iv parasanges du château des Curdes, et y rallia les e'bris de ses troupes. Quelqu'un lui ayant dit alors qu'il n'e'tait pas prudent de demeurer en ce lieu ; que si les Francs venaient l'y attaquer, il ne pourrait leur re'sister, il le reprit vivement, et, lui imposant silence: « Pourvu, dit-il, que j'aie n seulement mille cavaliers avec moi, je cours au-devant n d'eux et ne m'inquiète pas de leur nombre. Par Dieu! je ne » coucherai pas sous un toit que je n'aie venge' l'islamisme et n moi-même, n

u Noureddin écrivit aussitôt à Alep et à Damas pour de-

(i) Ce grec Duras était duc de Cilicie, sons l'autorité' de l'empereur de Constantinople; son nom véritable e'tait ( al aman. II parait que le mot Ducas n'est autre chose que le mot latin dux.

(a) A cette e'poque, comme anciennement, les guerriers d'Orient étaient dans l'usage de mettre les chevaux aux entraves en tout temps, même à la veille d'une bataille. M. Amédée Jaubert a retrouvé de nos jours le même usage dans les armées persanes. Voyez la relation de son Voyage, page «77.

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mander de l'argent, des habits, des tentes, des armes, des chevaux , et fit remettre aux soldats l'équivalent de ce qu'ils avaient perdu; quant à ceux qui étaient morts ou qui avoient été faits prisonniers, ce secours passa à leurs enfans , ou, s'ils étaient sans enfans , à leur famille. Le divan, ou conseil d'administration du prince, avait ordre de mander tous les soldats l'un après l'autre, pour qu'ils déclarassent leurs pertes, et qu'ils fussent indemnisés. Quelques-uns de ces soldats exagérèrent leurs pertes et élevèrent des prétentions injustes : le divan proposa de les faire jurer; à quoi Noureddin répondit: Pourquoi gâter ainsi mes bienfaits ? Je veux qu'on leur donne tout ce qu'ils demandent. »

On rapporte qu'un des serviteurs de Noureddin , voyant les dépenses énormes qu'il faisait pour rétablir son armée , lui dit: « II y a dans vos provinces des maisons qui s'en ri - «^hissent d'aumônes; il existe des fondations pieuses au 4 profit des gens de loi, des pauvres , des sophis , des lecteurs m de l'Àlcoran et autres : vous feriez bien dans cette circons- * tance de réclamer leur secours. » Noureddin reçut fort mal cet avis. «Ce n'est, s'écria-t-il, que de leurs prières que » j'attends la victoire; car il est écrit: C'est des petits que nvous tirerez votre subsistance et vos forces (l). Pourquoi » ôter les biens de ceux qui combattent pour moi en tout n temps, même quand je suis dans mon lit, et cela avec des n flèches qui vont toujours à leur but, pour les donner à n des gens qui ne savent se battre que lorsqu'ils me voient à n leur tête; à des gens dont les (lèches atteignent quelqucn fois le but et quelquefois le manquent? Ils reçoivent leur

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Ce* paroles n'appartiennent pas à TAIcoran. Nous ignorons don elles sont prises. C'est peut-être quelque tradition ou sentence sortie de ia bouche de Mahomet. Voici au reste la suite du passage :

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» part des revenus du gouvernement; de quel droit la leur » oterais-je pour la donner à d'autres? »

Vers le même temps, au rapport de Kemal-eddin, un autre musulman ayant dit à Noureddin: « Comment aurez-vous n la victoire, lorsqu'on boit du vin dans votre camp, lorsn qu'on y entend la Jlûte et le tambourin (l) , et qu'on y voit n d'autres objets e'gaiement abhorre's de Dieu? » Le prince, touche' de ces reproches, promit au Seigneur de faire pénitence (9), et quitta l'habit qu'il avait sur lui pour se vêtir d'une étoffe grossière. II abolit dans ses e'tats les ordonnances et les usages contraires à la loi divine (3) , et proscrivit les mauvaises mœurs. Il écrivit de tout côte aux gens pieux et aux personnes retirées du monde, pour les instruire du malheur que venait d'essuyer l'islamisme, leur enjoignant de l'aider du secours de leurs prières, et les chargeant d'exhorter les musulmans à prendre les armes. II e'erivit encore à tous les princes musulmans pour implorer leur appui. En attendant, il coucha sur la dure et s'abstint de tous les plaisirs des sens (4). » Ce fut ainsi que Noureddin se remit en e'tat de tenir la campagne.

Les Francs, suivant la remarque dlbn-alatir, avaient d'abord eu l'idée d'aller l'attaquer auprès du lac d'Émesse. Quand ils furent instruits de ces préparatifs, ils n'osèrent

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(3) Tels que la vente du vin , sur lequel on percevait des droits, &c. II en sera question ci-dessous, au portrait de Noureddin.

(4) II existe en effet un passage de l'AIcoran qui de'fcnd la musique , le vin, les habits de soie, les ornemens d'or et tout ce qui sent le luxe et la mollesse. On pense bien que ce précepte n'est pas trèsreligieusement observé. Cependant l'auteur arabe Soyouti, dans un de ses ouvrages où il traite des difierens costumes en usage en Orient , a poussé le scrupule jusqu'à s'interdire de parler des costumes des gens de guerre et des visirs, parce qu'il y encre ordinairement de l'or et de la soie. ■ Je passe , dit-il , cet article sous silence , pour ne » rien mettre en cet écrit dont j'aie à rendre compte à Dieu au jour du » jugement. » Voyez la Chrestomathie arabe de M. Silvestre de Sacy, deuxième édition, tome II, page s 6 7. Voyez aussi, pour l'état des mœurs chez les musulmans en général , notre Description des Monument musulmans du cabinet de M. le duc de H /aras , t. II , p. 4 ta cl suiv.

tenter le sort des armes et demandèrent la paix ; comme ifs ne purent l'obtenir, ils se retirèrent sans avoir tire' aucun parti de leur victoire.

II paraît que les chrétiens ne s'étaient pas fait une juste idée de l'e'tendue des pertes de Noureddin ; Guillaume de Tyr dit à peine quelques mots de la journe'c du château des Curdes. \

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