S XXIV
Première expédition des chrétiens en Egypte. — Leurs revers
en Syrie.
Jusqu'ici les guerres des chrétiens n'ont guère eu d'autre théâtre que la Syrie et la Palestine. S'ils sont sortis quelquefois de ces limites, c'était seulement pour défendre Édesse et les villes, qu'ils possédaient en Mésopotamie. Lorsque le comte' d'Édesse tomba au pouvoir des musulmans, l'ambition des chre'tiens se borna à prendre Ascalon. Dès ce moment ils occupèrent sans partage toute l'e'tendue de pays qui a pour confins vers le nord la Cilicie et les terres d'Alep; à l'orient, Damas et le désert; au sud, la Mer Rouge et les sables qui Fentourent; et à l'occident, l'Egypte et la Mer Méditerranée. Il est vrai qu'il s'était forme contre eux un ennemi redoutable : déjà Noureddin s'était empare' d'une partie de la principauté' d'Ântioche , et avait à sa disposition toutes les forces musulmanes de la Syrie et de la Mésopotamie. Malgré ces inconvéniens , la situation des chrétiens sembla être devenue plus sûre, et ils crurent pouvoir s'étendre au-dehors.
Désormais les auteurs arabes seront plus riches en détails. Presque tous ceux que nous mettrons à contribution seront contemporains des événemens ; quelques-uns même y auront pris part : leur récit en aura plus d'intérêt et les faits seront mieux connus. Pour ce qui concerne les guerres qui vont suivre, l'auteur que nous citerons de préférence, outre Ibnalatir, est Ibn-aboutaï, natif d'Alep, qui vivait dans ce temps. Son récit est clair et précis, et tout porte à croire qu'il est en général véridique.
An 559 [ f/64 7. La première origine des invasions des chrétiens en Égypie fut due aux divisions qui déchiraient cette contrée. Ibn-aboutaï est entré à cet égard dans de
longs détails. Plusieurs e'rairs prétendaient à la dignité de visir ou premier ministre. Dargam finit par chasser son compétiteur Schaver et se rendit maître de l'autorité ; mais une partie des émirs ayant conspiré contre lui , ils furent tous égorgés dans un repas, au nombre de plus de soixantedix. L'auteur arabe fait observer que ce massacre fut trèsfuneste à l'Egypte et la principale cause de la chute des califes; car l'armée se trouva très-affaiblie par la mort d'un si grand nombre d'émirs.
Cependant Schaver, ne pouvant plus se maintenir en Egypte , passa en Syrie pour implorer l'assistance de Noureddin (1).
Schaver demanda à Noureddin une armée pour rentrer en Egypte , et lui offrit le tiers des revenus de ce royaume ,
(l) Voici en quels termes Ibn-aboutaî rend compte de la première entrevue du visir et de Noureddin. Ce passage donnera une idée de la politesse des Orientaux à cette époque :
Au moment où Schaver se rendit en Syrie, Noureddin était établi à Damas. Des qui! fut instruit de l'approche du visir, il l'envoya complimenter et lui assigna pour logement un palais à la place Verte (prairie à peu de distance de la ville). Sept jours après, il appela quelques-uns des principaux de la ville , et leur dit : « Allez
• trouver cet homme ; saluez-le de notre part, et faites-lui nos excuses
• de ce que nous ne le recevons pas comme il le mérite. Dcmandex-
• lui pourquoi il est venu ici , et s'il a besoin de quelque chose. Si ■ c'est de plein gré et pour se fixer dans nos états , assurez-le que
• nous ferons notre possible pour lui faire oublier ses malheurs. Si
• c'est pour autre chose , qu'il s'explique. » Les députés s'étant donc présentés à Schaver , il se répandit en rcmerciemens sur l'accueil que lui faisait Noureddin; mais il évita de s'expliquer davantage, disant qu'un dessein qui n'a pas au moins passé la nuit n'est pas encore assez mûr. Les députés s'en retournèrent avec cette réponse. Le lendemain ils revinrent par ordre de Noureddin , et Schaver refusa encore de s'expliquer; puis il ajouta : « Ah! si Noureddin voulait s'aboucher » avec moi ; il a tant de prudence ! » Les députés ayant rapporté ces paroles à leur maître, Noureddin comprit ce que voulait le visir; en conséquence , il lui fit proposer pour le lendemain une entrevue à la place Verte. A l'heure convenue, il monta à cheval avec les grands de sa cour , dans le costume le plus magnifique et avec une pompe très-grande. Schaver, en le voyant , monta aussi k cheval, et ils se rencontrèrent au milieu de la place. Ni l'un ni l'autre ne descendit de cheval; ils se saluèrent très-poliment, et, après s'être promenés quelque temps, ils se séparèrent. »
se chargeant de plus de l'entretien des troupes , et s'engageant à les laisser agir d'après les ordres et les désirs de Noureddin. « Ce prince, remarque Ibn-alatir, tantôt penchait pour les offres du visir , et tantôt il y répugnait : il desirait par-dessus tout e'tendre sa domination et se faire de nouvelles ressources contre la puissance des chre'tiens ; mais il était effraye du danger auquel son armée s'exposait en se portant en Egypte , les chemins e'tant alors occupes par les Francs (l) ; Noureddin craignait aussi que Schaver, une fois raffermi dans son autorite, ne tînt pas ses promesses. Cependant il se décida à cette expédition, et fit choix, pour la commander, de Schircou (2), le plus puissant et le plus brave de ses émirs. Celait , dit Ibn-alatir, un homme plein d'audace et inaccessible à la crainte. II se mit en marche au mois de gioumadi [avril], et arriva sans accident à Belbe'is sur la branche la plus orientale du Nil. »
Darçam , à la première nouvelle du danger qui le menaçait, s'était hâte de rassembler une armée. Au rapport dlbnaboutaï, un de ses e'mirs lui proposa d'aller au-devant de l'armée de Syrie et de l'attaquer au sortir du désert, persuade que les Syriens ne pourraient pas tenir après une marche si pénible ; car telle est la disette d'eau dans le désert , que ceux qui font cette route sont obliges de se charger, à Kla, sur les extrémités de la Mer Rouge, de l'eau nécessaire pour plusieurs jours. Mais cet avis fut rejeté.
Cependant , lorsque les armées se trouvèrent en présence , Schircou commença à s'effrayer. « Vous nous assuriez, dit-il 9 à Schaver , que l'Egypte n'avait point de soldats , et noits n voilà en butte à une arme'e formidable. — Ne vous e'pou- » vantez pas de cette multitude , répondit Schaver ; la plus * grande partie se compose d'artisans et de paysans que le » tambour rassemble et que le bâton disperse, n En effet , dans l'action qui eut lieu , Schaver 6t attaquer les Egyptiens au moment de la plus grande chaleur, pendant que la plupart
(f) En effet, les provinces chrétiennes , par leur position entre Damas et l'Egypte , fermaient le passage ; et les Syriens qui voulaient te rendre dans cette dernière contrée , étaient obligés de s'engager dans les sables de r Arabie Pétrée , route dangereuse et interceptée par les troupes chrétiennes.
(l) Guillaume de Tyr l'appelle toujours Siracomis pour Siracouus ; c'est sans doute une erreur de copiste.
d'entre eux avaient quitte leurs armes et s'étaient assis a l'ombre. Heureux ceux qui purent remonter à cheval et prendre la fuite ! tous les autres furent tues ou faits prisonniers. Dargam périt peu de temps après, charge' des maiedictions du peuple, et aussitôt Schaver fut re'tabli dans la dignité' de visir.
Ibn-alatir reprend ici en ces termes : « Après ces succès, l'armée de Syrie campa sous les murs du Caire. Mais bientôt Schaver oublia ses promesses et négligea de remplir ses engagemens. Il voulut même forcer Schircou d évacuer le pays et de s'en retourner en Syrie ; et Schircou , indigné , s'empara de force de Beibe'is. Dans ces conjonctures , Schaver eut recours aux chre'ticns ; il leur représenta le danger qui les menaçait si Noureddin occupait à-Ia-fois l'Egypte et la Syrie et entourait de toute part les provinces chrétiennes. Pour achever de les séduire , il offrit de les défrayer sur toute la route (l). Les chrétiens se laissèrent persuader. En vain Noureddin fit irruption sur leurs terres pour les retenir chez eux ; les Francs comprirent qu'il valait mieux s'exposer à la perte de quelques villages que de laisser prendre I'Ëgyptc par Noureddin. Ils se contentèrent donc dé laisser des garnisons dans les places menacées, et allèrent en Egypte, ayant leur roi à leur téte; ce prince s'appelait Amauri. Aucun des rois de Jérusalem, depuis l'invasion des chrétiens en Palestine , n'avait montre autant d'adresse et de courage. Comme, à cette époque, il était venu un grand nombre de chrétiens d'Occident, dans le but de visiter la ville sainte , Amauri les engagea à prendre part à cette uerre : les uns se rendirent avec lui en Egypte ; les autres emeurèrent en Syrie à la garde des forteresses. » A l'approche de l'armée chrétienne, Schircou s'enferma dans Belbéis ; les Égyptiens et les Francs l'y assiégèrent pendant trois mois : mais comme sur ces entrefaites les chrétiens de Syrie avaient essuyé de grands revers , ils proposèrent la paix à Schircou , à condition qu'il sortirait de l'Egypte, et celui-ci y consentit, parce qu'il commençait à manquer de vivres, n
(l) Suivant Ibn-aboutaî, il leur offrit mille pièces dor par journée de marche , et promit de nourrir les bétes de somme et de faire quelque avantage aux chevaliers de l'Hôpital, qui formaient le nerf des armecs chrétiennes.
Ibn-aboutaï rapporte que Noureddin , après avoir envahi les provinces chrétiennes et pousse' au loin ses ravages , avait recueilli les drapeaux et la chevelure des chrétiens tues dans les combats, et que, les mettant dans un sac , il avait charge un de ses gens d'aller les remettre a Schircou, dans Belbe'is même, lui disant : « Tu donneras cela à Schircou ; il l'expon sera sur les remparts, et ce spectacle remplira d'effroi les » infidèles, n En etfet , les Francs demandèrent à Schaver la permission de se retirer ; mais le visir craignit que ce départ ne ruinât ses affaires, et fit tant par ses prières , qu'ils consentirent à rester encore quelques jours. Pendant ce temps , il tint conseil avec ses émirs et se décida à traiter avec Shîrcou. Il écrivit à Schircou ces paroles : u Sache que je n'ai n rien néglige' pour te sauver la vie ; a quoi j'ai e te porte' par n deux raisons : l'une , parce que c'eut e'te' une honte pour n l'islamisme que les chrétiens triomphassent; l'autre, parce n que s'ils avaient pris Belbeis, ils auraient voulu la garder, ft sous prétexte qu'ils l'avaient conquise à la pointe de leur
• epe'e. II ne se passait pas de jour que je ne fisse quelque 9 largesse aux seigneurs chrétiens pour les détourner de n vous attaquer, n L'accord ayant donc e'te' fait, Schircou se mit en devoir de reprendre le chemin de la Syrie, n
On lit à ce sujet dans Ibn-alatir une anecdote que l'auteur déclare tenir d'un témoin oculaire , et qui montre la haute ide'e que Schircou avait inspirée aux chrétiens, u Pendant l'e'vacuation de Belbeis , dit-il , Schircou se plaça à l'arrière-
rde, tenant une massue de fer à la main , et étant l'objet l'attention géne'rale. Tout-à-coup un des chrétiens nouvellement arrivés d'Occident s'approche de lui et lui dit : a N'as-tu pas peur que les Égyptiens et les Francs , sans n égard à leurs promesses, ne se jettent sur toi, à présent
• qu'ils t'entourent de toute part? — Plut à Dieu qu'ils le m fissent , répondit Schircou ; tu verrais comme je les rece-
• vrais. Pardieu! pour un des miens qu'ils tueraient, mon n épée en ferait périr un grand nombre. Pendant ce temps ,
• Noureddin attaquerait leurs provinces ; ils sont déjà aflfai-
• blis , leurs braves sont morts ; nous prendrions leurs places
• et nous exterminerions ceux qui restent encore. Ah ! si n mes soldats m'avaient voulu croire, j'aurais fait une sortie » pour m'ouvrir un passage de force; mais ils s'y sont refu-
• ses. n A ces mots, le Franc fit un signe de croix et dit :
• Nous nous étonnions de ce que les Francs de Syrie
» racontent de toi et de la peur que ta leur fais. A présent * je ne m'en étonne plus, n En disant cela il se retira, m
Les chrétiens et les troupes de Noureddin retournèrent chacun dans leur pays. Les Francs suivirent les bords de la mer et rentrèrent chez eux par les plaines de Gaza. Schircou , • au contraire , prit la route du désert et longea les bords de la Mer Morte. Ibn-aboutaï rapporte à ce sujet un fait qui , s'il était vrai , ne tournerait pas à l'honneur des chrétiens. Après avoir dit qne les deux nations avaient promis de ne pas s 'in-
3uie'ter dans leur marche, il ajoute que Renaud, seigneur e Carac, qui, suivant lui, avait pris part à cette guerre, interpréta ainsi son serment : « J'ai promis , se dit-il à luin même, de ne pas inquiéter Shircou ni son armée par terre; » mais rien n'empêche que j'aille l'attaquer par mer. » En conséquence , à son départ d'Egypte , il s'embarqua pour Asealon , d'où il se rendit à son château de Carac, où il attendit Schircou au passage. L'auteur arabe ajoute que Schircou n'échappa à ce piège que parce qu'il s'était doute' de la ruse et qu'il avait pris un autre chemin. Mais ce qui prouve qu'il y a erreur, au moins dans les noms, c'est que Renaud , seigneur de Carac , était encore à cette époque retenu prisonnier à Alep , et qu'il ne recouvra sa liberté' que long-temps après (l).
Passons maintenant aux succès remportes pendant ce temps-là par Noureddin en Syrie. En vain l'armée chre'tienne s'était hâtée d'e'vacuer l'Egypte pour venir au secours de son propre territoire: elle ne put arriver à temps. Noureddin avait fait une première invasion sur les terres chrétiennes , au moment que Schircou se mit en route pour l'Égypte , afin d'empêcher les Francs de troubler la marche de son lieutenant. II en fit une seconde , lorsqu'il apprit que l'armée chrétienne se disposait ù entrer aussi en Egypte. Enfin, voyant que les circonstances devenaient toujours plus critiques, il se prépara à une attaque terrible. En conséquence, au rapport d'Ibn-alatir , il rassembla toutes ses forces , et reclama l'appui de son frère Kotb-eddin , prince de Moussoul, de Fakr-eddin , prince de Hisn-caïfa , de Negm-eddin ,
(l) Voyez GuHIaume deTyr, lib. xvm, cap. 28, et lib. xxi. cap. 1 1, et Kemal-eddin , Histoire d' Alep , aux années 556 et 57 J de l'hegire.
prince de Maridin , et des autres princes musulmans de la Mésopotamie. Son frère fit aussitôt partir ses troupes. A ifegard de Fakr-eddin , il refusa d'abord de prendre part à cette expédition. Les gens de son conseil et ses courtisans lui ayant demande ce qu'il comptait faire : u Rester tran- » quille, re pondit-il ; voilà que Noureddin s'exténue de jeunes 9 et de prières : il se perdra lui et les siens. » A ces mots , tous applaudirent. Cependant le lendemain Fakr-eddin ordonna à ses émirs de se préparer à marcher, a Quoi , lui » dirent alors ses courtisans , hier vous étiez d'un avis et 9 aujourd'hui vous êtes d'un autre? » Le prince repondit: « Les choses entre Noureddin et moi en sont venues au point •» que si je ne lui envoie pas mes troupes , je perdrai mes 9 états, et mes vassaux se soustrairont à mon obéissance. 9 Voila que Noureddin a e'crit aux dévots et aux personnes 9 retirées du monde ; il leur a fait connaître les ravages 9 commis par les Francs , le nombre des musulmans tues ou 9 faits prisonniers ; il a réclame' le secours de leurs prières , 9 et veut qu'ils excitent les musulmans à prendre les armes. 9 Tous sont accourus : ils lisent la lettre de Noureddin , ils 9 versent des larmes , Hs me maudissent , ils font des impre'- 9 cations contre moi. Je ne puis me dispenser d'aller le 9 joindre, n II se mit donc en marche, et les autres princes suivirent son exemple.
« Quand Noureddin eut réuni son arme'e, il se porta contre Harem , dans la principauté' cPAntioche , et l'assië-
(l) Cest à propos de ce Siège que les auteurs arabes font pour la première fois mention du jeune Saladin, qui se rendit si fameux par la suite. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans V Histoire des Atabecs ; c'est un certain Ahmed , fils de Massoud , qui parîe : - Me trouvant , dit-il ,
• au siège de Harem , j'allai m'asseorr par hasard sons un arbre arec
• un de mes amis, et j'y trouvai l'émir Megd-eddin Ibn-daîé et Sala- ■ din qui s'entretenaient ensemble. Plût a Dieu, disait Megd-eddin ,
• que nous prissions Harem , et que Noureddin m'en fît présent. —
• Et moi , dit Saladin , plût à Dieu que Noureddin fut maître de
• TEgyptc et qu'il m'en donnât le gouvernement. Puis, se tournant
• vers moi : Et toi , me dit-il , n'as-tu pas de demande à faire? — Mais ,
• re pondis- je , quand tu auras l'Egypte et Megd-eddin Harem , il ne
• restera plus rien. Comme il insistait, je repris : Puisqu'il en est
• ainsi , je me réserve le château de Amm. Voilà comment nous par- » (ions pour passer le temps. Cependant le Dieu très-haut n'en allait
gea (l). La principale des armées chrétiennes e'tait alors en Egypte ; il n'e'tait reste en Syrie que quelques troupes , ainsi que les forces de la principauté' d'Antioche et du comte' de Tripoli. A cette nouvelle, tous les chrétiens qui étaient disponibles se rassemblèrent avec leurs princes , leurs chevaliers, leurs prêtres et leurs moines. On y remarquait BoemonJ, prince d'Antioche, le comte de Tripoli, le fils de Josselin, le fils de Léon, prince de la petite Arménie, et le Grec Ducas. Noureddin, feignant d'avoir peur, fit d'abord semblant de se retirer et se laissa poursuivre quelque temps. Faisant ensuite volte-face, il poursuivit les chrétiens à son tour et leur livra bataille. L'aile droite musulmane plia d'abord. On rapporte que cette fuite e'tait concertée pour attirer la cavalerie chrétienne hors des rangs (1). Quoi
?u'il en soit, les musulmans profitèrent de l'instant où infanterie chrétienne e'tait sans défense pour l'attaquer et en faire un horrible carnage. Le. combat ne finit que par la ruine entière des chrétiens. Le nombre des prisonniers fut considérable; on remarqua parmi eux le prince d'Antioche, le comte de Tripoli Satan des chrétiens et l'ennemi le plus acharne' des musulmans, le ge'ne'ral grec Ducas et le fils de Josselin. Le nombre des morts fut estime' à plus de dix raille. Noureddin alla ensuite s'emparer de Harem ; après quoi il envoya quelques de'tachemens ravager les terres d'Antioche, Quelqu'un lui ayant alors conseille' de marcher sur Antioche même, qu'il aurait trouvée sans de-
» pas moins à ses fins; il décida dans sa sagesse que les Francs seraient » battus, que Harem ouvrirait ses portes et serait donné à Megd- » eddin , que j'aurais Arum pour ma part , et que Saladin ne ferait » qu'un empire de l'Egypte , de la Syrie , de V Arabie-Heureuse et a d'une partie de la Mésopotamie. •
(l) Il paraîtrait, d'après un passage de l'Histoire des Atabecs, que cette fuite n'était rien moins que concertée , et que Noureddin se crut un moment perdu, « Quand le prince, dit l'auteur arabe, vit son aile en déroute , il descendit de cheval , se découvrit ia téte , et, se prosternant devant le Dieu suprême , dit assez haut pour qu'on l'entendît: a O mon seigneur et mon Dieu , â mon souverain maître ! je suis » Mahmoud ton serviteur, fils de Zengui, fils oTAcsancar; ne rabattit donne pas. En prenant sa défense, c'est ta religion que tu défends, » cette religion que tu as révélée à ton prophète. Accorde-moi ma
* prière; donne-moi une bonne fin, et ne fais pas la joie de mes
• ennemis. » II ne cessa de s'humilier, il pleura, il se roula la face
fense, il repondit : « La ville est facile à prendre , mais la n citadelle est bien fortifiée. Les chrétiens se remettraient » entre les mains de l'empereur de Constantinople ; car le » prince d'Antioche est fils de sa sœur, et j'aime mieux le n voisinage de Boe'mond que celui de l'empereur. » Noureddin se contenta donc de ces avantages, et rendit plus tard la liberté' à Boe'mond moyennant une grande somme d'argent et la liberté de plusieurs prisonniers musulmans.
Ensuite Noureddin se porta contre Tibe'riade , puis alla attaquer Pane'as , qui se rendit. Dans une des attaques livre'es contre la place, son frère Nasseret-eddin , qui e'tait rentre' en grâce auprès de lui , ayant eu l'œil crevé' d'une flèche, il lui dit : « Ah! si tu savais quelle belle récompense n t'est pre'pare'e dans le ciel , comme tu serais impatient de «passer à l'autre vie! n C'est Moyn-eddin-anar , visir de Damas, qui avait livre' Pane'as aux chre'tiens (l) , ce qui avait fort scandalise' les musulmans et leur avait paru un grand pèche'. Son fils se trouvant à la conquête que les musulmans firent cette année de cette ville, quelqu'un lui dit : « Cet eve'nement nous cause de la joie j mais à toi il en doit «causer davantage. — Et comment? demanda le fils de n Moyn-eddin. — C'est qu'aujourd'hui , reprit le musulman , n Dieu a retire' du feu de l'enfer la peau de ton père, n
contre terre et ses joues s'arrosèrent de larmes , jusqu'à ce qu'enfin Dien exauça ses vœux et mit ses ennemis en fuite. «
A l'égard de ce mot Mahmoud, ii faut observer que les musulmans de distinction de cette époque , outre le nom proprement dit, avaient encore un surnom et de plus un titre honorifique ; ainsi le mot Noureddin n'était qu'un surnom qui signifie lumière de religion ; le nom du prince était Mahmoud, ce qui revient à-peu-prcs a notre nom de baptême, et ii portait encore le titre honorifique de Malek-adel ou roi juste. Ces noms, titres et surnoms, se mettaient dans les actes du prince aussi bien que sur ses monnaies , ainsi qu'on le voit par les médailles de Noureddin qui nous sont parvenues , et dont plusieurs se trouvent dans le cabinet de M. le duc de Blacas : mais en particulier, on n'appelait le prince que du nom de Mahmoud; et c'est dans un sens d'humilité , ou si Ton veut de respectueuse familiarité, que Noureddin se désigne ainsi en «adressant à Dieu. On verra ci-dessous d'autres exemples du même genre.
(t) Voyex ci-dessus pag. 96.
i XXV.
Seconde expédition d'Egypte. — Commenceniens de Saladin.
An 562 [1167]. Schircou, suivant la remarque «TCbnalatir, à son retour en Syrie, ne cessait de penser à l'Egypte et aux moyens d'y retourner. Noureddin s'opposa tant qui! put à son dessein ; mais comme Schircou faisait toujours de nouvelles instances, il finit par céder, et lui remit une nouvelle armée avec mille hommes de cavalerie. Schircou fut accompagne dans cette expédition par le jeune Saladin , fils de son frère Ayoub, qui ne tarda pas à se distinguer.
Ibn-aboutaï est celui des auteurs arabes qui est entre' sur cette guerre dans de plus longs détails (l).
u Schircou , dit-il , se mit en route au mois de rebi premier [mois de janvier]. Sa marche fut si secrète , que Schaver n'en fut instruit que par l'avis que lui en donnèrent les Francs. Il pria aussitôt le roi Amaury de lui amener du secours aux mêmes conditions que dans l'expédition précédente , ce qui fut accorde'. Le roi se mit donc en marche et suivit les bords de la mer. Schircou, au contraire, avait pris la route du désert; son dessein était de se rendre devant Belbe'is : comme il fut prévenu par les Francs, auxquels s'étaient unis les Egyptiens, il se porta d'un autre cote'; et, prenant le chemin des montagnes , il arriva près d'Atfih , sur le Nil, au sud du Caire, d'où il passa jusqu'à Scberouné dans la haute Egypte , toujours poursuivi par les Francs et les Egyptiens. En ce lieu il passa le Nil sur des barques, et redescendit les bords du fleuve jusqu'à Gizë en face du Caire. Alors, el fraye des suites de son entreprise, il écrivit en ces termes au visir : u Je te jure parle Dieu qui n'a point d'égal, n et par tout ce qui lie les musulmans ensemble, que je suis n prêt à quitter l'Egypte ; que je n'y reviendrai plus , et que n je ne souffrirai point que personne y apporte la guerre, » décide' à m'unir à toi contre quiconque viendra t'attaquer ,
(i) Son re'cit servira k eclaircir celai de Guillaume de Tyr, an peu obscur dans certaines parties. Voyez X Histoire de ce dernier, Jib. xix p cap. 12 et suiv.
DBS CROISADES. 1 f 3
» pourvu que tu me promettes de prendre en main la cause » de l'islamisme. Maintenant l'ennemi est dans le cceur du » royaume, il est éloigne de tout secours, il lui sera difficile 9 de s'échapper ; re'un isson s nos efforts pour l'accabler. L'oc- 9 cas ion est favorable; peut-être ne se présentera-t-elle plus; » exterminons donc cette nation. » Mais Schaver communiqua la lettre aux chrétiens et fit mourir celui qui l'avait apportée. A cette nouvelle , Scbircou se mordit les doigts de douleur, « Si Schaver avait voulu me croire, dit-il, il ne » serait pas reste' un seul chrétien d'Occident, n
9 Cependant Scbircou dressa ses tentes à Gize, où il séjourna plus de cinquante jours. Pour les Francs et les Égyptiens , ils s'établirent aux environs du Caire : le Nil séparait les deux armées. Le visir fit construire un pont (t) entre l'île voisine et Gize', et tenta de tourner I'arme'e de Schircou. Dans ces conjonctures , Schircou vint à bout de mettre dans ses intérêts les habitans d'Alexandrie , qui étaient indignes de voir le visir agir de concert avec les chre'tiens et faire un si mauvais usage des trésors de l'islamisme. La situation de I'arme'e de Noureddin ne laissait pas de devenir toujours plus critique. Je tiens du scbe'rif Édrisi , citoyen d'Alep (f) , qui, en ce moment , se trouvait à Alexandrie, et qui alla, au nom des habitans, annoncer à Schircou l'envoi de prompts secours, que, deux jours après son arrivée à Gize', Schircou pensa être accable' par les Égyptiens et les Francs : il n'eut que le temps de partir précipitamment, abandonnant ses tentes et ses bagages. L'armée prit de nouveau le chemin de la Haute-Egypte. Une nuit , elle se trouva si vivement pressée , qu'à peine elle s'était arrêtée pour prendre du re^ nos ; il lui fallut se remettre en marche , ce qu'elle fit dans l'obscurité et aux flambeaux : c'est ainsi qu'elle arriva à Dalgè*.
(l) L'auteur arabe se sert du mot j **>. Le sens de ce mot est parfaitement déterminé par le, passage correspondant de Guillaume de Tyr, lib. xix , cap. 21 : • Le roi Araaury, dit-il, fit rassembler
• an grand nombre de barques sur lesquelles on étendit des troncs
• de palmiers, ce qui donna un passage à l'armée. » C'est un point d'autant plus essentiel que nous y reviendrons par la suite.
(t) Cest probablement le même Edrisi qui est devenu fameux en Europe par une géographio arabe qui a clé imprimée sous son nom. Ce qui suit était resté ignoré de tous ceux qui ont eu à parler de ce personnage. Voyez la Biographie universelle, t. XII, p. 537 et suiv.
Déjà l'ennemi avait atteint Aschmoune'in (l). Bientôt les deux arme'es se trouvèrent en présence , et l'on dut en venir aux mains, n
L'action eut lieu dans les environs de Babe'in. Ibn-alatir rapporte que l'arme'e combine'e des Francs et des Egyptiens était fort nombreuse , bien approvisionne^ et très-impatiente de combattre , ce qui jeta d'abord l'effroi dans l'ame de Schircou. Ce n'est pas que pour lui il eut refuse' le combat ; mais il craignait que ses troupes ne perdissent courage, étant dans une position telle qu'il n'y avait pas d'apparence de succès, tant à cause de leur petit nombre, que parce qu'elles étaient loin de leur patrie. Il voulut donc consulter d'abord ses e'mirs , qui furent d'avis de repasser le Nil et de reprendre le chemin de Syrie : « Si nous étions vaincus, dirent- » ils, et c'est la chance la plus probable, où irions-nous , et n qui prendrait notre défense? Il n'y a pas dans ce pays de n paysans ni de soldats qui ne soient contre nous, » Alors un brave mamelouc de Noureddin se leva et dit : • Celui qui » craint la mort ou les fers n'est pas digne de servir les rois; v il ferait mieux de rester dans sa maison avec ses femmes , v ou bien d'aller cultiver son champ. Pardieu ! si nous re- 9 tournions auprès de Noureddin sans victoire et sans excuse, » il nous ôterait les terres qu'il nous a données et tout ce » que nous avons reçu de lui depuis que nous sommes à n son service, et nous dirait avec ve'rite' : Quoi, vous jouisn scz des biens de l'islamisme , et vous fuyez devant ses enn nemis ? Vous abandonnez aux infidèles un pays tel que » t Egypte ? » A ces mots , Schircou s'e'cria que fe'mir avait raison. Son neveu Saladin parla dans le même sens , et il fut décide qu'on en viendrait aux mains.
Ibn-alatir ajoute que l'armée fut range'c dans l'ordre suivant : les bagages furent places au centre, ce qui le faisait paraître plus redoutable qu'il n'était en effet. Saladin eut le commandement de ce centre , et son oncle lui dit : « Il est à i» pre'sumer que l'ennemi me croira au centre et qu'il se porn tera de ce côte'. Vous opposerez une faible re'sistance, et n vous fuirez devant lui; et lorsqu'il cessera de vous pour- •» suivre, vous reviendrez sur vos pas. •> Pour Schircou, il lit choix des soldats les plus vaillans et de ceux dont il oonnais-
(i) L'ancienne Hermopolis magna.
sait l'un darc et le sang-froid , et se plaça avec eux ù l'aile droite. Au moment de l'action, les Francs, comme il l'avait pre'vu , se portèrent contre le centre : Saladin fit une légère résistance et commença à plier, mais sans rompre ses rangs et toujours poursuivi par l'ennemi. Alors Schircou se précipita sur les troupes qui lui faisaient face et en fit un grand carnage. Les chrétiens, à leur retour, trouvèrent leurs frères tue's ou en déroute et prirent aussi la fuite. Une chose bien digne de remarque, c'est que Schircou n'eut besoin que d'un ou deux mille cavaliers pour triompher des Francs et des Égyptiens (i). »
Ibn-ahoutaï a de'crit un peu autrement cette bataille, d'après Edrisi, témoin oculaire.il rapporte que Schircou essuya d'abord de grandes pertes. Suivant lui, Saladin avec le corps
?|u'il commandait avait eu ordre de tourner l'ennemi, et ce ut ce qui occasionna cet échec. Mais à la fin , les Syriens, voyant qu'il n'y avait plus de salut pour eux, firent un dernier effort : Saladin attaqua en même temps par derrière ; le combat dura jusqu'à la nuit. Enfin les chrétiens et les Egyptiens furent mis en pleine déroute. Peu s'en fallut que le roi Amaury ne fut fait prisonnier.
u Ensuite , continue Edrisi , Schaver et son armée se retirèrent à Elmonie, ville voisine (2). Pour Schircou, il se rendit à travers la province de Faïoum à Alexandrie , où il de'posa ses malades et ses prisonniers. Puis, dans la crainte d'être bientôt assiège dans cette ville , il y laissa Saladin avec une partie de l'arme'e, et, après s'être fait prêter serment par les habitans, il retourna dans la Haute-Egypte. II y resta jusqu'à la nouvelle que les Francs et les Égyptiens , après s'être rallies au Caire, e'taient ailes faire le sie'ge d'A-
(1) Ces deux mille cavaliers n'e'taicnt pas seuls. Guillaume de Tyr fait monter l'annc'e de Schircou à douze mille Turcs, sans compter les Arabes et les gens du pays. On verra ci-dessous que Noureddin donna de nouveau a Schircou deux mille cavaliers et six mille Turcomans ; il y avait donc une différence entre ces deux sortes de troupes. Sans doute il faut entendre par les cavaliers , des troupes réglées et entretenues sur les revenus des fiefs et des bénéfices militaires, au lieu que les Turcomans étaient des mercenaires qui ne s'engageaient que pour une campagne.
(2) Ce doit être la ville que Guillaume de Tyr appelle Lamonia , et qu'il place à dix milles du champ de bataille.
Iexandrie et étaient à la veille de s'en rendre maîtres. Alors il partit de Cous, sur les bords du Nil, dans la Haute- Egypte, emmenant à sa suite un grand nombre d'Arabes et de gens du peuple qui avaient pris parti pour lui. Sur ces entrefaites, le visir et les Francs proposèrent la paix. Elle se fit par l'entremise du roi Amaury. Il fut convenu que Scbircou garderait l'argent qu'il avait levé' sur les provinces. De son côte' , Scbaver promit trente mille pièces d'or aux Francs pour les de'dommager des fatigues de cette guerre, et chacun s'engagea à retourner chez soi. *
Le siège d'Alexandrie avait dure' trois mois. On lit dans Ibn-alatir que les habitans montrèrent en cette occasion beaucoup de zèle pour la cause de Schircou, et se résignèrent courageusement à toutes les horreurs de la famine.
Ainsi se termina cette expe'dition. 11 est dit dans Ibnaboutaï que Saladin , avant d'évacuer Alexandrie , exigea de Schaver une amnistie complète en faveur des habitans et de tous ceux qui avaient pris parti pour lui , et que comme le visir, malgré ses promesses, cherchait à les inquiéter, Amaury s'interposa dans la querelle et fit donner satisfaction a Saladin. Amaury consentit même à fournir des vaisseaux à Saladin pour transporter ses malades en Syrie : Édrisi fut du nombre. A l'arrivée des malades à Acre , le commandant les fit arrêter pour les occuper dans un pressoir à sucre ; mais le roi Amaury s'en montra courroucé et ordonna de renvoyer les musulmans chez eux.