XXVI
Troisième expédition d'Egypte. — Les chrétiens chassés do pays.
An 564 [1168-69]. Il avait été convenu, dans l'expédition précédente, que les chrétiens et les musulmans rentreraient chacun chez eux et que l'Égypte jouirait d'une entière indépendance. Cependant, suivant la remarque dlbn-alatir, il était resté au Caire un corps d'élite de troupes chrétiennes pour la garde des portes (l). C'était afin doter à Noureddin toute
(î) L'auteur dit de plus que les chrétiens entretenaient an Caire un schahna jjj^ on commissaire. Ci tau probablement un magistrat chargé de vider les différens qui s'élèveraient parmi les Francs éta-
idée de faire une nouvelle invasion en Egypte. De plus , Schaver s'était obligé à remettre tous les ans au roi Amaury cent mille pièces d or. Tous ces arrangemens s'étaient faits k l 'insu du calife : ce prince avait été dépouiliéde son autorité ; il vivait enfermé dans son palais et avait perdu toute communication au dehors. On le nommait Aded-lidin-allah , et il n'était âgé que d'environ vingt ans.
La vérité est qu'Amaury et Schircou avaient un égal désir de retourner en Egypte. Ibn-aboutaï rapporte que Schircou avait prévu, par une sorte d'inspiration, que les Francs essaieraient tôt ou tard de conquérir l'Egypte; c'est pourquoi il écrivit ces mots au roi Amaury : « Les Égyptiens » exigent de vous la promesse que vous n'envahirez pas leurs * terres et que vous ne leur ferez aucun mal. » Le roi s'y refusa d'abord; mais craignant que Schircou et le visir ne finissent par se tourner contre lui , il s'engagea par serment , lui et ses officiers , à ne plus reprendre les armes. Quant à Schircou, il était sans cesse occupé de l'Egypte; il songeait à la fertilité de son territoire et à la facilite de s'en emparer. Noureddin seul avait sincèrement renoncé à cette conquête : aussi Schaver, qui avait eu d'abord l'idée de lui offrir , pour le gagner, un tribut annuel, lui écrivit à ce sujet une lettre flatteuse, où il le remerciait de ses bons senti ni eus.
Telle était la disposition des esprits , lorsque les chrétiens reprirent injustement les armes et commencèrent une guerre qui leur devint funeste.
u Les Francs, dit Ibn-alatir, jaloux d'étendre leur domination en Egypte, voulurent s'y rendre entièrement maîtres. Dans cette vue, ils s'adressèrent au roi Amaury, et lui représentèrent la facilité de cette conquête. Les chevaliers surtout montrèrent une grande ardeur. En vain Amaury leur dit que ce pays était maintenant à leur discrétion ; que ses richesses et ses ressources leur étaient d'une grande utilité, et que, si l'on y entrait en ennemi , le maître du pays , l'armée,
Mis en Egypte. En ce cas ce mot reviendrait à ce que nous appelons maintenant consul. L'usage était déjà, chez les républiques commerçantes, d'entretenir des agens dans les places de commerce musulmanes. Voyez au reste du Cange , Glossaire de la basse latinité, au mot Consul , n° 4. On trouvera aussi des détails sur cette question dans la Chrestomathie arabe de M. Silvestrc de Sacy, t. II, p. 10 et suit.
le peuple, les paysans, tous se lèveraient contre eux; que peut-être les Égyptiens se remettraient entre les mains de Noureddin, qui alors accablerait sans peine les colonies dire tien nés. Ils ne goûtèrent pas ces raisons, et repondirent : u Personne n'est en e'tat de prendre la de'fense de l'Egypte. 9 Avant que Noureddin ait pu seulement rassembler ses n troupes, nous en serons maîtres, et alors le salut de Nourn eddin sera dans nos mains. » Arnaury ce'da donc, quoique à regret, à ces raisons (l) , et l'on fit aussitôt les préparatifs. Les chrétiens, pour donner le change, firent répandre le bruit qu'ils allaient faire une irruption du côte' d'Emesse , et , pendant que les musulmans se dirigeaient de ce côte', ils marchèrent vers l'Egypte. »
Ibn-aboutaï raconte que lorsque les chrétiens furent arrives à Daroum, sur les frontières d'Egypte, le visir se hâta d'envoyer un de ses émirs pour demander le motif de cette invasion. « Le roi, poursuit -il, hésita un moment à répondre; puis il chercha à corrompre le députe, et lui promit treize villages, s'il parvenait à abuser le visir et à lui faire croire que cette guerre n'était pas sérieuse. Schaver se douta de la ruse et confia la négociation à l'emir Schemselkhelafe' (9). Le roi et cet e'mir se connaissaient depuis longtemps. Lorsque le roi le vit entrer dans sa tente, il lui dit : « Salut à Schems-elkhelafe. — Salut au roi perfide! repondit n l'e'mir. Oui, ajouta-t-il, si vos intentions étaient droites, 9 comment auriez-vous fait une invasion si subite ? » A cela
(1) Ibn-aboutaï a an contraire représenté le roi Amaury comme le premier auteur de cette guerre. • Du moment, dit-il, qu'Amaury
• connut les immenses ressources de l'Egypte et la faiblesse de son
• gouvernement , il ne cessa d'être tourmenté du désir de s'en erapa- » rer. Dans cette vue , il assembla les princes et les grands de son ■ royaume, ainsi que les hospitaliers, et leur demanda conseil : tous
• furent d'avis d'entreprendre cette guerre. Alors , continue l'auteur
• arabe, Arnaury fit venir son intendant, et le chargea de distribuer » d'avance aux chevaliers et aux guerriers les villages et les terres » de l'Egypte. En effet, dans l'expédition précédente, le roi avait fait
• faire le relevé de tous les bourgs et villages , avec un état de leurs
• revenus. ■ Le récit d'Ibn-aboutaî est confirmé par les monumens du temps. Voyez le Codice diplomatico dell' ordine di Mal ta , par Sebastiano Paoli , t. I , p. 4 8 et suiv.
(2) Ces deux mots signifient soleil du califat; c'est probablement le titre de quelque charge de la cour du calife.
Amaury répondit qu'il était instruit que le fils du visir avait e'pouse la sœur de Saladin , et qu'il avait du regarder cet incident comme une rupture. « Ce bruit est faux, reprit ■• Ternir; mais quand il serait vrai , ce ne serait pas une in- » fraction aux traites. — La ve'rite' est, re'piiqua le roi , que les n chrétiens d'outre-mer m'ont presse de subjuguer l'Egypte. n Je viens ici pour servir de médiateur entre eux et vous. * — Que veulent-ils donc? demanda l'emir. — Deux millions v de pièces d'or, repartit le roi. — Eh bien ! répliqua l'emir , » je vais en instruire le visir : attendez ici sa réponse. »
n Quelques-uns, continue l'auteur arabe, prétendent, au contraire, que le roi, dès qu'il fut arrive' à Daroum, avait écrit à Schaver une lettre conçue en ces termes : u Je viens » pour reclamer la somme que vous devez me remettre tous n les ans. » A quoi le visir repondit : « Je me suis engage' à » vous payer cette somme tout le temps que j'aurais besoin n de vous; mais à présent je n'ai aucun ennemi sur les bras n et je puis me passer de vos secours, n On ajoute que le roi répliqua : u Rien ne pourra m'eloigner d'ici que vous ne n m'ayez donne ce que je demande, n Quoi qu'il en soit, le visir comprit que le roi se jouait de sa parole et qu'il en voulait à l'Egypte. II rassembla donc les troupes et les milices et en envoya une partie au secours de Belbe'is.
» Cependant le roi e'tait arrive' devant cette ville et en avait commence le sie'ge. Plusieurs Égyptiens s'e'taient enrôles dans son arme'e. On e'tait alors au commencement de safar ( novembre 1 1 G8 de J. C. ). Sur ces entrefaites, Amaury e'erivit ces mots au petit-fils du visir qui commandait dans la place : « Où camperons-nous? — Sur la pointe de nos lances, «répondit le jeune homme. Croyez-vous donc, ajouta-t-il, n que Belbe'is soit un fromage bon à manger? — Sans doute,, n reprit le roi , et le Caire en est la crème, n La résistance de Belbe'is ne fut pas longue. Les chrétiens y entrèrent de force et mirent le feu à la ville. Après quoi , Amaury réunit les prisonniers hors des murs, au milieu d'une vaste plaine, et, se faisant un passage avec sa lance, il les sépara en deux parts : il prit pour lui celle qui e'tait à sa droite et abandonna l'autre à ses soldats. Tous ceux qui lui échurent en partage furent renvoyés libres, u Je vous donne la liberté' , leur dit- 9 il , en reconnaissance de la faveur que Dieu vient de me 0 faire; car à présent, c'est comme si j'étais maître de l'E- » gypte. n A l'e'gard des autres, les soldats se les partagèrent:
ils restèrent esclaves jusqu a ce que plus tard Saladin les racheta. »
La nouvelle des malheurs de Bcibeis jeta l'effroi dans l'âme du visir; il comprit que le roi visait à la conquête de l'Egypte, et il de'sespe'ra de lui résister. Aussitôt il demanda une audience au calife , et lui dit les larmes aux yeux : ce Voilà que n l'ennemi est dans le cœur de l'Egypte. Nous n'avons plus m d'espoir que dans Noureddin. * En conséquence, le calife écrivit une lettre à ce prince , et le visir en ajouta une autre de lui. Ibn-alatir rapporte que le calife , pour intéresser davantage Noureddin, joignit à sa lettre des cheveux des femmes de son palais : a Ce sont , lui dit-il , les cheveux de mes femmes : " elles te conjurent de venir les dérober aux outrages des n Francs (1). n En même temps, il promit à Noureddin le tiers de l'Egypte.
Sur ces entrefaites, reprend Ibn-aboutaï, les chrétiens s'étaient avances sur le Caire et en avaient commence' le siège. A leur approche, le visir, craignant de ne pouvoir défendre le vieux Caire -(ville située sur le Nil, à quelque distance du Caire actuel), la fit évacuer et ordonna d'y mettre le feu. L'incendie se prolongea pendant cinquante -quatre jours. Les Francs avaient dresse' leurs tentes sur les bords de l'étang de Habesch , non loin du Caire. Tout-à coup l'e'mir Schems-elkhelafe' se présenta à la tente du roi Amaury , et, le faisant venir à la porte , il lui dit : « Voyez - vous cette n flamme qui monte jusqu'aux cieux? — Oui, dit le roi. — o Eh bien ! reprit l'e'mir , c'est le vieux Caire qui brûle. J'ai n fait répandre vingt mille fioles de naphte et allumer dix n mille mèches. J'ai voulu que tout pérît sans retour. Mainn tenant il n'est plus temps : il faut vous retirer. — Vous n avez raison , répondit le roi ; mais je ne suis pas libre. nll faut absolument que je prenne le Caire; les Francs » d'Occident qui sont dans mon arme'e ne me pardonneraient 9 pas de m'être retire', » Là-dessus Amaury se rapprocha de
(1) C'était la plus grande marque de douleur que pussent donner les femmes du calife. En Orient, la chevelure des femmes et la barbe des hommes passent pour sacrées. D'après le témoignage de Mahomet, tes anges chantent dans le ciel, entre autres paroles , celles-ci : Gloire à celui qui a donné la barbe aux hommes pour ornement et les cheveux aux femmes. Voyez le Tableau fie l'empire ottoman, par Mouradgea d'Ohtaon , t. VI ( p. 1 8 1 .
DBS CROISADES. 131
la capitale et dressa son camp devant la porte de Barkié. La distance était si petite , que les flèches parties de la ville arrivaient jusque dans sa tente. Alors Schaver résolut d'user d'artifice et de gagner du temps jusqu'à l'arrivée des secours promis par Noureddin. Il renvoya au roi l'emir Schems-elkhclafe' avec une longue lettre dans laquelle il cherchait à l'abuser : il lui disait que le Caire était une ville d'une immense étendue ; que les habitans ne consentiraient jamais à capituler, et que si l'on prenait la ville, ce serait par la mort d'un nombre infini de guerriers. « Ni vous ni moi , ajoutait- 9 il, ne savons à qui restera la victoire; il vaudrait mieux » épargner le sang et accepter ce que je vous ofïre. » Il lui proposa en conséquence une somme de quatre cent mille pièces d'or; d'autres disent un million. Le roi Âmaury souscrivit à ces conditions, d'autant plus qu'il éprouvait une vive résistance (l). Il reçut à divers intervalles cent mille pièces d'or et accorda un délai pour le reste, n
Cependant Noureddin avait reçu les lettres du calife et du visir. A la nouvelle du danger qui menaçait l'Egypte , il fut très-e'mu. Il était alors à Alcp. Son premier soin, au rapport d'Ibn-alatir , fut de repondre qu'il allait faire partir toutes ses troupes. En même temps, il dépêcha un courrier à Emesse , auprès de Schircou , qui possédait cette ville en fief, pour qu'il hùtàt sa marche : mais le courrier rencontra Schircou à la porte même d'Alep. C'est que cet e'mir avait des correspondances particulières avec l'Egypte, et qu ayant appris ce qui se passait, il était venu précipitamment. Noureddin, qui l'ignorait, fut surpris de sa prompte arrivée, et regarda cette circonstance comme d'un bon augure. Il ût aussitôt mettre Schircou en marche avec une armée et le pourvut abondamment d'argent et de provisions (î).
(l) Ibn-alatir attribue le courage dont les habitans du Caire firent alors preuve , au désespoir que leur avaient inspiré les malheurs de Belbéis. Ils craignirent d'avoir à subir un sort semblable , et cette idée releva leurs forces abattues, a Si les Francs, ajoute Tautcur, s'étaient • montrés humains envers Belbéis, nul doute que le Caire et le vieux » Caire ne se fussent rendus sans résistance. Mais en cela Dieu voulait «• l'accomplissement de ses desseins. »
(l) L'auteur arabe dit que Schircou emmena avec lui deux mille cavalier» d'élite et six mille Turcomans. Noureddin l'accompagna jusquk Raaselraa; et en le quittant, il donna à chaque cavalier vingt
u A l'approche de Schircou , reprend Ibn-aboutaï , les Francs se retirèrent à Belbéis , et de là à Facous. Alors le visir envoya encore une lois l'émir Schems-elkhelufé au roi Amaury, pour lui demander la remise de la moitié' de la somme qu'il s'était oblige' à payer. Le roi ayant répondu qu'il l'accordait, l'emir reprit : « En vérité, je n'ai jamais vu de prince comme » vous. Vous êtes le maître de nos vies, et vous vous mon- » trez généreux. — Je me doute bien, dit le roi, que vous n ne me parleriez pas de la sorte , s'il n'était survenu queln que événement extraordinaire. — Vous avez raison , feprit » l'emir; Schircou vient d'arriver sur nos frontières, et vous » ne pouvez plus rester ici en sûreté» Le visir vous conseille » de partir. Nous respecterons le traite'. Avec l'argent qui » nous reste , nous tacherons de satisfaire Schircou , et nous n nous acquitterons envers vous quand nous pourrons. — n Je le veux bien , dit le roi ; et même si je puis vous être de n quelque utilité, je suis à votre disposition, n Là- dessus, Amaury reprit le chemin de ses états , triste et déçu dans ses espérances. »
ibn-alatir rapporte qu'à son retour , il fit des reproches à ceux qui lui avaient conseille' cette expe'dition. Suivant cet auteur, le roi n'avait agi que dans des vues coupables, et, s'il avait accepte' les olfres du visir, ce n'était que par la crainte qu'il avait de Noureddin ; au fond du cœur, il cspe'rait revenir. Ibn-alatir lui fait dire à ce sujet : « Prenons tou- » jours cet argent : il nous servira contre Noureddin ; puis n nous verrons. » Ainsi, ajoute l'auteur, les Francs agissaient avec ruse : mais Dieu les trompa; car Dieu est plus fort que les gens rusés. *
Pendant ce temps, Noureddin était dans la joie, et faisait publier dans tous ses états la nouvelle de la retraite des chrétiens.
pièces d'or comme supplément de solde : de plus, il avait remis à Schircou, outre les objets d'équipement, une somme de deux cent mille pièces d'or pour les cas imprévus. Aucun prince musulman avant Noureddin, depuis le commencement des croisades , n'eût eu les moyens de faire une telle dépense.