‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 39 sur 88 · S XXXVIII · texte numérisé non relu

S XXXVIII

Saladin prend Tibériade , Ascalon et autres villes chrétiennes.

Suite de l'année 583 [ 4187]. Suivant Ibn-aïatir, Saladin passa toute la journée du samedi sur le champ de bataille. Le lendemain dimanche, il retourna contre la citadelle de

(i) L'auteur de la lettre, poursuivant son récit, raconte avec le plus grand sang-froid les détails les plus horribles. Après avoir dit qu'à Damas les prisonniers chrétiens se vendaient au marché à trois pièces d'or l'un , et que, vu leur trop grand nombre, on avait pris le parti de joindre ensemble les maris,. les femmes et les enfans; il ajoute quï/ n'était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens exposées en prise de melons. Cest qu'en Syrie, comme dans certaines villes d'Italie , on est dans l'usage d'exposer les melons coupés par le milieu sur des espèces de chevalets en forme de pvramides , et il parait que les dévots musulmans avaient imaginé d'aêheter des prisonniers pour leur couper la te1 te, et de donner ainsi ces têtes en spectacle. Le fait est qu'il est plus d'une fois fait mention dans les auteurs arabes de pyramides de tétes de morts. Ces traits de barbarie nous étonnent; pour les comprendre, il faut se transporter au pays et au siècle où ils se passèrent. Il y a une chose qu'il ne faut pas perdre de vue : c'est qu'à cette époque les prisonniers appartenaient aux personnes qui les avaient pris; c'était une propriété comme une autre; on pouvait les vendre, les tuer; en un mot, en disposer selon son bon plaisir.

Tibériade, qui se rendit. La comtesse de Tripoli, qui s'y trouvait, se retira ù Tripoli avec son fils et sa suite. Après cette conquête (l),if tourna ses pas du côte' de la ville d'Acre; et y entra sans presque rencontrer de re'sistance. Les habitans eurent la faculté de rester ; mais ils préférèrent quitter la ville, emportant avec eux tout ce qui était d'un transport facile. Les musulmans firent en entrant leur prière dans la principale église, q^ui , destine'e dans l'origine à servir de mosque'e, avait été convertie en temple chre'ticn. Les maisons et les terres furent distribuées aux e'mirs et aux gens de formée* L'auteur arabe fait observer que la ville d'Acre était alors l'entrepôt principal du commerce de l'Europe avec l'Orient. « On y trouvait, dit-il, de l'or, de l'argent, de l ecarlatc , des étoffes de Venise, du sucre et d'autres objets de prix. C'était le rendez-vous des marchands de- la Grèce et de tous les pays des Francs. Les magasins regorgeaient de marchandises. Saladin distribua toutes ces richesses à ses émirs et à ses troupes. »

Quelques jours après, poursuit le même auteur, Saladin se porta contre les places voisines. Déjà H avait écrit à son frère Malek-adcl, alors en Egypte, pour lui annoncer sa victoire; il lui mandait de s'avancer avec toutes les forces de l'Egypte contre les provinces chrétiennes limitrophes, et de les envahir pendant qu'il attaquerait lui-même celles du nord. Malek-adel accourut et prit Yabna et Jaflfa; de son côte , Saladin envoya des détachemens chargés de piller les campagnes de Nazareth, de Caïfa, deCésarée, de Séforié; tout fut mis à feu et à sang. Les hommes furent faits prisonniers , les femmes et les enfans emmenés en esclavage. Dans ce même temps , un autre détachement alla occuper Sebaste (l'ancienne Samarie) et Naplouse.

Émad-eddin remarque que Naplouse et les campagnes du voisinage étaient habitées par des chrétiens et des musulmans qui avaient vécu jusque-là en bonne intelligence. Les mu-

(l) Les autours arabes fout observer, au sujet de cette ville et de toutes celles que Saladin prit dans la suite, que ce prince les donna en fief k ses e'mirs. Ce'tait à-ïa-fois une manière de les récompenser «le leur r.èle, et un moyen de les intéresser k la conservation de ses conquêtes. A cette époque, l'Egypte et la Syrie étaient k-peu-pre* régies par les mêmes lois féodales que certaines contrées de l'Europe.

SOi BIBLIOTHÈQUE

sulmans avaient toujours trouve sûreté' et protection dans le gouvernement; moyennant un tribut annuel, ils jouissaient du libre exercice de leur religion. Les chrétiens, au contraire , après la bataille de Tiberiade , quand ils virent le triste état de leurs amures , n'osèrent plus rester dans le pays et prirent la fuite. Alors les musulmans s'emparèrent de leurs maisons et pillèrent leurs biens. Cependant, au rapport d'Ibn-alatir , les chrétiens qui restèrent furent respectes; mais on les soumit à leur tour à un tribut annuel.

A le'gard de la ville de JalTa, prise par Malek-adel, Ibnalatir raconte que les chrétiens y eurent plus à souffrir que par-tout ailleurs; elle fut saccagée et tous les habitans emmenés de divers côtes. Ibn-alatir cite le trait suivant : « J'avais, dît-il, à Alep pour esclave une femme chrétienne prise à JalTa, laquelle avait un enfant âge' d'un an. Un jour cet enfant étant tombe' et s'etant meurtri le visage, la mère se mit à verser de grosses larmes; et comme j'essayais de la calmer, lui disant que la blessure de son enfant était peu de chose, elle repondit : « Ce n'est pas sur cet enfant que je » pleure, mais sur les maux que nous avons éprouves; j'avais 0 six frères qui tous ont péri; j'avais un mari et deux sœurs, » et j'ignore ce qu'ils sont devenus. 0 Voilà ce qui concerne une seule personne , ajoute l'auteur. Mais l'infortune de cette femme, beaucoup d'autres l'avaient éprouvée. Un autre jour je vis à Alep une esclave chrétienne qui accompagnait son maître à une maison voisine; tout-à-coup une autre femme parait à la porte : la première jette un grand cri ; toutes deux s'embrassent d'un air attendri , puis s'asseyent et commencent à s'entretenir ensemble. Or c'e'taient deux soeurs qui avaient c'te réduites en esclavage et amenées sans s'en douter dans la même ville. 0

Cependant Saladin avait charge son neveu Taki-eddin du siège du château de Tcbnin. Comme cette place opposait une vive résistance , il s'y rendit en personne et elle capitula. Plusieurs prisonniers musulmans s'y trouvaient enfermes. Saladin les fit venir en sa présence et les renvoya cher eux , pourvus d'argent et de tout ce qui leur était nécessaire. De la il se porta contre Sidon , une des meilleures places de la Phe'nicie, qu'il trouva abandonnée. Après en avoir pris possession, il se rendit devant lWrvte, ville très-forte et des plus agréablement situées; elle capitula. A l'égard de Ge'bail (l'ancienne Bvblos ) , le seigneur de cette ville , fait prisonnier à

la bataille de Tiberiade, offrit de la donner pour sa rançon, ce qui fut accepte.

Il ne restait plus de ce côte' que Tyr à soumettre. Déjà, à 1 approche des musulmans, le comte de Tripoli, qui après la bataille de Tiberiade s*y était réfugié, s'était enfui précipitamment à Tripoli , où il mourut peu de temps après. Tyr passait oependant pour une ville extrêmement forte. Èn conséquence, Saladin aima mieux commencer par les autres places chrétiennes ; il avait sur-tout a cœur de prendre Ascalon , qui interceptait ses communications avec l'Egypte, ainsi que Jérusalem , la capitale de la Palestine. Il pensait qu'une fois maître de ces deux villes , toutes les parties de son empire seraient parfaitement liées. De plus, suivant la remarque d'Ibn-alatir, il comptait beaucoup sur la grande gloire, la récompense solide et la bonne renommée que lui procurerait la conquête de la ville sainte. II se porta donc sans délai vers Ascalon , où il fut joint par son frère Malekadel et les troupes d'Egypte. Mais avant de commencer l'attaque, il fit venir de Damas le roi Guy et le grand-maître des templiers, et leur offrit de les mettre en liberté s'ils engageaient les chrétiens à se rendre. Le roi envoya donc aux habitans l'ordre d'ouvrir leurs portés ; mais loin d'obéir, les chrétiens insultèrent son envoyé et le chargèrent d'outrages. Alors Saladin fit dresser ses machines et le siège commença. Cependant le roi Guy ne cessait de faire de nouvelles instances. II disait aux habitans qu'une fois libre il ferait uu appel aux chrétiens de tous les pays et viendrait reconquérir les villes perdues. Les premiers jours, les assiégés n'écoutèrent aucune proposition. A la fin, comme leurs forces s'affaiblissaient et qu'ils n'avaient aucun secours à attendre, ils se rendirent d'eux-mêmes. Le siège n'avait duré que quatorze jours. Les habitans se retirèrent à Jérusalem.

Saladin s'occupa aussitôt de soumettre toutes les places voisines, Ramla, Hébron , Bethléem . Gaza, Daroum. En même temps , il fit venir une flotte d'Egypte pour donner la chasse aux navires chrétiens. Il ne rendit pas pour le moment la liberté au roi Guy et au grand-maître des templiers.

« Tel était alors , suivant Emad-eddin , l'état des anciennes provinces chrétiennes. Les musulmans, qui avaient toujours formé la meilleure partie de la population et qui jusque-là avaient été à la merci des chrétiens, sortirent enfin de cet état d'humiliation. Les églises furent dépouillées, les mos-

ri'es furent rouvertes ; l'Alcoran se réjouit , le diable fut en eur; les cloches furent mises en pièces , les rites des chrétiens abolis; les musulmans levèrent la tête, n

Plusieurs lettres furent écrites de divers côtes pour annoncer les triomphes de l'islamisme. Le compilateur des Deux Jardins en rapporte une où S al ad in disait : a On n'entend » plus dans la contrée que la voix de ceux qui crient Dieu n est grand! (l) Depuis Gebail, ajoutait-il, jusqu'aux fron- » tières d'Egvpte, il ne reste plus sur la cote aux infidèles n que Jérusalem et Tvr. Je vais d'abord prendre la ville n sainte ; et lorsque le grand Dieu nous l'aura livre'c , nous » irons à Tyr. »

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