S XXXIX
Sa lad m assiège Jérusalem.
Suite de l'année 583 [septembre 1187]. Si l'on en croît le cadi Mogir-eddin , S al ad in avait d'abord he'site' à aller attaquer Je'rusalem. Ce fut une lettre d'un des musulmans retenus captifs dans la ville sainte qui dissipa ses craintes. 1-a lettre consistait en trois vers, dans lesquels ce musulman faisait ainsi parler Jérusalem :
« O prince! qui renverses les drapeaux de la croix,
« C'est la ville sainte elle-même qui vient se plaindre à toi » de son malheureux sort.
« Toutes les mosquées ontete' purifie'es; moi seule, au mi- 9 lieu de ma gloire, je suis encore charge'e de souillures (î).»
A cette invitation Saladin ne balança plus. Emad-cddin
(î) Cest le cri des mozzins, lorsqu'ils appellent du haut des miiurels les musulmans à la prière.
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Mogir-cddm ajoute qur plus uni Saïadiu ayant retrouve le captif qui lui avait adresse cette lettre, le fit en "récompense imam de mosquée.
DES CROISADES. 205 rapporte qu'un astrologue c'tant venu lui dire que s'il en fallait croire son e'toile il prendrait Jérusalem , mais qu'il lui en coûterait un œil. Il re'pondit : « Dusse'-je devenir aveugle, je n veux prendre cette ville. »
II quitta donc les environs d'Ascalon et se porta vers la ville sainte. On e'tait alors au milieu de regeb, ou 21 septembre.
u A cette époque , dit [bn-alatir , il y avait à Je'rusalem le patriarche de la ville, qui avait la pre'se'ance sur le roi, et Balian, fils de Basran, seigneur de Ramla, qui s'était sauve de la bataille de Tibe'riade , et qui, par son courage et son rang, approchait de la dignité' royale. On remarquait de plus les guerriers qui s'étaient échappes de la bataille, ainsi que les chrétiens d'Ascalon et des villes voisines tombe'es au pouvoir des musulmans. Tous préféraient la mort à l'esclavage ; tous étaient disposes à faire le sacrifice de leur vie, de leurs richesses et de leur famille pour le salut de la ville sainte. A l'approche de I'arme'e musulmane , un e'mir s'ëtant avance trop près , fut surpris par les chrétiens et massacre' avec une partie de sa suite ; mais bientôt l'armée musulmane se trouva rassemblée. Les cinq premiers jours, Saladin s'occupa d'examiner les dehors de la place et de chercher l'endroit le plus favorable, n
Emad-cddin rapporte que le sultan reunit un jour sese'mirs autour de lui et leur dit : « Si Dieu nous fait la grâce de ■ chasser l'ennemi de sa maison sainte, de quelle félicite » n'allons-nous pas jouir! comme nous lui témoignerons alors v notre reconnaissance! Voilà plus de quatre-vingts ans que n la ville sainte est au pouvoir des infidèles, et que Dieu n'y f reçoit que des hommages impies. Depuis long -temps les n princes musulmans desiraient la délivrer; mais ils ont tous * échoue' dans leur dessein ; Dieu réservait une telle gloire i aux Ayoubides, pour gagner à eux tous les cœurs musul- - mans. Mettons donc tous nos soins à reprendre Je'rusalem. •> La mosquée Alacsa (l) qui s'y trouve est l'ouvrage de la foi; » c'est le Séjour des prophètes, le lieu où reposent les saints, le m lieu du pèlerinage des anges du ciel : c'est là qu'auront lieu ♦> la résurrection générale et le jugement dernier; c'est là que •> se rendront les élus du Seigneur; là est la pierre dont la
(•) Voycx ci-devant , |>. il.
90 G B1BUOTHBQLE
» beauté est intacte, et de laquelle Mahomet est monté au m ciel ( i ) ; c'est là que la foudre a brillé, que la nuit du mystère r> a resplendi, et qu'ont éclaté les lumières qui ont éclairé toutes » les parties du monde. Au nombre des portes de la ville » sainte est la porte de miséricorde; quiconque entre par m cette porte est digne du paradis. C'est là qu'est le trône de n Salomon, la chapelle de David et la fontaine de Siloe, * comparable au fleuve du paradis. Le temple de Jérusalem n est une des trois mosquées dont Mahomet a parlé dans n l'Aicoran. Sans doute Dieu nous la rendra dans un meilleur n état , puisqu'il lui a fait l'honneur de parler d'elle dans ce » livre divin, n
Aussitôt après le siège commença. « Jérusalem , dit Ibn~ alatir , était alors une ville très-forte. L'attaque eut lieu par le côté du nord, vers la porte cTAmoud ou de la Colonne , non loin de l'église de Sion (9). C'est là qu'était le quartier du sultan. Les machines furent dressées pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain, 90 de régeb. Les Francs montrèrent d'abord une grande bravoure. De part et d'autre cette guerre était regardée comme une affaire de religion. 11 n'était pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats : tous défendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en arrière. Les assiégés faisaient chaque jour des sorties et descendaient dans la plaine (3).
n Dans une de ces attaques, un émir de distinction avant été tué, les musulmans s'avancèrent tous à-la-fois , et comme un seul homme , pour venger sa mort, et mirent les chrétiens
(l) Voyez, sur cette prétendue ascension, notre Description des Monumens musulmans du cabinet de M. le duc de Blacas , t. II , p. 84.
(î) H doit y avoir ici une erreur; car m la porte d* A moud est vers le nord , 1 église de Sion est vers le sud. Peut-être les musulmans attaquèrent la ville par ces deux endroits à- la- fou*. En effet, au rapport de Mogir-eddin , la partie du rempart qui fut renversée la première se trouvait au sud, du côte' de la vallée de Gehennom ou de la Géhenne, non Ioiu du torrent de Cédron.
(3) Emad-eddin dit, en parlant de ces petits combats , qu'ils furent funestes aux uns et aux autres, et que le sang des musulmans comror celui de chrétiens fut largement répandu et même épuisé, ainsi qu'il est dit dans l'Aicoran : Ils combattront pour la cause de Dieu; ils tueront et seront tués. Voyez l'Aicoran , sour. ix , vers tu.
en fuite; ensuite ils s'approchèrent des fossés de la place et ouvrirent la brèche. Des archers postes dans le voisinage repoussaient ù coups de traits les chrétiens de dessus les remparts, et protégeaient les travailleurs. En même temps on creusait la mine : quand la mine fut ouverte, on y plaça du bois; il ne restait plus qu'à y mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrétiens furent d'avis de capituler (l). On
(l) Un accident qui dut beaucoup contribuer à décourager les chefs, ce fut une conspiration qui e'clata dans la ville. Ce fait est ainsi raconte' par l'historien des Patriarches d'Alexandrie : « A cette
• époque, la plus grande partie de la population de Jérusalem se
• composait de chrétiens grecs, autrement dits melh'tes, qui portaient
• une haine mortelle aux Francs et aux chrétiens du rite latin. Saiadin » chercha à tirer parti de ces dispositions. H avait alors auprès de lui » un chre'tien melkite nomme' Joseph Bâtit, originaire de Jérusalem; » Joseph Bâtit était son homme de confiance, et il s'en servait dans m ses relations avec les princes chrétiens, dont le melkite connaissait » parfaitement les divers intérêts. Dans cette circonstance , il envoya
• Joseph Bâtit aux chrétiens meikites pour les engager à lui ouvrir » les portes de la ville. Ce moyen réussit; les chrétiens meikites » promirent de livrer ia ville ; iis formèrent même le dessein d'égor-
• ger tous les Francs. Ce fut alors que les chefs, effrayés, se hâtèrent » de capituler. ■ L'auteur arabe, qui était lui-même chrétien, mais du rite jacobite , ajoute que les chrétiens meikites , quand la ville eut capitulé, furent très-fâchés d'avoir été prévenus, et qu'ils n'auraient
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On entend par meikites les chrétiens d'Orient qni , après la naissance des hérésies de Nestorius , cf Kutvchès et autres , restèrent
fidèles à la doctrine orthodoxe. Le mot melkite lui-même vient d'un mot syriaque et arabe qni signifie roi; ei ces chrétiens étaient appelés d'un mot qui équivaut à celui de royalistes , parce qu'en effet la doctrine qu'ils professaient était celle des empereurs de Constautinople, leurs anciens souverains. Ainsi leur doctrine et celle des chrétiens latins étaient à-peu-près les mêmes. Mais ils étaient animés par cette haine funeste qui divise depuis si long-temps les deux peuples: cette haine se manifesta presque dès les commencemens des croisades; c'est sur-tout dans les momens de danger qu'elle éclatait. On en trouvera un exemple frappant dans le récit de Gautier le Chancelier, au tome I de la Bibliothèque des Croisades, pa«*. 1 1 7.
députa les principaux habitans à Saladin , qui repondit : u J'en userai envers vous comme les chre'tiens en usèrent n avec les musulmans quand ils prirent la ville sainte , c'estn ù-dire que je passerai les hommes au fil de l'e'pee , et je «réduirai le reste en servitude; en un mot, je rendrai le » mal/ pour le mal. » A cette réponse , Balian , fils de Basran , qui commandait dans Jérusalem, demanda un sauf-conduit pour traiter lui-même avec le sultan. Sa demande fut accorde'e. Il se pre'senta à Saladin et lui fit des représentations. Saladin se montrant inflexible, il s'abaissa aux supplications et aux prières. Saladin demeurant inexorable , il ne garda plus de ménagement et dit : a Sache, ô sultan , que nous sommes en » nombre infini, et que Dieu seul peut se faire une idée de » notre nombre. Les habitans re'pugnent à se battre, parce n qu'ils s'attendent à une capitulation , ainsi que vous l'avez n accorde'e à tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent à n la vie; mais si une fois la mort est ine'vitable, j'en jure par » le Dieu qui nous entend : nous tuerons nos femmes et nos n enfans; nous brûlerons nos richesses, nous ne vous laisse- » rons pas un ecu. Vous ne trouverez plus de femmes à re- » duire en esclavage, d'hommes ù mettre dans les fers. Nous n détruirons la chapelle de la Sacra et la mosquée Alacsa , » avec tous les lieux saints. Nous égorgerons tous les musuln mans, au nombre de cinq mille, qui sont captifs dans nos n murs. Nous ne laisserons pas une seule béte de somme en «vie. Nous sortirons contre vous; nous nous battrons en » gens qui défendent leur vie. Pour un de nous qui pe'rira, » il en tombera plusieurs des vôtres. Nous mourrons libres » ou nous triompherons avec gloire.» A ces mots, Saladin consulta ses émirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation, u Les chrétiens, dirent-ils, sortiront à pied, et n'emporn feront rien sans nous le montrer. Nous les traiterons comme n des captifs qui sont à notre discre'tion , et ils se rachèteront n à un prix qui sera de'termine'. n Ces paroles satisfirent entièrement Saladin. II fut convenu avec les chre'ticns que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, paierait pour sa rançon dix pièces d'or; les femmes cinq , et les enfans de l'un et de l'autre sexe, deux. Un dc'Iai de quarante jours fut accorde pour le paiement de ce tribut. Passe ce terme, tous ceux qui ne se seraient pas acquittes, seraient considères comme esclaves. Au contraire, en pavant le tribut, on était sur-le-champ libre, et l'on pouvait se retirer où l'on voulait.
A l'égard des pauvres de la ville, dont ie nombre fut fixe par approximation à dix-huit mille , Balian s'obligea à payer pour eux trente mille pièces d'or. Tout étant ainsi convenu, la ville sainte ouvrit ses portes, et 1 étendard musulman fut arbore' sur ses murs. On était alors au vendredi 94 de regeb [commencement d'octobre 1187 de J. C] (1). »
(t) H résulte de là que Jérusalem fut prise en quatre jours. On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a été dit de la conspiration des chrétiens melkitet; il faut observer de plus que les assiégés n'avaient aucun secours à attendre, et qu'au contraire Saladin , qui était,maitrc des environs , avait à sa disposition toutes les ressources de l'Egypte , de la Syrie, &c. II en fut autrement dans la première croisade : les musulmans qui défendaient Jérusalem attendaient d'un jour à l'autre l'arrivée (Tune armée égyptienne, qui vint quelques jours trop tard. Un fait si simple semblerait n'avoir pas besoin d'autre commentaire. Cependant quelques auteurs chrétiens du temps ont cru y voir l'effet de certains phénomènes célestes. Voyex entre autres le récit de l'auteur anglais Roger Hoveden , tome II de la Bibliothèque des Croisades, p. 7 72. Chose singulière, un récit analogue se retrouve dans la Chronique syriaque d'Aboulfarage , auteur chrétien de l'Asie mineure ; ce qui prouve que l'opinion répandue en Occident Tétait aussi en Orient. Voici ce que dit Aboulfarage. Après avoir fait remarquer que l'occupation de Jérusalem par Saladin eut lieu vingthuit jours après une grande conjonction de planètes , il ajoute : « Cette conjonction fut occasionnée par la rencontre subite de toutes les planètes , mars excepté , dans le signe de la balance ; ce qni , au dire des astrologues, présageait un déluge universel, accompagné d'un grand vent qui devait faire périr tout le genre humain , à-peuprès comme du temps de Noé, où les mêmes planètes s'étant rencontrées ensemble dans le signe des poissons , la terre entière se couvrit d'eau. Cette rencontre répandit une terreur générale. Kilig-arslan , sultan d'Icône, se hâta de faire creuser des souterrains pour y chercher un refuge. Heureusement, au jour fixé, tandis que chacun se sauvait dans les antres et dans les cavernes, Dieu permit que le temps fût plus serein que jamais; la seule chose qui frappa ce jour-là, ce fut une éclipse solaire. » Aboulfarage ajoute que cet événement fit un grand tort aux astrologues. Un seul entre tous, dit-il, avait parlé autrement que les autres; et comme, après l'événement, Kilig-arslan le fit venir pour lui demander le motif de cette différence, il avoua qu'il n'avait parlé d'après aucune donnée scientifique, mais parce qu'il avait pensé que s'il disait faux, le déluge universel l'emporterait comme les autres, et que s'il disait vrai, il aurait la satisfaction d'avoir raison contre tous. Cette réponse fit rire Kilig-arslan, et l'astrologue fut renvoyé avec un riche présent. Ou voit par-là que