S XLIV
Continuation du même sujet.
An 585 [1189], Au retour du printemps, Saladin se rendit à Damas et se hâta d écrire de tous côte's pour presser l'arrive'e des troupes. En attendant, il reçut à Damas une solennelle ambassade du calife de Bagdad, qui venait le féliciter sur ses victoires. Saladin , au rapport d'Emad-eddin , accueillit très-bien l'ambassadeur; et à son départ, il le lit accompagner d'un de'pute' charge' d'offrir de sa part au calife des pre'scns d'un grand prix, entre autres la couronne du roi de Je'rusalcm, des parfums, et la croix d'or enlevée de dessus la chapelle de la Sacra (l) dans la ville sainte. De
(i) Un autre auteur arabe nomme* Abon-yali , et cite* par fe compilateur des Deux Jardins , dit de plus que cette croix fut enchâssée dans le seuil de la porte principale du palais du calife , et qu'on eut l'attention d'en laiscr paraître un côté pour que les passans pussent la fouler aux pieds et cracher dessus. Abou-yali nomme la porte où la croix fut enchâssée, la porte de Noubi. Or la porte de Noubi est celle par laquelle entraient les rois et les princes musulmans qui venaient de tous les pays rendre hommage aux califes ; et Ton ne marchait pas sur cette porte, encore moins on y crachait; quiconque l'eût seulement touchée, eut été sur-le-champ puni de mort. Les passans pouvaient seulement baiser le seuil et le tourher avec leur front; après quoi ils l'enjambaient. (Voyez les Annales d'Aboulfëda , t. 111, p. 678, et t. IV, p. 752. Voyez aussi les Voyages de Chardin, t. Vil , p. 368.) Abou-yali s'est sans doute trompé de porte; pour le fait en lui-même, il a pu réellement avoir lieu. On trouve un exemple analogne dans les Voyages de Chardin, tome VIII, p. 149. Il y est parie d'une idole indienne qu'un prince musulman fit renverser la face contre terre, et qui servait elle-même de seuil à une mosquée d'Ispahan. (Voyez d'Hcrbclot , Bibliothèque orientale, p. 606 et 630.) Abou-yali dit, au reste, que ta croix dont il s'agit ici était celle que
plus, il envoya au calife quelques prisonniers de marque qu'on fit entrer dans Bagdad, montes sur les mimes chevaux et couverts de fa mime armure que le jour où on les avait pris; ils étaient précèdes de leurs drapeaux renverses.
Cependant Snladin, effrayé des grands préparatifs qui se luisaient en Occident, était impatient d'achever de soumettre les villes chrétiennes. Dans cette vue, au rapport d'Ibn-alatir, il se porta dans la plaine d'Oyoun, située entre Tvr et le cours du Jourdain, et fit le siège du château de Sehakif-arnoun. Le seigneur de Schakif se nommait Renaud ; ce seigneur avait un esprit subtil et ruse'. Comme il craignait de ne pouvoir résister à force ouverte, il alla se présenter au sultan et lui fit de grandes protestations d'amitié: «Je vous aime, lui n dit-il, et je reconnais les obligations que je vous ai; mais » en ce moment, mes enfans et mes parens sont dans Tyr, et » il est à craindre que le marquis qui y commande , instruit n de mes relations avec vous, ne se venge sur eux; accordezr> moi un délai et laissez-moi le temps de les faire venir. Dès n qu'ils seront arrives, je vous remettrai Schakif, et nous en- » trerons tous à votre service; nous accepterons ce que vous » voudrez bien nous donner. » Ces paroles (luttèrent beaucoup Saladin, et il accorda à Renaud un délai de trois mois.
L'historien Rohaeddin , qui était alors auprès de Saladin , et qui eut plusieurs fois occasion de voir Renaud, nous le représente comme un homme artificieux. Il rapporte que Renaud, ia première fois qu'il se présenta au sultan, affecta de venir sans suite, sans être annonce, en un mot à l'improviste. Saladin était alors à table, et il le fit manger avec lui. « Renaud, ajoute-t-il , savait très-bien l'arabe, et avait mime une teinture de nos chroniques. On assure qu'il avait pris un musulman ù son service pour apprendre de lui notre langue. Il offrit ù Saladin de lui remettre Schalûf, déclarant qu'il se contenterait d'une maison ù Damas, avec quelques terres qui lui permettraient de vivre ù l'aise lui et sa famille. En attendant, il venait souvent nous voir, et nous disputions sur la religion; il voulait nous prouver que la religion chrétienne
le* chrétiens appellent la vraie croix et que Saladin avait prise a !a bataille de Tibcriade. Le bruit de cet événement se répandit jusque chez le» chrétiens? Main Abou-yali se contredit plus tard, et, comme on le verni, celle croix resta toujours entre les mains de Saladin.
était la meilleure; nous, au contraire, nous soutenions qu'elle ne valait rien. (C'est un musulman qui parle.) Au reste, il faisait bon converser avec lui, et son langage annonçait de l'instruction. »
Pendant ce temps , Saladin e'tait fort inquiet. La trêve faite avec le prince d'Antioche allait expirer , et il e'tait à craindre que les chrétiens de cette ville ne fissent des courses sur les provinces musulmanes. En conséquence, le sultan ordonna à son neveu Taki-eddin de se porter de ce cote Ce qui l'inquie'tait encore, c'est que tous les jours il arrivait des guerrier» d'Occident à Tyr , et qu'il devait en arriver bien davantage, Un autre motif de crainte, ce fut l'aspect menaçant que prit tout-ù-coup Guy , ancien roi de Jérusalem*
Roha-cddin rapporte qu'après la conquête de Jérusalem par Saladin, le roi Guy fut mis en liberté, moyennant la promesse de se désister de toute prétention au royaume de Je'rusalem , et de se considérer comme le serviteur et l'affranchi du sultan. Cependant, ajoute l'auteur, le roi Guy, que Dieu maudisse! viola sa parole et se rendit à Tyr. On lit dans Émad-eddin que les débris de l'arme'e chre'ticnne échappes à la défaite de Tibe'riade , et tous ceux qui s'étaient sauves des villes conquises par Saladin, se rangèrent autour de leur roi et jurèrent de lui rendre son ancienne puissance. Dans cette vue, ils se rendirent tous devant Tyr; mais le marquis refusa de leur ouvrir les portes : il dit pour raison que c'était lui qui avait sauve' Tyr, et qu'il devait en avoir la souveraineté; qu'il avait ete' reconnu en cette qualité' par les rois de l'Occident, et que jusqu'à leur arrivée on ne devait pas admettre d'autre autorite que la sienne. Il s'éleva en cette occasion une violente querelle; à la fin il fut convenu que le marquis conserverait Tyr, et que le roi Guy tacherait de reconquérir ses états tombes au pouvoir des musulmans. On se promit de se soutenir réciproquement et d'agir de concert contre l'ennemi commun. Dès-lors le roi Guy médita quelque grande entreprise.
«r Cette nouvelle, au rapport d'ibn-alatir, affligea beaucoup Saladin : il ne savait plus quel parti prendre. Il aurait désire se porter sur-le-champ contre Tyr et arrêter les chrétiens dans leur marche. D'un autre côte', il n'osait laisser derrière lui une place aussi importante que Schakif; car, s'il s'en allait, on pouvait craindre que Renaud n'approvisionnât la place, et ne se mît en état de défense. II ne pouvait
non plus manquer à sa parole, et se faire remettre Schakif avant l'expiration des trois mois. Dans cette conjoncture, il reçut une lettre du corps d'arme'e qui e'tait en observation devant Tyr, par laquelle on lui mandait que les Francs étaient sur le point de se mettre en marche, et qu'ils allaient attaquer Sidon. Saladin laissa quelques troupes devant Schakif, et se mit en route avec ses braves; mais il ne put arriver à temps. Les Francs étaient déjà sortis de Tyr, et surpre- i nant les musulmans dans un défile, ils leur livrèrent un j combat si épouvantable que la tête des enfans en eût blanchi de frayeur. Ce combat fut également funeste aux deux armées. A la fin, les chre'tiens rencontrant une résistance opiniâtre , retournèrent sur leurs pas et revinrent sous les murs de Tyr (l).
n L'issue de ce combat affecta vivement Saladin ; il e'tait impatient d'en venir encore une fois aux mains, afin de tirer vengeance du carnage de ses troupes. Un jour il monta à cheval et se porta avec une petite suite au haut d'une colline pour observer l'ennemi. A ce mouvement, les pasteurs des environs, les Arabes, les volontaires de l'armée, pensèrent qu'on allait de nouveau engager le combat; là dessus ils prirent l'alarme et s'enfuirent en toute hâte. Eu vain le sultan fit courir après eux ; ces imprudens , n'écoutant aucune repre'sentation , se laissèrent surprendre par les Francs et envoyer au dernier sommeil : Dieu ait pitié de leur ame! Parmi ces musulmans étaient quelques personnes de distinction. Saladin fut très-ailligé de cet accident : il vit lui-même ce massacre du
(l) Emad-eddin rend compte de cette journée avec son exagération ordinaire. II prétend que les chre'tiens furent dispersés; que la plupart d'entre eux furent tuég ou faits prisonniers , leurs faucons soumis et leurs éperviers pris à la chasse; c'est-à-dire que ceux qui jusquelà avaient pris les autres furent pris à leur tour; ce qui, pour le remarquer en passant, montre que les Orientaux à cette e'poque connaissaient l'usage de la chasse au faucon telle qu'elle se pratiquait en Europe. Voyez l'explication que nous avons donnée des sujets représentés sur un vase arabe fabriqué à Moussoul pendant les croisades, Description du Cabinet de M. le duc de Blacas , t. II, p. «ff et suiv. Emad-eddin poursuit en disant que les braves d'entre les chrétiens/uren/ passes sous le joug, leurs chasseurs mis dans les fers, leurs chevaliers renversés, sept de leurs lions faits prisonniers, et que les aigles se rassasièrent des cadavres des autres.
haut de la colline et accourut en toute hâte. II poursuivit les Francs jusque sous les murs deTyr; mais les Francs rentrèrent dans la ville, et le sultan alla visiter les grands travaux qui s'exécutaient dans Acre (1).
■• Peu de temps après , on vint dire a Saladin que les chrétiens se disposaient à sortir de nouveau pour aller au bois et au fourrage. Aussitôt il fit placer quelques troupes en embuscade dans des vallons et des lieux étroits, et chargea quelques-uns de ses braves d'aller provoquer les chrétiens et de les attirer au combat. Malheureusement, quand ces braves furent en présence des Francs, au lieu de faire semblant de fuir, comme ils en avaient reçu l'ordre, ils mirent leur honneur à combattre de pied ferme. Les troupes qui étaient en embuscade, se lassant d'attendre, vinrent prendre part à l'action, et le but fut manque'. On remarqua dans cette affaire un mamelouck du sultan qui fut atteint de plusieurs traits et laisse' pour mort : le lendemain, des musulmans, passant par cet endroit, l'entendirent gémir et reconnurent qu'il respirait encore; ils l'enveloppèrent dans un manteau; et comme son e'tat ne laissait aucune espérance, ils l'exhortèrent à faire sa profession de foi et à mourir en bon musulman , le fe'Iicitant de sa fin glorieuse.
» Sur ces entrefaites, le délai accorde' à Renaud , seigneur ,de Schakif, expira. Malheureusement Renaud avait profite «de l'intervalle pour acheter des vivres dans notre camp, et s'était prépare' à faire une bonne défense. Ce n'est pas qu'on n'eut averti de temps en temps Saladin de cet artifice ; mais il refusait de croire à une telle mauvaise foi , et ne pensait que du bien de Renaud. Quand on lui parlait à ce sujet , qu'on lui disait que Renaud ne cherchait qu'à gagner du temps, et que bientôt son visage se montrerait à découvert, il refusait d'y ajouter foi. Enfin , quand la trêve fut près d'expirer, Saladin ayant fait solliciter Renaud de remettre la place, Renaud vint le trouver et lui dit qu'il n'avait pas encore reçu ses enfans de Tyr; en un mot, il demanda un nouveau délai. Le sultan le fit arrêter et le somma de
(i) Emad-cddin, parlant de fa retraite des chrétien» devant Tyr, dit que leurs nez s'étaient alongés. II les compare en cette occasion ft des vipères qui, n'osant soutenir le grand jour, s'étaient glissées sous les murailles de la ville.
tenir sur-le-champ sa parole. Renaud promit de le faire, et demanda à parler à un prêtre qu'il disait vouloir envoyer j à la garnison pour l'engager à se rendre. Le prêtre fut ap- * pele'; if eut un entretien secret avec Renaud. On le laissa entrer dans la place : dès ce moment la garnison se montra plus animée que jamais à se de'fendre. Saiadin , indigne' , envoya Renaud charge' de chaînes à Damas, et commença un siège en règle contre la forteresse de Schakif.
Cependant les pre'paratifs qui se faisaient en Europe touchaient à leur terme. Tous les jours on voyait arriver des guerriers à Tyr, et Ton en annonçait un grand nombre d autres. Tournons donc nos regards vers l'Occident ; c'est de là désormais que viendront les efforts et les guerres. Les colonies chrétiennes d'Orient étaient sur le penchant de leur ruine , et l'Occident seul pouvait soutenir leur faiblesse. La suite de l'histoire des croisades ne sera guère plus que le tableau des expéditions des nations guerrières de l'Europe, de leurs exploits , de leurs desastres, et des malheurs des colonies chre'tiennes.
i XLV.
Mouvement général en Occident. — Troisième croisade.
Ans 583 , 584 et 585 / 1187, 1188 et 1189 de J. C.Jt Nous laisserons parler lbn alatir : « Après la bataille de Tibe'riade , quand les chre'tiens de la Palestine se virent sans ressources, ifs écrivirent à leurs frères d'Occident, en Espagne (l), en Sicile, &ic. Aussitôt il se fit une pre'dication ge'ne'rale : des moines, des prêtres, des chevaliers et autres personnes de marque, parcoururent les pays d'Occident, habilles de noir en signe de deuil , à cause de la perte de Je'rusalem , et ayant à leur tête le patriarche de la ville sainte; ils exhortaient les chrétiens à prendre les armes et à marcher à la délivrance
(i) Par le moi Espagne , . les Arabes entendent non-seu-
lement TEspagnc , mais l'Italie et la France. Voyez un exemple du même genre dans les Annales iTAboulfeda, t. V, p. 145.
tG
de Jérusalem. Pour les toucher davantage , ils avaient représente' sur un tableau le Christ flagelle par un Arabe et avant la figure ensanglante'e, et ils s'en allaient montrant par-tout ce tableau, et disant: a Votta le Christ que Mahomet, prophète n des musulmans, a frappe' , blesse' et tue. » A ce spectacle, tous les Francs s'assemblèrent en armes; les femmes mêmes prirent part à ce mouvement; car, clans cette guerre, les femmes se battirent comme les hommes. Ceux qui ne purent quitter leurs foyers, envoyèrent des mercenaires à leur place, ou du moins s'imposèrent à eux-mé'mes une taxe, chacun selon ses moyens. Bientôt on vit arriver en Syrie un nombre infini de guerriers. Je tiens d'un musulman qui avait pris du service chez les Francs , «me courant la mer à cette même époque sur un navire chrétien, de compagnie avec trois autres bâtimens de la même nation , il était aile jusqu'à Rome la Grande, et qu a son de'part les quatre navires se trouvèrent remplis de pèlerins. Je tiens aussi d'un prisonnier chrétien que, lorsqu'il quitta son pays, sa mère n'avait pas d'autre enfant que lui, et qu'elle avait vendu sa maison, formant j son unique bien , pour le mettre en état de marcher à la • délivrance de Jérusalem. Ainsi les Francs faisaient le sacrifice de leurs biens pour la défense de leur foi et le salut de leur ame. »
Boha-eddin fait mention d'une nouvelle circonstance. Il dit (l) que le marquis de Tyr, voulant frapper l'imagination des chrétiens d'Occident, avait fait faire un plan de Jérusalem , au milieu duquel dominait l'e'glise du Saint-Sepulcre. II choisit, ajoute l'auteur, cette église, parce que là, à ce que disent les chrétiens, est le tombeau du Messie, et qu'if y fut enterre'* après son crucifiement. C'est ce lieu que les chre'tiens viennent visiter en pèlerinage; c'est là qu'ils prétendent que se manifeste tous les ans le feu du ciel (9). Le marquis fit représenter au-dessus du se'pulcre du Messie un cheval monte' par un cavalier musulman, lequel couvrait le tombeau d'ordures. Ce tableau fut porte' en Occident et expose à tous les regards, dans les marches et dans les lieux publics : les prêtres le promenaient par-tout , marchant la tête découverte , revêtus du eilice, et criant : Malheur! malheur
(1) Voyez la page 135 du texte imprimé, (j) Au samedi saint.
à nous ! A ce spectacle , une multitude innombrable de peuple prit les armes (l).
Ce fut au point que Saladin se crut oblige' d'écrire une lettre au calife de Bagdad. Cette lettre nous a e'te' conservée par le compilateur des Deux Jardins. Il y est dit que les chrétiens qui abandonnaient ainsi leurs foyers, n'étaient pas des gens isoles, mais formaient la presque totalité' des Francs d'outre-mer et des guerriers de l'infidélité; qu'il n'y avait pas en Occident de cite', de ville, dlle, de hameau, grand ou petit, qui n'eût contribue' pour sa part à l'armement de quelque ▼aisseau. On lit encore dans la lettre que ce n'e'tait pas seulement le peuple qui avait pris les armes ; que les e'vêques et les patriarches avaient suivi le mouvement gênerai : tout cela, y est-il dit, parce qu'on leur avait fait accroire que leurs frères de la Palestine étaient victimes de la tyrannie des musulmans, et que, pour obtenir la re'mission de leurs pèches et de toute espèce de fautes, il n'y avait pas de plus sur moyen que de tout quitter pour aller combattre
Ibn-alatir reprend ainsi : a Les chrétiens d'Occident se mirent donc en marche des régions les plus e'loigne'es, et se rendirent à Tyr par mer et par terre; ils vinrent par les chemins faciles comme par les chemins difficiles. Les Allemands mêmes prirent part à cette guerre; et si Dieu, par un effet Je sa bonté pour nous, n'eût fait périr l'empereur des Allemands au moment où il allait pe'ne'trer en Syrie, on eût pu dire plus tard, de la Syrie et de l'Égypte: Ici régnèrent jadis Us musulmans! .*
Tel est le tableau de l'effet extraordinaire que la perte de Jérusalem produisit sur les chre'tiens d'Europe; si on le compare au récit des auteurs latins, on verra qu'il n'est pas exagère. Ibn-alatir reprend ensuite: « Quand cette multitude fut arrive'e à Tyr, la ville ne fut pas assez grande pour la contenir ; les flots de cette mer furieuse s'y choquaient avec un horrible fracas. Les chre'tiens, re'solus à prendre l'offensive, essayèrent d'abord de marcher sur Sidon, et furent repousses; mais
(i) Boha-eddin remarque à ce sujet que rien ne fait plus d'impression sur l'esprit des chrétiens qne la vue des images, li n'est pas étonnant que ce fait l'ait beaucoup frappé, lui qui, comme musulman, ne devait voir qu'avec horreur tonte représentation hnmaine.
leur nombre augmentant toujours, ils allèrent attaquer Acre. Dans ce dessein, ils partirent, cavalerie et infanterie , grands et petits, en suivant les bords de la mer, afin d'être toujours à portée de leur Hotte. A cette nouvelle , Saladin , qui était toujours devant Schakif, se hâta d'assembler ses émirs pour savoir ce qu'il fallait faire (1). Les émirs furent d'avis de laisser passer les chrétiens, et d'aller les attendre par un autre chemin, devant Acre, persuades qu'ils les attaqueraient alors avec plus d'avantage. A cet avis Saladin reconnut que t ses e'mirs étaient lasses de combattre. Pour lui, il eut préfère I harceler les Francs dans leur marche , persuade' qu'une fois iju'ils seraient e'tablis devant Acre, rien ne pourrait les en éloigner. Ses e'mirs s'y refusant, il condescendit à leur désir et prit une route détournée (i) ; mais les Francs arrivèrent avant lui. En chemin ils n'avaient rencontré que quelques troupes musulmanes en petit nombre , et pourtant ils n'osèrent se mesurer avec elles. N'est-il pas évident que si l'on avait suivi le conseil de Saladin , on les eut mis dans l'impossibilité d'avancer? Mais quand Dieu veut une chose, il en prépare les causes. »
Les Francs, au rapport de Boha-eddin, témoin oculaire, « arrivèrent devant Acre le 1 9 de régeb [ dans le mois (l'aoui et Saladin arriva quelques jours après. L'armée chrétienne était encore assez faible , et elle ne put occuper tout le circuit de la ville. Saladin profita de ce moment pour introduire dans la place des troupes et des provisions. Il avait pris position sur la colline de Kisan , en face de la ville , appuyant sa gauche au fleuve qui baigne la campage (3), et sa droite à la colline d'Aïadia , de manière à entourer l'armée chrétienne. De leur côté, les Francs environnaient la ville et avaient dressé le pavillon de leur roi sur la colline des Mossallins j
(1) Suivant Boha-eddin, Saladin ne pouvant croire aux forces inouies des chrétiens , s'imagina que l'attaque d'Acre n'était qu'une feinte pour l'obliger à lever le siège de Schakif.
(2) II ne laissa devant Schakif qu'une division de son armée pour bloquer cette forteresse; elle résista encore quelque temps, puis se rendit, et Renaud fut mis en liberté.
(3) Cest le Bélus des anciens, rivière autrefois fameuse par la propriété qu'avaient ses sables de se convertir en verre. Boha-eddin et le compilateur des Deux Jardins l'appellent Nahr-alhalou ou rivière d'eau douce.
DES caOlSAOBS. 345
ou des Prians (1), en face de la porte d'Acre. Ils n'étaient encore que deux mille cavaliers et trente mille fantassins; mais sans cesse il leur venait des secours par mer. Il ne se passait pas de jour sans quelque petit combat, et les musulmans couraient à Faction comme les papillons voltigent autour de la lumière. Le sultan crut devoir modérer leur zèle , attendant qu'ils fussent en nombre suffisant pour frapper tin grand coup. Les troupes musulmanes arrivaient successivement des provinces. II en venait de la Mésopotamie et de tous les pays. Le premier prince qui arriva fut ModafFer-eddin , souverain de Haran et d'Edesse ; vint ensuite Taki - eddin , prince de Hamah et neveu du sultan. Déjà la ville était cernée du côte' de la mer par la flotte chrétienne qui avait pris position à l'entrée du port, et qui, suivant l'expression d'Emad-cddin , présentait par son aspect l'apparence d'une vaste forêt. Il ne restait plus qu'à cerner là ville du coté de terre ; cette entreprise eut lieu vers la lin du mois de régeb , •t ce fut alors que commença véritablement le siège d'Acre.