‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 58 sur 88 · S LXXV · texte numérisé non relu

S LXXV

Terreur générale parmi les musulmans. — Marche des croisés

vers le Caire.

An 617 [1220], D'après le tc'moignage des historiens contemporains, les chre'tiens, en entrant dans Damiette , se crurent comme les maîtres de toute l'Egypte. Leur dessein e'tait d'envahir le pays tout entier; mais d'abord ils s'occupèrent de réparer les fortifications de la ville , et en firent leur place de guerre; ils se rendirent pareillement maîtres de tous les lieux du voisinage. D'ailleurs, ils attendaient de nouveaux secours d'Occident. Quant au sultan, il e'erivait lettres sur lettres à ses frères, aux princes de sa famille et à toutes les

uissances musulmanes, pour les appeler à son secours, lalhcurcusement, suivant lu remarque des auteurs arabes, les circonstances ne pouvaient être plus fâcheuses. C'était alors le temps des invasions de Gengis-khan et de ses hordes sauvages. Les Tartares, après avoir subjugue' presque tout le nord de l'Asie, sVtaicnt approches de la Perse, et menaçaient les provinces voisines de la Syrie. Tous les princes musulmans craignaient pour leurs propres e'tats, et n'osaient s'engager dans une nouvelle guerre. Malck-aschraf, frère du sultan, et souverain de Khélath, dans la Grande-Arménie, était un des plus menaces. Le calife lui-même tremblait dans sa capitale.

L'historien des patriarches d'Alexandrie rapporte que, dans cette circonstance, on usa en Egypte de tous les movens jjour prévenir le danger. Comme le tre'sor du sultan était épuise, le vizir fit mettre à la question tous les percepteurs des impôts et les gens de finance, pour leur arracher de l'argent. Musulmans, juifs ou chrétiens, personne n'était épargne. Vainement quelques chrétiens renièrent leur religion; ils payèrent comme les autres. Les cachots étaient pleins de malheureux, et plusieurs y laissèrent une partie de leurs membres. « Quel temps de désolation ! s'ecric l'auteur. Tout le monde était oblige' de payer selon ses moyens, et personne ne pouvait se soustraire aux poursuites; en sortant d'un danger, on tombait dans un pire. Jusque-là il avait e'te permis aux particuliers de tenir des magasins, des bazars, des halles qu'on louait comme on voulait; c'est là que se vendaient le lin et les autres denrées : il fut alors défendu de rien vendre ni de rien acheter autre part qu'au bazar du sultan ; et pour y vendre et acheter, ii fallut payer un droit extraordinaire. Il n'y avait pas de vexations qu'on n'imaginât pour extorquer de l'argent. En un mot, le peuple e'tait si malheureux, qu'il aurait tout quitte', s'il avait pu , pour aller s'e'tablir ailleurs. Pendant ce temps , il n 'e'tait bruit que de l'humanité' des Francs, et de la douceur dont ils usaient envers les vaincus (1 ). C'était sur-tout aux chrétiens du pays et aux Juifs qu'on en voulait. Le vizir essaya d'abord de détourner a son

(1) Il ne faut pas oublier que l'auteur que nous citons e'tait clire tien et domicilie au Caire , et qu'il dut avoir à souffrir comme les autres des mesures rigoureuses du auliau.

profit l'argent que les chrétiens consacrent à l'entretien de leur patriarche ; vint ensuite un emir qui fit mettre en prison les chrétiens et les Juifs du Caire connus par leur richesse , afin de les forcer à signer des billets pour une somme de onze mille pièces d'or : les billets furent envove's signes au sultan. Heureusement le prince eut honte de cette conduite, et renvoya aux chre'tiens et aux- Juifs leurs obligations; mais ce qu'on avait fait au Caire , on le faisait dans toute l'Egypte. Plusieurs se pendirent de desespoir; d'autres renièrent leur religion. »

An 618 [1221]. Enfin, les Francs, désormais tranquilles sur la possession de Damiette, et ayant reçu de nouveaux secours d'Occident, se mirent en marche pour s'avancer dans le cœur du pays. Ils prirent la route du Caire, en suivant la rive orientale de la branche du Nil qui passe jt Damiette. Le sultan était alors campe avec son armée sur cette même rive, à l'endroit où le Nil se partage en deux branches : la principale vient passer devant Damiette, l'autre va se perdre dans le lac de Menzale ; c'est celle-ci qu'on appelle le canal d'Aschmoun. Le sultan avait pris position dans cet endroit, au midi du canal, pour arrêter l'armée chrétienne ou passage. On commença à y bâtir une ville. Le prince y fit e'Icver un château pour lui et des maisons pour ses troupes; on y construisit des bains, des marches. La nouvelle ville fut appelée Mansoura, c'est-à-dire, la Victorieuse , et elle devint en peu de temps une cite' conside'rable. Les chre'tiens passèrent successivement à Farescour, Scharmesah, Baramoun. Quand ils furent arrives au canal, ils trouvèrent l'armée musulmane déployée sur l'autre rive, et la flotte du sultan poste'e au milieu du fleuve. Aussitôt la guerre recommença.

Makrizi rapporte que les chre'tiens e'taient au nombre de deux cent mille fantassins et de vingt mille cavaliers. Ils se montraient, dit-il, pleins d'espoir, et ne doutaient pas du succès. Ils dressèrent leur camp sur les bords du canal, et s'entourèrent de bons retranchement Leur Hotte côtoyait le Nil, charge'e de vivres et de provisions. L'arme'e musulmane n'e'tait pas moins redoutable : des courriers envoyés dans toutes les provinces avaient appelé les guerriers musulmans à la guerre sacrée; du Caire aux confins de la Nubie, le pays retentissait du bruit des armes; au Caire et au vieux Cuire, on fit une levée en masse.

Dans les provinces, la consternation e'tait extréW. Voici le tableau effrayant que fait l'historien des patriarches d'Alexandrie : u La désolation était au comble. Le peuple entier avait pris les armes; il ne restait plus dans les villes que les femmes , les enfans au-dessous de l'âge de puberté et les vieillards décrépits. Pendant deux jours on négligea au Caire et au vieux Caire d'ouvrir les portes : on ne trouvait plus rien à acheter; toutes les affaires étaient suspendues; un morne silence régnait dans les rues ; on n'entendait de temps en temps que le bruit de ceux qui allaient, une sonnette à la main , criant : u Ordre à tous les musulmans de partir sans n de'lai ; quiconque sera trouve' ici ce soir sera pendu. » Ces paroles n'étaient point une simple menace; les gens du guet étaient à cheval, visitant toutes les maisons; et malheur à celui qui eût été trouve' en contravention! C'e'tait un temps de douleur et de larmes, un temps qui n'avait pas eu d'exemple. Le Nil était alors dans sa crue; mais personne n'y faisait attention. On ne s'inquiétait plus si la re'colte serait bonne ou mauvaise; on ne songeait qu'aux malheurs pre'scns. n

Dans ces circonstances, le sultan fit un dernier effort auprès de ses frères et de ses alliés. Son frère Malek-moadam , prince de Damas, lequel était retourné en Syrie un peu avant la prise de Damiette, fut invité à revenir promptement au secours de l'Egypte, et à amener toutes les forces qu'il pourrait. Déjà Moadam avait cherché à faire diversion en Syrie, afin d'attirer l'armée chrétienne de ce coté. 11 avait fait raser les fortifications de Jérusalem et d'autres places ; il avait attaqué quelques villes chrétiennes de Phénicie. Voyant enfin qu'aucun de ces moyens ne réussissait, il fit prendre les armes à tous les musulmans de Syrie, et se disposa à marcher sur les bords du Nil. Les lettres qu'il avait écrites dans les provinces pour faire lever les musulmans, furent lues en chaire le vendredi, et l'on prêcha par-tout la guerre sacrée. Les musulmans de Syrie montraient peu d'enthousiasme; mais le prince suppléait à tout par son zèle : il appela sous ses étendards les princes voisins, entre autres son frère Malek-aschraf , prince de Rhélath dans la Grande- Arménie. Le médiateur dont il se servit pour intéresser son frère à la cause de l'islamisme, était l'historien Ibn-giouzi, alors imam de la grande mosquée de Damas , et qui jouissait de toute la confiance de Moadam. Kin-giouzi eut beaucoup de peine à dé-

cider Malek-aschraf; voici comment il raconte lui-même cette aventure (l).

u Le prince de Damas e'tait plein d'attachement pour son frère le sultan d'Egypte, et de zèle pour la guerre sacre'e; Aschraf, au contraire, e'tait indiffèrent et montrait même de l'aversion pour le sultan. J'avais à cette époque quitte' Damas pour suivre le prince à la guerre. Comme Aschraf s'était en lin décide' à venir avec nous en Egypte , et que déjà il avait passe' l'Euphrate, nous primes les devans et nous nous avançâmes jusqu'à Emese. Là , Moadam, effraye des progrès continuels des Francs et des hésitations de son frère, me dit : «J'ai traîne' Aschraf comme j'ai pu; mais voilà que la peur » le saisit : je crains bien que les Francs ne triomphent. Il est » ton ami; va le trouver et engage-le à presser le pas. » Je partis donc sur-le-champ; et arrive' auprès d'Aschraf, je lui dis : u lars musulmans sont dans l'angoisse; si les chrétiens n prennent l'Egypte, ils pe'ne'treront jusqu'au fond de l'Aran bie; ils ne laisseront pas pierre sur pierre à la Mecque et à » Me'dine. Dès-lors c'en est fait de toute la Syrie. Allons, lève- » toi et partons à l'instant, n Aschraf promit de le faire, et je retournai à Émesse auprès de Mondain. Je le trouvai le visage abattu, et n'ayant ni mange ni dormi depuis la veille. Aschraf arriva le lendemain avec ses troupes. Les deux princes passèrent une partie de la nuit à se concerter ensemble sur ce qu'ils avaient à faire. Ils avaient eu d'abord Pide'e d'attaquer les villes chrétiennes de Phe'nicie , entre autres Tripoli. Comme l'Egypte e'tait dans le plus grand danger, on crut plus convenable de inarcher sur-le-champ à sa défense. On se sépara duns cette intention. Tout-à-coup, pendant qu'Aschraf dormait, son frère passa sa chaussure ; et sortant de sa tente comme un lion altère' de sang , il se mit à crier aux soldats : En avant , en avant vers Damiette. Aussitôt les soldats prirent leurs vétemens et Ton se mit en marche. Cependant, Aschraf dormait tranquillement dans sa tente : le lendemain matin, à son réveil, il prit un bain,

(1) Le passage que nous citons ici n'est pas tire' de la Chronique dTInn-giouii , laquelle est, comme on sait, intitulée Miroir du temps ; car l'exemplaire de la Bibliothèque du Uoi n'est pas complet, et cette partie y manque entièrement -, nous avons emprunté ce passage de la Chronique ii*AJ>oul-mahassen , intitulée les Etoiles resplendissantes.

puis sortit pour donner ses ordres. Ne voyant plus personne autour de lui, il se douta de ce qui e'tait arrive' et s'achemina en silence vers l'Egypte, n

Nous avons cité ces paroles d'Ibngiouzi , parce qu'elles sont d'un te'inoin oculaire, et qu'elles nous montrent parfaitement l'esprit qui régnait alors chez les musulmans. Cet auteur ne manque pas d'ajouter que la ruse employée par le prince de Dumas e'tait légitime , puisque c'était le seul mo vm de sauver l'Egypte. Les états musulmans étaient alors menacés ù-la-fois du côté de l'Occident et de l'Orient; ils étaient attaqués par les Francs et les Tartares : mais les invasions des chrétiens étaient bien plus terribles; c'est ce qui fit qu'à la (in tous les princes musulmans, de concert avec le calife de Bagdad, se tournèrent contre eux. lbn-férat fait à ce sujet les réflexions suivantes :

a Les musulmans craignaient bien plus les F ranci que les Tartares. Ceux-ci , lorsqu'ils trouvaient des terres à leur convenance, se mêlaient volontiers avec les peuples vaincus; ils se soumettaient à la religion et aux lois du pays. Les Francs, au contraire, cherchaient par-dessus tout à Asservir les consciences; (a religion, motif de leurs guerres lointaines, mettait une barrière insurmontable entre les vaincus et les vainqueurs : ils voulaient, en s'emparant d'un pays, anéantir les habitans et faire triompher leur culte. Ils n'avaient point oublié les victoires de Saladin; au contraire, le souvenir de leurs défaites passées les poursuivait continuellement, et ils brûlaient de venger l'honneur de leurs armes. »

Ce fut ainsi que le sultan d'Egypte rassembla des forces su tirantes pour lutter avec ses ennemis. Outre les princes ses frères, on remarquait dans son camp les princes de Hamah, d'Emesse, de Baalbec. Makrizi fait monter la cavalerie musulmane à quarante mille hommes. Quant à l'infanterie, elle était, dit-il, en nombre infini : c'était en général un ramas de peuple appelé de tous les côtés , et qui pourtant rivalisait de zèle avec les troupes réglées ; ceux qui n'avaient jamais manié les armes étaient dressés par des émirs vieillis dans les combats. De part et d'autre l'ardeur était égale et Ton brûlait d'en venir aux mains.

Makrizi nous apprend que les guerriers musulmans avaient conservé la gaieté presque inséparable des camps. Le bruit ayant couru que le roi de Jérusalem, ou plutôt, comme l'appelle Makrizi, le roi d'Acre, lequel commandait l'armée

chrétienne, avait déjà partage' à ses Hcutenans et à ses soldats les terres de l'Egypte, un plaisant fit ce distique (l) :

u On nous menace de nous donner pour maîtres les chre- » tiens d'Acre, voire ceux de Jaff'a;

n D'élever au-dessus de nous ceux qui jusqu'ici étaient ■ au-dessous! autant vaudrait obe'ir à des Grecs, qu'à ces » rustres. »

S LXXVÏ.

Désastres de larmee chre'Meune. — Les croises évacuent Damiette.

Suite de tannée 618 [ 1221 ]. Les chre'tiens, en marchant sur Mansoura, n'avaient pris avec eux que de petites provisions, lis ne s'attendaient pas ù rencontrer d'obstacles sur la route; et d'ailleurs leur flotte les accompagnant sur le Nil, les fournissait de ce dont ils avaient besoin. Dieu le voulait ainsi, remarque Ibnalatir, afin de les perdre, a Le sultan, ajoute cet auteur, leur ayant d'abord propose' la paix, ils refusèrent les conditions les plus avantageuses. Le sultan leur offrait, s'ils voulaient rendre Damiette et se retirer, Je'rusalem, Ascalon, Tibe'riade, Sidon, Gible, Laodice'e, en un mot toutes les villes qu'ils avaient perdues sous Saladin , à la re'serve de Carac et de Schaubek , qui dominent sur les sables de l'Arabie Pe'tre'e. Les chrétiens insistèrent pour avoir ces deux dernières places, et, de plus, une somme de trois cent mille pièces d'or, qui devait servir à relever les murs de Jérusalem. Les négociations durèrent quelque temps sans qu'on put se mettre d'accord. »

Pendant ce temps , l'arme'e musulmane e'tait sur les bords du canal d'Aschmoun, recevant sans cesse des secours du Caire et d'autres pays, et ayant sa flotte sur le Nil, à porte'e de la secourir. Les Francs étaient sur la rive opposée, recevant leurs provisions de Damiette, par eau et par terre. Le

Le mot , que nous traduisons par rustres , ne se trouve pas

dans les dictionnaires; Makrizi l'explique lui-même par les mots

CÂL>" J*' . habilans des campagnes.

sultan, ne voyant pas d'autre moyen de repousser l'ennemi, forma le dessein de couper aux chre'tiens leurs communications avec Damielte.

11 y avait alors, du cote' de l'occident, un canal qui traversait l'île de Mehalle, et qui venait se décharger dans le IS'il , entre Damiette et Mansoura. Le sultan , au rapport de Makrizi, lit porter, ù dos de clin menu , sur les bords de ce canal, des barques et des navires détaches par pièces. Comme le fleuve était alors dans sa crue et que tous les canaux étaient pleins, on mil les balimens à flot; des guerriers musulmans y montèrent; ils vinrent se placer à l'embouchure même du canal , et de là ils donnèrent la chasse aux navires chrétiens qui montaient et descendaient le fleuve (1). Dans le même

(î) Voici les paroles de Makrizi :

J — X — * II ol Jj

Ce passage est d'autant plus important, que le fait dont il est ici question décida de la ruine de l'armée chrétienne. Cependant, faute des secours que nous offrons ici , personne n'en avait compris le sens. H s'agissait d'abord de savoir de quel côté du Nil était le canal de Méhallé, s'il venait de l'orient ou de l'occident. M. Hamaker, trompé par le silence de nos géographes, qui ne font mention d'aucun canal sur la rive occidentale du Nil, entre Mansoura et Damiette, a fait venir les vaisseaux musulmans du côte de l'orient, par le canal (TAschmoun , le lac de Menzalé , et un des nombreux canaux qui coulent eutre le lac et le fleuve. Le passage de Makrixi lève toute difficulté : il est vrai que ce passage, tel que nous le rapportons, n'appartient pas à la place que nous lui donnons ici ; il fait partie du récit de la croisade de S. Louis, sous la date de 647 de l'hégire [t 450 de J. C.j; mais les deux expéditions ayant été soumises aux mêmes circonstances et suivies des mêmes résultats, on peut sans crainte appliquera l'une ce qui est dit de l'autre. Ainsi le canal dont il est ici question venait du côté de l'occident; il était appelé canal de Méhallé , du nom de la contrée qu'il traversait (l'ancien Delta), laquelle est ainsi désignée par tons les auteurs du moyen âge. Ce canal n'était pas celui qui passe dans la grande ville de Méhallé, mais une simple dérivation du canal principal ; et d'après le témoignage de l'historien des patriarches d'Alexandrie, il venait se déchurger dans le Nil en ftee de Baramoun. Voycr. la nouvelle carte qui accompagne le XIIe h*1* de I Histoire des Croisades. Ce canal existe encore aujourd'hui. Voy«

temps, quelques troupes musulmanes allèrent se placer sur les derrières de l'armée chrétienne , pour intercepter ses communications par terre. En ce moment le fleuve était dans sa crue; on se hâta d'ouvrir les écluses et de couper les digues et les ponts situes sur la rive qu'occupaient les chrétiens. En peu de temps, les Francs se trouvèrent sans aucune ressource. Le pays était inonde; la route entre leur camp et Damiette était interceptée; ils ne recevaient plus rien par le Nil; leurs provisions s'épuisèrent. Alors, au rapport d'ibn-alatir , leur honte fut à son comble; leurs aines s'avilirent , leurs cœurs s'abaissèrent et le tliable les abandonna.

Prives de tout espoir de secours , ils se disposèrent à se retirer, et, mettant le feu à leur camp, ils reprirent le chemin de Damiette; mais, arrives à Baramoun, ils se trouvèrent comme au milieu d'un déluge; déjà le pays était entièrement submerge. Dans le même temps, ils eurent à repousser les efforts du sultan , qui avait fait jeter un pont sur l'Aschmoun, et les poursuivait avec vigueur. Vainement ils tâchaient de se serrer les uns contre les autres; ils furent attaques par devant, par derrière, sur les flancs, sans pouvoir trouver d'issue : pour surcroît de malheur, une de leurs galères, qui veriait avec d'autres petits bâtimens (l) pour leur

la grande carte qui accompagne la Description de V Egypte et le Voyage de M. Rifaud, qui s'imprime eu ce moment. II parait que ce canal se formait d'une multitude de ruisseaux , et qu'il n'était navigable que près de son embouchure; c'est ce qui fait que tous les auteurs qui en ont parlé , ont eu soin d'ajouter que le Nil était alors dans sa crue. Maintenant on ponrua suivre sans difficulté le re'cit de cette croisade et de celle de S. Loais, et lire avec plus de fruit Olivier Scholasticus , qui r bien qu'en géuéral très-exact, avait besoin d'être éclairai par les autears orientaux. •

(0 «n arabe. Ce mot, très-fréquent dans les chroniques

arabes du moyen âge, y est toujours pris dans le sens de barques , de chaloupes, de bateaux, de canots, Nous nous contenterons de citer en preuve le passage d'Aboulféda, où il est dit que le calife Amin, ûiê d'Haroun-alraacbid , aimait à preinireaur le Tigre le pfauyr de la promenade dans des bateaux de ce genre construits en forme d'aiMe, de lion, été. Voyez tes Annotes d'Aboulféda, t. II, p. 10O; voyez aussi a la p. 104 , et au t. IV, p. Sto. Cependant jusqu'ici on a traduit

ce mot par arii/o*., comme s'il dérivait de la racine ai-abc « ^ , qui •igoiûc brûler. Ce mot ue parait pas d'origine arabe.

apporter des vivres, tomba au pouvoir des musulmans. Alors ils» demandèrent la paix, et offrirent de rendre Damiette, moyennant la vie sauve.

Dans ces circonstances, au rapport de Makrizi, plusieurs e'mirs égyptiens, ainsi que les frères du sultan , étaient d'avis de n'accorder aucun quartier aux clire'tiens. Ils représentèrent que les Francs étant infidèles, on n'était tenu à rien;

3u'en les arrêtant tous prisonniers, on terminait la guerre 'un seul coup, et l'on s'emparait non-seulement de Damiette, mais de toutes les places qu'ils possédaient encore en Syrien le sultan repondit : « Nous ne tenons pas ici tous les • Francs; quand nous exterminerions tous ceux qui sont dans leur armée , nous ne serions pas pour cela maîtres de r Damiette. Dans l'état où les Francs ont mis cette ville , nous n ne pourrions la prendre qu'à la longue, et après de nom- » breux combats (l). Dans l'intervalle, il viendrait de nou- » velles armées de l'Occident ; nous serions plus menaces que j> jamais. Considérez d'ailleurs que cette guerre dure depuis v plus de trois ans, et que les peuples sont épuises. » A ces mots , tous se rangèrent de l'avis du sultan , et il fut convenu que les chrétiens pourraient se retirer; seulement, on promit de se donner mutuellement des otages, jusqu'à la reddition de Damiette. On était alors au 7 de regeb [S8 août].

Les chrétiens remirent vingt otages, entre lesquels on remarquait le roi Jean de Rrienne et le le'gat du pape. Au nombre de ceux que leur donna le sultan, était son fils Mnleksaleh , sultan lui-même dans la suite , et alors âge' de quinze ans. Aussitôt les communications s'établirent entre les deux nations. L'historien des patriarches d'Alexandrie parle avec admiration de la manière noble et ge'nereuse avec laquelle le sultan traita les chre'tiens : il fit envoyer à leur camp du pain, des grenades, des melons, et permit aux gens du pays de les /ournir de tout abondamment .; en un mot, If camp ennemi devint tout-à-coup comme un marche' où l'on trouvait les diverses commodités de la vie. La route dé Mansoura à DR"

miette e'tait alors submergée sous les eaux. Connue l'armée

,., . ... V.), ... 4 •.. tmisH**

(i) L'historien des patriarches d'Alexandrie dit qu'en ce moment les chrétiens étaient encore au nombre de quatre-vingt-dix mille, et que Damiette avait e'te' entourée de sept fossés .et d'autres forUÛc*tious dont la vue seule faisau trembler.., <t îoti» •^Vf*Mfr*«'

chrétienne était toujours menacée par l'inondation , ie sultan fit jeter un pont sur le Nil, et elle se retira par la rive occidentale ; ceux qui aimèrent mieux aller par eau furent reçus sur des navires qui descendirent le fleuve. Un des frères du sultan était avec eux, chargé de les pourvoir de tout. On eut aussi les plus grands égards pour les otages chrétiens ; lorsque le sultan leur donna audience, les princes ses frères et les officiers de sa maison se tinrent debout par respect. L'auteur ajoute que cette cérémonie dut en imposer beaucoup aux chrétiens.

Le roi sur-tout fut comblé de marques de politesse. Aussi, dit Fauteur, il s'établit désormais entre lui et le sultan une liaison sincère et durable; tant qu'ils vécurent, ils ne cessèrent de s'envoyer des présens et d'entretenir un commerce d'amitié.

Dès que Damiette eut été rendue aux musulmans, les otages de part et d'autre furent mis en liberté. On convint ensuite d'une trêve de huit ans, et il fut décidé qu'on se renverrait mutuellement les prisonniers. Au nombre des prisonniers chrétiens, il y en avait dont la captivité durait depuis le règne de Saladin , c'est-à-dire , depuis plus de trente ans; tous furent mis en liberté. Le traité fut juré par le sultan , ainsi que par ses frères et tous ceux d'entre les émirs qui étaient seigneurs de fiefs. Les chefs de l'armée chrétienne jurèrent aussi.

Telle fut l'issue de cette croisade, qui semblait menacer toutes les puissances musulmanes d'Egypte et de Syrie. Les auteurs arabes contemporains n'ont pu dissimuler leur joie de cet événement. « Ce qu'il y eut de plus admirable , dit à ce sujet Ibn-alatir, c'est qu'à peine les musulmans eurent pris possession de Damiette, il arriva aux chrétiens de nouveaux secours d'Occident (l). Si ces renforts, ajoute- t-il, étaient venus plus tôt, nul doute que les Francs n'eussent cherché a se défendre dans Damiette. Ainsi s'accomplit la volonté de Dieu. La ville était aussi bien située que possible; les Francs y avaient ajouté de nouvelles fortifications ; en un mot, elle

(i) L'historien des patriarches d'Alexandrie dit que ces secours consistaient dans quarante-cinq galères rnvoye'es par Tcmpereur Fre'd<?ric II, lesquelles , apprenant ce qui e'tait arrive, remirent aussitôt a la voile. Les auteurs latins ont parle de ces galères.

eût pu passer pour imprenable. Les musulmans s'étaient d'abord résignes , pour y rentrer , à céder toutes les villes chrétiennes de Palestine et de Phe'nicie conquises par Saladin , et cependant ils recouvrèrent Damiette sans qu'il leur en coûtât le moindre sacrifice. Ainsi Dieu leur accorda une victoire au-dessus de leurs espe'rances. Louanges à Dieu, qui vint au secours de l'islamisme dans ces temps d'infortune Les Francs avaient occupe Damiette pendant vingt -deux mois et quelques jours. »

L'historien des patriarches d'Alexandrie cite une circonstance qui sert à jeter du jour sur la malheureuse situation de l'arme'e chrétienne. Nous allons re'pe'ter ce qu'il dit; on verra que son récit est conforme à ce qu'ont raconte quelques-uns des i en vains latins du temps.

L'historien des patriarches d'Alexandrie, après avoir va guement accuse les chefs de trahison , finit par rejeter toute la faute sur le ie'gat du pape (l), qui avait prétendu conduire cette guerre, et s'exprime ainsi : « Après la prise de Damiette par les Francs, le roi proposa de s'arrêter dans cette ville, en attendant les secours qui devaient venir d'Occident. » Attendons, dit-il au Ie'gat, les renforts que nous a promis » l'empereur d'Allemagne; jusque-là, dussions-nous rester ici n mille ans, nous ne devons pas nous presser. Que risquonsn nous? Quand l'ennemi viendrait nous attaquer en aussi n grand nombre que les sables de la mer, nous n'avons rien n à craindre. D'ailleurs, nos ennemis n'ont-ils pas leurs que- * relies particulières, leurs intérêts personnels? Le plus longn temps qu'ils pussent tenir devant nos remparts , ce serait n deux ou trois mois; ils ne pourraient mettre à fin aucune 9 de leurs re'solutions , et ils se retireraient aussi peu avances n qu'auparavant. Pendant ce temps, nous aurons pris de 9 nouvelles forces; nos desseins seront mieux concertes, et 9 l'ennemi sera faible et sans courage. Croyez-moi, ne nous 9 pressons pas. Quand nous mettrions vingt ans à la conquête 9 de l'Egypte , ce ne serait pas trop. » A ces mots , le légat ne put retenir sa colère et accusa le roi de trahison. Le roi reprit : « Eh bien ! je vous suivrai ; et si telle est la vo- 9 Ion te de Dieu , je m'y re'signe. » On se mit donc en marche. Quand on fut arrive' à Scharme'sah , le roi dit au Ie'gat :

(i) If le nomme ^IXUII» mot qui n'est autre que le Utin leçatus.

DES CROISADES. 4l9

u Croyez-moi ; arrêtons-nous ici pendant une année, afin de n donner aux flottes d'Occident le temps d'arriver. En atten- »dant, nous nous entourerons de bons retranchemcns ; n nous ensemencerons les terres des environs, et nous nous n préparerons à une attaque vigoureuse. La multitude qu'on n a rassemblée contre nous se dispersera. En deux jours nous » serons maîtres du Caire, » Mais le légat cria encore à la trahison. * Quanta moi, ajouta-t-il , je veux être d'ici à quel- » ques jours maître du Caire. » On se remit donc en route. Arrive' à Baramoun , en face de l'embouchure du canal de Méhallé, à l'endroit où déjà quelques barques musulmanes s'étaient postées pour inquiéter les navires chrétiens, le roi dit au légat : * Si vous nTen croyiez , avant d'aller plus foin , n nous détacherions quelques-unes de nos galères pour donn ner (a chasse ù ces brigands. La navigation du Nil devien- » drait tranquille et nous serions en sûreté. » Or , au nombre des galères dont parlait le roi, était celle du légat, vaisseau colossal avec lequel ce prélat était venu à cette expédition ( 1 ) ; le légat irrité répondit: * Par ma foi, ma galère ne s'arré- » tera qu'en face du Caire («). » «Eh bien! répartit le roi, n menez-mot où vous voudrez ; vous verrez ce qui arrivera, n Et il arriva que l'armée chrétienne , pour avoir refusé des conditions très-avantageuses , se mit dans une situation désespérée, et put à peine se retirer la vie sauve.

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