LXXXVI
Conclusion de la paix. — Délivrance de S. Louis.
Suite de Vannée 648 [1250 de J. £ ]. Pendant tout ce temps, le roi de France e'tait reste' dans sa prison et Pon n'avait pas songe' à lui. Aboulmahassen se contente de dire qu'après l'assassinat de Touran - schah , quelques mameloucks, les mains encore teintes de sang, se rendirent le sabre à la main à la tente du roi, et lui dirent qu'il leur fallait de l'argent L'ordre s'e'tant enfin rétabli, on reprit les négociations. Ce fut l'émir Hossam-eddin qu'on chargea de traiter avec le roi, à cause de sa re'putation de savoir et de prudence. Après quelques conférences, il fut convenu que Damiette serait
(l) Pourtant on avait vu dans Tlndostan, deux cents ans auparavant, une femme appele'c Radie', jouir de ia plénitude de rautorité souveraine. II n'en est pas moins vrai que les musulmans en ge'néral ont une espèce d'horreur pour le gouvernement d'une femme. Ils citent à ce sujet une tradition ou sentence sortie de la bouche de Mahomet , ainsi conçue : Pas de bonheur pour un peuple qui est gouverné par un* femme, ^jCL^* ^JU Y-
DBS CROISADES. 473
rendue, et que le roi serait mis en liberté avec tous lés prisonniers encore en vie.
Suivant Aboulmahassen, le roi s'engagea par le traite' à payer cinq cent mille pièces d'or. Saad-eddin dit huit cent mille; mais il ajoute que ces huit cent mille pièces d'or devaient servir de dédommagement pour les provisions et les vivres qui s'étaient trouves dans Damiette au moment de l'entrée des Francs, et qu'on supposait avoir été consommés : or, comme il s'en trouva environ la moitié' encore intacte, la somme fut réduite à quatre cent mille pièces d'or. Makrizi nous apprend que cette somme devait être livrée en deux paiemens , et que le roi devait être mis en liberté après le premier.
Tout étant ainsi convenu, on fit monter le roi sur un mulet pour le mener à Damiette. Aboulmahassen rapporte qu'en arrivant, le roi vit des soldats musulmans qui essayaient d'escalader les murs et d'entrer de force. En ce moment, les principales forces qui défendaient Damiette étaient sorties et s'étaient retirées sur les vaisseaux. Il était donc à craindre que la ville ne fut prise , et qu'alors le roi ne fut retenu prisonnier. Le roi, en voyant ces soldats, se troubla et devint pâle; mais ils furent repoussés. Enfin, les chrétiens qui gardaient la ville, après avoir fait quelques difficultés , consentirent, pour obéir au roi, à ouvrir les portes. On était alors au vendredi 3 de safar [5 mai]. Le roi fut aussitôt mis en liberté. Cependant les musulmans, en entrant dans la ville, coururent au pillage et massacrèrent les chrétiens qui n'étaient pas encore sortis ; on fut obligé de les battre et de les mettre dehors pour faire cesser ce desordre. L'occupation de Damiette par les Francs avait duré près d'un an.
Aboulmahassen dit encore que, lorsque les musulmans eurent pris possession de Damiette, l'emir Hossam eddin proposa de retenir le roi , vu que c'était le prince le plus puissant de la chrétienté, et quil serait dangereux de renvoyer un homme qui avait pénétré dans les secrets du gouvernement. Aybelt et les autres émirs empêchèrent cette action , disant que ce serait s'exposer au reproche de mauvaise foi, ce qu'il fallait éviter. Mais, ajoute l'historien , l'avis d'Hossam-eddin était sans contredit le plus sajje; et si les mameloucks le rejetèrent , ce fut par esprit d'intérêt , ne voulant pas être frustrés de la rançon qu'on leur avait promise.
Enfin, il est dit dans Aboulmahassen que, lorsque le roi
se trouva libre avec les seigneurs de sa suite , il envoya un députe' aux émirs pour leui: reprocher leur sottise et leur méchanceté : leur méchanceté', pour avoir massacre' leur maître et leur sultan ; leur sottise , pour avoir renvoyé' au prix de la modique somme de quatre cent mille pièces d'or, un prince tel que lui, qui était dominateur de la mer et qui s'était trouve à leur discrétion, « Par Dieu! ajouta-t-il, vous m'aun riez demande' un royaume, que je vous l'aurais ce'de'. ■
Quoi qu'il en soit de cette anecdote , qui n'est guère vraisemblable, le roi , se voyant libre , mit à la voile pour la Palestine et débarqua dans Acre, d'où, après quelque séjour, il retourna dans ses états. Makrizi rapporte qu'il ramena avec lui son frère, sa femme, les gens de sa suite, et les chrétiens qui e'taient retenus prisonniers au Caire et au vieux Caire, au nombre de douze mille cent dix. Dans le nombre , il y en avait qui avaient e'te' pris dans les guerres précédentes. De son cote, le roi mit en liberté tous les captifs musulmans. «Ce fut ainsi, remarque Ge'mal-eddin , que Dieu purgei l'Egypte de la présence des infidèles. Ce triomphe fut encore plus glorieux que dans l'invasion précédente, sous Malek-kamel; car les Francs y perdirent beaucoup plus de monde. »
A l'égard de l'armée musulmane , elle reprit le chemin du Caire, au milieu des acclamations et des transports de l'alegresse publique.
Makrizi rapporte que la nouvelle de ces succès ne tarda pas à se répandre par-tout, et que la joie fut générale parmi les musulmans. A cette occasion , un poète composa les vers suivans, au'il était censé' remettre à un de ses amis, afin que celui ci allât les porter au roi de France.
u Quand tu verras le Français , dis-lui ces paroles d'un * ami sincère :
» Puisses-tu recevoir de Dieu la récompense qui t'est due, » pour avoir cause' la mort de tant de serviteurs du Messie.
» Tu venais en Egypte, tu en convoitais les richesses; tu n croyais, insensé , que ses forces se réduiraient en fumée.
■j Vois maintenant ton armée; vois comme ton imprudente » conduite l'a précipitée dans le sein du tombeau!
n Cinquante mille hommes ! et pas un qui ne soit tue', pri- » sonnicr ou crible' de blessures !
0 Puisse le seigneur t'inspirer souvent de pareilles idées! o Peut-être Je'sus veut-il se débarrasser de vous.
» Peut-être le pape est-il bien aise de ce desastre ; car n souvent un prétendu ami donne des conseils perfides.
n En ce cas, prenez-le pour votre devin; faites comme m s'il méritait encore plus de confiance que Schakk et que m Satih (t).
n Et si le roi e'tait tente' de venir venger sa défaite , si n quelque motif le ramenait en ces lieux,
n Dis- lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman ; n qu'il y trouvera encore et ses chaînes et l'eunuque Sa- » bih (3). n
Au reste, les auteurs arabes varient sur le nombre des troupes chre'tiennes. La plupart disent cinquante mille hommes ; Makrizi dit soixante et dix mille. Si l'on en croit Aboulmahassen, l'e'mir Hossam-eddin assurait avoir entendu, de la bouche même du roi, qu'il avait amené' avec lui en Egypte neuf mille et cinq cents cavaliers, et cent trente mille fantassins, sans compter les artisans et les valets de l'arme'e.
Quant à l'idée que les auteurs arabes donnent du caractère du roi, elle est en géne'ral avantageuse. Makrizi est le seul qui le représente comme un esprit ruse', artificieux, sans aucun principe de morale ni de religion. Aboulmahassen dit au contraire, d'après Saad-eddin, écrivain contemporain, que c'était un prince d'un bon naturel, d'un caractère ferme et d'une certaine force de tête. Il était, ajoute-il, très-pieux, et c'est de là que les dire tien. s avaient tant de confiance en lut.
Voici au reste une conversation que l'historien Ge'maleddin rapporte avoir eu lieu entre le roi et l'e'mir Hossameddin , et qui achèvera de faire connaître la manière dont les musulmans avaient juge' cette croisade. Ge'maleddin la tenait de la bouche même ue Hossam-eddin. Cet e'mir, dans les relations qu'il eut avec le roi au sujet des négociations de la paix , ayant reconnu en lui beaucoup d'intelligence et de bon sens, lui dit un jour : « Comment a-t-il pu venir dans l'esprit
(1) Schakk et Satih sont les noms de deux fameax devins arabes. On peut consulter les Annales d'Aboulfeda, t. I , p. 6 et suiv. et le Recueil des Mémoires de V Académie des inscriptions , t. XLVIII , p. 561, 648, 658 et 678.
(l) Suivant M. Rifaud , on composa à la même occasion une chanson qui se chante encore aujourd'hui.
9 d'un homme aussi pénétrant et aussi sensé' que le roi , de se i confier ainsi à la mer, sur un bois fragile; de s'engager n dans un pays musulman de'fendu par de nombreuses ar- » me'es, et d'exposer lui et ses troupes à une perte presque » certaine? » A ces mots, le roi sourit et ne répondit rien. L'e'mir poursuivit : a Un de nos docteurs pense que celui qui » expose deux fois sa personne et ses biens à la mer, doit être n regarde' comme un fou , et que son te'moignage n'est plus n rccevableen justice, » Là-dessus, le roi sourit encore et dit : * Celui qui a dit cela a raison , et sa décision est juste. » L'émir reprit : « Cependant l'opinion contraire a prévalu , et n Ton entend en justice les personnes qui font me'tier de » courir la mer, parce que la plupart d'entre elles reviennent n saines et sauves (l). »