‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 66 sur 88 · S LXXXIX · texte numérisé non relu

S LXXXIX

Premières expéditiont de Bibars contre les chrétien».

An 660 [ 1262 ]. On a vu, sous la date de Tannée 652 «te l'he'gire, que ia paix avait etc faite pour dix ans, au nom de S. Louis,. entre les chrétiens de Syrie et Malek-naser, sultan d'Alep et de Damas. Ce traite' avait ete' expose à quelques infractions au milieu des invasions des Tartares ; les Tartares avaient bouleverse' tout le pays. Malek-naser, auteur du traite' , n'existait plus ; d'ailleurs la Syrie était retombe'e au pouvoir de l'Egypte. Bibars, en montant sur le trône, eut d'abord l'intention de ne pas reconnaître le traite, et d'attaquer à force ouverte les colonies chrétiennes : il n'en fut empêche' que par une disette qui de'sola tout-à-coup la Syrie , et par le désir de se bien affermir; cette raison l'engagea même à renouveler la paix. Mais, si Ton en croit les auteurs arabes , le desordre allait toujours croissant : les chrétiens , perpétuellement divises entre eux , ne respectaient plus d'engagemens; le prince d'Antioche excitait sans cesse les Tartares; les chemins étaient infestes sur terre et sur mer. Si l'on traitait avec les hospitaliers, c'e'tait pour les templiers un motif de prendre les armes; si l'on faisait la paix avec la ville d'Acre, on était expose' aux insultes du roi de Chypre. Bibars ayant envoyé' une aeputation à l'empereur de Constantinople, les députes furent enleve's en pleine paix .par les vaisseaux du roi de Chypre, et charges de chaînes. II dépendait alors du moindre seigneur de village de faire une incursion sur les terres de son voisin , et de mettre tout le pays en combustion.

Au rapport de l'auteur arabe de la Vie de Bibars, il avait e'te' convenu, lors du renouvellement du traite', que l'on ferait un e'change des prisonniers. En conse'quence , Bibars se mit en devoir d'envoyer les chre'tiens qui e'taicnt entre ses mains a Naplouse, pour qu'ils y fussent e'chançe's; mais aucun chrétien ne parut Les Francs négligèrent d'envoyer les prisonniers musulmans et Bibars fut oblige' de ramener fes prisonniers chre'tiens a Damas , où on les employa à divers ouvrages de bâtisse. Par le traite, les Francs s'étaient engages à n'élever aucune nouvelle fortification dans leurs terres, et pourtant ils n'avaient cesse' de travailler aux fortifications

d'Arsouf. Ce fut sur ces entrefaites qu'eut lieu l'insulte faite par le roi de Chypre aux députes égyptiens; dans le même temps, le prince a Antioche ne cessait d'animer les Tartares. Bibars, furieux, se jeta sur les terres de ce prince, et y mit tout à feu et a sang. Ses troupes pe'ne'trèrent jusque dans le port de Se'leucie, ou elles brûlèrent les vaisseaux qui et aient à l'a il ère.

L'année suivante (661 ou 1963 de J. C), Bibars, suivant Makrizi, retourna en Syrie, de'cide' à se venger de la ville d'Acre. Les seigneurs de JafTa et d'Arsouf , qui avaient toujours e'te' fidèles au traite', s'e'tant pre'sente's à lui avec des pre'sens, il les accueillit avec bonté' et respecta leurs domaines. De leur côte', les chre'tiens d'Acre, instruits de son approche et des forces terribles qu'il amenait avec lui , demandèrent à ne'gocier ; mais Bibars leur repre'senta que puisqu'ils voulaient la paix , ils auraient du exe'cuter le traite' , ou du moins ne pas attendre, pour ne'gocier, qu'il fut arrive' à leurs portes; et comme ils re'pondaient qu'ils avaient jusquelà ignore' sa marche, Bibars reprit : « Quand on veut sinceren ment une chose, on fait preuve de plus de vigilance. Igno- 9 rer la marche de notre arme'e, c'est ne pas connaître la * quantité' d'animaux qui peuplent la terre et des poissons qui » habitent l'Oce'an. Nos troupes sont si nombreuses, qu'il ne » doit pas y avoir de coin dans vos maisons où il ne faille sans » cesse balayer la poussière soulevée par notre cavalerie. » C'est au point que le bruit de nos chevaux, dans leur mar- » che, doit avoir étourdi les oreilles des Francs au-delà des y> mers, et des Tartares au fond de leurs retraites. Et si une » si grande armée vient jusqu'à vos portes sans que vous vous n en aperceviez , que faut-il donc pour e'veiller votre at ten n tion ? n

Un jour , poursuit Makrizi , le sultan fit venir les députes chrétiens , et leur demanda ce qu'ils voulaient faire : « Exén cuter le traite' , n répondirent- ils. A quoi Bibars repli qua : « Que ne le disiez -vous plus tôt, avant que nous fussions ar- » rive's ici? vous nous auriez épargne' des frais tels , que si n l'argent que nous coûte cette expe'dition pouvait couler, n il formerait des fleuves immenses. Pour nous, nous n'avons n fait aucun de'gât sur vos terres; nous ne vous avons pas n cause' le moindre dommage : vous , au contraire, vous avez » infeste' les chemins et empêche l'approvisionnement de nos n troupes. A peine le traite a e'te renouvelé', que vous avez

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9 refuse d'en jurer l'exécution : ii a fallu rédiger une nouvelle 9 formule. Nous, cependant, nous nous étions conformes à v ce qui était convenu. Au moment de l'échange, nous avons 9 envoyé' les prisonniers chrétiens à Naplouse, espe'rant que 9 vous amèneriez les prisonniers musulmans. Vous avez ne'n glige' de le faire, et vous êtes restes sans pitié' pour vos » frères captifs. Vous avez de plus retenu les prisonniers mu- 9 sulmans sans rien adoucir à leur sort, vous rejetant la faute 9 les uns sur les autres. A l'égard de ce qui a ete' vole à nos 9 marchands, vous aviez promis de les indemniser pour la 9 part qui vous concernait, et puis vous avez dit qu'ils n'ont 9 pas ete' voles chez vous, mais à Tortose, ville qui est au 9 pouvoir des templiers, et que c'e'tait aux templiers d'en 9 rendre compte ; mais Dieu sait si Tortose n'est pas de votre 9 domaine. Nous avons envoyé' une deputation à l'empereur 9 de Constantinople ; nous vous avons fait demander si les 9 de putes pouvaient en sûreté se mettre en mer ; vous nous 9 avez conseille' de les faire passer par l'île de Chypre : à 9 peine ils y sont arrives , qu'on les a arrêtes , charge's de 9 chaînes et accables de mauvais traitemens, à tel point que 9 Pun d'eux en est mort. Vous saviez pourtant de quelle ma- » nière nous en usons avec vos députes. D'ailleurs, un députe' 9 n'a-t-il pas un caractère inviolable , et ne doit-on pas le * respecter même au milieu des fureurs de la guerre ? Si cela 9 s'est fait sans votre agrément, du moins ce n'est pas sans 9 préjudice pour votre honneur ; et n'est-ce pas en conser- 9 vant leur réputation pure que les rois se mettent en état de 9 sauver les biens et les personnes? Au reste, le roi de m Chypre a des biens dans Acre et sur la côte j ses navires et 9 ses marchands viennent commercer dans votre ville. II 9 n'est pas seul, il a avec lui les templiers et les ordres de 9 chevalerie. Si vous n'aviez e'te' complices- de sa perfidie, 9 vous vous seriez leve's pour en tirer vengeance ; vous au- 9 riez confisque' les biens qu'il a chez vous , et vous auriez 9 instruit de sa conduite le pape de Rome et les rois de l'Oc- » cident. Quelle a e'te' votre conduite sous les sultans mes 9 pre'de'cesseurs? Vous reçûtes en dlsmaè'I, prince de Da- 9 mas, les forteresses de Schakif et de Se'fed , à la charge de 9 faire cause commune avec lui contre le sultan d'Égypte (l).

(i) Voyex ci-devant, p. 440.

n Le sultan , quoique vainqueur, ne se vengea pas devonsn if respecta vos terres et ne vous fit que du bien. Vous k » payâtes d'une telle douceur en prenant parti contre lui pour "le roi de France (S. Louis). Heureusement vos projets » échouèrent. Citez un seul trait de bonne foi dans toutes vos n relations avec l'Egypte; citez une seule de vos invasions n qui nit ete heureuse. En un mot, Ismaël vous livra Seïed et • Schakif, parce qu'il avait besoin de vous; mais moi, je n n'ai que faire de votre appui. Rendez-moi ces deux places n et toutes celles que vous avez prises aux musulmans ; mettei » les prisonniers musulmans en liberté ; sinon je n'écouterai » aucune proposition (i). »

Les chrétiens , continue Makrizi , repondirent que , loin de vouloir enfreindre le traite, ils ne demandaient qu'à l'exécuter : ils offrirent de renvoyer les prisonniers musulmans. Mais Bibars n admit pas ces excuses, et fit sortir les députes à I heure môme. De lu, il envoya dévaster les campagnes de Nazareth et de la ville d'Acre. L'église de Nazareth , une des plus belles de la Palestine, fut détruite de fond en comble.

obsta |C,a S<lllS FranCS wsaJIIMe»t d'y mettre

Sur ces entrefaites, Bibars publia une ordonnance pour réprimer les brigandages qui se commettaient journellement dans le pays. C'est l'usage en Orient que , lorsqu'il se commet un meurtre, l'assassin paie aux héritiers du mort une amende qui se nomme le prix du sang. Comme souvent on massacrait les familles entières, Bibars ordonna qu'au défaut d'héritier, on paierait le prix du sang au trésor. Il voti ut encore que les malfaiteurs apportassent au trésor ce quils avaient vole, et dont on ne connaîtrait pas les véritables propriétaires. Makrizi rapporte que cette mesure procura au sultan des sommes très-consideraWes. « Ceux, ajoutet-H, qui se livraient à ces brigandages, étaient des paysans et des personnes adonnées à la vie pastorale. Le sultan aima mieux les punir de cette manière que de les exterminer; car c étaient d ailleurs des hommes utiles et qui élevaient des

(1) Makrizi n>.t pas le seul auteur qui ait parie de ces plaintes de B.bars; les auteurs «Uns en ont aussi fait menUon. Voyei le fragment ..stonaue de Guillaume de Tripoli , dans le recueil de Ducbesne, t. V, p. 434, et Sanuti , dans Bongars , p. fit.

bestiaux. C'est sur-tout dans le territoire de Naplouse et du côte de Jaffa que ces violences avaient lieu. Les personnes qui s'en rendaient coupables servaient de plus d'espions aux Francs. »

Enfin le sultan re'solut d'attaquer la ville d'Acre même. Makxizi rapporte ainsi cette expédition : a Le sultan partit de nuit de son camp , place' sur le mont Thabor, et fit ses dispositions. Les chrétiens s'étaient retranches sur une colline voisine d'Acre , et appelée la colline de Fodoul. Bibars essaya de monter sur la colline, aux cris de Dieu est grand (t) , et montra une ardeur extraordinaire; lui-même excitait les soldats à la pieté' et à la bravoure. En un instant, il s'éleva un cri gênerai ; les fakirs , les dévots de l'armédMes esclaves , se précipitèrent pour combler les fosses. Les chrétiens, par-tout repousses, se retirèrent dans la ville , et les environs furent mis à feu et à sang; les arbres furent coupes, les maisons brûlées. Les musulmans s'avancèrent jusqu'aux portes de la ville; tous croyaient que Bibars allait s'en emparer: dans un assaut gênerai, les chrétiens furent renverses dans les fosses; plusieurs périrent aux portes; une des tours fut minée et démolie; mais le lendemain Bibars se désista du sie'ge et tourna ses vues d'un autre côte'. »

Makrizi ne dit pas quelle raison porta Bibars à changer si subitement de dessein; elle paraît nous avoir été révélée par la chronique arabe d'Ibn-férat. II semble résulter de quelques expressions obscures de cet auteur, que les Génois, qui nourrissaient un vif ressentiment contre la ville d'Acre , où ils étaient sans cesse en guerre avec les Vénitiens pour leurs intérêts de commerce, avaient promis au sultan d'attaqwer cette cite' par mer , tandis que lui l'assiégerait par terre ; le seigneur chrétien de Tyr devait les seconder. Comme ni les uns ni les autres ne se trouvèrent au rendez-vous, Bibars fut oblige de renoncer à son dessein : mais il fut très* irrité de ce manque de foi; dans sa colère, il fit dévaster les

(l) Ou, pour s'en tenir plus littéralement aux expressions de Makrizi , au bruit du tahlil et du takbir; c'était le cri d'armes ou de guerre des musulmans. Le tahlil consiste dans ces paroles : // n'y a pas de forte et il n'y a pas de puissance , si ce n'est en Dieu , en cet être suprême, en cet être puissant ; et le takbir dans celles-ci : Dieu est grand, Dieu est grand, il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu ; Dieu est grand, Dieu est grand; louanges « Dieu !

campagnes de Tyr , ainsi que celles de la principauté d'Antioche. De leur côte', les chrétiens entrèrent sur les terres des musulmans et y mirent tout à feu et à sang. De part et d'autre on enlevait les bestiaux, on massacrait les hommes , on rasait les maisons; toutes les hauteurs, tous les de files , tous les lieux fortifies par les hommes et par la nature devinrent des repaires de brigands. Telle e'tait l'habitude du pillage, que, même dans les villages où la paix avait été respectée jusque-là , les paysans ne pouvaient se contenir en voyant passer un troupeau ou une caravane. A la fin, on ne prit plus la peine de cultiver les terres ; les travaux de l'agriculture furent suspendus; le pays fut en proie à la famine; et alors on fuÇ^blige de négocier pour obtenir une trêve et pouvoir ensemencer les terres.

Au milieu de ces excès, un grand nombre de chrétiens renièrent leur religion. Makrizi parle, en divers endroits, de bandes de ces misérables qui se présentaient au sultao, etk qui on donnait des chevaux et des armes.

s xc.

Conquête» de Bibars sur le» chrétien». — I! prend Cesarf'c

et Arsouf.

An 663 [ 1265 ]. Les Francs de la Palestine, dans leur impuissance , en appelaient à toutes les nations voisines. Cette année , le roi de la petite Arménie , qui était chrétien , pousse par leurs instigations, menaça d'envahir la Syrie. Il fallut que Bibars fit marcher contre lui une partie de son armée. Dans le môme temps, les chrétiens s'adressèrent auxTartares pour les engager à passer de nouveau l'Euphrate. Les Tirtares prirent en effet les armes , et formèrent le siège d'Elbire'i forteresse qui domine les rives de ce fleuve , et qui est comme la clef de la Syrie. On était alors au printemps , et les troupes égyptiennes étaient encore dans leurs cantonnemens; pour le sultan , il prenait le plaisir de la chasse. A la nouvelle du mouvement des Tartares, Bibars fit partir en toute hâte les troupes qui étaient disponibles, et il se mit bientôt lui-même en marche avec le reste de ses forces. Les Tartares PajW* appris, furent saisis d'un tel effroi, qu'ils abandonnèrent le siège d'Elbiré. Alors Bibars résolut de se venger des chrétien5»

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auteurs de cette guerre. En vain le seigneur de Jaffa, qui avait toujours e'te fidèle au traité, vint intercéder pour les Francs : le prince se plaignit avec amertume de leurs incursions continuelles, de leurs intelligences avec les Tartares. Ainsi , sans vouloir rien écouter, il prit le chemin de Césarée , sur les bords de la mer , et se disposa à subjuguer cette ville. Nous allons laisser parler à ce sujet Makrizi, notre guide ordinaire pour cette époque :

«Bibars, en se mettant en marche, avait à dessein dissimulé son projet, afin de prendre la ville au dépourvu. II feignit de n'être occupe que du plaisir de la chasse ; les émirs avaient ordre de faire comme lui : personne dans l'armée ne savait où l'on allait. En attendant, on travaillait nuit et jour aux machines de siège; le sultan lui-même était au milieu des ouvriers , les animant par son exemple. Quand tout fut prêt, l'armée se rassembla tout d'un coup devant Césarée. On était alors au jeudi 9 de gioumadi premier [96 février], et les habitans n'avaient fait aucun preparatif. L'attaque eut lieu le jour même. Les soldats , se faisant des espèces d'échelles avec les piquets de fer et les courroies de leurs chevaux , sautèrent dans les fossés et escaladèrent les remparts. En un moment la ville fut occupée, et les chrétiens se réfugièrent dans la citadelle : c'était un des châteaux les mieux bâtis et les plus forts de la Palestine ; le roi de France ( saint Louis) , pendant son séjour en Palestine , l'avait fortifié avec beaucoup de soin ; il était entouré de tout côté de fossés baignés par les eaux de la mer; les pierres qui avaient servi à sa construction étaient extrêmement dures, et s'enchâssaient les unes dans les autres en forme de croix , ce qui les mettait à Pépreuve de la brèche et de la mine ; après même qu'on était parvenu à creuser sous le mur, la partie supérieure restait suspendue et ne tombait pas. Pendant qu'on l'atta-

Îuait , Bibars envoya dévaster les pays situés du côté du ourdain , ainsi que les campagnes d'Acre. » Cependant les assauts ne discontinuaient pas. Le sultan s'était établi en face de la citadelle, au haut d'une église, d'où il dirigeait les attaques. Quelquefois il s'avançait dans des machines roulantes et venait visiter lui-même la brèche. Un jour on le vit, un bouclier à la main , combattre avec intrépidité, et à son retour avoir son bouclier hérissé de traits. Il ne cessait de donner lui-même l'exemple de la bravoure : quiconque se distinguait était sur-le-champ récompensé ;

plusieurs fois il distribua des robes d'honneur aux émirs et aux soldats. A la fin les chrétiens, lasses de tant d'efforts, se rendirent moyennant la vie sauve. Le siège n'avait dure que quelques jours. La ville fut détruite ; les émirs et les soldats se partagèrent les travaux ; le sultan y prit part en personne , et il ne resta pas pierre sur pierre.

9 On dévasta aussi les environs; les arbres furent coupés, les maisons rasées. Quand tout fut détruit, le sultan se remit en marche et se porta contre Arsouf.

n Arsouf est également située sur les bords de la mer ; elle était aussi une des places fortifiées par 4e roi de France (S. Louis). Le sultan fit pratiquer deux chemins couverts qui conduisaient aux fosses de la ville et à ceux de la citadelle : son dessein était de combler les fosses; par ses ordres, on y jeta des pierres et des arbres tout entiers. Dans ce danger, les chrétiens firent de leur cote un chemin couvert jusqu'à leurs fosses, et, avec de l'huile et des matières inflammables, réduisirent ce bois en cendre. Alors le sultan fit construire de nouvelles ouvertures et entreprit de combler les fosses avec de la terre. Des ingénieurs étaient sur les lieux pour mesurer le terrain; le sultan lui-même e'tait au milieu des travailleurs, aidant a creuser la terre , ù traîner les machines, à apporter des pierres, et se distinguait entre tous par son ardeur.

n J'ai vu , dit le cadi Mohi-eddin , auteur d'une Vie de Bibars, j'ai vu ce prince marchant seul et sans suite un bouclier à la main. Tantôt il était dans les galeries couvertes, tantôt aux ouvertures qui donnaient sur les fosses, tantôt sur les bords de la mer, d'où il lançait des traits aux navires chrétiens qui approchaient du rivage, tantôt dans des machines roulantes , tantôt derrière les parapets , d'où il combattait de pied ferme , ou observait les efforts des siens pour les récompenser. Un jour il lança trois cents traits de sa main : une autre fois, il se plaça à une ouverture du chemin couvert, du côte' des fosses , un ai e à la main. En vain les assiégés s'avancèrent contre lui, armés de dards et de crocs pour le mettre en pièces ; rien ne put lui faire lâcher pied. Il avait à ses côtes un émir qui le fournissait de flèches et de pierres , avec lesquelles il tua deux cavaliers chrétiens. Pendant tout le siège, il ne cessa d'aller et de venir au milieu des combattans, seul et sans suite, et ne voulant pas qu'on fît attention ùlui.

» Un grand nombre de derviches, de dévots, de gens de loi , étaient accourus pour prendre part à cette conquête (l). Les yeux des gens de bien n'y étaient offusques par aucun sujet de scandale; le vin y était interdit, et il ne se passait rien de contraire aux bonnes mœurs. Des femmes honnêtes servaient de l'eau aux soldats ; on les voyait se presser autour des combattans , môme au plus fort de l'action ; telle était leur ardeur, qu'elles s'offraient d'elles-mêmes à aider au transport des machines. Aucun des officiers de la maison du sultan ne se dispensait du service; chacun, quand son tour e'tait venu , se rendait à son poste , et tous rivalisaient de zèle et de bravoure. Enfin l'assaut commença, et le jour même Dieu ouvrit aux musulmans les portes de la ville. On e'tait alors au 8 de re'geb [fin d'avril]. La citadelle offrit aussitôt de se rendre , et l'on y vit flotter l'e'tendard musulman. Tout ce qui se trouvait dans la place fut abandonne aux soldats ; Bibars n'en prit rien pour lui ; ce qu'il se réserva , il en paya la valeur : c'était afin d'encourager ses guerriers. Quand le partage fut termine , on se mit à démolir la ville : les émirs et les soldats eurent chacun quelque tour ou quelque pan de muraille. On employa à cet usage les chre'tiens de la ville, qu'on avait charges de chaînes , et ils détruisirent ainsi leur propre ouvrage, n

Tel est le récit de Makrizi. On lit de plus, dans Y Abrège de la vie de Bibars, qu'il y avait à ce siège un scheikh musulman, appelé Ali le Fou, qui faisait grand bruit par ses vertus, et qui, e'tant tombe au moment de l'assaut en défaillance, recouvra ses esprit à l'instant où la ville ouvrit ses portes. Au rapport de l'auteur, on regarda cette défaillance comme une extase, et l'on attribua à l'efficacité' des prières du scheikh le mérite de cette conquête. Le même auteur rapporte que les musulmans firent usage à ce siège d'une machine qui lançait sept flèches à-la-fois.

Le si ego d'Arsouf avait dure' quarante jours; et dans tout / cet intervalle, il ne s'était présente aucune armée chrétienne:

(l) Cest en effet l'usage chez les musulmans d'avoir dans leurs années des derviches et des gens preux pour attirer sur leurs entreprises les béne'dictions du ciel et enflammer l'ardeur des guerriers. Voyez le Tableau général de l'empire ottoman, t. II , p. s 57 ; t. IV, p. 677, et t. VII, p. 406.

les faibles secours que reçut Arsouf lui vinrent par mer, ce qui était d'autant plus facile que le sultan n'avait pas encore

de marine. , . .

Bibars, avant de s'éloigner, distribua à ses émirs les terres et les domaines dont il venait de s'emparer. Au rapport d'Ibn-fe'rat, un émir, assiste du cadi de Damas, fut charge de faire le relevé de toutes les terres , et on les concéda a ceux qui s'étaient le plus distingues. L'auteur arabe fait le tableau de toutes ces donations, ainsi que des noms des émirs qui y eurent part: on croirait lire quelques vieux actes du moyen âge . dans lesquels un roi féodal distribue à ses barons et a ses vassaux les fruits de ses conquêtes. L'auteur ajoute qu il y eut autant de lettres de donation écrites qu'il y avait de donataires.

Après ces succès , Bibars retourna au Caire, ou il fit une entrée triomphante. Toute la ville était tapissée : les prisonniers chrétiens marchaient devant lui, leurs drapeaux renverses, et portant au cou leurs croix mises en pièces ; tout le peuple prit part à ce spectacle.

Makrizi fait mention, à cette époque, d'un fait fort singulier, et qui montre l'enthousiasme qui s'était empare des disciples de Mahomet. C'est une espèce de fondation pieuse qui s établit alors à Damas, et qui était destinée à la rédemption des captifs musulmans : l'auteur de cette institution était l émir Gémal-eddin, vice-roi de Damas. Makrizi rapporte quun grand nombre de musulmans durent leur liberté a cet établissement : dans le nombre, on remarquait des femmes et des enfans ; les femmes furent envoyées à Damas, ou Ion s'occupa de les marier conformément a leur condition.

Ibn-ferat parle, à la même époque, de certaines liaisons d'amitie que Bibars forma avec divers princes chrétiens d Occident, particulièrement avec le roi d'Arragon. Ces relations étaient l'elfct de l'esprit de trafic et de commerce qui commençait à s'étendre plus que jamais, et qui finit par éteindre toutà-fait l'esprit religieux des croisades.

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