J^AR DES RELIGIEUX BÉNÉDICTINS
Cette compilation est le recueil le plus précieux que nous ayons sur l'histoire de France : elle complète les collections de Baluze , Duchesne , Labbe , Martène , Mabillon , etc.', qui sont plus ou moins incomplètes ou défectueuses. Mais , sous le rapport des croisades , cet ouvrage ne nous fournit , excepté le tome XVII , que des lettres et quelques pièces historiques : car les auteurs , par une idée assez bizarre , se sont attachés dans leur compilation à retrancher des historiens qu'ils ont recueillis , tout ce qui a rapport à ces guerres saintes ; ils n'en ont conservé que ce qu'ils n'ont pu se dispenser de rapporter.
Les premiers volumes des Historiens de France ne contiennent que peu de documens intéressans pour l'histoire des expéditions des chrétiens dans l'Orient. Cependant , comme l'esprit des croisades naquit de l'esprit des pèlerinages , nous recueillerons tous les renseiguemens que les monwnens
(i) L* auteur se trompe sur le nom du prince qui gouvernait alors la principauté cl*£(lesse ; c\Uait le jeune Josselin^ et non Baudouin. . (a) Paris, 1738 — 1818, 27 vol. in-fol.
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réunis par les Bénédictins peuvent offrir sur cette pieuse coutume des chrétiens de rOtxidcnt.
Les historiens des premiers siècles de la monarchie fran-
Saise, Grégoire de Tours, Frédegaire, Fauteur anonyme es Gestes des rois de France, gémissent sur les succès des Sarrasins, qui , par la permission de Dieu , avaient envahi la Palestine. La prise de Jérusalem par les Perses et les Sarrasins plongea dans l'affliction les chrétiens d'Occident; elle arrêta le zèle des pèlerins, qui , à diflerentes époques , se rendaient à la Terre-sainte.
Les capitulaires des rois mérovingiens et carlovingiens, recueillis par les Bénédictins , contiennent diflerentes dispositions propres à favoriser l'esprit des pèlerinages. Charîemagne et Louis-le-Delonnaire protégèrent d'une manière spc'cialc les saints voyages à Rome, dans la Palestine, et aux autres lieux objets de la vénération populaire dans ces siècles religieux. Nous ferons connaître les dispositions des capitulaires relatives aux pèlerins, dans l'éclaircissement que nous consacrerons aux privilèges de ces pieux voyageurs.
Le VI.^ volume, destiné aux roonumens du règne de Charicmagne , comprend un grand nombre de chroniques qui célèbrent les rapports de l'empereur d'Occident et du calife Haroun al-Raschid , les libéralités de Chai^lemagne envers les pauvres de Jésus-Christ, les églises de la Palestine et lès pèlerins. Les principales de ces chroniques sont celle de Tours, que nous avons analysée dans la collée* tion de dom Martène, et celle de Saint-Denis , à laquelle nous avons consacré un article spécial.
Dans le X.® volume, les Bénédictins ont recueilli les chroniques du moine Giaber et d'Adèmar de Chabannes, que nous avons fait connaître dans la collection de Diichesne. Ils y ont encore placé la lettre par laquelle le pape Gerbert , personnifiant Jérusalem, provoquait en son nom les secours de l'église de Jésus-Christ:
Celle qui est à Jérusalem , à V Eglise universelle, commandant
aux sceptres des rois,
«Epouse immaculée du Seigneur, dont j'avou%que je n suis membre, puisque vous êtes en pleine vigueur, j'ai un n grand espoir de relever mon front humilié. Pourquoi me n défîerai-je de vous, maîtresse du monde, si vous rcconry naissel que je vous appartiens? Qui pourrait croire que le n désastre que j'ai éprouvé ne vous toucherait pas , et que n vous détourneriez vos regards de moi comme de la der-
» nière de toutes les églises? Quoique renverse'e maintenant , » l'univers me doit beaucoup : j'ai possédé les oracles des » prophètes et les patriarches ; les apàtres , ces lumières du f) monde, sont sortis de mon sein. L'univers retrouve ici la » foi du Christ : son rédempteur est venu de moi. Quoique n sa divinité soit par-tout, cependant par son humanité il
V est né, a souffert, a été enseveli dans ces lieux, et d'ici n il s'est élevé au ciel. Parce que le prophète a dit, Son
V sépulcre sera glorieux , le démon a tenté de lui ravir sa n gloire, en faisant ravager les lieux saints par les infidèles. n Soldats du Christ, faites des efforts, levez Fétendard, comn battez; et ce que vous ne pourrez faire par les armes , faites- » le par des conseils et par des secours. Que possédez-vous? » que pouvez-vous donner? II me reste peu de chose de tout n ce que j'avais. Cependant celui qui a tout, ne recevra point » avec ingratitude ce que vous lui donnerez gratuitement : n il le fera multiplier ici , et vous en récompensera par la n suite. II vous bénira à cause de moi , il vous comblera de » biens, vous délivrera de vos péchés, afin que vous viviez n avec lui dans son règne, n
Dom Bouquet fait remarquer sur cette lettre, que, guidé par une conjecture assez légère de Rivet, il Fa rejetéc au commencement du pontificat de Silvestre II, quoique Mabillon l'ait rapportée à l'année 986 , en disant que personne , excepté Gerbert, n'avait parlé de la dévastation de Jérusalem avant l'année 1010, époque où, selon "Geoffroi prieur du Vigeois, et autres, les saints lieux furent ravagés par les Sarrasins. Dom Bouquet ajoute, d'après le même Rivet, que cette exhortation de Gerbert toucha tellement les Pisans, qu'ils se mirent en mer, et se dirigèrent vevs les côtes de Syrie. Ainsi, dit-il, l'on doit regarder Silvestre II comme le premier prédicateur de la guerre sacrée, et les Pisans comme les premiers croisés.
Dans ce même tome X, on trouve la relation de nombreux pèlerinages à Rome , aux lieux saints , au mont Saint-Michel , en Espagne. Parmi tous ces pèlerinages , nous avons rcmar- .que celui du duc Robert : il est rapporté dans une chronique de Normandie, écrite en vieux français ; nous nous y arrêterons, parce que cette chronique peut servir à nous faire connaître les mœurs pieuses des pèlerins.
Le chroniqueur, après avoir parlé des premières années de la vie du duc Robert, dit que ce prince, ayant résolu d'aller dans la Palestine en expiation de ses fautes , fit assern-
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bler ses barons pour leur manifester cette Intendon ^ ainsi que la volonté ou il était d'appeler à lui succéder le petit bastard qu'il avoit ttArloite la gente pucelle , qu'il ^stoit certain estre de lui. Les seigneurs accédèrent à ses désirs, parce qu'ils avaient remarqué que le petit bastard estait preud'homme. En conséquence, Robert se disposa à aller à Jérusdem tout nu-pieda et en lange, II partît accompagné de grant foison de chevaliers, de barons et aultres gens de Northmandie, Au-delà de Besançon , le duo et son sommage entrèrent dans une ville close pour j passer la nuit. Le lendemain I comme ils se disposaient à partir, les gardes de la ville ouvrirent les portes. Le duc , par humilité , marchait derrière tous ses gens et son sommage; comme la pieuse caravane allait lentement , un des gardes de la ville , impatienté, frappa Robert avec tant de force, que le duc de Normandie en oancela tout. Les Normands voulurent tuer ce garde insolent ; Robert cidma leur fureur en leur disant que raison est que pèlerins souffrent pour V amour de Dieu, Le chroniqueur ajoute que le duc disait sans cesse a ses gens qu'il aimait mieux le coup qui lui avoit esté donné, que la meilleure cité quileust. Arrivé a Rome, le duc de Normandie donna des marques de sa généreuse piété. Il fit revêtir d'un riche manteau la statue de Constantin, qui estoit faite d'airain, montée sur un cheval f disant que les Romains fesoient petite révérence à leur seigneur, puisqu'ils ne pouvaient lui donner un mantel dans tout un an, A Constant! nople , à Jérusalem , le duc ne se départit jamais de sa piété généreuse ; les pauvres et les pèlerins se ressentirent de ses abondantes aumânes. Après éti'e demeuré quelque temps en Palestine , le duc vint mourir à Nicée, et ses gens, moult desplaisans, s'en retour*nerenten Normandie,
Le tome XI, qui contient un grand nombre de pièces diplomatiques, en donne quelques-unes qui sont reiativeA aux croisades. On lit dans la Vie de S. Wulfran , évéque de Sens, sous la date de 1056, que le sultan de Babylone fit fermer le Saint-Sépulcre et ne permit à aucun chrétien d'y pénétrer. Les pèlerins, qui, suivant leur pieuse coutume , s'étaient rendus en foule au Sépulcre du Christ, craignant d'être victimes des persécutions de l'impie, s'éloignèrent de la ville sainte. Ils s'embarquèrent avec précipitation dans un port voisin. A peine la sainte caravane était-clk; en mer , qu'une violente tempête s'élève; exposés à tous les dangers^ les pèlerins invoquent tour-à-tour le Seigneur et les saints quï jouissent de la présence de Dieu. Tout-à-coup la tempête.
86 cabne , et un vent favorable porte les chre'tiens sur les côtes dïtalie (1).
• Dans une ordonnance émanée des eVéques de France pour faire observer la trêve de Dieu , on lit que le pe'ïerinage dans les Deux saints fut la peine imposée aux transgresseurs de la trêve : Siquis in ipsis diebus treùgœ Deihomicidiumfecerit, eaulfactus atque àpràpriapatriaajectus, Jérusalem tendens,, longinquum illic patiatur exilium.
On trouve aussi dans la chronique du moine Sigebert, recaeiQie par les Bénédictins, que Theoderic , comte de Trêves , accuse dWoir fait souffrir le martyre à S. Conon , fut condamne à visiter les saints lieux. II s'y rendit en effet , accom- Sagne d'un grand nombre de pèlerins : mais, une fois arrive'e ans la Palestine, la ti'oupe chrétienne fut entièrement de'truite par les infidèles , et Ton n'entendit plus parler d'elle.
La blupart des pièces de ce XI.* volume sont relatives aux pèlerinages , qui devenaient toujours plus fréquens à mesure que l'esprit des croisades se formait.
Le tome XII contient des fragmens de chroniques qui ' ftraitent des eVe'nemens du xi.® siècle et d'une partie du xii.® ^ Ce volume, qui devrait offrir des renseignemens si pre'cieux . pour l'histoire des croisades, est , sous ce rapport, de'nue' de tout intérêt; car, comme nous l'avons dit, les Be'ne'dictins ont élague avec un soin extrême tout ce qui avait rapport aux expéditions des chrétiens dans l'Orient. Cependant de temps en temps on trouve Aes passages échappes à l'attention des religieux de Saint-Maur : ainsi , dans une vieille chronique de ce XII.® volume , on lit le passage suivant, qui n'est pas sans inte'rêt pour l'histoire de la première croisade :
a Au tcms icelui roi Phelippe, quant il ot règne' vingt-cinq 9 ans, vindrent nouveles as gens de France et à nations d'enn tor que la terre de Jérusalem estoit degaste'e et queli sains » lieux estoient livre's à mal, et que li Turc et li Persant av oient 9 envahi les cresticns et en avoient moult occis et à plusieurs » fait maintes molesties : contre ce s'esmurent commune- » ment tuit li bons crestiens. A icel tems l'onXvit moult de » signes apparissans el ciel : li uns s'enhardirent pour l'autre , » premièrement li ducs , li contes , et tuit li puissant et tuit » li noble , tuit franc , tuit serf, povres , riches , evesques , » arcevesques , moines , abbes , vieil et juenes , garçonet et
^ (1) Les Bénédictins, suivant ieur coutume , n'ont donne qu'un extrait imjwirfait de ia Vie de S. Wuïfran } nous avons consulte' la Vie de ce suint rapportée dans les Acta sanctorum ordin, Sancti-Dcncdiclt,
>' puceletcs , clames , damoiseles^ valets et pucelies ; tuit fuirent yy d'un corage et sans peine redouter, de la honte vengier fj qui à Nostre-Seigneur Jesus-Christ avoit este' faite. Cil d'E»» 9 paigne s'esmurcnt, cil d'Angleterre, de Flandre, de Proy> vence , d'Aquitaine , de Brctaignc, d'EIscocc , de Lolicraine, n de Bourgoigne , d'Allemaigne , de Lombai^die , de Pouilie^ n de Calabre et de Sizile : alors trestuit, par Tespircment ^ [ inspiration] Nostre-Scigneur, pristrentla croix pour aller n vengier le tort que l'on fesoit ù Nostre-Seigneur ; et firent n trestuit nostre crestiens paix à leurs amis et ennemis , puis n corurent sus les Juis par tos les lieux où ils les trovoient y n et les constrliintrent à croire en Dieu ; tuit cil qui voudrent n croire furent beauptises, et cil qui ne voudrent croire fuh n rent occis et recommantis [recommandes] as deable. n
On lit dans la chronique de Sainte-Colombe de Sens (pag. 288), que la chaire dans laquelle S. Bernard avait prêche' dans la place publique de Vezelai , croula , mais que ses débris ne blessèrent personne , quoique la multitude fut innombrable.
Le XII.** volume contient encore un grand nombre db chroniques ge'ne'rales en forme de table des matières , dans lesquelles les principaux événemens des croisades sont indique's ; nous ne nous y arrêterons pas , parce qu'elles n'offrent aucun inte'rét.
Le tome XIII de la collection ne contient que des fragmens d'ouvrages anglais, flamands, lorrains, lie'geois, allemands, &c. Ces ouvrages appartiennent aux trois règnes de Philippe I.*', de Louis-le-Gros et de Louis-le-Jeune. Ils vont de 1060 à 1180.
Le tome XIV ne renfermant que des actes de saints ou de personnages illustres , et n'offrant rien sur les croisades , nous passerons au tome XV.
Le tome XV est tout entier consacre' aux recueils des lettres historiques. Ces lettres étaient , pour la plupart , connues par l'impression : mais elles avaient besoin d'être cclaircies quant à la chronologie ; car les premiers éditeurs ne s'en étaient point occupés. C'était cependant la partie la plus essentielle , et sans laquelle la plupart de ces pièces , détachées les unes des» autres , sont sans intérêt et ne peuvent servir à notre instruction. Le continuateur du recueil, dom Brial, s'est particulièrement appliqué ù fixer les dates de ces lettres. Il y en a plus de seize cents dans ce volume. Celles des papes du xii.* siècle, qui eurent tant de part auxaf&fcires puUiques^ et dont les registres sont perdus ,
ne sont pas les moins importantes. On y trouve aussi celles dlves de Chartres, si intéressantes pour l'histoire de France; celles de Lambert eVéque d'Arras, d'Hildebert e'véque du Mans, de Geoffiroi abbe de Vendâme , d'Etienne evéque de Paris , de l'abbé Suger , de S. Bernard et de Pierre le Ve'nerable. '
Nous nous abstiendrons de faire l'analyse de la plupart de ces lettres , qui sont déjà presque toutes rapportées dans les autres collections; seulement nous avons profité des savantes recherches du continuateur des Historiens de France, pour iixer les dates de celles de ces lettres qui n'en portent pas dans les collections où elles ont été réunies. ( Voyez ces collections. )
Yoici les lettres qui ne sont imprimées que dans le recueil des Bénédictins , ou dont nous avons omis de faire l'analyse dans les collections précédentes.
A la page 20 est une lettre du pape Pascal aux archevêques et évéques de France , dont voici les expressions dignes de toute l'attention des lecteurs éclairés : u Hâtez-vous , dit le n pape, de contraindre ceux qui ont pris la croix d'accomplir j» leur pelerinafi;e , à moins qu'ils n'en soient empêchés par 9 leur pauvreté; s'ils n'obéissent point, nous les déclarons 9 infâmes. Que ceux qui ont été a$sez faibles dans leur foi 19 pour abandonner le siège d'Antioche, soient excommuniés 9i jusqu'à ce qu'ils donnent une garantie suffisante qu'ils re- 19 tourneront dans la Palestine. Nous voulons que toutes » choses soient rendues aux croisés qui reviennent dans leur n patrie après avoir accompli leur pèlerinage , ainsi que cela n a été ordonné par le pape Urbain. « Le souverain pontife termine sa lettre en sollicitant ces évéques de ranimer le zèle des chrétiens pour la croisade.
Dans le recueil des lettres d'Ives évéque de Chartres , il s'en trouve une (page 162) que cet évéque adresse à Hugues comte de Troyes , qui se proposait de partir pour Jérusalem , et de se faire inscrire dans la milice du Temple , où l'on n'était admis qu'en s'obligeant à garderie célibat. Ives lui conseille de ne pomt se dévouer ainsi à la continence sans le consentement de son épouse, u Votre vœu, dit-il, pourra » paraître agréable aux yeux des lu)mmes ; mais le sera-t-iï n également aux yeux de Dieu? Suivez sans doute votre vom lonté ; mais n'oubliez pas vos devoirs. Vous avez pris une » épouse ; vous vous êtes uni à elle par ce lien que le droit 9 naturel a établi et que l'Evangile a sanctifié. L'ancienne loi n a dit en parlant de Tépouse : Vouv elle tu abandonneras tou
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y» père et ta mire,, et vos deux corps ne formeront plus qu'un r> seul corps; et l'Evangile a dit: Ce que Dieu a uni, T homme n ne doit point le séparer, n De làTeVeque de Chartres conclut que le comte de Troyes ne peut se séparer de son épouse qu'avec son consentement.
A la page 178 commence le recueil des lettres de Lambert eVéque d'Arras. Ces lettres ont ete imprimées dans Baloze; elles le sont ici avec plus de correction. Lambert e'tait contemporain d'Ives de Chartres ; il jouissait en Flandre d'une aussi grande considération qu'Ives en France. Manasse\ archevêque de Reims, lui adressa en 1100 une lettre pour lui ordonner de faire rendre des actions de grâces à Dieu pour la prise de Jérusalem par les chrétiens , u cette glorieuse Jérusalem où le grand œuvre de la rédemption s'était J9 accompli. r> Le pieux archevêque ajoute que la nouvelle de cette importante conquête lui a été donnée par Godefroi lui-même et le patriarche Arnoul, qui ont tous deux demandé aux fidèles des prières pour le succès des armes chrétiennes. L'archevêque de Reims termine sa lettre en exhortant l'évêque d'Arras à forcer de partir sur-le-champ ceux qui avaient fait vœu d'aller ^ Jérusalem et qui n'avaient pas accompli leur promesse.
Lettre de Geoffroi abbé de Vendôme (1129). Cette lettre est fort remarquable sous le rapport des sentimens qui y sont exprimés , et qui peuvent faire connaître que les ecclésiastiques ne voyaient pas toujours pour eux-mêmes, dans le pèlerinage d'outre-mer, un moyen sûr de se sanctifier; elle est adressée a Odon , abbé de Marmoutier : « Une nouvelle » sinistre [sinistrafama], dit Geoffroi, est parvenue jusqu'à n nous ; nous avons appris que vous vouliez faire un second n voyage à Jérusalem. Vous avez déjà vu une fois la cité n sainte , et ce premier voyage doit suffire à votre piété fer- » vente; car, lors même que vous ne l'auriez jamais vue, le T} démon ne pourrait en faire un argument contre le salut de n votre ame. Loin d'accomplir vos vœux monastiques en T) allant à Jérusalem , vous les violez : si le saint-siége a or- ^ y> donné ce pieux voyage aux laïcs , il l'a interdit aux ecclé- » siastiques ; le pape Urbain l'a dit formellement , et ceux qui » l'ont entendu me l'ont rapporté. Cherchez dans votre état , n dans la retraite du monde , la route du ciel ; et n'allez pas » vous égarer dans les idées d'une fausse béatitude, n
Dans le recueil des lettres d'Hildebert évêque du Mans , on en lit une (p. 316) adressée par ce prélat, dans l'année 1 104 , à Adèle comtesse de Chartres et de filois , et daos^
laquelle Hildebert déplore Tabsence du comte de Blois : d^où l'on doit conclure qu'on ignorait encore en France, à cette époque, la mort du comte Etienne, tue en 1101 , au combat livre' devant Ramia.
On trouve aussi dans ce volume une lettre assez étendue de Pierre le Ve'ne'rable. Pierre montre à Louis VII toute la grandeur de l'expédition qu'il va entreprendre ; rien dans l'antiquité' sainte ou païenne ne peut être compare' ù ce gene'reux mouvement des peuples chrétiens : le pieux cénobite ne doute pas que Dieu ne couronne d'aussi nobles cflbrts. Mais suffit-il pour la gloire du christianisme que les Sarrasins soient vaincus par les armes des soldats de la croix, si les Juifs insultent encore par leur opulence les sei'viteurs de l'Eglise ? les Isratelites ne sont-ils pas plus coupables que les Sarrasins, eux qui nient la naissance divine du Sauveur, la chasteté' de Marie, dogme que reconnaissent les adorateurs de Mahomet? Pierre cependant ne veut pas que l'on tue les Juifs; la loi du Seigneur ne doit point se propager par le sang : Dieu a dit d'épargner mémo ses ennemis. Mais pourquoi laisser les Juifs en possession d'immenses richesses? pourquoi ne pas faire servir à un usage pieux des choses si mal acquises ? Pierre conclut de là que le roi devrait se servir des biens des Israélites pour porter la guerre en Orient.
A la page 440 est une lettre qui parait pour la première fois ; elle est de l'empereur Manuel , et adresse'e au pape Eugène. C'est à M. de la Porte duTheil , membre de l'Institut y qu'on en est redevable. Il la trouva aux archives du château Saint-Ange , e'crite en couleur , et en grec et en latin. Elle est copie'e aussi dans les deux langues , dans le recueil des Historiens ; nous croyons devoir en donner ici la traduction :
u Manuel , Jîdcle au Dieu Christ, roi porplujro genêt c , J9 haut , sublime , fort , auguste et empereur des Romains , n Comnène , au très-saint Pape.
yy Très-saint Pape, la lettre de votive Sainteté', qui annon- » çait que le très-noble roi de France^ se prépare à aller » venger les saintes e'glises et la ville d'Edesse , occupée par » les ennemis de Dieu , a e'te' envoye'e et lue à mon empire (1). » A la nouvelle du grand mouvement qui se fait en France , » mon empire s'est rejoui, parce qu'il l'a regarde' comme une » vengeance qui se préparait pour les chrétiens, et comme la
(1) Ce titre correspond à majesté.
n ruine et ta dispersion future des ennemis de Dieu. Mon emn pire est prêt à bien recevoir vos guerriers et u leur donner le n passage et au plus bas prix toutes les choses nécessaires : n mais mon empire veut que les Francs fassent pour son n honneur ce qu'ils firent autrefois du temps de mon aïeul. n Mon empire s'étonne que votre Sainteté ne lui ait pas encore V envoyé' d'apocrisiaires , et qu'elle ne lui ait pas encore e'crit n sur les grâces que Dieu lui a accordées ; car mon empire 99 a en elle une grande confiance et une affection sincère , a n cause des vertus dont elle est ornée. Que votre Sainteté n accorde donc une sainte réponse à mon empire. Adieu , n très-saint Pape.
n Envoyé de la ville gardée par Dieu, au mois d'août , n îndiction ix.^
EIn 1147, l'empereur Conrad ayant apprîs que le pape Eugène était en France, lui témoigna le désir qu'il avait de le voir à Strasbourg, avant de partir pour Je'rusalem (pag. 442 et 443).
Dans l'année 1 149 , le pape Eugène écrit à Hugues archevêque de Sens et à ses sufïragans , et leur ordonne d'excommunier ceux qui troublent le royaume de France pendant que le roi accomplit son pèlerinage à Jérusalem.
La même année , au mois d'août , Eugène informe l'abbe Suger que Louis VII est de retour des contrées d'outre-mer , et qu'il est débarque dans la PoulIIe.
En 1150, il écrit au marne abbe de sonder les dispositions des barons sur une nouvelle expédition outre mer , et l'autorise à promettre le secours du pape s'ils accueillent favorablement la proposition du saint pèlerinage.
Au mois de juin de la même année , Eugène e'crit encore à Suger pour lui dire qu'il approuve son dessein d'aller en personne au secours de l'Eglise d'Orient , pourvu qu'il conduise cette entreprise avec prudence et discre'tion. Guillaume, moine de Saint-Denis, qui a e'crit la vie de Suger, assure que cet abbe', près de mourir, me'ditait une nouvelle expe'dition en Palestine , et qu'il se proposait d'en être le chef. C'est ce qui explique la lettre que nous indiquons.
Parmi les lettres de Suger, on en lit une (page 4S^) que lui adresse Guillaume de Mausiac , se'ne'chal de Poitiers , qui e'tait sur le point de partir pour Je'rusalem. Le se'ne'chal prie le saint abbe d'envoyer quelques personnes sages au Bourdet , pour conserver la tour de Talemond qu'Ebïe de Mauleon menaçait de lui enlever. Cette lettre est de 1147.
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Ici les Bénédictins ont place les lettres du roi de France à Suger : nous les avons fait connaître dans la collection de Duchesne; nous n'indiquerons que celles de ces lettres qui n'ont pas ëto recueillies par ce compilateur.
Le roi de France écrit à Suger pour lui ordonner de faire garder les bleus de Regnauld de finies , qui restait en Orient , et Theritage de Drogon de Monchi , qui y était mort. II lui ordonne encore , par une tuitre lettre, de faire garder jusqu'à son retour la tour d'Andresel , qu'il avait permis à Albert Dalvolt de oonstruire; cet Albert et son fils Hugues étaient morts en Orient. Par une nouvelle lettre , il lui déclare qu'il doit beaucoup aux chevaliers du Temple , et lui mande de leur restituer sans délai Fargent qu'il en a reçu. Il lui annonce en mâme temps que son retour est diffeVû.
Dans l'année 1150, Suger écrit à Pierre abbe' de Cluni ; il l'invite à assister à l'assemblée de Chartres , dont l'objet doit être de porter des secours à l'Église d'Orient. L'archevêque de Lyon et celui de Bordeaux s'excusent par deux lettres de ne pouvoir assister à cette assemblée.
Dans le recueil des lettres de S. Bernard (page 605) , est la lettre encyclique que cet abbe adressa en 1146 au cierge' et au peuple de la France orientale , pour les engager à la seconde croisade. Nous donnerons cette lettre dans Othoa de Frlsingue.
A la suite de cette lettre, on en lit une d'un moine nomme Nicolas , écrite au comte et aux barons de Bretagne. Il les exhorte, à l'exemple du roi de France, à entreprendre l'expédition d'butre-mer. Elle est de la même année. S. Bernard e'crivit aussi à l'empereur grec. Manuel , en lui recommandant Henri , fils de Thibauld comte de Champagne, pour l'engager à prendre les armes et lux annoncer le prochain départ du roi de France. Il le prie de recevoir honorablement ce monarque lorsqu'il passera par ses états.
Sous la date de 1150, S. Bernard écrit à Tabbe' Suger qu'invite à l'assemblée qui doit avoir lieu pour délibérer sur le malheureux état de l'Eglise d'Orient , il s'y trouvera avec révêque de Langres , qui était revenu de la dernière expédition , et qui connaissait parfaitement la situation des choses. Cette assemblée, provoquée par l'abbé Suger, comme cela est évident par une lettre du pape Eugène adressée à cet abbé le 25 avril de cette année, et copiée par les Bénédictins , devait se tenir et se tint en effet à Chartres. ( Voyez les collections anglaises. ) Les Bénédictins ont placé à l'année 1150 la lettre que S- Bernard, nommé chef de la croisade
en 1146, ccriTit au pape Eugène pour !uî faire part des raisons qui le portaient à refuser ce commandement : on ne sait comment les savaus religieux de Saint-Maur sont tombe's dans une pareille erreur; car, dans le recueil des œuvres de S? Bernard, édition du P. Mabillon , Tannée qui est en marge porte MCXLTi, et non mcl. Le mauvais succès de la croisade de Louis VII ayant attire de grands reproches à S. Bernard, qui Pavait préche'e, et l'abbe de Clairvaux s*e'tant vu oblige de se jastifier dans son Traité de Consideratione , adressé au pape Eugène III, et qu'il commença en 1149, comme le pense le P. Mabillon , comment peut-on supposer qu'un an après on ait voulu déférer le commandement d'une nouvelle expédition à celui sur lequel on faisait retomber tous les malheurs de la première! Cette supposition est absurde. Dans le recueil des œuvres de S. Bernard , il n'y a point de lettre, sous la date de 1150, adressée au pape Eugène , ni qui ait rapport aux croisades.
A la suite des épîtres de S. Bernard et de Pierre le Vénérable, on trouve plusieurs recueils de lettres des papes pendant le xii.*^ siècle. Nous nous bornerons ici à indiquer succinctement celles de ces lettres qui sont relatives aux croisades; nous les ferons connaître plus longuement dans l'extrait de Baronius.
1.® Une lettre d'Alexandre III à Louis roi de France, exprimant le désir que tout guerrier qui veut aller à Jérus^em, puisse vendre ses possessions sans le consentement de sa femme (page 789).
2.** Une lettre adressée à Henri archevêque de Seniè , pour lui recommander les députés de l'Eglise d'Orient, chargés de demander des secours pécuniaires. 'Cette lettre est du 20 janvier 1164 ou 1166; elle se trouve dans Martène.
3.° Une lettre aux grands, aux chevaliers et à tous les fidèles, par laquelle le pape les invite à porter du secours aux chrétiens de l'Eglise d'Orient, et leur propose des indulgences. Cette lettre est du 29 juillet 1169. Dom Brial y a joint quelques notes tirées de Guillaume de Tyr.
4.** A Henri archevêque de Reims. Alexandre, après avoir exposéles nécessités de l'Eglise d'Orient, ordonne au prelatde faire lever des secours d'hommes et d'argent, par l'autorité du roi et des évéques comprovinciaux. Cette lettre est du même jour et de la même année que la précédente ; elle est aussi dans Martène. Dom Brial a joint en note uii passage tiré de Lambert Waterlos, qui rend compte de la mission des députés d'Orient envoyés à Louis VII, de leur arrivée en France, de
leur passage en Angleterre, et du succès qu'obtint cette depntation , détails sur lesquels Guillaume de Tyr ne s'est pas e'tendu. Voici le texte de ^historien cite' par dom Brial :
a Dans le mois de septembre 1 169 , les de'pute's envoyés par f? le roi, le patriarche et les fidèles de la Palestine, arrivèrent f> en France après avoir éprouve' de violentes tempêtes en n mer. Ainsi que cela leur e'tait ordonne' , ils se rendirent imf> me'diatement auprès du roi. Ils lui exposèrent, dans un disf> cours souvent interrompu par leurs sanglots et par leurs « larmes , la cause de leur voyage , et en même temps ils lui » remirent les lettres dont ils e'taient porteurs, et les clefs de la » cite' sainte. UEgUse du Christ , dirent-ils au roi, tout VO-
V rient chrétien, les rois, les ducs, les comtes francs , appellent 9> vos secours et ceus de votre peuple. Le roi leur répondit avec r> douceur : Tout mon désir est et sera toujours de secourir n le royaume de Dieu et son peuple; mais je crains tout de la n mfl/e^n2Ve[maIignitas] duroi d'Angleterre , qui pourra pronfiter de mon absence pour me faire du maL Parvenez à .n éteindre dans ce prince le désir dont il est sans cesse dé^ f> voré de nuire à mon peuple, et je vole à votre secours, n Lorsque les députes eurent entendu ces paroles , ils se n rendirent en toute hâte auprès du roi d'Angleterre. Ce
V prince, en entendant le récit des députes, ne put retenir ses » larmes ; il se détermina à traiter de la paix : mais , sous diflen rens prétextes, il e'ioigna toujours le moment dVcouter les » propositions du roi de France. Les députes, ennuyés de tous n ces retards , retournèrent en France, où ils furent reçus n avec honneur, n
L'historien Waterlos , auquel dora Brial a emprunte ce passage, et qui se trouve dans le tome XIII de la collection des Bénédictins , ne contenant aucun autre fait important pour les croisades , nous n'avons pas cru devoir lui consacrer un article spe'cial.
5.** Au cardinal Pierre de Saint-Chrysogone, son le'gat en .France. Alexandre lui expose la situation de l'empereur de Constantinople, et lui ordonne d'exhorter le roi de France et les autres princes à lui porter du secours. Dom Brial observe que cette lettre fut e'crite avant la défaite qu'e'prouva près d'Iconium l'arme'e de Manuel, dans cette année 1176. Roger de Hoveden a rapporté les lettres que cet empereur écrivit alors ù Henri II, roi d'Angleterre, au mois do novembre. Celle d'Alexandre est datée du 29 janvier précédent.
6.** Aux prélats ^^^ églises. Cette lettre a pour objet une subvention en faveur de la Terre-sainte.
7.® A tous les fidèles, pour les exhorter à porter du secours à Jérusalem. Le pape y accorde des indulgences à ceux qui partiront. Elle est de la même date.
8.® Une lettre de Manuel, empereur de Constant! nople , au pape Alexandre. Ce prince promet un libre passage à Farmee du roi de France , pourvu qu'il lux garantisse la sûreté' de ses états, et que le pape envoie un cardinal dont la présence contiendra Tarmee. Cette lettre est du mois de mars
Le tome XVI complète le recueil des lettres historiques. II j en a plusieurs qui ont ete déjà copiées dans le tome précèdent et qui sont simplement rappelées dans celuhci; nous n'en parlerons pas , afin d'éviter des répétitions inutiles.
Ce volume commence par le recueil des lettres du roi Louis VII , et de celles qui lui furent adressées par diffeVens personnages, empereurs, rois, princes, eVéques, &c.
La première que nous trouvons qui ait rapport à notre su[et , et dont il n'a pas encore ete fait mention dans cette compilation , est celle de l'empereur grec Manuel à Louis VII : elle est de 1146.
En 1163, Guillaume d'Ipres pria le roi d'accorder à son fils Robert l'investiture de ses terres, avant que son oncle The'odore , comte de Flandre , partît pour Jérusalem.
Sous la date dell64, Amauri, roi de JeVusalcm, annonce à Louis que la ville de Paneas ou Belinas a e'te' livrée à Nouredin par la trahison , après la deTaite d'Antioche , et qu'on a besoin de son secours.
Les autres lettres adresse'es au roi qui se trouvent encore dans le même recueil, ont déjà ete analjse'es.
Après le recueil des lettres adressées -fiu roi de France, vient celui des lettres de Henri archevêque de Reims.
La première lettre de ce recueil qui ait rapport à notre objet est d'Amauri, roi de JeVusalem. Il expose à Henri les malheurs de l'Orient, et le prie de bien recevoir Fre'de'ric archevêque de Tyr , et autres , envoje's pour demander des secours. Cette lettre est de 1169. Il y est dit que le roi de JeVusalem, ayant communique son projet aux chre'tiens , descendit en Egypte, attaqua la capitale, qui e'tait très-fortifiee, et la prit; que le Soudan , consterne de ce succès, offrit une somme considérable d'argent et des otages pour faire la paix. Robert du Mont dit , au contraire , qu'Amauri fut «ppele' par l'emir du Caire , avec lequel il était lie' ; qu'il assie- -gea Alexandrie, capitale de l'Egypte, et la prit, et qu'il la rendit à Ternir moyennant un tribut de cinquante mille
besans levés sur cette ville , outre cinquante-sept mille qu'il tirait du Caire.
Sous la date de ^74, Amauri, roi de Jérusalem, prie Henri de travailler à réconcilier le roi d'Angleterre et ses fils , afin que ce prince puisse accomplir le vœu qu'il a fait de venir au Secours de JeVusalem.
Sous la même date et à la même page 198 , on lit une lettre d'Amaurî , patriarche de Jérusidem , qui expose les malheurs de l'Eglise d'Orient j et prie Henri d'exciter les peuples à j porter du secours, et de s'attacher à réconcilier le roi d'Angîeterre et ses fils. Cette lettre se trouve e'galement dans Martène , de même que celle de Josbert, maître de l'Hôpital de Jérusalem, qui prie Henri d'être le de'fenseur des frères de l'Hôpitai et de ce qui leur appartient. Josbert lui demande en outre de leur ménager un refuge dans son diocèse.
Dans le recueil des lettres de Jean de Salisbury, on en lit une ( page 601 ) adressée en 1189 à Jean évêque dé Poitiers. Par cette lettre, Jean de Salisbury l'engage à faire en sorte que les moines de Grandmont travaillent à la paix de l'église dans le colloque que le roi d'Angleterre doit avoir avec eux ; car, sans cette paix , le voyage de Jérusalem , auquel le roi s'est engagé, ne pourra s'effectuer.
Dans le recueil des lettres de Henri H roi d'Angleterre, on lit le décret qui fut rendu au Mans en 1 166, par lequel le roi Henri ordonne qu'il sera fait dans tous ses états une levée de deniers pour la défense du pays et de l'Eglise d'Orient. Cette levée était, pour cette année, de deux deniers par livre sur toute sorte de biens, terres, mobilier, argent, or, minéraux, monnaie et revenus : elle était d'un denier par livre pour les quatre années somtntes. Cette imposition était commune aux archevêques, évêques, abbés et clercs, aux comtes, barons, vavasseurs, guerriers, citoyens, bourgeois et paysans.
Le décret du roi de France, qui ne nous est pas parvenu, contenait à peu près les mêmes dispositions. Nous avons parlé de ces deux décrets dans l'analyse de la collection anglaise de Twisden.
A la date de 1177 et à la page 652, on lit la lettre que Manuel , empereur grec , écrivit à Henri roi d'Angleterre , pour lui annoncer ses succès contre les Perses et les Turcs , et les raisons qui l'avaient engagé à faire la paix avec le Soudan dlconium.
Le tome XVII de la compilation , imprimé en 1818, comprend les monumcns historiques relatifs au règne de Philippe- Auguste.
Dl'.S CROISADJIS. ISi
DoinBrial, qui a comparé les manuscrits des LUtorieus réunis dans ce volume, avec les textes rapportés par Duc'iicsne et les compilateurs qui Font précédé , a relevé des erreurs et rempli des lacunes : nous avons profité de ses savantes recherches pour compléter nos extraits. Dom Brial , trop judicieux pour se laisser entraîner par les idées des Bénédictins qui avaient travaillé aux premiers volumes des Historiens de France , n'a point élagué des chroniques qu'il a publiées , les faits relatifs aux croisades ; il a pensé avec raison que les expéditions des chrétiens dans TOrient n'étaient qu'un grana épisode de l'histoire de France.
Les principaux historiens qu'il a publiés en entier ou par extrait dans son XVII*. volume, sont Rigord, Guillaume le Breton , Benoit de Péterbourg , Roger de Hoveden , Raoul de Dicet, et Gervais de Cantorbéry, historiens que nous avons analysés dans d'autres collections.
Chroniques de France ou de Sadît-Dexis. — Les chroniques de Saint-Denis sont un des monumens les plus recominandables de l'histoire de France ; elles ont été successivement rédigées par l'historiographe de l'abbaye , d'après les monumens contemporains qui méritaient le plus de confiance. Ces chroniques embrassent tous les événemens de l'histoire de France depuis le commencement de la monarchie jusqu'à Charles YÙ : tout y est rapporté jour par jour avec une scrupideuse exactitude ; et l'on pourrait'peut-être , à l'aide des documens qu'elles fournissent , écrire l'histoire de France pendant cette longue période* Les historiographes de Saint-Denis ont ajouté, sous le titre Ôl incidence , im grand nond3re de faits qui tiennent à l'histoire générale de l'Europe , et qui jettent beaucoup de variété et quelquefois de la confusion dans les chroniques de Saint-Denis. Pendant le moyen âge et dans des temps plus modernes , on accorda une grande confiance à ces chroniques; on les consultait avec respect, et souvent leur autorité suffisait pour décider des questions judiciaires ou politiques. On peut lire à cet égard un mémoire de M. de Foncemagne, inséré dans le tome XVn des Mémoires de l'Académie des Inscriptions,
Nous allons donner un extrait de ces chroniques , que nous plaçons à la fin des monumens français , parce qu'elles sont éminemment nationales, et qu'elles forment en quelque sorte le complément de nos monumens historiques. Comme nous avons déjà analysé quelques parties des chroniques de Saint-Denis, lorsqu'elles n'étaient que les traductions d'historiens dont nous faisions l'extrait, nous nous bornerons
à faire connattre les parties desquelles nous n'avons point encore parlé.
Les chroniques de Saint-Denis commencent à parler de la Terre -Sainte dans le second livre, des faits et gestes du fort roi Karlemagne. Ces chroniques , en faisant Téloge de ce grand prince, disent qu'il soutenait de ses aumônes, non-seulement les pauvres de son royaume, mais encore les pow^res crestiens qui habitaient en Africques, en Eg^^pte et en Surie, et mesmement ceulx de Jherusalem, et d'autres re^ gions de payenie; c'était pour le faire avec plus de facilité^
?ue le puissant empereur d'Occident désirait plus l'amour et alliance des rois d'Egypte et de Perse.
Dans le livre suivant , les chroniques parlent de la charité de Charlemagne envers les pèlerins ; si granù cure avoît d*eulx, et tant y en venait et si souvent, .que la multitude ne semblait pas à estte achargee, Cest dans ce même livre qu'elles racontent le fabuleux voyage de Charlemagne aux saints lieux. Quoique la critique ait depuis long-temps élagué ce prétendu voyage de notre histoire, nous pensons qu'il sera utile d'analyser ici le récit des chroniques , pour faire connaître quelles étaient au' dixième siècle , époque où cette fable fut inventée , les idées populaires relativement aux croisades.
Le chroniqueur suppose qu'il arriva en cette année (800) une grande persécution contre les chrétiens d'Orient ; qu'émus par la crainte et la douleur, Constantin , alors empereur de Constantinople , et Léon son fils , conjointement avec le patriarche- de Jérusalem^ envoyèrent des lettres pressantes à Charlemagne pour solliciter les secours de l'Occident. Les lettres furent apportées par deux juifs, qui, ne trouvant pas l'empereur à Reims , se rendirent d'abord en Auvergne , puis à Paris. Là ils remirent les lettres au monarque , alors entouré de ses paladins. Charlemagne , « pour ce que il estoit dolens que li mecreans avoient pris » la cité de Jérusalem et le Saint-Sepulchre ordoie et soil- » lie , il commença à plourer. Bien aperçut que cil qui en- » tour lui estoient demandoient li un al autre que li char- » très pooient chanter que en tel tristesse l'empereur » avoient mis; lors fist appeler Turpin l'archevesque de 9 Rains , et li commenda que il espousit devant tous la sen- » tence des chartres ; et quand il li ot leues bien aperte- » ment devant tous , ils commencierent à amonester l'em- » pereur et a crier tuit a une vois en tel manière : Roi , se »• tu cuides ( penses ) que nous soions si las et si travaillie que » nous ne puissions soitffrir le tra\'ail de si grant voie , nous
» vouons et pwumettons à Dieu que , si lu , gui es nostres ter- 1 riens sires , refuses à venir avec nous , que tu ne nous veuilles » conduire , nous mouverons demain ail point du jour avec les » messages; car il ne nous semble que rien ne nous puet grever^ > puisque Dieu veult estre nostre duistres (guide). »
Le chroniqueur suppose ensuite le départ de Charlemagne et de ses paladins, la jonction de leurs forces avec celles de Constantin et de Léon , la prise de Jérusalem , le rétablissement du patriarche , et le retour des Francs dans leur patrie^ chargés de gloire et de précieuses reliques.
Les chroniques de Saint-Denis racontent en peu de mots » dans un des hyres suivans , les événemens de la première croisade. Après avoir parlé du concile de Clermont et nommé tous les barons qui prirent la croix , elles récapitulent succinctement les grandis événemens de la croisade de Godefroi de Bouillon : elles terminent ainsi ce tableau : Notre-^eigneuTy qui vit leur intention et leur bonne voulonté, donna sa grâce aux chrestiens; car, après tant de périls et de travaulx comme ils souffrirent pour l'amour de Notre^eigneiirtprinrdreni cités et chasteaux sans nombre , et délivrèrent le Saint- Sepulchre des payens et de leurs ordures i
Les chroniques de Saint-Denis , qui passent si rapidement sur la première croisade , s'arrêtent plus long-temps sur celle de Louis "Vil. Ces chroniques, comme nous l'avons dit , étant principalement destinées à recueillir les gestes des rois de France, ont dû suivre plus attentivement l'expédition de Louis et de Conrad que celle de Godefroi , simple baron chrétien. Voici une analyse du récit qu'elles font de la seconde croisade :
La nouvelle du meschief arrivé a touste chrestîenté d'oultremer par l'invasion des Turcs s'étant répandue en France , le roi Louis, pour l'amour du Saint-Esprit dont il estoit inspiré ^ eut moult grand douleur de cette mésaventure, U assembla un concile des abbés ou barons de son royaume , dans lequel saint Bernard prêcha la croiserie de la sainte terre de pro^ mission i où Jesus-^Christ passa et conversa corporellement tond comme il fut en ce monde et y reccupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son peuple. Le chroniqueur suit l'itinéraire des rois et des barons jusqu'à Constantinopie. Il ignore le nombre de jours qiie les croisés demeurèrent dans cette cité. Après avoir pris congé de l'empereur Manuel , ils traversèrent le bras de Saint-George et entrèrent dans la Bithynie , qui est la première partie d'Asie, A l'arrivée de§ troupes chrétiennes , le sultan d'Icône mult en fut en grand esnvoy; il appela auprès de lui tous ceux qui
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armes pomment porter. On faisait courir alors des bruits exagères sur les forces des princeè croises : cependant la vérité était, si comme témoignent les prud'hommes qui Jurent là, que seulement en l'ost de l'empereur Conrad avoit bien soixante^ iiix mille hommes à haubert à clievaly et sa fis les gens à pie, et sans les autres à cheval qui estoient plus legierement armés. L'armée du roi de France était aussi nombreuse. De ceux de pié n'est nul nombre; car par là où ils passoient estoit la terre bien coiwerte , bien sembloit qu'ils deussent toute la terre conquerre et chasser les musulmans jusqu'à la fin du moiuic. Le chroniqueur raconte la marche de. l'armée de Conrad à travers les terres du sultan dlcone , et s'arrête fort longuement sur la trahison des Gregois desloyaux , qui de toujours liaient nos gens. Il ne sait s'ils livrèrent 1 armée allemande par le commandement de leur se/gneury ou s'ils le firent de leur propre mouvement. Quoiqu'il en soit, ils la menèrent, par les plus aspres "vies, dans un lieu oié les Turcs purent facilement faire mul. Non contens de cette première trahison, les Grecs en méditèrent une seconde. Ils se rendirent en toute hâte à l'armée française , et annoncèrent au crédule Louis YII qu'ils avaient l'empereur bien et sauve^ïtient conduit jusqu'en la cité d'Inkone, Ce prince les crut, et, suivant les indications des traîtres Grecs , il dirigea ses pas par une route différente de celle qu'avait prise l'empereur Conrad; car, s'ils avaient pris la même voie, les Français ■eussent bientôt connu le meschiefde l'armée allemande et lui J'ussent courus luistii^ment y et ce n'eussent pas voulu les trais^ ires. Ils voulaient maintenir Louis dans son erreur, parce que, si ce prince avait su la vérité, il les eut tantost pendus par la gorge. Le chroniqueur, décrit ici la triste position de Farmée de Conrad : devant et derrière elle étaient la famine et la mort. Bientôt les Turcs l'attaquèrent en glatissant comme chiens , et faisant sonner tambour et timbre : les pèlerins allemands ne purent résister long - temps ; ils furent battus et dispersés par les infidèles, et le nombre des ba-r rons fut si amenuysé, que, suivant le rapport de ceux qui échappèrent, à peine s'en sauva la dixième partie. L'empereur s'échappa avec peine , suivi de quelques-uns de ses barons. Les Turcs furent moult joyeux de leur victoire , et ils conquesterent armes, or, argent, robes et clievaulx. Après
Sue leurs espions les eurent instruits de la marche du roi e France , ils l'attendirent sans effroi. L'armée de ce prince apprit bientôt que l'ost de l'empei^ur avoit esté desconfite. Le joî en eut gra/îd deuil et pitié; il se rendit dans la tente de l'empereur, qui n'estait pas loings. Quand ces deux haulls
hommes s'entrevirerit , de bon cueur se sàUtcrent et se baisèrent l'un et l'autre. Le roi montra une pitié généreuse pour les barons de l'empereur ; mais plusieurs qu'avoit cspouvajités le péril de la guerre , s'en retoumererU'à ConstatUinopic,
Après avoir tracé l'itinéraire du roi à travers les cités maritimes de l'Asie mineure , le chroniqueur décrit le combat livré par Farmée des pèlerins auprès du fleuve Méandre, Les Français , selon l'expression du chroniqueur, sejerirent dedans à grans routes étires, occirent assez de mecreaihs ; fffWfid quantité en prindrent de vif y et le demourant s'enfouyt. Les chevaliers et les barons trouvèrent dans le pavillon des infidèles des richesses de diverses manières de drap de soie , beaukc vaisseaux d'or et d'argent, et pierres précieuses.
La chronique de Saint-Denis a presque copié , mot pour mot, l'auteur anonyme des Gestes de Louis YIÏ , dans la description qu'il fait de la défaite éprouvée par l'armée du roi de France. Voyez l'extrait étendu que nous avons donné de cette chronique , dans la collection de Duchcsne.
Le monarque français , après avoir supporté mainte fatigMc et maints tras^aulx , arriva enfin à la noble cité de Satalie. Les pèlerins y séjournèrent quelque temps. Après s'être pourvu des choses qui lui étaient nécessaires, le roi, ac« compagne d'une partie de son armée, s'embarqua pour Antioche , où il arriva après une navigation assez heureuse. Raymond, qui gouvernait cette principauté , grant joyc eut de V arrivée du roi, car il assoit moult désiré sa vaine; il lui rendit les honneurs dus à son rang. Long-temps avant son pèlerinage , il l'avait engagé à venir aux secours des saints lieux , par l'organe de la reine Eléonore ; car estait niepce , là présente Jille , de Guillaume de Poitiers, son frèiv aisné. Il voulait, pour le moyen du roi de France, agrandir ses états; mais le monarque refusa d'accéder à ses projets ambitieux. Raymond voua alors une haine secrète au roi , et mit la royne sa femme en tel point, qu'elle le voulut laisser et se départir de lui, Louis , ayant appris les menées de Raymond , partit d' Antioche secrètement , et maintes gens dirent que le roi n'agit pas/ait son honneur de partir ainsi du pays. Pendant ce temps , l'empereur Conrad était allé à Constantinople, où l'empereur Manuel l'avait reçu avec les honneurs dus à un si hault homme. Comme il manifesta le désir d'accomplir son pèlerinage , Manuel lui fit appareiller la navire telle comme elle lui avoit mestier à lui et à ses gens, Conrad se rendit à Acre, d'où il vint à Jérusalem. A peu près dans le même temps, arriva dans le port d'Acre ung vaillant homme du royaulme de France, Alphonse avoit nom; il ctoit comte de Toulouse : il descendait de ce comte de Toulouse qui
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JiU si bon prince etjit de si grands œuvres au premier osl des barons , quand ils prindrent Antioche et Jérusalem, On U estimait beaucoup pour lui-même; m^is encore V honorait-on f}lus en la terre de Suric pour son père que pour lui. Toutes es espérances que la Palestine avaient conçues de ce grand prince furent déçues, car il fut empoisonné par un fils du diable. L'en ne sceut qui cejiu ni pourquoi il Ce fist; mais il l'empoisonna de venin qu'il mist en sa viande. Les pauvres et les riches le pleurèrent.
En parlant de l'entrée du roi de France à Jérusalem , les clironiques disent que tous ceulx de la ville issirent hors à V encontre, et mesmement les clercs à toutes les processions» On tint ensuite une grande cour pleniere , dans laquelle on décida d'assiéger hi forte cité de Damas. Alors un ban fut crié qu'à ung Jour qui fust mist venissent tous appareillés chacun selon son pouvoir, en la cité de Tabarie, qui est ap-pelée en l'Évangile Cesaire Philippe, On consulta les hommes qui connaissaient la situation du pays , et Ton se décida à s emparer d'abord des jardins de Damas , parce qu'une fois qu'on serait maître de ces jardins , la cité ne tiendrait pas long-temps k L'armée des pèlerins marcha en cet ordre sur Damas : le roi d'oultre-mer commandait l'avant-garde , parce que ses gens savaient mieux le pays que les pèlerins; le second corps avait pour chef le roi de France , et devait secourir l'avant-garde , si mestier estoit; l'empereur commandait le dernier corps. Voici comment les chroniques , dans leur vieux langage, décrivent les jardins de Damas : Les jardins duroient bien quatre ou cinq lieues tout pleins d'arbres si grans ei si espès, que ce sembloit une grande forest ; les sentiers y sont moult estroicts d'un vergier à un autre. Mais il y a une commune voye qui va de la cité, ou va à peine ung homme à tout son cheval chargé de fruits : de cette part est la cite' trop forte pour les murs de pierre dont il y a tant, et pour les ruis" seaux qni courent par tous les jardins y et pour les estroictes n)oyes qui sont bien closes de çà et de là.
Apres cette description , les chroniques racontent les différens combats Uvrés par l'armée chrétienne devant la ville* A cette occasion , elles disent que l'empereur fist à celle venue ung coup de quoi on doit à toujours mais parler, Ung Turc le te-noit moult de près qui estoit armé de haubert; l'empereur es-toit à pied, et tenait en sa main une moult bonne espée : il ferit le Turc entre le col et la senestre espaide , si que le coup des^ cendit par le pis au destre costé, La pièce cheut qtd emporta la teste, le col et le senestre bras.
Les chroniques de Saint-Denis , après avoir parlé succinctement de la trahison des Syriens et de la levée du siège de
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Damas , suivent le roi en France , où elles racontent toutes les autres actions de Louis pendant son règne. Cette partie des chroniques de Saint-Denis est suivie des gestes de Philippe- Auguste , roi de France , où il est question de la troisième croisade. «
Nous nous abstenons de faire l'extrait de cette partie des chroniques de Saint-i)enis , parce que leur rëcit, comme celui de la plupart des chroniques françaises , est incomplet et inexact sur la croisadç de Philippe-Auguste et de Richard. Le roi d'Angleterre ayant été le héros de cette sainte expédition , où le monarque français ne joua qu'un rôle peu glorieux , les historiens de la France ont mieux aimé taire ou défigurer les faits que d'en rapporter d'honorables pour le roi Richard. Il faut lire le récit de cette croisade dans les historiens anglais , principalement dans Bromton et dans Geoffroi Yinisauf. Les chroniques de Saint-Denis parlent des croisades de Louis IX ; mais comme elles n'ont fait que traduire les Gestes de saint Louis par Guillaume de Nangis » nous renvoyons nos lecteurs à l'extrait que nous avons donné de cette dernière histoire (Collection de Duchesne). Il existe aussi une chronique de ce même Guillaume de Nangis » continuée par deux moines de Saint-Denis ; on en trouvera l'analyse a la suite des articles que nous nous proposons de consacrer aux chroniques qui ne font point partie des dt£fé« rentes collections que nous avons parcourues.
CHROmQUES ITALIENNES
MURATORL
Muratori naquit à Vignola, dans le Modéiiois, le 21 octobre 1672. A peine âgé de vingt-deux ans , il fut appelé à Milan par le comte Charles Borromée; celui-ci lui confia la direction du collège Ambroisien et le soin de la bibliothèque de cet établissement. Six ans après , le duc de Modène le réclama comme son sujet. Il le fit son bibliothécaire et le garde des archives de son duché. C'est dans ce double enmloi que l'illustre Muratori passa sa vie ; c'est là qu'il
[oublia une foule d'ouvrages , parmi lesquels on remarque a collection dont nous allons nous occuper. Muratori a montré dans cet ouvrage immense une critique* éclairée et une érudition extraordinaire. Il eut pour ami tout ce que la France et l'Italie avaient de plus célèbre , et plusieurs
académies s'étaient empressées de lui ouvrir leurs portes. Tl mourut le 21 janvier 1750.
Le troisième volume de Muratori se compose de vies de souverains pontifes, depuis saint Pierre jusqu'à Jean XXII(l). CesHLiistoires ont été les unes écrites, les autres recueillies par Anastase le bibliothécaire , Nicolas , cardinal d'Arragon , et Bernard de Gui. Le savant Muratori les a placées par ordre, et les a accompagnées de notes , d'explications et de préfaces. Quelque précieux que soit ce troisième volume, les histoires qui le composent laissent cependant beaucoup à désirer dans le récit des événemens. Pour ce qui concerne les croisades , ce recueil est bien moins complet et moins intéressant que les Annales ecclésiastiques. Nous extrairons de ces vies des papes le peu qu'il y a de curieux et d'important pour notre sujet ; et puisque l'occasion se présente de parler un peu longuement des chefs de l'Eglise , nous nous proposons de donner en même temps, à l'aide des Annales ecclésiastiques , un résumé des actes des papes dans les croisades. Nous espérons que nos lecteurs nous sauront gré de leur avoir épargné de pénibles recherches en leur montrant dans un tableau rapide la part qu'ont prise les pasteurs de Rome à ces expéditions lointaines qui avaient pour but Is^ conquête de Jérusalem.
Grégoire YIL — Sans nous arrêter à la vie de ce pontife , nous examinerons d'abord la question qui doit seule ici nous occuper. On a cru jusqu'à ce
entreprises d'outre-raer ; nous allons traiter ce point important aans une analyse succincte des lettres de Grégoire. (Elles se trouvent dans le Recueil des conciles, tome 26.)
Michel Ducas, comme nous l'avons dit dans notre premier livre , avait envoyé des ambassadeurs au souverain pontife pour le supplier de venir à son secours contre les oarrasins , qui menaçaient l'empire grec ; l'empereur lui promettait la réunion prochaine de l'Eglise grecque avec l'Eglise latine. Cette union des deux Eglises devait agrandir la puissance de Grégoire; l'entreprise ne manqua pas de sourire au génie de celui qui comnxandait déjà à tous les princes de l'Occident. Il s'adressa d'abord à Guillaume , comte de Bourgogne. Celui-ci avait fait le serment solennel de défendre les intérêts de Rome. Grégoire lui rappelait ses promesses, et lui ordonnait de se rendre auprès de lui à la tête d'une armée pour aller ensuite combattre les Sarrasins. Il marchera lui-même avec le comte à Constantinople , afin
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(i) De vitîs Bomauorum pontificum ((om. III)..
jour que le génie ardent et ambitieux de Grégoire VA avait enfanté l'idée des vastes
de sauver les clirétiens de la rage des barbares. Le pape déclare que saint Pierre et saint Paul rëcompenseront tous les guerriers qui s'engageront dans cette expédition.
Grégoire ne tarda pas à exhorter tous les fidèles à prendre les armes pour délivrer le trône de Constantin. Les Sarrasins avaient déjà porté le ravage jusque sous les murs de Bysance; ils avaient égorgé des milliers de chrétiens comme de vils troupeaux. ^ Si nous aimons Dieu, si la foi chrétienne » nous inspire , disait le pontife, nous devons gémir sur le » sort d'un si grand empire et sur le trépas de tant de chré- » tiens. Mais il ne suffit pas de s'attrister sur les malheurs » de nos frères i il faut mourir pour les délivrer , de même » que Jésus-Christ a donné sa vie pour nous sauver tous. » Le pape rappelle aux fidèles les dangers de Constantinople ; il les provient que ce n'est que de leur plein gré et non malgré eux qu'ils doivent aller porter des secours à l'empire grec, n finit sa lettre en les invitant à lui faire connaître quelles sont là-dessus leurs intentions. (On ne voit nulle part que les fidèles aient répondu à Grégoire). Quelque temps après , le pape écrivit dans le même sens à l'empereur d'Allemagne, qui avait été frappé tant de fois de ses anathêmes. Le pontife commençait par assurer Henri de son estime et de son affection ; il l'engageait à ne pas écouter ces mauvais conseillers qui ne cherchaient qu'à semer la discorde entre l'empereur et Grégoire. Après avoir annonce au prince que les malheureux chrétiens d'outre-mer avaient imploré le secours du saint-siége , de peur que la religion du Christ ne vînt à périr parmi eux , le pape disait que cette nouvelle l'avait pénétré de la plus vive douleur, qu'il en était affligé jusqu'à la mort , et qu'il aimerait mieux mourir pour eux ^ue de commander à tout l'univers en négligeant de les secourir. Les Italiens et les peuples d'audelà des Alpes avaient , par l'inspiration de Dieu , prêté l'oreille à la voix du pontife , et déjà plus de cinquante mille chrétiens se préparaient à la guerre. (On regrette que Grégoire ne nous ait donné aucun détail sur ces cinquante mille chrétiens). « Si ces chrétiens peuvent m'avoir pour »» guide et pour pontife dans cette expédition, disait le pape, >» Us sont disposés à marcher contre les ennemis de Dieu, 1» et "veulent même pousser leur course jusqu'au sépulcre de » Jesus^ Christ, » Ce qui excitait surtout Grégoire a l'exécution de cette entreprise, c'était le désir que montrait l'Église de Constantinople de se réunir au saint-siége, et l'incertitude des Arméniens et de presque tous les chrétiens d'Orient, qui attendaient une décision de saint Pierie au milieu de tant de doctrines diverses. Le pontife demandait les conseils et les
secours de l'empereur ; dans le cas que Grégoire vint à se mettre en route, après Dieu c'était à Henri qu'il confiait l'Église romaine.
n paraît que les cinquante mille chrétiens dont parle Grégoire dans cette lettre , ne montraient pas beaucoup d'ardeur pour se ranger sous la bannière de saint Pierre. Dans une seconde et dernière lettre qu'il adressa à tous les^ Jidèles et surtout à ceux d'au-delà des Alpes voulant com^ battre les Sarrasins, le vicaire de Jésus-Cnrist se plaignait de ce que ce même démon qui tourmentait l'empire grec , cherchait à les détourner de leur entreprise. Il les exhortait à des sentimens de charité et à renoncer à des biens périssables pour conquérir une gloire éternelle. Cependant Grégoire sembla tout-à-coup perdre de vue son expédition. Il en donne lui-même la cause dans une lettre adressée au comte de Poitiers. « Les affaires delà Grèce sont dans un meilleur » état , disait Grégoire , c'est pourquoi je mets moins d'ar- » deur à préparer des secours pour les chrétiens de Consy» tantinople. » Ce dernier passage mérite toute l'attention des lecteurs éclairés.
Les cinq lettres que nous venons d'analyser, et celle que le pontife écrivit au prince grec pour lui annoncer de prochains secours, sont les seuls monumens que nous connaissions sur le projet qu'avait formé Grégoire Vil à la sollicitation de Michel Ducas. Il résulte de l analyse fidèle de ces pièces, que le pape avait prêché une guerre pour défendre les Grecs contre les Sarrasins, dans l'espoir d'ajouter au domaine du saint-siége l'Église de Constantinople , que Grégoire appelle la fille de l'Église romaine dans la réponse u'il fit a Michel Ducas. II nous semble que la délivrance u saint tombeau n'était point dans la pensée de Grégoire. Ce n'est ni la dévastation des Ueux saints, ni la misère des Chrétiens de Jérusalem qui touchent son âme ; ces mots magiques qui devaient plus tard enflammer l'enthousiasme des peuples, ces mots Jérusalem, tombeau du Jils de Dieu, ne sont pas même prononcés dans ses lettres. Si le mot de saint sépulcre se trouve dans celle qu'il écrivit à l'empereur Henri , chose remarquable ! c'est comme pour témoigner sa surprise sur le zèle de ces cinquante mille chrétiens qui voulaient même pousser leur course jusqu'au sépulcre de Jésus~Christ. Ne peut-on pas croire que c'était Constantinople seule que le pontife voulait défendre, de peur qu'elle ne devînt la proie des barbares? Dans cette affaire , ne pourrait-on pas comparer Grégoire à im roi qui , pour reculer les limites de ses états , cherche à recouvrer une province qui appartenait jadis à sa couronne? Il serait
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peut-être permis de dire que la guerre projetée par Gré^ goire ne mérite pas plus le nom de croisade que ces nom-^ breuses expéditions qui eurent lieu contré tes Sarrasins soua le pontificat de ses prédécesseurs^ et j^us tard sous le pape Victor in. ( Voyez notre i®'. livre. ) Nous nous croirions plus Toisins de la vérité ea attribuant la première idée des croisades à ce Gerbert , qui , après avoir gouverné avec gloire l'église de Reims , fut élevé au trône de saint Pierre sous le nom de Sylvestre II (995). Avant les guerres saintes il n'y avait sans doute pas un seul pèlerin qui reyînt de la Palestine sans former des vœux pour la délivrance du saint tombeau , et des chrétiens dont il avait vu la misère. Gerbert avait visité la terre sainte; il avait vu Jérusalem dans un temps où les fidèles étaient livrés plus que Jamais à la persécution des barbares, dans un temps où: 'entière profanation des Heux saints attristait les peuples de l'Occident. L'illustre pèlerin ne fut point insensible aux maux de ses frères; le spectacle de tant d'infortunes frappa son imagination, et la douleur lui inspira une pièce éloquente dans laquelle l'Église de Jérusalem elle-même demandait le secours des guerriers d'Europe pour repousser les ennemis du Christ. (On peut lire la traduction de cette pièce à la page 467 de notre Bibliothèque). Sans nous ar^ rêter à chercher avec d'estimables savans la date d'une pièce qui , par sa nature , ne peut en avoir aucune , nousc nous contenterons d'observer que ce précieux monument nous, paraît renfermer toute la pensée des croisades. Nous ne voulons pas dire pour cela que Gerbert ait imprimé ce mouvement qui devait plus tard ébranler l'Europe, car il n'a fait que céder à cette force puissante qui entraînait son siècle ; mais l'histoire nous autorise à avancer que ce pontife a été le premier interprète d'un sentiment qui de son temps était déjà universel, et qui aurait produit tout son effet sous Grégoire VII, et peut être même sous Sylvestre II, s'il se fût rencontré alors un Pierre l'ermite ou quelque circonstance qui en eût provoqué l'explosion.
URBAmII. — L'Europe attendait pour s'ébranler, la voix d'Urbain H, ou pKitôt celle de l'humble cénobite dont les prédications devaient embraser l'esprit des peuples. (Voyez le portrait de Pierre l'Ermite dans notre premier livre. ) Urbain n, le cinquième pape que la France avait donné à TégUse , avait proposé la croisade au concile de Plaisance , et , comme on sait , elle fut résolue au concile de Clermont (1195). Baronius rapporte plusieurs discours d'Urbain; ces discours ont pu être prononcés dans les difFérens conciles ^ue le pontife convoqua la même année à IKîmes et à Tour»
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pour rëcliauffer rentliousiasme des fidèles. (Voyez là noté que nous avons donnée sur ces discours dans notre premier livre. ) On trouvera dans ce même livre de longs détails sut la prédication de la croisade. Pândolphe de Pise , auteur de la première histoire d'Uijbain II , page 552 , en parlant de la promesse qu'avait faite le pape d'suler lui-même en Palestine^ raconte que toute l'Eglise s'opposa à ce pèlerinage. Bernard de Gui , auteur de la seconde vie d'Urbain , s'est étendu sur la première croisade. Chose singulière , il ne dit pas un mot de Pieri;^ l'Ermite. Urbain II mourut à Rome avant d'avoir vu la fin glorieuse de la grande expédition qui signala son pontificat ( 29 juillet 1 099) .
Pasghal n. — On a vu dans notiré qtiàtrième livre que le retour des conquérans de la Palestine et le récit de leurâ aventures ayant de nouveau embrasé les esprits, plus de cinq cents. mille hommes s'étaient mis en marche sous la Bannière de la croix (1101). La lettre que Paschal avait adressée à toute la chrétienté (elle est tirée des manuscrits d'Ântonius Augustin , et nous a été conservée par Baronius) devait avoir contribué à ce nouvel ébranlement qui n'eut pour résultat que des calamités épouvantables. Les deux histoires de Paschal II que nous lisons dans Muratori ne disent rien des affaires d'Orient. (Voyez pour la croisade de 1 1 1 nos extraits d'Albert d'Aix, d'Orderic Vital, d'Ekkard, et notre quatrième livre). Paschal, qui eut un pontificat si orageux pour avoir embrassé avec chaleur les doctrines ambitieuses de Grégoire VII , fut juge dans les querelles qui s'étaient élevées entre le roi Baudoin et Daimbert , patriarche de Jérusalem. 11 publia une bulle (1107) dans laquelle il plaçait ^ous la juridiction des patriarches de Jérusalem toutes les villes que possédait Baudouin et celles que le roi pourrait conquérir. Ces concessions, qui avaient alarmé le patriarche d'Antioche , furent révoquées dans la suite par le souverain pontife (1115); Paschal adressa à ce patriarche et au roi de Jérusalem , des lettres qui renfermaient cette déclaration.
Eugène III. — Eugène , moine de Citeaux et disciple de saint Bernard , qui monta sur le trône de saint Pierre en ' 1 M5 , tourna toutes ses vues du côté de l'Orient. Le pontife était retiré à Viterbe , pour se soustraire à la fureur du peuple romain, lorsque l'évêquc de Cabale en Syrie, vint auprès de lui solliciter des secours contre les infidèles. Il raconta à Eugène la prise d'Edesse , le massacre des habitans de cette ville, etl'entière profanation des choses saintes. L'évoque de Cabale avait résolu de passer les Alpes, afin d'exciter la pitié de l'empereur d'Allemagne et du roi de France. (Otlion de Frisingucn , dont nous suivons ici la
narration , était alors lui-même à Yiterbe avec Eugène.) Le chef de FEglise versa des larmes sur les malheurs de la Terre-Sainte. Il écrivit à ce sujet à V illustre et glorieux roi des Françeûs, à tous les princes et à tous les fidèles du royaume de France. Après avoir rappelé les efforts d'Urbain II pour la délivrance de Jérusalem, la gloire et la piété* des premiers conquérans de la Palestine , Eugène déplorait les calamités récentes qui venaient de tomber sur le royaume de Jésus-Christ. U exhortait les Français à se montrer digne» de leurs pères , en prenant les armes et la a*oix d'outremer. Le pontife défendait aux croisés de porter des habits précieux, de soigner leur parure, d'emmener avec eux des chiens de chasse, des faucons et rien de ce qui pouvait amolir les cœurs. (Voyez la traduction de cette bulle à la page 628 des pièces justificatives du 2^. volume de notre nistoire , elle renferme des réglemens pour les croisés. ) Le pape nomma deux légats pour accompagner les deux monar«« ques dans leur pèlerinage; le cardinal Gui de Florence devait suivre Louis Vil, et le cardinal Theodin , l'empereur Conrad. Baronius , en paiiant de l'assemblée de Spire où Conrad reçut la croix des mains de saint Bernard , raconte que le pontife ne se borna point à prêcher et à faire prêcher la guerre contre les infidèles d'Asie , mais qu'il ordonna aussi une expédition contre les païens du Nord. Nous avons parlé dans notre sixième livre des vains efforts que firent les habitans de la Saxe et du Danemarck pour suDJuguer la nation sauvage des Slaves , encore plongée dans les erreurs de l'idolâtrie. Cette croisade, qui avait pour chefs tous les évêques de la Saxe , est racontée avec plus ou moins de détails par le grammairien saxon Helmode , Othon de Frisinguen , et par la chronique des Slaves. L'auteur de la vie d'Eugène III , page 457 , a raconté assez longuement la seconde croisade , mais il ne parle point des prédications du chef des fidèles. L'historien s'occupe si peu d'Eugène , qu'on pourrait croire , d'après sa relation , que dans la seconde croisade le rôle de xe pape fut presque nul. Au rapport d'Odon de Deuil , Eugène aurait voulu marcher à la tête des croisés, mais il gémissait alors sous la tyrannie des Romains. ( Le moine de Saint-Denis veut sans doute rappeler par ces mots les mouvemens séditieux qui, avant son couronnement, avaient chassé de Rome le souverain pasteur , et qui plus tard l'obhgèrent à se retirer en France. ) Nous avons parlé dans notre histoire du projet d'une nouvelle expédition qu'avait conçu l'abbé Suger. Le pape, qui encourageait l'idée de cette entreprise , i^onsentait à envoyer saint Bernard prêcher de «louveau les peuples. Mais, selon l'expression de Robert Du-
mont , les moines de Citeaux rompirent tout. La dernière guerre avait été si désastreuse, qu'il parut déraisonnable d'en entreprendre une autre* Voyez dans notre analyse dea lettres de Mârtenne , celle que Conrad écrivit au pape Eugène pour se justifier de ne l'avoir point consulté avant de prendre la croix , et celle que le pontife adressa à l'empereur pQur le consoler de la malheureuse issue de son expé-« dition. Lisez aussi dans notre histoire ce que nous avons dit sur la conduite d'Eugène à la seconde croisade.
Grégoire VIII. — Nous ne nous arrêterons point à Alexandre III, qui, effrayé des conquêtes de Saladin , écrivit à tous les fidèles pour les exhorter à prendre la croix (par un règlement contenu dans cette lettre , ceux qui avaient besoin d'emprunter l'argent nécessaire au pèlerinage, pouvaient engager leurs biens aux ecclésiastiques ou à d'autres, en cas de refus de la part des parens ou des seigneurs ^e fief); nous ne nous arrêterons pas non plus à Lucius m, qui écrivit aussi des lettres pour le même objet , et qui tint ime assemblée à Vérone ( 1 1 84 ) pour rétablir la paix en Europe et porter du secours à la Palestine. Nous ne pouvons qu'indiquer le nom d'Urbain m , que la nouvelle ae la reprise de Jérusalem affligea jusqu'à la mort, et nous passerons à Grégoire VIII, son successeur (1187). Ce pontife ne siégea que deux mois sur le trône pontifical ; mais pendant ce court espace de temps, ses lettres nom^ breuses enflammèrent la dévotion des peuples d'Europe , qui déploraient alors les malheurs de la Palestine. Dans la bulle éloquente, datée de Ferrare, qu'il adressa à tousles chrétiens , Grégoire leur montrait , avec le prophète-roi , l'héritage du Seigneur envahi par les nations, le saint temple souillé, Jérusalem n'étant phis qu'un désert, et le& corps des saints jetés en pâture aux bêtes de la terre et aux. oiseaux du ciel. (Voyez la traduction de cette buUe dans les pièces justificatives du deuxième volume de notre histoire ; elle renferme plusieurs réglemens fort curieux relatifs aux croisés). Bernard de Gui, qui a consacré vingt lignes à la vie de Grégoire VIII (p. 478), parle du zèle infatigable de ce pontife pour la délivrance des lieux saints. Ses lettres et ses ambassadeurs allaient remuer les peuples et les rois. « Mais, ô douleur ! s'écrio l'historien , cette fleur si belle se dessécha en naissant. » Grégoire mourut à Pise au milieu de son ouvrage inachevé (16 novembre 1187).
Clément III. — Le successeur de Grégoire ne mit pas moins d'ardeur que ce dernier pontife pour l'exécution d'une entreprise qui occupait alors l'Europe toute entière. Baro-« nias rapporte , d'après Roger de Hoveden , la formule des
prières qu'ordonna le saint-siége afin d'obtenir du ciel la délivrance des chrétiens d'outre-mer. Clément envoya des lettres et des légats pour ranimer le zèle de la chrétienté , et choisit l'archevêque de Tyr pour être son premier représentant et le premier prédicateur de la croisade. Dans rassemblée que tinrent les rois de France et d'Angleterre entre Gisors et Trie , l'éloquence de Guillaume remplit toutes les âmes d'une sainte ardeur, et les deux rois , oubliant leurs querelles, firent serment de ne tourner leurs armes que contre les ennemis de Dieu. Ce qui excita surtout les trans- ' ports de toute l'assemblée, disent les chroniques d'Angleterre , ce fut une croix merveilleuse qui apparut sur la tête des deux monarques. Clément III mourut au commence*ment de l'année fl91, sans avoir vu l'issue de l'expédition qu'il avait prêchée avec tant d'ai'deur.
Célestin ni. — Revenu d'Asie , Philippe-Auguste se rendit auprès de Célestin. 11 pria le pape d'absoudre lui et tous les siens du vœu qu'ils n'avaient pas entièrement accompli. Le chef de l'Eglise fit ce que le roi de France désirait. Il distribua même des palmes à Philippe et aux guerriers qui l'accompagnaient , et après avoir suspendu des croix à leur cou, il les déclara pèlerins. (Roger de Hoveden). Pendant la captivité de Richard , l'archevêque de Rouen et ses suffragans , la reine Eléonore et Pierre de Blois adressèrent souvent leurs supplications à ce pontife pour la délivrance du roi pèlerin. (Voyez ces lettres dans les actes de Rymer). Le
f)ape avait cédé à leurs instances ; mais le duc d'Autriche et 'empereur repoussèrent sa demande , et Célestin lança l'excommunication contre ces deux princes , que les foudres de Rome ne pouvaient effrayer. (Voyez notre huitième livre). Malgré son extrême vieillesse , Célestin méditait la conquête de cette ville sainte , que les armes du roi d'Angleterre n'avaient pu délivrer. A Tannée 1192 (ou 1195), il adressa à tous les évêques et archevêques d'Angleterre une longue lettre sur les affaires d'Orient. Le pontife leur parlait du peu de succès qu'avait eu la troisième croisade. Les derniers guerriers qui avaient marché sous la bannière de la croix , au lieu de mettre toute leur force et leur confiance en Dieu, n'avaient compté que sur l'appui de leurs bras. Ce n'était
f)oiift la crainte de Dieu qui les animait , ce n'étaient point es sentimens de pénitence qu'ils nourrissaient dans leurs , âmes , mais l'orgueil et l'amour de la gloire les dirigeaient seuls dans leur entreprise. Aussi ils ont provoqué contre eux les jugemens divins. Cependant le vrai chrétien ne doit pas oublier que Dieu frappe pour guérir, qu'il humilie pour élever. « Si nous apportons au combat; dit Célestin, un
» cœur pur, un ardent dësir de suivre les ordres du Crëaa» teur, et si nous mettons dans notre projet une volonté. » ferme et constante , nous ne devons point hésiter à pro- » clamer dWancd notre triomphe. Le Christ perdra la mé- » moire de nos crimes , et ne se souviendra de nous que j» pour protéger nos pas et détruire par nos mains les peu- » pies qui ont de la haine pour Sion. » Après avoir exhorté tous les princes chrétiens à se réunir pour conquérir l'héritage de Jésus-Christ , le pontife recommande l'humilité et cette contrition du cœur qui est si agréable à Dieu. Ce qui afflige surtout Célestin, c'est la solennité des tournois dans un temps où les vrais fidèles versent des larmes sur les misères d'orient. Le pape défend ces fêtes militaires Y)ù président toujours la joie et les plaisirs. Les coupables seront frappés d'excommunication, et l'interdit sera jeté sur leurs domaines.
Trois ans après , Célestin , redoublant d'ardeur et de zèle, remuait l'Angleterre et l'Allemagne avec ses lettres et ses ambassadeurs. La lettre la plus importante qu'il écrivit alors est celle qui est adressée à Hubert , archevêque de Cantorbéry. On y trouve des réglemens fort importans et fort curieux sur les possessions des croisés , sur l'obligation d'accomplir le pèlerinage , quand on en a fait le vœu, et sur les moyens de se faire absoudre de son vœu , s'il y a incapacité ou impossibilité de s'en acquitter. (Voyez la traduction de cette pièce à la fin du troisième volume de notre histoire. On peut lire aussi dans notre neuvième livre ce que nous avons dit sur le pape Célestin et sur l'ambassade qu'il envoya à l'empereur Henri YI). Célestin mourut en 1 1 98 , un peu après Henri YI , en faisant de vains efforts pour retenir en Asie les guerriers allemands qui se hâtèrent de retourner en Europe à la nouvelle de la mort de l'empereur.
Innocent III. — Innocent, élevé au pontificat dans toute la vigueur de la jeunesse , sembla n'accepter la couronne de saint Pierre que pour travailler au recouvrement de la Palestine. La conquête du saint tombeau fut l'unique objet de ses incroyables efforts. Ses exhortations, qui retentissaient dans tous les coins de l'Europe , ses ambassadeurs qui allaient réveiller les prélats , les peuples et les rois , ébranlèrent deux fois l'occident. En mourant au bout de dix-huit ans de pontificat, Innocent dut regretter de laisser inachevé son second ouvrage, et de n'avoir pu compter au nombre des grands événemens de son règne la délivrance de Jérusalem.Nous lisons au troisième volume de Muratori,page 486^ une histoire d'innocent UI , par Etienne Baluze , accompa^ gnéc d'un ti'ès-grand nombre de lettres du souverain pon-
tife. On y trouve toute» celles que nous avons analysées dans la collection de Duchesne , aiusi que les pièces diplomatiques dont nous avons rendu compte dans le même article. Les autres qu*a recueillies Baluze sont étrangères à notre sujet, excepté celle qu'Innocent écrivit à Fempereur de Constantin ople pour l'engager à secourir la Palestine, et k se réunir à FÉglise de Rome. Le pontife n'ignorait point que la réunion des Grecs et des Latins pouvait réparer en peu
perances furent trompées , et tandis qu'il croyait plus rien à faire pour assurer son triomphe , il se vit réduit à prouver au patriarche grec, par FÉcriture et la tradition^ que c'était à l'Église de Rome et non à celle de Jérusalem n'appartenaient la souveraine puissance et le titre glorieux e mère des fidèles. Rien n'est plus obscur que la lettre d'Innocent à Alexis au sujet du recouvrement de la Palestine, n parait que l'empereur lui avait dit que Dieu n'avait pas besoin des hommes pour sauver Jérusalem , et qu'il lui avait parlé de cette éternelle prévision du tout-puissant, qui devait rendre inutiles toutes les expéditions des croisés. Le pape s'attache à prouver que ce serait criminel d'abandonner le cours des événemens aux dispositions mystérieuses du Créateur, et que Dieu a donné aux hommes le libre arbitre q/în qu'ils ne tentassent pas le Seigneur dans les choses qu'on peut jedre par des moyens humains; car il est écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. Y auraïtAl du mérite, dit le pontife, à n'entreprendre la conquête du saint tombeau qu'après avoir lu dans les décrets éternels que l'heure de sa délivrance est arrivée ? Au reste il est peut-être arrêté dans les secrets jugemens de Dieu que le sépulcre de Jésus-Christ ne sera rendu aux disciples de l'Evangile qu'après le martyre d'un grand nombre de chrétiens qui auront quitté leurs parens ^ leurs amis et leurs biens pour prendre la croix. Alors l'Eglise triomphante se réjouira et s'agrandira dans les cieux ,. tandis que FEglise miUtante gémira sur la terre et verra diminuer le nombre de ses enfans. Innocent presse l'empereur de marcher à la délivrance du Christ exilé , afin qu au grand jour du jugement le Sauveur ne lui adresse point ces^ paroles de FÉvangile : J*ai été errant et vous ne m'aK»ez pas recueilli; vous m'avez vu infirme et prisonnier , et vous nêtes point venu vers moi.
En 1 198 , le pontife écrivit plusieurs lettres en Palestine Celle qu'il adressa au patriarche de Jérusalem blâmait ce prélat au sujet de la conduite qu'il avait tenue dans le ma-^ riage d'Amauri avec la veuve m Henri , comte de Champa-*.
I, sa
gne ; le pape lui reprochait les divisions qui avaient éclate parmi les ëvéques de Syrie et qui scandalisaient le peuple chrétien. Les autres lettres du pontife sont adressées au comte de Tripoli , au prince d'Antioche et aux Templiers pour les exhorter à défendre le roi de Chypre contre les attaques des Sarrasins. Innocent écrivit aussi au roi de Jérusalem. Il lui donnait des conseils à suivre dans la triste situation où se trouvait son royaume ; il lui faisait concevoir des espérances et lui promettait les secours de l'Occident. Elles n'étaient point frivoles les promesses que faisait dans cette lettre le chef de l'église. Dans tous les pays de France , d'Angleterre, de Sicile, de PouiUe, de Calabre, de Toscane, Innocent envoyait des lettres et des prédicateurs. Parmi ses légats , les uns étaient chargés de réconcilier les rois de France et d'Angleterre afin de réunir les forces de ces deux royaumes contre les barbares de l'Orient; les autres avaient ordre de faire équiper des flottes et d'assembler des conciles provinciaux pour que tous les évéques fissent lever des secours en argent. (Voyez dans notre dixième livre ce que nous avons dit sur les préparatifs de la cinquième croisade , sur les travaux du pape Innocent ; lisez dans notre analyse de la collection de Duchesne la lettre fort curieuse que le pape adressa aux prélats de France, et toutes celles qu'il écrivit au sujet de l'expédition de Zara et de la conquête de Constanlinople. ) Innocent dut être profondément affligé en voyant les milliers de guerriers qu'il avait armés lui-même , s'arrêter en chemin pour conquérir un vieil empire et retourner ensuite dans leur famille sans avoir rien fait pour la déhvrance des saints lieux. Toutefois le chef de l'Eglise ne fut point découragé. Il voulut frapper l'attention des peuples, par un concile œcuménique dans lequel il se proposait la réforme des mœurs , l'extinction des hérésies et une nouvelle croisade. Le concile de Latran est rapporté par Conrad d'Ursperg , Albert de Stade , Richard de Saint-Germain , le chroniqueur de Fosse-Neuve , le moine Godef roi, Henri Steron , Mathieu Paris. (Nous renvoyons nos lecteurs à notre douzième livre , où nous avons rendu compte de ce concile ; on peut suivre aussi dans ce même livre les derniers efforts d'Innocent pour susciter de nouveau l'Europe contre l'Asie. On trouvera dans notre article sur d'Achery les lettres qu'Innocent écrivit à Philippe-Auguste au sujet de la conduite du cardinal de Courçon. ) Innocent mourut à Pérouse (1216), pendant qu'il allait rétablir l'union parmi les Génois , les Pisans et les Lombards , dont il avait besoin dans cette nouvelle croisade.
HOi\oaius m. — La mort d'Innocent avait abattu tous les
courages et refroidi l'enthousiasme des fîdèles.Honorius, qui n'avait ni le gënie de son prédécesseur ni son suprême ascendant sur Tesprit des peuples , avait besoin de donner de son zèle des preuves frappantes et solennelles pour réchauffer une ardeur qui était près de s'éteindre. Le successeur dinnocent poursuivit la prédication de la croisade avec une activité étonnante , et rien ne fut négligé pour assurer le succès de cette vaste entreprise. Dès le lendemain de son exaltation , Honorius , comme nous l'avons dit dans notre douzième livre , écrivit au roi de Jérusalem pour lui annoncer sa ferme résolution de travailler au recouvrement de la Palestine. ("Voyez ce que nous avons dit dans ce même livre sur les prédications d'Honorius , sur son empressement à rétablir la paix en Europe, et sur le départ du roi de Hongrie et des autres princes croisés. ) Au miUeu de l'année 1218, des lettres signées du roi et du patriarche de Jérusalem , avaient alarmé le saint-siége en lui exposant les dangers qui menaçaient les chrétiens d'outre-mer. Honorius pressa le départ des croisés qui se trouvaient à Gênes et à Venise , et les invita à se diriger vers Damiette où se trouvait l'armée chrétienne. Lorsque la prise de cette viUe eut été annoncée au pape , celui-ci adressa aux pèlerins des lettres de félicitation ; il leur promettait de nouveaux secours, afin de continuer l'ouvrage qui avait été si bien commencé. Le cardinal Pelage avait demandé au pontife des secours en argent. Honorius lui envoya des sommes immenses qui provenaient du vingtième et du rachat des vœux ; il en tira quelquefois de son propre trésor. On trouve dans le cinquième livre des registres d'Honorius deux lettres qu'écrivit ce pontife à son légat , en lui faisant passer les sommes dont nous parlons. Elles sont curieuses et méritent l'attention des lecteurs. (Nous en avons donné un extrait à la fin du troisième volume de notre histoire. )
Honorius (1221 ) ne recevait d'Orient que de tristes nouvelles; le cardinal Hugolin, qui devait bientôt , sous le nom de Grégoire IX, dicter des lois à l'Europe , avait ordre de ranimer le zèle des. peuples d'Italie , et de faire partir ceux qui avaient déjà pris la croix. De son côté, le pape reprochait à Frédéric son indifférence pour la cause de Jésus^ Christ ; il le priait d'envoyer quelque prince à sa
Ï^lace s'il ne pouvait lui-même traverser les mers. La doueur que ressentit le chef de l'Eglise à la nouvelle de la reddition de Damiette , se trouve exprimée dans la lettre qu'il adressa à tous les fidèles pour déplorer cet événement. L'indignation se mêlait à ses plaintes ; il menaçait la chrétienté de la colère du ciel , si elle restait insensible aux calamités
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de l'Eglise d'Orient. L'empereur, qui feignait de géinir sur les misères de Tannée chrétienne , reçut ordre de marcher à son secours , sous peine d'excommunication. Dans ses lettres adressées à tous les archevêques et évêques d'Allemagne , le pape disait que c'était pour éprouver les chrétiens que Dieu avait permis le triomphe des infidèles , et pour voû' s'il se trouverait quelqu'un qui voulût venger les outrages faits à Jésus-Christ. Le pontife veut ensuite prouver que les conquêtes des Sarrasins ont été pour les fidèles l'occasion d'une infinité d'avantages , en ce que plusieurs pécheurs qui n'auraient jamais fait pénitence, sont allés mourir en Palestine. Nos lecteurs peuvent suivre dans notre treizième livre le reste du rôle qu'a joué Honorius lïl dans cette sixième croisade ; on y verra tout ce qu'a fait ce pape pour entraîner Frédéric dans une guerre en Orient , et faire prendre les armes aux rois de France et d'Angleterre.
Grégoire. IX. — La pompe extraordinaire et l'appareil de puissance qui accompagnèrent le couronnement de Grégoire IX , annonçaient à l'Europe qu'un maître lui était donné. Élevé sur la chaire pontificale, dans un âge qui semble exclure les idées de domination ( il avait 86 ans ) , Grégoire déploya d'abord un caractère ambitieux et entreprenant qui dut effrayer les rois et les princes. Honorius était mort en exhortant Frédéric à remplir le serment qu'il avait fait de secourir la Palestine. Le nouveau pontife continua à
Sresser le départ de l'empereur, et pour assurer le triomphe e l'Eglise en Orient comme en Occident , il épuisa toutes les ressources du génie et de la politique.
A l'approche du jour qu'avait fixé Frédéric pour l'accomplissement de son pèlerinage ( 1 227 ) , Grégoire , afin d'encourager le prince allemand , lui envoya un frère prêcheur, et une lettre dont le style mérite toute notre attention , car le style est aussi l'expression des mœurs. En voici un fragment : a Le Seigneur vous a mis en ce monde, disait le pape >» à Frédéric , comme un chérubin armé d'un glaive tour- » noyant pour montrer à ceux qui s'égarent le chemin de » l'arbre de vie. Car , considérant en vous la raison illu- » minée par le don de l'intelligence naturelle , et l'imagi- » nation nette pour comprendre les choses sensibles , on » voit clairement en vous une vertu motrice pour distinguer » le convenable de ce qui ne l'est pas , et un pouvoir de » comprendre ce qui est licite. » Tel est le style d'une lettre écrite par Grégoire IX à l'empereur d'Allemagne. H ne s'agit dans cette pièce que de significations mystérieuses qu'il est impossible de comprendre même après l'explication qu'en donne le pape. (Voyez dans notre treizième livre l'excom-
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munication lancée contre Fempereur, qui n'avait pu partir à cause d'une maladie. ) Rien n'est plus courageux et plus éloquent que la lettre adressée par Frédéric à tous les rois pour se justifier; dans cette apologie, les papes sont traites de sangsues insatiables gui, parlant un langage mielleux, disent que la cour de Rome est la mère et la nourrice desfi» àèles, « C'e«t une marâtre , dit l'empereur , et la source de tous nos maux. » Nous avons parlé dans notre treizième livre des excommunications réitérées contre Frédéric. Grégoire envoya de tous côtés demander du secours pour soutenir la cuerre qu'il avait entreprise contre le prince allemand. Il fit lever des dîmes en Angleterre , en Italie , en Espagne , en Portugal, en Allemagne même, où il envoya le cardinal Othon avec ordre de passer en Danemarck. Dans une lettre pathétique qu'il écrivit à l'archevêque de Rheims , il disait qu'il avait donné des ordres afin d'avoir des troupes pour combattre les infidèles pendant dix ans. Ces troupes devaient être entretenues par les aumônes des fidèles , que Grégoire compare aux collectes de saint Paul , destinées aux pauvres de Jérusalem. Le pontife ordonnait que tous les chrétiens de l'un et de l'autre sexe , de quelque condition qu'ils fussent , contribuassent par semaine au moins d'un denier chacun. En 1240, le légat Othon fit publier un mandement où il disait : « Nous avons appris que plusieurs croisés » de ce royaume vont à Rome se faire dégager de leur vœu» ]> Nous annonçons que pour leur épargner la peine et la » dépense du voyage , le pape nous a ordonné de les ab- » soudre et de les obliger à racheter leur vœu. » Mathieu Paris , qui rapporte ce fait , ajoute que ce règlement causa un grand scandale parmi le peuple. Grégoire mourut à l'âge de cent ans , après un règne de quatorze ans.
Innocent IV. — Grégoire eut pour successeur Célestin IV, qui mourut au bout de dix-huit jours. Le saint-siége , après une vacance de vingt-deux mois, fut occupé par Innocent \S . Celui-ci entra hardiment dans les routes que lui avaient tracées ses prédécesseurs. Moins habile que Grégoire IX , Innocent avait toute son énergie et son inflexibilité. Nous ne parlerons point ici de la terreur que répandaient alors dans tout l'Occident les conquêtes des Tartares , des efforts du pape Innocent pour arrêter leur course victorieuse. Nous avons présenté un tableau de ces éyénemens au commencement de notre quatorzième livre. En 1245, Valéran, évêque de Béryte , vint raconter au chef de l'Eglise les malheurs de la Palestine, et solliciter des secours. Innocent, qui était engagé dans une guerre terrible avec Frédéric , promit à l'envoyé d'Orient d'appeler aux armes les peuples chré-
tiens. Afin de réparer à la fois les maux de la Palestine et de l'Europe , le pontife résolut de convoquer à Lyon un concile général. (Voyez dans notre quatorzième livre des détails sur cette assemblée.) Louis IX s' étant mis à la tête de la croisade résolue au concile de Lyon , Innocent redoubla de zèle , et ordonna , sous peine d'excommunication , aux croisés de différentes provinces , de passer en Syrie avec le roi de France. L'évêque de Tusculum fut nommé légat auprès de l'armée chrétienne , et la nouvelle du départ de la flotte française annoncée par le pape au patriarche de Jérusalem , aux évêques d'Arménie et de ChyjMre , réveilla l'espérance dans les cœurs des fidèles d'outre-mer. Il est permis de croire que cette expédition ne fut pas seulement le résultat des prédications apostoliques , et , comme nous l'avons dit dans notre histoire , l'exemple du roi de France dut entraîner plus de combattans que l'éloquence des orateurs sacrés. (Voyez notre quatorzième livre.)
Les désastres de l'armée de saint Louis répandirent le deuil dans toute l'Europe. Le pontife essaya d'envoyer en Orient de nouvelles troupes ; il écrivit à ce sujet à tous les
E rinces et prélats , et adressa une lettre de consolation à ouis IX. (L'année précédente, le pape avait écrit à Blanche pour l'inviter à ne pas trop s'afiQiger du départ de ses fils. ) Cette lettre écrite au roi de France , et la bulle adressée à ce aujet à l'archevêque de Rouen , sont deux pièces fort remarquables. Persuadé que Dieu devait combattre pour les chrétiens , Innocent cherche à justifier la justice éternelle qui a Sermis tant de calamités. ( Voyez l'analyse de ces lettres ans notre article sur le recueil des Conciles , de Labbe ( l'^.flartie du a®, volume de notre Bibliothèque ).
Alexandre IV, Urbain IV et Clément IV. — En 1255 le» chrétiens de Syrie se voyant attaqués à la fois par les Carismiens, les Turcomans et les Sarrasins, craignaient une ruine prochaine. Ils portèrent des supplications aux pieds d'Alexandre IV , et celui-ci , attendri au récit de leurs misères , demanda au roi d'Espagne des forces et de l'argent. Mais toutes ces exhortations se perdaient dans le trouble général , et si l'on y répondait, c'était par de vaines pr(^• messes. En 1260, les fidèles de la Palestine, opprimés par ces Tartares qu'ils avaient. auparavant invoqués dans leurs
Eérils, appelèrent à grands cris le secours de l'Occident, ouis IX et le légat d'Alexandre assemblèrent à Paris un concile pour travailler au soulagement de la Terre-Sainte. On y fit la peinture des malheurs d'Orient , et afin de fléchir le courroux céleste , on ordonna des prières , des processions, la punition des blasphèmes, la pénitence et le retranche^
ment du superflu dans les mets et dans les vêtemens. Les tournois furent défendus , ainsi que tous les jeux , excepté l'arc et la balliste, qui devaient servir d'exercice à la jeunes&e française. Urbain IV montra pour les affaires d'Orient plus de zële et de dévouement que son prédécesseur. Les effrayantes invasions de Bibars , sultan du Caire , firent couler les larmes du nouveau pontife. Il écrivit à Louis IX une lettre pleine de douleur , de piété et d'éloquence. H pressait le monarque d'aller défendre la patrie de Jésus-Christ , et de sauver les derniers débris du royaume qui avait été fonde par les armes françaises. « Nous avons entendu les accens » de la terreur , disait Urbain au roi de France ; ce n'est » plus la paix mais l'épouvante qui règne sur la terre. Cette » voix funèbre partie d'Orient a ajouté à nos blessures d'af* » freuses douleurs. » Urbain, qui brûlait de voir des armées marcher à la délivrance de la Palestine , demanda le centième des revenus de l'église de France, pendant cinq ans. Les prélats se refusèrent à cette levée , et les archevêques de Rheims , de Sens et de Bourges s'en plaignirent comme d'une extorsion. Le pape , dans une longue lettre , leur adressa les reproches les plus amers ; il leur faisait observer de quelle honte ils se couvriraient , s'ils se laissaient surpasser en zèle et en charité par les laïques. Les évêques d'Angleterre , d'Ecosse et de Danemarck reçurent aussi des lettres du saint-sicge , et lui opposèrent une vigoureuse résistance. H nous reste plusieurs lettres d'Urbain qui attestent Fardent désir qu'il avait de reconquérir Constantinople tombée au J)ouvoir des Grecs, le 25 juillet 1261. Le pape demanda souvent pour cette entreprise une portion des revenus du clergé de France et d'Angleterre ; mais les prélats de ces deux royaumes ne se lassèrent point de faire des remontrances au chef des fidèles , quoique celui-ci les eût quelquefois menacés de l'excommunication ; ils l'accusaient ae vouloir dépouiller les églises sous prétexte de réparer les maux des chrétiens d'Orient.
Après qu'il eut accompli un des grands projets d'Urbain IV, en plaçant sur le trône de Sicile Charles d'Anjou , frère du roi de France , Clément lY se livra tout entier aux soins^ d'une guerre contre les infidèles. Les rois de France, d'Ar-, ménie , de Bohême , de Navarre , Alphonse , comte de Poitiers , les ducs de Brunswick , de Saxe , de Bavière , et autre» princes d'ABemagne et de Pologne , reçurent du saint-siége des lettres qui leur annonçaient l'état malheureux des chrétiens d'Orient et la nécessité de les secourir. Les frères Srêcheurs et mineurs furent chargés d'enflammer par leurs iscours la jeunesse guerrière de France , d'Allemagne , de
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Pologne et de Danemarck. Le roi Btfla ayant informé le pontife des menaces des Tartares, celui-ci autorisa les arclievêques de Strigonie et de Colocza à prêcher une croisade contre les conquërans Mogols. Les nouvelles invasions de Bibars épouvantèrent le pape. Il fit hâter les préparatifs de l'expédition qu'on projetait depuis long-temps , et lorsqu'il eut appris que Louis IX venait de prendre solennellement la croix du pèlerinage , il s'empressa de louer la dévotion et l'ardeur belliqueuse du monarque français. Pour subvenir aux frais de la guerre , Clément ordonna la levée de la dîme sur les revenus ecclésiastiques , et le clergé ne manqua.pas de renouveler ses remontrances accoutumées. (Voyez notre dix-septième livre.) Le pontife exhortait ses différens ambassadeurs à réchauffer sans relâche le zèle des peuples ; il essaya même d'entraîner Michel Paléologue dans cette guerre , où il aurait voulu voir toutes les nations chrétiennes marcher sous les saints étendards. ( Voyez notre dix-septième livre.)
Grégoire X, Innogeîvt V , Adrien V, Jean XXI. — Le siège était vacant depuis près de trois ans , lorsque Thibauld , archidiacre de Liège , fut élu pape et prit le nom de GrégoireX.Ce pontife, qui avait suivi les Frisons en Asie, reçut a Ptolémaïs la nouvelle de son élévation. (Voyez dans notre dix-septième livre ce que nous avons dit sur la joie des chrétiens de la Palestine , en apprenant l'élection de Thibauld.) Grégoire ne fut point infidèle au serment qu'il avait fait de secourir Jérusalem. Pendant les cinq années de son pontificat , il travailla uniquement à déhvrer cette Terre- Sainte dont il n'avait pas perdu le souvenir , et mourut sans avoir pu accomplir la grande entreprise qui l'avait tant occupé. (Voyez dans notre dix-septième livre les propositions qu'il fit à Philippe-le-Hardi pour l'exciter à secourir la Palestine , les détails que nous avons donnés sur le concile que le pape tint à Lyon en 1274 et ses derniers efforts pour délivrer le saint tombeau.) Après le concile de • Lyon , Grégoire accorda des indulgences à ceux qui fourniraient des secours en argent. Il ordonna aux croisés de faire pénitence, d'oublier leurs ressentimens particuliers, de renoncer au luxe et de ne pas dissiper en vaines dépense» l'argent nécessaire à l'expédition. Il uit recommandé à ceux qui étaient chargés de la levée des dîmes, de ne point grever le clergé pauvre. Le pape Innocent V succéda à Grégoire et fut bientôt interrompu par la mort dans ses vastes préparatifs. Il fut remplacé par Adrien V qui mourut à Viterbe peu de temps après son élévation. Jean XXI envoya d'abord plusieurs lettres aux évêqucs de France , afin qu'ils pres-^
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sassent le départ des nouveaux pclerins. Il ordonna aux prélats de frapper des censWes de l'église ceux qui ayant pris la croix, refuseraient de remplir leur serment ou de iiâter leur pèlerinage. Le pontife s'appliqua, dans l'intérêt de la croisage , à ramener la paix entre les rois de France et de Castille ; le cardinal Simon , légat de Rome , eut ordre d'excommunier les Français qui voudraient déclarer la guerre au roi Alphonse. Jean mourut , comme ses trois derniers prédécesseurs , sans avoir pu réaliser ses pieux desseins.
Depuis Nicolas IIl qui , en 1277 , succéda à Jean XXI jusqu'à Clément Y qui mourut en 1 552 , les papes excitèrent tour-à-tour les peuples et les rois à s'armer pour la cause de Jésus-Christ. Mais les jours de l'enthousiasme et de la dévotion étaient passés , et la voix des chefs de l'Église retentissait en vain dans le monde chrétien. Peut-être aussi la conduite des pontifes contribua à refroidir le zèle de la multitude. Ces dîmes , ces impôts , dont la levée avait pro~ voqué tant de fois l'indignation du clergé et du peuple , furent souvent détournés de leur objet religieux; ces grandes sommes d'argent recueillies pour secourir Jérusalem ne servirent souvent qu'à entretenir des guerres contre les Siciliens , le roi d'Arragon, etc. , ou toute autre entreprise qui favorisait seulement les intérêts de la cour de Rome.
Nous ne saurions terminer cet article sans dire un mot des guerres que l'Eglise ne cessa de prêcher contre les Turcs depuis le quatorzième jusqu'au dix-septième siècle. Nous avons consacré nos dix- neuvième et vingtième livres au récit de cette série de grands événemens où apparaissent les souverains pontifes , remuant seuls les peuples et les rois pour les sauver du joug des Musulmans. On n'a peut-être pas suffisamment réfléchi jusqu'à ce jour sur cette lutte imposante de l'Église avec la barbarie^ Pendant plus de deux cents ans , les papes , se plaçant pour ainsi dire à la tête de la civilisation européenne , n'ont cessé de faire retentir de touchantes exhortations aux oreilles des rois et des princes; ils les conjuraient d'oublier leurs querelles , d'arrêter l'effusion du sang chrétien , et de tourner les yeux vers les nations barbares qui , s'avançant derrière eux , terribles et victorieuses , menaçaient de les écraser dans leur course. H serait peut-être vrai de dire que sans le zèle , le dévouement et la sainte ardeur des pontifes romains , cette Europe aujourd'hui si florissante aurait été un domaine de plus ajouté au vaste empire d'un peuple dont les lois religieuses et politiques ne tendent qu'à l'abrutissement et à la des-* tniction. (Voyez notre vingtième livre.)
Les Gestes du prince Tancrede dans l'expédition de Jérusalem j par Raoul de Caen ,, son familier (1 ).
Raoul naquit vers Tan 1 080 , dans la ville de Caen , d'où il a pris son surnom. Il nous ajîprend qu'il y fît ses études sous Arnoul de Rohès, qui devint par la suite patriarche de Jérusalem, et dont il fait l'éloge en plus d'un endroit de son ouvrage. Dans sa préface , il invoque la critique d'Arnoul comme celle d'un maître , et le prie de corriger son livre , d'y retrancher ce qui lui paraîtrait inutile ou défectueux , d'y ajouter ce qui pourrait y manquer , soit pour la vérité, soit pour les ornemens du style.
Raoul de Caen , qui avait de bonne heure quitté sa patrie , $e trouvait à l'âge de dix-sept ans au siège de Dyrrachium (Durazzo), sous les ordres de Bohémond. En 1 107 , il passa en Syrie , et s'attacha à Tancrede , dont il mérita la confiance. Il nous dit, dans sa préface , que Bohémond et Tancrede , à qui il entendait tous les jours raconter les grands ëvénemens auxquels ils avaient pris part , ne cessaient de l'engager à écrire l'histoire de la croisade , parce qu'ils le regardaient comme plus capable qu'aucun autre d'exécuter cette entreprise. Mais Raoul , pour n'être point accusé de flatterie , résolut de s'abstenir de louer Tancrede de son vivant , et de ne publier son ouvrage qu'après la mort de ce guerrier.
Cette histoire , quoique tout en l'honneur de Tancrede , n'en est pas moins précieuse pour l'histoire générale de la première expédition des chrétiens en Orient. Si Raoul de Caen n'a pas vu de ses propres yeux tout ce qu'il raconte , il a du moins été à portée d'être instruit mieux que personne de ce qui s'était passé depuis 1 096 jusqu'en 1107, où il devint témoin oculaire des événemens. Comme cette histoire se termine au commencement du siège d'Apamée , deux ans avant la mort de Tancrede, on peut croire que Raoul l'avait poussée plus loin , et que la fin de son manuscrit n'est pas parvenue jusqu'à nous. La chronique de Raoul est écrite par chapitres , et ces chapitres sont tantôt en prose , tantôt en vers. Cette histoire perd par ce mélange bizarre la simplicité naïve qui nous intéresse dans les autres chroniques contemporaines, et le lecteur éclairé se défie , malgré lui , d'un auteur qui semble moins s'occuper de nous mon-
(i) Gesta Tancredi priocipis in expedidone Hierosolymii^ità ^uctore Radalpho Cadomensî , ejus facniiiari. ( Tom. V, page a85.)
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trer la vérité que de nous faire voir son esprit , et 4(| nous étonner par des images, que de nous instruire par des faits. Raoul répète si souvent dans ses récits les lieux communs de la unytbologie , il abuse tellement des souvenirs de ses premières études, que la lecture de son livre en devient îatig^É^. Cet auteur a un autre défaut comme écrivain ^ c'est oBui de jouer sur les mots et de mettre une sorte d'affectation dans le choix et dans l'emploi de ses expressions , ce qui lui fait perdre ce caractère de gravité qui convient à l'histoire.
Raoul , comme historien , doit être examiné avec une attention particulière ; il diffère souvent dans ses récits des autres auteurs contemporains. La comparaison qu'on en fera pourra éclaircir ou rectifier quelques points historiques ; mais elle jetera en même temps des doutes sur d'autres qu'on croyait suffisamment éclaircis.
Raoul commence son histoire par dire quelques mots de la famille de Tancrède (1 ) et par faire la peinture du caractère de son héros. En voici quelques traits : « Le haut rang » de ses parens, dit-il, n'inspira aucun orgueil au jeune » Tancrède. Les richesses de son père ne le portèrent » point à la mollesse ; il surpassa ceux de son âge par son n adresse dans le maniement des armes , et les vieillards
tt par la gravité de ses manières Il préférait la
n veille au sommeil , le travail au repos , la pauvreté au » luxe , l'étude au loisir, enfin les choses nécessaires à toutes n les choses superflues. L'amour de la gloire était la seule » passion qui tourmentât son jeune cœur. Sans redouter les » périls de la guerre , il voyait avec hésitation et scrupule » l'opposition qui existe entre les maximes de Dieu et celles » du monde ; le Seigneur en effet ordonne à celui qu'on a » frappe sur la joue , de présenter l'autre joue à son ennemi, » et 1 esprit de la chevalerie prescrivait de venger le moindre » outrage dans le sang. Les réflexions que faisait Tancrède » à ce sujet, avaient en quelque sorte endormi son jeune w courage ; mais lorsque le pape Urbain eut promis la » rémission de leurs péchés aux guerriers chrétiens qui » iraient combattre les gentils , alors sa valeur se réveilla
(i) Raoul se conlente de dire que Tancrède était fils du marquis et. d*Émma ; mais il ne dit point quel était ce marquis. Muratori, s^ap— puyant sur Orderic Vital , historien normand , appelle ce marquis Odon^ le-Bon, dont le nom ni le litre ne se trouvent point dans la liste des gentilshommes normands qui firent la conquête de la Sicile. Il y a toute apparence que cet Odon— le— Bon était Sicilien. Il épousa Emma, fille de Tancrède de Hauteville y père du fameux Guiscard. Tancrède , né de ce mariage | était donc neyeu de Guiscard et couûn de Bohémond.
9 de -^n sommeil , et son âme se passionna pour la guen^ » ordonnée par FEvangile. »
On sait que Tancrède s'associa à son cousin Bohémond ^ qui est aussi célèbre par Raoul , et qu'ils s'embarquèrent avec un grand nombre de gentilshommes de la Fouille. Ils abordèrent enEpire. Raoul raconte avec pompe les JjÉploits de son héros au passage du fleuve Bardai, aujourd'hui Vardar. Il ajoute que l'empereur grec fut fort étonné en apprenant que Bohémond était maître de la Macédoine. Alexis lui envoya des députés , et lui écrivit une lettre , dans laquelle il le pressait de devancer son armée et d'arriver au plus vite à Constantinople. L'empereur louait la sainte entreprise de Bohémond , et lui disait que des prédictions accréditées parmi les Turcs , annonçaient le triomphe des Francs ; les princes latins , le peuple fidèle , tout le monde était impatient de voir le prince de Tarente ; l'empereur grec l'attendait comme son fils , et se disposait à leur prodiguer toutes les caresses d'un père , tous les trésors d'un Srand empire. Bohémond, séduit par la lettre d'Alexis, se écida à partir, et laissa le commandement de l'armée à Tancrède. Ce dernier, qui se défiait de l'amitié trompeuse des Grecs , comme l'épervier^ dit Raoul , se défie des lacs , ou le poisson du hameçon , résolut en lui-même d'éviter la présence de l'empereur Alexis. Bohémond arriva en peu de jours à Constantinople , et se soumit à rendre hommage au prince grec, Raoul prétend qu'il reçut en récompense un uef dans la Romanie, d'une étendue telle, qu'un cheval
Eouvait mettre quinze jours à le parcourir en longueur, et uit jours en largeur. Tancrède fut bientôt informé de cet événement : il en fut si affligé pour Bohémond , et craignit tellement pour lui-même un pareil sort , qu'il se détermina à partir sans suite , comme un simple voyageur, et couvert d'un habit grossier qui pût le dérober à la recherche soupçonneuse d'Alexis. Il s'embarque donc, fend les flots de l'Hellespont et va se joindre aux autres chefs qui partaient alors pour Nicée.
L'empereur apprit bientôt que Tancrède lui était échappé. H accusa de cette évasion Bohémond et le comte de Saint- Gilles , qui se trouvaient encore à Constantinople. U menaça même le premier de sa colère , et , pour l'apaiser, le prince de Tarente se vit forcé de promettre à Alexis l'hommage de son cousin Tancrède : sans cela , dit Raoul , il n'y aurait eu de sûreté pour Bohémond , ni à rester ni à partir.
Cependant Tancrède envoya à Constantinople deux écuyers chargés de se plaindre du retard de Bohémond^ et de lut annoncer que les chrétiens étaient sux le point d'eu venu'
hux mains avec les Turcs. Alexis, qui eut connaissance de cette ambassade , fit venir devant lui les envoyés , et les mterrogea sur leur mission. Ils répondirent qu'ils étaient Normands , et que Tancrède les avait chargés d'emmener (ohémond. Alexis , les voyant sans crainte, et jugeant qu'il fiait inutile de les punir, les renvoya sans les inquiéter.
Lorsque Tancrèae apprit par ses députés et par Boliémond , qui les suivit de près , que ce dernier avait fait hommage à l'empereur grec en son nom , il en fut très-irrité , et jura de se dégager de cette promesse , au péril même de sa vie. Raoul met ici dans la bouche de son héros un monologue semblable à ceux qu'on trouve dans les tragédies. Nous citerons quelques traits de ce passage singulier : après des Keux communs sur l'inconstance de la fortune , sur l'aTcuglement des hommes , il se rappelle ses compagnons de gloire , qui ont échappé à tous les périls sur terre et sur mer , et qui ont été vaincus par un monstre (l'empereur Alexis) plus cruel que la Chimère aux trois formes y sans que ces noui^aux Bellérvphons aient pu trouver un Pégase qui pût les enlever sur ses ailes. Il est plus que probable que Tancrède n^avait jamais entendu parler, ni de la Chimère , ni de Pégase , et que les réflexions que lui prête son historien , n'étaient jamais venues à sa pensée. Yoici comment il termine son monologue : « Je n'ai point été vaincu par ma » faiblesse, mais par celle d'un autre. Certes, si je vis, la 3» Duissanee ennemie qui a triomphé dans cette occasion , se » repentira un jour de sa victoire. »
L'historien fait ici le portrait des difFérens chefs de la croisade qui assiégeaient Nicée. Il nous montre Godefroi, nodeste et brave, ressemblant à sa mère pour la piété, à son père pour les qualités belliqueuses ; Robert de Normandie , l'emportant sur Godefroi par la puissance , mais ne sachant gouverner ni ses peuples ni sa fortune. La prodigalité de Robert , dit Raoul , était telle qu'il payait un éperner ou un chien tout ce qu'on lui demandait ; un si grand désordre régnait dans sa maison , que le service de sa table îtait souvent le produit du pillage. Hugues, frère de Philippe , roi de France , tirait moins de lustre de ses vassaux ou de ses troupes, que du sang royal. Raoul n'en dit pas davantage ; d'autres historiens ajoutent que le comte de Termandois fut appelé Grand , à cause de sa stature élevée. le comte de Flandre , selon notre chroniqueur, passait pour le plus habile à manier la lance et l'épée , préférant la gloire de combattre au soin de gouverner ses peuples. Raymond de Saint-Gilles , que Raoul nomme le dernier, n'était inférieur aux autres chefs ni par ses états ; ni par son génie.
L'historien ne consacre qu'un petit chapitre au siège de Nicée , et ne parle que d'un seul comhat où Tancrède ahattit la tête d'un turc. Cette tête fut portée dans tous les rangs de l'armëe. On regrette que le récit de Raoul soit si laconique sur un des événemens les plus importans de la croisade, mais il est impatient d'en revenir à son héros, et de mettre dans sa houche de longs discours. Après la reddition de la ville , Bohémond présenta Tancrède à l'empereur. L'historien prétend que le prince grec fut plus effrayé que satisfait de la présence de Tancrède , dont il ne put obtenir la soumission. Le cousin de Bohémond déclara à l'empereur qu'il ne pouvait servir deux maîtres , la république chrétienne et l'empire de Bysance , ajoutant qu'il resterait fidèle à son serment , tant qu'Alexis lui-même serait fidèle à ses promesses. Le discours que Raoul met ici dans la Louche de Tancrède est plein d'une rudesse grossière qu'on prenait alors pour une noble fierté ; l'empereur l'ayant fiait inviter à lui d!emander une grâce, le brave Normand répondit qu'il n'y avait que la tente de l'empereur qui pût lui plaire. « Or cette tente était, ajoute l'historien , un ouvrage admirable de l'art ; vingt chameaux l'auraient à peine portée. Elle surpassait en hauteur toutes les autres tentes , comme les cyprès surpassent les viornes flexibles. » Alexis fut très -irrité de la demande de Tancrède. Il s'emporta contre lui, et finit par lui dire : « Tu n'es digne d'être ni » mon ami ni mon ennemi. Et moi, reprit Tancrède en n riant de l'emportement d'Alexis, je vous trouve digne » d'être mon ennemi et non mon ami. »
Cette résistance brutale fait l'admiration de Raoul; il voyait de l'héroïsme là où nous ne verrions aujoui'd'hui que de la grossièreté. Tel était d'ailleurs le caractère des Francs. Bohémond, dit Raoul, se hâta de partir avec Tancrède. Ua messager d'Alexis eut ordre de les suivre et de les ramener ; mais, échappés aux embûches de l'empereur^ ils ne voulurent plus s'y exposer. Alexis était pour eux comme une autre Sodonie qu'ils craignaient de voir en se retournant.
Raoul de Caen raconte ensuite le départ des croisés pour Antioche, et la bataille de Dorylée. Sou récit, fait tour-àtour dans le langage de la prose historique et dans celui de l'épopée, renferme quelques circonstances qui ne se trouvent point dans les autres chroniques; mais ces circonstances sont peu importantes. En racontant la mort de Guillaume, second fils du marquis , notre historien s'arrête pour nous montrer la douleur de son héros. Ce cœur d'airain n'est plus qu'un cœur de femme ; il pleure , il gémit , il s'arrache les cheveux , il se meurtrit les joues , il brise son
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armure. C'est tout-à-fait le désespoir d'Achille après la mort de Patrocle.
Le récit que fait Raoul du siège de Tarse , des querelles de Tancrède et de Baudouin, est, sur plusieurs points, différent de celui des autres historiens de la première croisade. ( "Voyez ce que disent à ce sujet Robert-Ie-Moinc , Albert d'Aix et Guillaume de Tyr. ) Nous avons fait remarquer que Foucher de Chartres , qui était sur les heux , est fort court et fort obscur en racontant la mésintelligence des deux princes. Raoul ne dit point que les enseignes de Tancrède furent jetées dans les fossés, et que Baudouin fut admi$ dans Tarse. Selon lui , au contraire , Baudouin s'éloigna et revint quelques jours après camper devant cette place ; il y obtint de Tancrède , dont le ressentiment s'apaisait aisément , la libre communication entre ses troupes et celles de la ville. Mais cette paix dura peu. Il s'éleva des querelles entre les soldats des deux chefs ; ces querelles dégénérèrent eif combats qu'on parvint cependant à faire cesser. n est difficile , au milieu de ces contradictions entre les historiens du même temps , de connaître au juste la vérité , lorsqu'il ne se présente aucun autre témoignage qui puisse aider à la trouver. Raoul de Caen est le seul qui nous fasse connaître la manière dont les habitans de Tarse secouèrent le joug des Turcs, avant de recevoir les croisés. Raoul dit qu un arménien , nommé Ursin , commandait dans cette ville lorsque Tancrède y entra. Cet Ursin raconta à Tancrède lui-même , qu'avant la reddition de la ville , il habitait les montagnes , où il vivait indépendant. Un jour , au temps de la moisson, on vint lui communiquer le projet que quelques habitans avaient conçu de cacher dans les chars qui servaient à enlever les gerbes , des hommes armés qu'on introduirait dans la ville pour en chasser les Turcs. Ursin goûta ce projet , et promit d'en facihter l'exé- •cution. On cacha donc des hommes armés sur les chars des moissonneurs. Ursin , à la tête d'une troupe d'Arméniens , feignit de vouloir piller ces chars , afin d'attirer les Turcs à un combat hors des murs. Pendant qu'il occupait ainsi les soldats de la garnison , les chars entrèrent dans la ville, lies hommes armés qu'ils portaient en descendirent : les uns allèrent fermer les portes , tuèrent les sentinelles et se mirent à leur place ; d'autres se répandirent dans les rues , dans les palais et dans les tours, égorgeant tous les Turcs Qu'ils rencontraient. A un signal convenu , que les tambours donnèrent ensuite du haut des murs , Ursin , qui combattait au-dehors et qui feignait de fuir, se retourne brusquemeut sur les Turcs , les presse vigoureusement à sou tour
Si 2 BIBLIOTHÈQUE
vers la ville , où ils se hâtaient de chercher un refuge ; inais, en y arrivant, ils ne rencontrent, au lieu cVamis qu'ils s'attendaient à trouver, que des ennemis qui les tuent sans pitié. Ce fut ainsi que Tarse fut délivrée et recouvra son ancienne liberté.
Tancrède, revenant à la grande armée des croisés, eut la gloire de délivrer Baudouin, accablé par les infidèles qui défendaient l'approche de la ville d'Artasie. Dans un