chapitre intitulé: Mars favorise les Turcs , l'auteur
nous apprend que l'arc et l'épée étaient les seules armes des Sarrasins , et que les Francs ne se servaient que de la lance. Tout ce que dit Raoul du siège d'Antioche, nous a paru plein d'intérêt ; nous analyserons son récit avec quelque étendue , en commençant par les exploits de Tancrède. Ce guerrier s'étant mis un jour en embuscade , tua environ sept cents Turcs , dont il envoya à l'évêque du Puy soixantedix têtes , comme la dîme de son triomphe. L'évêque , flatté de ce présent, envoya à Tancrède en reconnaissance un égal nombre de marcs d'argent. Le prince se servit de ce présent pour payer ses compagnons d'armes. Il avait coutume de dire : « Mes trésors, ce sont mes soldats ; que les » richesses soient leur partage ; pour moi, je me réserve les » soins , les périls , la sueur, la fatigue , la grêle et la pluie.» Un autre jour, Tancrède étant sorti seul avec son écuyer» donna la mort à trois Turcs qui avaient fondu sur les deux chrétiens ; ce ne fut que long-temps après que l'on connut cet exploit de Tancrède , car ce héros avait fait promettre à son écuyer de garder le silence sur ce qu'il avait vu. Raoul , étonné du fait qu'il raconte , n'ose décider si c'est par modestie ou par esprit rehgieux que le prince agissait de la sorte. Ce qui prouve que le chroniqueur ne comprend guère l'héroïsme chrétien de Tancrède, c'est que dans le même récit il compare son héros à Castor, à Achille, à Hercule, etc. , etc. , qui, certes, n'étaient pas des modèles d'humilité, et ne redoutaient point les louanges.
Plusieurs des combats racontés par Albert d'Aix , Raymond-d'AgUes , Robert, ne se trouvent point décrits avec les mêmes détails par Raoul de Caen. Il ne faut pas oublier que notre auteur s'est fait l'historien de Tancrède , et que les événemens do la guerre ne l'occupent que lorsqu'ils lui offrent l'occasion de parler de son héros. Cependant , il raconte ici la mort du comte de Bretagne, Conran , qui, entraîné par son ardeur, se jeta au milieu de l'armée ennemie» suivi seulement d'un compagnon d'armes. Ce martyr du Christ fut enseveli par les siens sur la route du pont dq Farfar, où ; long-temps après la croisade , Raoul de Cacn
avait vu son tombeau orné d'uoe simple croix de pierre. En parlant de la famine qui désolait l'armée chrétienne sous les murs d'Antioche, l'historien de Tancrëde consacre un chapitre à décrire le caractère et les mœurs des provençaux, tt Ce peuple, dit l'auteur, a le regard hautain et » l'esprit fier, il est prompt à en venir aux mains ; du reste, » il est prodigue et paresseux à amasser. Le Provençal difn fere autant des autres peuples de la France que les canards n différent des poules. 11 vit de peu, il est laborieux ; mais^ » à dire vrai, il est peu guerrier. U rejette tout ornement du » corps comme une chose vile et seidement du ressort des
> femmes; mais il s'occupe delV)rnementdeses chevaux et de » ses mulets. Quand le pain manquait, les Provençaux se con- » tentaient de racines. Avec une longue pointe de fer, ils • creusaient la terre et en retiraient du grain. Delà est venu » le refrain que les enfans chantent encore : Les Francs » au combat, les Provençaux aux vivres, [Franciadbella, Pro^ » sdnciales ad victualia). Ils vendaient de la chair de chien » pour du lièvre , et de la chair d'âne pour du chevreau* » S'ils trouvaient dans quelque endroit écarté un cheval » gras , ils lui faisaient une blessure dans les intestins en le » perçant par le derrière , et l'animal ne manquait pas de » dépérir ; quand le cheval était mort , ils revenaient comme » n'en sachant rien , et si on leur défendait d'approcher, » nous aimons mieux , disaient-ils , mourir de cette nourri- » ture que du supplice de la faim. Celui qui supportait le » dommage prenait en compassion celui-là même qui l'avait »• causé, et ce dernier s'en moquait en lui-même. Alors,
> semblables à des corbeaux , les Provençaux venaient tous
> auprès du cheval mort ; ils le mettaient en pièces , et cha* » cun en emportait un morceau pour le manger ou le vendre » au marché. »
n n'est pas inutile de remarquer ici que le nom de Pnn vençauXy en latin Provinciales , s'appliquait à tous les sujets du comte de Toulouse, dont quelques-uns étaient de la . Provence , mais dont le plus grand nombre étaient du Languedoc , duRouergue , du Limousin et même de l'Auvergne. Après ce portrait des Provençaux^ notre historien fait le récit de la prise d'Antioche, et des circonstances qui préparèrent cette conquête. Comme ce récit diffère en quelques points de celui des auti^es historiens de la première croisade, notamment d'Albert d'Aix et de Guillaume de Tyr, nous allons en donner un extrait :
« Pendant la famine qu'éprouvait Antioche , Cassien ou » Baghi-Sian , qui en était gouverneur , avait ordonné à 9 tous les habitans qui avaient du blé chez eux , d'en ap- I. 33
» porter la moitié à son palais. La ville murmura, mais » elle obéit. Cassien ordonna quelque temps après à un » riche Arménien , qui avait abjure la religion chrétienne > » de lui apporter une seconde fois la moitié de ce qui lui » restait de blé. L'Arménien avait une famille nombreuse : » il alla trouver Cassien, se jeta à ses pieds, et tâcha de le » toucher en lui représentant Tétat de détresse où il le ré- » duisait. Cassien fut insensible , et renvoya l'Arménien » avec mépris. Celui-ci jura alors de se venger. Il avait le » commandement d'une tour ; il résolut de la livrer aux » croisés , et de les rendre maîtres d'Antioche. Il descend » de sa tour pendant la nuit au moyen d'une corde, et va » trouver Bohémond. Il lui fait part de sa résolution , et lui » offre pour gage de sa parole ses propres enfans. Bohé- » mond communique à l'évêque du Puy la promesse de » l'Arménien. L'évêque assemble les chefs , et leur adresse » un discours à la suite duquel il propose que celui qui » s'emparera de la ville en reste le maître. Cette propos!- » tion avait été concertée entre Bohémond et l'évêque , qui » se garda bien de parler à l'assemblée des offres de l'Arméï> nien. » Kemal-eddin, qui fait un récit à peu près conforme à celui de Raoul , dit que ce fut Bohémond qui assembla le» chefs croisés , et qui leur fit la proposition dont nous venons de parler; qu'en conséquence il fut résolu que chacun des chefs aurait la direction du siège pendant une semaine , et que celui qui s'en emparerait dans le cours de sk semaine en deviendrait maître. Quand la semaine de Bohémond fut arrivée, il se rendit à la tour, y fit monter ses soldats, comme l'Arménien en était convenu, et Antioche tomba ainsi au pouvoir des chrétiens. D'après Raoul, ce fut un nommé Govel, de Chartres, qui monta le premier dans la tour. L'historien le compare à un aigle qui apprend à ses aiglons à voler. Il compare ensuite ceux qui montèrent après lui dans la tour, à autant de bons. Jàm in leones vertitani^ mus quos aquilis simîlaverat ascensiis, Raoul ajoute que le premier qui fut tué dans la tour par les soldats de Bohémond , fut le frère de l'Arménien , qui n'était pas dans le secret. Tancrède, en apprenant la prise d'Antioche, car il était alors occupé loin de la ville , se plaignit amèrement de ce que Bohémond lui avait fait un mystère de son projet • comme s'il lui eût envié l'honneur d'entrer un des premiers dans la place. A ce sujet, Raoul prête encore à son héros un monologue à peu près semblable à celui que nous avons déjà rapporté : « Bohémond , Bohémond , lui fait-il dire , » vous avez confié votre secret aux autres , et vous me l'a- 9 yez caché. Est^e ainsi que vous deviez vous conduire
» envers un parent? Vous m'avez laissé loin de vous, parce » que vous saviez que, si j'avais été présent, le premier B j'aurais couru aux murs ; que le premier j'aurais saisi la » corde; que je serais monté et aurais immolé les ennemis » le premier. Vous m'avez envié cette gloire , que vos for- » ces , votre âge , et peut-être votre courage , vous refu- » saient. »
Le jour de la prise d'Antioche fut un jour de joie, dit Raoul ; mais le lendemain fut un jour de tristesse. Corboran, autrement Kerbogath , général du roi des Perses, arriva avec quatre cent mille hommes de cavalerie , et mit le siège devant la ville , menaçant de la mort ou de la captivité ceux qui y étaient renfermés. A cette nouvelle, le comte de Blois , qui s'était retiré en Cilicie , se mit en route pour la Grèce. 11 rencontra à Cuthay, ville de Lycie, l'empereur Alexis , qui venait avec cent mille hommes au secours des Francs , et qui était accompagné d'environ dix mille Latins , à la tête desquels était Gui, frère de Bohémond. Le comte de Blois ayant annoncé à l'empereur que les croisés étaient assiégés par les Perses, Alexis lui demanda quel était le nombre des ennemis. Si votre armée, répondit Etienne , était donnée pour nourriture à celle des Perses , elle ne suffirait pas pour que chacun en eût une petite part.
Raoul décrit alors en v^rs le second siège d'Antioche. Il dit qu'une disette cruelle tourmentait les Francs , environnés de soldats ennemis, renfermés dans lés murs de la viUe, et exposés aux traits des Perses. Les malheureux chrétiens n'avaient aucun repos , nulla quies miseris , ni du côté de la montagne , ni du côté de la plaine. Ils se battaient le jour et la nuit. Les Turcs occupaient les hauteurs, les Latins défendaient les lieux bas. Tout était inégal, le combat, le nombre , les forces, le lieu et les armes. Le courage des Francs les soutenait dans leur détresse , et les faisait recourir à tous les moyens de défense. Mais , à la fin , les travaux, les blessures, la disette, l'extrême chaleur, amenèrent Vabattement : les uns cherchaient le repos ; les autres , de la nourriture. Cependant l'ennemi redoublait d'efforts, et les murs de la vUle restaient sans défenseurs. Dans cette circonstance, les chefs, dit Uaoul, résolurent de mettre le feu aux maisons , afin de forcer les soldats à se tendre sur les remparts. Robert de Flandre , d'autres historiens nomment Bohémond, exécuta cette résolution. Dès que la flamme eut atteint les toits , ceux qui se livraient au repos coururent aux murs , où ils dressèrent des tentes. Mais le remède alla plus loin qu'on ne voulait. Le feu dévora des palais et des temples dont la magnificence » dit l'auteur, eût étonné le
peintre grec, FArabe qui fond For, et les sculpteurs écossais et anglais.
Les murs furent défendus ; mais l'ennemi n'en continua pas moins ses assauts , et la disette devint de plus en plus cruelle. Trois frères normands, Guillaume, Albéric et I von, et Rodolphe de Fontenelle , de Tours , se décidèrent à
{^rendre la fuite , malgré les instances que fit Arnoul pour es retenir. Raoul reproche aux trois Normands d'avoir oublié que leur nation avait porté sa gloire en cent lieux ; qu'elle avait vaincu les Anglais , les Siciliens , les Grecs , les Capuans, et les habitans de la Fouille. Pour apaiser leur faim , des guerriers eurent recours à des alimens malfaisans qui ajoutèrent des maladies aux maux qu'on souffrait déjà. Ils mangèrent de la ciguë , de l'ellébore , de l'ivraie , etc. , ou de vieux cuirs qu'ils firent bouillir. Les chefs délibérèrent enfin sur le parti qu'ils avaient à prendre , et il fut décidé qu'on enverrait à Rerbogath des députés pour demander soit un combat singulier entre un égal nombre de chrétiens et de Turcs , soit une bataille générale.
Le cénobite Pierre adressa à Rerbogath un discours hardi , dans lequel il l'exhortait, au nom du Christ et de saint Pierre , à s'éloigner du territoire d'Antioche. « Je briserai j> ta nation, répondit le prince de Mossoul, et je donnerai » vos cadavres à dévorer aux chic;is et aux lions. Va porter » cette réponse aux Latins. Je me ris de ton Pierre et de rt ton Christ. »
Raoul s'étend assez longuement sur la bataille qui eut lieu le lendemain de cette ambassade. La description qu'il en fait est sur le ton de l'épopée ; mais elle n'offre point de particularités qui la distinguent du récit des autres historiens. Seulement, il s'attache à nous montrer Bohémond tournant le dos aux siens , le visage vers l'ennemi , et Tancrède poursuivant les infidèles qui fuyaient vers l'Oronte. Il compare ce dernier à un léopard qui se rassasie de sang au milieu d'une bergerie. Ce qui étonne de la part d'un auteur qui prend quelquefois le ton de l'épopée , c'est qu'il ne dise rien en cette occasion de la découverte de la lance sacrée , ni des cavaliers vêtus de blanc et couverts d'armes éclatantes , qui , au rapport des chroniques contemporaines, secoururent les bataillons des pèlerins.
Dans la nuit qui précéda la bataille, deux étoiles du ciel, l'une présidant au sort des chrétiens, l'autre à celui des Turcs, annoncèrent une victoire décisive à un chevalier normand qui avait étudié la marche des astres. Ce chevalier croyait tellement à cette promesse céleste , qu'il consentait , si on ne la voyait pas s'accomplir , à être jeté dans les
flattunes y à être attaché sur une croix » lui , sa femme , son père , sa mëre , ses enfans , qui Favaient suivi en Asie. Dans sa description du combat, Raoul fait interrenir le vent d'Occident ou le zëphir , favorable aux pèlerins , et le vent d'Orient ou l'eurus dont le souffle violent arrêtait dans l'air les javelots des soldats de la croix , et poussait contre eux la (umëe et la flamme d'un incendie allumé dans la plaine. Tel est le merveilleux que notre auteur substitue dans son es-
Iièce d'ëpopée» Ji celui^qui nous a si vivement frappé dans es plus simples chroniques;
Raoul , suivant Tahcrede au siège de Marrah , où se trouvèrent aussi les comtes de Normandie et de Provence , dit que les habitans de cette ville , effrayés de la prise d'Antioehe et redoutant l'arrivée des Francs , avaient dévasté tout leur pays> afin de ne rien laisser à l'armée qui viendrait les assiéger. Ds avaient aussi comblé tous les puits, dans l'espoir que la disette de toutes choses pourrait faire éloigner ces étrangers. Mais les chrétiens, qui, en prenant la croix , avaient renoncé à eux-mêmes, et qui étaient résolus à tout souffrir pour Dieu , n'entourèrent pas moins la place avec joie 9 comme s'ils avaient été appelés à un festin , quasi ad epulas invitati* Ce festin devint bientôt horrible , ajoute Raoul , et , par une transition singulière , il part de l'idée d'un banquet pour décrire la famine qui vint exercer ses ravages parmi les croisés. Cette famine fut si grande , qu'elle porta les assiégeans à d'affreuSes extrémités. Tous les historiens qui ont parlé de ce siège de Marrah ont raconté à quelle exécrable ressource les chrétiens se virent réduits. Raoul de Caen s'exprime à cet égard en ces termes : Pudet referre quod audierim , quodque didicerim ab ipsis pudons auctoribtis, c J'ai honte de rapporter ce que j'ai entendu dire et ce que » j'ai appris des auteurs mêmes de ces actes'honteux. » Les clurétiens firent bouillir de jeunes Sarrasins et mirent des enfans à la broche. Imitant les bêtes féroces, ils dévorèrent des hommes qu'ils avaient fait rôtir. Mais , ajoute Raoul , ces honnmes étaient comme des chiens. F^orando cemulati sont feras, lorrendo homines, sed canirios.
La discorde vint mettre le comble aux maux des croisés. Des chefs elle passa bientôt jusqu'aux soldats. Tancrède, dit son historien , eut beaucoup de peine à contenir sa colère. n jugea cependant qu'il valait mieux recourir aux moyens par lesquels Guiscard s'était acquis tant de gloire. Ce que va raconter ici Raoul ne se trouvant dans aucun autre historien , nous croyons devoir copier son récit :
« Tancrède partit sans délai pour Antipche, avant que les » soldats de Raymond, qui en gardaient la citadelle , nissept
5fS BIBLIOTHÈQUE
» instruits de la discorde qui régnait devant MarraU . €lre* Tt min faisant, il instruisit sa troupe de son dessein, et lui » dit comment elle devait cacher ses ëpées. Lorsqu'on fut » près de la citadelle , on appela les gardes à qui les portes » étaient confiées, qui les ouvrirent et reçurent sanâ dé- » fiance des hommes qui annonçaient la paix. Les soldats de » Tancrède entrèrent un à un; et quand ils se virent en » nombre suffisant , ils découvrirent leurs intentions et leurs » armes, et, chassant les Provençaux, ils les renvoyèrent à » Raymond en les accablant d'outrages. » Raymundi mil'Uç^ extrusos ad îpsuni non sine colaphis rcmittunt,
« Après s'être ainsi vengé du comte de Saint-Gilles , Tau- » crède rendit la citadelle à Bohémond, qui devint ainsi seul » maître d'Antioche. Bohémond, à la tête d'une troupe » nombreuse, accompagna Tancrède à Marrah, et tous deux 9 en pressèrent vigoureusement le siège. Les habitans de » Marrah, voyant les chrétiens déjà maîtres de leurs tours, » abandonnent leurs armes et cherchent leur salut dans des » retraites souterraines. Alors les croisés tuent tout ce 3i qu'ils rencontrent dans la ville, pillent tout ce qu'ils y » trouvent , et usent de la victoire avec d'autant plus .de li- » cence qu'elle leur a coûté davantage. »
Raoul ne parle point, comme d'autres historiens, de cette
2uantité de paille allumée à l'entrée des cavernes où les indèles s'étaient cachés , ni de l'inhumanité des vainqueurs , qui , après avoir fait sortir du souterrain une multitude épei*due et tremblante , la massacrèrent sans pitié.
L'historien de Tancrède donne , sur la cause de la discorde qui s'éleva pendant le siège de Marrah , des détails qu'il est bon de connaître. Il y avait eu au siège d'Antioche , des disputes entre les soldats de Bohémond et ceux de Raymond qu'on envoyait chercher des provisions. Ces disputes avaient plus d'une fois dégénéré en querelles sanglantes , et l'armée s'était comme divisée en deux partis : l'un, composé des IXarbonnais, des Auvergnats , des Gascons et des Provençaux ; l'autre, formé des Normands, des Bretons et des autres peuples du nord de la France, ( On peut apercevoir la même division , comme nous en avons déjà fait la remarque , entre les historiens de la croisade. ) A cette première cause de rivalité vint s'en joindre une autre : ce fut la découverte de la lance sacrée, dont Raoul fait le récit en cet endroit , récit dans lequel il montre qu'il ne partageait pas la vénération de la plupart des pèlerins pour cette sainte relique.
Bohémond fut le premier qui s'éleva ouvertement contre )a fourberie de Barthélemi; plaisante invention, disait-il, de
DCS CROISADES. 519
prétendre que Tapotre André ait apparu à un homme qui fréquentait les cabarets , courait les marchés , compagnon des insensés , enfant des carrefours. Raoul ajoute que les débats auxquels donna Ueu la prétendue découverte de la lance , furent terminés par celui-là même qui le$ avait fait naître. Il raconte à ce sujet l'épreuve à laquelle se soumit Pierre de Marseille. L'armée avoua qu'elle avait été trompée, et se repentit de son erreur. Errasse pœnitet.
Pour remplacer les secours qu'on avait reçus delà lance, on propos^ de faire une image du Sauveur avec l'or le plus pur. Les ecclésiastiques les plus éclairés essayèrent de haranguer les pèlerins ; la statue du Christ fut exécutée avec les offrandes des fidèles, mais elle n'excita point l'enthousiasme qu'avaient inspiré les visions djs Barthélemi ; pour enflam* mer la multitude , il fallait des prodiges , et la multitude n'y croyait plus ; une chose qu'on peut remarquer dans le récit des chroniqueurs , c'est qu'^u siège même de Jérusalem , on ne raconta aucune apparition céleste, et, que dansi les derniers événemens de la croisade , le courage des soir dats chrétiens ne fut soutenu ni par des récits miraculeux , ni par la vue des milices du ciel. On doit penser que lorsque les croisés entrèrent dans la Judée, et qu'ils eurent aperçu la ville sainte, cet aspect dut remplir toutes leurs pensées et suffire à leur entliousiasme. Rien n'égale d'ailleurs les calamités qu'avaient éprouvées les chrétiens en assiégeant les villes de Syrie, et tout le monde sait que le désespoir est superstitieux et crédule. ,
Raoul de Caen, poursuivant son récit, rend compte du siège d'A relias et des vains efforts des croisés pour se rendre maîtres de cette place. Il rapporte la mort d'Anselme de Ribemont, et son récit diffère un pçu, dans les détails, de celui que nous avons donné dans notre premier volume, d'après G.ui.Uaume de Tyr,
Enfin l'armée des croisés se mit en marche pour Jcrusa-r $em. A l'approche de la ville sainte , Tancrède devança les croisés, et ar>riva seul jusque sur la montagne des Oliviers , du haut de laquelle il vit , dit Raoul , le peuple répandu dans les rues de la cité , la milice frémissante , les hommes se préparant au combat , les femmes éplorées et les prêtres invoquant le ciel. Les rues retentissaient de cris, de gcniissemens, dubruitdes armes et du hennissement des chevaux. Tancrède , en portant ses yeux sur le Calvaire et sur FégUse du Saint-Sépulcre , soupira et s'inclina ; il fit des vœux ardens pour qu'il lui fût permis d'aller bientôt sur le Calvaire baiser les traces du Sauveur des hommes. Apre s f^yoir raconté assez longuement up entretien que Tancrède
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eut avec un ermite sur la montagne des oliviers , l'historien dit que le héros triompha de cinq soldats qui étaient venu» l'attaquer, et parle de son retour à l'armée chrétienne.
Uaoul fait alors la descïiption de la ville de Jérusalem , et dit un mot de la disposition de l'armée des croisés. Il entre ensuite dans les détails du siège , qui commença dès le lendemain de l'arrivée des chrétiens. On parcourut d'abord tout le voisinage pour trouver du bois de construction : une seule échelle put être construite ; on l'appUqua aux murs des tours que Tancrède était chargé d'attaquer. Ce guerrier, l'épée à la main , allait monter le premier a l'assaut ; déjà i) avait mis le pied sur les premiers échelons ; mais on lui représenta la dignité de son rang , de sa naissance , les services qu'il avait rendus, ceux qu'il pouvait rendre encore. Nobles et soldats, tous s'opposaient à sa résolution. Hinc plebs réclamons, inde nobilitas rebtctans, incœptis obviant. Enfin on se saisit de sa niain droite , car de la gauche il tenait déjà l'échelle, et on lui enleva son épée. Un jeune homme se présente à sa place ; il méritait de réussir^ si le sort ne lui eût envié cette gloire : il était arrivé au dernier échelon , déjà il tenait de la main le haut du mur, lorsqu'il fut percé par un fer ennemi. Il eut beaucoup de peine à redescendre, après avoir perdu son épée. Il fut reconduit au camp pour être 'guéri de ses blessures. Raoul, qui ne veut pas taire le nom de ce brave jeune homme , dit qu'il • se nommait Raimbauld, RaibcUdus, et que son surnom était Cremium (Creton); il ajoute qu'il était de Chartres et d'une naissance distinguée , Camotum nobilis ortus.
Après cet échec , personne n'osa plus monter à l'assaut ; lés chefs et les soldats , tout le monde se mit à chercher du^ bois pour construire des machines. Tancrède seul réussit dans ses recherches , et comme sa découverte fut accompagnée de circonstances fort singulières, nous laisserons parler Raoul de Caen lui-même.
K Tancrède était attaqué d'une violente dissenterie, qui » ne l'empêchait pas cependant de monter à cheval, mai& » qui souvent aussi le forçait d'en descendre pour se retirer » à l'écart. Un jour que, pressé par cette incommodité, il » s'était écarté de la route plus qivà l'ordinaire , il se trouve » sous la cavité d'un rocher entouré d'arbres. Pendant qu'il n cherchait un soulagement à son mal, il aperçoit en face » de lui, sous la roche soUtaire,. quatre pièces de bois, 91 toutes propres à être employées aux travaux du siège. » Tancrède , plein de joie , ne peut en croire ses yeux ; il se » lève , va examiner le bois et le toucher ; accourez ici , s'é- » crie-t*il, accourez, ô mes compagnons; nous cherchon»
DES C&OISADES. v 521
» du bois brut , en voici de tout travaille ; on arrive , on » s'assure de la vérité; bientôt la nouvelle en parvient dans » le camp ; les tentes des Francs retentissent de cris d'allé- » gresse, et tout le peuple s'avance en procession, comme » lorsqu'on chante les litanies. »
L'historien ne peut s'empêcher de voir dans cette rencontre la protection spéciale du Dieu qui fit sortir l'eau de la pierre. Robert , comte de Flandre > fut choisi pour protéger les ouvriers qui devaient transporter les poutres déjà travaillées, et abattre dans la forêt qu'on venait de découvrir ainsi, les arbres dont on avait besoin. Cette forêt était située sur les hauteurs voisines de Naplouse : ce lieu avait été long-temps ignoré des Francs ; mais au temps de Raoul il était devenu le chemin le plus connu et le plus fréquenté des pèlerins [Adhuc ignotd miserantibus via, nitnc celebri et fermé pereffinantium unicâ). C'est dans le même endroit que le Tasse a placé sa forêt enchantée ; cette forêt existe encore de nos jours ; nou« en avons donné une description trèsdétaiUée dans les pièces justificatives du premier volume de notre Histoire.
Le comte Robert s'y rendit avec deux cents hommes. Dans sa route , il fut exposé aux attaques d'un nombre infini d'ennemis qui se présentaient de tous côtés. Il parvint à les repousser , et amena heureusement au camp tout le bois nécessaire.
Raoul parle ensuite de la famine qu'éprouvèrent les assiégeans et du découragement qu'elle causa parmi eux. C'était, dit-il, un spectacle attendrissant et lugubre de voir des troupes de croisés , détestant la vie , invoquant la mort, se jeter sur les murs de la ville , les embrasser, et , réunis tous dans un même sentiment , paraître dire ensemble : « J'em- > brasserai, avant de mourir, cette Jérusalem que j'ai tant » désiré de voir, w Pendant que ces malheureux tenaient ainsi les murs embrassés , le fer ou les pierres , ou des tisons allumés faisaient tomber sur eux cette mort qu'ils invoquaient; La dévotion qui animait ainsi les croisés ne put être refroidie par la perte qu'ils éprouvaient. D'autres chrétiens, succédant à ceux qui tombaient , trouvaient une mort semblable dans de semblables embrassemens. L'aspect de Jérusalem avait jeté dans l'esprit des croisés quelque chose de triste et de sombre , qui ne les abandonna point pendant tout le siège. En décrivant l'un des derniers assauts livrés à la place, Raoul nous dit qu'il y avait là beaucoup de lamentations et pas un cri de joie ( risus nullus). Mais quels hommes, ajoute-t-iU n'eussent été poussés à un rire mêlé de larmes, par la vue
de ces prêtre^ guerrlei^â , qui , lorsque les chevaliers commençaient à être fatigiiéâ eux-mêmes , hommes faibles , vêtus de leurs blanches étôles , jileuraient en transportant des échelles , et chantaient des hyihries en pleurant , travaillant à la fois et ranimant les nôtres par leurs discours et les cris sans cesse répétés de hyrie eleison. Cependant la victoire se déclara pour les croisés , et la force des Sarrasins fut brisée pat la force de celui qui sépara les flots de la mer Rouge, et «conduisit Israël à travers les abîmes de la mer. Raoul reprend le langage de la poésie pour célébrer là prise de Jérusalem ; il est le seul historien de cette époque qui dise que les ennemis entreprirent encore de résister lorsque leî^ croisés étaient entrés dans la ville. Bernard de Saint-Valéry rallia les croisés, qui s'ébranlaient, et les ramena au combat ou plutôt à une victoire complète. On a vu avec quel sang -froid barbare les autres chroniqueurs racontent le massacre des habitans de Jérusalem; Raoul de Cacn ne montre pas plus de compassion pour les vaincus, et décrivant en vers ce que les autres décrivent en prose : « Tout était » couvert de sang , dit-il ; on ne voyait partout que du sang ; » le parvis du Temple était caché parles traces du carnage ; » on ne pouvait s'incliner sur le marbre sans avoir du sang » au genou; moins de sang fut versé dans la Phrygie, en- » vahie par les Grecs; en Thessalie, où triompha César; à i> Rome, aux jours de Marius et de Sylla- »
L'envie ne manqua p&s de s'élever contre Tancrède , qui avait eu en partage toutes les richesses du temple , et qui avait employé deux jours entiers à les faire transporter. ' Arnoul , que l'historien compare à un autre Ulysse pour l'éloquence, l'appela dans le conseil des princes; il réclamait les trésors enlevés dans le temple comme un bien appartenant k l'Eglise de Jérusalem , dont il était le chef provisoire. Raoul met dans la bouche d' Arnoul un long discours dont nous allons donner une idée. Après avoir exprimé sa reconnaissance envers les princes généreux qui l'ont fait sortir de la poussière pour l'élever au premier rang , Arnoul accuse Tancrède d'avoir outragé les chefs de la croisade en dépouillant le patriarche des droits dont ils l'avaient investi, tt Tancrède me persécute, dit Arnoul aux princes ; il » exerce envers moi une cruelle tyrîmnie ; vengez-moi , ou » plutôt vengez-vous vous-mêmes, car c'est vous qui m'avez » fait ce que je suis. Si on m'enlève mon autorité, c'est » moi , il est vrai , qui ressens la perte , mais la honte re- »> tombe sur vous-mêmes. » Après cette adroite apostrophe, le patriarche s'élève contre le neveu de Guiscard , qui, fi-
dèle à l'esprit de ses à'iéux , n'a pas craint dé profaner le sanctuaire et dé mettre la main sur les autels du Seigneur, n rappelle aux chefs les services qii'il a rendus à la croisade, et leur déclare qu'il est toujours prêt à mourir soUs la bannière de Jesuis-Christ. Tancrède , en répondant au discours du patriarche , s'excusa d'abord sur 1 ignorance où il était de l'airt de discourir. « Yous savez quel est mon genre » de vie , dit-il aux chefs , c'est la guerre et non l'art de la » parole. C'est sans doute parce qu'il comptait sur cette > inexpérience , que mon adversaire , dont toute la malice » est dans la langue , comme le venin est dans la queue du » scorpion , est venu m'attaquer devant vous. Gardez-vous » de la langue de l'un comme de la queue de l'autre. » Tancrède reproche à Arnoul d'avoir rabaissé Fillustre famille de Guiscard , dont la gloire a i-empli le monde ; personne ne peut chercher à ternir la splendeur de son nom, excepté celui qui s'applique sqns cesse à rendre noir ce qui est blanc , et qui appelle dépouiller tes églises , eu tirer l'argent inutile pour le faire servir à la levée des troupes ou à la paie des soldats. « Forcé par la nécessité, continue le héros, j'ai » tiré et pour ainsi dire éveillé l'argent qui dormait » inutilement dans le temple , pour défendre la cause coin- » mune , combattre les iniidèles , et employer a un meilleur » usage dans la guerre ce qui ne servait que d'ornement » dans la paix; je n'en ai point formé de dot pour mes
» rendre au créancier après la moisson. >* Tancrède oppose au patriarche la loi qui garantit la possession au premier occupant. « Arnoul ose prétendre , dit le prince , qu'il est » entré le premier dans le temple ; mais je n'aurai pas de * peine à le confondre ; il a peut-être un témoin pour lui, » et moi j'en appelle à toute l'armée, qui m'a vu et en-
» tendu. » Tancrède traite de forfanterie les prétendus services d' Arnoul , et finit en disant que le patriarche ne s'est jamais laissé conduire que par l'intérêt et la peur.
Cette querelle de Tancrède et du patriarche fut la première discussion élevée en Syrie entre l'autorité militaire et l'autorité ecclésiastique. Le conseil des croisés ne voulut point condamner Arnoul ni blesser l'orgueil dé Tancrède : il décida seulement que ce dernier donnei^ait sept cettts marcs d'argent à l'égUse du Saint-Sépulcre, ce que le liéros fit volontiers. Raoul de Caen ne dit rien des aventures du prince d'Antioche pendant sa captivité , et son silence à cet
524 BIfiLiOTHÈQUE
égard nous paraît contredire le récit d'Orderic^Yital. En parlant de la mort du roi de Jérusalem, l'auteur rapporte que, se sentant près de sa fin, Godefroi appela auprès de lui le patriarche Daimbert et Arnoul, ainsi que quelques autres , et qu'il leur demanda leur avis sur celui qu'ils croyaient digne de lui succéder. Tous lui répondirent qu'ils «'en rapportaient à son propre choix. Alors Godefroi dési-
Sna son frère Baudouin , et tous applaudirent à cette volonté 'un mourant. Ce récit de Raoul ne s'accorde guère avec ce que dit Guillaume de Tyr des dernières dispositions de Godefroi. Le chroniqueur garde le silence sur les démêlés qui s'étaient élevés entre Tancrède et Baudouin. Il parle de plusieurs villes prises par son héros , de la bataille où Bau-> douin du Bourg fut fait prisonnier, et enfin de la délivrance de Bohémond, qui paya pour sa rançon cent mille micluzelis (monnaie grecque portant le nom de Michel). L'illustre captif avait été délivré par les soins du patriarche d' Antioche et. du comte d'Edesse. Notre historien nous apprend qu'il revint dans ses états , non-seulement en dépit de ses ennemis , mais en dépit de quelques-uns des siens. Raoul ajoute que Tancrède restitua ce qu'il avait reçu et ce qu'il n avait pas reçu , moitié de gré, moitié de force. Cet aveu est assez remarquable. Cependant Tancrède continua de gouverner la principauté d' Antioche pendant le voyage de Bohémond en Occident. Celui-ci avait emporté avec lui l'or, l'argent , les bijoux, tout ce qui restait en sa possession. La ville d'Antioche resta sans ressource. Raoul dit que, dans cette pénurie , Tancrède ne voulut boire que de 1 eau. « Laissez- » moi , répétait-il , m'abstenir avec ceux qui. s'abstiennent. » Cette disette dura peu. Tancrède obtînt de cent citoyens » les plus riches d'Antioche , de grandes sommes d'argent , à titre d'emprunt; avec ces ressources, il remit la ville en état de défense. Raoul raconte ensuite quelques exploits de Tancrède , et son récit se trouve tout-à-coup interrompu au siège d'Apamée.
Nous ayons cherché à donner une idée juste de l'histoire de Raoul de Caen. En lisant cet ouvrage , une pensée nous a frappé , comjne elle frappera sans doute nos lecteurs : c'est que Tancrède est loin de paraître aussi intéressant sous la plume de son panégyi-iste que sous celle du Tasse.
Le chantre de Godefroi de Bouillon nous représente Tancrède comme un héros sensible et passionné ; dans la chronique de Raoul, on ne voit qu'un guerrier farouche et sau- ^^gCy qu'anime sans cesse la fureur des combats, et qui n'est grand que sur le champ de bataille. Avant de ternii-
tker cet article » nou» croyons devoir faire une remarque qui nous paraît importante. On a pu voir, au ton que Raoul de Gaen prend dans son récit , aux pensées qu'il exprime , aux autorités toujours un peu profanes qu'il cite , on a pu voir, disons-nous , qu'il n'appartenait point au sacerdoce. C'est un chevalier , instruit aans les lettres humaines , qui connaît mieux Yirgile que la Bible , et qui s'o^ccupe plus de la renommée de son chef ou de son seigneur que de la gloire de Dieu. Aussi sa chronique est-elle la seule histoire de cette époque où l'on puisse connaître l'esprit et les sentimens de la chevalerie contemporaine des guerres saintes ; tandis que les autres chroniqueurs , presque tous moines ou clercs , nous montrent bien moins dans leurs récits les mœurs guerrières des comtes et des barons , que le zèle et le caractère Eieux du clergé et de cette foule de pèlerins qui suivaient I croisa4e sans armes , et qui ne servaient la cause de Jésus* Christ que de leurs prières.
Annales de Gênes j par Caffaro (1).
Les Armales de Gênes sont l'ouvrage de plusieurs auteurs, Caffaro les a conduites jusqu'en 1 165; le chancelier Oberti les continua jusqu'en 1174, des scribes ou secrétaires les poussèrent jusqu en 1265. Un décret public en chargea successivement différens nobles Génois. A la fin , Jacques Doria les continua tout seul jusqu'en 1 295 , époque où elles sont restées sans continuateur. Malgré le mérite des hommes qui ont continué les annales de Gênes , elles ne sont connues que sous le nom de Caffaro.
Les annales ne parlent point de la première croisade; elles ne rapportent que quelques-uns des événemens qui eurent lieu dans les états chrétiens d'Orient , après la mort de Godefroi. Les Génois armèrent une flotte , et se rendirent sur les côtes de Syrie. Caffaro exagère beaucoup leurs exploits et les services qu'ils rendirent au royaunîe naissant de Jérusalem. Son récit est même si mensonger dans cette circonstance , qu'il ne mérite pas de fixer notre attention* Selon lui^ ce furent les Génois qui donnèrent un roi et un patriarche à la ville sainte , et qui contribuèrent efficacement à l'élection de Daimbert et de Baudouin I'^*'. Après avoir parlé de différentes expéditions des Génois , l'historieit
(i) GarTari ejosque continuatorum Annales Genuenses ab anno iioo ad annam nsqae lagd» ( Tome YI, page 248. )
raconte avec détail le miracle du feu sac^é qui avait lieu tous le$ aus à la fiu de la semaine sainte. Nous avons rap-* porté , d£|ns notre analyse de Fouclier de Chartres ( CoHection de Duchesne ) , l'intéressant récit qu'en a fait ce chroniqueur, qui était lui-même témoin oculaire. Rien n'est plus curieux que les détails qu'a donnés l'annaliste sur le siège de Césarée. « Pendant que les Génois se disposaient à atta- »quer la place, deux Sarrasins sortirent de Césarée, et vinrent » trouver le patriarche et le légat , auxquels ils parlèrent i> ainsi : seigneurs , vous qui êtes maîtres et docteurs de j) la loi chrétienne , pourquoi ordonnez-vous aux vôtres de » nous tuer , d'envahir notre pays,. puisqu'il est écrit dan$ a, votre loi que personne ne doit tuer celui qui ressemble ^ » votre Dieu , ni enlever son bien ? S'il est vrai que cela n ^oit écrit dans votre loi , et si nous avons la forme de votre » Dieu, vous agissez donc contre votre loi. Le patriarche leuç » répondit : Il est vrai qu'il est écrit dans notre loi qu'on » ne ravira point le bien d'autrui et qu'on ne tuera point, i) et nous ne voulons faire ou ordonner ni l'un ni l'autre. 3) Mais cette ville ne vous appartient pas ; elle est et doit >i être à saint Pierre que vos pères ont chassé de Césarée. j> C'est pourquoi, nous qui sommes les vicaires de saint i) Pierre , nous voulons recouvrer sa terre , et non vous en- 7t lever votre bien. A l'égard du meurtre , nous répondrons » que celui qui combat pour détruire la loi de Dieu , doit ]( être tué par une juste vengeance. S'il est tué, ce n'est point » contre la loi de Dieu , puisque Dieu a dit : A moi appartient » la vengeance, et je la dispenserai ; je frapperai et je » guéiirai , et personne ne pourra échapper à ma main, » nous demandons que vous nous rendiez la terre de saint » Pierre, et nous vous laisserons aller sains et saufs, vos » personnes et vos biens. Si vous lie le faites pas, le Seigneur » vous tuera avec son glaive,, et vous serez justement tués. » Allez donc, et rapportez cela à vos chefs. » Les deux Sarrasins se retirèrent et rapportèrent ce qu'ils avaient entendu àMirus (l'émir), chef des guerriers , et à Arcadius (le cadi), chef des marchands. Arcadius fut d'avis de livrer la ville ; mais Mirus dit : « Je ne rendrai point la ville. Nos épées se y^ mesureront avec les épées des Génois, et, avec le secours » de Mahomet , nous les ferons fuir avec honte. » Le patriarche, ayant appris les dispositions des Sarrasins, assembla les chefs de l'armée et les exhorta à livrer un assaut î\ la ville.
Caffaro raconte que Guillaume Tcte-dc-niaillct , général de l'armée génoise , étant monté le premier à Tassant, ren-i
DES CRUU.\DES* 327
contra dans ane tour un Sarrasin avec- lequel il resta av^ prises quelques momens. Celui-ci dit enfin au chef génois . Laissez-moi aller : vous vous en tromperez bien; car vous poiW" rez monter dans la tour plus promptcment et plus sûrement. Guillaume le laissa. aUer et continua de monter. Dès qu'il fut au haut de la tour, il fît signe avec son épée aux assiégeans^ et leur cria : Montez , motitez , et pémtrez au plus vile dans la ville. Les Génois montèrent tous ensemble sur les murs , et, poursuivant les Sarrasins qui fuyaient à la seconde inui*aille, ils en tuèrent un grand nombre. Mille des plps riches marchands sarrasins qui étaient montés au linut de la tour de la mosquée, crièrent au patriarche : Seigneur, accor- | dez-nous Ici vie; car nous avons la forme de Jcsits-Christ, votive Dieu, fit nous vqus donnerons tout ce que nous poss^lons. Le patriarche demanda aux Génois la permission d'exaucer la prière des musulmans qui imploraient sa pitié au nom de Jésus-Christ. Les guerriers de Gènes se rendirent à la demande du patriarche ; aussitôt ils se répandirent dans la rille , saisissant les hommes et les femmes , enlevant de grandes sommes d'argent et tout ce qui se trouvait dans les maisons. % Avec l'aide de Dieu , ajoute naïvement le chro- ]» niqueur, on eut tout fini a^ant la sixième heure. »
Plus tard les Génois assistèrent au siège de Tripoli , et contribuèrent à plusieurs conquêtes des chrétiens de la Palestine. On lit dans les Annales qu'en 1 1 54 la ville de Gênes envoya à Rome un ambassadeur chargé de demander justice contre le roi de Jérusalem et le prince d'Antioche , qui enlevaient tous les jours aux Génois les privilèges qu'on leur avait accordés pour les services que Gênes avait rendus dans la guerre sainte. L'ambassadeur trouva à Rome le patriarche de Jérusalem , presque tous les archevêques et évêques d'Orient , et Raymond, grand-maître de l'Hôpital. Ce fui en leur présence qu'il présenta sa requête au pape. Adrien adressa aussitôt au roi de Jérusalem et au prince d'Antioche une lettre par laquelle il leur ordonna, sous peine de l'excommunication, de remplir leurs engagemens et de rendre aux Génois tous les droits dont ils devaient jouir.
En 1 1 89 les Génois parurent au siège de Ptolémaïs. Sous la date de 1 205 , les Annales parlent d'une expédition en Syrie, entreprise par le comte Henri de Malte, suivi de trois cents Maltais , ou Génois liabitans de l'île de Malte. Dans la sixième croisade , la présence de ces guerriers marchands vint rassurer l'armée chrétienne qui assiégeait Damiette, et qui , au rapport dos chroniques contemporaines , était déjà abattue par la misère et le. découragement. Ce que les An-»
nales racontent sur les deux expéditions de Louis IX « est trop inexact pour mériter une analyse. Le chroniqueur parle toujours avec affectation de la part que les Génois prirent à ces croisades malheureuses.
Cette histoire offre rarement de l'intérêt ; elle est s^che et morcelée comme la plupart des vieilles chroniques d'Italie. On voit , par l'anadyse que nous venons de présenter , que , dans les Annales de Gênes , l'orgueil national n'a pas toujours fait place à la vérité : ce manque d'exactitude est le défaut ordinaire des annalistes qui n'ont écrit que pour une ville ou une république.
Des Gestes de l'empereur Frédéric P\ par Ottonj
évêque de Frisingen (1 )•
Otton tenait par sa naissance aux empereurs d'AUe^ magne , étant fils du marquis Léopold et d'Agnès , fille de l'empereur Henri FV, frère utérin clu roi Conrard , et onde de l'empereur Frédéric. Il fit ses études à Paris , où il demeura long-temps , et devint ensuite évêque de Frisingen. Radevic , chanoine de cette ville , qui fut l'élève d'Otton , et
3ui, dans la continuation qu'il a faite de son Hiitoire deFré* éric, a consacré un chapitre entier à l'éloge de son maître^ en parle ainsi : « Otton parut comme Vm envoyé du ciel » pour rétabUr l'église de Frisingen , qu'il trouva presque » ruinée , et pour rendre au clergé la régularité des mœurs » qu'il avait perdue. Otton , ajoute Radevic , ne fut pas méj» diocremeht instruit dans les lettres ; il était par son savoir » au premier rang des évêques d'Allemagne : non-seulement » il avait une connaissance profonde des saintes Écritures , » mais il fut encore le premier qui nous fit connaître les ou- » vrages d'Aristote et nous apprit toutes les subtilités des » philosophes de cette école. Ses lumières , sa sagesse , son » éloquence , le firent souvent remarquer dans les affaires de » l'Eglise et dans les conseils des princes. Il suivait dans sa » manière de vivre la règle de Cîteaux , dont il avait été » abbé dans le monastère de Morimond. Invité à suivre Fré- M déric en Italie , il aima mieux passer ses jours dans la rem traite , et mourut entouré de saints évêques et de pieux
(i) Ottonîs Frisingensis episcopî e jusque continuatoris Radevici liber de Gcstis Fredcrici I impcratoris ( Tom. Yl , pag. 64o. )
• abbes. U fat heureux de mourir, dit son panégyriste, avant «de voir son église, qu'il aimait tant, réduite en cendres. 9 Otton était mort au mois d'octobre, et, au inois d'avril sui-
• Tant, un incendie consuma la ville de Frisingen, toutes B les églises , les chapelles et les oratoires. » Radevic de'plore amèrement la double perte qui affligea son pays dans cette année malheureuse.
Nous ne parlerons point des ouvrages de dialectique composes par Otton, ouvrages tout hérisses des subtilités de récole d'Aristote ; nous ne parierons point non plus d'une histoire universelle qu'il fait remonter au commencement du monde , et qu'il poursuit jusqu'à l'anne'e 1146 : nous nous bornerons à dire quelque chose de son Histoire de Frédéric- Barberousse, dans laquelle il parie de la seconde croisade, et rapporte quelques evenemens dont il a ete témoin ocuhire.
Otton, dans un prologue adresse a l'empereur Frédéric, se félicite de vivre sous le règne d'un prince victorieux qui a pacifie l'Allemagne et triomphe à-la-fois des Grecs et des barbares. «Aujourd'hui, dit -il, que l'état des choses s'est
• améliore , qu'après les jours de pleurs sont venus les jours 9 de fêtes , j'ai pense qu'il était honteux de garder le silence 9 sur vos actions et sur cdles de tant d'illustres princes : mais 9 j'ai pense aussi que vos exploits devaient être mis au- 9 dessus de tous les autres , comme les pierreries au-dessus » de l'or. »
On verra par la suite de cet extrait, qu'Otton de Frisingeu ne se plaît à raconter que les choses qui ont réussi. Les Gestes de Frédéric sont divises en deux livres : le premier commence aux démêles qu'eurent ensemble Henri IV et Grégoire VII; le second livre, consacré particulièrement aux afiaires intérieures de l'Allemagne, finit au commencement du règne de Frédéric-Barberousse.
Radevic a continué l'histoire de ce règne sous le titre d'^^fendix à t ouvrage d' Otton, Cet appendix est également divisé en deux livres, qui ne contiennent rien sur les croisades.
Otton, ayant été de l'expédition do roi Conrad en Asie, aurait pu nous fournir d'utiles documens et de nombreux secours ; mais il n'offre pas , à beaucoup près , autant de détails qu'Odon de Deuil et l'auteur anonyme des Gestes de Louis VIL Otton nous donne lui-même la raison de sa brièveté et de son silence, u Tout le monde sait, dit-il, quelle 9 fut l'issue de cette expédition ; et nous , qui nous sommes 9 proposé d'écrire , non une tragédie , mais une histoire
9} agréable , nous abandonnons à cTautres le soin de tout » dire , ou nous remettons à ie faire nous-mêmes ailleurs, n C'est dans son xxxiv.* chapitre qu'il commence son re'cit. tt Eugène, dit-il, siégeait sur la chaire pontificale, Conrad » était roi des Romains , Louis régnait sur la France occîf} dentale, Manuel à Constantinople et Foulques à Jérusalem , » lorsque Louis, qui nourrissait secrètement le désir d'aller '^ dans la Terre-sainte, parce que son frère Philippe, qui f9 avait fait vœu d'y aller , en avait ete empêche par la mort , n découvrit enfin son dessein à quelques-uns des principaux
V seigneurs de sa cour. II y avait alors en France un abbé f) du monastère de Clairvaux , nommé Bernard, vénérable yy par sa vie et par ses mœurs, renommé par sa piété, par ^7 son savoir, par ses connaissances dans les lettres, par f} ses actions et par le don des miracles. Le prince résolut f> de le faire venir pour le consulter , comme un oracle f} divin , sur l'entreprise qu'il méditait. L'abbé , consulté , f) n'osa prononcer de son chef; il dit qu'il fallait recourir au » siège de Rome. On envoya donc une aînbassade au pape » Eugène. Ce pontife, se ressouvenant des exemples de ses » prédécesseurs, et sur-tout du pape Urbain, qui, dans une » occasion semblable , avait ramené à l'obéissance du saint-
V siège l'Eglise d outre-mer, les deux patriarchats d'Antioche f> et de Jérusalem, et les avait rappelés à l'unité, se rendit y> au vœu du roi, qui avait pour objet d'étendre la foi chréf) tienne, et donna à l'abbé de Clairvaux l'autorisation de H prêcher la croisade et d'y appeler tous les peuples de la f> France et de l'Allemagne. » A cet effet, il écrivit au roi, aux barons et à tous les peuples de la France, des lettres qu'Otton rapporte textuellement, et dont nous avons donné la traduction dans les pièces justificatives du tome II de notre Histoire.
L'auteur , après nous avoir donné ces détails sur les préliminaires de la croisade , parle de l'assemblée de Vézelai , et du pieux empressement des fidèles à prendre la croix.
Pendant ce temps, un nommé i^aot// prêchait aussi la croisade sur les bords du Rhin , et par ses discours excitait les peuples au massacre des Juifs. Voici sous quels traits Otton nous peint ce Raoul : u C'était un moine qui avait l'habit de » religieux et qui imitait adroitement la sévérité de la religion, f) rcligionisque severitatem solerter imitans ; mais il était pe^ n lettré. Ses prédications animèrent tellement les esprits dans n plusieurs contrées de la France et de l'Allemagne, qu'un n grand nombre de Juifs furent massacrés. L'abbe de Clair-
» yanXy pour mettre les peuples en carde <^ontre là doctrine 9 de Raoul, leur envoya des députes , ou leur adressa de» » lettres dans lesquelles il démontra clairement , d'après n l'Ecriture sainte , que les Juifs , à cause de l'euormite de j» leurs' crimes, devaient être disperses, mais non pas tues.o Judœos, oh scelerutn suorum excessus, non occidendos, sed dispergendos fore,
Otton parie ensuite de l'assemblée convoquée à Spire par le roi des Romains, où l'abbe de Clairvaux engagea ce prince et Frédéric, fils de son frère, ainsi que d'autres princes et grands d'Allemagne, à prendre la croix. II nous peint le désespoir du vieux duc Frédéric, qui ne pouvait se consoler de voir son, fils enrôlé parmi les croisés, et ne pardonnait pas à son frère Conrad d'avoir permis à ce jeune prince de faire le serment d'aller en Asie. En vain S. Bernard vint visiter ce père infortuné; en vain il chercha à le consoler par ses discours , et lui offrit le secours de ses prières : le malheureux vieillard ne put résister à son chagrin , et mourut avant même le départ de son fils. Les moyens de persuasion employés par S. Bernard, dit Otton, n'étaient pas seulement sa piété et son éloquence, mais des miracles qu'il faisait en pubÔc et loin des regards du public. Plurima inpubUco et occulto fa-eiendo miracula. L'abbé de Clairvaux , en arrivant à Spire , y trouva Raoul, qui était en grande faveur auprès du peuple. H le fit venir , et lui représenta qu'il était contraire aux règles monastiques qu'un moine préchat dans le monde la parole de Dieu sans y être autorisé. II l'engagea à Fobéissance, et lui fit promettre de rentrer dans son couvent; ce qui indigna le peuple, dit Otton ^ et l'aurait porté à une sédition, s'il ne se fut rappelé la sainteté de l'abbé de Clairvaux. Populo gravit£r indignante, et, nisi ipsius sanctitatis consideratione revoca^ retur , etiam seditionem movere volente.
Au mois de février, le roi des Romains tint une assemblée générale à Ratisbonne, où l'abbé Adam d'York remplaça l'abbé de Clairvaux. On y lut les lettres du pape et celles de S. Bernard, et, après une courte exhortation, tous ceux qui étaient présens prirent. la croix. « Chose étonnante! n ajoute l'historien , il se présenta un si grand nombre de lar- 9 rons et de voleurs pour se croiser, que personne d'un esprit 39 sensé ne put douter qu'un changement si soudain et si étrange n ne fut opéré par le Très-haut, n Ut nullus sani capitis hanc tam subitam quàm insolitam tnutationem ex dextera ExceUi pervenire non çognosceret. Ladislàs duc de Bohème, Odoacre marquis de Stirie, Bernard comte de Carinthie, reçurent
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ia croix. Mais les Saxons, qui avaient pour voisins quelques peuples encore idolâtres , ràusèrent de partir pour TOrient, et résolurent de se croiser contre ces mêmes peuples. Otton remarque qu'ils ne portaient pas la croix comme les autres «roisés, c'est-à-dire simplement cousue sur leurs habits, mais qu'ik la portaient en haut, posée sous ia figure d'une roue. L'eVéque de Frisingen ne donne pas en entier la lettre de S. Bernard lue a l'assemblée de Ratisbonne. On la trouve tout entière dans les œuvres de S. Bernard , ainsi qu'une autre, adressée à Mainfroi evéque de Brixen et aux peuples de la Gaule cisalpine. En comparant ces deux lettres , on voit que c'étaient des espèces de circulaires dont l'auteur variait ta forme et les expressions , mais dont le fonds était toujours le même. On peut en dire autant d'une lettre écrite à l'evéque de Mayence contre le prédicateur Raoul , dont S. Bernard traite la doctrine d'heresie nouvelle. Il trouve dans ce moine trois choses dignes de censure : l'usurpation de la prédication , le mépris des evéques , et l'approbation qu'il donnait au massacre des Juifs. Dans son indignation , 1 abbé de Clairvaux s'écrie : « O science monstrueuse ! 6 sa- » gesse infernde , contraire aux prophètes , odieuse aux ft apdtres et subversive de la piété et de la grâce ! »
S. Bernard était si rempli de ces sentimens , qu'on en retrouve des traces dans toutes les lettres qu'il écrivait alors aux fidèles pour les exhorter à prendre la croix.
Comme les lettres adressées aux évéques ainsi qu'aux peuples de la France orientale , de la Bavière et de la Gaule cisalpine, peuvent faire connaître non-seulement l'éloquence de S. Bernard , mais la manière dont on prêchait alors la croisade , nous croyons devoir en donner ici un extrait étendu.
« J'ai à vous entretenir , dit-il en commençant , de l'af- 9) faire du Christ , d'où dépend tout votre salut. L'autorité ft du Seigneur et la considération de votre propre utilité ff excuseront à vos yeux l'indignité dé la personne qui vous ff parie. Je suis peu de chose en effet ; mais je désire viven ment que vous soyez sauvés par les entrailles de Jésus- 99 Christ. Mon intention en vous écrivant est de m'adresser à J9 vous tous. Je ie ferais plus volontiers de vive voix , si j'en » avais la force, comme j'en ai le désir. Mes frères, voici ie 9 temps du sdut : l'univers s'est ému, il a tremblé, parce ff que le Dieu du ciel a commencé à perdre la terre où il a été » vu , où ii a passé comme homme plus de trente ans avec » les Iionunes ; terre qu'il a îHustrée par des miracles, qu'il
» a consacrée par son sang, où les premières fleurs de la re'- » surrectîon ont apparu. Aujourd'hui , à cause de nos pèches^ n les ennemis de la croix ont ieve leur tète sacrilège : ils ran vagent par le §^ye cette terre sainte , cette terre de pron mission ; et si personne ne s'y oppose , ib Tont fondre sur jf la cite même du Dieu vivant , pour y renverser les mo- » namens de notre rédemption y souiuer les lieux saints n qui furent rougis du sang de l'agneau sans tache. O doun leur ! dans leur zèle impie , ils brûlent d'envahir le sancj» tuaîre même de la religion chrétienne , et de fouler aux n pieds la couche mystérieuse ou Jésus, notre vie, s'endormit n pour nous dans le sein de la mort.
« Et vous , hommes courageux , vous , serviteurs de la croix ^ n que faites- vous? livrerez-vous ainsi les choses saintes aux 9 chiens et les perles aux pourceaux! Combien de pécheurs ^ n en confessant avec larmes leurs péchés, en ont obtenu le n pardon dans ces lieux , depuis que le ^aive de vos pères j» les a purgés des païens impurs 1 L'ennemi du genre hinnain 9 en a àé témoin, et il en a frémi de rage. Il a excite les vases n de son iniquité, et il ne laissera aucune trace , aucun ves* n tige d'une si grande piété , s'il peut un jour ( ce qu'à Dieu 9 ne plaise! ) se rendre maître du saint des saints. Quel motif 9 de douleur inconsolable pour tous les sièdes , car la perte 9 serait irréparable ! mais sur-tout quelle coi^fusion infinie,, 9 quel opprobre éternel pour cette génération perverse ! » Cependant , mes frères, quelles sont nos pensées ! la main 9 de 'Wm^ «'«st-elle raccourcie, ou bien est-elle devenue im- 9 puissante, pour qu'il appelle des vers de terre à la défense 9 de son héritage ? Ne peùt-il pas envoya des légions 9 d'anges , ou seulement dire un mot, et la Terre-sainte 9 sera délivrée! Il peut tout quand il le veut Mais, je vous le 9 dis , le Seigneur votre Dieu vous tente. II a porté ses re-
• gards sur les enfans des hommes, pour voir s'il n'en 9 trouverait point qui prissent part à sa douleur : car le 9 Seigneur a pitié de son peuple ; il prépare des moyens de 9 salut à ceux qui Pont abandonné. Voyez de quel artifice tl
* se 8^ pour vous sauver. Pécheurs , considérez la profon- 9 detur de sa tenulressc pour vous , et prenez-y confiuice. Il 9 né veut pas votre mort, mais il veut que vous vous con- 9 vertissiez et que vous viviez ; c'est ponr cela qu'il cherche « une occasion , non contre vous , mais pour vous. Quelle » occasion mieux choisie et que Dieu seul pouvait trouver , " que celle qui rappelle à son service » comme s'ils avaient » toujours pratique la justice ^ les homîcîdes , les ravisseurs ,
19 les adultéras^, les parjures , et tous ceux qui sont couverts I» d'autres crimes! N'ayez point de défiance , pécheurs; le JT Seigneur est indulgent. S'il voulait vous punir, nonn seulement il ne demanderait pas que vous le servissiez , il ff refuserait au contraire le service que vous lui offririez. Je xy vous ie repète, pensez aux trésors de ia bonté du Très- ^haut, refléchissez à sa miséricorde : tandis qu'il désire » venir à votre secours , ï\ feint d'avoir besoin d'être se- V couru lui-mâme; il veut paraître votre débiteur, afin de ^ pajer le service que vous lui rendrez par le pardon de » vos pèches eit par une gloire éternelle. Heureuse généra- » tion , vous dirai-je, qui vit dans un temps si riche en in* 39 dulgence , dans une année de véritable jubilé , où le » Seigneur se montre si facile à apaber ! car cette béném diction se répand sur tout le monde, et tous volent à l'envt 39 au i^xgne du sidut.
» Puisque votre terre est féconde en hommes courageux et qu'il y naît une jeunesse robuste , puisque votre 39 gloire et le bruit de votre vdeur ont rempli Funivers , 39 hâtez-vous, par zèle pour le nom chrétien, de prendre ces n armes que ia fortune accompagna toujours. Que votre 39 milice ne cesse point d'être sur pied ; mais abjurez cette 39 malice qui a coutume de vous abattre et de vous perdre 39 les uns les autres. Quelle fureur cruelle vous porte en yf effet à percer de votre épée le corps de votre prochain , 39 dont l'ame périt peut-être en même temps? Celui même 39 qui triomphe n'a pas de quoi se glorifier. Lorsqu'il se 39 réjouit d'avoir abattu son ennemi , son ame est tra- 39 versée par ie glaive qui Fa fait triompher : c'est folie, et 39 non courage, de s'abandonner à de pareils combats; c'est 39 faire preuve de démence, et non d'audace. Braves et cou* 39 rageux guerriers , ii se présente aujourd'hui une guerre 39 où vous aurez tout à gagner et rien à craindre : car en ■39 triomphant vous vous couvrirez d'une gloire réelle ; en 39 succombant vous acquerrez de vrais biens. Et vous qui 39 vous occupez à amasser ies richesses de ce monde^ prenez 39 garde délaisser échapper ies trésors qui vous sont offerts; éprenez ia croix, et vous obtiendrez le pardon de toutes 39 les fautes que vous aurez confessées avec un cœur contrit. 39 Cette croix est peu de chose par elle-même ; mais , si vous 39 ia portez avec dévotion, elle vous fera obtenir le royaume. 39 de Dieu. Ceux qui ont déjà pris ce signe céleste ont bien 39 agi ; ceux qui le prendront agiront de même. Mais gardez- 39 vous d'ap[>orter trop de précipitation dans cette entreprise [:
BBS CROISADES. 535
>> choisissez parmi yous des .chefs belliqueux et habiles; 9 faites en sorte que toute IWmee du Seigneur parte en même n temps , afin qu'elle ait par-tout la même force et qu'elle «puisse résister a toute violence. Dans la première expé- 9 dition , avant que Jérusalem fut prise , un nommé Pierre , « dont vous avez sûrement entendu parler souvent, conduisit « seul tous ceux qui s'étaient attaches à lui , et s'exposa à tant 9 de périls , que très-peu j échappèrent : les uns périrent de 9 faim , les autres par le fflaive. Il est bien a craindre que si 9 vous faites de même, u ne vous arrive pareil malheur. • Vous en préserve le Dieu qui est béni dans les siècles ! 9 Amen. »
Nous ferons remarquer ici que c'est sur ces lettres de S* Bernard que nous avons fait le discours que nous mettons dans la bouche de cet orateur de la croisade , à l'assemblée de Vézelai. Si nous n'avons pu rendre ses expressions, nous avon^ du moins essaye de rendre ses idées. Nous avons regretté que le discours que cet abbé prononça réellement ne nous ait pas été transmis : mais toutes nos recherches pour en découvrir la trace ont été sans fruit. Comme la . seconde croisade eut des suites funestes , et que S. Bernard fut obligé de se j^iistiGer de l'avoir préchée, on doit croire que son premier soin fut d'anéantiiun diiscours qui avait annoncé au ,no«^ du ciel, les plus brillans succès. Tout ce qui nous reste de S. Bernard sur cette croisade • ce sont les lettres dont nous venons de parler , et Fapologie qu'il adressa au pape Eugène 111 , et qui se trouve dans son ouvrage intitule de Consideratione, filais revenons à Otton de Frisingen. Voici comment il peint le départ de Conrad : «Lorsque les rigueurs de l'hiver fprent 9 dissipées, et que l'humidite bienfaisante du printemps eut 9 fait sortir du sein de la terre les fleurs et les herbes , lorsque 9 la verdure des campagnes , embellissant la surface de la 9 terre, souriait à l'univers, &rittfrri£/^r6(^ le roi Conrad s'em- 9 barqua sur le Danube à Ratisbonne. » En parlant du départ de l'armée, qui en partie s'avançait par terre , en partie s'embarquait sur les fleuves et. les rivières, il dit qu'elle était si nombreuse , que les fleuves suffisaient à peine à porter les croisés , et les plaines à les contenir. C'est une exagération qu'il est inutile de relever, et qui fait connaître le style et la manière d'écrire d'Otton de Frisingen: H tombe trop souvent dans ce défaut.
Otton de Frisingen , en. traversant avec les croisés la Hongrie , eut Foccasion de connaître les mœurs et le
caractère des Hongrois ; et tout ce qu'il dit sur ce peuple venu du fond de la Tàrtarie, 'est fait pour exéher aujourd'hui ia curiosité des lecteurs éclaires, a Les Hongrois , dit-il , f) ont un air farouebe, les jém enfonces, la taille petite; J9 leur carAlstère eét féroce, leur fatigage barbare : en sorte n qu'il faut accuser la fortune, ou plutât admira ia patience n divine, qui a laisse, je ne dirû pas Oes hommes, mais ces 9 monstreiï, prendre p6!ssesiNon Sxxst pays si agréable. Cepen- #y dant les Hongrois ont cela de commun avec les Grecs , n qii'îh n*entreprennent jamAis aucune grande affaire n qu'après de longues dâîbérâtions. Comme ils ont dans n les bourgs et dans les villes très-peu de maisons eii bois , n encore moins en pierre, parce qu'ils les dédiû^ent, ils y> passent toute la Saison de l'émet de TÂutomiie isous des tentes, n Les grands portent avec eUx leur siège quand ils vont jfk\ÊL cour de leur roi. Ils mettent assez d'importance Aux n affaires de leur goUvet^nement pour en traiter et en delin bérer avec soin. Ils s'en occupent pins particulièrement en y» hiver, lorsqu'ils sont rentrés dans leurs demeures. Ils sont si fi soumis à leur prince, qu'Us regarderaient comme un crime, n je ne dis pas de l'irriter par une opposition ouverte, mais de 9 murmurer en secret contre lui. Le royaume est divisé en n soixante -dix comtés. Les revenus de chaque comté sont n partagés en trois parts, dont deux sont pour le fisc , la n troisième pour le comte. Dans une aussi graiide étendue n de pays, il n'y a personne, excepte le roi, qui osé amasser I» de 1 argent. Si quelqu'un de 1 -ordre des comtes a fait ta plus n légère oflfense au roi, ou s'il est accusé par lui, même injustement , le dernier dès 'S<Jdats envoyé par ordre de » là t5dur le saisit au milieu de ses gardes , l'enchaîne et le n traîne au supplice. On^ ne peut point demander au prince , y» comme en Allemagne , d'être jugé par ses pairs ; il n'est pas r> même permis à un accusé de se justifier. La seule volonté n du prince est une loi pour tous. Quand le prince veut » conduire' une armée en campagne, toiis se réunissent au fi moindre signd en un seuî corps. Les colons qui dèineurent f» dans les bourgs équipent, quand cela est nécessaire, neuf fi hommes sur dix , ou sept sur huit , au moins , et feurfi nisscnt à tous leurs besoins à la guerre : les autres restent » pour cultiver la terre. Ceux qui sont de l'ordre de la n milice, n'oseraient, dans aucune occasion, même la plus fi grave , rester dans leur demeure. Il y a dans l'armée du » roi une trV)upe d'élite qui l'accompagne par-tout ; ce 9 sont des espèces de gardes dn èorps qui portent le nom
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9 de princes : ib ont l'air farouche , et leur armure leur donne 9 un aspect eflSrayant Cependant les fils de ces gardes reji çoîvent une certaine éducation, et cette éducation leur fait 9 perdre quelque chose de la barbarie de leurs pères. 9
On doit oroire que ce portrait hideux ne manque pas touta-fiut de yérïté. Tels étaient les Hongrois au temps de la prenoôere et de la seconde croisade; mais leurs mœurs et sur-tout leurs instîtntîoas étaient déjà bien changées au temps ou leur roi André partit pour la Terre «sainte. Otton de Frîsingen n'aurait pu prévoir que ce peuple si barbare et si étranger à la. république chrétienne deviendrait , trois siècles plus tard, le plus ferme boulevart delà chrétienté contre d'autres barbares venus comme lui jde la Scythie.
II est fâcheux qu'Otton de Frisingen , qiû aime les des« criptîons, n'ait pas décrit aussi les mcEurs des Bulgares. Après avoir suivi les croisés à ûravers les campagnes fertiles de la Thrace , l'historien s'arrête pour peindre un orage qui éclata dans un lieb où était campée l'armée chrétienne. La vaHée dans laquelle les pèlerins allemands avaient dressé leurs tentes, était couverte d'une riante verdure, et coupée par une petite rivière qui se jetait près de là. dans là Propontide en le Bras de Saiat-George. a J'avoue , dit Otton , que pendant tout le temps de notre pèlerinage nous n'eûmes point de » oamtementplus agréable. La vetUrde la^féte de la Nativité , » 3 s'éleva le matin un petit nuage 'ig^ amena une ninie « doacc'; mais tout-««coup cette pluie ^ suivie d'un déluge 9 d'eau et d'un vent si impétueux *, que toUHesnils. tentes furent » renversées. Nous étions, alors a réciter les iaudes , lùrs^ 9 qa'BB cri d'alarme retentit an loin. La. petite rivière s'é-
* tait tellement grossie , soit par le reflin xle la mer voisine^ «soit par les pluies, soit par la rupturr de? mtaractes du » cicl^ soit enfin par la vengeance de Dîèii, qu'elle inonda
• toute l'armée. Que faire l Nous étions d^autant plus étonnés ^ 9 que nous regardions cette inondation plùtât comme l'effet « de la justice divine que comine un* adcident 'de la nahire, n CSependant nous courûmes à nos chevaux, et chacun essaya » comme il put de traverser ta rivière. Vous auriez vu le» 4 uns iiâgeant, les autres se tenant aux -chevaux; ceux"ci, «pour échapper au danger, misérablement attachés à des « cordes ; ceux-là se précipitant sons ordre dans le fleuve : » s'emborrassant les uns les autres, ils furent ou noyés,- ou n entrâmes par la force <ln courant, ou écrasés contre dés 9 rochers , ou engloutis par les ondes. Plusieurs qui ne sa^ «vaient pas nager, s'attobhèrent a ceuir qui nageaient, et
» les entraînèrent de telle sorte , que tous ensemble fVirent V submerges. Ceux qui purent se sauver, et fêtais du nombre, J9 dans la tente du duc Fredenc, laquelle resta seule intacte » au milieu du desastre, entendirent la messe , non arec foie, I» mais avec une grande amertume de cœur ; car les ge'missen mens et les cris de nos compagnons frappaient nos oreilles. n Dans cette situation , nous chantâmes ù Gaudeamus, Enfin. nies uns passèrent le fleuve avec beaucoop de peine et de n crainte ; les autres , reunissant les dbariots ou les instruit mens qu'ils pouvaient avoir , en formèrent une espèce de «barrière contre l'impétuosité de l'eau ^ et, dans cet. état f> désespéré, attendirent la fin de l'inondation. II est inutile n de dire quelle perte l'armée éprouva , soit en hommes , n soit en objets nécessaires pour notre longue marche. Le » lendemain , I(Nrsque les eaux se furent retirées , et que la • surface de la terre reparut à nos regarda, vous auriez eu « pitié de nous voir tous dispersés çà et là. L'aspect de no& » tentes, qui la veille était si gai, n'ofirait plus qu'un spec- » tacle désolant; et l'on put voir plus clairement que le jour n combien est grande û- puissance divine , combien sont » peu durables les. plaisirs des hommes.» '
Cette description , qui difiere peu de cdks que les historiens grecs ont faîtes de cet événement, et les réflexions dont elle est accompagnée, peignent bien l'esprit d'Otton de Friskiffen et celmdes pâerins allemands. Voilà , au reste , le seul événement de la seconde croisade dont, l'historien art parlé avec étendue./II neidk rien de la défaitede Conrad , et déclare qu'il abandonne à d'autres le soin de raconter le siège de Da* mas , ou qu'il s'en occupera peut-^e lui-même dans un avfre temps. S'il met. peu dPimportance à faire connaître cette croisade, il en met beaucoup à la justifier.- Les raisonnemens qu'il fait à ce sujet s'ont trop singuliers pour que nous. n'en rassions pas au moins connaître le sens et l'esprit.
L'évéque de Frisingèn , en convenant que la croisade n'a pas été bonne en tout, soutient qu'au moins elle a été bonne pour ceux à qui elle a procuré la palme du martyre , pouroenx qu'elle a sanctifiés devant Dieu. Pour appuyer cetto> distinction , il en fait beaucoup d'autres. « Quand je dis ^ » ajoute*t-iI , d'une chose, qu'elle est bonne absolument^ n j'entends qu'elle est bonne de sa nature; ce qui est de n même de ses espèces. Quand je dis qu'elle est bonne re* « lativement, je considère plutAt son utilité que son essence. n La définition ainsi adoptée s'applique à beaucoup de choses : 9 ainsi un cheval, ajoute le grave historien , est non pour le
DES CaOISADBS. 139
9 service qa^il rend en voiturant; un habit est bon pour 9 Fatilite qu'il y a d'être vêtu ; un aliment est bon pour ^ous ji nourrir. Par la même raison , ce qui est dit bon à une es-
• pece, est dit mauvais à une autre : ainsi la jusquiame nour-
• rit le passereau et elle tue l'homme. Une même chose aussi 9 sera bonne et ne sera pas bonne à des espèces semblables «ou à une espèce en particulier , selon diverses circons-
• tances : par exemple y nous disons , L'eau est bonne à celui n qui sent la chaleur de la fièvre, I^e vin est bon à celui qui 9 a r estomac faible ; ce qui ne veut pas dire que ce qiii est » i>on à un seul homme et dans un cas particulier y soit bon
• de son essence et à tout homme indifféremment. »
n est curieux d'entendre toutes ces choses à propos d'une croisade; mais Otton ne s'en tient pas là. Voici comment il prouve que tout est relatif et que rien n'est absolu: «De Ji ce que l'Ethiopien , dit-il, a la dent blanche, doit-on con-
• dure qu'il est blanc , ou , de ce qu'il n'a pas la dent noire , «doit- on conclure qu'il n'est pas noir? n L'evêque de Frisingen ne craint pas de s'élever plus haut dans ses comparaisons, et d'invoquer dans ses similitudes l'exemple même de la rédemption : « Nous disons tous les jours « ( ce senties paroles de l'auteur) « qu'il n'e'tait pas bon aux Juifs
• de crucifier , à Judas de trahir Je'sus-Christ , quoique cela
• BOUS fut bon à nous tous. De même que , dans la philoso- »phie humaine, avoir la dent blanche n'empêche pas l'Éthiom pien d'être noir, de même, dans la sainte Ecriture, la mdUce M des Juifs n'empêche pas que la passion du Christ ne soit
• bonne à tous les chrétiens. » Après ces raisonnemens , Otton conclut en ces termes : « En raisonnant à pari sur » notre expédition , nous dirons que, si elle n'a pas été bonne par son issue , eDe l'a été néanmoins pour le salut des âmes : Ji ainsi l'on doit la regarder comme un bien , sinon par sa
• nature , du moins par son utilité. »
Nous avons beaucoup abrégé cette dissertation s colastique, dont le ridicule ressemblerait aujourd'hui à de l'impiété. Nous pensons que nos citations aoivent suffire pour montrer et faire apprécier les subtilités qu'on employait alors dans les écoles. Otton avait puisé ses argumentations dans Aristote , et rien n'est plus singulier que de voir un évêque demandant des armes au philosophe de Stagire pour défendre une croisade.
Le pape Eugène , en écrivant au roi Conrad pour le consoler de la malheureuse issue de son expédition , se montre plus raisonnable que Févêque de Frisingen ; il ne cherche
jpoint à excuser des desastres y il exhorte le prince à les supporter avec patience et en toute humilité. Ces exhortations du pontife de Rome valent mieux sans doute qiie tous les vains raisonnemetis d'Otton. Cetait tout ce qu'il y avait de mieux à dire sur une entreprise dont personne ne pouvait être responsable y en ce qu'elle était (somme Fouvrage du siècle y et qu'elle avilit été inspîre'e et dirigée bien moins par les hommes que par les passions qui dominaient alors les esprits. On pouvait la considérer comme ces maladies contagieuses qui dévorent quelquefois l'espèce humaine, et le pape n'avait rien de mieux à faire que d'exhorter les princes et lès peuples à la résignation et à la patiende.
La continuation d'Otton par Radevic ne dit rien des guerres saintes.
Chronique d'Otton de Saint-Biaise , depuis Pan 4446
jusqu'à Van 4209 ( I ).
- Otton, qui vivait à ia fin du xii.*' siècle, était moine d'un ilionastère fonde' par Otton-Ie-Grand dans ie diocèsede Constance, près de la forêt Hercynienne. Ce monastère, mis sous l'invocation de S. Biaise , appartenait à I'ordk*é de Saint-Benoît.
Le moine Otton s'ejt propose dans sa chronique de continuer celie de Fevéque de Frisingen. Son style est plus pur e^ plus clair que celui de son prédécesseur ; mais son récit manque quelquefois d'exactitude.
Daiis sa relation très-abregee de la seconde croisade, il dit que S. Bernard parcourut toute ia France eti'AlIemagne, eu opérant des miracies par ia vertu de son éloquence , qui était plus pénétrante que ie giaive. Omni glaiio ancipiiipé" netrabiliori.
Passant rapidement atix evenemens qui préparèrent la troisième croisade , I'aut0ur attribue l'entreprise formée par Saladin contre les chrétiens d'Orient, à la connaissance qu'avait ce suitan des divisions et de la corruption qui régnaient pftrmi ies colonies chrétiennes de ia Syrie. li raconte brièvement les victoires par lesquelles ceprince porta la désolation dans iïi Terre-sainte et réduisit HËglise d'Orient à VitoX le plus déplorable.
(1) Ottoiiiâ de Sanrto-BIosio Chronicon ab anno 1146 usque ad amium 1J09. (Tora. VI, pag. 86C.)
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Le rëdt du moine lOtton n'est point exempt d'erreurs.- Par exemple , il dit qu'après la bataille de Tiberiade , le roi Gui et le grand mattre du temple furent conduits à Damas , et qu'ils furent 'décapites dans cette ville. ( Mous n'avons pas besoin de relever ce qu'il y a d'inexact dans cette assertion )• Le chroniqueur parle avec quelque étendue de la troisième croisade , et surtout de l'expédition et de la mort de Frédéric. Ce prince se croisa dans une assemblée tenue à BAayence , et les grands de l'empire suivirent son exemple ; des cardinaux se répandirent dans les provinces d'Allemagne, et dans leurs prédications , ils exhortèrent les chrétiens à quitter leur père , leur mère , leur femme, leurs enfans et leurs biens , pour prendre la croix et suivre l'empereur. Celui-ci ayant fixé le départ au mois de mai , il fut ordonné que les plus pauvres de l'armée emporteraient avec eux au moins trob marcs d'argent , pour les frais de leur voyage , et les plus riches , une somme proportionnée à leurs facidtés : il fit prononcer l'anathême , ajoute l'historien , contre les pèlerins qui n'auraient pas trois marcs , ne voulant pas que l'armée chrétienne eût à sa charge une troupe qui ne ieraït que l'embarrasser.
Frédéric , dans son passage à travers la Hongrie , ne rencontra ni obstacle ni ennemi. Les Bulgares ayant essayé d'arrêter sa marche , il s'avança dans leur pays l'épée à la main , et ceux qui lui résistaient recevaient la mort. Il eu fit pendre sur les deux côtés de la route aux branches des arbres, afin de montrer, dit l'historien , qu'il allait visiter le tombeau du Seigneur , non point avec le bourdon et la panetière, mais avec la lance et l'épée. En racontant la marche des Allemands dans la Grèce, et la perfidie des Grecs , le chroniqueur dit que l'empereur triomphait toujours par la puissance romaine et la valeur germanique. Romana potentia ^rmanicàtjiuijbrtitudine.
Frédéric entra en Asie ; toute la Romanie reconnut la puissance de ses armes; mais le sultan d'Icône , à l'approche des Allemands , avait fait transporter tous les vivres du pays dans des places fortes, et comme un barbare, comme un Scythe peifide, il ne voulut leur fournir aucune provision, ce qui mit les croisés dans la nécessité de manger des mulets, des ânes et des chevaux. Frédéric hésita d'aoord à attaquer les Turcs , mais provoqué à plusieurs reprises , il opposa la guerre à la guerre , dissipa les armées des Turcs , et s'empara de leur capitale. Othon de Saint-Biaise , dans le récit qu'il fait des victoires remportées par les chrétiens , ne paraît pas avoir écrit d'après des documens authentiques. (Nous renvoyons ici nos lecteurs à la chronique de GodeCroi; et
Hurtoût à la relation de Tagenon et de Fauteur anouyfne de Fesipédltion d'Asie , tous deux témoins oculaires. ) Notre chroniqueur n'e^t pas mieux informé , lorsqu'il fait hojer rempereur Frédéric prè^ delà ville de Tarse. Voici comment il déploré ta mort de ce prince : « La terre se tut, devant lui, n terra siluit in conspectu ejus ; mais Dieu tierrible dans seâ >» conseils sur les enfans des hommes , montra que le temps N n'était pas encore venu d'avoir pitié de Sion. Car, après r. tant et de si grandes prospérités, il rompit la corde de a l'espérance^ et brisant l* ancre de la barque de saint Pierre, » qui paraissait si ferme dans la main de Frédéric, il permit » que cette barque non encore purifiée de ses souillures, JiU de y» nouveau battue pur la tempête de ce monde. »
Les entrailles de l'empereur, poursuit Otton, furent en* sevelies à Tharse > et ses os portés à Antioche pour y être inhumés avec les cérémonies qui convenaient à un roi. Nous observerons ici que d'autres chroniqueurs font ensevelir Frédéric !•*'. à Tyr , et telles sont les vicissitudes humaines que nous présente cette partie de l'histoire, qu'on ne peut dire aujourd'hui avec précision le lieu où reposent les cendres d un prince qui avait fait trembler l'Asie. Frédéric de Souabe , ayant pris le commandement de l'armée , la conduisit à Antioche , où la peste moissonna un grand nombre de pèlerins. De là , il alla rejoindre les croisés qui faisaient le siège d'Acre. Peu de temps après son arrivée, ce prince fut attaqué d'une fièvre dont il mourut. <( Ainsi, dit Otton, cette >> noble et illustre vertu impériale , l'espoir de toute l'Église, » fut réduite à rien dans le père et dans le fils ; elle passa » comme une eau qui s'écoule. Si ces deux princes eus- » sent vécu , s'ils eussent joint ensemble avec leur armée » celle qui était devant Acre , quelle nation , quel pays , quel » prince d'Orient, ou plutôt quelle force de tous les rois » d'Orient^ aurait pu résister à la puissance de l'Italie , à la )» bravoure et à l'habileté des Français , et , plus que cela » encore, à la vigueur et au courage des Allemands ? » Après avoir prié Dieu d'accueillir l'âme de Frédéric parmi les esprits des bienheureux , Otton parle du siège d'Acre ; mais il n'entre dans aucun détail. Il n'est pas exact lorsqu'il dit qu'avant la prise de la ville , le roi de France , ayant appris qu'on avait fait une invasion dans ses états ^ abandonna le siège, préférant, ajoute- t-il, son royaume terrestre au royaume céleste. L'auteur rapporte qu'après la reddition de la place , le roi d'Angleterre fit arborer sur les tours les étendards victorieux de son armée , comme pour s'attribuer tout l'honneur dutriomphe. Ayant reconnule drapeau duduc Léopold sur une des tours delà ville, Richard ordonna qu ou
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abattit Fëtendard autrichien et qu'on le foulai aux pieds dans la boue. II accabla en outre le duc d'outrages. Ensuite il fit distribuer aux siens tout ie butin qui avait ete acquis par ia sueur de tous y communi unwersorum sudore acquisita. II frustra ainsi les autres croises des richesses promises à leur valeur y et s'attira par-là la haine générale. Comme ce prince surpassait tous les guerriers par sa force, dit Otton, il voulait tout re'gler à son gré, et méprisait les autres chefs. Cependant les guerriers allemands et itiJiens, irrités de sa conduite, auraient rénsté an roi, s'ils n'avaient été retenus par les chevaliers du Temple : mais à la fin, ne pouvant supporter la perfidie anglaise , et s'indignant d'être soumis à des Anglais, ils remontèrent sur leurs vaisseaux, et s*en retournèrent dans leur pays avec le duc Léopold. Le roi resta avec les siens et se battit tous les jours contre les infidèles. (Ici le récit d'Otton de Saint-Biaise est très-incomplet et manque d'exactitude. Pour connaître la vérité , il faut lire les chroniques de Sicardi, de Raoul de Coggeshale et de GreofFroi Vinisauf. )
Voici comment il raconte la captivité de Richard en Autriche: «Le roi d'Angleterre aborda avec peu de monde sur y» les terres du duc Léopold : se ressouvenant de l'outrage 9 qu'il avait fait au prince dilemand lors de la prise d'Acre , n et craignant d'être reconnu , il quitta tout ce qui pouvait oie déceler, et entra sous un habit fort simple dans une n auberge près de Vienne, pour y prendre de la nourriture. «n n'avait que quelques personnes avec lui. Pour se mieux n cacher, il se mit dans la cuisine à tourner la broche. Mais n \\ avait oublié d'ôter de son doigt un anneau de prix. 9 Quelqu'un de la suite du duc, qui avait vu ie roi à Acre, 9 sortit par hasard de la ville , et entra dans l'auberge où 9 Richard faisait rôtir des poulets. A la vue de son anneau , «cet homme examina le roi, le reconnut, mais dissimula. 9 II retourna aussitôt à la ville, et alla faire part de sa dé- 9 couverte au duc , qui en ressentit beaucoup de joie. Le 9 prince monte aussitôt à cheval, et, suivi d'une troupe de 9 guerriers, il va chercher Richard, qu'il fait prisonnier, en 9 se moquant de son déguisement et du métier qu'il faisait. 9 n lé fit garder dans une étroite prison , et lui rendit ainsi 9 les outrages qu'il en avait reçus. Cependant , ajoute Otton , 9 plusieurs désapprouvèrent cette conduite du duc , et la re- 9 gardèrent comme un sacrilège commis envers un pèlerin 9 du Saint-Sépulcre. Cette improbation n'adoucit point la mi- 9 sère du roi captif. 9
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L^ duc liera son nuguste prisonnier à Fempereiir. t'Iasieurs sniets de Richard vinrent en Allemagne pour le visiter, et offrirent des dons à leur maître. Le pape excommunia le duc , dit notre auteur, afin qu'un si mauvais traitement fait à un pèlerin du Saint-Sepulcre ne de'toumât pas les chrétiens du pèlerinage d'outre-mer. Otton raconte ensuite de quelle manière Richard fut délivre, et à quel prix sa rançon fut mise. Il dit que pour la payer on épuisa les trésors des jéglises d'Angleterre , et que les calices , les croix et autres omemens sacrés formèrent la plus grande partie de cette rançon.
L'empereur employa le prix de la rançon de Richard à lever et à entretenir une armée , qu'il envoya dans la Pouilie. Après la conquête de la Sicile , une partie de cette armée fut envoyée en Palestine. Avec ce secours , les chrétiens du pays enlevèrent plusieurs châteaux , et forcèrent les infidèles à demander ia paix. Les Sarrasins effirayés profitèrent de la trêve pour fortifier leurs villes , et sur-tout Jérusalem , qu'ils environnèrent d'un double mur et de fossés profonds; ils laissèrent toutefois aux chrétiens la hberté de visiter le Saint-Sépulcre > à la condition de payer un tribut. Mais le pape, dans la crainte que les païens ne s'enrichissent des offrandes des fidèles, interdit à ces derniers le saint pèlerinage, et frappa d'excommunication ceux qui désobéiraient à ses décrets.
Otton de Saint-Biaise donne quelques détails sur la qua^ trième croisade , dont le principal événement fut le siège de. Thoron. Comme quelques autres chroniqueurs , il attribue le mauvais succès de ce siège à la trahison des Templiers. « On J9 rapporte, dit-il, que des chevaliers du Temple, gagnés par » l'argent des infidèles , persuadèrent au chancelier Conrad » qui était à la tête de cette expédition , de lever ie siège. Les j» croisés ayant ainsi vendu le Christ aux païens, comme au- » trefois on le vendit aux Juifs , se retirèrent. » Sicque vendito Chris to, traditopaganispereastellum, sicut olimJudœis ,re^ cesserunt, a Cepenaant les Templiers ne gagnèrent pas plus » à cette trahison que Judas avec ses trente pièces d'argent ; J9 car ils ne reçurent des infidèles qu'une monnaie fausse, re- » couverte d'or , et il ne leur resta qu'un opprobre éternel pour » prix de leur félonie. Si cette forteresse était tombée au pouff voir des chrétiens, ajoute Otton , la puissance des infidèles » aurait été très-affaifolie dans ia Terre-sainte. Le chancelier f repassa aussitôt la mer, et retourna à son siège de Wurtz- » bourg. »
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OttoA de Sftin^Blaise raconte la mort de Henri de Champagne , roi de Jérusalem | avec des circonstances qu'on ne trouve point dans d'autres chroniques , et qui ne paraissent gnère vraisemblables.
«r L'armée des pèlerins , nous dit-il, qui était établie devant
• Acre, scandalisée des discours des Templiers, des Hos-* 9 pifaliersy et des barons du pays, et détestant le commerce iret certaines intelligences secrètes quib avaient avec les » infidèles , abandonna leurs drapeaux i et , se dirigeant » d'ivres elle-même, livra aux Sarrasins plusieurs combats 9 généraux et particuliers , où elle obtint souvent la victoire « et de brillans succès. Les chrétiens du pays , voyant que » tooA succédait au gré des pèlerins ( nous tenons ce fait de 9 ceux qui étaient de cette expédition ], et craignant plus 9 la valeur et l'habileté des croisés allemands que la malice 9 des infidèles , leur préparent des embûches, et délibèrent , 9 de concert avec les Sarrasins , sur les moyens de s'en déip£ûre par la ruse. Le roi Henri donna son consentement 9 à cet odieux complot. Les chrétiens de la Palestine crai*
• gnaieiit que si les pâerins l'emportaient sur les infidèles, 9 ils ne les chassassent eux-mêmes du pays et n'en demeu-, 9 rassent maîtres par la force ; c'est pourquoi ils résolurent la » mort ou la captivité des croisés allemands : car ils ne vou* n laient conserver le pays maritime qu'à cause de sa fertilité 9 et de sa richesse, et non à cause de Jérusalem et du tom- 9 beau du Seigneur, dont ils se souciaient peu. Le roi Henri » était alors à Acre. Un jour qu'il était , avec ceux que l'histon rien allemand appelle ses complices , à la fenêtre d'une tour » très-élevée , et qu il les consultait sur la manière dont il expo- » serait les pèlerins à la mort avec l'aide des infidèles , il » éprouva le juste jugement de Dieu ; car il tomba de cette » fenêtre, et, s'étant brisé tous les membres, il expira. Le con- » seil des roéchans fut ainsi dissipé, et leur but fut manqué. «
Ce récit d'Otton de Saint-Biaise, comme nous l'avons dit, s'est pas vrabemblable ; mais il sert néanmoins à montrer josqu à quel point l'esprit de division et de discorde régnait entre les croisés allemands et les chrétiens de la Palestine. On peut expliquer par ces divisions la déplorable bsue de la quatrième croisade.
Sous la date de 1205 , Otton raconte assez brièvement la prise de Constantinople par les Latins , et il regarde cet événement comme une juste vengeance que Dieu tira des Grecs pour les injustices dont ils s'étaient rendus coupables envers tous ceux qui allaient depuis très-long-temps à Jéru-
546 BIBLIOTHÈaUB
saiem. <<Mais, dans sa colère, dit- il, le Dreu des ven- » geaiices n'oublia point sa miséricorde, puisqu'il se servit » des chrétiens, et non des païens , pour punir ces enfans de }) perdition , sans doute afin que les précieuses reliques des V saints que renfermait Constantinopie , ne fussent point » souillées parles mains des infidèles, et pour qu'elles fussent *> transportées ailleurs par des disciples du Christ , qui auf> raient pour ce dépôt sacré le respect et la vénération qu'il *> inspire aux hommes pieux. '>
Ces réflexions , écrites sous l'influence des idées dominantes , t^minent tout ce qu^e l'auteur a dit sur les croisades.
Dans le volume ou Muratori a inséré la chronique que nous venons d'analyser , est un Commentaire de sire Raul ou Raoul de Milan sur les actions de l'empereur Frédéric L" Cet ouvrage , d'un auteur contemporain du prince dont il raconte les exploits , ne parle point des croisades : mais , comme il se termine à la mort de Frédéric , on y trouve quelques détails sur l'expédition dans laquelle cet empereur perdit la vie ; plusieurs de ces détails se trouvent «répétés dansSicardi, dansTagenon, dans Otton de Saînt-Blaise , et n'otfrent rien qui mérite une attention paHiculière.
Chronique de Sicardi, cvêque de Crémone (1).
Nou» savons de Sicardî lui-même qu'il fut élevé à la dignité d'évéque en 1185 , qu'il alla deux ans après en Allemagne , qu'en 1199 il fit un voyage à Rome, qu'en 1203 il séjourna en Arménie , avec Pierre cardinal légat du saint-siége , et que l'année suivante il se rendit à Constantinople par ordre de ce légat , pour y célébrer dans i'église de Sainte-Sophie l'ordination de plusieurs ecclésiastiques: On sait qu'en cette année Constantinople tomba sous la domination des Latins. Revenu dans sa patrie, Sicardî mourut en 1215.
La chronique dé cet évéque remonte aux temps les plus Reculés; elle n'a pas été donnée tout entière par Muratori, qui ne l'a trouvée digne du public que pour ce qui concerne le moyen âge. Elle est précieuse sous le rapport des crbisades, car l'auteur était contemporain. Il raconte avec
(l)Srcardi episcopi CremoneDsis Chronicon. (Tom. Vil , p. 530.)
SEI CROISiDES. 547
Une élégance qui n'est pas ordinaire aux écrivains de son siècle , et souvent il porte dans ses jugemens une raison qu'on trouve rarement dans les chroniqueurs du temps. On peut divîseï' ce qu'il dit sur les guerres saintes en deux parties. La première comprend un récit assez abrégé de ce qui se passa en Europe et en Asie , lors de la première croisade. 11 raconte ensuite quelques-uns des événemens qui suivirent la prise de Jérusalem. En parlant de la délivrance de Josselin , qui avait été fait prisonnier avec le roi Baudouin II , Sicaroi , sans entrer dans aucun détail sur la manière dont «ette délivrance eut lieu , s'exprime ainsi : « Quoiqu'on eût j* employé la ruse dans cette entreprise , ce n'est point à la n ruse qu'il faut en attribuer le succ;ès , mais à la miséri- M corde et au pouvoir de Dieu. » Le chroniqueur ne dit pas un mot de la croisade prêchée par saint Bernard.
La seconde partie de la chronique de Sicardi contient ce qui s'est passé du temps où il vivait, c'est-à-dire la prise de Jérusalem par Saladin , et la troisième croisade qui la suivit. Cette partie est beaucoup plus étendue , et mérite que nous &OUS y arrêtions. <( La cause de l'invasion de Saladin, dit » l'auteur, fut l'iniquité des chrétiens : car, pendant que la » paix était affermie entre le sultan et le roi de Jérusalem » » les chrétiens , par l'ordre de Renaud , prince de Montréal y» et seigbeur de la vallée d'Hébron , s'emparèrent des cara-^ » vanes des Sarrasins et violèrent méchamment la paix. >» ( Cet esprit d'équité qui porte ici l'auteur à blâmer la violation des traités , n'est pas ordinaire chez les vieux chroni-^ queurs). Une autre cause de l'invasion de Saladin, selon le même historien , fut la discorde qui s'éleva entre le roi Gui etBohémond (ou plutôt Raymond), comte de Tripoli.
Saladin , en entrant dans la Palestine , assiégea d'abord Tibériade. Le roi Gui établit son camp dans un lieu que Sicardi appelle Marscalia. a J'ai entendu parler d'un pré-
> sage qui annonçait une prochaine défaite, dit l'auteur. La
> nuit qui précéda la bataille , Héraclius , lisant dans sa tente • la leçon des matines, tomba sur le passage où il est ques- » tion de l'arche d'alliance qui fut autrefois prise par les
> Philistins. »
Après avoir raconté les désastres qui suivirent le combat livré au point du jour, le chroniqueur dit que Conrad , mar^
3uis de Montferrat , arriva de Constantinople par la volonté e Dieu , afin de visiter le sépulcre du Seigneur. Voyant que Ptolémaïs était occupé par les infidèles, il se dirigea vers Tyr à l'aide d'un vent favorable, et les habitan» de cette
Tille, qui se trouvaient sans chef, le choisirent pour leur
Î;ouverneur. Saladin, venant de Beryte à Tyr, amena avec ui le père de Conrad, un de ses prisonniers, dans Tintention d'obtenir la reddition de Tyr en rendant la liberté à Guillaume et à quelques autres seigneurs. Il fît donc offrir cette condition à Conrad; mais celui-ci répondit qu'il ne livrerait pas même une pierre de la ville {non ununi tapidem civitatis daret). Saladin, ayant menacé Conrad d'exposer son vieux père aux traits des assiégés , le nouveau gouverneur répondit qu'il lancerait lui-même la première flèche, w heureuse impiété , s'écrie Sicardi , qui se vante de per- M cer un père exposé aux traits des barbares pour, le salut » des chrétiens ! ô mémorable et pieuse impiété qui préfère » l'amour de Dieu à l'amour d'un père ! » L'auteur ajoute que le généreux vieillard exhorta lui-même son fils à ne point racheter une vie qui était près de s'éteindre. (Les historiens arabes ont gardé le silence sur ce fait). Après sept jours de siège , Saladin revint à Acre , et bientôt il ajouta à ses conquêtes Napoli , Nazareth , Capho , Césarée de Palestine , Joppé , Alzète , Gaza , Ascalon et Jérusalem. Sans parler du siège de la ville sainte , Sicardi rapporte que Saladin sanctifia à sa manière et fit garder le temple du Seigneur, auparavaîU profané par les chrétiens. Il confia aux Syriens la garde de Bethléem et du saint tombeau ; il permit à cent mille chrétiens de sortir de la ville , et les fit conduire jusqu'à Tripoh. Les pauvres et les gens de pied, dépouillés par les habitans de Tripoli et d'Antioche, entrèrent dans la Romanie , et périrent de froid et de faim, a C'est ainsi , dit » l'historien , qu'ils subirent la peine qu'ils méritaient pour w avoir souille l'héritage du Seigneur. Remarquez , ajoute j> Sicardi , que la croix fut retrouvée par l'empereur Héra- M clius, que Jérusalem fut ensuite envahie sous ce même » Héraclius par les disciples de Mahomet , et que la cité de » Jésus-Christ fut perdue sous le patriarche Héraclius. Elle 3» avait été reconquise sous un pape nommé Urbain , et fut » subjuguée alors par les barbares sous un autre Urbain. >» (Nous ferons remarquer que ces sortes de rapprochemens frappaient vivement les esprits dans ces temps reculés : aussi en trouve-t-on de fréquens exemples dans les vieilles chroniques].
L'auteur entre ensuite dans quelques détails sur le second siège de Tyr par Saladin. Les assiégés , animés par l'exemple du marquis de Montferrat, repoussèrent
DES CR0I8ADB8. 54)
les Sarrasins sur terre et sur mer. A la fin , la sultan , désespérant de prendre la ville , fit mettre te feu à toutes ses machines , et se retira la veille des calendes de janvier. Pour marque de sa douleur , il fit couper la queue de son cheval , afin d'exciter par-là les siens à venger Taffront qu'il essuyait.
Sous la date de 1189,re'véque Sicardi nous apprend qu'il fit lui-même construire un bâtiment qu'il appelle Bursa, et qu'if renvoya au secours de la Terre-sainte y charge' de guerriers et de provisions. Bursam CremotuB quant fecimufi fabrieari, ultra mare pro terrœ subventions personis et rébus misitnus oneratam.
L'année précédente , les Tyriens n'osant, à cause des Sarrasins , sortir pour aller couper du bois et faire des fourrages, se voyaient pressés par la famine. Le marquis envoya,^ sous les ordres de Hugues de Tibériade , une petite flotte au port d'Azoth. Les Tyriens s'emparèrent de cette ville ^ et y firent prisonnier l'émir qui avait lui-même fait prisonnier le roi Gui. Us délivrèrent quarante chrétiens et cinquante chevaliers captifs, et revinrent à Tyr, chargés de vivres et d'argent L'émir fut échangé contre le père du marquis. Il arriva alors des vaisseaux remplis de pèlerins.. L'amiral du roi de Sicile, nommé Marguerit , ayant abordé avec sa flotte , força des pirates qui maltraitaient les Tyriens a s'éloigner de cette ville. Ces pirates allèrent aborder à Tripoli y où ils périrent de faim, juste châtiment qu'ils avaient mérité.
Sicardi, après avoir raconté une tentative de Saladin contre Tripoli, et ^expédition du sultan sur le territoire d'Antioche, rapporte que deux comtes de Sicile ab<Nrdèrenfc à Tyr avec dnq cents chevaliers et cinquante galères ; beaucoup d'autres pèlerins arrivèrent sous la conduite de l'arche^ véque de Ravenne, légat du saint-sie'ge. Le marquis, aidé de leur secours , défit un grand nombi*e de Sarrasins sortis d» Sidon. L'empereur d'Allemagne envoya alors auprès de Saladin pour lui demander qu'il ren^t la Terre-sainte ; car , dit Sicfiûrdiy c'est la coutume de l'empire de déclarer d'avance la guerre à ses ennemis.
Dans l'année 1189, Ubalde^ archevêque de Pise, aussi légat du saint-isiége, aborda à Tyr avec un grand nombre de pèlerins : comme la viHe ne pouvait les contenir tous , il y eut divers avis sur ce qu'il convenait de faire. Le roi Gui arrivant alors de Tripoli, et le marquis lui refusant i'tntrée de la villç , ces divisions firent nahrc le scandale ci
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ia guerre cMIe. La piupai^t des pèlerins se rAmhrent pour tiier faire ie siège ^Aore. lUse présentèrent devant cette ville lui mois d'août y^ et, peu de ten^>s «près qu'ils eurent place leur» tentes y ils furent eux-méilaes assie'ges dans leur pamp par Sal&din. Ici le chroniqueur donne quelques détails sur ie sie'ge d'Acre, auquel le marquis de Montf errât vint bientôt prendre part; H établit son quartier en £ace de la tour des Mouches, où il fut souvent attaqué par les Sarrasins. Il fit couper des rochers qui e'taient dans la mer, afin d'ouvrir un port aux vaisseaux chrétiens; et ce port, dit notre chroniqueur, est encore aujourd'hui appela le port du Marquis, Les pèlerins , pour se de'fendre des surprises de l'ennemi, creusèrent des fosse's autour de leur camp , et les chefs de l'armée décidèrent que chaque nation serait commandée par un des siens, afin d'éviter tout sujet de dispute.. Quarante-cinq galères venant d'Egypte abordèrent au port d'Acre le jour de Saint-Etienne. Les pèlerins , se voyant enfermés du coté de la terre et du coté de la meri ne perdirent point courage. Le marquis , habile dans Part de la guerre , anima tous les esprits par ses discours , et promit aux pèlerins qu'il détruirait entièrement les galères des Sarrasins. Il partit pour Tyr sur une petite barque au milieu de la nuit , bravant cent fois la mort; et lorsqu'il eut exposé aux Tyriens les besoins de l'armée, qu'il les eut excites à armer leurs galères, tous lui répondirent : Nous sommes prêts à vivre et à mourir avec VLOus, Il aborda avec une flotte , à la fin de février , dans le port qu'il avait fait ouvrir près d'Acre , ayant pris aux Sarrasins, pendant son trajet, des bâtimens chargés de vivres. Après plusieurs attaques , la ville aurait été sans doute prise par les chrétiens , si le feu grégeois de l'ennemi n'eut incendié les tours qu'ils avaient construites. Sicardi interrompt ici sa narration du siège d'Acre pour faire le récit de Fexpédition de l'empereur Frédéric.
Ce récit est en grande partie le même que celui de la plupart des chroniques que nous avons analysées. Après avoir raconté plusieurs combats livrés aux musulmans , déc9rit la marche des croisés , qu'il compare au peuple d'Israël traversant le désert , et avoir parlé des menaces du sultan dlcone, qui se vantait d'avoir plus d'étendards que Frédéric n'avait de soldats , Sicardi nous représente l'empereur triomphant de tous les efforts des Turcomans et s'avançant vers leur oapitiJe. Lorsque les Allemands furent devant Icône , 6od&froi, évéque d'Hermopolis, assura qu'il avait vu S. George combattant pour les chrétien». Cooime on était alors aux
DES CROISADES. 55i
quatre-temps, Fevéque permh aux croisés de manger de la viande. L'armée invoqua le ciel et marcha au combat: la ville fut prise , et le sultan , retiré dans la citadelle j capitula et accorda aux obràiens la facilité de s'approvisionner. Sicardi, en racontant la marche de l'empereur , rapporte que les croisés , manquant d'eau , furent conduits par un Turc à une fontaine d'eau salée, où ils burent avec avidité.
L'armée chrétienne y continuant sa foute , eut encore à souffrir d'une autre espèce de Turcomans qui ne dépendaient point du Soudan, jusqu'au moment oil elle arriva aux montagnes d'Arménie. Là elle trouva des approvisionncmenl^ fournis par les Grecs et les Arméniens. En descendant des montagnes , elle rencontra le fleuve Saleph , sur les bords duquel elle prit quelques jours de repos.
En racontant la mort de Fempereur, Sicardi fait cette réflexion bizarre et de mauvais goût : « Voilà que l'elé- 9 ment liquide vainquit celui que les feux de la guerre n'a- » vaient pu vaincre : celui qui avait résisté à la dureté du fei* , n ne put résister à la mollesse de l'élément fluide, v Invictus duritiâ ferri , fluidi mollitie vincitur elementi. L'auteur suit l'armée des Allemands, conduite par le duc de Souabe, à Tarse , à Malmisti^a, à Antiochc, puis à Acre^ Revenant ensuite au marquis Conrad, il parle de sa naissance et de sa famille ; puis , passant au siège d'Acre , il fait le récit de quelques-uns des combats qui se livrèrent durant ce siège, des maux qu'éprouvèrent les assiégeans en proie à la disette , des généreux secours que leur procura le marquis de Tyr.
A la date de 1191 , la chronique parle de l'arrivée devant Acre, du comte de Flandre, du duc de Bourgogne, des comtes de Nevers et de Bar, de Philippe roi de France. II fait mention de plusieurs assauts dans l'un desquels périt Alberic Clément, qui déjà était parvenu sur les murs de la place. Au milieu des périls de la guerre, deux Sarrasins s'échappèrent de la ville , reçurent le baptême , et restèrent , dit notre chroniqueur , fidèles dans leurs œuvres. Sicardi rapporte ensuite que le marquis remit au pouvoir du roi de France la ville de Tyr, selon la promesse qu'il avait faite de la remettre à celui des deux princes , Richard ou Philippe , qui arriverait le premier. Le roi de France y envoya une garnison.
Pendant oc temps, le roi Richard soumettait l'île de Chypre et faisait prisonnier un certain Isaac qui s'en disait empereur. Il emportait de cette île d'immenses richesses , des provisions et des bestiaux, lorsqu'il rencontra sur mer un
jitô BIBLIOTHEQUE
' traisseau sarrasin , parti de Beryte et se rendant à Acre. Ce vaisseau, escorté de vingt-quatre galères, portait sept cents guerriers d'âite avec toute sorte de Jprovisions, ^es armes de toute espèce , du feu grégeois , des serpêns , des ci^ codiles et autres animaux destinés à donner la mort. Richard donna le signal dé Fattaque, qui se renouvela plusieurs fpts. Après un combat très-menrtrier , le vaisseau ennemi fut submergé. II n'échappa f{ue deux musulmans, que le roi, dit Sicardi, envoya ïnh à Saladin, Tautre à la vnle d'Acre, lorsqu'il fut débarqué. Malgré la division qui ne tarda pas à s élever entre les deux rois , le siège se poursuivit avec activité. Mostub , un des émirs renfermés dans la place , après avoir obtenu du roi dé France un sauf - conduit „
1>arut devant les rois et les barons , et promit de rendre 1^ ville avec toutes ses richesses , à condition que la garnison obtiendrait la vie sauve. A la suite de cette conférence , la ville se rendit aux conditions dont nous avons parié dans notre Histoire. Sicardi nous apprend , à cette occasion , un fait qu'on né trouve dans aucune autre chronique. u Les rois , dit-il , mirent des gardes aux portes , et ne lais- » sèrent entrer que les Français et les Anglais. Les soldats » des autres nations furent honteusement repoussés , quoi- 9) qu'ils fussent occupés au siège depuis deux ans. Ceux qui » voulaient entrer recevaient des soufflets ou des coups de X» bâton. Lorsque les rois se virent maîtres de près de » cinquante mille hommes , sans compter les femmes et les » enfans , dont la multitude était innombrable , lorsqu'ils se 39 furent emparés des vases qui renfermaient le feu grégeois ^ » des galères avec les salandres, de soixante*dix galions, et J9 de toutes les richesses qui étaient immenses , ils se parta- 9 gèrent tout entre eux. Que l'église, s'écrie Sicardi, que la 39 postérité jugent s'il convenait à des rois qui n'étaient là que » depuis trois mois de s'approprier des richesses acquises par 39 le sang des autres et par les travaux de deux hivers. Ce 39 n'était pas à eux-mêmes, mais à Dieu, qu'ils devaient attri- 39 buei^ la victoire qu'ils venaient de remporter. Mais, quand 39 ils s'en seraient donné tout l'honneur, ne devaient-ils pas t> se ressouvenir de ceux dont les os couvraient les plaines 33 d'Acre ? 3» L'historien fait monter à deux cent mille le nombre des chrétiens qui périrent à ce siège mémorable.
Sicardi, en parlant des débats élevés pour les deux prétendans au royaume de Jérusalem , nous fait connaître la division qui fut prise pour régler les droits des deux princes rh'aux. On arrêta que Tyr j Sidon, Béryte et la moitié
DBS CROISADES. 553
d*AscaIoq et de Joppé , appartiendraient an marquis , à titre dleredite; la moitié (PAcre et de tout le rojaume acquis et à acquérir devait être soumise à Gui : mais, pendant que tous deux vivraient, ni Fun ni l'autre ne devaient porter le diadème. « Après ce traite, le roi de France, dit Sicardî, 9 distribua entre les Templiers , les Hospitaliers et le mar* 9 quîs, cinq cents chevaliers armés et leur suite, qui se trou- « vaient à sa|H>Ide ; puis il partit pour rotonmer dans ses états ; n au grand étonnement des pèlerins , qui lui criaient en face : « Malheur à vous, qui fuyez et abandonnez la terre du Set' 9 gneur! » Vah, qui fugis bt terra m Domini derblinauis / cr Le roi d'Angleterre, vovant qu'on ne lui payait point n Fargent qui avait été promis, fit, contre toute justice, tuer 9 tous les prisonniers , qu'il aurait du plutôt garder et réduire 9 en servitude. 9 Captivos omnes contra fas et licitum inter^ fecit, qui debuerant potiîts servari et in servitutem redigi. Nous citons ici le texte de l'auteur , parce que ces sortes de {ogemens qui tendent à condamner des scènes de barbarie , se rencontrent très-rarement dans les chroniques du moyen âge; nous devons ajouter qu'on ne trouve ces sentimens de justice et d'humanité que dans les chroniques d'Italie , parce que Fltdie était plus avancée dans la civilisation que les autres contrées de l'Europe , et que l'habitude d'être gouvernés par des lois écrites ne permettait pas aux Italiens de rester tout-à-fait étrangers aux premières notions du droit des gens. Sicardi ajoute que Richard n'épargna que quelques-uns des chefs qui se rachetèrent. Il a soin de faire observer que Saladin ne rendit point aux chrétiens le mal pour le mal; cependant la plupart des chroniques s'accordent i dire que, dans les combats qui suivirent la prise d'Acre,
tlusieurs de ceux qui furent pris par les Sarrasins , reçurent i mort, en expiation du massacre des captifs musulmans. Sicardi donne peu de détails sur les exploits de Richard , sur la bataille d'Arsur , sur les divisions qui s'élevèrent dans farmée chrétienne. Voici comment il raconte l'assassinat du marquis de Tyr :
« En 1 192 , le roi d'Angleterre étant à Ascalon , et s'occu- « pant de son retour et de l'administration de la Terre-sainte, « consulta son armée sur le choix qu'il fallait faire de celui » à qui l'on devait confier le royaume de Jérusalem, Les uns » préféraient Gui ; les autres , le marquis ; d'autres , le comté 9 de Champagne. Enfin le marquis réunit le plus grand 9 nombre de suffrages^ Il fut appelé par Riehard , qui lui écrivit 9 de se bâter de venir recevoir le sceptre. Les lettres du prince
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iriîÉ fo^^oi remfeses aux calendes du mpfs de m^ ^et k'méin» r> jour fl fut tue par deux assassins , qui lui dirent en le frap^ y> pant : Y^^^ seras plus marquis ni roi. Un d'eux fut bruie ^ n l'autre ecorcbé. Peôdantson supplice , ie dernier »voua qu'il 9 ayait ete envj»}^ par l^' Vieux de la Montagne , lequel ayait >f agi iur la demande du roi d'Angleterre. Le troisième f9 four> la veuve dumorquis^ qui était enceinte , fut mariée y n maigre' elle^ M comte Henii^.cuiS larriva à Tyr. Le cqmté » se hâta de reloiif^errè Jil^ore., ou K fut refu, et dont il inn terdit i'^ntre'e au toi 6uL Lç roi d'Angleterre donna l'île »-4fi Chypre à ce isén^ Gui , qui la lui paya ringt mille « besans. » Qn poturait retever ici quelques erreurs .dans le récit de Sicardi ; mais nous nous contenterons de renvoyer le lecteur aux chroniques anglaises. Cest sur-tout dans ces chroniques qu'il faut lire la relation de la bataille de Joppc , que le chroniqueur italien ne fait qu'indiquer. En parlant de dette bataille et de ce qui la suivit , Sicardi reproche six roi d'Angleterre de n'avoir pas exige dans {e traite' la délivrance du patriard^e Iboul, qui s'e'tait donne' comme otage pour sauver la garnîsoaet les habitans de Joppe', et qui resta après la paix dans les prisons de Damas.
La guerre étant terminée , les croisés allèrent visiter le Saint- Sépulcre y et y à leur honte , ils y trouvèrent, dit Sicardi ^ un- Ethiopien nu y qui recueillait les offrandes. Le roi ne voulut point aller adorer ce lieu sacré ^ qui était sous la main des infidèles.
Sicardi termine sa chronique en racontant le retour de Richard en Europe , sa captivité en Allemagne , et sa déii- "vrance. On a pu voir, par cet extrait , que l'évéque de Crémone était assez bien instruit des événemens généraux de la troisième crobade.
Un anonyme a continué fa chronique de Sicardi , et l'a terminée à l'année 1221. On ne trouve dans cette continuation qu'un récit fort abrégé de la prise de Constantinople, par les. LatinSw Après ce récit il n'y est plus question de- croisades.
Nous croyons devoir faire observer ici que la chronique de Sicardi et sa continuation sont composées de deux textes , dont l'un a été trouvé dans la bibliothèque de Vienne , et l'autre dans la bibliothèque d'Est : les différences qui existent entre ces deux textes, portent moins sur le fond des événemens que sur des détails qui souvent sont peu imnortans. Nons n avons pas cru devoir tenir compte de ces différences y qui auroîent allongé notre extrait sans y ajouter d'intérêt.
DES CROISADES. 55j
Histoire des Croisades , écrite en fran\
nard le Trésorier.
Bernard le Trésorier est le seul auteur du moyto^ftge^ qui ait fait une histoire complète des croisades , et cette histoire est écrite en^français. Jusqu'ici on ne connaissait l'ouvrage de Bernard que par la traduction latine qu'en a faite François Pipin, de Bologne, de l'ordre des frères prêcheurs. Nous avons eu le bonheur de trouver à la Bibliothèque. du Roi, sous le numéro 6744 , une copie manuscrite de l'ouvrage de Bernard ; ce manuscrit , grand in-folio , très-bien copié et orné de vignettes , porte en forme de titre le mot : Eraclcy mot par lequel commence l'ouvrage. Afin de nous assurer , d'une manière infaillible , de la vérité de notre découverte , nous avons comparé , chapitre par chapitre , ligne par ligne , le manuscrit en vieux français avec la traduction latine de Pipin ; nous avons reconnu, entre les deux ouvrages , une très-grande ressemblance. Seulement le traducteur a fait quelquefois des additions à la chronique de Bernard, soit d'après ce qu'il avait appris par lui-même, soit d'après ce qu'il avait recueilli des écrivains contemporains. Nous ferons remarquer de plus que Pipin ne s est point attaché à rendre mot pour mot le texte original ; il l'a abrégé quelquefois , et il a rendu plutôt le sens que les paroles. Néanmoins le fond en est absolument le même.
La première partie de l'histoire manuscrite jusqu'au règne de Baudoin IV , est une imitation ou plutôt une traduction assez fidèle de l'histoire de Guillaume de Tyr ; la seconde partie qui appartient plus particulièrement a Bernard, n'est autre chose que la continuation de Guillaume de Tyr , qui a été d'abord imprimée par Martène et ensuite réimprimée plusieurs fois (i). Dans l'extrait que nous allons en donner nous ferons remarquer les imitations de Guillaume de Tyr et les additions de Pipin,
L'histoire nous a appris peu de chose sur la vie de Bernard. Quelques chroniques italiennes , en parlant de cet auteur , disent qu'il était trésorier de Frédéric IL On lui attribue un autre ouvrage sur les exploits de Richard , qui
(i) Noire extrait <lu continuateur de Guillaume de Tyr était déjà imprime , (|uaud noin avons découyert ce manuscvit.
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n'est point parvenu jusqu'à nous. Dans oct article , nous "i laisserons spuvent parler Bernard le Trésorier , parce que la meilleure analyse ne saurait remplacer le charme de sou vieux langage.
État des chrétdeivs d'outre-mer avai^t les croisades ; mouvemens et préparatifs de la première guerre sainrte. — Comme Guillaume de Tyr, l'historien remonte au temps d'Héraclius , et parle de la situation des chrétiens de Jérusalem , sous les difFérens princes musulmans ; il vante beaucoup les efforts généreux de Charlemagne pour adoucir le sort des fidèles de la Palestine. Bernard déplore les îioniôles péchiés régnans lors en chrétienté^ tant de ça gue oultre-mer. « Sachez , dit l'auteur , que , en ce temps , bien peu trouvait-on qui eussent la crainte de Notre Seigneur en leur cœur. Toute droiture , toute loyauté , toute pitié étoient faillis..... de charité ne parloit au point ; débats et discors et guerre estoient presque partout , tellement qu'il sembloit que la fin du monde fût près , par le signe que Notre Seigneur dist en l'évangile. Car pestitences, famines étoient moult grans sur la terre; espouventemens du ciel, tremblemens déterre étoient en maints lieux , et plusieurs autres choses qui deussent espouventcr les cœurs des hommes et tirer de mal. » Les fidèles d'Orient expièrent, par de grands malheurs, leur vie criminelle. Enfin il plut au Seigneur de les délivrer du joug des niescrcans, et Pierre l'Ermite fut choisi pour accomplir les volontés du ciel. « Pierre estoit petit homme de corps et ainsi comme une dcspite personne et peu prisée par semblant , mais merveilleusement estoit de grand cœur et de bon entendement; et parloit moult bien. »
Pierre l'Hermite alla en pèlerinage à la Terre-Sainte. Un soir que le cénobite faisait son oraison dans l'église du Sépulchre , « il s'endormit sur le pavement , et lui fût avis que nostre Seigneur Jésus-Christ venoit devant lui et luy enchargeoit ce message mesme , et lui disoit : Pien^e^ lêi'e toy sus liastwement et va seurement là oà tu as entreprises ; car je serai avecque toy. Il est temps doresnaK'ant que ma sainte cité en soist nestoyce , et que mes gens soient secourus, » Pierre s'éveille alors en sursaut, joyeux et content, comme si la besogne eust esté déjà faite. Bientôt il s'embarqua pour l'Europe , et vint trouver le pape Urbain-, qu'il salua de par le patriarche et les chrestiens de Syrie; et aussi de bouche lui dit moult loyaument et moult sagement les grans douleurs oà les chrestiens étoient en la sainte terre. L'auteur parle du
W concile de Qermont que tint le pape Urbain , parce qu'il r avait TU « que le monde estoit moult en pire et tournoit à mal. Là fut saincte église toute réformée dont elle avoit moult grant métier (besoin). » On entendit au concile Pierre TErmite « qui n'oblia pas la besoingne qui lui avoit este enchargée. Le saint père prist la parolle, et remenstra généralement à tout le concile que grant honte estoit à tous chrestieBS de nostre foy qui estoit ainsi destruite et presque faillie là où elle commença; et grant paour (peur) et grant doupte pouvoit estre si elle failloit en la fontaine qu'elle "ne durast mie à ruisseaux qui estoient courus par le monde.... bien leur promettoit-il que s'il y avoit aucuns qui voulussent entreprendre ce pèlerinage , toutes pénitances il leur changeoit en ceste vie ; et s'ils moroient en celle voye contrits et repentans , il prenoit sur soy qu'ils auroient incontinent la joye du paradis, d
Après le concile , les évêques allèrent prêcher dans leurs pays , « si comme le pape leur avoit commandé que forte chose est et très-griesve à laissier son pays, sa femme, ses enfans et son lignage, et guerpir ce que Ton aime par nature. Mais quant on se pense quel loyer (récompense) l'on atand de ce faire , et nostre Seigneur mest une amou^ et une ferveur de soy au cœur du peschieur, et n'a point de pouvoir la naturelle amour contre la charité de nostre Seigneur, ni la chair contre l'âme : en celle chose le pouvoit veoir et aparcevoir certainement ; car les gens du royaume de France et les grans barons et les autres moindres qui estoient si abandonnés à péchiés et desaccoutumés de bien faire , en prirent vigoureusement la besoingne de notre Seigneur, et se levèrent en ce pèlerinage comme vous oirez ; car il sembloit que chacun deust sur soy entreprendre tout seul à vengier le tort et la honte que les mescrearis faisoient à notre Seigneur en son peuple et en sa terre de Jérusalem... Un si grand effroy et si merveilleux mouvement estoit par toute celle terre que à paine trouvissiez maison de qui aucun n'eust entreprise celle voye. Je ne vous dy mie que tous ceulx qui y allèrent eussent sage et pure intention à nostre Seigneur; car aucuns moines yssoient (sortoiènt) de leurs cloistres sans le congié de leurs abbés et prieurs , et les reclus mesmes yssoient de là où ils estoient enclos et s'en alloient avecques les autres.... et bien estoit mestier que ce pèlerinage fust en ce temps ainsi esleu ; car tant y avoit au monde de péchiés qui avoient esloigné le peuple de nostre Seigneur, que bien convenoit que Dieu leur monstrast unadrecement (chemin) par où alassent en paradis, et leur
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tlôiïtrast un travail qui fust ainsi cominfi feu de purgatoire devant la mort. » Tout ce que nous venons de transcrire ne renferme assurément rien de bien nouveau; mais il y a dans cette naïveté d'idées, dans cette simplicité d'expressions et ces tournures originales , un intérêt que nos lecteurs ont dû sentir.
Le chroniqueur cite les noms des principaux barons qui prirent la croix , et parle des préparatifs ae l'expédition : « Le menu peuple , les chevaliers et les barons et autres , si comme ils étoient acointés les uns des autres, s'entrcmandoient messages et lettres pour accorder d'aler ensemble , et s'entremandoient le temps du partement et le chemin qu'ils tiendroient et quand le mars fut venu, vous veissiez chevaux apareiller, palefroys et destrier, tentes et pavillons faire , armeures chargier. Bien y povez savoir qu'il sembloit commencement de très-grant chose.... La menue gent ne se chargeoit pas moult de tentes ni d'armeures , car ils ne les pussent porter. Se garnissoit chacun selon ce qu'il estoit, de dernier autant comme il cuidoit (croyait) qu'il eust mestier. Quant le jour du partement venoit , là veissiez grans douleurs et grans pleurs et grans cris au despartir des pèlerins ; car peu y avoit hostel dont aucun ne s'en alast et tele maison y avoit dont toute la famille s'en aloit ensemble; car ils menoient leurs femmes et portoient leurs petits enfans. Merveilleuse chose estoit à veoir mesmement pour ce que tèles émeutes n'estoient pas accoutumées à veoir en France. »
Départ de Godefroi et des autres princes chrétiens ; marche
DES premières bandes DE PÈLERINS ; LEUR ARRIVÉE A AnTIOCHE. —
Bernard s'est beaucoup étendu sur les premières bandes conduites par Gauthier sans avoir, Pierre VErmite, Godescalk et Emicon ; dans cette partie de son histoire , l'auteur a copié Guillaume de Tyr , qui lui-même avait pris pour guide Albert-d'Aix. Nous ne nous arrêterons pas longtemps au récit de Bernard , parce que la plupart des faits renfermés dans ce récit se trouvent rapportés dan3 le premier livre de notre histoire. Bernard suit Gauthier sans avoir , gentilhomme chevalier , moult preux , à travers le royaume de Hongrie, qui est tout enclos et environné de grandes eaux et de profondes palus; il redit ses tristes aventures et l'accompagne jusqu'à Constantinople. L'historien a consacré sept chapitres à la marche des troupes conduites par Pierre l'Ermite. Les croisés s'en allaient en paix comme de véritables pèlerins de notre Seigneur; mais
conwie le (Uablc met toujours jjetnc pour eni^vchèer bonnes /
œuvres y quelques-uns d'entre eux qui avriient eu à se plaindre des marchands de Nissa, luii'cut le feu à sept moulins placés sur la Nissava , et cette félonie fut pour Farinée chrétienne une source de calamités. Après avoir parlé de l'arrivée de Pierre TErmite sous les murs de Constanliuople , Bernard dit que l'empereur grec envoya (fuerre le cénobite , que celui-ci vit en celé vile moult ^ans dioses , et dans le palais d'Alexis maintes richesses et maintes merveilles; mais le chroniqueur ajoute que comme Pierre estoit homme de grantcœur, il ne se esbahit de rien. L'auteur raconte longuement les grands revers éprouvés par les pèlerins du côté de Nicée , et déplore le sort de Gauthier sans avoir, qui périt dans des combats qu'il aurait voulu empêcher. Le chroniqueur s'élève contre cette multitude indocile et passionnée que rien ne pouvait arrêter, et termine par les réflexions suivantes le récit qu'il a fait des malheurs de Tarniée de Pierre l'ermite : « Yci , povez avoir oy comment si grand peuple fust tout perdu pour la foUie de la menue gent qui ne vouloient avoir ni endurer la maistrise des preudhommes sur eulx ; bien peut-on yci voir que grant péril est à croire de bataille ou de guerre ceulx qui rien n'en sçavent. »
Si nous ne craignions de donner trop d'étendue à cette analyse, nous ferions connaître les détails que nous oiTre le chroniqueur sur les troupes de Godeschalk et du comte Emicon ; il y avait dans ces troupes des malfaiteurs qui pillaient et commettaient toutes sortes de violences , et les Ilonrgi'ois ne cessaient d'occire et de découper sans demander qui est bon ni qui est mauvais,
François Pipin , en traduisant cette partie de la chronique de Bernard, l'a beaucoup abrégée. Nous avons parlé, dans notre extrait d'Albert-d'Aix , du message envoyé au roi de Hongrie par le duc de Lorraine et les barons croisés ; nous avons rapporte la lettre de Godefroi à Goloman , le discours adressé par le monarque aux députés pèlerins , et la réponse qu'il envoya aux chefs de l'armée chrétienne. Nous nous contenterons de transcrire ici les paroles naïves et débonnaires que ce prince adressa à Godefroi des Aches , un des messagers de l'armée , etparent du souverain hongrois.
« Godefroi inoult me plait que vous êtes venu en cette tc^rre parler à moy j c'est une moult bonne cliosc pour moy ; l'une si est parceque vous êtes mon acoiiite et mon ami. Si affermerons et en renouvellerons nos amours et nos acoiutances
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en cette venilfe. L'autre cause est que je vous cognoi^ ctrfc homme sage et raisonnable et de bonne voulente (intention). Je suis moult joyeux de ce que vous oirez (entendrez) nostre exemption. Vrai est que nous avons le nom de la chrétienté , moult nous seroit bel que nous eussions les œuvres. Mais ceux qui sont passés devant nous avec Pierre Termite et avecque Godeschau n'avoient mie œuvres ni des pèlerins ni des chrestiens ; car nous receumes Pierre l'ermite et ses gens en nos terres et en nos villes avec moult grant dëbonnaireté; nos viandes et nos autres choses en partie leur donnâmes. Mais eux aussi comme le serpent qui pointe (pique) celui qui le chauffe en son sain , nous guerre donnèrent-ils de nos bienfaits , car en la fin du royaume de Hongrie quant se deussent louer de nous et rendre grâces à Dieu et à tous leurs amis , ils prinrent à force un de nos meilleurs châteaux; tous ceux qui estoient dedans mirent à mort; les bestes menèrent avec eux; toutes les pucelles de la ville emportèrent comme routiers et comme larrons. La compagnie de Godeschau vint après iceux; n'attendirent mie à forfaire jusques à la fin de nostre royaume. Sitôt comme ils eurent passés les portes de Hongrie , commencèrent à faire tous les oultrages qu'ils pouvoient; ils ardoient (brûloient) les villes ; ils efforcoient les femmes et occioient tous les hommes , et toutes les choses emportoient. Tant .firent que par leurs meffais estoient bien dignes d'avoir la haine de Dieu et du monde. Nous qui sommes cy ou lieu et en la dignité par quoi nous devons garder ce peuple tant comme il plaira à Dieu; et nos barons qui ont juré la feaulté (la défense) du royaume, n'avons pu endurer ainsi destruire nos gens et nostre pays ; si ayons mise à la main comme efforciés en nous défendant. La tierce compagne vint aussi des gens à pied. Nous doutâmes le noise et débat , tellement que point ne les laissâmes en nostre terre , ni venir entre nous. Nostre Seigneur, qui juje les paroles et qui tout cognoist, sait bien qu'il est ainsi et que je ne vous en ay pas menti de mot. Or, nous vous prions que vous nous en excusiez partout où vous en oirez parler. »
Le monarque de Hongrie envoya à son tour des ambassadeurs chargés d'annoncer au duc de Lorraine qu'il tenait à granl don et à grant grâce que nostre seigneur lui avoit faite quand il l'avoit mis en tel point quil put a si vaillant homme faire service et bonté. Les députés hongrois ajoutèrent que leur maître desiroit avoir un entretien avec Godefroi, et le chriteau de Ciperon était désigné comme lieu du rendezvous. Le duc ae Bouillon, accompagné de chevaliers et de
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seigneurs , viiit à Ciperon ; « il passa le pont , et trouva le roy, qui moult grant joie lui fist et grant honneur ; moult parlèrent ensemble et s'excusa le roy de la mort des pèlerins envers le duc si comme il avoit lait aux messagers. A la parCn , vint à ce la chose qu^ils s'apaisèrent bonnement. Le roy leur octroya le passage par son royaume, par ainsi qu'il auroit ostages tels comme il les élîroit de tenir paix. Ce lui fut bonnement octroie. U esleut et demanda en ostage Beaudouin , le frère du duc et sa femme ; l'on lui bailla volontiers. Ainsi entrèrent toutes leurs gens en la terre de Hongrie. Le roy leur tint bien leurs convenances, car il fist crier par toutes les villes du chemin et illec entours que l'en leur vendist viandes à bon marché, et que l'en ne leur emeust nul débat. Le duc recommanda et fît crier que si cbier comme chacun avoit sa vie , nul ne fust si hardy d'oster à ceulx de la terre nulle rien , ni de leur faire nul tort ; ainsi les tenissent tous à compaingnons et à frères; ainsi advint qu'ils passèrent toute Hongrie. Ni oncques entre eux n'eut aucune petite noise, »
Bernard s'élève contre la lâcheté et la maui^îseté des gens de Grèce, en racontant que l'empereur de Constantinople refusa de rendre les prisonniers français qu'il retenait dans sa capitale. Ce refus irrita Godefroi et les barons croisés; et les pèlerins, pour se venger, se mirent à piller et k faire tnoiiit §rans dommages à tous les pays. L'empereur, effrayé, manda au duc et aux aultres barons qu'ils fissent leurs gens tenir en paix, et que il rendroit Huon le Maine et tes autres prisonniers ; les captifs yi/zie/z^ reçus à moult grant j'oie par l'armée chrétienne, car les guerriers de la croix a w/ew^gnzw^ ire et grant despit de ce qu'on leur assoit fait. Le prince grec avait invité Godefroi à venir le trouver dans Constantinople, rtiY'c peu de compaignie, et le duc de Bouillon avait déclaré qu'il ne s'y rendrait point. « Quant l'empereur ouit ce , dit Bernard, moult en eut grant despit et deffendit partout qu'on ne leur vendist ni viandes , ni aultres choses. Les prcudhommes virent ce, si envoyèrent en fourrage partout le pays, et amenèrent vitailles à grant plante (à grande abondance), tellement que tous en eurent assez poure et riche. L'empereur vist qu'on lui gastoit sa terre ; si doupta que l'on lui fcist encore pis ; pour ce commanda que ses marchands venissent en l'ost et leur vendissent cfe dont ils auroient mestier. » Le chroniqueur fait une description de Constantinople : il rapporte divers actes de trahison pour prouver la tricherie et la déloyauté de l'empereur grec. Bienlot arrivèrent auprès de Godefroi des messagers chargés de
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lui remettre des lettres de la part de Bohcmond. Le^prsnce de Tarente saluait « en ses lettres le duc , si comme l'on doit saluer un tel homme. Après disoient lettres : Sachiez, Sire, que vous ai^ez a faire a un moult desloyal homrne qui tousiours met son cœur et sonproposemenl à décevoir ceuot^ qui en lui se fient y expressément tes Latins ; et fait son poui^oir en toutes les manières quil sut à faire mal à nos gens. Si vous ne Vavez pas encore aperçu, vous le saurez par temps comme je le vous di; car je congnois bien la malice des Grecs , mesme^ ment la tricherie de leur empereur; pour ce , je vous prie que vous vous tirez arrière de Constantinople , et retournez vers les plaines d'Andrenople ou de Finepole; et illecqucs vous y verriez la QiL il y a moult grant plante de tous biens; et je, si à Dieu plàistj sitost comme le beau temps viendra, me hâterais de mouvoir et d'assembler avecques vous; je vous aiderai comme mon Seigneur et mon ami contre le desloyal prince qui tend à faire mal de tout son poussoir à la chrestienté, »
Le duc de Bouillon adressa à Bohémond la réponse suivante :
« Nous vous remercions moult grandement , moy et les autres princes avec qui nous sommes ^ de V amour et de la loyauté que vous nous avez mandée ; et sachiez cei Vainement que nous avons déjà trouvé et en ce prince et en ce peuple des Grecs ainsi comme vous le cuîdez. Bien sa^'ons que vous le dites de sens et de loyauté; mais nous doublons moidt {nou9 ne voulons pas), les armes que nous prismes en nostre pays pour guerroyer les mécrécms, tourner et convertir en ceux qui portent le nom de la chrétienté, si comme nous même faisons. Nous attendons et désirons moult votre venue. Lors, si Dieu plaist, quant vous serez venus , nous ferons et enlreprenrons à nostfh conseil. »
Alexis, qui avait été informé du message du prince de Tarente , et qui tremblait pour son empiie en voyant les pèlerins s'abandonner au pillage , envoya de nouveaux ambassadeurs au chef de Tannée française, le priant de se rendre dans son palais ; le prince grec lui offrait de laisser son fils en otage dans le camp des croisés, si Godefroi avait quelques soupçons et quelques craintes. La parolle, dit rhistorien , pleut moult aux barons quand ils l'ouirent. Ils envoyèrent Conon de Montaigu et Baudouin du Bourg pour aller recevoir Tôtage impérial ; on le confia à Boiulouin , le frère du duc , qui estoit demouré pour garder Vost et l'ostaige. Voici comment Bernard raconte Fentrevue des chefs croisés avec le souverain de Bysance. « Le duc et les aultres barons alèrent en Gonstantinople devant l'empereur qui moult les avoit désir<5a. Les Grecs leur firent grand joye merveilleuse-
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lïicnt^ quelque chose qu'ils pensassent. L'empereur les Ijaisa tous, de chacun demanda le nom pour chacun honorer à par soy comme cellui qui bien le sçavoit faire. Bien furent regardies de tous parmy le palais. L'empereur seist ( s'assit ) en sa majesté et les barons autour de lui. Si dist au duc telles paroles : Nous aidons oui dire par plusieurs Jbis en ceste terre que tu es de haut lignage et de nioult grand pouvoir en ton pais et chevalier bon et loyal telemcnt que pour la foy de Jésus-Christ a entreprins de guerroyer les mescréans qui les chrestiens grèvent merveilleusement. Pour toutes les cho^ ses nous te prisons et aimons en noitre cœur et te voulons hon-norer de la greneur honneur {du plus grand honneur) que nous puissions faire , car tu en es digne. Il nous plaist et à ce s'accordent nos barons que nous te élisons et avons erijlls, et notre empire nous mêlons en ta main que tu le gardes comme notre fils doresanavant en bon estât €t en entier amour. Quand il eut ce dit, si le fist vestir de robe d'empereur et seoir près de lui ; et lors lui firent les barons moult grant feste et trèsgrant solennité, si comme la coutume de la terre estoit que l'on feist en teles choses . et fut la paix entre les princes et entre le peuple , ainsi affermée. »
Pendant tout le temps qu'il passa au palais impérial, Godefroi recevait chaque jour de nouveaux trésors ; mais le duc en departoit toutes ces choses aux chevaliers, et partout à ceulx où il voyoit qu'il étoit bien employé. Lorsque les chefs croisés furent revenus dans le camp de l'armée chrétienne , on renvoya à l'empereur son fils Jean , qui avoit été donné en otage. Alors le prince gvecjist crier son ban sur peine de mort que nulnejist mal aux pèlerins et qu'on leur vendist toutes denrées a raisonnable prix.
Le chroniqueur cite une lettre de l'empereur au prince de Tarentc , laquelle renfermait beaucoup de félicitations et de' promesses ; le prince grec recommandait à Bohémond de ne pas permettre que ses troupes pillassent son territoire. « Le semblant des paroles en étoit beau , ajoute Bernard après avoir rapporté la lettre , mais moult y avoit dessoubs venin de félonie. >»
Siège et conquête d'Antioche. — Nous ne suivrons point notre chroniqueur dans ce qu'il dit sur les relations des princes croisés avec l'empereur de Constantinople , sur le siège de Nicée et la bataille de Dorylée , les querelles de Baudouin et de Tancrède. Tous ces événemens sont fort bien racontés par notre auteur; mais nous avons donné assez de détails là-dessus dans notre
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histoire et dans nos extraits des historiens d^ la première croisade. C'est s^n récit du siège d'Antioche qui va arrêter notre attention : il est pris tout entier dans Guillaume de Tyr. Après avoirdécrit la cité d'Antioche, ses environs et son état politique ; après avoir l'ait l'histoire des deux premiers mois du siège , l'auteur parle de la famine et des misères qui déjà se faisaient sentir : a Viande leur commença à faillir et grant souffrète.en Tost. Largesse et grant habondance en eurent au commencement et aux hommes et aux chevaux; mais ils en firent si grant gast comme si ce leur deust tousiours durer ; si leur faillit par leur oultrage et foUie en peu de temps , ce qui longuement le deust soutenir s'il eust bien esté gardé et gouverné. Moult avoit grant souffrète en l'ost de vitaille aux gens et aux chevaux , telement que les poures en estoient en grant péril.... Les tentes et les pavillons pourissoient tous , car il ne finissoit ni jour ni nuit de plovoir une pluie si grosse et si cspesse , que nulle toyle ne la povoit soustenir. Pour ce moroient beaucoup de gens en l'ost de froit et de mesaise ; leurs robes leur pourissoient sur le dos parce qu'ils ne povoient trouver de place sèche où ils les eussent pu essuyer.... L'ost fust telement apeticié que n'en y avoit pas plus de la moitié de ceulx qui avoient esté au commencement. »
Bernard raconte que les chefs croisés allaient quelquefois dans les provinces voisines pour chercher des vivres et des fourrages; mais ces excursions, qui le plus souvent étaient malheureuses , apportaient peu d'adoucissement aux misères des chrétiens. Les prélats de l'armée crurent que le Seigneur voulait punir par là les péchés des pèlerins , et songèrent à apaiser la miséricorde divine. Yoici comment le chroniqueur s'exprime à ce sujet : « Famine, mortalité et maint aultre péril ne fînissoicnt de courre sur le peuple de nostre Seigneur. Les preudommes de l'ost , qui estoient loyaux et religieux, comme l'evesque du Puy, qui estoit légat de par le saint père le pape et aultres , parlèrent entre eulx et dirent lorsqu'il estoit moult à craindre et à doupter, que nostre Seigneur ne fust courroucée à ses pèlerins pour leurs Eechiés; pour ce avisèrent qu'ils parleroient avecques les arons pour s'acorder à nostre Seigneur ; et fut ordonné du consentement de tous ceulx de l'ost que l'on junast en oraisons et pénitence pour crier à nostre Seigneur mercy, par l'espace de troys jours , afin qu'il leur pardonnast leurs mesfaits et les regardast en pitié. Ainsi fut fait à grans pleurs et à grans gémissemens de cœur. Puis après commandèrent que toutes les folles femmes de mauvaise vie fussent getées
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cle l'osl. Il fut crié partout que c[ui scroit prins en avl;;Uère ou en formication , l'ou lui coupcroit la teste incontinent. Les beuveries des tavernes et les jeux de dès et les mauvais seremens y furent défendus sur paine de corps. Fausses mesures et larrecins , tout ce commandoit on bien à éviter. Sages bommes et loyaulx furent esleuz par Tost afin que de ces choses y prenissent garde pour pugnir les malfaiteurs. Après ce commandement et establissement , furent trouvés qui estoient en coulpe des choses en Tost défendues ; si fut telement prise vengence sur ceulx que les aultres se chas-tièrent. »
Dans le IXP. livre de notre histoire , nous avons parlé , d'après Guillaume de Tyr, du moyen barbare qu'employa Bohémontl pour se délivrer des espions musulmans. Bernard le trésorier a consacré à ce fait , qu'il appelle un subtil re^ mède, un chapitre tout entier, qui diffère un peu du récit de l'archevêque de Tyr, et qui est plein de détails curieux. En voici un extrait : <c Grant renommée s'estoit espandue partout Orient et par toute la terre devers midy que trop grans gens estoient venues devers souleil couchant , et que ils avoient assiégé la noble cité d'Antioche. Grant chose estoit de la vérité , mais encore estoient les nouvelles plus grandes sans comparaison. Chacun de ces puissans hommes de celles terres et contrées avoient envoyé leurs espies en l'ost. Si en y avoit tant, qu'ils ne finissoient d'aler et de venir continuellement , et à paine povoit-on faire ni dire chose nulle aux logis qui ne fust sceue en Païennie.... Les barons prinrent conseil entre eulx comment ils se pourroient garantir de celle pestilence.... Buymont , qui estoit de moult grant sens et de grant cuer parla aux aultres barons et leur dist en cete manière : Beaux seigneurs, je vous prie gue vous me laissiez convenir de ceste ch^se, car J'ai pensée une délivrance de ce péril. Je vouldroiç moult essayer si elle vauldroit ou non, si m'en donnés la charge. Les barons tenoient Buymont à moult sage homme et prudent; voulentiers misrent celle chose sur luy et à tant se partirent du conseil. Buymont n'eut mie oublié ce qu'il avoit promis. Quant vint à l'eure du souper, l'ost se disposa et ordonna, pour souper. 11 manda les chevaliers de sa troupe et fist tirer aulcuns turcs qu'il avoit en prison ; si les leur bailla. Ceulx leur coupèrent les gueules, puisles effondrèrent et abillièrent pour roustir. On commença à demander que c'estoit cela ; Buymont le dist à ses gens, et ceulx le dirent aux aultres que tous les barons avoient ainsi ordonné et juré que toutes les espies qu'on pourroit prendre en l'ost, on les rostiroit et en
mangeroient les barons. Celé nouvelle s'ëpamlit partout Yost queFonfesoit tèle justice. Tous couroient veoir câe merveille. Les Turcs mesme qui estoient venus pour espier Tost , en furent moult espouvante's et fut tard à chascun qu'il s'en fust party des logis parce qu'ils doubtoient que Ton ne fist au tel d'eulx mêmes. Apres, quant ils retournoient à leurs seigneurs qui les avoient envoyés , ils leur disoient et espandoient par toute la terre , que celles gens qui estoient venues pour assiéger Antioche , soufFroient plus de mal et estoiçnt phis durs encontre travail et mesaise (malheur) que pierre ni fer. £n cruauté passaient ils tous ours et lyons y car les bestes sauvaiges mangent les gens toutes crues ; mais ceulx les rostissent avant, et puis les dévorent. Geste nouvelle futtelement sceue et publiée par Païennerie qu'oncques puis le Soudan ni les grans amiraux ne peurent trouver homn^ qui vouslist venir espier l'ost. »
Bernard le Trésorier raconte, avec de très-longs détails , la conquête d'Antiocbe , par les guerriers latins , aidés de Phhrous et de ses machinations secrètes ; il donne des lettres adressées au prince de Tarente par Emirfer ( ou Phirous ) , qu'il appelle un homme moult ^ saige et apercevant. L'auteur cite un fait curieux qui n'a pas été rapporté dans notre histoire , et que nous devons faire connaître ici , parce que cet accident moult aida la besogne à accomplir, Emirfer , ayant envoyé dans son hostel son fils , qui jà était grand; celui-ci surprit un des grands émirs entre les bras de sa mère. // eut si grant deuil , qu'il retourna tout-à-coup auprès de son père , pour lui conter la chose ainsi comme il l'avait vue, Emirfer, durement courroucé, fit sentir à son fils qu'il était temps de se délivrer de ces déloyaux chiens, qui , non contens de tenir les chrétiens en servitude , cherchaient encore à les outrager de toutes les manières; il jura de travailler , à l'aide de Jésus^Christ , à apetîcer et à accourcir leur pouvoir. Le chroniqueur peint les habitans d' Antioche livrés à l'inquiétude > devinant que la cité devait estre traye; les soupçons se portèrent même sur Emirfer; celui-ci, qui estait aigu d'entendement, parvint à persuader aux chefs et au peuple qu'une trahison semblable était impossible ; il leur inspira une confiance telle que leur clieut de cuer toute la suspection au' iU avaient vers lui. Emirfer avait un frère qid gardait avec lui une tour de la ville, mais qui n'esfoit mie de tel couraige comme hii; il n'était point initié dans le secret de la conspiration, et quand vint la nuit où cette tour devait être livrée au prince oe Tarente , Emirfer chercha à se débarrasser de son frère. L'ayant trouvé qui se dorr?ioit moult Jennement,. il
eusl peur que s'il s* esv'eilloit aidant que la besoignejîisi acoom-t plie y il lie la deslourbast; pour ce prirU une bonne espée,' et la lui opouja ( enfonça ) au cousté, tellement qu'elle passa oui-tre de part en part; si Voccist,
Après avoir raconté , avec beaucoup de détails , l'entrée des Francs dans la cité , Bernard nous peint la surprise et TefFroi des habitans , la joie des chrétiens d'Antioche^ le désespoir , la fuite ou le massacre des infidèles ; il termine son tableau en disant que les croisés et les chrétiens de la ville couraient ensemble dans Antioche , et qu'ils occioieni les Turcs moult volontiers» L'auteur parle longuement des mi* sères des croisés , assiégés par les armées du sultan de Mossoul : les chevaliers , qui avaient déserté en présence des périls qui menaçaient la croix , inspirent à notre chroniqueur une pieuse indignation ; il veut livrer au mépris des nommes les lâches déserteurs de la croisade , car la vérité' de Vystoire n'espar^ne nul. Bernard raconte la découverte de Ig lance du Sauveur , par un clerc , natif de Prouvenoe^ quand cette nouvelle fut répandue au milieu des pèlerins . tous yi/rtrent, sur les sainctes reliques, que si nostre Seigneur les gestoit hors du péril, -et leurAonnoit victoire de leurs ennemis, ils ne se partîwient de celte saincte compagnie jusques à tant qu'ils eussent conquise Jérusalem, celle noble cité ou nostre Seigneur souffrit mort pour son peuple sauver. En décrivant le combat livré àKerbogath, l'auteur remarque que la grâce divine animait les guerriers latins , et qu'il n'y avoit si petit qui n'eust talent de faire grant chose en la bataille. Après la victoire remportée sur Rerbogath, les barons chrétiens, par le <:onseil du vaillant évêque du Puy , donnèrent des ordres pour que les temples de la cité fussent purifiés , et spécialement la mai s tresse église, Jbndée en Vonneur de monseigneur saint Pierre. Les faulx et desloyaux Sarrasins avaient souillé les sanctuaires du Seigneur ; «t \^% folles femmes et les mauvais garçons enfaisoien^ leur ordure aux églises, )
Siège de Jérusalem, seconde croisade. — Nous ne nous arrêterons point au siège d'Albarie, de Marrah et d'Archas ; l'épreuve terrible que subit Barthélémy , pour attester la vérité de ses révélations merveilleuses , tient assez de place dans notre chronique , et le récit qu'en donne le naïf historien , nous a intéressé. Il semble blâmer le chapelain Arnoul de s'être mis à la tête des incrédules . et ne peut s'empêcher de dire , que cet Arnoul estoit malicieux trop et pourchasseurde discordes. (Voyez l'extrait de Raymond d'Agiles. ) Les murmures dé la menue gentde ce qu'onn'aloiç
568 DÏBLIOTHÈQUE
lujjttivemcnt vers Jhenisalem , la marche victorieuse de Tarmée chrétienne , son enthousiasme à Tapproche de la ville sainte , tout est retracé dans l'ouvrage que nous aualysons. Quand les croisés aperçurent la ville de Jésus-Christ , ils versèrent des larmes de joie ; ils ne purent oncques dormir celle nuit y tèle ardeur avoient de voir la cité qui aevoient estre fin de leur traveil et accomplissement de leur vœu; moult leur tardoit que le jour venist et leur sembloit que cèle nuit estait beaucoup plus longue que les autres» L'auteur décrit Jérusalem , ses alentours , et dit en peu de mots son histoire ; les travaux du siège sont très-longuement racontés , et Bernard n'oublie point les belles processions qu'on faisait pour attirer sur l'armée de la croix les bénédictions du ciel ; il donne à ce sujet des éloges à Pierre l'Ermite et au chapelain Arnoul, parce qu'ils faisaient tous les deux sermon au peuple, et V admonestoit par doulces paroles à entreprendre la be- 'Soigne de NostreSeigneur oà ilfaisoit mieux morir que vivre, £n parlant du massacre des Sarrasins qui s'étaient réfugiés dans le temple de Salomon, le chroniqueur applaudit à cette horrible boucherie , et dit qu^il estoit bien convenable que leur sangfust là respandu ou ils avoient espandues les ordures de leurs mescreances. Bientôt les croisés déposèrent leurs armes et se rendirent aux saints lieux , nu-pieds et le cœur brisé d'une contrition sincère ; c'étoit piteuse chose à veoir comment le peuple pleuroit de joie et de piété, comment ils se laissaient cheoir en croix devant le sépulchre ; il sembloit à chacun qu'il veist encore le corps de nostre Seigneur là tout mort. L'élection de Godefroi au trône de Jérusalem est rapportée à peu près dans les mêmes termes que dans la chronique de Raymond d'Agiles; moult furent joyeux grans et petits de l'élévation du duc de Lorraine , parce que c'estoit cellui qui plus avoit le cœur de tout le comnum. Bernard regrette que le règne de Godefroi ait été de courte durée , car ce prince avoit voulente et pouvoir de faire grans biens au royaume; mais Dieu avait voulu l'appeler à lui, afin que la malice du monde ne corrompît point son noble cœur. L'auteur consacre quelques chapitres à l'histoire de Godefroi , avant la croisade , et en finissant cette espèce de biographie, il combat l'opinion de ceux qui ne voulaient point coi^pter le duc de Bouillon au nombre des rois de Jérusalem , parce qu'il avait refusé de porter la couronne. (Yoyezce que nous avons dit sur le règne de Godefroi , dans notre extrait de Guillaume de Tyr. )
L' expédition de 1101 est brièvement racontée par notre auteur , et ce récit n'ajoute rien à ce que nous a appris Al-
DES cnoisADCs. 569
bert cVAix. F^historicn attribue les revers de celte nouvelle multitude aux inacbinations perfides de Tempereur de Constantînople , et compare le prince grec à Vescorpion qui par devant ne /ait nul mal et point (pique ) de la queue. Le règne de Baudouin I". occupe beaucoup de place dans cette chronique ; mais nous nous sommes suffisamment ëtendus sur ce règne dans notre histoire et dans l'extrait de Guillaume de Tyr. Nous nous contenterons de citer quelque chose du portrait de Beaudouin : le roi se sentait de la nature et de la chair des hommes qui fut bléchée et corrompue par le péchié d' Adam y car il estoit accoustumé de cîieoir souvent en péchié de la chiiir; mais il estoit télement honteux que moult le fesoit célcement ( secrètement ) ; peu en avoit de ses ^ens privés de son hostel qui rien en sceussent. A nul nejaisoit force ni oultrage pour ceste chose; vers nostre Seigneur ne pouvait il avoir excusence du péchié , mais vers le monde et vers les gens en avoit il aulcune défense. Quant aux vertus guerrières de Beaudouin, le chroniqueur croît ne pas pouvoir en faire un plus grand ëloge , qu'en disant que , sous ce rapport , le prince bien en retraçoU et semblait à son frère le duc Godefroi. •
Nous ne rappelerons pointles autres événemensqui signalèrent le règne de Baudouin du Bourj:; et celui de Foulques d'Anjou. (Voyez notre extrait de Guillaume de Tyr, et le V«. livre de notre histoire. ) Nous passerons d'abord à la seconde croisade , qui eut lieu sous Baudouin 111 , et qui est racontée longuement dans cette chronique. Quand la nouvelle de la perte d'Edesse se fut répandue en Occident , le deuil fut général, et les larmes coulèrent de tous les yeux ; on disait que toute la terre d'outre-mer se perdait, que les Turcs avaient toutes les villes prises, et les clercs et le peuple communément découpés. Le pape Eugène eut moult grant pi-tié de celle saincte terre et du peuple de notre Seigneur que l'on y menait si mal. Parmi les bons prescheurs , chargés d'appeler aux armes les guerriers d'Europe, on distinguait monseigneur saint Bernard, abbé de Clairvaux, qui moult estoit plain de très-grandes bontés, et sur tous hommes, avoit grâce de bien parler. Bernard poursuivit avec ardeur la besaigne du Seigneur; il envoyait des preudommes là oh il ne pavait aler, qui bien disait laparalle de Jesus-Christ. L'orateur de la croisade estait faible de vieillesse et des abstinences par 'quoi il grevoit son corps ; de grant cœur et par bonne manière de paralles, il monstrait aux barons et aux aultres gens les maux que les Musulmans avaient fait au peuple de Dieu , et grant loyer promettait à ceux qui pour Vanneur de Jésus- Christ en-
570 lïïBI.IOTHEQUE
treprcndwwnt de dclwrcr hi terre de sonvafrimoinc, Dnru; no» extraits (VOtlion de Freisingue, des Gestes de Louis Vil , d'Odoii de Deuil, et autres, nous avons donné beaucoup de détails sur la marclie des armées de Conrad et de Louis le Jeune , sur leurs misères et leurs revers ; aussi nous ne nous arrêterons qu'un moment au récit de Bernard. Après avoir parlé de l'arrivée de Louis VIT à Antioche , des grands honneurs que lui rendit Raymond, et des vains efforts du comte pour associer le roi de France à ses projets de conquête , Fauteur dit que Raymond tant fis t qu'il mist la royric sa femme ( Eléonore de Guienne ) en tel point qu'elle le voulut laissieret départir de lui ( de Louis ). L'historien ajoute à ce sujet les paroles suivantes : Elle (la reine) n'estait mie lors sa^c femme ; ainsi fust moult blâmée en la teriv» Ni ne /tcgarda mie, si comme l'on dist, à la hauliesse de sa couronne, ni à lafoy de mariage. Le roy lui montra bien quant il fust retourné en France , car il se desara ( se sépara ) d'elle.
Nous dirons un mot du siège de Damas , auquel notre lûstorien a consaci:é plusieurs chapitres. Après de longs et inutiles travaux , les croisés , divisés entre eux et trompés par les barons de Syrici, se trouvèrent aussi peu avances qu'au premier jour du siège. On avait fait entendre aux pèlerins que la cité seroit prise de venue ( en arrivant ), et ceuxci ne s'étaient guaires cliargiés de viandes (vivres). Mais bientôt tout leur vint à manquer , et ils ne povoient avoir à boyre ni à mangier. L'armée , pressée de tous côtés et livrée à la souffrance , fut contrainte de s'éloigner de Damas. Après cette retraite malheureuse , les guerriers de la croix murmurèrent hautement contre les barons de Ja Terre- Sainte , qu'ils regardaient comme la cause de leurs revers ; tel était l'état des esprits , que les menues gens de France din .. soient tout clèrement que ce ne seroit point bonne chose de con^ quérir les cités, car les Turcs y valoient mieux que les chrétiens du pays» Le chroniqueur a exposé , dans un chapitre , les occasions de la trayson par laquelle le siège de Damas se /eva; après avoir fait connaître les dii^erses raisons qu^on en rendoit, l'historien gémit sur l'inutilité de cette croisade , et ajoute avec une sorte d'amertume : il sembloit que nostre Seigneur ne vouloit rien faire de sa besogne par ces gens là.
Règne d'Amauri, bataille de Tibériade. — Bernard le Trésorier continue à copier Guillaume de Tyr, dans le récit
3u'il fait des expéditions d'Amauri, en Egypte, et des guerres e Nouredin ; toute cette partie a été fort abrégée par le traducteur Pipin. Celui-ci a ajouté un fait qui eut lieu quel-
que temps après la retraite d'Âmauri , et qui mërite d être connu. « Un prince d'Arménie , ayant pris la croix , vint à Jérusalem , et fut bien reçu par le roi Amauri. En rccon* naissance des lioimeurs qu'on lui fit , ce prince offrit un secours de trente mille nommes , équipes et défrayés , pour toutes les expéditions que le roi de Jérusalem entreprendrait, et il promit d'en envoyer quinze mille sur-lecliamp.Parlanteusuite de ce qu'il avait remarquéen arrivant dans la Palestine , il dit qu'Amauri lui semblait être plutôt le gardien que le maître de son royaume , puisqu'un grand nombre de Sarrasins l'habitaieiitet y occupaient plusieurs villes, n ajouta qu'il serait facile à ceux-ci , en conspirant contre le roi , de s'emparer de tout le pays , où ils trouve* raient beaucoup de partisans , parce qu'en général les peuples aiment assez à changer de maîtres. Après cette conversation , le roi rendit grâces au prince de ses offres généreuses , et le prince lui demandant à quelles lois seraient soumis dans son royaume les hommes qu'il lui enverrait comme auxiliaires , les ecclésiastiques répondirent qu'on exigerait d'eux les dîmes, auxquelles les Sarrasins» faabitans du royaume , n'étaient cependant pas assujettis. Le prince reprit alors : Je n'enverrai jamais de secours à Jérusalem a une pareille condition; car je ne veux pas que les chrétiens, mes sujets, soient les esclaves d'autres chrétiens chez lesquels Içs Sarrasins sont libres. Ainsi , ajoute Pipin , l'obstination du clergé fit changer de résolution au prince, qui se retira et mourut peu de temps après. » Nous ne parlerons point de l'arrivée du comte de Flandre en Syrie , de son refus d'aller combattre en Egypte avec l'armée de Baudouin lY, du siège d'Harem par le prince d'Antioche , le comte de Tripoli et le comte de Flandre ; nous arriverons d'abord à l'élévation de Saladin. Pipin cite à ce sujet un trait tout-u-fait contraire à la raison et à la vérité, mais que nous devons faire connaître à cause de sa singularité bizarre.
« n y avait, dit l'auteur, suivant une ancienne coutume, » devant la porte du palais de Mulaine (1), calife d'Egyte, » deux chevaux très-forts , scellés et bridés , qu'on relevait 9 tous les jours et toutes les nuits comme des sentinelles. M Cet usage avait lieu à cause d'une prophétie que les Sar- » rasins avaient trouvée dans leurs livres , et qui portait
(i) C'est le mol arabe mniilana , quî signifie notre maître t lilre dont on se servait en parlant au calife.
572 EIBLÏOTifÈQUÈ
» qu'il sortirait d'Egypte un nommé Hali (1), qui, montant » sur un de ces chevaux, deviendrait le maître des Sarra- » sins et des' chrétiens. Saladin , connaissant cet usage , et » voyant que le Caire ne pouvait être pris par la force des » armes ni à prix d'argent, considérant en outre que la » conquête de toute l'Egypte dépendait de la prise de cette » ville, entreprit une chose à la fois difficile et étonnante. » H envoya au calife un député chargé de lui dire qu'il avait - » résolu de venir auprès de lui en suppliant , et qu en signe » de sa soumission il porterait sur sort dos uli bât d'âne , » ajoutant qu'il se ferait accompagner de quelques hommes » armés de Baguettes pour écarter ceux qui s'approche- » raient trop près de lui. Mulaine, ayant entendu le député, » fut rempli de joie : il envoya à tous ses satrapes ordre de » se rendre au Caire pouf voir Saladin qui devait venir » en suppliant implorer sa miséricorde. Saladin, se faisant » accompagner de quarante satellites fidèles , qui avaient )> des armes cachées sous leurâ habits , se mit un bât sur le » dos , et cacha aussi son épée le long de sa cuisse ; il entra »' au Caire en rampant sur les mains et sur les pieds. Les » satellites , qui le suivaient , le stimulaient avec leurs ba- )» guettes comme une bête de somme. Tous ceux qui étaient » accourus pour voir ce spectacle , annoncent à Mulaine )> l'humble arrivée de Saladin. Lorsque celui-ci fut devant » les portes du palais , et qu'il y eut aperçu les chevaux » placés selon la coutume , il espéra qu'il en deviendrait le » cavalier , et qu'il s'appelerait Hall, Arrivé en présence de » Mulaine y qui était assis sur un trône , il baisa ses pieds, » et Mulaine lui promit sa faveur. Saladin , jetant alors le » bât qu'il avait sur son dos , et tirant l'épée qui était cachée » le long de sa cuisse , en perça le cœur ae Mulaine. Les sa-* » teUitcs qui l'accompagnaient , découvrant aussi leurs arw mes , tuèrent tous ceux qui se présentèrent , et firent un » grand carnage. Devenu maître de la ville par cet artifice , )» Saladin envoya ordre à son armée de s'emparer aussitôt de » Dabylome; ce qui fut exécuté. Cette ville surprise céda
(i) On fait allusion àToplnîon où sont lc$ lAusiilmans <le la secle d^Ali, que Hman Mahdi, dernier des doazeimans, est maintenant caché dans un certain lien de la terre , et qu'il doit revenir peu de temps avant la fin du monde, pour soumettre toute la terre h Mahomet. C'est lui qui est destiné à tuer 1 Antéchrist , devant avoir pour chef de son entreprise Jésus-Christ lui-même. Chardin parle de IVcurie qui était de son temps à Ispahan , où Ton conservait des chevaux toujours prêts pour recevoir cet iman au moment de son apparition.
M sans résistance. Babylonie était tout près du Caire ; c'était » là qu'étaient tous les trésors des Babyloniens. Pendant ce » temps , Saladin monta sur un des chevaux qui étaient de- 1» Tant les portes du palais , qui attendaient llali> Les habi- » tans d'Alexandrie, de Daniiète, et des autres villes envi- » ronnantes , apprenant ce qi^i venait de se passer , et que » Saladin était a la tête d'une grande armée , lui envoyèrent » des députés , et se soumirent à lui , eux et leurs biens. Ce » fut ainsi , ajoute Bernard , que , par une admirable ma- » gnanimité, Saladin se rendit maître de toute l'Egypte. » On pourrait prendre ici le récit de Pipin pour un conte des Mille et une nuits.
Les revers et les triomphes de Saladin sont fort bien racontés par Bernard le Trésorier , fidèle traducteur du récit de Guillaume de Tyr ; celui-ci nous a beaucoup servi pour cette partie de l'histoire des croisades. Nous nous bornerons à emprunter aux additions de François Pipin , une anecdote qui fait voir comment les musulmans et les chrétiens traitaient entre eux , et quel était , en quelque sorte , leur droit des gens dans les chances diverses de la guerre. Baudouin de Rama ayant été fait prisonnier par les musulmans, voici de quelle manière il fut délivré. A la sollicitation de quelques émirs, dont Baudouin avait gagné la bienveillance par son caractère de douceur et par ses discours , Saladin fixa sa rançon à deux mille besans ; on convint que , si Baudouin ne pouvait la payer, on lui arracherait deux dents. Le prisonnier ayant répondu qu'il était dans l'impossibilité de compter une somme aussi torte , Saladin irrité ordonna qu'on exécutât l'autre condition. Baudouin, ne pouvant se résoudre à l'opération , promit de payer sa rançon , et il envoya prier son frère Bélian d'Ibelin de venir à son secours. Bâian » touché du sort de Baudouin , paya le tiers de la somme et donna des otages pour le reste. Baudouin ainsi délivré vint à Jérusalem. Il alla ensuite à Constantinople implorer la générosité de l'empereur pour le payement du reste de sa rançon. L'empereur , par estime pour Baudouin , et en considération de son frère Bélian , qui avait épousé une princesse grecque mariée auparavant au roi Amauri, fît dresser un trône dans son palais » et y fît asseoir Baudouin, couyert de pièces d'or jusqu'à la tête. Baudouin de Rama, revenu à Ptolémaïs, acheva de payer sa rançon.
L'histoire de Guillaume de Tyr finit tout-à-coup en racontant la division de Baudouin IV et du comte de JafFa , et Bernard a traduit jusqu'à la dernière ligne de la chronique de l'archevêque. Ici commence la partie de l'ou-
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vragc clc Bernard , qui a été imprimée sous le titre de : 67o«tinualion de Guillaume de Tyr, Nous allons faire connaître lés faits intéressans que nous n'avons point rapportés dans l'extrait du Continuateur. (Coll. de Martène).
Bataille de Tibértade, moeurs du patriarche Héraclius. — Bernard consacre plusieurs chapitres au récit des événémens qui se passèrent après la mort de Baudouin le Lépreux , à l'occasion de la succession au trône. On a vu dans notre histoire les démêlés qui s'élevèrent alors entre les princes chrétiens.
Saladin , profitant de ces démêlés , rassembla une armée considérable pour marcher contre Gui , nouveau roi de Jérusalem. Ce monarque, redoutant Saladin, envoya, de l'avis des barons du royaume , les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital , l'archevêque de Tyr, Belian d'Ibclin et Renaud de Sidon , au comte de Tripoli , qui était à Tibériade , afin de faire la paix avec lui. Pendant que ces députés étaient en marche , un corps de cavalerie , commandé par le fils de Saladin, avait traversé le Jourdain avec la permission du comte ; on avait promis à celui-ci que les guerriers musulmans ne passeraient pas une nuit sur le territoire des chrétiens , et qu'ils n'attaqueraient aucune cité chrétienne. Quelques templiers qui voulurent s'opposer à la marche du fils de Saladin , furent tués ou faits prisonniers. Cependant les députés de Gui remplirent leur mission , et le comte de Tripoli consentit à se rendre à Jérusalem. Le roi sortit de la ville et alla au-devant du comte , qu'il rencontra au château de saint Job ; ce château est ainsi appelé, parce qu'on dit au pays que là demeura Job et que ce fut son manoir. D'aussi loin qu'il aperçut le comte , Gui descendit de cheval et s'avança à pied ; le comte lui-même , à cette vue, alla à pied au-devant du roi de Jérusalem. Quand l'un y fust près de l'auttre, le comte s'agenouilla devant le roy et le roi le les^a; si lui geta les bras au col et l'acola et baisa-, et les deux princes allèrent à Naplouse. D'après l'avis du comte , le monarque se dirigea vers la fontaine de Saphorieh, à la tête d'une armée. Il fit ensuite demander au patriarche le bois de la vraie croix pour lui servir d'étendard ; Eraclius prist la sainte croix, si la mist hors de Tlie-rusalem , et chargea le prieur du Saint-Sépulchre de la porter au roi , car griève chose lui ctoit d'aler à l'armtfe.
Gui fit servir à la solde des guerriers le trésor que Henri , roi d'Angleterre , avait envoyé aux chevaliers du Temple et de rilôpital. Après le meurtre de Thomas de Cantorbery ,
DES CnOlSADES. 575
Henri s'avisa qu'il avoit mal fait et qu'il irait outremer et ferait tant de bien à l'aide de Dieu qu'il s'accorderait à lui de ce niejpdt et des autires qu'il aidait vers lui commis; dont il advint que chacun an depuis que saint Thomas est mort mar^ tire , y envoioit grant a\^air à chaque passage pour mettre en trésor en la maison du temple et de l'hôpital. Gui ordonna qu'on mit les armes du roi d'Angleterre sur les bannières de son armée , parce que c était de son avoir que les guerriers étaient paies et retenus, La femme du comte de Tripoli était dans Tibériade , quand Saladin vint assiéger cette ville ; la comtesse se voyant, d'un côté obligée de se défendre, et de l'autre dépourvue de tout secours , fit informer le roi et le comte des dangers qui la menaçaient. A cette nouvelle , le roi assembla les chevaliers du Temple et de l'Hôpital et les barons de son armée, pour les consulter sur ce qu'il avait à faire. Bernard donne ici le discours du comte de Tripoli. Je donnerais ban conseil, si J'étais crcu, dit le comte en commençant, mais Je sais bien que Je n'en serais mie creu, n fut d'avis de ne point secourir Tibériade , et à peine eut il achevé de parler, que le grand-maître du Temple s'écria que encore y avait-il du poil du loup. Le comte feignit de ne pas entendre ces paroles, et se contenta de dire au roi que si on parvenait à le convaincre de perfidie , il lui abau" donnoit sa teste. Après le conseil , le grand-maître du Temple , alla trouver le roi : il lui peignit le comte comme un traître et un perfide, et persuada au Gui qu'il fallait livrer bataille. Pendant que les chrétiens s'avançaient vers Tibériade , une vieille magicienne qui allait entaur l'art pour l'ast tier, fut surprise par l'arrière garde ; la magicienne, esclave d'un syrien de Kazareth, était montée sur une ânesse. Interrogée , elle répondit que Saladin lui avait donné moult grant avoir pour ce liement faire , et elle espérait que pas un spldat chrétien n'échapperait. Comme on lui demanda si elle ne pouvait pas détruire l'effet de ses enchantemens , elle dit qu'elle le pouvait, si l'armée chrétienne rentrait dans son camp. Alors on alluma un bûcher pour brûler la magicienne; celle-ci traversa deux fois les flammes saine et sauve , et les chrétiens se décidèrent à la tuer d'un coup de hache. La chronique nous avertit qu'il ne faut pas tenir mie à fable de ceste vielle, parce que jadis le prophète Balaain en fit bien davantage.
Après avoir fait une très-longue dissertation sur Balaam et son âne , l'auteur oublie un moment Saladin , Tibériade et l'armée du roi Gui , pour nous parler du prétendu eni" poisonnement de Guillaume de Tyr et des mœurs du pa*
triarche- Héraclius. Nous laisserons parler le chroniqueur lui-même : « Quant le patriarche fut venu de Romme, il . aima la femme d'ung mercier de Naples (Naplouse), qui estoit à sept milles de Jhérusalem et la mandoit souvent et elle y aloit , et il lui donnoit assez de son avoir pour estre bien de son mari. Ne demoura guaire que son mari ne mourust. Après ce , le patriarche la fîst venir en Jhérusalem et lui acheta la bonne maison de pierre ; si la tenoit à la veue de tout le monde ainsi comme l'homme fait sa femme, fors tant que elle ne fust mie en une mesme maison avecque. lui. Quant elle alloit au moustier, elle estoit aussi atournée ( parée ) de riches draps comme si ce fust une empereuresse (impératrice) ouuneroyne, et ses serviteurs devant elle. Quant il avenoit que a le unes gens la voyoient qui ne la cognoissoient , si demandoient qui celle dame estoit. Ceulx qui bien la cognoissoient disoient que c'estoit la patriarchesse. Elle a voit nom Pasquière de Riviers et a voit enfans du patriarche ; dont il advint une foys qu'en ung ost (assemblée ) où le roy estoit et le patriarche et les barons de la terre pour conseil prendre de combattre aux Sarrasins qui près d'illec estoient, vint ung fol (un fou) au patriarche ; si lui dist cryant tout : Sire patriarche, dormez moy bon loyer, car je vous apporte bonnes nouvelles» Pasquière de Riviers votre jèmme a une belle fille. Lors lui dist le pa-^ triarche : testoyfol (tais-toi fou). »
Quand Tarmée chrétienne fut arrivée à quelque distance de Tennemi, les Sarrasins moult joyeux se logièrent tout entour Vost des chrestiens, si près que les ungs parloient aux autres. Et s'il y eut un chat qui s enfuit de Vost aux chi^estiens, il ne peut mie ëcJiaper que les Sarrasins ne le prissent. Les chrétiens passèrent la nuit sous les armes y et si eurent moult grant mesaise de soif. Pendant que Tarmée attendait le combat au milieu de la souffrance et du découragement, cinq chevaliers de la troupe du comte de Tripoli allèrent trouver Saladin et lui dirent : Sire, qu attendez-vous que vous ne poignez (ne tombez) sur eux; ils ne se peuvent mais (plus) aidier; ils sont tous morts, « Les piétons, poursuit Bernard, gelèrent leurs armes et se rendirent aux Sarrasins, les gueules baiées (ouvertes) par détresse de soif. » L'auteur raconte la déroute de l'armée chrétienne , déjà vaincue par la souffrance , et la captivité du roi, des princes et des chevaliers. Cette défaite eut lieu le jour de la saint Martin le Bbuillant , par devant août, { Voyez notre extrait de Raoul de Coggeshale et le 7*^ livre de notre histoire).
Siège de Jérusalem par Saladin. — Bernard le Trcso-
DES CROISADES. j77
rier rend compte de l'arrivëe à T3^r de Courad, iiiar-
3uis de Montfcrrat, du siège que SaLidin alla mettre evant cette ville, de Toffre que le Sultan fit au marquis de rendre son père à la liberté, s*il voulait lui livrer Tyr, du refus de Conrad (voyez l'extrait de Sicardi] , de la retraite de Saladin qui alla prendre Gësarée , Jaffa et Ascalon ; il parle des conditions que le sultan avait proposées aux ha- DÎtans de Jérusalem, s'ils voulaient se soumettre a son empire. Ce prince leur offrit trente mille besans pour rebâtir les murailles de leur ville, et promit de leur abandonner cinq lieues du territoire environnant. Comme les chrétiens refusèrent de livrer la cité de Jésus-Clirist, le sultan ne tarda pas à l'assiéger. Bernard le Trésorier est le seul auteur qui ait fait un récit complet du siège de Jérusalem par Saladin; en voici une analyse.
L'historien passe légèrement sur les premières opérations de ce siège ; les habitans de Jérusalem , voyant une partie de leurs murs renversée , et se voyant eux-mêmes sans cesse exposés aux coups des machines , des pierriers , des traits et des flèches, firent annoncer à Baléam albelin et au patriarche, qu'ils avaient résolu de sortir pendant la nuit et d'attaquer les Sarrasins à l'improviste ; ils disaient qu'ils aimaient mieux mourir en combattant , que d'être honteusement enfermés dans des murailles , et ensuite tués ou faits prisonniers. Le patriarche, qui avait d'autres pensées, tout en les félicitant de leur résolution généreuse , leur fit observer qu'il valait mieux demander la paix que de soutenir un pareil siège. Cet avis parut raisonnable. Baléam alla trouver , Saladin. Pendant qu'il était au camp de l'ennemi , quelques guerriers musulmans arborèrent leur étendard sur une des tours de la ville. Saladin se montra d'abord inexorable, mais comme les infidèles furent soudain chassés de la tour qu'ils avaient envahie, le sultan engagea Baléam à revenir le lendemain.
La nuit suivante , il arriva qu'une pierre partie d'un pierrier des Sarrasins, férit par tcle vertu sur l'angle d'une tour que l'angle tomba. Les sentinelles effrayées du bruit, s'écrièrent : tray! tray! Les ennemis, réveillés par ce cri d'alarme , crurent que les chrétiens fondaient sur le camp ; les chrétiens , de leur côté, crurent que les Sarrasins entraient dans la ville. Oa vit alors les dames de Jérusalem , en signe d'humiliation et de pénitence , dépouiller leurs filles de leurs vctemens et les plonger jusqu'au cou dans des bassins remplis d'eau froide placés en face du Mont-Calvaire ; elles leur coupaient les tresses de leurs cheveux et les getoient au
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loin. Les moines et les prêtres montèrent sur les remparts; là ils marchoient à procession et faisaient porter la sainte croix; les curés portoientle corpus domini sur leurs chiefs : mais , dit Bernard, notre Seigneur ne povoit oyr cla^ vieur ni prière que Vonfist en la cité, caria puante luxure et VavouUerie ( Fordure ) qui en la cité estoit ne laissoit monter oraison ni prière qu'onjist devant Dieu,
Sans entrer dans les détails du siège qui du reste ne sont pas très-nombreux « nous ferons connaître ce que dit le chroniqueur sur la capitulation de Jérusalem et la rançon des liabitans. Baléam étant retourné au camp de Saladin , dit que les habitans de Jérusalem consentaient à livrer la cite,' sauver leur vies. Saladin répondit que cette proposition venait trop tard, et que puisque ses premières conditions avaient été méprisées , toute espèce d'arrangement devenait désormais impossible. Baléam luy cria que pour Dieu il eut pitié d'eulx et mercy. Saladin promit d'avoir pitié des chr<?tiens ; il leur permit de disposer à leur gré de leurs biens et de leurs meubles, mais il déclara qu'aucun d'entre eux n'obtiendrait la liberté sans avoir payé une rançon. Raléam lui ayant demandé quel étoit le nombre de la rançon , Saladin répondit qu'un homme donnerait dix besans , une femme cinq , et un enfant deux , et que cette taxe serait commune aux riches et aux pauyres. Sire, répliqua Baléam, en cette cité léans na {il n'y a ) qu^un pou de gens qui aider se puissent Jbrs le bourgeois ; et encontre un homme ( et pour un homme ) qu'il y a qui la rançon puisse payer, en y a-t-il cent qui ne auroient mie deux besans , car la cité est toute pleine de gens de la terre de menu peuple, qui là dedans est. Le sultan dit qu'il s'en conseilleroit et invita le chevalier d'Ibelin à revenir le lendemain. Celui-ci rendit compte de ce qui s'était passé. Quand le patriarche et les bourgeois oyrent ce, si furent couroucié pour le menu peuple; ils àirenl qu' il y avoit grant avoir du roi d'Angleterre en Vhospital, et s' ils pouvoient tant faire vers les hospitaliers qu'ils eussent celui avoir pour racheter une partie du menu peuple , ce seroit bienfait, — Baléam , le patriarche et les bourgeois de Jérusalem conjurèrent les chevaliers de l'Hôpital de leur abandonner le trésor du roi d'Angleterre pour racheter le pauvre peuple , et ceux-ci dirent que bien estoit clwsc faisable. Alors le chevalier d'ibeliir fut de nouveau envoyé auprès de Saladin pour faire la meilleure paix qu'il pourroit; il supplia le sultan de mettre raisonnable rançon aux pauvres gens de la cité. Céiai" ci pour Dieu et pour l'amour de Baléam, décida que les hommes ne payeraient que cinq besans , les femmes
cinq, et les enfans un seul. L'ambassadeur trouva cette taxe encore trop forte , et conjura le sultan d'y mettre raison ; le prince musulman consentit alors à laisser partir tous les pauvres, moyennant cent mille besans. Mais Baléam considérant que cette somme même ne pourrait être payée, demanda à Saladin quel prix il voulait mettre à la rançon de sept mille pauvres. Il fut convenu que trente mille besans seraient le prix du rachat de sept mille hommes , que deux femmes ne compteraient que pour un homme, et diic enfans pour un homme aussi. On nxa à quarante joui's le terme ou paiement et la sortie des chrétiens de la ville. On accorda à ceux qui sortiraient , la liberté d'emporter des armes pour se défendre des brigands et des voleurs , et Saladin leur promit de plus un sauf conduit pour les accompagner.
L'historien ne veut point passer sous silence la grant cowtoisie de Saladin envers les femmes et les filles des chevaliers ; les dames chrétiennes se prosternèrent aux pieds du sultan, en plourant tendrement que pour Dieu il eusL mercy d'elle, Saladin en eut grant pitie\ et dit aux dames de qui les maris étoient vifs ^ qu'il voulait leur rendre à tous la liberté. Aux dames et aux demoiselles dont les pères et les seigneurs avaient succombé , il fit donner largement du sien; à fune plus, à l'autre moins, selon ce quelles estoient. Et l'on leur donna tant qu'elles s'en louèrent doulcementà Dieu et au siècle, du bien et de l'onneurque Salahadin leur aKH)it fait.
Tous les détails que nous venons de rapporter sont peu connus et très-précieux pour l'histoire. On a pu remarquer que Bernard le Trésorier laisse entrevoir pour Saladin une affection toute particulière , affection difficile à expliquer dans un auteur chrétien de cette époque. Le fils d'Ayoub est son héros; il se plait à caresser son portrait, et n'oublie rien pour faire éclater la gloire et les hautes vertus du sultan. Raoul de Coggeshale, témoin oculaire delà conquête de Jérusalem, s'exprime sur Saladin avec un langage bien différent. (Comparez les récits des deux chroniqueurs). Les liistoriens arabes eux-mêmes n'ont pas montré Saladin sous des couleurs aussi favorables.
Les chrétiens qui avaient racheté leur liberté , en quittant la ville conquise, furent distribués par bandes; Saladin donna à chacune une escorte de quarante cavaliers , dont une moitié marchait devant et l'autre derrière , veillant à ce que le peuple de Jésus-Christ ne reçût aucune insulte. Ces cavaliers se montrèrent pleins d'humanité envers les chrétiens qu'ils accompagnaient : si un homme , une feimne,
chrëtLens ; ce qui ne paraît pas très-vraisemblable , et ce qui prouve^eulenient que le chroniqueur aime à trouver roccasion de louer le sultan. François Pipln , en parlant du mariage de Henri avec la fîile du roi son prédécesseur , dit que le comté de Champagne avait eu une autre femme ; comme il soupçonnait cette épouse , il avait laissé , avant de passer la mer , la garde de son comté à sa mère Marie , qui était sœur de Philippe , roi de France , du côté paternel , et de Richard, roi d'Angleterre , du côté maternel; la mère de Henri, tant qu'elle vécut, fit passer tous les ans à soa fils les revenus du comté.
François Pipin , en traduisant la partie de la chronique de Bernard, où se trouve rapportée la mort de Saladin, fait honneur au prince musulman d'une action dont les auteurs arabes n'on rien dit. U raconte qu avant de mourir , ce prince fit venir son héraut d'armes , et qu'il lui ordonna de porter au bout d'une lance , dans les rues de Damas , le linceuil où il devait être enseveli, en prononçant ces paroles : Voila tout ce que le maître de V Orient emporte avec lui au tombeau! Plusieurs historiens latins ont aussi rapporté ce trait , dont rien ne garantit l'authenticité , mais qu'il est bon néanmoins de conserver , comme une belle maxime à l'usage des rois et des conquérans.
En racontant la quatrième croisade , faite par des seigneurs allemands, le chroniqueur donne des détails fort curieux sur la mort tragique du comte de Champagne. Celui-cî avait appris la nouvelle du siège de JafTa , et devait le lendemain marcher au secours de la ville. « Il fîst mettre les: tables pour souper et demanda de l'eau à laver; on lui en aporta et il vint en droit une grande fenestre qui estoit en la tour en haut où il demouroit. Si commença à laver ses mains ; si comme il les lavoit , si se lança avant , si cheit (tomba) de la fenêtre delà tour; si fut mort. Le vaslet qui lui tenoit la touille (le vase) se laissa cheoir après, parce qu'il ne vouloit mie qu'on dist qu'il l'eust bouté (précipité), n ne fut mis mort , mais il eust la cuisse rompue. Aulcunes gens disoient que si céluy vaslet ne se feust laissé cheoir après le comte , le comte ne fust mie mort.... Le vaslet qui estoit cheu entre deux murs, se traîna tant qu'il vint près d'une posterne (porte ), etsioyt gens passer par dehors, si commença à crier. Quant les gens oyrent lecry, si alèrent cèle part et demandèrent qui c'estoit qui crioit et qu'il avoit ; et il leur dit que pour Dieu fissent allumer et fissent venir chevaliers- pour porterie comte qui là gissoit mort. Ils aîcrcnt et firent venir les chevaliers et ser^ens du comte
et si le prirent et l'cmportcTcnt au moutlcr. Là l'ensevelirent. Or regardez, s'ccric ici naïvement notre chroniqueur, regardez comment le cuer lui disoit de cette fenêtre qu'elle feroit ennuy. Il avoit commandé pour plusieurs foys que Ton la fit trcllier de fer pour les enfans , car le cuer Jui disoit bien qu'elle (eroit dommaige. On ne la feist miç treiller avant que le comte ne fust cheu ; mais après quant le comte fut trouve et enseveli , si fist on moult grant deuel (deuil). »
En racontant la prise de Beryte par les pèlerins de la quatrième croisade , le chroniqueur ait que les croisés di rent cette conquête moins à leur Valeur qu'à un généreux complot formé par un esclave chrétien , qui était charpentier et qui avait associé à son entreprise deux autres esclaves, restés avec lui dans la ville. Bernard entre à ce sujet dans de très-longs détails qui n'auraient pas beaucoup d'intérêt pour nos lecteurs.
Dans l'extrait du Continuateur de Guillaume de Tyr^ on trouvera tout ce que Bernard le Trésorier a de plus curieux touchant la croisade qui se termina par la conquête de Bysance ; le récit qu'a donné Bernard de cette cinquième croisade est incomplet et quelquefois inexact ; l'auteur a poussé son récit jusqu'à l'époque où Frédéric II se vit obligé de quitter la Palestine , pour revenir dans ses États, menacés des pieuses vengeances de Grégoire. Nous renvoyons ici nos lecteurs à l'extrait du Continuateur, pour ce qui regarde l'expédition de Damiète et la croisade de Frédéric n. Le traducteur Pipin a pris mot pour mot dans Olivier Scholastique le récit du siège de Damiète. (Voyez notre extrait d'Olivier). La Continuation de Guillaume de Tyr, trouvée dans les manuscrits de Rothelin , et dont nou^ avons rendu compte (coll. de Martène), commence aux événemens qui suivirent l'expédition de Frédéric II, et peut être regardée cpmme une continuation de Bernard le Trésorier. Voyez notre extrait du manuscrit de Rothelin,
En terminant cet article , nous dirons un mot du style et du caractère de Bernard le Trésorier. Sa narration est élégante et fleurie, et rappelle souvent la manière de Joinville ; on pourrait lui reprocher d'avoir mis quelquefois un peu de confusion dans sa chronique , en mêlant ensemble des faits étrangers l'un à l'autre , et en se jetant dans des questions qui ne vont point au sujet. On ne découvre point dans Bernard le Trésorier cette exaltation de sentimens , cette piété passionnée qui caractérise la plupart de nos vieux historiens des croisades , et qui leur fait repousser et
liaïr tout 60 qui n'est pas chrétien. Notre auteur fait souvent preuve de beaucoup de sens, et ses vues sont toujours modérées. Bernard flétrit Tinjustice, de quelque part qu'elle vienne; toute espèce d'iniquité trouve en lui un ennemi, et Frédéric lui-même , dont il fut le trésorier, n'est pas toujours à l'abri de ses censures .
Chronique de Richatxl de Saint-Germam (1).
Richard était Sicilien; il fut, comme il nous l'apprend lui-même , notaire de Frédéric II , empereur d'Allemagne , dans la ville de Saint-Germain , d'où il a pris son nom. Il joignît à la qualité d'historien celle de poète.
La chronique de Richard est estimée des erudits pour les choses qu'elle contient et pour l'exactitude qui y règne. Ferdinand Ughelli a cependant accuse Richard de Saint-Germaîo de s'être quelquefois écarte de la veVite par son trop grand attachement pour l'enipereur. Muratori fait a ce sujet cette reflexion judicieuse : « il n'est pas d'un juge équitable n d'accuser si légèrement de fausseté ce qui n'est pas d'ao- 9 cord avec nos opinions ou nos vœux, n
Richard de Saint-Germain , dans une courte preYace , dit qu'a l'exemple des écrivains de l'antiquité qui ont laisse k la postérité le rccit des actions dignes de me'moire, il a essaye , selon les forces de son petit génie , ingeniolimei , de raconter tout ce qui est aiTive de son vivant sur la terre , et en particulier dans le royaume de Sicile. Ayant pris soin d être vrai sur ce qu'il a vu, connu , ou appris d'après des rapports fidèles , il veut que la postérité sache par ses récits , que l« cours des temps est varie, afin qu'elle n'oublie point qu'il faut craindre la guerre pendant la paix , et espérer la paix pendant la guerre. «Comme je suis, ajoute-t-il, enfant du 9 royaume, regnifilius, celui qui me lira ne doit pas m'en 9 vouloir, si, en écrivant ce qui sy est fait, je m'étends un n peu plus sur des incidens que sur les faits geneVaux. • Richard s'excuse enfin sur ce qu'on trouvera d'incomplet dans son histoire , en disant qu'il n'appartient qu'à Dieu seul , et non à l'homme , de conserver la mémoire de tout ce qui 5'est passe.
Il annonce ensuite qu'il commcneera son histoire à la mort de Guillaume roi de Sicile , et à la seconde année du pontificat du pape Clément, c'est-à-dire en 118d. Depuis cette e'poque jusqu'en 1214, Richard ne fait qu'indiquer sommairement ce qui se passa en Syi^e. Il ne s'arrête pas même sur la prise de Constantinople par les Latins : il n'en parle qu'en passant. Cette brieVcté est une suite du plan qu'il sVtait forme de ne s'étendre que sur ce qui i^garde la Sicile. Arrive à l'an 1214, il paraît s'e'cartcr de ce plan ; car
(l)Richardi de Sancto-Germano Chronicon. (Tom. VII , pag. 9G8.}
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il copie la lettre adressée par le pape Innocent III au Soudan de Damas pour l'engager à rendre la Terre-sainte aux chrétiens. Voici la traduction de cette lettre :
u Innocent, &c. , au noble Saphadin , Soudan de Damas n et du Caire , crainte et amour du triple nom. Nous savons n par le témoignage du prophète Daniel , qu'il est au ciel n un Dieu qui reVèle les mystères, change les temps et tran»n porte les royaumes , afin que tous sachent que le Très-haut r> gouverne les empires des hommes et les donne à qui il » veut. Il l'a évidemment prouve , lorsqu'il a permis que Jen rusalem et son territoire fussent livres aux mains de votre i> frrre, a cause non pas tant de sa vertu que des offenses n du peuple chrétien , qui avait provoque' la colère de Dieu, >* Comme ce Dieu, lors même qu'il s'irrite, n'oublie point ii d'être miseVicordieux, nous avons voulu l'imiter; car il |i n dit de lui-même : Apprenez de moi que je suis doua: et n humble de cœur. Nous supplions donc humblement votre » grandeur de faire cesser l'efi'usion du sang humain dans x> la Terre -sainte que vous occupez: nous demandons de n plus que cette terre nous soit rendue ; car vous aurez plus n de peine pour la conserver que vous n'en retirerez d'utilité. n Que les prisonniers soient aussi remis de part et d'autre. » Cessons mutuellement nos attaques, et que la conditîoii n de nos frères ne soit pas pire sous vous que celle des vôtres J7 ne l'est sous nous. Nous vous prions de recevoir avec bonté J9 ceux qui sont charges de vous porter les présentes, et de V leur donner une re'ponse digne de l'effet que nous en attenn dons. Donne àLatran, le 6 des calendes de mai , xvi.*^ année » de notre pontificat. ^9
Le pape , continue Richard , désirant connaître le pays , les mœurs et les forces des Sarrasins , contre lesquels oq préparait , par ses ordres , une expédition , écrivit au patriarche de Jérusalem et aux grands-maîtres des Hospitaliers et des Templiers , pour leur demander des cclaircissemcns et des notions positives. Ceux-ci repondirent à cette invitation par des lettres qu'apportèrent des vaisseaux vénitiens qui revenaient de l'Orient. Richard de Saint-Germain a copie aussi cette réponse , qui se trouve en tête du iii.^ livre, et qui est attribuée a Jacques de Vitri ; nous en avons donn^ plus haut l'analyse en parlant de ce livre.
Sous la date de 1215 , l'auteur dit un mot sur le concile do T.atran , où il fut question de la délivrance de la Tcrrcsaiute. Il s'étend un pou plus sur la cruisiufc qui eut lieu «*n 1217, et siu* le sicgc de Dauiicttc, sans toutefois rien
DES CROISADRS. 585
Ajouter a ce qu'on a pu iire dans Olivier Schulasdque et dans la chronique de Keggio. II termine son récit en disant que l'armée du Christ s'enrichit de l'or, des pierres précieuses, des ctofTes de soie et de toute l'opulence qu'on trouva dans cette ville. II ajoute que le grand carnage qu'on fit des musulnians déplut même aux chrétiens. De Saracems verb îanta facta eststrages, qubd chrisîianis ipsts displicuiu Déjà, dans Fanalyse de Sicardi , nous avons remarque que ces sortes de reflexions inspirées par un sentiment d'humanité ne se rencontrent guère que dans les chroniques italiennes.
Sous la date de 1221 , l'auteur s'exprime ainsi : u On leva n dans tout le royaume un subside pour la Terre-sainte. Les 19 ecclésiastiques payèrent le vingtième, et les laïcs, le dixième n de leurs revenus. Gauthier de Palear, chancelier, et le comte Henri de Malte , amiral , furent envoyés avec une » (lotte à Damiette même; mais les chrétiens venaient de M perdre cette ville, à cause de leurs pèches. Le chancelier, M craignant la colère de l'empereur, se retira à Venise, et 9» le comte revint dans le royaume. L'empereur , l'ayant fait n arrêter, lui ota le fief qu'il possédait.» Richard, qui ne parle que très-succinctement uu siège de Damiette par les chrétiens , déplore la perte de cette cite dans une petite elegio en vers latins. « Moi, dit-il, Richard, je me propose de de'- » pIoFcr en vers rimes une aussi grande catastrophe, n L'auteur, après avoir rappelé dans cette elcgie la prise de Damiette, s'exprime en ces termes ; u Quelle douleur, quelle calamité, 9 quelle honte éprouve la chrétienté du triomphe des impies! n Bon Jésus , s'il est permis de se plaindre , pourquoi nous n avez-vous ainsi accahlés ? J'aime mieux mourir que de voir vaincus ceux qui devaient vaincre. Eh ! qui ne désirerait 9 la mort au milieu de la douleur publique ? L'armée du 9 Christ est vaincue : voilà la cause de nos gémissemens ,
«de notre honte Damiette, toi qui avais coûté
a tant de sang et de sueurs aux chrétiens , tu viens de tomber n dans les mains des Ismaélites ! Ils ont violé tes temples , renversé tes autels ; ce sont nos péchés qui t'ont attiré tous ces maux, n
£n 1225, l'empereur se rendit à Saint^Germain , où se trouvèrent deu]( ct^rdinaux envoyés par le pape ; savoir : révéque Pelage, et Galon, cardinal prêtre du titre de Sainte MtU*tii). L'empereur jura dans l'église de cette ville d'aller deux ans après en personne au secours de la Terrc-sajnte , et d'y entretenir à son service, pendant deux années, mille chcvalicrs. \\ promit cTcnimcner avec lui cent ckclandres ci
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cinquante galères bien armées. Cette de'claration fut lue k haute voix en présence de l'empereur ^ de quelques princes d'Allemagne, de plusieurs prélats et des nobles du royaume. L'empereur s'engagea à observer tout ce qu'il avait dit, sous peine d'excommunication, et le duc de Spolète le jura sur son ame^juravit in anima sua. Richard rapporte, sous la date de 1227, qu'à Rome un individu se disant vicaire du pape , à l'ittsu et pendant l'absence du souverain pontife, et se trouvant soutenu par quelques Romains, se tint au portique de Saint-Pierre, et dégagea, moyennant de l'argen-t, tous les oroisés qui se pi^sentaient, de Tobligation qu'ils avaient contractée en prenant la croix. Saisi par un sénateur d'après l'ordre que celui-ci en avait reçu du pape, qui résidait alors à Anagnie , cet imposteur fut mis en prison et puni de son crime. Pendant ce temps, un grand nombre de croises qui étaient dans la Pouille , succombèrent à une espèce de UHdadie contagieuse qui se manifesta. Ici Richard parte du départ de Frédéric, puis de son retour subit causé par une midadie , et du mécontentement du pape. L^empereur envoya au souverain pontife deux nonces de la cour de Rome, les archevêques de Reggio et de Bari y avec le duc de Spolète et le comte Henri de Malte, ses ambassadeurs. Mais le pape, ne croyant pas plus les ambassadeurs de l'empereur que ses propres nonces, convoqua à Rome les prélats cisal-
i>ins , et tous ceux du royaume qu'il put réunir ; puis , dans 'octave de la Saint-Martin , il excommunia publiquement Frédéric j et adressa ensuite dans tout l'Occident des lettres à ce sujet.
En 1228, l'empereur leva dans le royaume, sur tous les biens ecclésiastiques, une certaine somme d'argent pour venir au secours de la Terre-sainte. Ayant ensuite convoqué à Barlette les prélats et les grands, û fit élever un trdne en plein air, à cause du grand nombre de personnes qui étaient présentes, et il fit lire une espèce de testament dont Richard rapporte les dispositions.
Frédéric, se rendant ensuite à Brindes, s'embarqua, et ordonna que tous les vaisseaux jdestinés au passage se reunissent à Saint- André de llle. Sortant alors du poi*t d'Otrante, il traversa heureusement la mer et aborda dans la Terre-sainte. C'est sous la date de 1229 jque^Richard de Saint-Germain rapporte en ces termes ce que l'empereur fit dans cette expédition: «Pendant que l'empereur, dit-il, « était encore en Syrie , on reçut de lui dans son empire 9 les nouvelles suitantes : Le 15 novembre , étant arrivé à
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9 Joppé atec l'armée des chrétiens , l'empereur eut înten-
• don de rétablir un fort qui devait lui faciliter Paccès de
• Jérusalem ; et comme il ne pouvait envoyer assez prompn tentent par terre tout ce qui lui était nécessaire, il en n chargea des barques au port d'Acre : mab, le vent ayant m changé, la mer s'étant troublée, il s'éleva tout- à- coup 9 une si grande tempête, que les vaisseaux ni les provisions 9 ne purent arriver à l'armée. Comme les chrétiens étaient alors dans une grande inquiétude , ils commencèrent a se m désespérer, à murmurer, et à ne voir d'autre salut que n dans leur retour à Acre. Us étaient dans cette extrémité , n lorsque le Seigneur miséricordieux, qui fait, dit Richard , w succéder le ccJme à la tempête , et qui est toujours prêt m à Tenir au secours de ceux qui l'invoquent , changea subi- » tentent le ciel et apaisa la mer. II arriva à Joppé une si « grande quantité de navires et de barques , que I abondance
• de toutes choses succéda à la disette. La mer fut ensuite m si tranquUIe , que les grands et les petits vaisseaux qui n allaient et venaient, fournirent le pays de tout ce dont il
• avait besoin. Alors , d'un commun avis , on commença à m construire le fort Joppé ; on éleva des retranchemens et m des murs ; et ce qui est digne d'être rapporté en tout temps, « ajoute notre auteur , c'est que Tempereur et les soldats n mirent tant de zèle et d'ardeur à l'ouvrage , qu'il fut achevé
• en quelques jours.
n Pendant qu'on travaillait avec tant d'activité, les ambas-
* n sadeurs du Soudan et de l'empereur traitaient de la paix. Ce
» même Soudan et son frère étaient à Gazara , à une journée
« de chemin , avec une armée innombrable. Le soudan de
9 Damas était de même avec une grande armée auprès de
• Naplouse , à la même distance de l'armée chrétienne. Pen- » dant qu'on traitait de la restitution de la Terre-sainte , le
• Seigneur Jésus-Christ , qui est la sagesse de son Père , dé- » cida , dans sa providence accoutumée , que le soudan ren- 9 drait à l'empereur la cité de Jérusalem , et aul chrétiens « tout ce qu'ils possédaient , excepté le Temple ( la mosquée « d'Omar), qui devait être sous la garde des Sarrasins. Le n Soudan rendit aussi la petite ville KwAieSaint-^George , et « les habitations qui sont des deux cotés de la route , ainsi 9 que Bethléem et Nazareth , avec toutes leurs dépendances. n II rendit de même le fort deThoron , la ville de Sidon avec
• toute lu plaine qui l'environne , et tous les pays que les n chrétiens avaient possédés.
n D'après le traité, il était permis à l'empereur et aux
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» chrétiens de reconstruire la viile sainte, de relever se« « murs et ses tours, le fort Joppe, celui de Cesaree, Mont-* » fort et une nouvelle forteresse qu'on avait commencée » cette année sur les montagnes. II est vraisemblable que , si n l'empereur était passe dans la Terre^sainte avec l'agre'n ment de l'Église romaine , ce traite aurait ete plus heureux » et plus durable ; mais combien de traverses n'eut-il pas à j» éprouver de la part de l'Eglise ! Non-seulement le pape » l'avait excommunie, mais ceux qui le savaient excommu^ n nié, le fuyaient à cause de cette excommunication. Aussi n écrivitril au patriarche de Jérusalem , et aux grands«maitres 19 des Hospitidiers et du Temple, pour qu'on gardât là-dessus 9 le silence dans son armée, afin que l'aiFaire de la Terre-' n sainte , pour le succès de laquelle il s'employait de toutes 9 ses forces, n'en souffnt en aucune manière, II mit à la tête » de ses troupes Richard Filangier, son maréchal , et un » nommé Odon de Montbéiiard. Le ^Soudan , sachant que 9 l'empereur était excommunié par l'Eglise romaine , eut de 9 la peine à traiter avec lui. Cependant il traita, et traita ai 9 bien , que tous deux gardèrent la paix jusqu'à la fin de b 9 trêve. Tous les prisonniers furent dâivrés de part et d'autre. 9 Le Soudan rendit la Terre-sainte et tous les pays que nous 9 venons de nommer. De l'avis de tous les croisés, l'empe» 9 reur alla à Jérusalem ; et le même jour qu'il y entra , Par-* 9 chevéque de Césarée , envoyé par le patriarche, vint mettre 9 l'interdit sur fa| ville, et particidièrement sur le Saint-Sé- 9 pulcre^ couvrant ainsi, non de sa bénédiction , mais de 9 l'anathème, un acte de restauration. Lorsque l'empereur 9 retourna à Acre, le patriarche , les grands-maitres du Temple 9 et des Hospitaliers, agirent avec lui de telle sorte , qu'il fut 9 plus clair que le jour que ce furent eux qui excitèrent 9 contre lui dans cette ville une guerre intestine, «
On voit par ce récit qu^ Thistorien ne partage pas , sur (sette expédition de Frédéric , les opinions de la plupart des chroniqueurs contemporains, et sur -tout celle du saint siège. Tout nous porte à croire que Richard de Saint-(xermain 9L composé SQu récit d'après des lettres écrites par Frédéric lui-mârac , et c'est en quoi cette partie de son histoire doit avoir plus de prix à nos yeux : daqs le reste de S9 chronique ^ i( ne dît plus rien des croisades.
Mémorial des Podestats de Reggio, par un auteur
anonyme de cette ville (1).
' Lb Mémorial de Reggio serait sans intcrét pour Iliistoire des croisades ^ si le siège de Damiette n'y occupait une grande place. Nous avons vu que plusieurs historiens se sont servis du récit d'Olivier Scnolastique , qui parait avoir ete très-repandu dans le temps , puisqu'on le retrouve parmi les écrivains d'AIIemagnei dltalie et aAngleterre. La relation du Mémorial de Reggio est beaucoup plus longue et renferme un plus grand nombre de détails que celles d'Olivier et de Jacques de Vitri. L'auteur, quel qu'il soit, emploie quelquefois dans son récit la première personne du pluriel | et Pon y trouve à chaque page les vives impressions d'un témoin oculaire ; ce oui nous fait croire que ce récit a été fait dans le temps même des événemens , et que l'annaliste de Reggio entre les mains duquel il sera tombé, en aura profite pour enrichir sa chronique. Nous donnerons cette relation tout entière, non-seulement parce qu'elle nous fait connaître une foule de circonstances curieuses , mais parce qu'elle est vive et animée , et qu'en ia lisant on croit tour* à-tour parcourir un morceau d'histoire ou un chant inspire par la mase de l'épopée.
Sons la date de 1219, l'auteur, après avoir annoncé que la ville de Damiette fut prise cette année, fait précéder son récit du préambule suivant : u Nous savons que cette expé- «dition est connue de tous les chrétiens; mais nous pen* «sons que le plus grand nombre ignore comment des 9 croisés sont aués, pour le salut de leurs âmes, au-delà des 9 mers, arracher la Terre^sainte des mains des ennemis de 9 la croix, et sur*tout quels dangers ils ont courus, quels 9 travaux ils ont essuyés au siège de la yille de Damiette. n
Siège de Damiette,
A Au mois de mai de l'an 1218, Jean roi de Jérusalem , I prince excellent, rempli de prudence, de foi et de discré' 9 tion ; le patriarche , recommandable par son savoir et par 9 ses bonnes mœurs; le duc d'Autriche, les chevaliers du 9 Temple et de l'Hôpital, plusieurs évéques et ecclésiastiques 9 puissans, tinrent conseil avec des comtes, des marquis, des 9 barons et plusieurs hommes de distinction. Tous résolurent
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(1) Mcmoriale poUïstatum Regiensinm , &c. , auctorc anonymo Re" giensc. (Tome VIII, pag. 1074. )
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» unanimement de partir avec l'armée chrétienne qui était f9 venue au secours de la Terre-sainte, pour entrer en Egypte » et soumettre ies païens et les Sarrasins. Que tous ceux à » qui cet écrit parviendra, sachent que, vers le 15 de mai, jv tous les chrétiens montèrent sur des vaisseaux,^ et que le » mardi de la semaine suivante ils entrèrent en Egypte. Ils » fixèrent leur camp près de la yilie de Damiette , où Maria 19 Egyptienne et Moïse prirent naissance. Le lieu de leur cam- » pement était une ile (le Delta) qui se trouvait entre la mer » et le fleuve du Paradis qu'on appelle Gihon [le Nil]. Le pro- « phète Jeremie naquit dans cette ile, et l'on y voit encore » une maison qui porte son nom. Nous nous proposons de a rendre, autant que nous le pourrons, les joies, les tribula* » tions , les souffrances , les langueurs et les divers tourmens » que les soldats chre'tiens e'prouvèrent. Damiette était tellen ment fortifiée par sa situation , par Part, par des tours, de» 9 murs et des uisses , et par l'impétuosité du fleuve , que » personne ne pouvait en approcher. Au milieu du fleuve. » était une tour ëgdement fortifiée , et tellement défendue » par plusieurs machines , qu'on ne pouvait arriver à la ville » par le fleuve même. Cent guerriers commandes par un n émir étaient chargés de de'fendre cette tour. Plusieurs balîs- 9 taîres et archers s*y trouvaient renfermés, et tous étaient » munis de provisions pour une année. Le soudan avait en- » voyé à Damiette trois émirs et des soldats d'élite pour dén fendre et conserver cette place , qui était en outre remplie m de cavaliers et de fantassins , de balistaires et d'archers. Ils m avaient pour deux ans de vivres et de munitions de guerre. « On avait placé dans le fleuve trois chaînes qui tenaient jv aux murs de la vifle, de sorte qu'aucun vaisseau ne pouvait 9 passer. Le 1.®' de juillet, les chrétiens s'avancèrent sur » leurs vaisseaux , et appliquèrent des échelles aux murs de » la tour. Mais Dieu permit que ces échelles se brisassent, » et cent guerriers périrent dans les ondes : le neveu du » duc d'Autriche fut de ce nombre. Ce malheur consterna n les chrétiens. Cependant, par la vertu de Notre-Seigneur » Jésus -Christ , de qui tout procède et sans qui rien ne w peut se faire , les chrétiens ranimés firent de nouvelles » échelles d'une grandeur étonnante, et, le jour de la Saint- » Barthâemi , ils revinrent auprès dé la tour et les y apn pliquèrent de force. A cette vue , les païens lancèrent « aussitôt du soufre iJlumé. Le feu était si violent , que n les échelles parurent à tout le monde être embrasées. 9 Les chrétiens , à cet aspect , pleins de trouble et d'effroi ^
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s» fléchirent le genou , se prosternèrent pieds nus à terre , n et répandirent des torrens de larmes. Ils étaient si op- » presses par la douleur, que la voix leur manquait, et qu'ils n pouvaient à peine dire: Seigneur, ayez pitié de nous; m Seigneur , secourez- nous. Depuis une heure ils étaient 9 dans cette triste situation , lorsque , le feu s'eteignant toutn à-coup , ils virent sur la tour même l'etendard de la sainte n croix. Cette vue rendit aux chrétiens la voix et la parole n qne la douleur leur avait dtees , et ils commencèrent à m chanter avec une douce modulation [dulci modulationc] m le Te Deum laudamus et le Gloria in excelsis Deo. Tous » ceux qui le purent coururent à la tour , l'attaquèrent avec » une grande force , et s'en rendirent maîtres par leur coum rage. Us j firent prisonniers cent guerriers et trois cents 9 bfllistaires , qu'ils amenèrent au camp tout enchaînes , et m qa'ib pre'sentèrent au roi de Jerusidem et aux autres chefs. » Ces prisonniers supplièrent le monarque et le duc d'Au- 9 triche de leur montrer ces guerriers vêtus de blanc et entre 9 autres un guerrier rouge qu'ils diraient les avoir attaques 9 avec une violence extraordinaire. Le roi et le duc d'Au- 9 triche , cédant à leur demande , firent paraître devant eux 9 tous ceux qu) avaient attaque la tour et qui s'en étaient 9 rendus maîtres» Les prisonniers , en les regardant, dirent : » Aucun de ces guerriers ne nous a attaqués et n'a attaaué » la tour; car tous ceux qui Vont fait étaient vêtus d'hâtifs 9 blancs , et couverts d'armes blanches» Ils étaient très-légers n et très-forts. Ils montaient au sommet de la tour comme ils n le voulaient, et parfois ils nous éblouissaient tellement , n que nos yeux en perdaient la lumière, et nos corps, toute « leur force. A ces paroles , les chrétiens comprirent que «Notre- Seigneur Jésus-Christ avait envoyé ses anges pour » attaquer la tour. Quant au guerrier qui avait paru vêtu de » rouge , ils crurent fermement que c'était S. Barthelemi. Les » chaînes qui étaient dans le Nil et clouées à la tour^ furent «aussi brisées par la volonté de Notre- Seigneur Jésus- 9 Christ, et les vaisseaux purent naviguer dans le fleuve. • L'anonyme, après avoir raconté ces prodiges avec une simplicité qui peut nous paraître elle-même tenir du prodige, hit la réflexion suivante : « Le Seigneur opéra ce miracle n pour nous rappeler ce verset de David : Ne vous confiez » point dans vos princes, ni dans les enfans des hommes , n en qui votre salut n'est point. La vertu du Seigneur part raitra, elle reviendra sur la terre , et tous les ennemis de 9 Dieu périront par sa volonté.
» Au mois do septembre suivant, le cardinal légat et titic n armée de Romains arrivèrent devant Damiette ; ce qui n remplit de joie les croises. Le Soudan d*Egjpte , voyant f) que l'armce des chrétiens augmentait chaque jour , en fut f) tout trouble'. Cependant il chercha les moyens de la chas-^ n ser d'Egypte : il arma cent galères et barques , et , le jour f> de 8aint-Denis , les païens et les Sarrasins attaquèrent les y> chrétiens par terre et par eau. Ceux-ci , qui étaient prepan res, allèrent au-devant des ennemis. Ib paraissaient comme n une légion d'anges qui s'avançait, sans crainte des trahtf n des ennemis , et qui marchait gaiement au combat par f> amour du Christ. Le legat les prece'dait, portant en ses n mains la vraie croix. II ne cessait d'exhorter les chevaliers f> et les fantassins à se porter , pour le service de Notre* n Seigneur Jésus-Christ, sur ses implacables ennemis. II disait n d'une voix haute et suppliante ^ et en versant un torrent de n larmes : O Seigneur, sduçez-nous ; jSeigneur > conservez^ n nous: exaucez nos prières au jour où nous vous inçoquons, » Nous vous avons invoqué dans les Jours de nos tribula"
f> tions : Seigneur , exaucez nos prières Pritez-nous votre
n saint secours, afin que nous puissions convertir cette nation n perfide et méchante, et qtf elle puisse croire avec nous à la n sainte Trinité, à votre natiçité , à votre passion, à votre f) mort et à votre résurrection , et quelle invoque par-tout n votre nom, pour qtfil soit béni dans les siècles des siècles é
n Après cette prière, l'arme'e des chrétiens s'approcha de n celle des païens et des Sarrasins, et un combat terrible n commença au son des instrumens de guerre. Les in fidèles , n voyant qu'ils ne pouvaient re'sister, et qu'un grand nombre n de leurs soldats étaient tombes morts on blesses sur le champ » de bataille, s'enfuirent épouvantes. Pendant que les chre-^ n tiens les poursuivaient, il arriva, par la puissance de Dieu^ » que ce que David dit dans un de ses psaumes se renou- » vela ; car un croise' mettait en fuite mille ennemis, et deux n en mettaient en fuite dix mille. Un nombre infini de païens n et de Sarrasins furent tue's on faits prisonniers. Ceux qui n étaient venus sur des galères furent noyés dans le fleuve. n Les chrétiens remportèrent en ce jour une grande vie-* n toire. Rendons-en gr&ces à Notrc-Seigneur Jésus-Christ. La n putréfaction et la mauvaise odeur qui s'exhala des cadavres » empêchèrent pendant plusieurs jours les chrétiens de boire » de l'eau du fleuve et de s'en servir pour préparer leur » nourriture.
T* Sur ces entrefaites, Robert do Courçon et plusieurs
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ji guerriers de France^ d* Angleterre et d'aatres pays chrétiens , abordèrent au port de Damiette. Le Soudan d'Egypte fut aussi trouble de leur arrivée que les croisés en furent satisfaits. Cependant il résolut , avant que les chevaux fussent débarqués, de livrer un nouveau combat aux assiégeans. En conséquence, les païens et les Sarrasins traversèrent un pont , et se précipitèrent sur le camp des croisés : ceux-ci montent aussitôt à cheval et marchent vers l'ennemi^ qu'ils obligent à prendre la fuite; ils le poursuivent même jusqu'au pont. Ce pont ne pouvant suffire à la foule qui s^y précipitait , un grand nombre de Sarrasins tombèrent dans le fleuve et s'y noyèrent; les autres^ craignant que les chrétiens ne traversassent le
Knt » le rompirent et en jetèrent les débris dans le fleuve, s croisés revinrent alors à leur camp , en louant le Seigneur.
> Au commencement du mois de novembre , des Tem-
IJiers montés sur un vaisseau essayèrent de traverser e fleuve, dans le dessein d'aller faire quelque ravage sur le pays occupé par les ennemis ; mais un vent violent qui s'éleva tout-a-coup, jeta le vaisseau sous les murs de Damiette. Les Sarrasins, s'en étant aperçus, accoururent avec des galères et des barques , et , enveloppant de tous côtés les Templiers, les attaquèrent avec vigueur : ceux-ci se défendirent vaillamment et tuèrent plusieurs ennemis ; mais , voyant qu'ils ne pouvaient échapper , ils demandèrent à capituler. Pendant ce temps , cent des plus vaillans Sarrasins' montèrent dans le vaisseau des chrétiens. Les Templiers furent d'abord fort troublés ; mais , se rappelant ces paroles de Samson, qui dit, Mourons tous ensemble, que Samson meure et que tous ses ennemis meurent as^ec uii, 3s brisèrent le vaisseau par le fond , et les Sarrasins périrent dans les ondes avec eux. Cependant plusieurs Temf»liers, entrant dans ime barque des Sarrasins, traversèrent e fleuve avec l'aide du Seigneur. Le sultan , voyant que Jésus-Christ était pour nous, fut saisi d'une grande terreur t il fit submerger tous les navires et fortifier la rive pour la rendre inaccessible ; ce que les chrétiens ayant vu , ils commencèrent à murmurer contre le légat. Queferons- »nous? disaient-ils. Nous ne pouvons marcher à l'ennemi, » nous ne poui^ns tenter contre lui le sort des combats; et si > nous devons rester dans cette, solitude , Sauveur du monde ^ » que Jerons-nous? Est-ce que nous manquons de sépultures » dans notre pays ? Pourquoi nous avez^-vous amènes dans ce
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» désert? Foilà^ue nous mourons sans combat, et que nous ^ allons être ensevelis dans le sable comme des chiens et des ^ biles, Lelégat, ayant entendu ces plaintes, versa des larmes , M et tendant les mains au ciel, ilfit à Jësus-Christ cette prière : n Seigneur Jésus^Christ, fils du Dieu vivant, qui êtes venu n au monde pour notre salut et avez racheté le genre humain 9 par votre sang sacré, ne regardez point nos pécltés, mais ^ eraucez-^nous par votre grâce et votre miséricorde; envoyez n vos anges du ciel, afin qu*ils soient avec nous et nous 9 instruisent , et que nous puissions triompher des ennemis • ^ de la sainte croix et de ceux qui ne croient point en vous. 9 Le' légat ordonna alors qu'on observât un jeûne de trois 3» jours, et qu'on se tint en prière devant la sainte croix, les n pieds nus et à genoux, pour demander à Jésus-Chjrist qu'il n nous indiquât un moyen de faire naviguer nos vais- ]i seaux sur le fleuve , afin que nous pussions engager n le combat avec ses ennemis et les convertir à la foi » de Notre-Seigneur et à la Trinité indivisible. Pendant 3» que les chrétiens s'occupaient de mettre leurs vais- » seaux en état de traverser le fleuve, il s'éleva tout- M à-coup une grande tempête, et il tomba du ciel une pluie » si abondante qu'on ne distinguait plus le fleuve d'avec la )i mer, et toute l'eau devint amère. La force du vent .» déchira toutes les tentes; le camp fut tellement inondé, » que lei' hommes pouvaient y nager. Le pain , les viandes^ » la farine, le froment, l'orge et tous les vivres flottaient ]i sur l'eau. Plusieurs malades qui étaient couchés dans M le ' camp , furent étouffés par l'inondation. Dans ce » jour , quelques petits vaisseaux qu'on avait construits » avec beaucoup de peines et de dépenses , et sur lesquels ^ M on avait placé avec art des échelles destinées à l'assaut f vt de la ville , furent poussés par le vent du c6té des Sar- ^ » rasins , qui les brûlèrent sous nos yeux. A ce spectacle , les ^ • chrétiens jetèrent de grands cris, et, dans l'amertume \ » de leur cœur , ils se dirent : Dieu nous est contraire. Os ^ » ignoraient entièrement ce qu'ils devaient faire , car ils ne ■' » pouvaient ni avancer ni reculer; ils restaient ainsi sur *> » le sable, livrés au désespoir. Dans cette grande tribulation, ■ » le légat tendit les mains au ciel , et , la tête nue , s'écria : j' 3» Seigneur Jésus -Christ, 6 vous, qui répondîtes à Pierre , dont la » barque était submergée. Homme de peu de foi, pourquoi avez- » vous DOUTÉ ? et qui commandâtes au vent et à la mer de se M calmer, intercédez maintenant auprès de votre père pour votre » armée; commandez au vent et à la mer de retourner
i à iêur place , vous qui vivez avec votre Père et régnez n dans les siècles des siècles,
9 Quoique cette prière fut faite à voix bassfe^ nous Fenten- » dîmes tous. Aussitôt le soleil parut resplendissant y Pair » reprit sa seWnitë , la surface de la terre devint sèche , » les vivres n'eurent pas le temps d'être sensiblement fdteVes. » Les chrétiens bénirent le Seigneur , en disant : Dieu n'a- » bandonne point ceux qui espèrent en lui. Durant tout Iliiver 9 les croisés souffirirent de l'inondation et du froid ; la sixième 9 partie de l'armée périt. Plusieurs perdirent les ongles des » pieds et des mains et les dents^
» Le légat , voyant que notre armée diminuait tous les s jours j nous fit tous rassembler, et nous dit : Que devons-nous » faire, mes chers frères ? ne vaut-il pas mieux mourir dans » le combat que de vivre comme des captifs sur une terra 9 étrangère ? Il ordonna donc à tous de se confesser, de faire «pénitence de leurs péchés le jour de la Purification, et n de se tenir prêts sous les armes. Le lendemain , au point 9 du jour , tous les chrétiens montèrent sur des vaisseaux ^ 9 des galères, des barques et autres bâtimens^ Ceux qui 9 étaient sur le vaisseau que montait le duc d'Autriche, 9 se mirent les premiers en marche, et arrivèrent aux re- 9 tranchemens que les Sarrasins avaient élevés sur le fleuve , 9 les attaquèrent et les détruisirent. A cette vue , tous les bâ- 9 timens des chrétiens se réunirent aux assaillans : mais il « s'éleva tout-à-coup une si grande tempête , que les navires 9 et les barques ne purent y résister ; les flots , la gréle et le
• vent, se mêlant ensemble avec un bruit horrible, empê- 49 chaieiit les vaisseaux de se reconnaître les uns les autres. 9 Les chrétiens se virent donc forcés de retourner au camp. » Ceux qui étaient au-delà du fleuve ^ supportèrent cette temjp pête pendant trois jours. Ce contre-temps jeta le désespoir
• parmi les croisés; ils disaient: Dieu nous a oubliés , il a
• détourné ses regards de dessus nous; et ils ajoutaient en i» Fadorant : Seigneur, sauvez-nous , nous périssons; sauvez^p nous de cette nation perverse et criminelle j afin qu'on ne J9 dise pas : Oi^ est leur Dieu crucifié ? Lorsque la nuit fut ar** rivée , S. George , couvert d'armes blanches , et une infinité
• de guerriers armés de même et vêtus d'habits blancs , appa- » rurent dans le camp des Sarrasins. Les infidèles, les voyant 9 venir environnés d'un grand éclat , furent épouvantés tt 9 prirent la fuite : dans leur trouble , le père n'attendait point 9 son fils, ni le fils son père; ils abandonnèrent leur camp 9 et tout ce qu'il contenait. Le lendemain , un des païens qui
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n étaient restes dans la plainf; , appela les chrétiens , et leur dit : n Venez, les Sarrasins ontpHs la fuite; ils ont quitté le camp » et tout ee qu'ils possédaient. Lies chrétiens &*y rendirent , 9i s'emparèrent des tentes, et se partagèrent tout ce qu'ils y n trouvèrent. Us comprirent alors et crurent fermement que fi Jesus-Christ avait envoyé sa milice céleste pour combattre n les païens et les Sarrasins. Ceus-ci , en effet, avaient en- » tendu pendant trois jours une voix terrible, qui leur criait: i> Fuyez ^ 6u sinon vous mourrez. Cette voix courait dans » toute l'arme'e, etre'pétait : Fuyez , fuyez ; car voilà les chré* f> tiens qui vont vous tuer tous. Le jour de la Sainte-Agathe , f) lorsque le Heuve était calme , les- chrétiens étant sur leurs » vaisseaux , une voix se fit entendre le long de la rive , et leur » dit : O chrétiens, que faites-vous ? voilà que tous les Sarrah sine s'enfuient On vit un guerrier vêtu de blanc qui pro- » nonçait les paroles qu'on vient de repeter. » ( Les auteurs arabes nous ont appris la véritable cause de la retraite des nrnsulmâns , et nous en avons parle nous-méme dans notre xn.* livre. ) ^
(t Dès ce jour, l'armée chrétienne mit le siège devant » Damîette , et personne ne put y entrer ni en sortir. Il y » avait alors dans cette ville quatre-vingt mille habitans. Les » chrétiens avaient en abondance du biscuit , du fromage, y> du lard et d*autres provisions ; mais le pain , le vin et » la viande étaient plus rares. Un mouton se vendait dix ff onces ; une poule, trente sous ; un œuf, deux sous : le vin était » hors de prix. De même qu'un malade désire la santé , de }) même les chrétiens desiraient , je ne dis pas manger , mais 9) seuletnefit "voir la verdure de l'herbe ; car il n'y avait là que i^ du sable. Le 9 de mars, le légat fit construire un pont de ba« f9 teaux et fabriquer des échelles et auti^es machines ; car il h avait été décide qu'on attaquerait vivement la place. Le soiii) dan , .avant de s'en éloigner , l'avait très-bien fortifiée, il y -9 avait laissé, pour la défendre et la garder, cinquante mille ff guerriers d'élite, des émirs, des cavaliers et des Aintassiss , 7> et y avait fait entrer des provisions pour deux ans.
ff Pendant ce temps le Soudan et Corradin [Malek-Moadam], tt prince fie Damas, enveloppèrent l'armée des croisés avec V une multitude infinie de Sarrasins. Ils se présentèrent à f» l'endroit où le fossé n'était pas rempli d'eau , et inrent en- ^ tendre ces paroles aux croisés : Chrétiens , il faut ^ue vous » renonciez au Christ votre Seigneur et à Marie que vous dites n sa mère, et que, devenant Sarrasins, vous adoriez Mahomet, f> ou que nous renoncions à Mahomet et devenions chrétiens.
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^ J > Austîtôt un grand combat t'engagea : les princes ennemis
^ j » dressèrent un pavillon devant le fossé des chrétiens , et
I i > ils j mangèrent deux poules , par suite du serment que!
«Corradin avait fait de dévorer les chrétiens comme des
«chiens afiamés dévorent un pain. Mais les Sarrasins no
» purent soutenir l'attaque des pélçrins ; plusieurs périrent
«sous les coups des chrétiens, qui disaient : Si Dieu est
»paurnous, qui sera contre nous? Les croisés firent alors un
«pont avec trente-huit barques, sur lesquelles ils appli-
« quèrent et clouèrent des poutres et des planches. Ce pont
» avait près d'un mille de longueur. Des barques voguaient
9 alentour pour empêcher les Sarrasins d'en approcher. Ceux-
» ci vinrent néanmoins sur le fleuve avec trente galères et
» trois brûlots pour mettre le feu au pont , et livrèrent
» on combat de cinq côtés. Mais Jésus-Christ vint au secours
» des chrétiens. Les ennemis ne purent faire aucun dommage
» au pont ; ils perdirent plus de quatre cents de leurs guer-<
» riers , et s'en retournèrent plems de tristesse. Les chré-
a tiens firent étabUr autour de Damiette des charbonnières ,
*mrbonarta; ils élevèrent aussi des ponts pour garder le
>leive et l'île où ils avaient d'abord campé , ainsi que deux
* Aires petites îles; et pour que les ennemis ne pussent
• CBtrer dans la ville ni en sortir , l'armée des croisés s-'éten-
» dit sur un espace de dix milles,
» Le dimanche des Rameaux , le Soudan et Corradin , sa-
« chant que les chrétiens voulaient célébrer l'entrée du
» Christ à Jérusalem , résolurent de les attaquer , et se flat-
* tirent de les exterminer. Ils vinrent donc par terre et par » eau avec soixante-onze galères et une multitude infinie » de païens et de Sarrasins. Ils apportèrent avec eux des » jdanches , des tables , des portes de maison , et se firent » suivre de plusieurs mulets chargés de branches d'arbre » pour remplir le fossé du camp , afin qu'après avoir chassé » tes chrétiens du rivage , ils pussent entrer ensuite dans Da- » miette. Ils commencèrent un combat cruel qui dura depuis 9 l'aurore jusqu'à la nuit. Jésus-Christ favorisa tellement les » chrétiens , qu'ils tuèrent plus de cinq mille ennemis , en » blessèrent un grand nombre, se rendirent maîtres de trente » ealères et d'un émir. C'est ainsi qu'ils célébrèrent le jour » des Rameaux. Soyez sûrs que les cnrétiens qui moururent » ce jour-là , présentèrent à Dieu une vraie pahne , suivant B les paroles du psalmiste : Le juste Jleunra comme une » palme, et se multipliera comme le cèdre du Liban. Car au-
• cune langue humaine ne peut exprimer les misères , la » détresse ; les tourmens» les langueurs et les infirmités que
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» les chrétiens souffrirent , par amour pour Jësus-Christ et 9» pour la foi chrétienne , durant te siège de Dainiette. Dans » l'octave de Pâques , le légat accorda à ceux qui voudraient )> rester pour défendre la Terre-Sainte jusqu'à un autre » passage, des indulg^ences pour leurs propres péchés et pour » ceux de leur përe , de leur mère , de leurs frères , de leurs » sœurs , de leur femme et de leurs enfans. Au mois de » mai , le duc d'Autriche se mit en mer pour retourner dans n son pays. Les chrétiens furent fort affîgés de ce départ : le » Soudan et Corradin s'en réjouirent au contraire. » Ici l'anonyme décrit une nouvelle attaque où, avec l'aide du Sei^ gneur, les chrétiens demeurèrent victorieux. « De même jtt qu'un champ dit l'auteur^ est couvert de gerbes lors- » qu'on le moissonne , de même la plaine et le fossé étaient » pleins de Sarrasins morts. Les chrétiens ne perdirent n pas un homme , car le Seigneur était avec eux ; et ils lui I* rendirent grâces de la grande victoire qu'il leur avait M accordée.
» Le jour de la Pentecôte, le légat, le roi et le patriarche de » Jérusalem firent construire, à la manière des Lombards, un »> carrocio sur lequel on plaça l'étendard des chrétiens. Tous » les fantassins eurent ordre de se tenir autour , prêts à n combattre, et de s'avancer peu à peu vers les ennemis, » afin d'engager le combat lorsqu'ils le pourraient avec avan- » tage. Pendant ce temps, le Soudan et Corradin s'avancèrent » par terre et par eau vers \^ camp des chrétiens , espérant » s'emparer de leurs tentes et de tous leurs bagages. Les » chrétiens , voyant les ennemis s'approcher , firent aussitôt » garder les portes et les avenues de la viUe , et les fan- » tassins, se réunissant autour du comoczb^ se présentèrent f» en.masse au-devant des infidèles qui s'avançaient. Les Sar- » rasins , à la vue de l'étendard des chrétiens élevé sur le » carrocio y furent étonnés et effrayés, et, croyant qu'il y » avait là quelque chose des secrets et de la puissance de » Dieu, ils n'osèrent tenter le combat. Les chrétiens auraient » volontiers marché à l'ennemi ; mais la crainte qu'ils » eurent des Sarrasins qui étaient dans Damiette , les em- » pécha de s'éloigner de leur camp. Ainsi des deux côtés » chacun rentra dans ses lignes. Les chrétiens s'occupèrent >» alors de construire ou de préparer des machines pour » prendre la ville. Ils creusèrent la terre dans l'espoir d'a- » battre les tours ; mais , comme les fossés de la place étaient » pleins d'eau, les mines en furent inondées, et les travaux .i> devinrent inutiles.
i> Le jour de la Saint- Jean-Baptiste , le légat ordonna à
DBS CROISADES. 599
9 toute l'armes de faire pénitence, de jeûner trois jours, et
9 d'aller pieds nus adorer la vraie croix, pour implorer le se-
9 cours de Jesus-Christ, et obtenir de lui qu'on se rendit
9 maître promptement de Damiette. Les chefs tinrent alors
9 conseil, et jugèrent qu'il ne fallait pas livrer un assaut, parce
9 qu'on serait oblige d'attaquer en même temps la place et de
9 défendre les retranchemens; ce qui serait difficile, vu qu'il
9 j avait cinquante Sarrasins contre un chrétien. Ne'anmoins
9 le legat fit armer tous ceux qui étaient sur les vaisseaux ,
9 les galères et les barques ; il y plaça en outre des fantas-
9 sins , des balistaires et des archers couverts de fer. Il les dî-
9 rigea contre la place. Au point du jour, les échelles furent
9 appliquées tout autour des murs de la ville , et l'assaut dura
» toute la journée. Les Sarrasins se défendirent vaillamment;
9 ils lancèrent sur les échelles du feu et du soufre enflamme, et
9 en brûlèrent plusieurs. A cette vue, les chre'tiens pleurèrent
» amèrement, et, baisant la terre, ils invoquèrent le nom de
9 Jesus-Christ , en levant les mains et disant à haute voix : Sei~
» gneur Jésus-Christ, qui avez délivré les trois enfans Ananias,
9 Azarias et Misaël de la fournaise ardente, et Jonas du
9 ventre de la baleine, délivrez vos serviteurs de tout mal et
9 du danger des païens et des Sarrasins, afin que les infidèles
9 ne triomphent pas , et ne disent pas dans leur cœur: Ob est
9 LE Dieu des chrétiens ? Faites par votre sainte grâce
9 et votre miséricorde que nous soumettions cette nation pcr-
nfide et cruelle. Pendant qu'on attaquait la ville du cote du
9 fleuve , le soudait vint avec une multitude d'infldèles atta-
9 quer les retranchemens des chre'tiens , et se battit vigoureu-
9 sèment avec ceux qui étaient restes pour les garder. L'assaut
9 dura deux jours. Les croises , qui espéraient se rendre
9 maîtres de la ville, ne voulaient pas se retirer : aussi per-
a dirent-ils un grand nombre de leurs soldats. Les Sarrasins
9 qui gardaient Damiette étaient ainsi distribues : les uns
9 étaient répandus autour de la place; les autres gardaient
9 Liizimon, n ( C'e'tait probablement un quartier de la ville. )
« Quand les habitans voulaient que l'armée vint à leur se-
9 cours, ils montaient sur une tour appele'e Murcite, et ils y
9 allumaient des feux. Plusieurs Sarrasins sortis de la ville
9 et qui vinrent dans le camp , annoncèrent aux chrétiens
9 les pertes immenses des infidèles. Ces rapports ranimèrent
9 le courage des pèlerins. Le legat en conséquence or-
9 donna qu'on approchât les machines de la place et que
9 l'on comblât le fosse' qui la garantissait. Le 10 de juillet ,
9 on conduisit un pierrier devant une des tours : mais on
f) ne put combler le fossé ; car à la sixième heure du |our , » pendant que les Génois, les Spolétains et les Romains » qui devaient le garder, étaient presque tous endormis, huit » Sarrasins déterminés vinrent secrètement , et mirent le feu n au pierrier. Deux de ces infidèles furent pris et jetés dans f) le feu, qui les consuma avec la machine. Cependant plu* >y sieurs chrétiens périrent danjs cette occasion, et ce fut ff pour les infidèks un, grand sujet de joie , et pour les croisés f) un grand sujet de tristesse.
f> Le jour de la Sainte-Marguerite, les vaisseaux chrétiens f) revinrent auprès de la ville , et les Sarrasins lancèrent f) contre eux du feu et du soufre enflammé; mais, sentant qu'ils ff ne pouvaient résister au courage des chrétiens , les enfans f) et les vieillards , s'arrachant les cheveux , se mirent à pleurer » en disant : Mahomet, aidez-nous I Pourquoi nous aban^ » donnez-vous ? pourquoi permettez-vous que les chrétiens f> s' emparent de Damiette ? Ne voyez^ouspas que nous sommes y) tous morts et que votre nom ne sera plus invoqué? Le f) nom des chrétiens sera exalté et restera éternellement. Les n infidèles envoyèrent alors des députés au soudan^t à Corra-» n din pour leur dire '.Seigneurs, Damiette est prise. Ceux-ci » se prosternèrent aussitôt à terre, et, déchirant leurs véte^ n mens, s^écrièTent: AhJ malheureux que nous sommes / allons » tous et mourons avec eux. Le Soudan et Corrudin vinrent » avec une si grande multitude de païens et de Sarrasins, n qu'oa ne pouvait les compter. Ce jour-là , la ville fut n vivement attaquée. Les infidèles engagèrent avec les chrén tiens un combat dans lequel plusieurs croisés furent tués ou » blessés; mais les Sarrasins perdirent environ deux mille n des leurs. Un vaisseau chrétien qui était devant Damiette
V fut pris. Tous les jours il sortait de la ville des Sarrasins » qui renonçaient à leur loi et recevaient le baptême. (lu«l-
V ques mauvais; Espagnols et Anglais s'enfuirent auprès des
V infidèles , et renièrent le Christ , fils de {a sainte Vierge o Marie.
o Le dernier jour de juillet , la ville fut attaquée sur tous » les points. Dès le matin , les chrétiens appliquèrent au mur » d'une tour une échelle d'une force et d'une grandeur » extraordinaires. Les. Pisans y montèrent les premiers n et attaquèrent la tour ; ils se battirent vaillamment avec >i les Sarrasins qui la défendaient. A la fin , les Sarrasins » brûlèrent l'échelle , et les Pisans, qui n'avaient point de » secours à espérer , renoncèrent a l'attaque de la tour : » toutefois , ils tuèrent , blessèrent et brûlèrent plusieurs
«ennemis. Les Génois vinrent plus tard appliquer leurs jy échelles au mur de la même tour, et se battirent jusqu'au 9 soir; mais les Sarrasins mirent encore le feu à ces échelles. a Les Génois jetèrent sur le feu du vin et du vinaigre qu'ils 9 avaient apportes avec eux ; mais ils ne purent Feteindre. 9 Les chrétiens , voyant que la fortune leur était contraire , se » prosternèrent à terre comme s'ils eussent été morts , et ^ 9 répandant un torrent de larmes , implm^èrent le secours 9 de Jesus-Christ. Les Génois- se retirèrent sains et saufs , 9 abandonnant leurs échelles. Pendant ce temps , les Sai*- 9 rasins vinrent avec leurs galères et leurs barques pour • attaquer le pont, qui était gardé par deux galères chrén tiennes: ils en brûlèrent une; l-autre se défendit coura- 9 geusement, et, secourue par des guerriers qui accoururent, 9 elle défendit le pont. Les chrétiens, invoquant de nou- « veau Jésus- Christ dans leur infortune, livrèrent un assaut 9 ffénéral à la ville. La garnison musulmane fut alors dans 9 le deuil et les larmes. Le soudan et Corradin , en^rtés 9 par la douleur et la colère, fermèrent les yeux, baissèrent 9 le front et entrèrent à la tête de leurs soldats dans {es 9 retranchemens des chrétiens , et pénétrèrent au nombre 9 de cinq mille jusque dans nos tentes. Ils renversèrent 9 cinq, pavillons. Un émir qui était à leur tête , s'écriait : 9 Mahomet est le Seigneur, et. non le fila de Marie, Les 9 Templiers, en entendant ces paroles, furentcon tristes^ \\% 9 invoquèrent Jésus-Christ à haute voix: O Christ, disaient- 9 ils , ^ Croix sainteté saint Sépulcre, 6 Saint George^ prenez 9 V étendard de la croix ^ venez à notre secours , aidez-nous 9 pour V amour de celui qui a. été mi» en croix poumons f 9 Algrs ces chevdiers du Christ sortirent contre ies infidèles , 9 les attaquèrent avec courage , et obtinrent une grande 9 victoire ; et celui qui avait blasphémé le Seigneur, fut tué 9 avec quinze cavaliers et cinquante fantassins, »
L'anonyme raconte ici de nouveaux combats, dans lesquels fut brûlée une machine que les croisés avaient cons-' truite avec un art admirable , et par le moyen de laquelle ils croyaient pouvoir facilement s'emparer* de Damiette.
(t Le jour de l'Assomption , huit Sarrasins qui venaient 9 en nageant du camp, du soudan- et portaient à la ville du » feu (grégeois), des pigeons et des lettres, furent faits pri- » sonniers. On en renvoya quatre au Soudan , après leur » avoir coupé le nez , les oreilles , les lèvres , les bras, et 9 arraché un œil ; les- quatre autres furent envoyés à Da-' 9 miette dans le même étttt. Le)i S^riMsins, par repésaittcf» ,
n envoyèrent au camp des croises un chrétien mutile de la *
« même manière. ^
n Le jour de la Saint - Barthelemi , les fidèles armèrent '
» leurs vaisseaux et se préparèrent à un nouvel assaut : mais ^ "
f> le fleuve n'ayant pas assez d'eau , ils ne purent approcher '
n de la ville. Cependant les fantassins murmuraient contre ^
f> les princes et les chevaliers ; dans leur orgueil , ils les accu- f
» saient de trahir l'armée et de rester en repos loin des murs j
» de la ville. Les chevdiers , selon eux, ne voulant point se
n mesurer avec les Sarrasins , avaient résolu de retenir là
39 éternellement le pauvre peuple. Les chevaliers , indigne's
19 de ces murmures , décidèrent de combattre. Ils se divi- i
» sèrent en trois corps : l'un devait garder le camp , l'autre ^
9 monter sur les vaisseaux ^ et le troisième marcher à l'ennemi •
m par la plaine.
ff Le jour de la Décollation de S. Jean-Baptiste, continue < » l'anonyme , fut pour les chrétiens un jour de pleurs et de ■ 9 larmes , un jour de colère , de calamités , de misères , un jour » de mort et de peste, un jour de fiel et d'amertume. Le légat « ' » le roi et le patriarche de Jérusalem , et tous les autres sei- » gneurs, troublés et irrités des rumeurs populaires, et crai- J9 gnant le ressentiment des fantassins, sortirent tous en armes» » du camp et s'avancèrent par troupes vers les. tentes des 9 Sarrasins. Aussitôt te malin esprit entra dans le cœur des 9 guerriers : ils prirent tout-à-coup la fuite , sans y être pous- 9 ses par Pépée des ennemis et sans avoir livré de combat; 9 ils prirent la fuite à cause des péchés des hommes. Les Ro- 9 mains et les Latins résistèrent seuls avec inti-épiditéaux infi- 9 dèles , et en tuèrent plusieurs. Mais S. Jean voulut avoir des 9 compagnons n (réflexion toutà-fait singulière) : & car de môme 9 qu'il avait été décapité à cause de Dieu , de même il y eut le 9 jour de sa fête des chrétiens sans nombre qui le furent aussi , 9 savoir : cinquante chevaliers du Temple , trente chevaliers » teutoniques , trente - deux Hospitaliers , le chambellan du » roi à» France et son fils, l'évêque de Beauvais et son frère, 9 Jean de Assis, le comte de Belin , André de Pise, Anselme 9 de Luni, l'élu de Saint-Omer , avec quatre-vingts chevaliers 9 et plus de cinq mille hommes de toutes nations. Les Sarra- 9 sins poursuivirent les chrétiens jusqu'à leur camp , Tépee à 9 la main. Grand nombre de crokse's perdirent leurs armes et 9 leurs chevaux. Une galère armée , et montée par deux cents 9 hommes, fut aussi perdue. C'est ainsi que Dieu fit justice 9 des chrétiens qui étaient sortis , non par amour pour lui » V mais par excès de dépit. Du eôté des Sarrasins, il n'y eut
V pas un moindre nombre de guerriers tues : trois émirs furent 9 décapites. Lss chrétiens disaient i Ojour de colère j de cala^ » mités et de mort y où à peine un juste a été sauvé , parce f que Dieu a résisté aux superbes et a donné sa grâce aux 9 humbles de cœur! Ce comoat dura depuis le matin jusqu'au
• soir. Le legat , le roi de Jérusalem et les autres seigneurs » furent remplis de trouble et de tristesse. Les Sarrasins, au
• contraire , entonnèrent dans la ville les louanges de leur n dieu au son des cymbales , des trompettes et des tambours.
• Si le roi Jean n'eût pas été présent ce jour- là , ainsi quo 9 les Hospitaliers , les Tçmpliers et ceux de Tordre Teuto-» 9 nique I tous les chrétiens auraient ete décollés ou conduits 9 en captivité'. Un chevalier de l'ordre Teutonique qu'on 9 croyait mort , ouvrit les jeux dans la nuit , et vit une » grande figure couverte d'habits blancs et accompagnée 9 d'une multitude innombrable d'anges qui chantaient sur 9 les cadavres des chrétiens morts dans la bataille , et qui 9 disaient : Ceux-là sont sortis d'une grande tribulation ; ils 9 ont lavé leurs péchés dans le sang de l'agneau, ils ont 9 méprisé la vie du monde et ils sont morts pour la foi et par 9 amour du Christ,
9 Le Soudan fit vider et embaumer les tâtes des chrétiens » (que l'auteur appelle des saints), uet il les envoya dans les « provinces d'Egypte, en faisant annoncer que, si quelqu'un 9 voulait des esclaves ^ il pouvait venir, qu'on en aurait tant 9 quon voudrait i car les princes des Romains étaient morts, 9 et ceux qui restaient voulaient s'enfuir,
9 Le jour de l'Ëxidtation de la sainte Croix , les seigneurs 9 romains , l'eVéque de Hongrie , le comte Gautier ^ le comte » Oremigius et environ vingt mille pèlerins quittèrent l'ar- «mee. Cette retraite effraya les autres croises en même 9 temps qu'elle fut un grand sujet de joie pour les infidèles, 9 Mais peu après, par la permission de Jesus-Christ, Savari a de Midli , guerrier illustre , arriva avec une troupe choisie et » dix galères génoises. Dans le même temps , le soudan envoya 9 au legat et au roi de JeVusafem des députes pour leur dire « qu'il voulait faire la paix ou une trêve avec les chrétiens, » Ceux-ci décidèrent de traiter par écrit : mais les infidèles 7 retournèrent à leur camp, et, revenant plusieurs fois au ^ «camp des croises pour y observer ce qui se passait, ne n^ «voulurent rien conclure; car ils attendaient des secours J.J » de leurs provinces e'ioigne'es , et ils espéraient que l'arrae'e «chrétienne diminuerait de jour en jour. Les chrétiensi 9 provient à la vérité des paroles des Si^iTAsin^,
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604 BIBLIOTHÈaUB
n Au mois Ae septcMnbre , les ennemis entourèrent de toD9 n côtes Farmee des chrétiens. Le Soudan , se levant , dit à n haute Yoix ( en s'adressant aux mitsuimans) : O païens , S) hommes couragetix , belliqueux dominateurs du monde, f) vous savez qu il est écrit dans notre loi que les païens n passeront les montagnes et les mers, et qu'ils sbumettront » même Pempire romain. Ne voyez-vous pas que les chrétiens t) sont presque tous morts ou se sont retirés ? Combattez S) vaillamment contre eux , et vous aurez toutes leurs tentes, » et for et l'argent, et tout ce qui est dans leur camp. Je r> vous ordonne à tous i entrer d<ms leur fossé et de le com^ » bler. Les infidèles y entrèrent en effet. Alors le lëgat , f> e'ieyant ses mains au ciei y et les yeux niouiiies de larmes ^ f) prononça ces mots d'une voix humble :
ff Seigneur Dieu le Père, qui êtes dans la Trinité, créateur » du ciel et de la terre, dominateur des choses visibles et 9) invisibles; vous qui voyez tous les êtres à vos pieds , les » brebis et les bœufs, tous les animaux de la terre, les fi oiseauùc du ciel et les poissons de la mer; vous qui êtes f> venu au monde pour nous délivrer nous autres pécheurs v de la puissance du démon , qui avez pris la forme humaine o dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie, et avez 19 souffert la passion et la mort sur la croix, aidez-nous, » Seigneur } exaucez nos prières. O Seigneur, que votre » nom soit adoré sur toute la terre ! Ne regardez pas nos ff péchés et nos iniquités, et ne permettez pas que nous péfj rissions par les embûches des cruels Sarrasins; mais faites » par votre sainte grâce et par votre miséricorde, que nous ff puissions triompner de ces hommes impies et cruels qui ne y) croient point en vous, et que nous les convertissions à la » vraie foi « afn que votre nom soit béni dans tous les
V siècles.
n Après cette prière , les chrétiens commencèrent le com- » bat, dans lequel plusieurs ennemis furent tues ou blesses.
V Les infidèles , rqyant que leur entreprise n'avait pu re'ussir , x7 retournèrent dans leur camp, en disant au soudan : Sei-
V gneur, ces esclaves sont des impies et des cruels : ils ont n dirigé contre nous quatre mangoneaux , et ils nous ont tué
V autant de monde qu'ils le pouvaient. Ayant e'té repousses f> dans une nouvelle attaque, ils re'pe'tèrent en se retirant: n Ces esclaves sont trèa-méchans et pleins de malice contre
V nous. 9 ISTt SCt^ÂVl V4LDB AGRESTES ET MALIGNI CON" TRA NOS SUNT,
(( Le jour de Sc^nt-C6me et de Saint-Damien , les infidèles
tES CROISADES» C05
«parurent avant Faurore, et dirigèrent le long da fleuve
«quatre brûlots couverts de poix et d^huile et charges de
f bois sec et de paille. La flamme qui s*en élevait paraissait
«toucher au ciel. Ils croyaient pouvoir brûler le pont, et
» faire entrer dans la ville du ble' et d'autres provisions. Si
n leur projet eut réussi , tous les chrétiens auraient ete tues.
«Aussi les croises furent-ils saisis d'une grande crainte;
9 mais , par la permission divine , ils sortirent au-devant des
» brûlots y et ils les éteignirent. Les chrétiens ne se repo^
f sèrent pas de tout le jour , et ils ne prirent de nourriture
«qu'à la nuit. Deux païens, touches par la grâce de Dieu,
» vinrent trouver le légat, et lui dirent : chrétiens , soyez
9 sur vos gardes; car, avant sept jours , les Sarrasins vien^
n dront dans le dessein de combler le fossé, et de se rendre
» maîtres de vous et de vos tentes. Si vous leur résistez
» avec fermeté , vous subjuguerez tout le pays. Les ennemis
n vinrent en effet au temps que les transfuges avaient in-
«dique; mais les chrétiens avaient eleve un retranchement
9 en bois, du haut duquel ils frappaient les ennemis avec
9 des bâtons pointns et des pierres, et lançaient sur eux du
ff feu, du soufre et des poutres enflammes , qui donnèrent
)»Ia mort à plusieurs guerriers. Les païens, voyant encore
» leur entreprise sans succès, se retirèrent. Pendant ce temps,
9 neuf chrétiens du nombre de ceux qui gardaient le pont,
» pousses par le diable et séduits par l'appât de l'or et de
ff l'argent du soudan , essayèrent on secret de couper et de
X) détruire le pont , pour faciliter l'approche de la ville aux
9 galères des païens et des Sarrasins , et donner à ceux-K^i les
» moyens de la protéger et de la défendre contre les chré-
9 tiens. Mais Jésus-Christ, qui connaît tout ce qui est caché,
»ne voulut pas qu'un pareil crime s'exécutât; car un des
9 oeuf, touché de repentir , vint dévoiler au légat tout le
n projet. Les antres , qui le surent , se réfugièrent dans le
n camp des païens, et Jésus-Christ délivra ainsi les chrétiens
«des embûches de leurs ennemis. Les infidèles, ne pouvant
» réussir à rien , demandèrent encore a traiter avec les chré-
9 tiens. La nuit suivante , on surprit un Génois qui devait
9 couper les chaînes et biaiser plusieurs machines, et auquel,
9 pour cette trahison , le soudan avait promis six mille besans.
9 Un autre jour , on surprit un Espagnol qui vendait aux
9 Sarrasins un pain pour un besant. Ces deux traîtres furent
9 attachés a la queue d'un chevid et traînés dans tout le
» camp. Le jour suivant , les Sarrasins préparèrent des fas^
? cines pour remplir le fossé. Mais les chrétiens en furent
ÔÛ6 tilBtlOTHEÛÙB
ff preVentis par un transfusée qui reçut le baptême. Le (eg'ât f> promit deux années d'indulgence à ceux qui apporteraient 9 les planches qui étaient autour du pont , pour les faire If Servir a ia défense des charbonnières. Tous les soldats j f> coururent^ et, dans le jour même, on éleva un retran-* n chementi
» Le lerideUiAili, on se battit jusqu'à là liuît à coups de yf flèches. Le Soudan et Corradin , vojant qu'ils ne pouvaient n résister aux chrétiens , ni secourir ceux qui mouraient yf dans la ville, se retirèrent tristes comme des chiens [ut 7i canes reversi sunt cum tristitia] : les chrétiens j au con- » traire, s'en retournèrent victorieux, parce que Dieu était j» avec eux.
» Le jour de la Toussaint^ les Sarrasins voulurent cedef » le pays aux chrétiens, parce qu'ils ne pouvaient plus le ^ garder , et que Dieu e'tait contre eux. Deux e'mirs vinrent » donc dans la tente du legat; ils s'y entretinrent avec Icf f> roi ; iis y burent, y mangèrent et y dormirent cette nuit- 19 ià. Le lendemain ^ deux Templiers et deux Hospitaliers J9 entrèrent dans la ville avec les émirs. Le troisième jour , f> le Soudan et Corradin envoyèrent six cents Sarrasins qui f) devaient entrer dans Damiette : ceux-ci se partagèrent en V trois troupes, et convinrent entre eux que si l'une d'elles 39 entrait dans la ville , elle enverrait un messager aux deuit 9> autres, qui y entreraient avec elle. Mais le Seigneur, qui f> avait déjà combattu les infidèles, et en avait tue vingtn quatre mille ^ hommes et femmes , voulait détruire les en-* n nemis de la croix ; il voulait que Damiette fut consacrée h à son honneur , à celui de la Vierge Marie et de tous les J9 saints. Les Sarr.asins , pour exécuter leur projet , se glis- *> sèrent entre l'armée et la yiUe , par des endroits humides i9 et pleins d'eau : une femme les aperçut et se mit à crier : n Aux armes ! aux armes ! Par hasard , les Templiers et les i9 Hospitidicrs , qui s'étaient ieves de bonne heure, et qui r> ne redoutaient ni les fatigues, ni les traits, ni la mort, >i accoururent , et tuèrent deux cents de ces Sarrasins ^ et f} en firent quatre-vingt-dix prisonniers : les autres s'en ref) tournèrent. Dieu confondit ainsi les ennemis de la croix. n Les chrétiens jetèrent devant la tente du Soudan les têtes f> des infidèles qu'ils avaient tues, et leurs corps devant le f) fosse de la ville. Ils tinrent ensuite conseil , et firent armer f> des vaisseaux; des hérauts allèrent dans toute l'armée, pour 9* annoncer aux chefs et aux soldats de quelle manière la vill« n pouvait être prise. L'armée fut partagée par corps. It fui
* décida que ceux qui seraient préposés à la garde des cbar-
» bonniëres (espèce de fortification), resteraient à leur poste»
>' SOU6 peine d'être mis sur le chevalet; en cas de récidive
» dans la faute, si le coupable était chevalier, il perdait ses
» chevaux et ses armes , et était chassé de l'armée ; si c'é-
» tait un fantassin , il perdait la main et tout ce qu'il poss^
» dait ; si c'était un marchand ou une femme vivant dans
» l'armée il perdait la main et tout ce qu'il possédait. Un
» liomme ou une femme trouvé sans armes en gardant les
» pavillons, était frappé d'excommunication, excepté que le
» coupable fût malade ou en bas âge. On coupait la main et
» on confisquait les biens de ceux qui , devant monter les
» échelles , les barques et les vaisseaux , abandonnaient leur
» poste ou le lieu du péril. Celui qui étant entré dans la ville,
» et ayant trouvé de l'or, de l'argent et tout autre chose»
» chercherait à les dérober au lieu de les apporter dans les
» lieux désignés pour la réunion du butin , perdrait la main
» et sa part de ce même butin. Ceux qui juraient l'observance
n Ae ces réglemens , juraient aussi de punir les croisés
» qui les violeraient. Les chrétiens firent ensuite proclamer
» ces paroles dans toute l'armée : Nous allons Iwrer un assaut
9 àia ville, au nom du Seigneur et de la P^ierge Marie, et avec
» le secours de Dieu nous la prendrons. Toute l'armée répon-
» dit : FiaJtyJiat*
» Le 5 de novembre , la veille de saint Léonard , au mi- 9) lieu de la nuit , les croisés ayant appliqué les échelles aux » murs de la ville , Dieu leur accorda une victoire telle que » les chrétiens n'en obtinrent jamais de semblable. Ce ne » fut point leur vertu , mais la miséricorde de Dieu , qui , f» sans le secours du fer ou de la faim , tua les ennemis de » la croix. Quelques guerriers romains bien armés étaient » montés , au milieu de la nuit , sur le mur de Damiette , » avec beaucoup de crainte ; car ils ne savaient pas si Dieu ^^1 » combattrait pour eux dans la ville. Us se battirent sur une ^ I » porte avec quelques Sarrasins , et , s'étant emparés d'une ''^I » tour, ils crièrent à l'armée : Au secours, au secours , frères ! ^•\^la place est à nous! et ils commencèrent à chanter Kyrie » eleison. L'armée répondit Gloria in excelsis. Le légat chanta
* Te Dewn laudamus. Les Hospitaliers crièrent : Sainte^ " Croix, Saint-Sépulcre, intercédez pour nous! Aussitôt les
* chrétiens coururent aux sentiers , (ad lazeas) d'autres aux ^ charbonnières et d'autres à la ville. Ils brûlèrent une
^ * porte et brisèrent l'autre , et Damiette fut ainsi prise par iU< N. k grâce de Dieu.
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l€ DCf
608 BIBLIOTSÊQUI
» Écoutez , chers frères , comment le Seigneur combattit > contre les ennemis de la croix. }> ( On croit naturellement que l'historien va donner ici quelques détails sur le dernier assaut; mais il n'en parle plus). II fait un tableau de l'affreuse mortalité qui régnait dans Damiette. Un vaste espace situé entre deux murs de la place était tout rempli de sépultures : on trouvait des morts dans les rues , dans les maisons , partout ; quelquefois un même lit renfermait deux et jusqu'à quatre personnes mortes , au milieu desquelles se trouvait une personne vivante ; souvent celui qui rivait encore ne pouvait remuer celui qui était expiré, à cause de son excessive faiblesse ; les hommes et les femmes étaient étendus sans vie sur les places publiques , sans vêtemens, les pieds et les mains retournés et le corps déchiré par les chiens. Plusieurs avaient auprès d'eux du pain et dePeau, ne pouvant ni boire ni manger ; ils mouraient ainsi comme des chiens, et sic moriebantur ut canes, « On trouva plus de dix n mille Sarrasins vivans, hommes et femmes; mais tous » étaient plus ou moins malades. Dieu montra encore sa » puissance à ses fidëles serviteurs, quand la ville fut eji » leur pouvoir : car le fleuve , qui avait été long-temps au- » paravant très-bas, crut tellement pendant cette nuit, que » tous les fossés se remplirent d'eau; et le vent devînt si n violent, que le soudan et Corradin ne purent porter de » secours a Damiette. Le matin, quelques Sarrasins s'appro- » chèrent , et virent les chrétiens bien armés , et chantant » le Kyrie eleison et le Gloria in excelsis. Un d'eux ayant » demandé pourquoi les chrétiens montraient tant de joie : Ne » vois-tu pas, lui répondit-on, que NolreSei^wur Jcsus" 9 Christ nous a lisfré cette nuit la viUe de Damiette, »
ce Ce Sarrasin retourna aussitôt sur ses pas pour anaon- » cer cette nouvelle aux autres , qui coururent la porter au » Soudan. Ce prince, en la recevant, perdit sur-le-champ » la parole. Il fît signe à ceux qui l'accompagnaient de couer la tête aux ^rteurs de cette nouvelle , et cet ordre
ut exécuté sans retard. Après être resté deux heures dans » une tristesse profonde, le soudan se leva^ et, prenant Tépée \- » qu'il avait à son côté , il coupa sa barbe , ses cheveux et 31 la queue de son cheval. Tous les émirs firent de même, ; 3 et le Soudan s'écria en gémissant : O Daniiette, jusqu'ici tu J » as été la lumière des païens , et tu es obscurcie pour nous : tu » seras désormais la lumière des chrédens. Malheureux^ qut nferais'je? Pourquoi n'ai-je pas péri dans le sein de ma ]
I>BS CÏRÔISADÈS. 609
» mère f Pourquoi ne suisse pas mort avant que Damiette , )t quijusqutd était restée vierge, fût violée par les chrétiens, if Périsse le jour où je suis né i et qu'il ne soit plus compté »au nombre des jours de tannée à puisqu'il nous a apporté
* Wa.«t sombres ténèbres !
«Damiette est renfermée par deux murs et par un fosse
* plein d'eau où les gaières peuvent naviguer; Elle a vingt-
* deux portés ^ et est entourée de quarante - deux châteaux i^qoi appartiennent à des émirs« Elle a cent dix tours , i^ grandes et petites , et des maisons sans nombre , mais qui « ne sont pas grandes. Les chrétiens trouvèrent dans cette «vi&e de For^ de iWgent, des pierres précieuses , de ia 9 pôtirpre j des ornemens très-chers ^ des vases d'or et d'ar- » gent en grande quantité , quatre cents ânes et mulets , du 9 grain ^ de l'orge, du biscuit, assez de légumes; tout fut • mis en commun^
9 Dans ces jours , là mère des maux , la fille du diable ^ ji la reine de Fenfer , qu'on appelle Discorde y se mît entre le « iégat et lé roi , et se répandit dans tonte l'armée^ Le roi deh mandait que la ville lui fut soumise ; le iégat voulait que 9 tons les chrétiens y fussent libres. De là s'élevèrent des » onerelles qui firent presque naître ia guerre. Mais ie signe 9 de la croix les ramena à ia concorde, f»
Le ton oratoire de cette relation , les fréqueiités citations ^e rÉcritul'Èy et certaines expressions qu'on à pu y. remar-
}aer, nous font penser qu'elle fut prononcée en chaire ^ evant les fidèles de Reggio , par un ecclésiastique qui revenait de la croisade. Rien île pouvait alors produire plus d'effet sur iin auditoire chrétiéti^
La chronique de Reggio rie dit plus rien d'intérési^nt sui' les guerres saintes ; eiie ne parie pas même de la reprise de Damiette en 1221. Sous la date de 1284, elle raconte que des frères Mineurs et Prêcheurs revinrent d'Orient , et rapportèrent qu'un émpefreiir des Tartares avait envoyé l'ordre ■a soudait du Caire d'abaildorfner l'Egypte , le menaçant de ie fûre périr quand il serait liiaitre de son nays: ce qu ii ferait bientât ; car ii se proposait d'aïier à Jérusalili , au saint sabbat. Ce prince ajoutait que s'il Voyait le feu descendre du ciel , comme les cnrétieris assuraient qu'il en descendait, ii tueï*ait tous les Sarrasins qu'il pourrait trouver. Cet empereur tartare, étant allé au combat avec les Géorgiens et d'autres clirétiens, avait fait faire une monnaie qui Représentait d'un câté un tombeau, et qui portait de l'autre cette devise : în nomine Patris, et Filii, et Spiritds saneti^ L'auteur veut
GlO BlBLIOTHEOtJfi
sans doute parler des monnaies sur lesquelles on lit A\\n côte ^ne inscription en caractères ouigours ou minois, et l'on voit de l'autre une croix, avec ces mots en arabe (1) , Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Dieu unique, paroles qui sont la profession de foi des chrétiens orientaux. Ces monnaies sont connues; il y en a quelques-unes dans le cabinet des médailles orientales de M. le duc de Blacas. L'empereur tartare avait fait mettre aussi le signe de la croix sur ses armes et ses étendards ; et , au nom de Jésus crucifie j il fit un grand carnage des peuples infidèles.
La plupart des chroniques du moyen âge repètent les mêmes faits : d'où l'on peut conclure que les Tartares penchaient vers le christianisme. Si les Tartares e'taient venus en Syrie un siècle plus tôt, dans le temps où les chre'tiens avaient quelque puissance, tout l'Orient aurait peut-être embrasse le christianisme ; mais ils y vinrent lorsque ia re^ ligion chre'tienne s'y trouvait presque anéantie. Ils embrassèrent à la fin la religion de la victoire , et l'Asie resta dans les ténèbres de l'islamisme. Ces consideVationsnons paraissent dignes d'exercer l'attention des historiens et des philosophes:
Histoire impériale de Ricohaldo de Ferrure, depuis Charlemagne jusqu'à Olhon IV (2).
Dans la préface que Muratori a mise en tête de cette histoire, ce savant pense que le poète Boifardo en est le véritable auteur, et qu'en attribuant son propre ouvrage à RicobaIdO| il a voidu apparemment y donner plus d'authenticité'. Muratori reconnaît, au milieu des fables dont cette histoire est remplie, beaucoup de choses vraies, et quelques-unes qu'on ne trouve que dans Boïardo. La partie qui concerne les croî^ sades est celle qui s'éloigne le moins de la vérité , quoiqu'il s'y rencontre encore bien des exagérations. Le savant compilateur italien ajoute que Boïardo se servit , pour eclaircir son histoire, de c%ê livres des histoires arabes qu'on gardait dans les archives de l'église de Ravenne.
L'auteur, arrive à l'empereur Henri IV , dit que la grande — ■ ■ ■ ■ ■ I .^ I .1 ■
(1) o^y f JVt j»ojJI rju^'j o^^lî v^' P^
(â) Istoria impériale ai Bieobaldo Ferrarese dopo Carlo-Magno, &c. (Tome IX, page 291.)
D£S CR0ISABB8. 611
histoire,' qui Dommetice dans fa seconde année An règne de cet empereur ) mériterait un SaOuste ou un Tite-Live. Cette grande histoire est la conquête de la Terre^nte par des
firinces chrétiens vraiment magnanimes et glorieux. Voici e ragement qu'il porte sur l'historien Guillaume de Tjr , quil iqipeiie Arnaud : « Cet eVéque, qui fut, dans les dern niers temps, témoin de plusieurs evenemens, a écrit cette 9 histoire avec peu d'élégance, mab avec beaucoup de clarté «et de fidélité; et c'est de lui que nous avons extrait ce » que nous en dirons. « Ricobaido , ou plutôt Boïardo , entre aussitôt en matière, et raconte avec assez de détails les événemens de la première croisade Jusqu'à la prise d'Antioche, quil parait regarder comme l'événement ie pins im« portant de la première croisade. La conquête même de Jérusalem attire à peine son attention , et n'occupe qu'une petite place dans son récit. Nous sommes obligé de convenir que les circonstances qui accompagnèrent le siège d'An^ tioebe sont en effet plus intéressantes que celles du siège et de fat prise de la ville sainte : aussi , dans la Jérusalem délU ^rie p voit-on que le Tasse, pour tout ce que son poèmerenferme d'historique , a plus étudié les chroniques dans ce qu'elles disent du siège de la première de ces deux villes , que <lan6 ce qu'elles nous racontent de la conquête de Soljme* L'auteur parle peu des colonies chrétiennes. Après avoir dit
Juelques mots sur le premier siège de Tjr et sur la prise e Cesarée, il rend compte de la seconde croisade d'après Guillaume de Tyr. U passe sous silence les prédications de S. Bernard , et parle très'peu du roi de France , Louis VII. Il s'étend davantage sur l'armée de Conrad. La troisième croisade est celle sur laquelle il s'est le plus arrêté. Il a suivi dans son récit Bernard le Trésorier : mais il a coo^mis beaucoup d'erreurs dans la relation des expéditions d'Amauri en Egypte et des conquêtes Ae Sdadin.
Boïardo se plaît à faire ressortir l'humanité du sultan envers le roi et les seigneurs chrétiens faits prisonniers à la bataSle de Tibériade. On sait qu'en cette circonstance Saiadin ne méritait pas tous les éloges que tui donne Boïardo, qui montre une grande prévention envers ce conquérant ; prévention qui était générale en Italie, et qu'on retrouve particulièrement dans les chroniqueurs de cette contrée. On peut ajouter ici que la brillante renommée dont le chef de la* dynastie des Aïoubites a joui en Occident jusqu'à notre siècle, est due en grande partie à ce qu'ont dit de lui les chroniques italiennes du mojen âge.
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» de Pont ets'y sontetablls. Ces peuples sont toujours en guerre n. avec les Scythes leurs voisins. Us ont de très-habiles cava« m liers , et sont d'une adresse merveilleuse à lancer des traits. » L'auteur décrit les combats que l'empereur livra à ces quatre nations y non sans mêler à son récit quelques traits fabuleux. Il raconte ensuite le siège d'Icône, la marche de l'armée chrétienne en Arménie , et la mort de l'empereur. Puis il ajoute la réflexion suivante : a Ainsi périt ce prince magna- » nime dont nous avons si longuement écrit l'histoire , parce » que de tous les princes des derniers temps c'est celui » qui a quelque ressemblance avec les empereurs de l'anti* » quité. tf Boïardo , en commençant la vie de Frédéric , avait fait de ce prince un portrait dont nos lecteurs liront quelques passages avec intérêt, u Frédéric était d'une taille p- ordinaire , et telle qu'au milieu des petits il eut paru » grand , et qu'au milieu des grands il n'eut point paru petit.
V Ses membres étaient bien proportionnés , et il avait cette * « beauté qui peut convenir à un chevalier fort et adroit. Il
» était blanc par tout le corps , et avait le poil roux. Sa tête » ronde et un peu grosse était , dans sa jeunesse y agréablement » ornée par sa chevelure. Ses yeux, d'un bleu pâle, étaient » doux et paisibles quand rien ne le troublait; mais, dans ia
V colère , ils étaient étincelans , et paraissaient comme en« » flammés. Son nez aquilin donnait à son visage un air de 9 majesté. Sa bouche , son menton et son cou auraient pu v servir de modèle à un peintre. Les qudités de l'ame répon-> » daient à de si belles qualités du corps. Sa magnanimité était J9 telle , que de nos jours on n'en a point vu de semblable , et » qu'el{e ne peut être comparée qu'à celle des anciens héros, » U n'y eut d'autre différence entre Frédéric et Alexandre que » celle que produisit la fortune , qui fit plus pour le prince ma- » cédonien que pour {'empereur allemand. Doux pour ses 9 sujets et ses serviteurs, il fut terrible et presque implacable
V pour ses ennemis. Prompt à s'irritçr, si quelquefois la pru« 9 denco lui faisait pour un temps réprimer les mouvemens de a sa colère , il l'exhalait toujours ensuite avec plus de vi^nce. « Quelquefois il supportait les fatigues avec une ooiflince
V admirable; d'autres fois il se laissait abattre par la mol- 9 lesse. Grand amateur de la chasse, ce fut lui qui le pre« » mier fit venir en Itidie les oiseaux propres à cet exercice, « U prenait un grand plaisir à imaginer de nouveaux instru« » mens do guerre , à monter à chevd , à disputer avec dea 9 ffens d'esprit, et à jouer à des jeux de hasard. En un mot y M la nature avait donné à ce prince un génie ennemi de
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» ToisiVete , et qui cherchait sans cesse la nouveauté et ie » changement, n
L'auteur parle ensuite de l'arrivée des rots de France et d'Angleterre devant Acre , du siège et de la capitulation de cette ville , et des différentes troupes de croisés qui vinrent d'Occident au secours des chrétiens. Les détails qu'il donne sont fort incomplets , eu peu exacts.
Boïardo , qui confond souvent les faits et les événemens , dit que le roi d'Angleterre , après son retour de la Palestine , institua un ordre de chevalerie pendant qu'il faisait la guerre contre le roi de France, et qu'il lui donna le nom de la Jarretière, a se rappelant, ajoute-t^il , que, dans une bataille contre » Sdadin , il avait ordonné à ses chevaliers de mettre une f> jarretière à leur genou pour signe deralliement , et que ce f, moyen lui avait réussi. » Tout le monde sait que ce fut Edouard qui , plus tard , institua l'ordre de la Jarretière ; mais 'peut-être est-ce en mémoire de ce qu'avait fait Richard en Palestine, plutât que pour faire honneur à 4a maîtresse, qu'Edouard donna naissance à cet ordre. Le motif ou le principe de cette institution serait, dans ce cas, plus décent et plus honorable.
L'histoire de Boïardo , dans laquelle la vérité se mêle souvent au mensonge, ressemble beaucoup à ces compositions modernes qu'on appelle romans historiques. Au reste, il ^t aisé de voir que l'imagination des poètes commençait à être vivement frappée des grands événemens qui devaient amener- avec eux la civilisation , et qu'au temps de Boïardo Tesprit humain préludait déjà à l'épopée qui devait un jour illustrer l'Italie.
Chronique de François Pipin de Bologne (1).
François Pipjn , qui a traduit l'ouvrage de Bernard le Trésorier, était né à Bologne , où il demeura long-temps dans le monastère de Saint-Dominique. Il voyagea ensuite par motif de religion , et se rendit en 1320 à Jérusalem , en Egypte, en Syrie et à Constantinople. La chronique qu'it composa, et dont il est ici question, commence à l'origine des rois francs, et se termine en 1314. Elle est, à proprement parler y l'histoire de chacun des princes dont il fait mention , et n'a d'autre liaison que l'ordre chronologique.
(l) Chronioon fratris Fraucisci Pipini Bononiensis. ( Toro. IX, page 583. )
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Pipîn dit peu de chose de» croisades. Comme la plupart des chroniqueurs d'Italie , il parle avec quelque étendue de Pexpe'dition de Frédéric Barberousse. II nous donne un porr: trait de ce prince, ainsi que de son fils le duo de Souabey.aui était d^une taille moyenne , qui avait la figure alongée , les yeuiç grands et noirs , les cheveux de même couleur et une ame élevée. L'auteur , après avoir fait un récit assez court du voyage et des exploits de Richard en Pdestine , et de sa captivité en AQemagnei donne sur la secte des Assassins des détails que nous avons déjà fait connaître. Les sources ou Pipin a puisé pour tout ce qu'il dit de l'Orient , sont Vincent de Beauvais et Bernard le Trésorier. C'est à ce dernier qu'il doit en grande partie ce qu'il dit sur la prise de Cons^ tantinople par les Latins.
Pipin , en racontant l'expédition de Frédéric II en Pale&t tine, nous apprend quelles furent les conditions du traité de paix que l'eippereur fit avec le Soudan. « Le Soudan était fi tenu de restituer aux chrétiens toute la terre de Jérusdiem J9 telle que les chrétiens l'avaient possédée , à l'exception du n château deKrac , et de trois autres places fortes-situees entre » Tyr et Sagette fSagîttœJ» Ces trois places étaient alors au » pouvoir dç quelques émirs. Quant au château de Krao ou » Carac y il était inexpugnable. Mille Sarrasins devaient rester » dans le temple de «Térusalem \ mais les pèlerins chrétiens n avaient la liberté d'y entrer sans payer dp tribut, Il était per* » mis à {'empereur de rebâtir les villes et places qui avaient n été ruinées dans le royaume de Jérusalem ; mais il ne poun vait en élever de nouvelles. La même liberté était laissée n aux Sarrasins à l'égard des villes qu'ils occupaient La trêve » devait durer dix ans.
n Tous Içs Sarrasins sortirent de Jérusalem, excepte ceux » qui devaient rester dans le temple. L'empereur étant entré » dans Jérusalem y fut couronne le dimanche de Lœtare. VL y> donna aux Sarrasins la maison de Salomon , qui apparte- » nait aux Templiers ; car il haïssait ces chevaliers , qui lui n avaient été contraires dans ses démêlés avec le pape. II mit n une garnison allemande dans la tour de David. »
Pipin rend compte , d'après Bernard le Trésorier , des difTéreps qui s'élevèrent entre l'empereur et le roi Jean; comme lui, il en attribue la cause au commerce adultère que Frédéric eut avec la nièce du roi de Jérusalem.
Dans le testament de Frédéric II, que Fauteur rapporte en entier, on voit que Fempereur, pour le salut de son ame, lègue mille onces d'or , qui devaient être employées au
DES CROISADBS. 017
saooim dé h Terre-sainte. L'auteur, revenant snf àes pai , parie I sous la date de 1217, du nég9 et de la prise de Damîette.* Sous celle de 1272, il raconté en peu de mots la tentative d'assassinat faite sur le prince Edouard d'Angle^ terre. II ne dit rien des deux croisades de S. Louis. Etifin , ious l'année 1202, Pipîn parle sans aucun détail de la ruine d'Acre; il rapporte seulement que quelques-uns en attribuent {a cause à la multitude des juridictions à laquelle la ville était soumise, ainsi qu'à la diversité des nations qui y demeuraieot ^t dont les volontés se contrariaient sans cesise.
Histoire de Florence y par Jean Villani (1),
Lb pare de cet historien fut un des premiers magistrats de la republique de Florence. Né en 1311 , le fils Ait appelé aux mêmes fonctions. I! entreprit Phistoire de la Toscane, AmÈ laqudle il a fait entrer celle des iaqtres parties de FEu-r rope. On lui reproche dVvoir trop facilement accueilli les fables des écrivains qui l'ont précédé , sur*tout dans ce qui a rapport aux temps qui s'éloignent le plus du sien. Quant à ceux qui s'en rapprochent, il fait preuve d'une meilleure critique , et présente la vérité avec plus de soin. Il se trompe néanmoins quelquefois sur les dates. Nous devons faire re^ marquer que Villani , étant du parti des Guelfes , n'est pas exempt de partialité en parlant de Frédéric II et des autres empereurs.
Son 'histoire , qu'il a écrite en italien , commence à Tori* gine de la ville de Florence, et se termine en 1348. Dans une si longue période de temps , Villani n'a pu oublier les croisades ; aussi ne manque-t-il iamais d'en parier, mais sans nous offrir de grands détails. Il ne raconte la première
3ue très-tsoramairement ; encore se trompe>t-il sur la date u concile de Çlermont, qu'il place en 1089 ou 1090. II commet beaucoup d'autres erreurs , que nous ne relèverons point. Son récit de la seconde croisade est aussi fort incom-; plet et peu exact.
En pariant de l'expédition de Frédéric I.®', quSl place à la date de 1 186 , quoique cette expédition n'ait eu lieu qu'eu 1190, l'auteur, après avoir rapporté la mort de Pempereûr, ajoute cette réflexion : « On crut que cette mort était arrivée « par un jugement de Dieu, à cause des persécutions que ce
(1) Istorie Fiorentinç dl Giovanni Villani. (Tom. XIII, pag. 9.)
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n prince avatt faites à la sainte Eglise.» Il atti'ibue la cause de9 grands démêles qcii s'élevèrent entre le roi de France Philippe, au'ii appelle ilBornio, et Richard roi d'Angleterre, aux prétentions que ces deux princes eurent sur la seigneurie d'Acore , et il dit que Philippe , étant retourné en France , enleva à Richard le duché de Normandie, pour se payer d'une somme tie deux cent mille parisis qu'il avait prêtée au roi d'Angleterre sur cette province , avant qu'il partit pour la Terre^sainte.
L'auteur rapporte qu'à ia prise de Damiette, en 1219, l'étendard de Florence fut celui qui parut le premier sur les murs de la place. Cet étendard était rouge, et avait au milieu une fleur de Us blanche. On le voyait encore à Florence, du temps de ViUani, les jours de fête, dans l'église cathédrale de Saint-Jean. Cet tiistorien s'est étendu sur l'expédition de Frédéric II plus que sur toutes les autres croisades ; et ici l'on aperçoit facilement que c'est un Guelfe , c'est^-dire un ennemi de l'empereur, qui eoritsous l'influence du parti qu'il suivait. Ainsi que Bernard le Trésorier et François Pipin, Villani prétend que Frédéric s'attira la haine du roi Jean de Jérusalem , en corrompant une nièce de ce dernier qui ét^ît au service de l'impératrice. II ajoute que Frédéric , d'après {es plaintes que lui fît le roi , conçut tant de dégoût pour sa femme , qu il la battit , la mit en prison , n'eut plus de commerce avec elle, et même qu'il la fit mourir.
Ce que dit Villani des démêlés survenus entre le saint-^ siège et Frédéric II , ainsi que de l'expédition de ce prince en Palestine, ne mérite pas d'être répété dans cette analyse, et ne peut être consulte avec fruit par un lecteur qui ne cherche que la vérité. Nous nous bornerons à faire con* naître le jugement de l'auteur sur la paix que Frédéric conclut avec Içs Sarrasins , et par laquelle il obtint la ville et le royaume de Jérusdem,
u La paix entre Frédéric et le Soudan , dit^il , se fit sans p que le cardinal légat, ni le patriarche de Jérusalem , ni » les Templiers, ni les Hospitaliers, ni aucun autre seignem* » du pays, ni aucun chef de pèlerins, eussent été consultés, » ou du moins y eussent donné leur consentement. Tous la » regardaient comme une fausse paix , honteuse et onéreuse » à la chrétienté. Néanmoins l'empereur Frédéric se rendit « avec ses barons et le grand-maître de Tordre Teutonique ^'%'JércK;aIem, où ilse fit couronner, à la mi-carême, lan » 1235. II envoya ensuite des ambassadeurs en Eiirojic
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n annoneerau pape, aa roi de France et avx autres princes, n qu'il possédait le royaume de Jérusalem, et, qu'il venait de n s'en faire couronner roi. Le pape et toute l'Eglise en furent n affliges jusqu'à la mort : ils savaient que cette fausse paix n s'était faite avec tromperie , et qu'elle était favorable au 9 Soudan , parce oue les pèlerins qui avaient passé la mer 9 ne pourraient plus lui faire ia guerre. On prévoyait bien « que, lorsque Frédéric serait revenu en Europe, le^ Sar-* rasios reprendraient Jérusalem et tout le pays que le souo dan avait rendu , et que la Terre-sainte et la Syrie retom- 9 beraient dans un état pire qu'auparavant. «
Sous la date de 1238, Vulani donne sur l'invasion des Tartares les détails suivans : « Les Tartares , dit-il , qui »^'taient partis de l'Orient , et s'étaient emparés de la Tur- 9 quie et de la Cappadoee , passèrent en Europe , et se parfftagèrent en deux corps : l'un entra dans la Pologne, et 9 l'autre tlans la Hongrie. Les babitans de ces deux pays 9 soutinrent contre eux de violens combats. Mais , à la fin , 9 les Tartares tuèrent et défirent en bataille rangée le frère 9 du roi de Hongrie et le roi Henri de Pologne , et passèrent « au fil de l'épée les hommes , les femmes et les enfans , de
8 sorte que ces deux royaumes devinrent comme des déserts.
9 La famine y fut si grande et si cruelle , que les mères raan- 9 gèrent leurs enfans , et que les hi^bitans , au lieu de farine , 9 consommèrent une grande pai^tie d'une montagne de 9 plâtre qui se trouvait dans le pays (1). » ( Ce fait se trouve répété dans la chronique allemande de Vito Durand.) <* Les 9 Tartares, après avoir fait en Hongrie d'horribles ravages, 9 i^avancèrent jusque dans l'Allemagne , et essayèrent de passer le Danube , les uns sur des vaisseaux , les autres sur leurs 9 chevaux , et d'autres sur des outres remplies de vent. Les « habitans du pays les attaquèrent à coups de flèches, et, « perçant les outres , firent tomber dans les ondes ceux qui 9 étaient montés dessus ; les autres furent tués par d'autres
• traits qu'on leur lança , en sorte qu'aucun des Tartares
• n'échappa à la mort. Ainsi fut arrêté ce fléau , qui avait 9 caqjsé de si grandes pertes aux pays qu'il avait envahis.
(1) Voici les expresBions da texte : « Fu si grande e cradeïe famé 9 ToX paese , che per famé la madré mangiava il figliaolo , e gran » parte <f nno monte che là entra era quelio , che noi chiamiamo
• gesflo , hi laogo di farina il contumarono in gran parte e mangia-
• vanlo. » Viilani ne donne HQCiuie explication ni aucune preuv^ d'un fvt ausfl extraordinaire.
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tf Le Bruit de Hovasion de ces barbares re'pandit par-tout » Tefiroi , et Ton crai|;iiit tin moment qu'ils ne passassent en » Italie. »
Nous ne suivrons pas Villani dans ce qu'il dit de Piavasion que les Tartares firent à cette époque en Syrie : son récit n'est ni clair ni exact. Il parle peu de la croisade de S. Louis ^ et termine la rdation qu^I en fait en disant qu'à la nouvelle des desastres arrives au saint roi et à son arme'e , les Gibelins de Florence firent une grande fâte et un feu de joie. Le re'cit de Villani est d'accord ici avec celui de Mathieu Paris, qui renferme plus de détails. L'auteur ajoute que le roi de France^ en mémoire de sa captivité', fit représenter des chaînes de prison sur la monnaie des gros tournois , du côte et à la place de la pile. Ce fait est aussi raconte , comme nous l'avons vu, dans la chronique de Jean dlpres.
Villani raconte ensuite en peu de mots la prise d'Antioche par le Soudan du Ciure)'^ 90us la date de 1267 , et il fait à ce sujet cette reflexion : « Toute la chrétienté en fut fort affli- » gee ; mais les chrétiens s'occupaient plus de leurs guerres » particidières et de leurs mdheureuses divisions, que de 9 l'intérêt commun de la foi ^ qui aurait du les porter à faire » la guerre aux Sarrasins. »
L'auteur prétend que l'arme'e chrétienne qui, sous la conduite de S. Louis, aborda sur les côtes d'Afrique en 1270, était composée de plus de deux cent mille hommes, II raconte brièvement les malheureux résultats de cette expe'dftion. En parlant d'une tempête qtai battit la flotte chrétienne sur les cotes de la Sicile , Fauteur rapporte qu'on ne manqua pas de dire que ce malheur était arrive à cause des pèches des chrétiens, qui avaient fiùt un traite avec les Sarrasins
Îar cupidité ^ lorsqu'ils auraient pu vaincre et conquérir 'unis et tout le pays d'alentour.
A l'époque dont nous parlons, l'Europe était très-occupée des Tartares, qui Pavaient menacée d'une invasion. Dans les chroniques dltalie sur^tout^ on parle souvent de cette ntr tion belliqueuse, qui menaçait à-la-fois l'Occident et l'Orient. Villani nous apprend que le Soudan d'Egypte , après la prise d'Antioche, s'était rendu maître de la Turquie, et qu'il en fut ensuite chassé par les Tartares, qui donnèrent cette contrée au roi d'Arménie^. Le prince arménien » mal secondé par les Francs et par TÉgUse, fut obligé de l'abandonner. Les Grecs ni les Latins ne purent empêcher le Soudan d'Egypte de s'en emparer de nouveau.
Plus tard, le roi d'Arménie, qui s'était rendu en Tartarie,
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fit nhe aHiance avec Abaga , kan def Tartaret. Les Artneniens et les Tartares re'unis furent battus près d'Emesse par suite d'une trabison , pour laquelle Abaga fit mourir les cbefsde son armée , et condamna ses soldats à porter des babits de femme* Sous la date de 1289 et de 1291 y Villani parle de la prise et de la destruction de Tripoli et d'Acre. Le récit que fait Iliistorien, de la ruine de cette dernière rille^ n'est pas sans intérêt 9 et renferme quelques détails qu'on ne trouve pas tilleors. I/auteur avait appris ces détails de ne'gocia!%s de Florence qui s'étaient trouvés» au siège d'Acre. Comme plu-* sieurs autres chroniqueurs , il attribue la rupture de ia trêve à des excès commis par des croisés envojés par le pape et qui nWaient point de soldée II ajoute que la ville d'Acre avait dix • sept juridictions différentes. Villani loue beaucoup le courage et le zMe de ceux qui défendirent la place, assiégée par une armée innombrable de Sarrasins. Plusieurs fois les muraiUes furent abattues ; mais les assiégés les reparaient la nuit avec des planches et des ballots de laine et de coton. Le grand- maître du Temple fut blessé, à Faisselle, d'une flèche empoisonnée, lorsqu'il levait le bras droit pour frapper l'ennemi. Sa mort répandit le désespoir dans la ville, qui fut bientôt prise, saccagée et détruite par les musulmans. En déplorant la perte d'Acre, Villani observe ne , depuis cette époque , la plupart des villes maritimes e lOtalie avaient perdu la moitié des avantages que leur offirait le commerce de l'Orient.
Cette observation est remarquable dans les vieux chroni"
Jueurs, qui ne s'occupent jamais des conséquenees politiques 'un événement; elle confirme cette opinion, que l'Italie ne ▼it le plus souvent dans les colonies chrétiennes de l'Orient
3ue des comptoirs commerciaux , propres à agrandir la sphère e son commerce, tf Cependant , ajoute l'historien , ce ne fut pas sans un secret
• jugement de Dieu que ce grand désastre arriva; car la ville
• d'Acre était, plus que toute autre cité chrétienne, remplie «d'hommes pécheurs et de femmes dissolues.
» Lorsque la nouvelle de ce malheureux événement fut n parvenue en Europe ^ le pape accorda de grandes indul- 9 gences à ceux qui iraient au secours de la Terre-sainte.
• Il envoya dire à tous les princes chrétiens qu'il voulait » ordonner un passage général. Il prononça de grandes ex- « communications contre tout chrétien qui irait à Alexandrie n OU en Egypte avec des marchandises ou des provisions , 9 ou du bois ou du fer, ou tout autre moyen de secours, x»
62Î fiiBUOTHhace
Sons la Ante Ae 1299, Villani raconté , k peu près ctatii les mêmes termes que Jean d'Ipres, qui parmt lui avoir sou^ vent servi de modèle, Tinvasîon que fit en Sjrie Cassan , empereur des Tartar^. II ajoute que le prince tartare, après avoir deTait l'armée du Soudan d'Egypte , idia dévotement visiter le Saint^épulcre. Comme il ne pouvait rester longtemps en' Syrie, il retourna en Perse, et envoya des ambassadeurs ert Europe au pape Donîface VIII, an roi de France et aux autr# rois de la chrétienté pour les engager à retenir la Terre^ainte, qu'il avait reconquise; mais cette ambassade demeura sans effet, parce que le pape et les autres princes chrétiens étaient plus occupés de leurs queihelies particulière» Sue du bien général de la chrétienté. A^ssi , après la retraite e Cassan, les Sarrasins eurent bientôt repris Jérusalem et toutes les autres villes de Syrie,
Les chrétiens se montraient alors fort disposés à croire a la conversion des Tartares , qui combattaient pour eux et avec eux. Voici comment Villani raconte celle de Cassan , fils d'Argou : « Lorsque Cassan , dit-^il , fut devenu empe* ff reur, il fit chercher la plus belle femme qu'on pourrait >f trouver pour en faire son épouse. A cet effet, il envoya 9) des ambassadeurs dans tout TOrient. La fHIe du roi d'Arf» ménie, qui réunissait la plus grande beauté à la vertu, f> fixa le choix des ambassadeurs , qui la demandèrent â ^ son père; celui'<)i consentit à la donner, pourvu q«e fa f) jeune princesse y consentit elle^néme. Les ambassadeur» f9 s'adressèrent donc à elle. Comme elle était sage , et qu'elle ^ ne voulait faire que ce qui plaisait a son père, elle accepta ff la main de Tempereur , en se réservant la liberté de suivre » la religion chrétienne. Le roi d'Arménie envoya donc sa f> fille avec son frère Aiton et une brillante escorte decava- » liers , de dames et de demoiselles. La jeune princesse plut ff beaucoup à Cassan ; elle devint grosse , et accoucha de » la plus horrible créature qu'on eut jamais vue , et qai ff n'avait presque pas figure humaine. L'empereur , affligé , ff tint conseil avee les docteurs de sa loi. On y décida que ff l'impératrice uvait commis un adultère , efon la condamna ff à être brûlée avec son enfant. On prépara donc un bûcher ff en présence de Cassan et de tout le peuple de ia vifle. ff L'impératrice demanda comMie une faveur la liberté de se ff confesser et de communier, et de faire baptiser son enfant; ff cette grâce lui fut accordée. Pendant qu'on baptisait l'enff faut au nom du Père , du Fils , et du Saint-Esprit , il devint ff tout-n-conp le plus beau et le plus gracieux qu'on eut jamais
1)63 CROISAOEr. 6f3
K VU. Cassao , plein de joie à la vue de ce miracle , révoqua 9 la sentence de mort, et se fit lui-même baptiser , ainsi que 9 tout son peuple, n
Si la conversion de ce kan des Tartares avait eu lieu , elle aurait eu sans doute la plus grande influence sur les destinées de l'Europe et de TAsie, Mais ce n'est pas ici le lieu d'exami* ner cette question. Nous allons faire connaître les détails que donne Viliani sur les mœurs et la manière de vivre des Tartai'es.^ détails qu'on retrouve dans nos voyageurs les plus modernes: «Presque tous les Tartares vont à cheval et très* n peu à pied. Leurs chevaux sont petits : ils n'ont point de » fers aux pieds, et ne mangent nî orge ni avoine; mais ils n vivent dlerbage et de foin , et on les laisse paître comme n des troupeaux. Un Tartare mène avec lui dix ou vingt » chevaux y ou plus y selon ses faculte's , et tous vont à la file « l'un de l'autre , sans avoir de guides. Ils n'ont qu'une 19 bride fort mince sans frein , et une selle sans arçons^ coun verte de petites écailles. Les Tartares ont pour armes un I» arc et des flèches ; ils vivent de viande crue ou peu cuite ^ 9 de poisson , du sang de leurs troupeaux , de beurre et de n lait mêle avec un peu de pain et le plus souvent sans pain. n Quand ils ont soif et qu'ils ne trouvent pas d'eau , ils saignent « un de leurs chevaux et en boivent le sang. Souvent ils les 9 tuent et les mangent Ils couchent sur des tapis ou des 9 peaux qu'ils étendent à terre et qui leur servent de lit, et ff toujours ib sont campes. Les Tartares sont très-soumis à n leurs chefs \ ils sont braves et cruels à la guerre. Un prince » tartare peut avoir une armée de deux cent mille cavaliers » plus facilement qu'un roi de France n'en peut lever dix » mille, ff
Viliani dit qu'il tient ces détails d'un Florentin qui a vécu chez les Tartares , et il renvoie en outre , pour en savoir davantage , au traite du frère Ayton d'Arménie et au livre de Milon de Venise.
Noiis aurions pu donner plus d'étendue que nous ne l'avons fait à ce que les anciennes chroniques disent des Tartares : mais , sur ce point , la plupart de leurs récits manquent de vérité ou de preuves ; les invasions des Tartares en Europe et en Syrie n'ont d'ailleurs qu'un fapport indirect avec les croisades. Nous crojrons néanmoins devoir Ifcire ici une observation qui paraîtra juste à tous ceux auxquels rétat de l'Orient , au moyen âge, n'est point inconnu. On sait que les Tartares n'avaient point de religion dominante , et qu'ils embrassaient volontiers celle des autres peuples , d'après
&U .BIBLlOTHBaCB
les avantages qu'ils j troiuraient : ayant entendu jpiirter âè$ chrétiens comme d'une nation puissante , ils penchèrent d'a^ bord vers le christianisme; mais, à mesure que les colonies chrétiennes de la Sjrie perdirent de leurs forces , les Tar^ tares penchèrent davantage vers la religion de Mahomet y et finirent par embrasser l'islamisme , qui ieur assurait la con* quête de FAsie et la soumission des peuples de l'Orient
Sous la date de l'année 1331 , l'auteur rend compte du pro* jet ou plutôt de la promesse que Philippe de Valois fit de passer dans la Terre^sainte : u Ce prince, dit-il , demanda aux 9 prélats et aux communautés de son royaume des secours et s» de» subsides d'argent II requit ies ducs , les comtes et les m barons de se préparer à marcher avec lui , et chargea son ff ambassadeur à Avignon de faire connaître au pape et aux ff cardinaux le but de son entreprise* Parmi les demandes » qu'il faisait , il y en eut plusieurs ^ dit Villani, qui étaient jv a -la -fois inconvenantes et outrageantes^ entre autres^ ' » celles par iesqudies le roi exigeait tout le trésor de £& » glise f les dîmes de toute la chrétienté pendant six ans, les j» investitures et les permutations de tout bénéfice ecclésias'' sf tique dans son royaume. Il demandait en outre le titre de » roi d'Arles et de Vienne pour son fils y et la seigneurie ff d'Italie pour son frère Charles. Le pape et les cardinaux 9 répondfarent au roi qu'il y avait quarante ans que ses pré» » decesseurs avaient obtenu les dîmes du royaume pour k p passage d'outre-mer , et qu'ib les avaient dépensées dans ff des guerres faites contre des chrétiens ; mais que , si le rd » suivait son entreprise , l'Eglise lui donnerait tous les se* » cours spirituels et temporels qui pcfurraient contribuer an » succès du passage. Les demandes du roi et les réponses 99 du pape devinrent le principe de la mésintelligence entre 99 l'Église et le royaume de France. >9
Mathieu Villani^ qui a continué l'ouvrage de son firère Jean ( 1) , n^est pas d'accord sur ce point avec lui. En purlant du passage du roi , il dit que Philippe demanda et obtînt da piq>e Jean XXII les dîmes de son royaume pendant plusieurs années. Il ajoute que «r la nouvelle de ce passage s'étant répan- 99 due en Egypte et en Syrie ^ y causa une cruelle persécu- « tion contre les chrétieds. Un religieux italien ^ nommé frère « André d'Antioche , profondément affligé des persécU'« 99 tions qu'éprouvaient les chrétiens innocens y partit coura"^ « geusement de Syrie , et vint trouver le pape à Avignon. B
(1) Istoria di l^tteo Viliani. ( Tom« XIV , page 1. )
DES CRÔISAlTfig. 625
n j arriva lorsque le roi Philippe revenait de son voyage » à Marseille et avait déjà pris congé du saint* père. Le 9 prince, après avoir dîne dans Phôtellerie de Saint-André'^ 9 qui était sur la route d'Avignon à f^aris , montait à cheval » quand le religieux se présenta à lui. Sa barbe longue et n btanche et son air vénérable frappèrent le roi. Le frère 9 André tui adressa ce discours : Étes-vous Philippe roi de fi France, qui avez promis à Dieu et à la sainte Église » d'aller avec toutes vos forces tirer des mains des perfides n Sarrasins la terre oà le Christ , notre Sauveur , a voulu n répandre son sang pour notre rédemption ? Le roi lui re- 9 pondit que oui. Alors le vénérable religieux reprit : Si 9 VOUS avez intention de suivre avec une foi pure ce que vous 9 avez résolu , je prie ce Christ qui a voulu souffrir pour » nous la passion dans la Terre-sainte , de diriger vos pas a vers Une pleine victoire , et d* accorder à vous et à votre 9 armée uûe entière prospérité. Je le prie de vous donner son n assistance et sa bénédiction dans toutes choses , de vous 9 combler de biens spirituels et temporels , et de faire que ^par votre victoire vous délivriez le peuple chrétien de l'op- 9probre oà il est, que vous détruisiez terreur de t injuste loi » de ce perfide Mahomet , et que vous purgiez les saints lieux 9 de toutes les abominations des infidèles j pour votre gloire 9 étemelle. Mais, si l'entreprise que vous avez commencée 9 et annoncée ne doit tourner qu'à la mort ou aux tourmens 9 des chrétiens, si vous n êtes pas décidé à l'achevé/ avec le 9 secours de Dieu , si vous açez trompé la sainte Eglise cah tholique , la vengeance et l'indignation divines retombe- 9 roni sur vous, sur votre maison, sur vos descendons et sur 9 votre royaume» La justice de Dieu paraîtra s'appesantir » sur vous et sur vos successeurs , etle sang des chrétiens , déjà répandu à cause de la nouvelle de ce passage, appellera 9 la justice de Dieu contre vous. Le roi , trouble de cette * miuediction , repondit au religieux : Venez auprès de nous, n Le frère André répliqua : Si vous alliez en Orient vers la » Terre depromiàston jf irais devant vous; mais, comme vous » allez à l'Occident , je vous laisse aller. Je retournerai 9 faire pénitence de mes péchés dans cette terre que vous n aviez promis à Dieu de tirer des mains des Sarrasins, n
L'histoire de Mathieu et de Jean Villani , continuée par Philippe , ne nous offre plus rien sur les croisades ; elle roule tout entière sur ce qui se passait en Italie du temps du dernier continuateur.
Histoire de Sicile depuis la mort de Frédéric , Empereur j eï Roi de Sicile (l).
Il n'est nullement question des croisades dans cette his* toire; mais on y trouve, au chapitre cxx, sous le titre de Desolatio Aconis, une relation du siège d'Acre qui mérite d'être connue :
« Dans ces jours (1292) , le frère Arsène , moine grec , de  l'ordre de Saint-Basile , de retour de son pèlerinage à Jéru- 3? salem , où il visita le Saint-Sepulcre , vint à Rome deman- » der la bénédiction du souverain pontife. Il fut présente au i) saint-père, et lui dit en le régardant, les larmes aux jeux: n Très-saint Père, si la nouvelle déplorable de la ruine de » Ptolémaïs n est pas encore parvenue jusqu'à vous , je vais , n dans toute l'amertume de mon cœur , vous la faire con- » naître. Tous ceux qui e'taient presens ajant fait sHence, le n pèlerin parla en ces termes :
f) Une foule d'Egyptiens qu'animait un démon furieux , se » soulevèrent d'abord, et, prenant les armes , firent entendre » des huriemens , et jurèrent de perdre les chrétiens. Ceux 9) qu'on appelle renégats furent les provocateurs de ce moun vement. Ces hommes , en renonçant à la croix et au nom da » Christ , ont également renonce aux sentimensde la compasn sion et de l'humanité'. Les habitans de Damas , les Paiîhes » féroces y et une foule innombrable d'Arabes , se joignîreirtà n eux. Les frontières de l'Inde, celles de la brûlante Libye, et n tous les pays qui eilvironnent l'empire du Caire, envoyèrent n leurs forces contre nous. Les Chages , peuples qui vont nus f) et que d'autres nomment Pèlerins , appelés de leurs forêts ¥t et ae leurs hautes montagnes , accoururent , portant des J9 e'pees dans leurs mains. Ces hommes qui ont renonce à la » vie du monde, souffrent patiemment ceHe de la solitude n et des déserts , et, méprisant la mort, ils mettent entre eux n une certaine émulation à sacrifier leur vie pour la rén demption du peuple d'Egypte.
n Pendant que l'armée des successeurs- de Mamolîn se rasn semblait , et qu'il arrivait contre nous une multitude de n nations , Fadroite vigilance des chrétiens de Ptole'mais (H n parvenir à Votre Sainteté, par différentes voies, Pavis de
(1) Historia sicula à morte Frederici imper, et Siciliœ régis , hoc est, ab anno 1350 ad 1394 deducta, auctore Bartholomxo de Neocastro, J. C. Messanensi. (Tome XIII , page 1011.)
« ces grands mouvemens, et du danger qui les menaçait. Plut » à Dieu que cet avis vous fut arrive plus tôt ! vous auriez y n sans doute , pourvu par de meilleurs moyens au salut des f» chrétiens d'outre-mer. Mais ies occupations que vous don- « nait la Sicile, absorbaient totalement vos pensées, et Pardeur » que vous mettiez à la recouvrer remplissait tellement votre n cœur, que, malgré ce que vous saviez, vous vous endormîez sur les dangers de cette partie du monde ; et, la fureur n des infidèles augmentant par la perfidie croissante du Caire » et par votre inaction , nos ennemis vinrent vers nous en 9 poussant jusqu'au ciel des cris menaçans. Le 25 mars de
• l'année qui vient de s'écouïer , ils arrivèrent subitement au- » près de PtofémaYs, et leurs troupes innombrables environtt nèrent aussitôt les murs de !a ville. Alors toute la Syrie » trembla du mouvement des ennemis. Voilà que de terribles n machines sont dressées contre les chrétiens ; voilà qu'elles h battent sans cesse les murs de la ville ; voilà que les ennemis ff font pleuvoir sur ces murs, nuit et jour, une grêle de traits, f) et qu'ils lancent des pierres qui apportent la ruiné et la » mort ; voilà que Ptolémaïs retentit continuellement des 9 plaintes et des gémissemens de tous ses habitans. L'espoir 9 est enlevé aux malheureux assiégés , et les secours demandés à l'Église romaine leur manquent entièrement. à Hélas ! dans quels pleurs , dans quels jeunes , les mères » désolées virent passer leurs jours ! Dieu, sourd aux prières 9 de tant de malheureux , à cause des péchés du peuple et de n t inconstance du saint-siége, parut les avoir abandonnés 9 aux en fans de la malice , afin de vous rappeler à vous- 9 même. Les assiégés tournaient sans cesse leurs regards » vers la mer , attendant que le vent leur apportât de i'Ocn cident les secours qu'ils demandaient. Mais déjà la discorde 9 s'élève dans la ville ; les Pisans et les Vénitiens ne veulent
• plus obéir aux avis des religieux. Les croisés que vous aviez n envoyés , pendant que nous croyions deyoir exposer notre
• vie pour le triomphe de la croix, s'abandonnaient au vin ; et, 9 pendant que la trompette nous appelait aux armes , la mol- 9 îesse et ies plaisirs les retenaient enchaînés^ Ce qu'il y eut 9 de pis., c'est que les frères Hospitaliers et les Templiers 9 dédaignaient les conseils de leurs frères , et refusaient n de partager les travaux et les dangers du siège. Le seul jf Henri , roi de Jérusalem et de Chypre , parcourait la ville n et faisait tout pour la défendre; mais ses forces ne suffisaient n pas. Le peuple était agité de pensées diverses : les uns n montaient sur les vaisseaux ; les autres fuyaient par terre
i> le long du rivage, et, preVoyant les maux qui les mena* » çaient, abandonnaient leurs concitoyens. Les marins cou- M raient à leurs navirçs, et personne ne prenait les armes f} pour le salut des habitans. Le Très-haut a permis celai 9) afin que vous, qui tenez sa place sur terre, vous aimiez » les chrétiens comme il les a aimes lui-mérae , et que vous n aidiez ceux qu'il a rachetés par la mort de la croix. La f9 ville gémit pendant un ^ siège de sept semaines. La multi* n tude des Sarrasins était si grande, que, lors même que f9 les chrétiens auraient voulu sortir, ou se montrer sur r> les murs pour se défendre , ils ne l'auraient pu. Les rangs » des ennemis étaient si épais et si serres , que les traits 99 qu'ils lançaient sur la ville, dérobaient la vue du ciel. D'un <9 cote', les murs mines s'écroulaient; d'un autre , de hautes » tours suspendues sur des voûtes semblaient détachées de » la terre : ici des hommes et des femmes mouraient sous M les coups répètes des traits ou des pierres ; là , des palais ;9 «branles par les quartiers de rocher qui venaient les 99 frapper, étaient à moitié renverses. Depuis trois jours et 9 trois nuits , la ville était tourmentée de mille manières , et » les chrétiens ne pouvaient plus se défendre, lorsque, le 99 28 mai , le cruel Soudan , appelant les Chages qui se disent 99 morts au monde , leur ordonne de remplir autour des 99 murs ruinés les fossés de la ville ; et quand ils les eurent 99 comblés cle leurs corps vivans , le Soudan fit marcher sur 99 eux sa cavalerie , et pénétra de force dans Ptolémaïs : il » chargea ses guerriers , les uns , de renverser les assiégés 9i du haut des murs ; les autres , de rouler des machines et ff de lancer des traits. Il mît au premier rang les renégats 99 et les étrangers ; et lorsqu'ils entrèrent, les Égyptiens sou- 99 tinrent Fimpétuosité du premier choc. Les renégats triom- 99 phans tuèrent les chrétiens , ou les poursuivirent jusqu'aux h tours , aux palais et aux temples. Pendant tout ce temps , 99 le barbare vainqueur publie l'ordre de passer au fil de 99 l'épée les chrétiens des deux sexes et de tout âge , et , le 99 troisième jour , de brûler tous les cadavres. Le lendemain , 99 les Sarrasins réduisirent à l'esclavage les femmes , les 99 jeunes hommes et les enfans en bas âge ; tout ce qui avait 99 été tué fut livré aux flammes. On entendait, d'un coté, les 99 cris des femmes et des filles , à qui les barbares faisaient 99 violence dans le camp; de l'autre, ceux des enfans qu'on 99 emmenait : ici , une mère , embrassant ses fils , se pré- 99 cipitaît avec eux dans les ondes , aimant mieux périr en- « semble que de vivre esclave; là une autre cherchait les
9 siens en gémissant : une épouse appelait son mari ; un n père j son fiis.
» L'abomination de la désolation fut bientôt dans le temple n de Jésus-Christ ; les colonnes en furent ébranlées , les toits n tombèrent , les choses saintes furent brûlées. Les hommea n manquant au carnage ^ les vainqueurs abattirent avec i^ n fer les statues des saints ; il y eut là des ruisseaux de sang n chrétien. La noblesse y périt , et les enfans de Babylone n s'enrichirent des trésors et des dépouilles des fidèles. Les n filles des nobles furent mises en vente , et les enfans dçs n chrétiens , condamnés a servir les enfans de l'Egypte. Lo nvoiy montant un vaisseau avec quelques-uns des siens ^ n se réfugie précipitamment à Trie de Chypre. Révérend n Père y ce que je vous ai dit , vous étonne peut-être ; mais , 9 soit parce que le pouvoir a coutume de venir le plus soun vent de I9 force et du nombre des victoires , soit parce que 9 Dieu y qui, dès la création des choses, a posé des limites « à chacune, reste constamment immuable dans ses desseins^ 9 il ne peut manquer d'arriver, si le Seigneur le permet à «cause de nos péchés (ce qu'il lui plaise d'empêcher ) ,0110 « 1 lie de Chypre soit dévorée par la fureur du soud^n et des n Egyptiens. »
Cette relation renferme des faits intéressans« Le toa ^^mertume avec lequel le prêtre grec s'adresse au pape, est très-remarquable. Nous devons néanmoins faire observer que ce pécit n'est pas très-exact, sur-tout pour ce qui regarde ie roi de Chypre, qui abandonna la ville avant la fin du. siège, et qu'on fait combattre ici jusqu'au jour de l'entrée des Sarrasins. On est tenté de croire que ie frère Arsène avait été envoyé au pape par (e roi de Chypre, et que celui-ci l'avait chargé de faire valoir sa conduite auprès du pontife.
Vies des Doges de Venise, par Marin Sanuti (1).
Marin Sanuti était fils de Léonard Sanuti, patricien de Venise. Il vivait a la fin du xv.^ siècle et au commencement du x¥i.^ Sanuti, qu'il ne faut pas confondre avec Sanuti l'ancien, qui vivait en 1300, a commencé son histoire à l'an 421 , et l'a suivie jusqu'en 1493. 'fQle est écrite en italien. Le style exi est plus élégant et plus correct que celui des
(t) Marini Sanuti, Leonardi fiiii, patricri Veneti , de origine urbis Venetfç» et Vita omniam ducum. (Tom. XXII > pag> 406. )
6dO BIBLIOTHÈaUE
écrivains italiens qui l'avaient précède'. Néanmoins son ouvrage, sous le rapport historique, ne mérite pas toujours la confiance du lecteur. Aucune chronique n'avait parle de la part que les Vénitiens prirent aux premiers evenemens des croisades. Sanuti rapporte, à ce sujet, des circonstances dont nous ne garantirons point l'authenticité'.'
u Les Ve'nitiens , nous traduisons ici son récit , ayant n équipe une grande flotte, envoyèrent en Dalmatie faire des j» leve'es d'hommes. Le peuple s'etant rassemble dans la cha« » pelle de Saint-Marc , on nomma pour chefs de l'expédition » Henri Contarini , evéque de Castello, et Jean Michèle, ûh » du doge. La flotte était de deux cent sept voiles ; savoir : » quatre-vingts gidères , soixante-douze navires et cinquante* » cinq tartanes. Elle se dirigea par la Dalmatie vers l'île de » Rhodes , où elle devait hiverner et attendre d'autres vais« « seaux. Quarante-deux voiles partirent de Rhodes, et vinrent » à Smyrne, dans la Turquie, vis-à-vis de Chio.»
Après avoir longuement raconté les débats qui s'élevèrent entre les pèlerins et les habitans de Smyrne à l'occasion des reliques de S. Nicolas, dont les croisés prétendaient avoir la possession , l'historien ajoute que la flotte des Vénitiens alla débarquer à Joppé.
L'auteur avance ici beaucoup de choses hasardées ; entre autres , il fait mourir Godefroi sur le champ de bataille. Tout le monde ^ait que ce prince mourut de maladie à Jérusalem. II commet sans doute une autre erreur, lorsqu'il dit que Godefroi voulut, par humilité, être couronné roi avec une couronne de paille, (Nous ne trouvons cette circonstance singulière dans aucune autre chronique.) L'auteur parle de plusieurs conquêtes des chrétiens , auxquelles concoururent les Vénitiens. Son récit ne nous parait point porter avec lui le caractère de la vérité. Sous la date de 1 1 1 1 , il rapporte que le doge Ordelafo Faliero, voulant suivre les traces de son prédécesseur, fit équiper une flotte de cent voiles , qui agit de concert avec le roi de Jérusalem , et fit plusieurs conquêtes en Palestine.
Sous la date de 1123, Sanuti parle d'une autre expédition des Vénitiens , sous le commandement du doge Dominique Michèle. Nous ne suivrons point l'auteur dans sa relation , qui nous a paru remplie d'inexactitudes. Les Vénitiens battirent les Sarrasins près de Joppé. Mais, au milieu de leurs vie** toires, ils manquèrent d'argent, uhe doge, dit Sanuti, en » homme prudent et habile, fit batti^e une monnaie de cuivre, V selon les uns, et de cuir, selon le(i autres, sur laquelle il
DES CROISIDES. 631
>» fit coller ses armes qui ëtaîent dés bandelettes. D promit & » ceux qui prendraient ces pièces de monnaie , de leur don- » ner à leur retour autant de ducats d'or, et cette pro- » messe fut fidèlement exécutée. Depuis ce temps , le aoge » et ses descendans joignirent des ducats aux Dandelettes j» qui étaient sur leurs armoiries. » La conquête de Tyr est racontée ensuite par Sanuti.'Au mois de juin 1 125, la ville se rendit. Les étendards des chrétiens furent arborés sur le château et sur la tour. On yit d'abord celui du roi Baudouin , ensuite celui de Venise , puis celui du comte de Tripoli. On trouva dans Tyr une grande pierre sur laquelle le christ s'était assis , et que les Vénitiens emportèrent sur leurs vaisseaux. Elle fut déposée dans l'église de Saint>Marc , où on la voyait encore du temps de 1 auteur. Sanuti dit avoir lu dans quelques chroniques que la flotte vénitienne était composée de quatre gros vaissaux , de quarante galères et de plusieurs bâtimens de transport. Il copie le récit que ces chroniques ont fait de l'expédition des Vénitiens. Gomme cette relation renferme quelques détails curieux, et qu'elle est l'extrait de monumens historiques qui ne sont pas venus jusqu'à nous , nous en donnerons une traduction exacte.
« La flotte , partie de Venise le 8 août 1117, se dirigea » vers l'île de Chypre , où le doge apprit qu'une flotte des » Sarrasins était en mer. ( fl. est étonnant que Sanuti n'ait » point corrigé l'inexactitude de cette date , puisque dans » son récit il a lui-même placé à l'année 1 1 25 , la conquête » de Tyr. ) Le doge poursuivit sa com*se , et arriva devant » Ascalon, où il trouva les vaisseaux ennemis. Il se prépara «aussitôt au combat, et, ayant invoqué l'Etemel, il s'a- » vança contre la flotte ennemie , . qui avait prè^ de cent » voiles , et sur laquelle étaient un grand nombre d'infidèles » et beaucoup d'archers turcs. Elle se porta vigoureusement » sur nous , en appelant Mahomet à son secours ; les nôtres » invoquèrent leur protecteur saint Marc Tévangéliste. Les » deux flottes s'étant jointes engag[èrent un combat cruel
* qui dura neuf heures de suite : mais , par la volonté de
* Dieu et par la protection de saint Marc , la flotte des Sar-
* rasins fut défaite et mise en fuite. Le doge fit aussitôt dé- >* capiter l'amiral ennemi et tous ceux qui mrent pris vivans. >» La bataille fut si terrible , que toute la mer était teinte » de sang. Les Vénitiens rencontrèrent ensuite dix vaisseaux M marchands, dont huit furent pris. Le butin, qui était » immense , fut partagé entre les soldats. La flotte alla peu M après aborder à Acre où se trouvaient le patriarche de
652 BIBI.IOTHÈQUE
» Jérusalem et d'autces seigneurs. Le doge reçut, de leur D part , des députés qui vinrent le féliciter de la victoire » qu'il avait remportée sur les Sarrasins. Il convoqua une as- )» semblée générale, où^ après plusieurs délibérations, il fut n décidé qu'on irait assiéger Tyr. » Ici le chroniqueur raconte les opérations du siège de Tyr: il dit que comme Balac et Togdekin , qu'U nomme Oitçn et Belach , menaçaient le camp des chrétiens , ceux-ci craignirent un moment que les Yénitiens ne les abandonnassent.
« On disait dans la tente du patriarche : S'Us viennent, n nous serons assaillis; les F'énitiens monteront sur leur flotte ^ » nous resterons et nous serons tous tués. Ces discours étant » venus aux oreilles du doge , il fît aussitôt mettre les rames à » terre. Le patriarche et les autre seigneurs, étonnés de cette » action , voulurent en connaître la cause. Le doge répondit » que c'était pour les rassurer et leur prouver que les Yéni- » tiens voulaient rester avec eux jusqu'à la fin du siège , ou » mourir avec eux. Le patriarche remercia le doge , et tous n restèrent parfaitememt unis. Pendant ce temps, Do- » dechin, prince de Damas, se mit en marche à la » tête de ses troupes, et arriva près de Tyr. Alors il n envoya une colombe aux assiégés, avec une lettre qui » les exhortait à prendre courage et les instruisait de 9 son arrivée. Le prince leur promettait que dans peu » les chrétiens seraient détruits. Ceux-ci , ayant vu la » colombe voler au-dessus de leur camp , se mirent à M crier de toutes leurs forces, de manière que l'oiseau » épouvanté tomba au milieu d'eux. On le prit, on lut la » lettre qu'il portait , et l'on en fît une autre qu'on attacha à 3» sa patte. Par cette lettre on exhortait les assiégés à » se rendre , parce que le prince de Damas qui était venu n à leur secours , s'était convaincu qu'ils ne pouvaient >i résister aux chrétiens. On les engageait à faire la meU- » leure capitulation possible. La colombe porta la lettre i> écrite en arabe. Les assiégés l'ayant lue , et se trouvant » sans provisions et sans espoir de secours , commencèrent >» à traiter avec les chrétiens; ils envoyèrent des députés D au patriarche et au doge^ et consentirent à céder la ville » à condition qu'on les laisserait sortir avec leurs biens. » Us ouvrirent donc les portes , et les chrétiens , étant i> entrés dans la place , arborèrent l'étendard du roi de » Jérusalem sur les tours, celui de saint Marc sur les tours j> vertes , et celui du comte de Tripoli sur lé château. Ce siège » dura trois ans et quelques mois. » ( Ici l'auteur se trompe ; le siège ne dura que cinq mois. ) « Venise y envoya trois
ft\^
j fois des guerriers. La ville fat divisée en trois parts : le roi 9 et le patriarche de Jérusalem en eurent chacun une ; la troi- «sième fut pour le doge de Venise, qui j établit un bailli. 9 II prit ensuite congé du patriarche et des autres seigneurs , « qui le virent partir avec beaucoup de regret , et lui firent de 9 grands remercimens de ce qu'il avait fait, n Sanuti ajoute qu'on mit par la suite sur le tombeau de ce doge l'inscription suivante?
TTRUM CUM STRIA PRJESENS TIBI , CHRfSTB , RBOEMI,
En parlant des conquêtes de Saladin sous la date de 1188, Sanuti dit que ce prince fit le roi Baudouin prisonnier; en quoi il se trompe. Il a confondu Baudouin y qui venait de mourir, avec Gui de Lusignan. II dit aussi que le doge <Ie Venise se rendit à Acre avec les autres princes chrétiens , ^{A «t qu'il eut pour sa part du butin , après la prise de cette e,«m vifle, une croix d'or dans laquelle était renferme un mor* etloA eeau du bois de la vraie croix, que l'empereur Constantin , DA iTsit coutume de porter dans les combats ; de plus , une petite ^ V Sole pleine du sang miraculeux du Christ , le bras de lors i| g, George , martyr, et une partie du chef de S. Jean-Baptiste. Ces reliques furent, selon lui, déposées dans la chapelle du doge â Venise. Aucun historien ne fait mention du dogç it Venise dans la troisième croisade. Sanuti donne peu de détails sur la prise de Constautinople par les Latins. On SFait droit d'en attendre davantage d'iin historien dont les eompatriotes jouèrent un rôle principal dans ce grand evene* flient C7est avec la même brièveté qu'il parle de la première croisade de S. Louis, de la prise de Damiette, de la captivité <fa roi et des conditions de sa délivrance. II rapporte la fable ie l'hostie que le saint roi donna au Soudan pour gage de sa promesse , fable répétée par Herold , et si invraisemblable, qall est inutile de la re'futer.
Sanuti raconte, sous la date de 1273 (la véritable date est 1289) , que le roi d* Aragon, désirant faire un passage outre mer pour conquérir la Terre-sainte, partit et emmena avec faïf sa fiemme et ses enfans , et cent chevaliers de l' Aragon et de la Catidogne. II avait trente navires et une infinité de petits vaisseaux approvisionnes de tout ce qui était nécessaire. Lorsqu'il fut arrive devant l'ile de Sardaigne , il fut assailli d'une tempête si violente , qu'il faillit être submerge. Le roi revint sur ses pas, del>arqua sur les côtes de France, et se rendit à Montpellier, où il resta. II envoya son fils à Acre avec la ilotte. Les Aragonais , étant débarques , livrèrent un grand
re s
•Si
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combat aux Sarrasins , qui par leiiiL. nombre forcèrent îes chrétiens à regagner leurs vaisseaux.
L'auteur y sous la mâme date, ne fait qu'indiquer en d^eux mots la seconde expédition de S. Louis et sa moii;. II raconte de même la prise de Tripoli en 1289, et la ruine d'Acre deui années après. II dit que tous les Ve'nitiens qui se trou^ vèrent dans la première de ces ciite's furent égorges, et que le Soudan (it raser la place , afin que les chrétiens n'y revinssent plus, u Les Ve'nitiens , ajoute-t-il , en faisant part ft au pape Nicolas de la triste nouvelle de la ruine d^Acre, » l'exhortèrent a faire publier une croisade , et offrirent d*àr- » iper vingt galères à leurs dépens. » ( La republique , qui avait acquis des terres ou des places dans la Syrie et dans tout le Levant, était intéressée plus qu'aucun autre état de l'Europe à ce que les chrétiens soutinssent les résultats qu'avaient eus les croisades : aussi la vit-on souvent , depuis, que le zèle pour ces expéditions fut totalement éteint , essayer de le rallumer dans le cœur des princes. ) Le pape Nicolas accepta l'offre des Vénitiens. Les vingt galères furent armées, et le pape lui-même en arma quelques autres. Pen^ dant qu'on e'quipait cette flotte, les Vénitiens, qui, midgre la perte d'Acre, avaient encore dans la Syrie la ville appelée Nicopolis, firent une trêve de deux ans avec le Soudan; mais , à la réquisition du pape, ils ne tinrent pas la trêve, et armèrent cinq autres galères avec les deniers du saint-^iege. Le Soudan , instruit de ces préparatifs , envoya assiéger j/Vtcopolis,f^ï fut prise et ruinée de fond en comble. Tous les chrétiens furent ainsi chasses de la Syrie vers Fan 1292. ( Cette dernière circonstance n'est rapportée par aucun autre historien. )
Le reste de l'histoire de Sanuti dopne quelques détails sur les croisades entreprises contre les Turcs et dans ies^ queUes les Vénitiens ne jouèrent pas toujours un rôle très* honorable; mais, ces expéditions ne tenant qu'indirectement à notre sujet, nous nous dispensons d'en parler ici.
On a vu par notre extrait de Sanuti , que cet historien adopte trop aisément des fables , et que le reproche que lut fait Muratori à cet égard, ne s'applique pas seulement aux siècles antérieurs aux croisades, mais peut s'appliquer également au récit des événemens des guerres saintes. En général, on s'étonne que les chroniqueurs dltidie, qui étaient, plus que ceux des autres pays , à portée de connaître ce qui se passait en Orient, aient laisse tant de lacunes et dit tant de choses hasardées sur les expéditions d'outre-mer. S'ii
DES CR0ISADB8. 63&
ne nous était reste du moyen âge que les chroniques ita* tiennes^ il serait impossible aujourd'hui de donner dans une histoire une idée tant soit peu exacte et complète des croi-t sades, et cette époque si intéressante resterait presque incon« nue pour la postérité.
CHMONiauB DU Moine de Padoue (1). — Tout ce qu'on sait de cet^e chronique , c'est qu'elle fut composée par un moioe de Suinte-Justine de Padoue, lequel vivait dans le zin.^ sièclob £Ue traite principalement des affaires d'Italie; elle commence en 1207 et finit en 1270. II y est fait mention de la prise de Damiette par les croises en 1219, et de la restitution de cette place aux Sarrasins en 1221. Les deux expéditions de S. Louis y sont également indiquées , mais sans detaib.
Sous la date de 1268, le moine de Padoue donne d'assez longs detaib sur l'invasion des Tartares Mogob en Syrie, en Palestine et dans PAsie mineure. II parie ensuite du sultan des manielucs, qui avait vaincu les hordes de la Tartarie, et qui , a son retour en Egypte , fut tue par un de ses émirs, tt Un jour , dit la chronique, étant à quatre lieues de Babylonie^ s il se livra au plaisir de la chasse. Pendant que les guerriers n qui raccompagnaient s'étaient répandus çà et là , un des « émirs, nommé B et kos^ar ( ou plutôt Bondocdar)^ qui aspîn rait à la dignité royale, voyant que le Soudan était presque n seul , Fattaqua toutrù-coup avec ses satellites et le tua. II » se rendit sans perdre de temps à Babylonie, puis au Caire, n où il s'empara de force de l'autorité , tuant tous ceux qui fui 9 résistaient, «i ( Ce fait est raconte de la même manière par Fhistorîen arabe Ibn Ferat.)
Ce que dit ensuite le moine de Padoue de la puissance de fiondocdar, des invasions des Tartares, de la prbe de Bagdad , ne mérite pas de fixer notre attention, et se trouve d'ailleurs avec plus de de'tails dans plusieurs chroniques de'jà analysées.
Chronique de Jacques de Va racine , archevêque de Gènes (2), — Cette chronique, peu estimée des gens instruits, Gonunence à l'origine de Gènek et se termine à l'an 1296. Elle n'ofire rien de remarquable sur l'histoire des crobades« L'auteur y parie de la part que les Génois eurent à la prise
(1) Monachi Patavini Ghronicon. (Tom. VIII, pag. 665.)
(2) Jocobi k Varagine archiepiscopi Genuensia Ghronicon. (T. IX i pag. 5.)
d'Antioche, et des quarante galères qu'ils armèrent alor^f pour la Palestine. II raconte aussi, mais fort brièvement, ce qu'ils firent au sie'ge de Ce'sare'e. II n'oublie point sur-lout de parlée du vase d'emeraude trouve dans cette ville , et qui échut en partage aux Génois. II s'efforce de prouver que ce vase servit à la cène de Jesus-Christ, la veille de sa passion. Ce que l'auteur raconte du siège de Cesare'e, est copie des Annales de Gènes dont nous avons parle' plus haut.
Le récit de Jacques de Varagine, sur la seconde et la troisième croisade , est si concis , qu'on pcct se dispenser de fanaljser. Nous y avons seulement remarque un fait qui ne se trouve dans aucun autre historien. II dit que Conrad marquis de Montferrat, ayant ete' vaillamment seconde par les Ge'nois lors de la défense de la ville de Tyr, assie'gee par Saladin , et ayant recouvre' la sainte croix , qu'il appelle la croix de l'hôpital de Saint-Lazare , et dont Saladin s'e'tait rendu maître , en fit présent à la ville de Gènes. Aucun historien ne dit que cette croix ait e'të reprise sur Saladin , ni qu'on la nommât la croix de l'hôpital de Saint-'Lazare,
Quoique la chronique aille jusqu'en 1290, elle ne fait point mention des derniers eVenemens arrives dans la Terresainte. Cependant, sous la date de 1288, il y est question de la prise d'Antioche par les Sarrasins ; mais ce fait est plutôt indique que raconté.
Histoire ecclésiastique de Ptolémée de Lucques (1). — Ptolemee ou plutôt Barthélemi de Lucques e'tait de l'ordre des frère? Prêcheurs ; il devint ensuite e'véque de Torcello. Il vivait au commencement du xiv.* siècle. Nous n'avons remarqué dans son ouvrage que deux passages intéressans, ou il indique les causes des pertes que les chrétiens firent en Syrie. Lorsque , sous la date de 1188 , il parle de l'invasion de la Terre-sainte par Saladin , il s'exprime ainsi :
«Remarquez ici que la Terre-sainte était souvent prise n par le soudan et qu'ensuite elle était reprise par les chrén tiens; mais, comme les chrétiens qui y allaient n'y faisaient » point de séjour , les Sarrasins redevenaient les maîtres du » pays. Au contraire, quand ils y restèrent, ils y eurent tou-» n jours le dessus, excepté en dernier lieu que leurs propres 9 divisions les affaiblirent. »
Sous la date de 1290, après avoir indiqué la prise d'Acre, ou , selon lui , plus de trente mille chrétiens furent tués , il ajoute ces mots : <^II y eut deux causes de la prise de cette
(1) Plolomœi Luccnsis Historia ecclcsiastica. (Tom. XI, pag. 754)
DES CROtSADfiS. 637
h ville. La première fut fa diversité' de volontés dand les sei- «gneurs qui y habitaient; car ils ne s'accordaient pas plus n pour la gouverner que pour la défendre. Ils étaient six ou n sept maîtres : les Templiers, les Hospitaliers^ les Teutoniques, « le consul de Pise, le roi de Chypre, le roi Charles,. le pa- » triarcbe. Cette diversité' de volonte's encouragea le Soudan à 9 l'attaque d'une place qu'on disait cependant inexpugnable. » La seconde cause fut la mauvaise conduite des croises. Le « pape Nicolas , après la perte de Tripoli , avait fait prêcher «une croisade. Les croises passèrent sans chef à Acre. Voyant des Sarrasins porter dans cette ville des marchant «dises, ils les injurièrent, ils en dépouillèrent quelques-uns « et en tuèrent d'autres. Le soudan, ainsi provoque, rassembla «une armée innombrable, et ne prit de repos que quand il 9 fut maître de la ville et l'eut détruite. »
Selon Ptole'me'e , les chre'tiens perdirent quinze villes depuis 1290 jusqu'en 1300; ils avaient perdu douze places fortifiées depuis 1250 jusqu'à la prise d'Acre.
Chronique d'André Dandolo , doge de Venise (1). — André Dandolo etaii de la famille de ce Dandolo si célèbre par la prise de Constantinople. Comme plusieurs de ses aocétres, il fut eleve à la dignité de doge. Sa chronique commence au pontificat de S. Marc, eVangeliste, et va jusqu'en 1331. On lui reproche d'avoir commis beaucoup d'erreurs de date et adopté des fables. Celle de la conquête de Jérusalem par Charlemagne n'est pas la moins grossière. Tout ce que Dandolo dit des croisades pourrait être contenu dans une page.
On a vu, au III.® tome de notre Histoire^ les traités faits entre les chefs des croisés et la république de Venise , tant pour le passage de la Terre-sainte que pour l'occupation de Constantinople. Ces traités sont extraits de la chronique de Dandolo , et c'est tout ce qu'on y trouve de curieux et d'intéressant sur cette époque. Les deux expédi" tiens de S. Louis sont racontées avec la même brièveté que les autres. Cette chronique, comme toutes celles du temps | est sèche, sans agrémens, et se réduit, pour ainsi dire, aune suite de dates. Nous y avons remai*qué , à l'année 1 272 , le texte d'une longue convention conclue entre le doge de Venise Jacques Conterano, et Jean de Montfort, seigneur de Tyr et de Thoron , laquelle règle les droits et la juridiction des Vénitiens dans cette ville de Tyi* où l'on sait qu'ils avaient
(1) Ândrese Danduli Venetorum ducis Chronicon. (T. XII; p. 1. )
638 BÎBLIOTHÈaUB
Acquis (tes propriétés et dès privilèges, lors du siège et de U prise de cette place sous le règne de Baudouin II.
Chronique d'Est (1). *— La chronique d'Est contient bien plus de détails sur ce qui regarde lltalie et la maison d'Est que sur l'histoire des croisades. On n'y trouve que des indications succinctes desevenemens geneVaux des guerres saintes, depuis l'année 1101 jusqu'à la dernière croisade de S. Louis.
La chronique, en rendant compte de la prise d'Acre en 1291 , attri^gae à la trahison d'un mauvais chrétien la perte de cette plaoe. Ce chrétien ayant commis un meurtre dans la ville, en sortit de peur du supplice. II fut pris par les Sarrasins et conduit au soudan, qui lui fit de grandes promesses s'il lui indiquait un moyen de se rendre maître de la ville; ce que le meurtrier fit en effet. Ce fait se trouve répète dans la Chronique de Bologne par Barthelemî délia Pugliola,
Annales de Milan , par un auteur anonyme (2). — Voici ce que nous avons trouve de plus remarquable dans ces annales :
En 1290, le soudan du Caire ^tant mort, son fils lui succéda. Ce Soudan avait douze principaux (Imirs. II donna à chacun quatre mille chevaux et vingt mille hommes de pied ; il attaqua et assiégea la ville d'Acre , que gardait le frère Nicolas , de l'ordre des frères Prêcheurs , patriarche de JeVusalem. Le roi de Chypre s'enfuit , les Templiers et les Hospitaliers furent extermines, la ville fut prise , et le patriarche , fuyant dans une barque , fut noyé'.
Sous la date de 1312 , les Annales disent que Philippe roi de France tint une grande assemblée à Paris, où assistèrent les rois d'Angleterre et de Navarre. Il reçut la croix des mains du frère Nicolas , cardinal , de l'ordre des Prêcheurs. Tous ses fils, les reines , et tous les nobles, la reçurent aussi.
Sous la date de 1395 , on lit dans ces annales un récit de la fameuse bataille de Nicopolis , si malheureuse pour les chre'tiens ; mais les de'tails en sont ou exage'res ou de'figures. Cette même bataille est aussi racontée dans VHistoire de Padoue par André Gataro.
Chronique de Bologne , par Barthélemi délia Pugliola (3). — Cette chronique est 1 ouvrage d'un moine italien ,
(1) Chronicon Estense. (Tom. XV, pag. 297. )
(2) Annales Medioianenses , auctorc anonyino. (T. XVI, p. C37.)
(3) Cronica di Bologna, per Bartolomco della PuglioIa.(Tom. XVIII, pag. 242.)
de Pordre des frères Mineurs. II y est parle dés conquêtes de Saladin , du siège et de ia prise de Damiette en 1219, et de h première croisade de S. Louis. L'auteur porte à trente mille hommes le nombre des croises qui furent pris ou tueâ par les Sarrasins, et à vingt mille ceux que perdit le roi de France. La même chronique ne rapporte sur la seconde croisade de S. Louis que des circonstances de'jà connues.
L'auteur paHe de la prise d'Acre en 1291 , et ensuite des guerres contre les Turcs. II rend compte ^ la prise de Constantinople par ces mêmes Turcs , et amuse l'avarice des Grecs de la perte de leur ville.
Histoire de Venise , par André Nai^agero , patricien de Venise (1). — André' Navagero vivait en 1498. Il fut à-Iafois historien , orateur et poète. II mourut en France , où il e'tait ambassadeur. Son ouvrage n'ofïre rien d'intéressant sur les croisades. La prise de Constantinople par les Latins est le seul eVenement que l'auteur ait raconte' avec quelques détails ; mais ces de'tails sont tous connus et ne pre'sentent aucune circonstance particulière. Navagero s'est plus étendu sur les guerres entreprises ou projete'es contre les Turcs , qu'il a raconte'es comme te'moîn , et, pour ainsi dire, comme partie in te'ressee, puisqu'il e'tait citoyen d'une republique qui eut tant de part dans ces guerres.^
Chronique de Nerito , par Etienne, moine Bénédictin et abbé de Montalte ( 2 ). — Cette chronique , qui va d'anne'e en année , est fort sèche et fort concise. Nous n'en aurions pas parle', si nous n'y avions trouve deux passages assez curieux. Le premier, sous ia date de 1226, est ainsi conçu : u L'abbe' Aymeri demanda dix soldats pour aller à Jeru- 9 salem contre les Sarrasins, cçnforme'ment à la lettre du 9 pape , adressée à la ville de Brindes. 9
Le second passage se lit dans une note qui se rapporte à cet article. II y est dit : u Parmi les anciens manuscrits que « l'on conserve dans le monastère des religieuses de Nardo , n sous le titre de Sainte-Claire , est un feuillet , n.° 4 , n où sont indique's tous les archevêques , ëvêqués et abbes 9 de la province d'Otrante , qui envoyèrent des soldats à !a » guerre sainte. » Voici leurs noms et \t nombre d'hommes qu'ils fournirent :
(1) Storia deila repnbUica Veneziana , scrittada Andréa Navagiero. (Tom.XXIlI,pag. 924.)
(S) Chronieon Neritinum , anctore Stçphano monacho Benedictinoiy abbate Montis-alti. ( Tom. XXIV , pag, 897. )
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640 fiiBLIOTtlàOUË
ft Le vénérable archevêque de Brindes , cinq soldais i » pied ;
» Le vénérable archevêque d'Otrante , cinq ^Idats à 9 pied ;
t) Le ve'neVable evéque d^Astuni , trois soldats à pied ;
n Le vénérable eVéque de Castellanata , deux soldats à it pied ;
n Le ve'nerable eVéque de Ljcia , quatre soldats à pied ;
n Le veneV^le eVéque de Gallipoli , deux soldats à pied;
n Le veneAle e'vêque d'Ugento , deux soldats à pied ;
X» L'abbe du monastère de Saint- André dans File de n Brindes, trois soldats; à pied, un cavalier ;
» L'abbé du monastère de Sainte-Marie de Nerito , six sol- 9) dats à pied et quatre cavaliers ;
9 L'abbé des Saints Nicolas et Catalde de Ljrcia^ trois » soldats à pied et deux cavaliers. »
Chronique du saint Monastère de Cassin,par Léon,
cardinal-évéque d'Ostie (1).
L'histoire du monastère de Cassin , qui a pour auteur Léon évéque d'Ostie et pour continuateur le moine Pierre Diacre , ne contient rien de relatif aux croisades jusqu'au iv.® livre^ qui est consacré tout entier au récit de la première expédition des chrétiens ; Ange de Nux nous apprend que ce iv.^ livre a été copié sur un manuscrit sans nom d'auteur , intitulé de Bello sacro ^ et qui était déposé dans la bibliothèque du Mont-Cassin.
L'auteur , quel qu'il soit ^ de cette histoire de la guerre sainte y dit qu'au mois d'avril de l'année 109d , quatre jours après l'octave de Pâques , on vit dans toute la partie occî» dentale du ciel , depuis la quatrième veille de la nuit jufr* qu'au crépuscule , une infinité d'étoiles tomber ; il ajoute que f dans le même temps , il se fit un mouvement incroyable chez toutes les nations de l'Occident , et tel que les siècles passés n'en avaient pas vu d'exemple. « Car , dit-ii y perff sonne n'a jamais lu^ ou entendu dire, ou vu nuDe part,
(l)Chroiiicasacri monasterii Casinensis, auctore Leone card. episcopo Ostiensi , coii|inuatore Petro Diacono , e jusdem cœnobii monachis , ex mss. codicibus Gasinensibns. D. Angelns de Nuce , Neapoli"^ tanus , abbas Casini centegimus trigesimussextus, notis illastrata, typtt Parisiensibus vulgavit. ( Tom. IV, pag. 754.)
DB8 CR0ISABB8. 641
m que tant de peuples et tant de princet se soieiit réanki * si sabitement , si unanimement , si constamment , sans j f» avoir ete |)ortés par Tordre d'aucun homme, n D'où l'auteur conclut que cela n'a pu se faire sans la volonté et l'inspiration de Dieu.
« On rapporte , dit-il ensuite , que ce mouvement com*- » mença en France , à l'occasion de quelques princes qui » avaient encouru une pénitence publique z comme ils ror* n gissaient de la faire au milieu des leurs , tn/er notas , ils offrirent au pape , qui était alors dans ce ^itys , d'aller ji délivrer le Saint-Sepulcre des mains des Sarrasins. Le n pape consentit à les exempter de la pénitence publique 9 à cette condition , et sous la promesse qu'ils renonceraient D à leurs iniquités passées, n L'annotateur rappelle à cette occasion que, par une loi des Lombards, il était défendu anx penitens publics de porter les armes ; ce qui devait coûter beaucoup à des princes qui se trouvaient dans ce cas. II cite aussi un canon du concile de Clermont , ainsi conçu : « Quiconque ira à Jérusalem pour délivrer l'église n de Dieu ^ seulement par dévotion , et non pour acque'rir n de l'argent ou de l'honneur , sera exempt de toute penin tence. n lut tUudpro omni pœnitentia reputetur. On peut voir sur la pénitence publique les Capitulaires dé Charlemagne avec les annotations de Baluze.
Ici l'historien suit l'itinéraire des princes croises ; il s'occupe principalement du corps commande par le duc de Normandie et le prince Hugues , qui traversa lltdie et s'arrêta au monastère du Mont-Cassin , oii H se recommanda aux prières des moines. II parle ensuite de Boemond et des autres gentilshommes de la Pouille qui se joignirent à ces croises.
Le séjour des Croises à Constantindple et leurs relations avec l'empereur Alexis sont racontés par l'anonyme , à peu près comme dans les auti*es chroniques du temps. La chronique du Mont-Cassin dit que Godefroi, pour aplanir les routes qui conduisaient à Nicée, fit marcher en avant trois mille hommes, armés de haches et autres instrumens de fer, avec ordre de planter sur leur chemin des pieux surmontés de croix de fer ou de bois , pour servir de guides à l'armée. Nous avons déjà vu ce fait dans la chronique du moine Hobert La chronique parle aussi du siège et de la prise de Nicée.
En parlant du combat de Dorjlée , l'auteur met dans la bouche de Boemond un discours que ce prince adressa alors
à sa troape : « Braves soldats du Christ , leur dit-il , bair- » nissez toute frayeur; vous savez que le Seigneur, pour 9 lequel nous combattons, est avec nous : cavaliers , marchet » donc contre ces ennemis ; et vous , fantassins , hâtez-vous » d'e'tendre vos tentes , et que Dieu fasse de nous ce qo^îl ff voudra, n Quod vult Deus de nobts hocfaeiat. Après avoir fait. bt description du combat, Tautenr ajoute: «D'après des f) mpports dignes de foi et le témoignage même de Turcs a echappe's à la mort , on vit trois guerriers montes s^u* des }t chevaux blancs , tenant en main des étendards blancs sur n lesquels étaient des croix, précéder notre armée, pouryt suivre les ennemis et les tuer : c'étaient George, Demén trius et The'odore , illustres soldats du Christ. Cela ne n doit paraître ni étonnant ni incroyable, dit l'anonjrme: J9 comment, en effet, un seul croise aurait-ii poursuivi mille 9 ennemis, et deux, dix mille, si le Seigneur n'avait abattu » ies uns et livre' les autres au fer des chrétiens ? car , trois 39 jours après le combat, ies croises trouvaient des Turcs tues f) et leurs chevaux sans cavalier, sur des chemins ou aucun r> soldat de l'armée chrétienne n'avait encore passe, j» L'anonyme porte à quatre cent soixante mifle hommes, sans compter les Arabes , le nombre des Turcs et des Perses qui s'étaient reunis ; ils en perdirent , selon lui , plus de cent mille : les chrétiens eurent à regretter Geofjfroi de Mont* •! scabieux et Guillaume frère de Tancrède ; ils perdirent en ; outre cinq cent soixante cavaliers et onze mille fantassins.
Soliman , qui avait fui du combat , ayant rencontre un corps de dix mille Arabes qui venaient à son secours , leur adressa , selon l'anonyme , le discours suivant : u Si vooi ' 9 m'en croyez , si vous voulez vous sauver , retournez sur ^ n vos pas ; car , pour peu que vous tardiez , pas un de vou9 n n'échappera aux mains des Francs : leur Dieu est certaînefi ment pour eux; car , avant-hier, nous les avions cemà de n toutes parts, et ils étaient sur le point d'être tous vaincus t n mais, en regardant tout-à-coup aerrière nous, nous vîmes n une multitude telle qu'aucun homme n'en a jamais vu de » semblable ; toutes les collines et les plaines étaient coun vertes d'hommes armés , et, tous ces ennemis s'étant rois 9) à pousser des cris , nous fumes saisis d'une frayeur si n subite et si grande, que nous ne vîmes plus d'autre parti n à prendre que celui d« la fuite; et ce qui doit surprendre, ' 9 c'est que quelqu'un d'une aussi grande multitude que nous ff étions ait pu se sauver. »
A ces mots, les Arabes tournèrent le dos, et, dans teur
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Alite , Es se vantaîent , par-toat on ils passaient , d'avoir ndnca les Francs. Nous avons vu danis quelques historiens de la première croisade le discours qu'ils prêtent à Sofiman dans cette occasion : en le comparant avec celui qu'on vient de lire , on voit que ce dernier est plus vraisemblable , que les expressions en sont plus simples et le sens moins exagère.
u Ces Arabes , poursuit l'anonyme , dévastaient dans leur 9 fuite les églises , les maisons , et emmenaient en captivité «tous les cnrëtiens qu'ils rencontraient. L'armée qui les » poursuivait à travers un pays aride et désert, perdit la plus » grande partie de ses chevaux , et ne vécut pendant quelques » jours que des e'pis qu'elle trouvait dans les champs. »
L'auteur, suivant Tancrède à Tarse, raconte en peu de mots la prise de cette ville ; mais il ne dit rien des démêles qtii s'élevèrent entre ce prince et Baudouin. D'après son récit , Tancrède aurait abandonne de lui-même cette ville à Baudouin , pour aller à la conquête des autres villes de Syrie*
Le chapitre que nous venons d'analyser se termine ici , avant le siège d'Antioche. On doit regretter que le manuscrit de Bello sacro , d'où la partie de la chronique du Mont* Cassin que nous venons d'analyser , a ete tirée , ait éxi perdu. Si l'on peut juger des autres parties de cet ouvragé
far celle qui est parvenue jusqu'à nous, on doit croire que auteur avait écrit son histoire sur des documens assez pon Âtifs ; du reste , on remarque dans ses récits le même esprit de crédulité qui caractérise les productions de ces vieux âges.
Depïtis la collection de Muratori, que nous venons de parcourir , il en a paru une nouvelle en deux volumes tit-
{qUo , formée des manuscrits de la bibliothèque de Florence, /éditeur , qui ne s'est pas nommé , l'a dédiée à l'empereur François I.«'; elle parut en 1748 et 1770 à Florence , impri* mée chez Cajétan Viviani (l).
Ce n'est que dans le premier volume de cette coHection que fon trouve des documens relatifs à Fhistoire des croisades.
Le premier article qui s'y présente est un extrait de Phis» toire de Sozomène (2). Sozomène naquit à Pistoie en 1387.
' (1) Cette coilection a pour titre : Kenan italicarum Scriptores , ai anno œrœ chn'stianœ millesimo ad millesimum sexeentesimum , qiw* rûm poûsj^ima pars nunc primùm m iucemprodit, <x Fhteniàiûrum Mliotkecàrum codtcikus»
{9) Excefpta ex Historia Sozomeni Piitoriensis , ab uuio 1091 adE ânnan 1304. (Tome I.«r, pag. 5.)
M4 BIBtlOTBSaUB
II embrassa Fetat eeclesiastique, et assista au concile de Cons^ tance. Sa chronique embrassait tout ce qui s'est passe de mémoire d'homme. LVditeur n'a pris de cette chronique que la partie qui commence au xi.* siècle et finit à Pan 1294.
Le récit que l'auteur fait de la première et de la seconde croisade ) diffère peu de ce que nous avons lu dans les chroniques déjà analysées. II adopte l'opinion des historiens qui représentent le comte de Tripoli comme un traître dont les intrigues avec Saladin préparèrent les grands desastres desi colonies chrétiennes.
II donne quelques détails sur l'expédition de Fre'deric I.*'; mais il se trompe quand il dit que Saladin , craignant l'arrivée de cet empereur ^ abandonna la Syrie et retourna en Egypte avec ses soldats. On sait que Saladin quitta ce pays pour la dernière fois en 1178 , et qu'il n'y retourna plus.
.Sozomène ne fait qu'un récit fort abrège et très-incomplet du siège d'Acre. II ne dit rien des exploits de Richard en Palestine ; en generid j ce qu'il raconte de cette époque est loin d'être exact.
II se trompe encore lorsqu'il place à la date de 1201 h prise de Constantinople par les Latins. Voici les reflexions qu'il fait sur ce grand événement : a Dieu rendit donc aux » Grecs le mal qu'ils avaient injustement fait autrefois aux » Latins. Tel fut le sort de cette ville , qui avait ose faire j> contre des chrétiens des traites avec les infidèles ; de cette j» ville y qui différait de l'Église romaine sur des articles de foi, 9 et qui fut la source de l'heresie. C'est pour cela qu'elle a été » renversée, prostratOy par une juste vengeance. «
L'historien rapporte fort brièvement le siège et la prise de Damiette en 1219. Cependant il a soin de dire que Fétendard de Florence fut le premier arbore sur les murs de cette ville , et que de son temps on voyait ce même étendard dans l'eglise de Saint- Jean-Baptiste à Florence.
Sozomène parle aussi en peu de mots de l'expédition de Frédéric II en Palestine : mais il se trompe encore de date en la plaçant sous l'année 123S ; elle eut lieu, comme on sait, en 1229. II tombe dans une autre erreur lorsqu'il attribue à une inondation du Nil la perte de l'armée de S. Louis en Egypte , et la captivité de ce prince, qui, ne sachant de quel cote fuir , se vit force , faute de vivres et de provisions , de se rendre aux Sarrasins.
Sous la date de 1267 , l'auteur parle des ravages que le Soudan du Caire fit en Arménie , et de la prise d'Antioche. Le récit qu'il fait de la seconde croisade de Louis IX et de
la mort du saint monarque , «st un peu plus étendu ^ mais les <Ietaib qu^ donne sont connus.
Chroniqjjb de la ville db PtSBypar Bernard Ma-rangone (1). — L'auteur de cette chronique était Pisan de nation, et dWe famille noble. H virait en 1536, du temp» de Came I.*' de Médieis , duc de Toscane. Sa chronique commence à la fondation de la viOe de Pise , et ya jusqu'à Tannée 1406 r elle est écrite en itidien. Macangone s'est attaché dans son ouvrage à relever la gloire de ses compatriotes ; mais il ne se pique pas d'exactitude dans la date des événemens. ni même dans Tordre des faits. Par exempte, ii place & Pannee 1087 le concile de Clermont, ville qu'il met dans ia province d'ADemagne, au lieu de l'Auvergne. It donne beaucoup d'éloges à l'archevêque de Pise nommé Daimbertj, peur avoir excité par ses discours les habitan» de cette viUe à marcher au secours de la Terre-sainte, tt dit que, pour mieux enflammer leur courage, cet archevêque offrit de se mettre à leur tête ; ce qu'it fit en effet. Une flotte de cent vingt vaisseaux fut équipée et mit à la voile en 1096. < Je voudrais, dit-ii, passer sous silence les plaintes des 9 hommes et des femmes qui restèrent à Pise : car il n'j »eut pas une maison qui n'eât à regretter, l'une un père, n Paotre ua fils, celle-ci un mari, celie-Ià un neveu; chacun* 9 pensait qu'il pourrait bien ne plus les revoir, n
Suivant Marangone, les Pisans contribuèrent efficacement à la prise de Nicée et d'Aatioche. Il cite, entre autres choses , an traité que les Pisans firent avec Caloîean, fils de l'empereur grec Alexis ^ par lequel tous les châteaux qu'ils avaient pris dans l'Asie mineure lui seraient rendus, à condition qu'il fournirait dés ornemens d'église à la cathédrale de Pise et à celle de Piderme , et qu'il paierait chaque année une certaine quantité de deniers pour achever l'archevêché de Pise^.
Marangone fait encore honneur aux Pisans de la conquête de Jérusalem. Il prétend qu'ils entrèrent dans cette Tille après Godefroi de Bouillon , et qu'ils exigèrent , pour prix de leurs services , que Parchevêque de Pise fut élu pa--^ ttiarche de la cité sainte. Il croit cependant que le prêtre Amoul fut patriarche pendant quelque temps , et que Daimbert retourna à Pise avec l'armée des Pisans , mais qu'il revint ensuite à Jérusalem reprendre possession du siège patriarcal. Toutes ces assertions sont autant d'erreurs. Les-
(1) Croniche ddla^città di Pisa, ({a Bernardo Mara«igoae. (Tom.l.*^, \^g. 316. >
Pisaiis remportèrent de Jérusalem , selon Marangone, les corps de trois saints, savoir: de Nicodème, d'Abibay et de Gamaliely un des soixante disciples de Jésus- Christ. Ces oorps forent déposes ensemble dans la cathédrale de Pise sous ¥ip mausolée de m^u'bre.
L'historien ne dit qu'un mot de la seconde croisade, à laquelle les Pisans et les Grenois prirent part, mais dont îh QC retir^ent aucune gloire à cause des trahisons^ de l'empereur grec.
JE)n %î68y Amauri roi de Jérusalem enyojaà Pise un ambassadeur chargé de ren^erçier cette v iUe du, secours qu'elle lui avaijt envojé à Alexandrie, et de lui faire part de la prisç. de cette, cité, d'où Sçhjrkqu avait été forcé de s'elpigner. « Les Pisans , ajoute i'aujteur , s'étaient, apquis ^ dans cetta x( entreprise, un nom immortel dans l'Egypte et dans toute » la Sjrîe. Ils avaient obtenu du Soudan du Caire de ne paj'er » ni impots ni droits dans son royaume. Le Soudan avut jf accordé aux Pisans qui s'étaient trouvés au siège d'AIexanjv driei, des établissemens djaps ses états, avec la promesse de, jf les aider, et de majgatenir les chrétiens, dans la possession »^ de Jérusalem. 9
L'année suivante., le roi de Jérusdfem t ayant i^ppris que Saladin voulait marcher contre la ville sainte, envoya prier. les Pisans de vouloir bien , comme ils l'avaient déjà fait, r«i4er contre les infidèles. La ville de Pise fit aussitôt armer ifouce. gdères , qui partirent au mois d'octobre et furent très-utiles au roL Elles contribuèrent à le rendre maître de Belbâs, et d'une autre ville que l'auteur nomme ThanUt Les Pisans revinrent de cette expédition comblés de présens. . L'auteur raconte succinctement toutes les conquêtes de Ssr ladin en 1186 et 1187 , et quelques-uns des événemens de la troisième croisade, dans lesquels les Pisans figurent toujours avec honneur. Il parle très-légèrement de la prise de Constantinople par les Latins, qu'il accuse d'avoir attaqué cette viUe sans nécessité, et sous l'injuste prétexte de remettre Alexis sur le trâne. Comme les Pisans n'eurent aucune part dans cet événement, il n'est pas étonnant que. Marangone n'en fasse mention que pour blâmer les Latins, et sur-tout les Vénitiens, avec lesquels les Pisans n'étaient pas d'accord. Nicétas raconte même que des guerriers de Pise défendirent la ville impériale contre les armées des croisés.
Sous la date de 1218, l'historien parle de l'expédition du roi de Hongrie, de la réunion des princes croisés à Saint- Jean d'Acre. <* Tous ces princes, dit le chroniqueur, réso-
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• lurent cTabord, avec Jean de Briennei d'assiéger Jérusalem ; » mais au mois de mai ils allèrent assiéger Damiette. Che- » min faisant I dit Marangone, ib prirent une ville appelée 9 Heliopolis , qui avait trois enceintes de murs. Les faubourgs n de cette ville étaient remplis de marchandises qui furent » enlevées par les croises. « Heliopolis, suivant Fauteur , était entourée par un bras du Nil. (On ne peut savoir de quelle ville fauteur veut parler.) Les détails qu'il donne sur le siège de Damiette, sont très-concis et peu clairs. Ce qu'on y remarque, c'est que les Pisans j firent un riche butin. Cette manière de décrire les guerres saintes, et d'apprécier, pour ainsi dire , la grandeur des eve'nemeQs par l'importance du butin , est particulière aux historiisns des villes commerçantes de ritalie.
; Sons la date de 1221, l'historien parlé fort brièvement de la reddition de Damiette , et du retour en Italie du cardinal Colonne et du roi Jean de Brienhe. li parle également des démêles de Frédéric II et du pape Grégoire. Il dit que ce pontife, informe que l'empereuir pensait sérieusement à aller outre mei:, liôn par zèle pour la foi , inais pour y amasser des richesses t écrivit aux chrétiens d'Orient afin de les mettre en garde contre les desseins de Freaeric, et au soûdan luiméine afin de l'engager à se venger de l'empereur, qui se proposait de porter la guerre en Syriq sans. espérance de recevoir de secours de Iltalie. Le soûdan , pour augmenter les divisions qui régnaient entrç le pape çt Frédéric , ne crut pouvoir mieux fiMfe que d'envoyer: à ce prince la. lettre du pape. (Ce fait estconbrçia p^ leç. ^uteurs arabes.) L'empereur, après Favoir lue , $t un traite avec le soudan , et revinjt dans la Sicile , qu'il trouva reVohee contre lui par. ^ menées du pontife. La chronique dePise ne parle plus. des croisades.
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