‹ Bibliothèque des croisades (volume 5)Chapitre 7 sur 10 · M^P»^>— ■ I I 1— — ^ III II II I (I ■ I · texte numérisé non relu

M^P»^>— ■ I I 1— — ^ III II II I (I ■ I

(1) Voyez la lettre -éa pèjtrfarche dans Textrait de Mathieu PâWs. (i) GhronicoB ThenMe Wikes, aliter Chroirieon- SalisbnriensTa moa«tterii» ab ^drtaini cèiiM|nesloris ad asi^iim I304i (Tom. 11, p. SI.)

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vériUrJ Thomas Wikes ne fa'it qu'indiquer le retour des deux rois en Europe, et Ii^ captivité de Richard en Allemagne.

Sous la date de 1240, l'auteur raconte que Richard comte deComouaiOes partit le jour de la Pentecôte pour la Terre-» aaÎQte, emportant de grandes sommes d'argent. Ce prince débarqua à Acre, et resta quelque temps en Syrie, où il délivra à prix d'argent tous les chrétiens, captifs, fit une trêve avec le Soudan , et rebâtit Ascalon et tous les châteaux que les Sarrasins avaient rases. II retourna ensuite en Angleterre, en traversant la Pouilie, la Sicile et la Cidabre. Le Cape lui accorda, par une faveur particulière, tout l'argent ïvé en Angleterre ppur la croisade.

Thomas Wiltes dit ensuite que Louis IX partit en 1248 pour la Terre-sainte avec une armée nombreuse, et alla passer l'hiver dans l'ile de Chypre. S'il faut en croire le chroûquetir, la température fut si douce pendant cet hiver, les vents furent si tièdes, qu'on disait parmi le peuple que l'hiver s'était change en ete. Il n'y eut dans toute la saison ni neige ai gelée. Ou quitta en Angleterre les vétemens de laine, et l'on se couvrit des habits les plus le'gers ; mais , depuis la fin de mars jusqu'au milieu de mai , le froid devint si vif,

Îu'oa fut oblige, de reprendre les vétemens d'hiver. Le roi e France, ayant niis à la voile de l'ile de Chypre vers la Pentecâte , aborda à Pamiette le vendredi d'après la Trinité. Le diuianche suivamt, il s'empara de cette ville opulente, après en avoir chassé les Sarrasins, a Ce succès , continue »rhistorien, enfla le cœur du roi y poussé par la ptéstmp^ » tion et l'orgueil qui n! abandonnent jamais les Français i n Ici Thomas ^ftes raconte d^ùue m^aoière fort inexacte la marche des Français vers le Caire , les combats de Mansouilah, la captivité et la délivrance de Louis IX. Il termine son récit par cette remarque qui montre à-la-fois son ignor» rance et sa partialité :.« Le roi de France,- dit41 , retourna avec 9. le blâme de. la chrétienté, et npn sans honte et confusion, v Rex eum dedecore et confusione et vi^p^rio chrUtianitatia regressus est in terram suam.

Le dimanche de la Nativité de S. J.ean -Baptiste 1268^ le légat du pape, le comte de Winchester, et une miKce nombreuse, se réunirent à Northapptbn, où se fit une plrédication solennelle de la croisade. Le prince Edouard et son frère Edmond, tous deux fils du roi d'Angletferre; leprince Henri, fik aîné du roi des Romains; les comtes de Glocester et de Warémie; le seigneur Guillaume de Valence, et d'autres chevaliers anglais , au nombre de {rfus dé ceai.

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vingt y prirent la croht , et une infinke* de personnes âes deux sexes et de toiite condition imitèrent leur exemple. On compta dans toute cette multitude vingt-deux chevaliers bannerets. Le legat s'en retourna à Londres, d'oii il se hâta de partir avectoute sa suite , charge de Pbr de l'Angleterre , et les 8ac& bien garnis. Non vacuis sed tumentibm siBceults.

Sous la date de 1270, l'auteur, parlant de la seconde eicpedition de S. Louis , dit que ce prince s& proposait de se* courir la ville d'Acre, assiégée par les Sarrasins, et que la tempête le fêta dans le pays barbare de Tunis. Après unrécit fort inexact de ce qui arriva chas cette croisade , it ajoute que Louis IX mourut en Sicile. Nous ne relèverons point une pareille erreur. Thomas WSces dit ensuite qu'Edouard ,. qui s'était crcMse , arriva à Acre avee^ peu de monde,, et qu'il eut à combattre l'armée du sultan du Caire , nombreuse comme les grains de sable et les gouttes de pluie. Le chroniqueur, en puriant de l'attentat dont le prince Edouant faillit d'être la victime ,. rapporte à peu ^ès les mêmes circons^ tances que celles que nous avons indiquées dans d'autre» extraits : il ajoute seulement que cet événement eut lieu lie 15 des calendes de juillet 127L

Wikes raconte qu'en 1291 la déplorable nouvelle se repandit dans toute la chrétienté^ que le Soudan du Caire s.'etait porté sur Acre , en avait brisé les portes , abattu les -murs , j avait tué , sans distinction d'âge ni d'état , tous, les chrétiens qu'il y avait trouvés ; qu'un petit nombre avait échappé par la fuite ; que d'autres , pour ne pas périr parle glaive ennemi ^ s'étaient précipités dans la mer , et que le Soudan avait fait raser la ville ^^ afin qu'il n'y restât pas pierre stU" pieire. '

A cette occasion , le pape accorda au roi d'An^etèrre la dinae de toutes les possessions ecclésiastiques pendant six ans , pour lui servir dans son passage futur à la Terre-sainte. La levée de cette Snie ne se fit pas , dit l'auteur , sur le pied des anciennes taxes , mais sur une nouvelle estimation des^ biens que le roi fit faire , et qui rendit cette levée intolérable. . La chronique de Wikes ne pmrle plus de la Terre-sainte.

Ajn'nales DR l'Abbayb db Wavbblet (1). — L'abbaye de Waveriey , fondée en 1128 , appartenait à l'ordre de Citeailx. Les annales dont nous allons faire l'extriût , sont Touvrage d'un religieux de cette abbaye : les

(1) 'Annales WaVerleien'scs , ex Monastict Augircani volumtne primo , pag. 703. (Tome II > page 139. )

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Iiistorienis anglais en font beaucoup de cas ; mais y sous ie rapport des croisades , elles offirent peu de faits înteressani. On y lit f sous la date de 1096 , qu'il y eut, vers Pâques , en An^eterre et dans plusieurs autres pays , un g^and mouvement de chrétiens ^ cause par les exhortations du pape Urbain II. Après avoir trace succinctement les eVenemens de la première croisade , l'annaliste parle du retour des principaux croises en Occident , et de quelques evenemens qui eurent lieu en Palestine dans l'intervalle de temps qui s'ecoula depuis ia première croisade jusqu'à la seconde. En parlant de la seconde croisade , les annales se bornent a dire que y cette entreprise ayant ete commencée par la ruine des pauvres et la spoliation des églises , il n'e'taitpas étonnant que ceux qui y avaient participe ne fissent , dans ce voyage , rien d'heureux ni de mémorable.

Ce que disent ies annales de la troisième croisade , ne nous offre aucun document qui mérite d'être mentionné : nous trouvons seulcipent , sous la date de 1196, cette particularité que nous n'avons point vue ailleurs y qu'à cette époque la ville d'Acre fut assiégée par les infidèles , et réduite à une telle disette , qu'il n'y avait plus que de l'eau et du sel.

Sous la date de 1202 , l'annaliste rapporte que le pape Innocent envoya des légs^ts et des hommes religieux prêcher la croisade. Ils eurent tant de succès en An^eterre, qu'une incroyable multitude d'hommes , de femmes et d'enfans, prirent la croix. En 1227, les évéques de Winchester et d'Ëxcester, et quelques autres seigneurs ecclésiastiques et laïcs de diverses parties du monde, partirent pour la Terresainte avec un grand nombre de pèlerins ; mais Frédéric , gagné , dit-on , par leis présens des infidèles , mit de grands obstacles à cette expédition. Plus de quarante mille croisés revinrent sur les mêmes vaisseaux qui les avaient emmenés. Le pape excommunia solennellement Frédéric.

Les annales offrent, sur le traité que cet empereur conclut, en 1228 , avec le Soudan y les détails suivans , qui nous paraissent plus étendus que ceux qu'on trouve dans d'autres chroniques : u Le Soudan du Caire , qui l'emporte sur les n autres soudans , après plusieurs conférences que ses en- 39 voyés eurent avec les chrétiens , fit une trêve de dix ans , f) et rendit à la chrétienté la sainte ville de Jérusalem , le J9 Saint-Sépulcre, les villes de Bethléem et de Nazareth , et le n chemin qui conduit au Jourdain , avec quelques habitations ff qui dépendaient de ces villes êf de ce ehemin j de plus^

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« la yiOe de Saipt- George dans Rama 9 un« partie des J9 plaines.de Rama , une partie des plaines de SidoQ , et ^Thoron de Honfroi; de sorte que, çrâce.à Dieti, ajoute » le chroniqueur , le pèlerinage est sur maintenant pour 9 tous les fidèles qui sont dans la Terre-sainte ou qui j vien- » dront pendant fa durée de la trêve , depuis Acre jusqu'à 9 Tyr et Sidon , jusqu'à Nazareth et la ville sainte j jusqirau » Jourdain et jusqu'à Bethléem , en suivant l'ancienne route. 9 C'est ainsi que les choses avaient ete réglées dans le siècle 9 précèdent, entre le roi Richard , d'eWneile mémoire, et 9 Saladin y Soudan de Damas et du Caire. »

Les annales disent ensuite quelques mots de l'expédition de Richard de Cornoudiles , qui fit une trêve par laquelle Jérusalem , retombée au pouvoir dés musulmans j fut ie nouveau rendue aux chrétiens. L'annaliste donne, sur l'invasion des Karismiens , à peu près les mêmes detaib que nous avons lus dans les autres chroniques.

Les annales parlent de la première croisade de S. Louis , roi de France. Elles disent que ce prince mena avec lui des comtes, des barons, des chevaliers, des fantassins, et des religieux en si grand nombre , qu'on ne peut les compter. Les provisions nécessaires pour cette expédition pouvaient suffire pendant six ans à vingt mille hommes. Les eVenemens et l'issue de cette expédition sont racontes sans détails nou* veaux, de même que le soulèvement des pastoureaux au nombre de soixante mille, dont plusieurs furent pendus et les autres dispersés.

Les annales, qui se sonfun peu étendues sur la première croisade de S. Louis , se contentent de dire , à la date de 1270, que le roi de France mourut dans une île de la lierre-sainte f erreur grossière) qu'on appelle Tunis, et qiie son corps fut transféré à Paris , pour y être enseveli. Elles racontent qu'en 1273 le pape accorda au roi Edouard la dimê de toiu les biens ecclésiastiques de son royaume , pour le dédommager des pertes et dépenses faites dans la Terre-sainte ;

Îu'en 1277 les Tartares soumirent une grande partie de la 'erre-sainte , et tpèrent le Soudan du Caire avec plusieurs milliers de Sarrasins; qu'en 1287 Edouard roi d'Angleterre reçut à Bordeaux la croix des mains du légat du pape , et qu une multitude de guerriers la recurent avec lui ; qu'en 1289 le Soudan du Caire, à la tête d'un grand nombre d'infidèles, s'empara de la ville de Tripoli , la rasa , et fit traîner à la queue de ses chevaux les images dei saints , qu'il fit ensuite brûler ; enfin , qu'en 1291 le même Soudan (ou plutôt son

saccesseur) attaqua et détruisit la ville d'Acre , qui était depuis long^-temps le dernier asile de tous les chrétiens en Orient

Chronique de Gautier Hemingfoud, contenant F hiê» toire des rois d! Angleterre , depuis Van i066 jusqu'à Van 1300 (1). — Gautier Hemingford, Anglais de nation, était chanoine régulier de Tordre de Saint- Augustin dans le monastère de Gisburne, sur la Tees, dans le comté dYork. II s'appliqua à Iliistoire, et composa dans ce genre plusieurs ouvrages; entre autres, la chronique dont nous allons parler. II vivait sous le règne d'Edouard m, et mourut en 1347. Cette chronique offre très-peu de détails sur les croisades. Outre des omissions importantes , il y a dans son récit des erreurs ou des infidélités contre lesquelles le lecteur doit se mettre en garde. L'auteur ne fait qu'indiquer la première expédition en Orient. Voici le jugement qu'il porte sur la croisade de Louis VII et de Conrad :

tt Comme les croisés marchaient avec beaucoup d'orgueil , J9 ils furent réduits à rien, parce que Dieu les méprisa; car, n contre la discipline des camps, le vice avait foit de tels » progrès dans les deux armées , qu'il n'est pas étonnant n que la faveur divine n'ait pas souri à des hommes qui f) étaient comme impurs et immondes, rt Gautier observe que l'armée navale qui alla à Lisbonne fut plus heureuse , parce qu'elle montra plus d'humilité , et il a soin de dire qu'elle était composée en grande partie d'Anglais.

Parvenu aux conquêtes de Saladin , Fhistorien les décrit rapidement, et trace le tableau de la douleur et de Feffroi qu'elles répandirent en Orient et en Occident. II s'étend un peu plus sur la troisième croisade ; mais il en parle avec peu d'exactitude. II rapporte à cette occasion un prodige qui fut vu dans le ciel. « II j a, dit-il, sur la grande route qui n mène à Londres , un bourg assez considérable , nommé n DunstahelL On vit là, vers le milieu du jour, au haut des n airs , la forme d'une croix d'une blancheur remarquable. Sur 9 cette croix, était la figure d'un homme crucifie, telle que 9 l'Église la représente en mémoire, de la passion de Notren Seigneur. Cette redoutable apparence dura quelque temps, n et tint en suspens les esprits et les yeux de ceux qui la regarn daient avec curiosité. La croix parut ensuite s éloigner de l'homme qui y était attaché, de sorte qu'on vit distinctement

(1) Chronica Walterx Hemingford de gestis regum Angli» aV aitno Domiiii 1066 ad annum 1300. ( Tom. II , pag. 455. )

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J9 Pune et l'autre au milieu des airs : peu après, le pbenomèite » disparut. Chacun interprétera j ajoute l'auteur , ce signe 9) étonnant comme il voudra ; je ne suis que le simple narrayf teur de ce que f ai appris : je n'explique point les présages , 9 et je ne sais ce que la Divinité a voulu annoncer. >f

L'historien raconte brièvement ie départ de l'empereur FredeVic , son expédition et sa mort. Ce qu'il dit de la croisade de Richard et de Philippe-Auguste , est, à peu de chose près, l'abrégé de ce qu'on lit dans Vinisauf et dans Bromton ; cependant, en parlant de la discorde qui, dans Acre , se renoU'^ vela entre les deux monarques j il dit que l'envie que Philippe

})ortait à la gloire de Richard , en fut la principale cause. Selon ui, Philippe prétendit avoir une part dans la conquête de l'île de Chypre en vertu du traité de pèlerinage fait entre les deux princes. Le roi d'Angleterre convenait bien que*, d'après ce traité, la moitié des conquêtes faites en commun sur les Sarrasins devait appartenir au roi de France; mais il soutenait que Philippe ne pouvait prétendre à rien dans celles qui étaient faites sans son secours, c^ D'ailleurs, disait-il, la conquête de » rîle de Chypre était un incident presque étranger à l'expé- 9) dition , et ou lui seul avait été intéressé, puisqu'il s'agissait 9> de venger une injure qui ne regardait que lui seul. 9

Le roi de France n'en accusa pas moins Richard d'avoir rompu le traité, et ce fut la cause d'une dissension que la succession au trâne de Jérusalem vint encore augmenter. On sait que Richard favorisait le roi Gui, devenu veuf, et que Philippe soutenait les prétentions du marquis de Montferrat»

Malgré ces divisions , la ville d'Acre fut rendue aux chrétiens. Le chroniqueur, après avoir raconté cet événement, prétend que le roi de France alla faire le siège d'un château devant lequel il resta quelque temps , et que , Richard lui ayant porté du secours, Philippe se retira, de peur que, si ce château se rendait , l'honneur et la gloire n'en fussent attribués au roi d'Angleterre. Ce récit de Gautier est dénué de vraisemblance, et a tout l'air d'une invention de sa part pour faire valoir Richard aux dépens de Philippe; car aucun historien de la troisième croisade ne dit rien de semblable. Ce que Gautier ajoute d'une trêve de sept ans proposée par Saladin, et que Philippe parut vouloir accepter, mais que Richard rejeta avec indignation , n'a pas plus de fondement <i Le roi de France , affectant d'être malade , continue le n chroniqueur, envoya demander à Richard la liberté de se » retirer. Richard fut étonné de cette demande; mais il laissa

» Pbffippe libre de rester ou de partir. Toutefois , le roi d'An* «gleterre exigea du roi de France le serment qu'il n'en» 9 treprendrait rien pendant son absence sur ses domaines. » Pbîif ppe promit tout ce qu'on voulut , et partit. » Selon Gautier, il idia à Rome demander au pape de le relever de ce serment, qu'il prétendit lui avoir ete extorque; mais le pape refusa de se prêter aux désirs du roi. ( Cette circonstance est peu vraisemblable. ) Plusieurs guerriers , à Fexemple du roi de France , voulurent s'en retourner dans leur pays. Richard, pour les retenir, leur ouvrit ses trésors. Le duc d'Autriche , dont il avait fait abattre les étendards irbores sur la ville d'Acre, eut sur-tout part à ses bienfaits; mais, ce duc les oublia, et ne se ressouvint que de l'aftront qu'il avait reçu.

Le chroniqueur fait un récit fort incomplet des combats que le roi d'Angleterre livra ensuite aux Sarrasins. Il rap-^ porte que, Richard étant tombe malade à Caïphas , Saladin , k plaignant comme un prince invincible , surpris par une incommodiié f lui envoya un message pour lui offrir une trêve de trois ans, à la seule condition qu'Ascalon serait démoli. Richard , qui avait fait tant de dépenses pour la restauration de cette place , supportait avec peine l'ides a'elle fut détruite. Cependant , persuade pai* les chrétiens , consentit à la trêve, et quitta la Syrie. Gautier dit un mot du pèlerinage que l'armée chrétienne fit à JeVusalem iprès la conclusion de la trêve. Richard chargea Hubert , e?éque de Salisbury, d^aller visiter la ville sainte pour lui. Le chroniqueur raconte ensuite le naufrage et la captivité it ce prince en Allemagne. Pour le disculper de la mort de Conrad marquis de Montferrat , il cite une lettre du Vieux de la Montagne , adressée à tous les princes de r£ûlope , sur la cause de cet assassinat. Plusieurs historiens loglais l'ont aussi rapportée.

L'empereur d'Allemagne , comme pour expier sa foute favoîr retenu un an prisonnier un prince chrétien revenant de la Terre-sainte, proposa, en 1196, d'aller au secours de lEglise d'Orient, et d'unir pour cela ses troupes aux troupes tnglaises. Il convoqua les ecclésiastiques et les laïcs de l'Empire, et leur déclara son dessein. Le légat du saint-siege , ^ui était présent, exhorta tous les sujets de l'empereur à imiter son exemple. Tous les prélats et les grands prirent la croix. Il se fit de grands préparatifs en Allemagne et en Italie. «Mais le projet de cette expédition échoua, dit Gautier, «par la faute des princes, qui ne songeaient à rien d'utile

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n et de sensé , et qui se divisèrent pour des intérêts parti* •» culiers. n

Quoique la mort de Richard ne soit point liée à l'histoire des croisades, nous ne pouvons résister au désir de faire con* naître ici ce qu'en rapporte Gautier Hemingford. D'ailleurs les circonstances singulières dé cette mort serviront à faire juger le caractère d'un prince qui fut le héros de la troisième guerre sainte , et qui eut une si grande part dans les ëvenemens qui se passèrent à cette époque en Sjrîe^ « On fi sait que le monarque fut blesse d'une flèche devant un n château dont ii faisait le siège dans la province de Lîmou- » sin. Les médecins appelés , dit Gautier , deTendirent au 9 prince tout commerce avec sa. femme. Mais Richard , qui n était voluptueux , dédaigna leur ordonnance; la blessure n fit des progrès et mit sa vie en danger. Lorsqu'il n'y eut n plus d'espoir de le guérir et que sa mort parut prochaine y n Gautier archevêque de Rouen se présenta au prince , et » lui dit : Mettez ordre à vos affaires , seigneur ; car vous n mourrez : vous ne pouvez vivre plus long-temps. — Ce sont » des menaces , reprit le roi, ou plutôt des plaisanteries, — » Non, seigneur : votre mort est inévitable. — Que voulez- » vous donc que je fasse ? — Pensez aux filles que vous avez n à marier, et faites pénitence. — Je vous l'ai déjà dit , ce n sont des plaisanteries ; vous savez que je n'ai jamais eu n ni garçon ni fille. — Seigneur , vous avez trois filles , et n vous les nourrissez depuis long-temps. Votre atnée ^st la n vanité ; la seconde , l'avarice; et la troisième, la luxure. » ( Les autres historiens anglais attribuent ce discours au curé Foulques , et ie lui font tenir dans une tout autre circonstance. ) tt Vous les avez eues dès votre jeunesse, et vous n les avez toujours trop aimées. — C'est vrai. Voici comment n je les marie : je donne tainée aux Templiers , parce qu'ilS' t) sont pleins de faste et orgueilleux plus que tous les autres ; fi je donne la seconde aux moines gris , parce qu'ils font du fi tort à tous leurs voisins pttr leur avarice diabolique ; je ft donne la troisième aux moines noirs , que la bonne chère ti ne rassasie jamais. Le roi , ajoute Gautier , avait une fi haine particulière contre ces trois espèces d'hommes. Ne fi parlez pas ainsi , reprit l'archevêque; car le moment de fi votre fin approche. — Que me faut-il donc faire ? — Péni* fi tence , et confesser vos péchés ; prendre ensuite corn* fi fiance dans la miséricorde de Jésus-Christ , qui est plus fi prompt à pardonner les péchés que le pécheur ne -l'est à fi en demander pardon. Le roi , touché des paroles de Tar^

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» cJieyêque , se mit à pleurer, et dit : Je suis três-i'epentant, M et vous en verrez des preuves. Il fit aussitôt venir soft confe*- » seur, auquel il avoua ses péchés avec une grande douleur. M Lorsqu'il eut obtenu l'absolution , il ordonna qu'on lui liât » les pieds ^ qu'on le suspendit, et qu'on flagellât son corps » nu ^jusqu'à ce que lui-même donnât l'ordre de cesser. » Quand on l'eut frappé pendant quelque temps , il fit susj» pendre les coups un moment, et, reprenant ensuite ses » esprits, il fit recommencer une seconde et une troisième » fois la flagellation , jusqu'à ce que le sang couUU en abon- » dance. Alors il se mit sur le dos et demanda le viatique ; j» mais il se fit traîner devant son Dieu avec la corde qui lui » liait les pieds , comme un traître et un ennemi. Il reçut le » viatique avec une profonde vénération , et prononça ces • » mots en tremblant : La miséricorde du Seigneur, qui veut » sauver tous les hommes j est grande. Cependant sa justice » exige que tout péché soit puni. J'ai confiance en l'une et »/e redoute l'autre. J'abandonne mon corps aux vers, J'es" » père de la miséricorde de Dieu que mon âme sera purifiée » par le feu du purgatoire jusqu'au jour du jugement, oii je ft crois pouvoir être sauvé. Il ajouta encore quelques mots , » et mourut peu après. Il fut enseveli près de son père , dans » le monastère Fontevrault , au mois d'avril de l'an 1 1 99. » Ainsi , dit Gautier, ce prince , qui de son vivant passait » pour avoir le cœur et le courage d'un lion , par l'adresse » cL'vn pontife prudent , fut ramené au Christ comme un » agneau, et nt une pénitence glorieuse. Des courtisans » ayant annoncé cette mort au roi de France avec une » grande joie et en le félicitant d'être délivré d'un ennemi » cruel, le roi leur dit : Il ne faut pas s'en réjouir, mais plu- » tôt s'en affliger; car la chrétienté vient de perdre un prince ^ magnanime et le plus vaillant de ses défenseurs. Quoique je » l'aie long-temps regardé comme un ennemi, j'ai cependant » toujours espéré de m' en faire un ami. Sa mort doit étte pour » vous un sujet de douleur, »

Gautier ne dit rien de la croisade de 1202; il racontebrièvement la prise de Damiette en 1219, et la restitution de cette ville deux ans après. Il ne parle pas de la première croisade de saint Louis. A l'année 1270, « il se fit, » dit-il , par l'activité du pape Clément et par les soins re- » ligieux d'autres serviteurs de Dieu , un grand rasseinble- » ment de croisés ; les princes les plus courageux prirent la » croix et passèrent en Orient avec une nombreuse armée. » Edouard, fils du roi Henri, prit part à cette expédition ; D il alla, vers la saint IViicliel, à Aigues-Mortes, où il s'ombar-

^> Qua, et.au bout de dix jours il aborda à Carthage, où il X fut reçu avec beaucoup de joie par les princes chrétiens n qu'il y trouva , c'est- à-dire par Philippe de France , qui n venait de succéder à saint Louis , son père , mort depuis » peu ; par Charles , roi de Sicile , et par les rois de Navarre >> et d'Aragon. » (Le roi d'Aragon n'était point de cette expédition). Gautier raconte qu'Edouard ne voulut point prendre part au traité que les rois croisés firent avec le roi de Tunis , et que , ceux-ci s' étant embarqués pour revenir en Europe , le prince anglais se rendit à Acre avec mille hommes d'élite ; il y demeura un mois entier pour faire reposer sa troupe et connaître le pays. Au bout d'un mois , les soldats chrétiens sortirent avec lui au nombre de sept mille, et, « s'éloignant de vingt lieues , ils prirent Nazareth , où ils tuèrent tous ceux qu'ils trouvèrent. Les exploits d'Edouard et l'assassine de ce prince sont racontés ici par Gauthier-* Émingford , mais avec beaucoup moins de détails que dans la chronique de Kniton>«dont nous donnerons plus loin luiQ analyse étendue.

Itinéraire du roi Richard (i),

Geoffroi ou Gauthier Vinisauf ou Vinisalf vivait en 1 200, Son surnom lui fut donné à cause d'un ouvrage qu'il composa et dans lequel il indiquait les soins qu'il croyait nécessaires pour conserver les vignes , le vin et les fruits. On peut conclure de cet ouvrage même , qu'il n'était pas né en Angleterre , et qu'il passa au moins une partie de sa vie en France.

Parmi les historiens des croisades , Gauthier Vinisauf est un de ceux qui méritent le plus de fixer notre attention car ses connaissances variées et profondes , par son esprit judicieux , par l'élégance et l'exactitude de sa narration. Au- .cun des chroniqueurs anglais ne fait mieux que lui connaître Richard Cœur-de-lion, qu'il avait accompagné en Syrie, et dont il raconte les exploits héroïques , comme témoin oculaire. On s'étonne que les historiens modernes de la Grande- Bretagne aient si peu profité de l'ouvrage dont nous parlons^

(i) Itineranam régis Ânglornm Richardî et alionim in terram IlicroaQlyoMNmm anu. i i8o. ( Tom. II , p&g. 2^7 • )

pour retracer le portrait historique d'un de leurs monarques, pour rappeler la part glorieuse que prirent les Anglais a la troisième croisade. Nous allons suppléer , autant qu'il est en nous , à leur silence , nous rëseryant néanmoins de faire Remarquer quelquefois Tesprit de partialité de Gauthier , et ne partageant pas toujours Fextréme admiration qu'il a pour son héros.

Gautliier Yinisauf met à la tête de son livre un petit pro«> logue , dans lequel il expose les raisons qui le lui ont fait entreprendre. La première de ces raisons est Tavantage qu'il y a pour la société que Fexemple des -grandes vertus et des gi^andes actions ne soit point perdu. L'auteur ne manque pas de citer, à ce sujet, les Grecs et les Romains. « Parmi les a historiens , ajoute-t-il , les uns ont raconté ce qu'ils ont » appris , les autres ce qu'ils ont vu, et ces derniers sont en » plus petit nombre. Si l'on croit plutôt le phrygien Darès » lorsqu'il raconte la ruine de Pergame , c'est qu'il a vu de n ses yeux ce que les autres n'ont rapporté que par ouY- > dire. Et nous aussi , on peut nous croire , quand nous » traitons de l'histoire de Jérusalem : car nous racontons ce »» que nous avons vu; et, lorsque nous l'avons écrit, notre » mémoire en était toute remplie. Si le lecteur désire plus « d'élégance et de poli dans notre style , qu'il sache que » nous étions dans les camps lorsque nous écrivions , et » aue le bruit de la guerre ne nous laissait pas le loisir » d'une méditation tranquille. »

Cette chronique est si intéressante et si instructive , que nous avons cru devoir donner beaucoup d'étendue à notre analyse. Nous avons évité autant que nous l'avons pu , de répéter ce que nous avons dit d'après elle . dans notre histoire , donnant toujours la préférence aux détails et aux faits dont nous n'avons pas parlé. Afin que notre extrait ne parût pas trop long à nos lecteurs , nous l'avons divisé en quatre

Sarties. La première est un abrégé du récit du chroniqueur, epuis les conquêtes de Saladin jusqu'à l'époque où Richard et Philippe-Auguste s'embarquent en Occident pour arriver devant les murs de Ptolémaïs ; la seconde va jusqu'à la prise d'Acre et à la bataille d'Arsur; la troisième jusqu'au siège et à la bataille de Joppé; la quatrième enfin jusqu'à la captivité de Richard et a sa rentrée dans ses états.

I'*. PARTIE. L'itinéraire de Richard commence en 1 1 80. Comme tous les historiens du temps, Gauthier Vinisauf attribue les calamités de la Terre-Sainte aux péchés de ses habitans. « L'ancien ennemi du genre huinain, oit-il, avait répandu

» partout son esprit de corruption , et s'était surtout rendu » maître de la Syrie. Les autres nations, qui avaient reçu » de ce pays les principes de la religion , en receyaient alors » l'exemple de toutes les iniquités : aussi Jésus-Christ mé^ » prisa-t-il son héritage , et permit-il que Saladin devînt la' » verge de sa colère. » Gauthier ne manque pas de rapporter les présages qui annoncèrent la ruine des c^onies chrétiennes , tels que des tremblemens de terre , des éclipses de lune et de soleil , un vent violent qui ébranla les quatre points du monde. Le premier événement que raconte Gauthier est le combat livré près de Nazareth. C'est d'après lui que nous avons parlé des exploits extraordinaires de Jakelin de Mailli , et des témoignages singuliers d'admiration que donnèrent les Sarrasins à la mort héroïque de ce chevalier du Temple.

Gauthier donne sur la naissance et la jeunesse de Saladin des détails plus curieux que vraisemblables. Selon lui , son origine était commune ; et le premier emploi qu'il occupa consistait à surveiller les femmes prostituées : il n'était pas permis à ces femmes de se livrer à la prostitution sans en avoir acheté la permission de Saladin , lequel dépensait en débauche l'argent qu'il tirait de la débauche. L'auteur, en parlant de l'élévation de ce musulman si redoutable aux chrétiens , s'étonne que celui qui avait régné sur des prostituées se trouvât porté par la fortune au rang suprême , et fût parvenu à régner sur un grand nombre de peuplesl Comme Guillaume de Tyr et quelques autres , notre auteur accuse Saladin d'avoir tué de sa main le calife d'Egypte. En racontant la rupture de la trêve et les premiers événemens de la guerre déclarée aux chrétiens , Gauthier Vinisauf rapporte une vision du chambellan du roi de Jérusalem. Un aigle avait paru dans les airs , portant sept javelots , avec une baliste dans ses serres ; cet aigle volait au-dessus de l'armée chrétienne , et faisait entendre ces mots d'une voix terrible : Malheur à toi 9 Jérusalem! Yinisauf cherche à expliquer cette vision , et voit dans les sept javelots les sept péchés capitaux par lesquels l'armée chrétienne allait bientôt périr.

Nous ne suivrons point notre auteur dans ce qu'il dit de la bataille de Tibériade , qui éteignit en un moment la gloire du royaume de Jérusalem» Ce qu'il y a de plus remarquable dans son récit , c'est la noble résignation des chevaliers du Temple et de Saint-Jean, qui furent décapités après leur défaite. » Un grand nombre de guerriers, dit Vinisauf, " qui n'appartenaient point à ces deux ordres, en ayant » pris les marques, asswnptâ l^empliariorum tonsurd, cou-

» rurent à Fenvi au-deyant des bourreaux, et, sous l'appa- » Tence trompeuse de leur nouvelle profession , tendirent » joyeusement le cou au glaive exterminateur. » L'historien exprime son admiration et sa surprise par ces mots : O zèle deiajbi! 6 ferveur des âmes pieuses! H parle d'un chevalier du Temple , nomme Nicolas , qui , par ses discours , inspirait à ses compagnons le dësir de conquérir la palme du martyre , et qui lui-même brûlait de la cueillir le premier. « Les compagnons de Nicdias , dit le chroniqueur , affron- » tarent la mort avec tant d'ardeur et de courage , que » celui-ci ne put ravir le premier la couronne qui faisait » l'unique objet de son ambition. Pendant les trois nuits » suivantes, continue Yinisàuf, lorsque l^s corps des saints » du martyrs restaient encore sans sépulture, un rayon du feu' » ciel brilla sur eux d'une manière manifeste. » Après avoir raconté la bataille de Tibériade , Geoffroi dit que Saladin , selon sa coutume , rendit à Dieu des actions de grâces pour la victoire qu'il venait d'obtenir. On entendait souvent répéter à Saladin que c'était aux iniquités des chrétiens et non point à ses propres forces qu'il devait son triomphe à Tibériade. Nous n'avons pas besoin de dire que Yinisauf est ici d'accord avec le sultan sur l'origine des malheurs des croisés.

Gauthier raconte ensuite la prise d'Acre par Saladin , l'arrivée du matquis Conrad à Tyr, la prise des villes de Béryte , de Sidon , d'Ascalon et de Jérusalem , le siège de Tyr et des châteaux de Crac et de Montréal. La garnison de cette dernière forteresse, suivant notre auteur, eut à souffrir tout ce que Sagonte et Pérouse éprouvèrent autrefois de la part des Romains. La disette réduisit les guerriers chrétiens aux

1)lus dures extrémités. Us renvoyèrent sans pitié leurs familes et tous les infirmes , qui tombèrent au pouvoir des Sarrasins ; après un long siège , une capitulation honorable fut le prix de leur bravoure et de leurs sacrifices. Quelques auteurs ont dit que les défenseurs de Crac avaient vendu leurs femmes et leurs enfans aux Sarrasins pour acheter des vivres ; ils ajoutent que Saladin voulut , en les épargnant , leur donner une marque de son admiration et de son estime. Ces circonstances peu vraisemblables ne se trouvent point dans le récit de Gauthier. L'auteur passe en Europe, et parle de la mission de l'archevêque de Tyr. A l'exemple de Uichard et de Philippe, un grand nombre de Français et d'Anglais promirent de prendre les armes contre les infidèles. Le zèle pour le nouveau pèlerinage était si grand, qu'on Qe se demandait plus qui avait pris la croix , mais qui ne

l'avait point prise. On envoyait une quenouille et un fuseau à ceux qui refusaient de prendre les armes , comme pour leur faire honte. (Ce trait est rapporté par Mëzerai, qui l'applique à la seconde croisade , où la même chose était sans doute arrivée). Les épouses excitaient leurs maris, les mères leurs fils; tout leur chagrin était de ne pouvoir les accompagner. Cette ardeur guerrière , pénétrant dans les cloîtres , en fît sortir plusieurs cénobites qui échangèrent le capuchon contre le casque. Les princes et les prélats déci^ dèrent que ceux qui resteraient donneraient la dîme de leurs biens pour entretenir les pèlerins pauvres ; mais la méchante cupidité de plusieurs en prit occasion d'exercer sur leurs vasseaux de violentes exactions.

Avant de parler du départ de Richard et de Philippe, Gauthier consacre quelques chapitres à l'expédition de l'empereur Frédéric , qu'il nous représente comme le plus grand prince et le plus puissant monarque de son siècle. L'empereur, avant de se mettre en route pour l'Asie, envoya à Saladin des députés pour lui déclarer la guerre. Ces députés étaient chargés de remettre, au sultan une lettre dans laquelle l'empereur d'Allemagne le menaçait de conduire dans la Palestine toutes les forces de l'empire : Vinisauf rapporte cette lettre et la réponse de Saladin. Nous les donnerons en entier comme des pièces rares et dignes de fixer l'attention des hommes éclairés.

Voici la traduction littérale de la lettre de Frédéric au sultan , dans laquelle on reconnaîtra cette fierté chevaleresque qui caractérise les héros du moyen âge , et le langage des princes chrétiens dans leurs rapports avec les musulmans :

« Frédéric , par la ^race de Dieu, empereur des Eomains, » toujours autiste, triomphateur magnifique des ennemis de » L' empire f lieureux médiateur de la chrétienté, à Saladin, chef » (praesidi) des Sarrasins, homme illustre, et qui bientôt, à » V exemple de Pharaon, sera contraint d'abandonner la pour- » suite des enfans de Dieu, Nous avons reçu avec une vive affec- » tion la lettre que vous nous avez écrite, etnotre majesté Ta >» trouvée digne d'une réponse. Maintenant , parce que vous » avez souillé la Terre-Sainte, que notre devoir, comme chef " de l'empire , est de défendre la ville de Jésus-Christ, nous » vous mandons que, si vous n'abandonnez pas sur-leK:hamp >' cette terre et ne nous faites une due satisfaction, soutenus par » la vertu du Christ, nous tenterons la guerre et ses hasards^

» à compter des calendes de novembre. Nous avons quelque » peine à croire que les ëvënemens de l'histoire ancienne » vous soient inconnus ; et si vous les connaissez , pourquoi » faites- vous comme si vous les ignoriez? Savez-yous que » les deux Ethiopies , la Mauritanie , la Scythie , les terres » habitées par les Parthes et scellées du sang de notre Cras- » sus; que FArabie, laChaldëe, l'Egypte surtout, où le » grand Antoine {proh dolor!) se laissa asservir par les » amours licencieuses de Cléopâtre ; que toutes ces terres , j» en un mot , dépendaient de notre empire ? Pouvez-vous » ignorer que l'Arménie et d'autres terres innouibrables sont 9 soumises à notre domination ? Ils ne l'ignoraient pas , ces » rois dont le sang rougit tant de fois les glaives romains ; » et vous aussi , Dieu aidant , vous apprendrez ce que peu- » vent nos aigles victorieuses , ce que peuvent les cohortes » de plusieurs nations ; vous éprouverez la fureur de ces M Teutons, qui prennent les armes, même pendant la paix; M vous connaîtrez les habitans du Rhin» la jeunesse d'Istrie, » qui ne sut jamais fuir; le Bavarois, grand de taille; les » habitans de la Souabe, fiers et rusés; ceux de la Franconie, B toujours circonspects ; le Saxon qui joue avec le glaive ; » les peuples de la Thuringe et de Wesphalie ; l'agile Bra- » bançon; le Lorrain, qui ne connaît point de paix; l'inquiet » Bourguignon, les habitans des Alpes, [Alpini lubrici),\e Fri- > son, habile à lancer le javelot; le Bohémien, qui sait mourir » avec joie ; le Bolonais , plus féroce que les bêtes de ses » forêts ; l'Autriche , l'istrie , 1 Illyrie , la Lombardie , la » Toscane , Venise , Pise ; enfin , le jour marqué pour le » triomphe du Christ , vous apprendra que nous pouvons » encore manier l'épée , quoique , selon vous , la vieillesse » nous ait déjà abattu. »

La réponse de Saladin qu'on va lire porte tous les carac-» tères d'authenticité. Non-seulement on y retrouve l'esprit musulman et le style arabe , mais nous y reconnaissons les propres expressions des auteurs contemporains arabes , telles que les titres qu'on donnait à ce prince , les allusions à certains événemens de son règne , la citation de quelques passages de l'Alcoran, etc.; nous y trouvons même certaines expressions particulières aux écrivains arabes , et que l'interprète latin n'a pas comprises.

» Au roi, ami sincère , grand, élevé, Frédéric , roi d'Aile-^ n magne (1). Au nom du 0ieu miséricordieux, par la grâce » du Dieu unique , tout-puissant , suprême , vainqueur ,

(i) On verra dani les extraits des auteurs arabes, à Tarticle de la croisade de Frédéric , pourquoi ce prince n'est pas désigné par son titre d*em« pereur.

666 oinLipTtir.QU£

T» dterael , dont le rëgne n'aura pas de fin , à qui nous ren- » dons des actions de grâces continuelles , et que nous sup« » plions de verser ses faveurs sur ses prophètes , particu- )» fièrement sur notre maître et notre apôtre le prophète » Mahomet, qu'il a envoyé pour le rétablissement de la » loi véritable et pour la faire triompher de toutes les re- » ligions, nous notifions par la présente au roi, sincère, » puissant , grand , ami , qui mérite d'être aimé , roi d'Allé- » magne, qu'un homme du nom de Henri s'est présenté à nous , en se disant votre envoyé; il nous a remis une let- » tre qu'il a dit venir de votre part. Nous nous sommes fait » lire cette lettre. Ensuite nous lui avons fait demander de » bouche ce qu'il voulait , et nous lui avons répondu aussi » de bouche. Maintenant, voici notre réponse par écrit : » Yous nous faites le dénombrement de ceux qui se sont » joints à vous pour venir nous attaquer ; vous les nonoime^ » même par leur nom , et vous dites qu'il va, entre autres » » le prince de tel royaume, le prince de tel autre; tel comte, » tel archevêque , tel marquis , tels guerriers : mais, si nous » aussi nous voulions faire le compte de ceux qui sont à )» notre service , qui se soumettent à nos ordres , qui obéis- » sent à nos paroles , qui sont prêts à combattre sous nos » yeux, il nous serait impossible de le mettre par écrit. » Yous citez les noms des peuples chrétiens : mais les » peuples musulmans sont bien plus nombreux , bien plus » grands que les chrétiens ; et tandis qu'entre nous et les 1» peuples chrétiens dont vous parlez il y a une mer qui nous » sépare , il n'y en a aucune, il n'y a aucune barrière entre » nous et les nations innombrables de l'islamisme, qui sont )» prêtes à s'unir à nous. Nous avons à notre disposition les » Arabes-Bédouins , qui , à eux seuls , suffiraient pour tenir » tête à nos ennemis; nous avons les Turcomans, qui, i> s'ils étaient envoyés contre nos ennemis , les mettraient a» en pièces ; nous avons les habitans des campagnes , les- >» quels , s'ils en recevaient l'ordre , se battraient courageu- » sèment contre des gens qui viennent pour envahir nos 3» terres, pour les piller , et s'en emparer à leur préjudice. 3» Mais quoi ! n'avons-nous pas aussi ces braves soldats par » qui nous avons forcé l'entrée de ce pays , par qui nous » lavons conquis, par qui nous avons triomphé de nos 3» ennemis? Or , ces braves , aussi bien que tous les princes » mahométans , n'hésiteront pas , quand nous les appel- 9 lerons ; ils ne balanceront pas , quand nous leur aurons » marqué nos volontés. Et si, comme le porte votre lettre , n vous VOUS assemblez, si vous venez contre nous , ainsi que » le dit votre envoyé , nous irons à votre rencontre par la

DES CROIâAOESw 667

» vertu du Tout - puissant. Ce n'est pas assez pour nous cTaToir conquis cette terre maritime (1) ; nous passerons » les mers, s'u plaît à Dieu, et nous subjuguerons toutes 99 vos provinces par la puissance divine : car , si vous veneis » jusqu'ici) vous serez oblige d'amener avec vous toutes ff vos forces , vous vous ferez accompagner de tout votre

V peuple , et il ne restera plus personne dans vos états pour n les défendre. Or , quand le Seigneur nous aura donne 9 par sa toute -puissance la victoire sur vous, il ne nous J9 restera plus qu'a aller vous enlever vos provinces , par un » effet de sa force et de sa volonté'. De'jà deux fois toute » la puissance chrétienne s'est coidisee contre nous, en ve* « nant nous attaquer dans l'Egypte : la première fois , elle a » menace Daraiette ; et la seconde , Alexandrie ; et cepen* » dant, à cette e'poque , les chrétiens étaient encore maîtres n de la Palestine et de la Phenicie. Or vous savez dans quel » état , dans quelle misère , les chrétiens sont revenus de » Tune et de l'autre expédition. Maintenant, au contraire, f> ce pays est en notre pouvoir ; le Seigneur nous a prodigue » les provinces ; il a recule' nos frontières en long et en large ; » il nous a donne l'Egypte et ses dépendances , la province » de Damas , la Palestine avec la Phenicie , le Gezireh ou la o Me'sopotamie , le territoire d'Edesse , la province de l'Inde (d) « avec ses dépendances , &c. Grâce à Dieu , tout ce pays » est à nous , et ce qui reste de princes musulmans nous est » dévoue. En elFet , quand nous donnons un ordre à feurs » excellences les princes musulmans , ils ne refusent pas d'y » obéir; et si nous demandions au calife de Bagdad de venir 9 nous trouver, il se lèverait du siège de son empire , et vien* » drait au secours de notre excellence. Enfin nous avons « conquis par la vertu divine Je'rusalem et ses dépendances; il

V ne reste plus entre les mains des chrétiens que trois villes , « Tyr, Tripoli et Antiochc, qui ne peuvent manquer de tomber » entre nos mains. Si vous voulez absolument la guerre , et » si Dieu le permet , s'il est dans ses volonte's que nous sub- 9 juguions toutes les villes chrétiennes , nous marcherons 9 pai* la vertu divine à votre rencontre , comme il est dit dans

(l)Cest-à-dire, ia Palestine et ia Phenicie enleve'es par Saiadin kux chrétiens. Le mot maritima est ia traduction du mot aral>e sahei» qui , chez les Orientaux , sert à de'signer ces deux contrées.

(â) Sans doute par ce motii faut entendre TYémen ou Arabie heu-r rense , qui en efTet de'pendait de Saiadin ; car jamais ce prince ni aucun des siens ne posse'dèrent rien dans Tlnde. Cest sans doute |o même pays que Gauthier Vinisauf appelle ailleurs Inde cUéjnture*

» cette lettre. Si , au contraire , vous êtes bien aii»e dWoir » la paix , TOUS n'avez qu'à envoyer aux commandans de ces n trois places l'ordre de nous les livrer sans plus de résistance , f> et noujs vous rendrons la sainte croix ; nous remettrons en » Uberte tous les prisonniers chrétiens qui sont dans nos n états; nous tolérerons un prêtre de votre rit à l'église du « Saintr-Sepulcre ; nous vous rendrons les abbayes qui sub- V sistaient avant la première croisade , et nous les protègen rons ; nous accorderons l'entrée aux pèlerins , notre vie » durant , et nous demeurerons en paix avec vous. Ainsi , » en cas que la lettre qui nous est parvenue par Fentr émise J9 de Henri y soit 'vraiment la lettre du roi, nous lui en- ■» voyons celle-ci en réponse. La présente a été' écrite l'an Ô84 «de l'hégire , par la grâce du Dieu unique. Que Dieu soit ». jpropice à notre prophète Mahomet et à sa raoe , et qu'il jv.lui accorde son sidut! De la pai^t de Malek-Nasser , levers étendard de la justice , bonheur du monde et de la n religion y &c. &c. »

Après avoir rjeçu cette réponse , Frédéric se mit en route.

• II fut convenu qu'aucun croisé allemand ne partirait sans emporter avec lui son revenu d'une année. Notre auteur ajoilte que f on construisit un grand nombre de chariots-pour ti^aosporter les malades pendant l'expédition. L'armée de f eiÂpereur éprouva quelques obstacles en traversant la Bulgarie; elle eut ensuite beaucoup plus à souffrir de la part des Grecs et de leur empereur, que Gauthier appelle nequissimus

Ttrès-méchant]. Notre auteur pense que les Grecs craignaient les Latins, seulement parco qu'ils ne les aimaient pas. H ajoute que la haine des Grecs contre les Latins provenait aussi de la jalousie que leur donnaient la gloire militaire des Francs, et même les progrès de ces derniers dans les sciences. «Les Grecs, dit notre auteur, voient d'un œil » d'envie les biens des autres ; nation perfide , méchante et n tout-à-'fait dégénérée : plus elle a été illustre , plus elle est « devenue vile; ear l'or s'fist changé en scorie, le grain en ,» paille, et la gloire ei\ confusion. » Isaac l'Ange fut cependant contraint par la force de donner passage et de fournir des vivres à l'armée de Frédéric. L'empereur grec craignait qu'on ne ruinât Constantinople , et Vinisauf pense qu'il n'eut pas été injuste de raser cette ville ; car, si l'on en croyait la renommée , son enceinte était souillée par des mosque'es que le perfide empereur avait permis d^y construire, en vertu d*un traité d'alliance qu'il avait fait avec les Turcs.

Notre anteur parle ensuite des difficultés et des périls auxqueb se trouvèrent exposés les Allemands en traversant l'Asie mineure. Ils étaient sans cesse en butte aux embûches et aux surprises des Turcs; ils éprouvèrent aussi lestourmens de la disette et de la soif, et se virent réduits à manger leurs chevaux et leurs bêtes de somme , à boire le sang de ces animaux. L'armée était divisée en trois corps : Favantgarde , commandée par le duc de Souabe ; Tarrière-garde , par Frédéric; et le centre, où se trouvaient les bagages. Il arriva que, dans un défilé, Tarrière-garde fut surprise par les Turcs : le duc de Souabe revint sur ses pas , « et tandis » qu'il cherchait son père, ditYinisauf, et qu'il l'appelait à » grands cris , une pierre brisa son casque , et lui fit sauter > deux dents. Le duc, ajoute notre auteur, ne fut point » abattu. Heureux fils , qui , pour délivrer son père , prodi- » gue sa vie et s'expose aux dangers ! mais la marque même » de sa blessure doit servir à l'en consoler , car toutes les » fois que ses lèvres se séparent, sa bouche dégarnie at- » teste la gloire de son triomphe. » Nous rapportons ici les expressions mêmes de Gauthier. Notre historien porte le nombre des ennemis jusqu'à trois cent mille hommes , ce qui paraît très-exagéré. Voici comment il décrit la bataille qui fut livrée sous les murs d'Iconium : « Frédéric , voyant » l'effroi des siens , leva les bras au ciel , et rendit grâces au j» Seigneur de ce qu'on allait enfin combattre des ennemis » qui fuyaient sans cesse. A la voix du prince, une brûlante » ardeur s'empare des combattans ; tous sentent le courage n se réveiller dans leur âme , en contemplant la face de » César, rayonnante de joie. Qu'il est grand le Dieu des » chrétiens î Toute cette multitude , qui , se promettant la » victoire , semblait nous montrer les chaînes de la servi- » tude plutôt que le glaive des batailles , succombé dans un » clin-d'œil sous les coups de nos frères. La cité elle-même « est en notre pouvoir, et les ennemis qui combattaient au- » dehors sont renversés. Partout on voit du sang , partout » l'horreur du carnage ; de tous cotés s'élèvent des mon- » ceaux de cadavres... déjà les guerriers se serrent de près ; » les arcs sont brisés , les flèches mortelles ne volent plus , » les guerriers ont à peine assez de place pour frapper de » leur glaive. La foule se heurte, le désordre est dans les » rangs ; les nôtres marchent à la gloire , les infidèles à leur » destruction. Les chrétiens rassasient leur vengeance, les » Turcs éprouvent enfin ce que peut notre valeur. Les pé- » lerins qui remportèrent la victoire ^l'étaient pas indignes » d'une pareille faveur du ciel, car la chasteté régnait dans » le -camp , la discipline dans Farmée , la crainte de Dieu

» dans tous les cœurs; tous nos guerriers étaient unis par « les liens de la charité. {Qui sic erant affectione frcUemâ » unanimes, sicut periculoruni extitere consortes. ) »

Ce que dit ici Vinisauf sur la discipline de Farinée des Allemands, s'accorde très -bien avec les rapports qu'un prince d'Arménie adressait à Saladin. {Ployez l'Extrait de Boha-eddin.) Notre auteur blâme la clémence de Frédéric envers le sultan d'iconium , auquel on rendit sa capitale , et qui ne continua pas moins de faire la guerre aux croisés. ■Cependant l'armée chrétienne était entrée dans l'Arménie , et se réjouissait d'avoir quitté le pays des Turcs. «Mais, hélas! » s'écrie Vinisauf, une terre plus funeste se présenta devant » eux ; c'est là que devaient s'éteindre la joie et la vie de » toute l'armée.. Que l'homme s'élève dans de hautes médin tations ; qu'il pénètre , s'il peut , dans les secrets de Dieu ; » qu'il scrute ses jugemens , qui sont autant d'abîmes; il y » trouvera quelquefois de quoi s'étonner et se troubler, et n cependant il reconnaîtra toujours l'auteur de toutes cho- » ses. » L'historien n'épargne aucune louange à la mémoire de l'empereur ; dans le portrait qu'il en fait , il dit que Frédéric avait dans le visage quelque chose qui le faisait ressembler à Socrate. Voici comment le chroniqueur raconte la mort de ce prince : « L'armée étant arrivée sur les bords w du fleuve Salef , l'empereur, ennuyé d'attendre le passage » des bêtes de somme et des bagages, voulut les devancer » et traverser le fleuve. mer! ô terre! ô ciel! (nous co- » pions Gauthier) ce modérateur de l'empire romain, ce » prince toinours auguste , qui avait fait refleurir la gloire m et relevé la puissance de l'ancienne Rome , périt , hélas ! » étouffé par les ondes, et malgré les secours que lui pro- » diguèrent ses compagnons affligés. » Notre auteur a soin de démentir l'assertion de ceux qui prétendent que Frédéric avait voulu se baigner dans le fleuve. « Il n'est pas croya- » ble , dit-il , qu'un monarque si grave et si sage ait voulu , » pour un simple amusement et par une frivole fantaisie, » confier à des ondes perfides le salut de tant de monde. »

Notre historien s'arrête ici pour appeler les malédictions du ciel sur le fleuve Salef , et nous rappelle à ce sujet que les montagnes de Gelboé , après la mort des braves d Israël , furent privées , par un effet de la justice divine , des bienfaits de la rosée vivifiante. Il ajoute que le lieu où périt Frédéric avait été marqué depuis long-temps du sceau de la réprobation , et que sur un rocher du voisinage on avait lu précédemment cette inscription sinistre : Ici périra le plus g^i/nd des mortels, « Ily avait dans l'armée, poursuit Gauthier, ^ plusieurs familiers , plusieurs parens et un fils de Vempe-

DEfi CROISADES. 671

f» reur : mais on ne pouvait distinguer leurs plaintes et leur f» douleur , des plaintes et de la douleur de tous ; car tous n pleuraient la perte d'un père et d'un maître. »

Vinisauf remonte ici au commencement du siège d'Acre, et raconte les travaux et les périls des chrétiens devant cette ville. Gui de Lusignan , après avoir été délié par les clercs du serment qu'il avait fait à Saladin d'abandonner son royaume et de passer en Europe, vint assiéger la ville de Saint- Jean- d'Acre ; il n'avait avec lui que neuf mille hommes : le camp des chrétiens fut établi sur la colline de Turon, d'où l'on dominait sur la terre et sur la mer. Trois

I'onrs après leur arrive'e , les chrétiens livrèrent un assaut à a ville : mais l'approche de Saladin les força de regagner leur camp ; les assiégeans , attaqués alors par les musulmans , désespéraient de pouvoir se défendre, lorsqu'ils virent arriver cinquante vaisseaux venus de l'Occident. Cette flotte , partie des mers du Nord , avait entrepris un voyage inouï jusqu'alors ( on voit ici que Vinisauf ne connaissait pas l'expédition des Danois , qui avaient assisté à la prise de Sidon sous Bau^ douin I.^' ) : au milieu de mille périls , elle avait traversé un grand nombre de golfes , double plusieurs caps , et , passant d'Europe en Asie par les détroits d'Afrique , victorieuse des elémens , elle était venue apporter des secours aux chrétiens de la Terre-sainte ; elle amenait des Danois et des Prisons. La rigueur naturelle de leur climat , la fierté de leur carac-^ tère et la ferveur de leur zèle , tout contribuait à rendre ces peuples propres à la guerre. La vue de cette flotte avait réveillé l'ardeur et l'enthousiasme des peuples qui habitaient les terres devant lesquelles elle passait : des Anglais et des Flamands avaient suivi les croisés du Danemarck et de la Frise, u Ces pèlerins du Nord , ajoute Vinisauf, firent si 9 prodigues de leur vie , ils s'exposèrent à tant de périls , n qu'après la prise de la ville il resta à peine cent guerriers » de douze mille qui étaient venus, n

Bientôt on vit débarquer Jacques d'Avesnes, à la tête de ses guerriers. Notre historien compare ce seigneur flamand à Nestor pour la sagesse, au fils de Pélée pour la bravoure, à Régulus pour sa fidélité religieuse à la foi jurée. Jacques d'Avesnes campa avec ses guerriers devant la tour Maudite; l'armée chrétienne entreprit de fermer toutes les issues de la ville : mais les Turcs redoublèrent leui'S sorties et leurs attaques ; dans un combat \e^ chrétiens furent mis en fuite , et la bravoure des Templiers préserva seul le camp des croisés. Chaque jour, les assiégeans recevaient des ren-

672 BIBLIOTHkQUB

forts d'Europe ; f arrivée continuelle des vaisseaux chrétiens jetait l'alarme parmi les musulmans , et Saiadin, pour affaiblir cette impression , fit alors répandre le bruit que chaque nuit les vaisseaux des croises quittaient le rivage , et qu'ils rêve* naient le jour , pour faire croire qu'il arrivait sans cesse des forces nouvelle» à l'armée chrétienne.

Plusieurs Français étaient arrivés ; entre autres , Vévéqm de Beauvais , qui se distinguait par son génie belliqueux , et qui aurait été un autre Turpin , s'il eut rencontré un autre Charles. II était suivi d'une brillante jeunesse , venue de la Champagne , qui de tout temps a fourni de valeureux soldats. II arriva aussi un landgrave d'Allemagne (le land* grave de Thuringe) , qui engagea le marquis de Tjr avenir au siège d'Acre. L'armée chrétienne, ainsi renforcée , se ' disposa à marcher contre le camp de Saladin. Ce camp se trouvait placé sur une colline opposée à celle de Turon ; entre ces deux collines s'étendait une plaine dans- laquelle deux armées pouvaient combattre. Les musulmans et les chrétiens descendirent des deux collines , et se rangèrent en bataille. On plaça en avant les archers et les balistaires ; derrière eux venait le gros de l'armée , qui se faisait remarquer par la variété et l'éclat des armes. <* La contenance » et l'attitude des guerriers , dit Vinisauf , annonçaient les yy dispositions des esprits : chez les chrétiens , c'était l'espé-

V rance ; chez les musulmans , la terreur. Tout-à-coup la tf cavalerie des chrétiens fait ouvrir les lignes de l'infanterie^ 9f et fond sur les Sarrasins , qui s'ébranlent et abandonnent f) leur camp. Les chrétiens y pénètrent, le livrent au pillage, » coupent les cordes des tentes ; le comte de Bar se précipite

V dans la tente de Saladin. Pendant ce temps les assiégés » sortent de la ville , se partagent en deux corps , et gagnent f) la montagne envahie par les chrétiens : ceux-ci se trouvent f> bientôt enveloppés de tous côtés. La brave milice du 9 Temple , poursuivant les ennemis , se trouva séparée du jt corps de l'armée; le grand-maître, Gérard de Ridefort, j» reçut alors la palme du martyre. Au milieu des incidens t9 du combat , un cheval, animé par le déceptcur du genre » humain , s'était échappé; les Allemands, occupés du bus> tin , courent pour s'en saisir : on prend ceux qui courent » ainsi pour des fuyards ; le trouble se répand dans toute o l'armée ; les bataillons se dispersent ; on abandonne les f9 drapeaux ; les chefs eux-mêmes ne songent qu'à fuir. Les » musulmans étonnés, et ignorant la cause de la fuite des » chrétiens, se rallient et reprennent courage. En yain.Andre

DfiS CRÔIBÀDfig* 673

j» de Brienne s^efforçait par ses cris (Pârréter ceux qui

j» fuyaient; il est renversé de son cheTàl. Son frère, le comte

» de Brienne ) qui Ta'vu tomber, passe à côté de lui, sans

ff s'occuper de le secourir. Un cherdier attaché à Jacques

j» d'Avesnes se montra plus généreux; car, voyant son chef

n ehanceler et près de tomber , il lui donna son cheval , et

9 périt sous les coups des Sarrasins. D'un autre coté , le

» roi Gui , ayant vu le marquis de Tyr enveloppé par les

j> ennemis , oublia les outrages qu'il avait reçus de lui , et

n le délivra d'une mort certaine. Geoffiroi de Lusignan^ frère

n de Gui f préposé à la garde du camp , avait abandonné son

» poste et courait au-devant des fuyards , leur demandant ce

n qu'était devenu le roi. Les chrétiens , dans cette journée ,

f> perdirent quinze cents des leurs. Un guerrier nommé

n Ferrand\ qui avait été laissé nu et presque sans vie au

ïi milieu des morts , revint pendant la nuit au camp : les

n blessures dont il était couvert l'avaient tellement défiguré ,

» qu'on ne pouvait le reconnaître ; il eut beaucoup de peine

» à être reçu parmi les siens. Saladin fit enlever les cadavres

n des chrétiens, et , par ses ordres , on les jeta dans le Bélus. n

L'historien termine son récit par cette réflexion : «Les poètes

ii pourront parler longuement de cette défaite \ moi je me

» suis borne à la raconter. »

Après cette journée malheureuse ^ les chefs des croisés jugèrent qu'il fallait fortifier le camp ; on c^reusa des fossés , on éleva des retranchemens : la moitié de l'armée s*occupait à repousser les attaques dePennemi, tandis que l'autre travaillait à creuser la terre et bâtissait des murailles. « Dans » les divers engagemens qui eurent lieu , dit Vinisauf , l'avàn- " tage restait , comme c'est l'ordinaire , tantôt d'un côté , tantôt n de l'autre. »

' Cependant il arrivait sans cesse de nouveaux guerriers ;

des prince^s ^ des ducs , des comtes et des chevaliers. Parmi

ceux qui arrivèrent à cette époque , on distinguait le comte

de Ferrare , Nargenot du Bourg , Anselme de Montréal ,

GeofFroi de Grenvilïe , Othon de la Fosse , le vicomte de

Châtellerauld , le châtelain de Bruges , l'archevêque de Pise ^

le comte Nicolas de Hongrie , le comte Bernard , le comte

Josselin , le comte Richard de la Pouilie , JEngeIran de

Vienne ; Hervé de Gien , Th;bau!d de Bar ; le comte Jean

de Séis et le neveu du roi de Danemarck , accompagnés

de quatre cents guerriers du Nord. Gui de Dampierre et

l'tïvêquè de Vérone arrivèrent aussi avec quelques Romains.

Tous ces guerriers et plusieurs autres se joignirent aux

assiégeons , et hplimart , sebn le récit de Gauthier y pàrirent bèentât martyrs lie leur sèle , soit par les exhalaison^ des cadavres 9 soit par la faim et par la fatigue , soit par le fer de rennemî^ qui ne donnait aucun relâche aux assiegeans.

Vinisaui fait, en passant) la description de la vilfe d'Acre , qu'il compare à Troie, si célèbre par le siège de dix ans qu'elle soutint, et à Antioche, tombée dans les mains des chrétiens lors de la première croisade. Acre était de forme triangulaire t elle était plus étroite au couchant, où l'eau de la mer f environnait ; plus étendue a l'orient. Son port paraissait plus commode qu'il ne l'était réellement : le rocher qui se trouvait en face , n'avait pas assez d'élévation pour arrêter la violence du vent. La tour élevée sur ce rochjer s'appelait la tour des Mouches , parce que c'était là que les asioiens iSusaient leurs sacrifices, et que les mouches y étaijent attirées par la chair des victimes. Vinisauf , en parlant de la tour Maudite, nous dit que cette tour s'appelait ainsr , parce que ce fut dans ses murs qu'on fabriqua les pièces d'argent pour desquelles Judas vendit Notre-Seigneur. Gauthier décrit ensuite les lieux les plus remarquables du voisinage.

La ville , entourée de tous cotés , proposa de se rendre ; les chrétiens exigeaient qu'elle se rendît à discrétion : pendant qu'on négociait , des vaisseaux musulmans apportèrent des secours à la garnison ; ces vaisseaux entraînèrent dans le port un navire chrétien ; tous ceux qui montaient ce navire , furent massacrés , et leurs têtes exposées sur les murailles.

L'hiver venait de commencer ; le peu de navires chrétiens qui restaient dans la mer de Saint-Jean-d'Acre , se retirèrent à Tyr.

Comme on manquait de provisions , et de moyens nécessaires pour préparer la nourriture des croisés , les Allemands construisirent alors une grande machine propre à moudre du grain ; on la faisait mouvoir avec des chevaux qui tournaient sans cesse , et des meules qui broyaient le grain avec bruit : i&m machinam molendinariam fabricassent in emolu" mentumvietualium , gyrantibus equis. Les infidèles, qui n'avaient rien vu de semblable dans leur pays , crurent que cette machine était inventée pour leur destruction, et qu'dle allait être dirigée contre la vÛIe. Vers Pâques, lorsqu'il arriva des . vaisseaux partis des ports de l'Europe , il y eut plusieurs combats sur mer entre les chrétiens et les musulmans. Vinisauf, à cette occasion ^ donne , sur la construction des vaisseaux chez les anciens et les modernes , des notions qui nous ont paru fort intéressantes , et qui peuvent jeter quelques

DES GROISADEf*: 67S

luim^es sur des points de la science naulique , que les ^riiidits n'ont pu jusqu'à présent éclaircir par leurs recherches* « Chez les anciens , dit le chroniqueiur, les vaisseaux de » guerre exigeaient plusieurs rangs de rames; les matelots » étaient placés graduellement sur des planches élevéfes ; les » uns frappaient les vagues de longs coups , les autres de » petits coups rapides. Ces navires avaient ordinairement M trois ou quatre rangs de rames; on dit que les navires » d'Auguste en portèrent jusqu'à six rangs , à la bataille » d'Actium. Ces navires se nommaient libumes, du nom de » la Libumie, contrée de la Dalmatie, où ils avaient ét^ » construits' pour la plupart. De là vient que dans l'antiquité j» on donnait le nom de libunves aux vaisseaux destinés ^ » combattre. Les flottes guerrières ont perdu de cette anti- » que magnificence, car aujourd'hui on compte à peine deux » rangs de rames sur des carènes qui en avaient six rangs. » Les modernes ont appelé go/ebcr^ les liburnes des anciens; » la galéace est un navire long , mince, peu élevé, ayant la )» proue armée d'un bois qu'on nomme éperon; c'est avec u cet éperon qu'on perce les carènes ennemies, hes^galions » sont des vaisseaux légers à un seul rang de rames , qui » sont construits de manière à n'avoir pas beaucoup à crain- » dre des feux lancés par l'ennemi. » Après cette savante digression , l'historien décrit en ces termes un combat entre la flotte chrétienne et la flotte musulmane : (Nous ferons observer à nos lecteurs que cette description d'un combat naval est la seule de ce genre que nous ayons rencontrée dans toutes nos vieilles chroniques, si nous exceptons ht court récit d'une bataille navale qui eut lieu en 1 1 25 , prè^ de Jaffa , entre les Vénitiens et les infidèles. ) » Les vaisseau^: » destinés à combattre s' étant avancés ça et là , les chrétiens 1» rangèrent leur flotte non sur une li^e droite , mais en » forme de croissant , afin que , si l'ennemi essayait de for?* » cer les rangs de leurs navires, ils pussent le repousser » avec avantage. On plaça à la tête les vaisseaux les plus n forts, pour mieux soutenir la première attaque des infi-r » dèles. Les guerriers de la croix se placèrent ei^ ordre de « bataille sur le premier pont , et se groupèrent principa* I» lement dans les intervalles des rames. La mer était .cakne » et tranquille ; elle semblait retenir ses vagues comme » pour favoriser le combat. Les deux flottes s'étant appror » chées , on fait entendre des deux côtés le son des trom- » petites* Les combattans mêlent à ce bruit d'horribles cla-i » meurs , et d'abord ils s'attaquent à coups de flèches. Les ^> pôtres implorent le secours du ciel., se penchent avf£

ft ardeur sur les rames , et cherchent à briser les navires « ennemis avec l'ëperon de leurs carènes. Bientôt les com- » battans se serrent de plus près ; les rames se mêlent , » s'embarrassent et arrêtent les navires. L'huile bouillante M du feu grëgeoîs^, qui embrase le bois des carènes , répand » au loin sa puanteur et ses flammes livides ; les pierres et » le fer sont également dévores. Ce feu terrible, que les » eaux ne peuvent éteindre, est -enfin étouffé par le sable M et le vinaigre. Quoi de plus affreux qu'une bataille sur n mer, où les combattans peuvent périr de mille manières ! » les uns sont la proie des flammes^ les autres sont précipi- » tés dans les flots , d'autres tombent sous le glaive. On X voyait une de nos galères qui , conduite par d'imprudens » matelots, présentait ses flancs à Tennemi; tout-à-coup le M feu est lancé sur elle, et les Turcs sautent en foule sur les » ponts ; les rameurs épouvantés tombent dans la mer. Quelm ques-uns de nos guerriers , qu'embarrassent leurs pesan- » tes armes et qui ignorent l'art de la nage , trouvent dans j» leur désespoir assez de confiance pour livrer un combat; » ils s'engagent dans une attaque inégale, «t par la vertu du 1» Seigneur ils sont victorieux. Les ennemis, qui étaient eu » gi'and nombre, ayant expiré sous leurs coups, nos guer- » riers ramènent en triomphe \a galère à demi brûlée. » Vinisauf rapporte ensuite en peu de mots un petit combat où les croisés triomphèrent des Turcs , qui s'étaient emparés d'un de leurs navires. Dans cette bataille navale, les infidèles perdirent une galère et un galion avec leurs conducteurs. Les femmes chrétiennes se livrèrent à d'horribles cruautés envers les prisonniers musulmans ; elles prenaient les Turcs par la chevelure et leur coupaient la tête de la manière la plus honteuse , car, dit le chroniqueur, ce n'est point d'un glaive qu'elle se sei*vaient, mais d'un simple couteau.

L'auteur, poursuivant le récit du siège de Saint-Jeand'Acre , rapporte qu'il se trouvait dans l'armée des musulmans une troupe d'hommes qui ne ressemblaient aux autres Sarrasins , ni par la figure , ni par le caractère : ils étaient noirs , d'une stature gigantesque et d'une férocité indomptable. A la place du casque , ils portaient sur la tête une étoffe rouge ; ils tenaient à la main une massue hérissée de dents de fer, aux coups de laquelle ni casque ni cuirasse ne

G>uvaient résister ; ils avaient pour étendard l'image de ahomet. Cette troupe était si nombreuse , qu'en se précipitant dans le fossé du camp , elle aurait suffi ^ur le combler. Les croisés construisirc^ Xiaai» i&va^ SLHii.

DES croisade;^. 677

fc'âevant^u-dessus des murs de la vifle, épouvantèrent les assiégés. Ceux-ci proposèrent pour la seconde fois de capituler ; mais les chrétiens voulaient prendre la ville de force. Yinisauf rapporte que le samedi qui suivit l'Ascension , on livra un assaut qui dura tout le jour et qui fut accompagné d'une bataille générale. Toutes les machines des assiégeans furent, brûlées par le feu grégeois.

Cependant les infidèles manquaient de provisions , et se trouvaient réduits à se nourrir des mets interdits par le prophète. Us renvoyèrent de la y'dle tous les prisonniers cnrétiens que leur âge ou leurs infirmités rendaient incapables de travailler et de servir la garnison. L'arrivée de trois vaisseaux qui se précipitèrent dans la ville {se subito prœcipitantes in urbem), rendit quelque espérance aux musulmans, et fut célébrée par le son des timbales , par des cris de Joie. Saladin recevait chaque jour des renforts : il lui vint des guerriers des bords de TEuphrate et du Tigre , des bords de la Méditerranée , de toutes les contrées de l'Afrique et de l'Asie. <c Deux parties du monde , s'écrie ici Yinisauf , se précipitent M ainsi sur la troisième ; toutes deux se battent contre l'Eu- » rope , qui n'est cependant ni toute seule ni toute entière » dévouée au nom du Christ. » A l'arrivée de ces renforts , Saladin , dont Farmée était alors plus nombreuse que celle de Darius , résolut de livrer une bataille : on se battit le premier samedi de la Pentecôte ; pendant les huit jours suivans , on ne cessa de se battre : ae part et d'autre , il y eut un grand carnage , sans avantage décisif. Les deux armées restèrent ensuite quelques jours en repos; mais la multitude des croisés ne pouvait rester dans l'inaction à l'aspect de l'ennemi. Dans le camp des chrétiens , on accusait les chefs de lâcheté; on s'excitait réciproquement à combattre les Sarrasins ; enfin la foule s'assemble et se prépare au combat : le patriarche menace en vain de l'anathéme ceux qui sortiront du camp ; sa voix n'est point entendue. <c La y» fureur » (nous rapportons les expressions de Gauthier) 3» l'emporte sur la prudence, l'impétuosité sur la raison , et n le nombre sur l'autorité. Toutes les fois , ajoute notre aun teur , que le peuple est entraîné par une passion , il prend » la témérité pour du courage, et ne voit point de meilleur n parti que celui qu'il adopte ; dans son imprévoyance , il w évite celui qui veut l'arrêter , et méprise celui qui veut le i* conduire. » Le jour de la Saint-Jacques, jour de deuil et de larmes , ce malheureux troupeau de soldats court au-devant de l'ennemi , n'ayant point de chefs , et suivant à peine ses .étendards ; les Sarrasins sont d'abord effravés et se re-

67S BIRLIOTHÈOUR

tirent : la foule indiscîplinëe des chrétiens se précipite dans le» tentes abandosuiées de l'ennemi ; ils les mettent au pil-> bge , s'empare des vivres qu'ils y trouvent , et , croyant assister à un festin , oubliant les périls , ils sont bientôt atta^ qu^sàlenr tour, disperses et massacres par les Sarrasins, sans pouvoir être secourus. Les croises , dans cette affaire désastreuse , perdirent cinq mille cinq cents de leurs guer-* riers.

Le commandement de l'armée chrétienne , qu'avaient eu altemativemeiit jusque-là le landgrave de Thuringe et Jacques d'Âvesnes , fut alors confié au comte Henri de Champagne , qui venait d'arriver d'Occident avec le comte de Blois et un grand nombre de prélats et de seigneurs dont le chroniqueur nous donne le nom. Le duc de Souabe, après la mort de l'empereur Frédéric , s'était rendu à Antioche avec les débris de l'armée d'Allemagne ; les chefs des croisés réunis devant Acre décidèrent entre eux qu'il fallait l'engager à rester sur les bords de l'Oronte , et à l'aire de là des excur*sions sur les terres des ennemis : mais le marquis de Tyr , qui fut chargé de lui porter la résolution des princes chrétiens , au lieu de remplir sa mission , insinua au duc que les chefs de l'armée chrétienne voulaient l'empêcher d'assister au siège d'Acre et de partager avec eux la gloire de cette conquête ; plusieurs même assuraient que le marquis avait reçu de Saladin soixante mille besans pour persuader au duc de Souabe de quitter Antioche. Le duc vint donc à Acre , et son arrivée fut l'origine des plus fâcheuses dissentionj». Ici Vinisauf décrit l'attaque par mer dirigée contre la tour des Moiiches, Nous avons , dan^ notre Histoire , parlé longuement de cette attaque , où se distinguèrent les Fisans et Léopold , duc d'Autriche.

Parmi les incidens du siège , il s'en trouve d^assez curieux pour intéresser nos^lecteurs. Nous en citerons quelques-uns , suivant toujours le récit de notre historien.

Un croisé , près des fossés de la ville , examinait les murs , toit pour^n reconnaître les endroits faibles , soit pour frap- . per quelque ennemi , car il portait une baliste à la main : ce croisé était, de la tête aux pieds , bardé de fer; un Sarrasin , qui l'aperçut , lui lança contre la poitrine un trait qui , traversant son armure , pénétra jusqu'à un scapulaire sur lequel était écrit le nom de Dieu ; mais le trait , comme s'il eût frappé une lame de fer» retomba tout courbé, et ne fit aucun mal au guerrier.

Voici d'autres traits de courage et de dévoûment qui sont plus croyables et plus digues de notre attention» La

BBS CROISADBt. C79

£eiliine d'un croisé portait avec un zèle et une ardeur infatigables des matériaux propres à comUer les fossés de la ville. Un Sarrasin placé en embuscade lui décocha un trait et la renversa. Au milieu des tourmens que lui causait sa blessure , elle appela de toutes ses forces- son mari à son secours. Il arriva avec beaucoup d'autres chrétiens qui déplorèrent le sort de cette femme ; mais elle, sur le point de mourir , conservant le même zèle , supplia ceux qui l'entouraient de jeté» son cadavre dans le fossé , < afin qu'après sa mort eUe fût encore utile aux travaux du siège.

Trois nautonniers conduisaient du côté de Tyr , sur une petite barque , Ives de Yieux-pont avec dix de ses compagnons. Lorsqu'ils étaient déjà loin du port , des pirates sarrasins , au nombre de quatre-vingts , se précipitèrent sur eux. Les nautonniers , les voyant approcher , furent saisis de frayeur , et s'écrièrent : « Seigneur Dieu , ayez pitié de nous ! • w nous allons être pris et égorgés. » Ives de Vieux-pont , les entendant, leur dit : ^< Hommes de peu de foi, pourquoi crai- » gneE-vous des gens que vous allez voir morts ? » Ives , s'apercevant que l'éperon de la galéace ennemie allait frapper sa barque , saute dedans , et , d'une hache qu'il ter nait àla'main^ il abat la tête aux Sarrasins qu'il rencontre. Ses compagnons , animés par son exemple , sautent tous comme lui dans la galéace, et tuent sans pitié ou font prisonniers tous les pirates.

L'anecdote suivante> pour être moins surprenante , n'en est pas moins curieuse. Quelques croisés avaient coutume de jeter des filets non loin du bord , et de pêcher des poissons qu'ils vendaient à l'armée. Il arriva un jour qu'au toucher du soleil , pendant que les filets étaient tendus , un guerrier chrétien , assis sur le livage , aperçut au loin dans la mer un homme qui nageait; sa tête seule paraissait audessus de l'eau. Le guerrier en avertit lés pêcheurs , qui se mirent de suite à la poursuite du nageur. Ils reconnurent que c'était un Sarrasin ; cdui-ci , effrayé de les entendre , voulut retourner en arrière ; mais les pêcheurs faisant force de rames , l'enveloppèrent dans leurs filets et le saisirent. Conmie il était très-habile à nager , il avait passé les premiers filets avec le fardeau qui était suspendu à son cou : c'était «hi feu grégeois renfermé dans un sac de cuir, qu'il pointait aux assiégés. Les Sarrasins faisaient ainsi passer dans ia ville par le moyen des nageurs du feu grégeois , des lettres et •des colomBes. Les pêcheurs vinrent à terre avec leur captif, «t le montrèrent à toute l'armée : il fut bafoué , flagellé ^ et^ •apr^ qu'on eut déchiré son corps t ou lui «oiipa Ui.têt&. ^

fï80 BIBLIOTHÎ'QÔlr-

Tandis que ces évënemens se passaient , une flotte paHiê d'Alexandrie se présenta devant Acre , et chercha à pénétrer dans la cite pour la ravitailler : mais cette flotte fut presque entièrement dispersée par les chrétiens ; à peine quelques navires purent-ils entrer dans le port. Ces succès enflèrent le cœur des pèlerins. Ils murmurèrent contre l'inaction de leurs chefs. Les princes croisés , qui eurent connaissance de ces murmures^ tinrent conseil sur ce qu'il y avait à faire, et il fut décidé qu'il fallait provoquer au combat l'ennemr qui était à l'extérieur : car, s'il était vaincu, on aurait plus de facilité pour attaquer et prendre la ville. Le lendemain de la Saint-Martin , les princes chrétiens firent sortir leurs soldats dans la plaine et les rangèrent en ordre de bataille. Vers le coucher du soleil , lorsque l'armée chrétienne était arrêtée non loin de ces tentes, les assiégés sortirent pour enlever ses bagages ; mais les croisés les reçurent avec vigueur , les mirent en fuite et préservèrent leur camp du pillage. Dans la nuit même le sultan fit transporter son pavillon et ses bagages sur les montagnes et ordonna de brûler tout ce qui ne put être emporté. Les chrétiens durent regarder comme une preuve de défiance et comme un aveu de sa faiblesse , cette conduite d'un prince qui détruisait ses moyens de défense , changeait de lieu , se retirait sur les montagnes et refusait de se battre en plaine. Saladin s'arrêta dans un endroit de difficile accès : il plaça en avant ses fantassins et ses archers , qui étaient très-nombreux. L'armée des croisés , se trouvant frustrée dans son attente, rentra sans gloire dans ses retranchemens.

Notre auteur parle assez longuement des prétentions du marquis de Tyr au trône de Jérusalem , et des moyens qu'il employa pour parvenir à son but. 11 commença par déplorer l'état du royaume , que le roi Gui était incapable de gouverner, et sur lequel il avait perdu tous ses droits par la mort de la reine Sibylle. Le marquis avait résolu , pour y parvenir , d'épouser Isabelle , seconde fille d'Amauri, déjà mariée à Honfroi de Thoron. 11 s'adressa d'abord au peuple ; il essaya ensuite d'entraîner les grands dans sa cause ; il caressa , il flatta tout le monde , et n'épargna ni dons ni promesses. Sinon , dit ici l'historien , n égalait point le marquis en fourberie , ni Clysse en éloquence , et Mithridate n'avait pas autant de facihté à parler plusieurs langues. Néanmoins, comme l'Eglise ne rompt pas facilement les liens du mariage, Conrad imagina de persuader aux princes que la fiiUe d'Amauri pouvait être séparée de son mari, parce qu'elle l'avait épousé avant l'âge nuj)ile et contre le consentement de ses

DES CllOISADEf. 681

j^arens. Honfroi , qui avait espéré monter sur le trône en épousant cette princesse, n'avait rien du caractère d'un homme , ni dans sa démarche , ni dans ses discours.

n fut obligé d'amener lui-même son épouse devant le conseil des princes , et la fille d'Amauri fut confiée h la garde des matrones, jusqu'à ce que le clergé eût prononcé le divorce. Le marquis corrompit le clergé par ses ruses, par ses dons et par son or. Cependant Farchevéque de Cantorbéry, qui remplaçait nlomentanément le patriarche qui était malade , se prononça contre la décision des prélats et des princes , et menaça de lancer les anatliêmes de l'Eglise. Parini ceux qui favorisaient le plus l'ambition et les vœux du marquis, on remarquait Renaud de Sidon et la veuve d'Amauri, devenue l'épouse de Bélian d'Ibelin, grecque d'origine, que notre chroniqueur représente comme un femme légère, impie et fourbe. La jeune princesse fit tout ce qu'on voulut; sa première union fut cassée, et Févêque de Beauvais célébra son mariage avec le marquis, qui dès-lors, ajoute Yinisauf , eut deux femmes vivantes , l'une à Constantinople et l'autre en Syrie. L'archevêque de Cantorbéry lança les foudres de l'excommunication ; mais on n'en tint aucun compte. Le jour que les noces adultères furent célébrées, quelques-uns de ceux qui y avaient assisté, lorsqu'ils revenaient du festin , furent attaqués par les musulmans ,dont Dieu se servit , si l'on en croit Gauthier Yinisauf , pour punir un scandale donné à l'armée des chrétiens. Gauthier raconte avec des détails fort curieux la famine qui accabla les croisés sous les murs de Ptolémaïs. « Le mar- » quis , retourné à Tyr , dit Yinisauf , oublia ses promesses » et n'envoya pas un œuf à l'armée chrétienne qui périssait » de faim. » Yinisauf rapporte que dans le camp les soldats de Jésus-Christ se livraient au jeu de dés , vivaient dans les tavernes et dans les bras des femmes prostituées , et que l'archevêque de Cantorbéry mourut de chagrin en voyant tant de crimes et tant de misères. « Dieu a tout créé pour n l'honmie, dit Yinisauf , il a tout placé sous sa main. Les pé- » lerins accouraient en foule partout où l'on tuait des chevaux; » on les voyait se précipiter sur cette nourriture dégoûtante, » comîme des oiseaux de proie sur un cadavre. C'est ainsi n que les guerriers de la croixjportaient [dansjeurs ventres

» les animaux qui les avaient portés auparavant Les

» chrétiens ne rejetaient rien des entrailles de ces^bêtes ; ils n dévoraient la tête comme les intestins , et lorsque tout » avait disparu devant leur faim indomptable , ils avaient » soin de se lécher les doigts {digHos lingerent sapientes-).

682 BIBLIQTHÈQUX

9 au lieu dé les essuyer avec la nappe , afin que rien ne £ftt » perdu et que la langue pût recevoir même les restes les » plus légers. Ceux qui avaient quelque cbose à manger » avaient soin de se retirer à l'écart, de peur qu'on ne se j» précipitât sur eux pour leur arracher ce peu de nourriture.- » Les guerriers nobles , les fils des puissans de la terre qui » avaient toujours vécu au milieu des festins splendides, » se répandaient dans les champs conune des troupeaux» » pour chercher des herbes et des racines. » L'auteur parle de maladies qui vinrent se joindre à la famine pour désoler l'armée , et poursuit ainsi : quand lés pèlerins entendaient » dire qu'on venait de cuire du pain , ils se précipitaient » vers le four en criant : F'oilà de la monnaie ! voilà » delà monnaie! nous vous donnerons autant d'argent que vous » voudrez, pourvu que nous ay ions du pain. Autour des fours M il y avait sans cesse des querelles et des combats. » Après aivoir dit que les croisés couraient , comme des chiens , après de vils ossemens jetés parmi les immondices , Gauthier raconte que les nobles qui avaient honte de mendier volaient pubhquement du pain , aimant mieux pécher en présence de tout le monde , que de quêter de la nourriture aux yeux de toute l'armée. L'auteur rapporte à ce sujet l'anecdote suivante. Un noble ayant été surpris volant du pain , fut saisi y et Ué avec de fortes courroies. Le pèlerin qui le sai* sit, était un boulanger, et celui-ci le conduisit dans sa tente. Tandis que le boulanger se livrait à différentes occupations » le prisonnier , à force de mouvement , parvint à brisée les courroies qui l'enchaînaient. Il se trouvait placé, à côté d'un tas de pains frais ; comme il n'était ni vu , ni soupçonné par personne , il en mangea tant qu'il voulut. Après s'être entièrement rassasié , le noble croisé s'échappa avec un pain qu'il donna à ses compagnons , à qui il conta son aventure. Pendant cette famine , le vin de Saleme coulait en abondance dans le camp des chrétiens , et plusieurs d'entre eux périrent pour en avoir trop bu. Il y eut des pèlerins qui apostasièrent , d'autres qui mangèrent de la chair dans les jours d'abstinence, mais, dit l'auteur, ils firent pénitence dans la suite.

SECONDE PARTIE. Vinisauf vient en Occident , et parle du départ de Richard et de Philippe. L'historien fait de Richard le portrait le plus magnifique. Si on l'en croit, le jeune roi d'Angleterre avait la valeur d'Hector , la magnanimité d'Acliille ; il n'était point au-dessous d'Alexandre , et ne le cédait point en courage à Roland : généreux comme Titus , éloquent comme Nestor > prudent comme Ulysse, ce prince

DES CftOISlDZf. 68S

se montra supérieur en tout aux autres hommes. La force de Faction s'alliait en lui à la prudence éclairée , et jamais l'habileté ne manqua à ses desseins. Le succès couronna toutes ses entreprises , parce que la fortune seconde les esprits audacieux; l'adversité ne put jamais le décourager ou 1 abattre. Richard était d'une taille haute et bien proportionnée ; la couleur de ses cheveux tenait le milieu entre le roux et le blond ; ses membres étaient flexibles et bien pris ; ses bras longs, adroits à tirer le glaive, prompts à frapper. Ses manières et l'habitude de son corps ajoutaient à son air de dignité y et ses qualités brillantes rehaussaient encore l'éclat de sa naissance. Ce prince , qui n'avait point d'égal dans son siècle , aurait été heureux , s'il n'avait eu des envieux. Ce qui lui attira la haine , ce fut ce qu'il avait de grand : car ce n'est jamais le vice, mais la vertu» qui fait des ennemis.

On peut comparer ce portrait de Richard à celui qu'en a fait la chronique anglaise. Voyez l'extrait que nous avons donné de cette histoire. (Collection amphss. de Martène.)

Richard partit de Tours , où il avait rassemblé son armée, et d'où il donna des ordres pour sa flotte , composée de cent huit vaisseaux. A l'aspect de la multitude de guerriers qui partaient avec le roi d'Angleterre , des larmes coulaient de tous les yeux ; on plaignait , on félicitait à la fois , le prince ui commençait ainsi son règne. Que de gémissemens , que e pleurs, que de vœux, ditYinisauf, accompagnèrent ceux qui partaient ! Ceux-ci affectaient de montrer de la fermeté ; mais ils avaient de la peine à se séparer de leurs amis et de leurs proches. Après leur avoir souvent dit adieu, ils revenaient sur leurs pas , pour leur parler et les embrasser une dernière fois.

L'historien parle de l'entrevue que les deux princes, Richard et Phihppe, eurent à Yézelai, et décrit ensuite la marche des croisés jusqu'à Marseille. Le pont bâti à Lyon sur le Rhône s'écroula sous la multitude des pèlerins; l'armée acheva son passage sur un pont de bateaux.

La flotte de Richard était déjà arrivée à Messine. Les pèlerins qu'elle portait avaient dressé leurs tentes sur le rivage , et n'avaient pas voulu s'approcher de la ville , à cause des habitans, que Vinisauf représente comme des hommes cruels et méchans ; les croisés les appelaient Griffons. La plupart étaient nés de pères sarrasins : ils appelaient les Francs , des chiens fétides [canes fœtidos); ils tuaient même ceux qu'ils rencontraient dans des lieux écartés.

Le roi de France arriva à Messine avant Richard. <t Lors*» » qu'un monarque , dit Vinisauf , doit paraître dans quelque • endroit, le peuple s'attend à le yoir avec un apparâl et 9m

n éclat proportionnés à son rang et à sa puissance. Quand on » sut que Philippe était arrivé au port , les habitans de la j» ville, de tout rang, de tout âge, des deux sexes , accoun rurent pour voir ce prince , à qui tant d'autres princes et » tant de nations obéissaient. Mais Philippe , n'ayant avec >i lui que le vaisseau qui le portait , sembla fuir la vue des n hommes : il se rendit secrètement dans le château de la » ville ; et tous ceux qui étaient venus sur la rive , trompés j» dans leur attente , jugèrent qu'un roi qui évitait d'être » vu, n'était pas capame de grandes choses.

» Lorsqu'on sut, ajoute Yinisauf , que le roi d'Angleterre » approchait, les peuples se précipitèrent de nouveau vers le » rivage pour le voir. Toutes les hauteui^s voisines du port » étaient couvertes de spectateurs. Bientôt on vit arriver d'in- » noinbrables galères^ le bruit des trompettes et des clairons » retentissait au loin; les navires s'avançaient à la file; les M étendards et les panaches flottaient au gré des vents; les » proues des vaisseaux étaient peintes de diverses couleurs ; » les bouchers des chevahers réfléchissaient les rayons du » soleil ; les flots blanchissaient sous les coups redoublés des i> rames. A cet aspect, la multitude tressaillait d'impatience M et de joie. Bientôt apparut à la foule surprise le roi d'An- » gleterre , sur une galère richement ornée : on le distin- » guait de tous les autres à la magnificence de ses vêtemens. y* Il descendit sur le rivage , où il fut reçu par ses nauton- -» niers, et par les troupes qu'il avait envoyées devant lui. Les n Siciliens se pressèrent autour du prince et l'accompagnèrent «jusqu'à son palais. Le peuple, frappé de son air majes- » tueux, le jugeait digne de commander aux nations, et le w trouvait plus grand que sa renommée. >»

Cet enthousiasme qu'on montrait pour Richard , n'empêcha pas que des querelles ne s'élevassent bientôt entre le peuple de Messine et les troupes anglaises. La discorde commença par les plaintes d'une femme » laquelle un soldat anglais voulut acheter un pain : le soldat offrit un prix inférieur à celui que la femme exigeait; la femme lui dit des injures ; la populace s'assembla ; le soldat fut accablé de coups et laissé pour mort sur la place. Les troupes anglaises se mêlèrent à la querelle , qui devint bientôt une guerre ouverte , à la suite de laquelle les Anglais attaquèrent la ville et s'en emparèi*ent de vive force. Les habitans, que* Yinisauf appelle des Lombards (sans doute parce qu'ils étaient marchands ) , implorèrent le secours du roi de France , qui les .défendit ; ce qui fit naître la jalousie et la haine entre Richard et Philippe. Cependant le roi d'Angleterre consentit à ce que les cteimards du roi de France fussent arborés jsur les tour^

de la vitte à c6të des siens. La guerre fut sur' le point de recommencer , non-seulement entre les Anglais et les Siciliens , mais entre les Français et les Anglais , lorsque Philippe et Richard demandèrent satisfaction au roi Tancrède pour les excès commis par ses sujets envers les soldats croises. Le roi d'Angleterre réclamait en outre la dot de sa sœur Jeanne , veuve du dernier roi de Sicile. Tancrède hérita et parut incertain sur ce qu'il devait faire. Cependant il combla de riches prë^ens les envoyés du roi de France , et ne donna pas un œnf au député du roi d'Angleterre : non impertitus est ovum. Riebard, se préparant à la guerre, fit construire sur une hauteur voisine de la ville une espèce de château qu'il nomma Mategri]^, parce qu'il se proposait d'attaquer de là les Griffons, A la fin , Tancrède , craignant pour lui et pour les siens , consentit à donner vingt mille onces d'or pour la dot de la soeur de Richard, et vingt mille autres pour le mariage de la fille de Jeanne avec Arthur de Bretagne , son neveu. La paix se rétablit ainsi entre les trois rois. Richard employa la dot de sa sœur à indemniser les guerriers qui avaient éprouvé des pertes , quoiqu'il n'y fût pas obligé par l'acte de la confédération. D'un autre côté , il fut ordonné , sous peine d^anathéme , à tous les croisés , de rendre aux citoyens de Messine tout ce qu'ils leur avaient enlevé.

Après avoir parlé de l'arrivée de la reine Eléonore avec B<^rengère de Navarre , et du départ de PhiKppe , Vinisauf fait embai'quer Richard pour la Palestine , le suit à l'île de Crète , à l'île de. Rhodes , enfin à l'île de Chypre , où il eut à cond)attre un prince grec que tous les auteurs appellent Isaac, et que notre historien appelle Guénelon, Le chroniqueur anglais représente ce Guénelon comme un ennemi des chrétiens , qui s'était allié avec Saladin. Cette liaison criminelle avait été scellée par leur propre sang , dont ils avaient bu l'un et l'autre en signe de confraternité. Nous ne parlerons point ici , d'après Yinisauf , des combats dans lesquels Richard'triompha du prince félon : ce dernier demanda grâce , et les deux princes eurent une co\ilérence près de Limisso. L'historien , en parlant de cette entrevue , s'arrête avec complaisance à décrire l'appareil que déploya Richard, 'monté sur un cheval espagnol. « Le roi d'Angleterre était - » assis sur une selle brodée d'or , derrière laquelle on avait » figuré deux petits lions qui se menaçaient l'un l'autre ; il n portait des éperons d'or, une tunique de soie rose, et un • n manteau parsemé de petits croissans d'argent massif; la tt poignée de son épée était d'or , et le fourreau garni d'ar- .M gent; il avait un baudrier de soie ; un bonnet d'écarlate >

» sur lequel on avait brodé en soie et à raiguUle direrg oi'r » seaux ou autres animaux , couvrait sa tête ; il tenait à la » main un bâton qu'il agitait d'un air martial. Richard , » ajoute Yinisauf , attirait tous les regards et charmait tous n, les spectateurs. »

Guënelon et le roi d'Angleterre firent la paix et jurèrent de l'observer ; mais Guénelon se retira bientôt secrètement , comme pour se dérober aux entreprises que Richard formait, disait-H>n »' contre lui. Dès-lors le monarque anglais repnt les armes , s'empara de la personne de Guénelon et de l'tle de Chypre. Chargé de butin, il poursuivit sa route vers la Syrie. Ici , Yinisauf décrit le combat livré à un vaisseau sarrasin. « Le roi, dit41, ayant aperçu ce vaisseau, ordonna » à Pierre des Barres , qui commandait une de ses galères , » d'aller reconnaître ceux qui le montaient. Pierre des Barres » rapporta qu'on lui avait répondu que le vaisseau apparte^ y nait au roi de France : Richard s'en approche aussitôt ; M mais , n'ayant reconnu ni l'idiome français , ni aucun signe jé des chrétiens qui pût confirmer la réponse qu'on lui avait » faite , il fut étonné , en examinant de plus près , de la »> grandeur et de la sohdité du bâtiment , qui portait trois » grands mâts. Ses côtés étaient peints en vert et en jaune* » et il paraissait chargé de toute sorte de provisions. Quet » qu'un , qui disait avoir été à Béryte lorsqu'on fit le char*- >» gement de ce vaisseau, assura depuis qu'il portait cent » charges de chameaux d'armes de toute espèce , telles que » des baUstes , des arcs , des javelots , etc. Il portait en outre » une quantité innombrable de provisions, un grand nombre M de fioles de feu grégeois , et deux cents serpens très-dann gereux, qu'on destinait à la ruine des chrétiens. II était ^ monté par sept émirs et par quatre-vingts Turcs d'élite. .

» D'autres galères s' étant approchées de ce vaisseaux pour 9» l'examiner mieux, on leur répondit que c'étaient des Génois » qui allaient à Tyr : mais ces réponses laissaient de grands » aoutes dans les esprits i Alors un de nos chefs de galère » assura que c'était un vaisseau sarrasin , et s'engagea à 1^ M prouver , au risque de perdre la vie. Le roi lui ordonna » alors de suivre le bâtiment à force de rames ; et lorsque » la galère fut près du vaisseau , ceux qui le montaient ne » répondirent au salut des nautonniers anglais qu'en leugr »> lançant des traits. Le roi , s'en étant aperçu , commanda » aussitôt l'attaque ; une grêle de flèches partit de côté et » d'autre. Le vent ne suffisant pas au vaisseau, sa marche 9 devint plus lente : nos galères, l'attaquant de toutes parts, » ne pouvaient cependant rien contre lui ; tant il était solide » et tant la défense des Sarrasins était vive et ppinîâtre.

m L#e6 ndtres, qui ne pouvaient la supporter, se ralentirent ». dans leurs attaques. L'invincible Richard , dont le cou- 9 rage ne pouvait être ébranle, s'écria alors de toutes ses forces : Souffrirez -vous que ce vaisseau s^éloigne sans m açoir été entamé ? honte ! après tant dé triomphes rem" » portés, vous céderiez ici lâchement! Il n est pas temps de » se reposer, quand il reste des ennemis que le sort vous m offre lui-même. Sachez tous que vous serez suspendus en n croix ou punis du dernier suppUce, si vous laissez échap" ^per l'ennemi» Les Anglais, faisant alors de nécessite vertu, if s'approchèrent du vaisseau , et , jetant des cordes sur le » gouvernail , essayèrent de le faire pencher et d'arrêter sa » marche ; quelques-uns même , à l'aide de ces cordes , sau* )9 tèrent dans le vaisseau. Les Turcs, résistant avec opi- 9 niâtreté , coupèrent aux uns les bras , aux autres les

V mains , à d'autres la tête , et les précipitèrent dans la mer. n Les Anglais , brûlant de colère et de vengeance , se porm tcrent à l'assaut avec plus de fureur ; ils escaladèrent les j» étages du vaisseau , îls tombèrent sur les Turcs , qui se m défendaient toujours avec ardeur. Animes par le de'ses*- J9 poir , ceux-ci repoussaient les assaiiians de toutes leurs J9 forces. Alors les Anglais , se portant sur la proue du vais- 9f seau, mirent les Turcs en desordre ^ mais ceux qui étaient J9 au milieu du bâtifnent , se reunissant et se serrant les uns 9 contre les autres., re'solurent de mourir en. braves ou de rer n pousser leurs ennemis. C'étaient tous des jeunes gens trèsr aguerris et bien armés. On combattit long-temps des deux » côtés. Des guerriers tombèrent de part et d'autre. Cependant n les Turcs, combattant toujours avec acharnement, forcèrent « les Anglais à se retirer et à sortir du vaisseau. Ceux-ci , 9 rentrant dans leurs galères , environnèrent le bâtimei|t de 19 tous cotés , et cherchèrent avec sollicitude l'endroit lé pins 9 commode pour y livrer un assaut. Le roi, voyant le danger

V des siens et sur-tout la difficuhé de se xendre maître des » Turcs , en sauvant le vabseau avec les armes et les provi- 9 sions dont il était chargé , ordonna à toutes les galères n d'attaquer le bâtiment avec leurs éperons ferrés. Les ga- » lères , revenant donc à la charge , se portèrent avec impén tuosité sur les flancs du vaisseau , et l'ouvrirent Le bâti» » ment fut bientôt submergé : les Turcs ^ pour éviter de j>é- » rir dans le vaisseau , sautaient dans lés flots ; mais les h nâtres tuaient les uns avec leurs armes et noyaient les 9 autres. Le roi en sauva trente-cinq, parmi lesquels étaient 9 les émirs et ceux qui savaient construire des machines ;

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» tons les autres périrent. Les armes , les serpens , tout fut » englouti. Des Sarrasins qui du haut des montagnes toÎ'- » sines avaient été les témoins de cette défaite ^ allèrent ^ # remplis de douleur, l'annoncer à Saladin* »

Ici se termine le second livre de Vinisauf. Le troisième commence par l'arrivée de Philippe et de Richard devant ia ville d*Acre* Cette arrive'e causa une grande joie aux croises, et l'historien ne manque pas de parier des fêtes au milieu desquelles les assiegeans reçurent le roi d'Angleterre.

L armée chrétienne se montrait impatiente de combattre les Sarrasins. Quand livrera-t-on l'assaut? repetait-on dans tout le camp. Richard tomba malade. Philippe résolut d'attaquer la ville ; on donna le signal. Jamais , dit l'historien , on ne vit flotter tant de panaches et de bannières de diverses formes. Un bruit horrible retentissait sur les murs d'Acre : Us in«> fidèles frappaient des bassins d'airain , agitaient des timbales , battaient du tambour, pour avertir Saladin. Tandis que les croises se précipitaient contre la ville, l'armée musulmane se précipitait sur leur camp : elle l'aurait envahi sans la bravoure de Geoffiroi de Lusignan , dont Vinisauf compare les faits d'armes à ceux de Roland et d'Olivier. Les chre'tiens perdirent plusieurs de leurs guerriers et de leurs machines , sans avoir pu triompher des ennemis. On n'entendait, que des lamentations dans le camp. Les rois que nous attendions , disait-on de toutes parts, sont venus, et nous n'en sommes pas plus avances. Le roi de France fut si afflige d'avoir ainsi échoue, qu'il tomba dans un état de langueur, et que, moitié chagrin , moitié confusion , il ne montait plus à chevid.

La maladie des deux rois laissait l'armée sans chef. Le comte de Flandre , venu avec Philippe, mourut alors subi* temént.'De nouveaux guerriers arrivaient chaque jour de plusieurs contrées de l'Occident. Cependant le monarque français , à mesure qu'il reprenait ses forces , s'occupait sans cesse de la construction des machines : il avait fait bâtir une tour qu'on appelait la mauvaise Voisine, à laquelle les assièges opposaient une machine non moins meurtrière , qu'ils appelaient la mauvaise Cousine. La mauvaise Voisine avait réduit en ruines la four Maudite, Vinisauf parle ici de plusieurs autres machines construites par les principaux chefs de l'arme'e et par le roi d'Angleterre. Les pierriers du roi Richard faisaient beaucoup de mal à l'ennemi. Une seule des pierres qu'ils lançaient , renversa du même coup douze hommes. Cette pierre fut portée à Saladin , pour qu'il »la vît. Le roi d'Angleterre avait apporté de Messine cette

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espèce de pierre , qui réduisait en poudre tout ce qu'elle frappait. La plupart de ces machines ne pouvaient résister à l'action deVorante du feu grégeois. Le roi de France en Bt construire une qu'on appelait le Chat y parce qu'elle s'attachait au mur comme un chat qui rampe et s'attache avec ses griffes. Legn^me prince avait fait construire une autre machine ^ appelée Cercleia, forme'e de branches d'osier fortement entrelacées , et recouverte de cuirs non pre'pares. Richard avait coutume de se placer sous cette machine, pour lancer les traits de sa baliste contre les Sarrasins qui paraissaient sur le rempart.

Ces deux dernières machines ayant ete brûlées comme les antres, Philippe fut irrite' contre iie% soldats, et, pour venger cet affront, il ordonna que ses guerriers se préparassent à un assaut pour le lendemain. Le combat fut terrible de part et d'autre ; l'armée du sultan vint attaquer le camp des chre'tiens ; de l'autre côte', les Français pressaient la ville avec vigueur. Les mineurs de Philippe ayant ébranlé lesfondemens de la tour Maudite j une partie du mur chancela; alors les croises accoururent de tous cotés pour pénétrer dans la place. Vinisauf rapporte ici l'action mémorable du brave et malheureux Albéric Clément. Ce guerrier , voyant que les Français faisaient de vains efforts , prend tout-à-coup une résolution généreuse, et s'écrie : Je mourrai aujourd'hui , ou, avec la grâce de Dieu , j'entrerai dans Acre, R monte aussitôt une échelle , et , parvenu au haut de la muraille , il tue plusieurs Sarrasins. Les guerriers qui voulurent le suivre parla mâme échelle, furent renverses à terre, parce qu'ils étaient en trop grand nombre et que l'échelle ne pouvait les porter. Les Sarrasins, en les voyant tomber, poussèrent des cris de joie, et percèrent de leurs traits Albéric Clément^ qui était resté seul sur le mur, au milieu de la foule des ennemis. Toute l'armée chrétienne déplora la ^lortde ce brave guerrier^ qui jouissait d'une grande autorité qu'il devait à son nom et à ses vertus.

Vinisauf raconte que les. mineurs français qui avaient pénétré sous la tour Maudite, se rencontrèrent avec les mineurs sarrasins , qui avaient creusé la terre vers le même endroit. Tous ces mineurs firent ensemble un traité par lequel il fut convenu que les Sarrasins se retireraient si^ins et saufs , et qu'ib rendraient la liberté à quelques chrétiens tombés entrm ieurs mains. «Les musulmans, ajoute Vinisauf, ayant, appris J9 ce traité singulier, en furent affligés,, et fermèrent; le» coa- » duits souterrains par lesquels ces mweurs étaient sortis. • I. 44

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Cependant le roi Richard , qui n'e'tait pas encore re'tabli de sa maTadie, s'occupait avec beaucoup de soHicituda des moyens de prendre (a ville. Par ses ordres, on construisit une ctaie très-solide et très-forte, qui fut mise dans les fosses extérieurs de la place. Les bdlistaires les plus habiles e'taient places à fabri de cette claie; Richard lui-même s'y fit porter sur une chaise couverte de soie , afin d'encourager les siens ar sa présence. Comme il maniait habilement la baliste , il an ça plusieurs traits et plusieurs javelot» qui renversèrent quelques ennemis. Ses mineurs ayant pénétré aux fondemens de la tour contre laquelle il dirigeait ses efforts , cette tour , minée dans ses bases et battue par les pierriers et les béliers, s'écroula subitement avec fracas. Comme les Sarrasins continuaient à se défendre , et que la brèche n'était pas pra^ ticable^ le roi d'Angleterre, pour encourager les siens, fit publier par un héraut d'armes , quil donnerait deux 'pièces d'ara celui qui arracherait une pierre du mur de la tour; puis trois, puis quatre ; enfin ^ qu'il donnerait autant défais quatre pièces d^w qu'an tirerait de pierres du mur lui-même. Cette promesse excita la plus vive ardeur parmi ses guerriers , qui travaillèrent à démolir le rempart. Plusieurs croisés périrent victimes de leur audace; Richard les encourageait par ses discours, et lançait des traits aux assiégés. Un javelot qu'il avait lancé alla frapper au cœur un musulman qui se montrait sur l'endroit le plus élevé du rempart, revêtu de l'armure d'Albéric Clément. Les Sarrasins redoublèrent de fureur; les mineurs musulmans rencontrèrent dans les souterrains les mineurs chrétiens qui tombaient de fatigue, et de grands cris de joie partis de la ville annoncèrent que les assiéges'crojaient avoir obtcnnu un avantage. Alors les écuyers avides de gloire conrareiit aux armes, et se précipitèrent vers les murs. Parmi ie$ chefs qui les conduisaient, on remarquait l'évéque de Saiisbury. Ce nouvel assaut se livra vers la troisième heure, c'est-à-dire, vers l'heure du dîner. Les guerriers chrétiens se rendirent maîtres des ruines de la tour; à leur approche, leti sentin)eUes avaient jeté des cris dont toute la ville fut ébranlée. Les guerriers musulmans accourent en foule; on se bat de près; les mains se mêlent aux mains; les épées choquent les epées ; on se saisit , on se repousse , on se frappe , et pluil d'un guerrier succombe. Les soldats de Richard furent obligés de se retirer. Les Pisans vinrent à leur secours : ils escaladèrent encore la tour; mais ils furent obligés de céder au nombre. Vinisauf termine le récit de cet assaut, en disant que la ville aurait été prise si toute l 'armée eût

combattu; mais c'était ilieure du repas, et presque tous les croisés étaient a àîner : exerciids verb pars multb major eàdem horâ prdndebat.

Cependant les assiégés, qui n'étaient plus que six mille combattans, commençaient à se décourager; ils demandèrent une trêve, et promirent de se rendre, s'ils ne recevaient point de secours , à la condition qu'ils pourraient soitir de la ville avec leurs armes et leurs biens. Le roi de France avait consenti à cette condition ; mais Richard, après 'Ho siège pénible , ne voulait point entrer dans une ville ileierte et dépouillée de toutes ses richesses. Saladin, de son ctftté, encouragent la garnison à se défendre. Les attaques contre la ville n'étaient interrompues ni le jour ni la nuit; la garnison fit de nouvelles démarches pour la paix. Qn irepré* sentait à Saladin que le Coran lui ordonnait dé secowrir'ses frères , et de ne pas les laisser mourir par la faim et paar le glaive. On envoya de nouveau aux rois francs, des députés ui ofirirent de rendre la ville , de restituer la sainfie croix et e délivrer deux cent cinquante des plus nobles captifs. Cette dernière condition ayant été rejetée, les infidèles promirent la délivrance de deux mille prisonniers choisis dans un rang distingué, et de cinq cents d'un rang inférieur, que Saladin ferait chercher sur toutes les terres de sa domination. B fut convenu, en outre, que les Sarrasins , en sortant de la phce, n'emporteraient que leurs vétemens, et qu'ils laisseraient leurs armes et leurs provisions. On promit de payer aux deux rois , pour la rançon des prisonniers' sarrasins , deux cent mille besans ; et les principaux Sarrasins qui se trouvaient dans la ville , devaient rester en otage. On fixa le terme d'un mois pour rendre la sainte croix et rechercher leS prison-' niers. « La nouvelle de ce traité, dit Vinisauf , excita parmi ft le vulgaire des croisés un grand mécontentement ; les gens n sages s'en réjouirent. » Un héraut d'armes publia dans le camp la défense d'injurier ou de maltraiter en aucune façon les Sarrasins, ou de lancer aucun trait sur les ipurs. Lorsque la garnison sortit de la ville , les chrétiens se rangèrent en ordre de bataille pour la voir passer. Ils furent tout étonnés de la tenue des Sarrasins , de la fierté db' leur démarche , fierté que l'adversité n'avait point abattue , et qu'on eut prise pour l'orgueil de la victoire. Lorsque les' musulmans furent sortis, les chrétiens auxquels les deux rois le permirent, entrèrent dans la place, pleins de joie et glorifiant Dieu. Les deux princes se partagèrent la ville; on partagea de même les armes et les vivres qui s^y trouvèrent ;

Philippe et Ridiard tirèrent au sort les captifs et le* otages. Vinisauf revient ici aux querelles qui s'étaient eferees entre ie marquis de Tyr et Gui de Lusig^nan. Pour les ' terminer , on décida que le marquis aurait la possession T^erejditaire de Tyr , de Sidon et de Be'ryte ; que Geoflfroi de Lusignan > frère de Gui ^ aurait au même titre 5oppé et Ascalon; que, si le roi Gui mourait, te marquis ceindrait le diadème royal ; que , si le marquis et sa femme venaient à mouçif^n pendant le séjour de Richard en Palestine, ce prince^ftifposerait du royaume à sa volonté.

Peu de temps après , Philippe témoigna le désir de retourner en Occident: ce qui jeta, dit Gauthier, les croises dans la consternation; car tous fondaient sur ce prince les plus belles espérances. Le roi de France fit prier Richard de loi prêter deux galères; ce que celui-ci fit volontiers: mais il exigea de Philippe qu'il lui garderait fidélité , et qu'il ne souffrirait pas, tant que lui Richard serait dans la Terresainte , que personne attaquât les siens , ou commît des ravages dans ses états. Philippe jura de se conduire loyalement envers Richard. Des otages furent donnes, parmi les- 3uels on remarquait le duc de Bourgogne et le comte Henri e Champagne. Le roi de France quitta l'armée, au grand mécontentement des croises, qui faisaient entendre leurs midédictions contre lui.

Le marquis partit avec Philippe, et retourna a Tyr; ils emmenèrent avec euj|;Karacous, avec tous les otages sarrasins qui étaient échus au roi de France , et pour la rançon desquels le monarque français espérait recevoir au moins cent mille ecus d'or, qu'il destinait à l'entretien de ses troupes dans la Terre-sainte. Mais , au terme fixe , les Sarrasins ne s'occupèrent point du rachat de leurs otages .et de leurs captifs : les Français firent entendre de vives plaintes ; car leur roi ne les avait point indemnises de leurs dépenses. Richard prêta au duc de Bourgogne cinq mille marcs d'argent pour l'entretien de ses soldats. II donna, en outre, des s.oçimes assez considérables aux Français et aux autres croises qui en avaient besoin, et s'occupa de faire re'parer les murs de la ville d'Acre,

Saladin n'exe'cutait point les traites, et cherchait à en âuder Inexécution par des négociations pleines d'artifice. Richard envoya à Tyr des députes charges de sommer le marquis de revenir à l'armée avec les otages que le roi de France avait remis entre ses mains , afin de recevoir la partie de la rançon qui lui e'tait due. Le marquis repondit avec humeur

qu'il ne retournerait point à Tannée , parce qu'il avait tout a craindre de la présence du roi Richard. Il ajouta qu'il prc-> tendait recevoir pour le roi Philippe la moitié de la vraie croix, quand elle serait rendue, et qu'il n'enverrait les otages que lorsqu'il l'aurait reçue. Richard, en apprenant la réponse du marquis , fut très -irrité : le duc de Rourgogne et d'autres seigneurs se rendirent. alors à Tyr pour conjurer de nouveau le marquis de venir à Acre , oi\ sa présence était nécessaire pour le succès des négociations ; car il s'agissait des affaires du royaume , sur lequel il prétendait avoir des droits. Conrad, pressé par les députés, consentit b renvoyer les otages ; mais on ne put jamais le déterminer à revenir à l'armée.

C'est d'après Yinîsauf que nous avons raconté dans notre histoire le massacre des prisonniers , ordonné par Richard. Nous ferons observer que Gauthier ne dit point, comme plusieurs chroniqueurs , que Saladin avait donné la mort aux prisonniers chrétiens. Notre auteur est loin de s'élever contre cette cruauté de Richard; il la justifie au contraire en disant que le roi d'Angleterre ne soupirait qu'après l'entière destruction des Turcs , et que cet ordi'e du monarque anglais vengeait la chrétienté et confondait la loi du prophète.

Après le massacre des captifs musulmans, Richard s'occupa de poursuivre la guerre contre l'ennemi ; il sortit de Ptolémaïs avec ceux de sa suite, et alla placer ses tentes dans la plainç. C'est là qu'il devait attendre toute l'armée chrétienne. Au sujet d'une attaque subite des infidèles, où un comte de Hongrie et le maréchal du roi furent faits prisonniers , Yinisauf , dans une courte digression , parle des armes des Turcs et de leur manière de combattre. « Les Turcs , dit-il , ne sont point pesamment armés comme les chrétiens ; ils portent seulement un arc , une massue hérissée de dents aiguës , un glaive , un roseau en forme de lance dont la pointe est garnie de fer , et un couteau légèrement suspendu à leur ceinture. Lorsque les musulmans prennent la fuite , rien dans le monde n'est plus agile que leurs chevaux , dont la course rapide est semblable au vol de Thiroudélie. Les Turcs cessent de fuir dès qu'on cesse de les poursuivre. Ils sont comme les mouches importunes qui s'envolent loin de vous lorsque vous les chassez , et qui reparaissent aussitôt que vous cessez de les poursuivre. »

Cependant le roi Richard attendait que Tannée chrétienne eût quitté Ptolémaïs. Les pèlerins s'éloignaient avec

peine d'une ville où leurs jours s'écoulaient dans les plaisirs al la paresse , où le bon vin remplissait leurs coupes , et les belles femmes venaient au-devant d'eux. « La plupart des » croisés y vivaient dans la dissolution , dit Gautier , et les » hommes sages rougissaient d'une conduite si criminelle. » Pour ramener les bonnes mœurs dans l'armée de Jésus- Christ, on publia un ordre qui défendait aux femmes de sortir de la ville , on exceptait les lavandières, qui ne seraient pas dangereuses. Lorsque tous les croisés se furent réunis» on se disposa à marcher contre les infidèles ; le lendemain de la Saint-Barthelémi, les chrétiens se dirigèrent le long de la côte. Apres avoir fait un brillant tableau de l'ordre et de la discipline qui régnaient dans l'armée , Vinisauf dit que Richard se mit à la tête de l'avant-garde , et que les Normands protégeaientle^/^zra^tzrt/.Le standard était une longue poutre semblable à un mât de vaisseaux, placée sur quatre roues construites solidement , et qu'une couverture de fer mettait à l'abri des coups de hache , ou du feu. Tout au haut du standard était attaché le drapeau du roi, appelé bannière, qui flottait au gré du vent. On avait coutume de confier la garde du standard l\ une troupe d'élite, surtout dans les combats qui se livraient en plaine , pour qu'il fût préservé de l'attaque de l'ennemi , et de tout dommage. Si le standard eût été renversé , le désordre se serait mis dans l'armée ; les soldats , perdant de vue ce point de ralliement, et se croyant vaincus , auraient perdu courage et se seraient dispersé. C'était auprès du standard qu'on portaitles malades pour les soigner , les blessés pour les panser , quelquefois même les guerriers qui avaient été tués et dont on voulait honorer la mémoire. Le mot standard venait du mot latin standoy parce que la bannière était fortement fixée et dressée pour servir de signal à l'armée. On la plaçait sur des roues , afin qu'on la fît plus facilement avancer ou reculer, suivant queTennemi perdait ou gagnait du terrain. ( Ployez dans notre Histoire le récit de la marche des croisés vers Joppé. ) En combattant l'ennemi, Richard et ses compagnons firent des prodiges de bravoure.

L'armée chrétienne, toujours harcelée par les Sarrasins et environnée de toute sorte d'embûches, arriva à Caïphas.où elle dressa ses pavillons pour attendre ceux qui étaient restés en arrière. Apres deux jours de repos, elle continua sa marche, précédée par les Templiers et les Hospitaliers. Les lieux qu'elle traversait se trouvaient couverts d'herbes de toute espèce, qui s'élevaient jusqu'à la hauteur de riiommc, et qui incommodaient beaucoup les croisés , surtout les pic tous.

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n y avait aussi dans ces lieux marécageux une grande quantité' d'animaux sauvages , qui sautaient souvent entre les (ambes des soldats et semblaient s'offrir d'eux-mêmes à leur appétit. Lorsque le roi fut arrive à la ville de Capharnaum , qui avait ete rase'e par les Sarrasins , il descendit tfe cheval , et se mit à manger en attendant i'aripee ; ceux qui avaient faim , faisaient de même , et continuaient ensuite leur chemin. Ce fut ainsi qu'on arriva à la maison appelée les chemins étroits , parce que dans ce lieu la route se resserre.

Parmi les incommodités qu'éprouvèrent alors les pèlerins , Vltinéraire de Richard n'oublie point de parl^ de certains insectes rampans , qu'ils appelaient tar entes , %t qui les tourmentaient par des piqûres douloureuses. Ces insectes ne paraissaient point le jour ; mais , à l'approche de la nuit , ils accouraient en foule , armés de leur cruel aiguillon : Jem* piqûre causait une enflure subite, accompagnée de douleurs violentes. Les nobles et les riches trouvèrent contre ce mal un remède efficace dans la thériaque. A la fin , on s'aperçut que ces insectes venimeux fuyaient en entendant un grand bruit ^ès ce moment on put s'en préserver (car , aussitôt qu'on^y voyait venir , on se mettait à frapper les boucliers , les casques , les tonneaux , les ustensiles , tout ce qu'on trouvaif sous la main , propre à produire des sons , et l'on parvenait par-la à les éloigner. On peut comparer ici ce que dit V ïmanxsSde^ tar entes , avec ce qu'en dit Albert d'Aix. ( Voyez ce que nous en avons dit nous-méme dans le iv.* livre de notre Histoire^ )

« Après être restée deux jours aux chemins étroits , et avoir reçu des vivres de la flotte qui cdtoyait la rive , l'armée s'avança jusqu'à une ville appelée Mirla. Comme les Turcs ne laissaient aucun repos aux chrétiens, Richard se mit à la tête de Favant-garde ; et il les aurait entièrement dispersés , s'il avait été mieux secondé. La chideur et la fatigue firent mourir beaucoup de croisés , qu'on ensevelissait dans le lieu même où la mort les avait frappés. Arrivés à Césarée , dont les Turcs avaient démoli les tours et les remparts , les croisés camp^ent sur les bords de la rivière voisine , qu^on appelait lefieuve des crocodiles y dit Gauthier , parce que des crocodiles avaient autrefois dévoré deux soldats qui se baignaient dans ses eaux. Ce fut de Césarée que Richard envoya des vaisseaux à Acre , invitant ceux qui y étaient restés , à rejoindre i'armée par amour pour Jésus-Christ , pour le triomphe de la religion , et pour l'accomplissement de leur vœu : quelques-uns obéirent. En quittant Céàarée , les croiseV

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curent plus à soufTrii^qu-auparavant des attaques de Pennemi, qui se fortifiait chaque jour ; le pays qu'ils traversaient e'tait jBaccage de fond en comble ; ils furent obliges de passer par ies montagnes , les plaines voisines de la mer étant couvertes d'herbes hautes et touffues , qui ne permettaient pas de marcher. L'armée se rangea en bataillons serres , pour n'être point surprise et pouvoir résister aux attaques impreVucs des Sarrasins ; les Turcs cherchaient sur-tout à tuer les chevaux des chrétiens. Richard reçut une blessure légère au câte, eu poursuivant les infidèles. Les traits et ies flèches tombaient en si grande quantité , qu'il n'y avait pas , sur toute la route qu'avaient suivie les croises , un espace de quatre pieds qui n'en fût couvert. L'armée chrétienne ne trouva quelque repos que sur ies bords de ia rivière qu'on appelait la rivière salée f elle y resta deux jours, u II y eut là , dit notre auteur, >^ parmi les croise's , un tel empressement à se procurer de la t? chair des chevaux qui avaient péri de leurs blessures y que 9 Richard , pour mettre fin aux disputes , promit de donner n un chevdl vivant pour un cheval mort vendu ou donne' » à ceux qui manquaient de vivres. » ^^

En quittant les bords de la rivière salée , l'armée ch^nenne devait traverser ia forêt d'Arsur : on croyait que l'ennemi , mettrait le feu à cette forêt ; mais les pèlerins la traversèrent sans peVil et sans obstacle. Ils allèrent dresser leurs tentes dans une vaste plaine, près d'une rivière nommée Rochetalie. Ce fut là qu'ils apprirent que l'armée de Saladin , au nombre de trois cent mille hommes , se proposait de livrer un combat à l'armée chrétienne , qui ne comptait alors que cent mille guerriers. C'est d'après Vinisauf que nous avons décrit la bataille d'Arsur; nous ne rappellerons ici que les circonstances et les détails qui n'ont pas trouve' place dans notre récit.

L'armée chrétienne s'avançait , rangée en bataille : à la troisième heure du jour , une troupe nombreuse de Turcs fondit avec impétuosité sur les croisés , lançant des traits et des flèches , poussant des cris horribles , et faisant un vacarme épouvantable ; ils étaient d'abord dix mille , qui furent suivis de vingt mille : les archers et les balistaires soutinrent le premier choc de cette troupe furieuse. Bientât la multitude des Sarrasins entoura toute l'armée chrétienne , de telle sorte que les croisés n'auraient pu fuir, s'ils l'avaient voulu. Vinisauf les compare à un troupeau de brebis près de tomber sous ia dent des loups. Les chrétiens , ainsi environnés , n'apercevaient que le ciel et les ennemis : les traits pieuvaient sur •ux ; les flèches volaient ; l'air sifliait \ l'éclat du soleH était

obscurci ; les chevaux tombaient sous les coups des |aveIots , lances en si grande quantité, qu'on aurait pu d'une seule fois en ramasser vingt sur le champ de bataille. Les Hospitaliers, place's à l'arrière-garde, e'taîent si presses par l'ennemi , qu'ils firent demander des secours à Richard : celui-ci les engagea à prendre patience , à serrer leurs rangs ; et cette brave milice poursuivit sa marche au milieu des pe'rils. Dans çette^ position critique , les chrétiens auraient pu de'sesperer de leur salut ; mais ce fut bien pis , quand les infidèles , quittant leurs arcs et leurs flèches , attaquèrent les croise's avec l'epee et la massue. Cependant les Hospitaliers continuaient patiemment leur marche ; accables d'injures , ils fardaient le silence ; frappes à coups de massue , ils ne se e'fendaient point : seulement quelque confusion régnait dans leurs rangs. Les Sarrasins ne purent rompre les bataillons 'des Francs, que , dans leur desespoir, ils appelaient une nation de fer. Tout- à- coup vingt mille Sarrasins tombent sur le bataillon des Hospitaliers : un de ces chevalief^s ( Garnier de Napes ) , près de succomber , s'écria à haute voix : m Brave Saint George, est-ce ainsi que vous nous aban- » donnez ! la chrétienté est sur le point de peVir, car elle ne y) peut résister à cette nation féroce. » Au même instant, le

{^rand-maitre de Saint-Jean se rend auprès de Richard , et ui dit : <t Sire , nous sommes menaces d'un opprobre éternel , n car nous allons être vaincus , comme si nous avions manque 9 de courage contre l'ennemi ; nous nous laissons de'sarmer: «soutiendrons-nous encore l'impe'tuosite des Sarrasins? —

• Oui I, re'pondit Richard , il faut tenir ; je ne peux aller à » votre secours : personne ne peut être par-tout à-la- fois, n Le grand - maître retourna à son corps ; et les Turcs , toujours plus furieux, accablaient l'arrière-garde, où il n'y avait pas un prince ou un comte qui ne rougit de honte. Tous se disaient les uns aux autres : u Pourquoi ne lachons- » nous pas la bride à nos chevaux ? on nous reprochera » éternellement notre patience timide ; on n'a jamais rien

• vu de semblable , et jamais pareil opprobre n'a couvert

«une si grande armée, en présence des infidèles Si

9 nous ne nous portons pas sur eux au plus vite, nous nous

• deshonorons pour toujours.... Notre déshonneur sera d'au- « tant plus grand , que nous aurons différé plus long-temps » de nous deTendre. n Pendant que les Hospitaliers parlaient ainsi, deux guerriers , invoquants. George, se précipitèrent contre les Turcs : aussitôt les chevaliers de Saint-Jean do~ fournent leurs chevaux , suivent les deux guerriers , et

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fondent sur Tennemi ; bientôt d'autres corps s'ébranlent et la bataille devient çénértiû. Richard se porte alors avec rapidité à l'endroit où ies Hospitaliers combattaient en de sordre ; l'ennemi y étonne de la violence de ses attaques lui livre passage : au milieu de la foule confuse des com battans , on remarquait le roi d'Angleterre , qui abattait qui renversait les Sarrasins , semblable au moissonneur qui fait tomber les épis sous sa faulx. Après un combat opiniâtre et long -temps douteux y les musulmans furent repoussés ; les Normands et les Anglais préposés à la garde du standard s'étaient approchés peu à peu du lieu de la mêlé» j afin d'oQrir un refuge et un renfort aux combattans. Comme les chrétiens ne poursuivirent point les ennemis , ceux-ci s'arrêtèrent dans leur fuite , et vingt mille d'entre eux revinrent à la charge : il se livra près du standard un combat plus terrible que le premier. Cfependant Guillaume des Barres , et Richard , monte sur son cheval fauve de Chypre, dissipèrent une seconde fois les ennemis ; l'armée put continuer sa marche vers Arsur, protégée par sa victoire, et sur-tout par U vigilance , l'activité et Ta bravoure de Richard, qui , dans une circonstance , suivi seulement de quelques chevaliers , dispersa une troupe nombreuse de Sarrasins. Les croisés les plus avides de butin revinrent sur leurs pas , et pillèrent le camp des ennemis. Vinisauf déplore ici la mort de Jacques d'Avesnes , dont on trouva le corps entouré de musulmans qu'il avait tués , et de trois de ses parens morts à ses côtés. Les chevaliers du Temple et de l'Hôpital allèrent chercher ses restes défigurés sur le champ de bataille , et les transportèrent à Arsur. Le roi Richard et le roi Gui assistèrent à ses funérailles; on dit une messe pour le repos de son ame dans l'église de la Vierge , dont on célébrait la Nativité. Des guerriers le portèrent en terre sur leurs épaides, et tous les croisés vinrent auprès de son tombeau déplorer une perte si douloureuse.

Après cette défaite d'Arsur, Saiadin se plaignit vivement de ses guerriers; le discours que Vinisauf met dans la bouche du sultan , finit par cette phrase : a Nous étions de J9 toutes les nations du monde la plus habile dans l'art de la » guerre , et voilà que nous ne sommes plus rien , que nous » ne valons pas un œuf, » Pendant que Saiadin les accablait de reproches, continue Gauthier, tous les émirs en silence tenaient les yeux baissés vers la terre ; un seul osa répondre, et dit qu'on ne pouvait résister aux Francs, tellement couverts d'une armure de fer, que les coups qu'on leur portait étaient

comme les coups qui seraient tombes sur des cailloux. Le même émir ajoutait qu'il était impossible de résister au roi Richard. Saladin , pousse alors par la colère et par la crainte, appela son frère , et lui ordonna d'aller démolir Ascalon , Gaza , Galatia , Blanclie-Garde , Joppé, le château des Plans, celui de Maë , Saint-George , Ramla , Belmont , Thoron , Beauverie, Mirabel, toutes les villes et châteaux de la Palestine, excepté Crac, Daroum et Jérusalem. Saphadin, ajoute notre historien , partit, et alla aussitôt exécuter ce que Saladin lui avait ordonné.

Analyse de Vinisauf. Troisième partie. — La relation qui suit , et qui n'était point connue même de Bongars , paraîtra peut-être plus curieuse et plus intéressante que ce qu'on a déjà vu , en ce qu'elle peint mieux le caractère des croisés , les passions qui animaient l'armée chrétienne et ses chefs. Apres avoir dit que Richard était d'avis de relever les murs d' Ascalon , et que les guerriers de France s'obstinaient à vouloir rebâtir Joppé , "Vinisauf s'élève contre l'entêtement des compagnons du duc de Bourgogne, etgémit sur la nécessité où l'on se trouva de se rendre aux ^vociférations du peuple français. Pour rebâtir Joppé , on fît une collecte parmi les pèlerins. Gauthier nous apprend que le luxe et la débauche revinrent dans l'armée chrétienne, parce que les femmes qu'il appelle la cause de tous les crimes {fomes delictorum), jusques-4à retenues à Ptolémaïs , rejoignirent les soldats de la croix. Une grande partie de ceux-ci, retournés à Acre, vivaient dans les tavernes ; Richard fut obligé d'envoyer auprès d'eux le roi Gui , pour les ramener sous les drapeaux de la croisade. Mais les pèlerins n'écoutant point l'ambassadeur, le roi d'Angleterre alla lui-même à Ptolémaïs ; il eut bien de la peine à les arracher aux douceurs de cette ville funeste , et les soldats de Jésus-Christ ne lui obéirent qu'après que le monarque leur eût promis , au nom du ciel , la rémission de leurs péchés, s'ils redevenaient de véritables pèlerins. Ce fut vers ce temps que le roi d'Angleterre , dans une excursion contre les Sarrasins , courut risque de tomber entre les mains des barbares , et qu'il fut sauvé par un généreux mensonge de Guillaume de Prat elles. ( Voyez lé huitième livre de notre histoire. ) L'armée chrétienne s'avança vers les châteaux des Plans et de Maë , qu'elle s'occupa de réparer , et malgré les attaques continuelles des musulmans , qui étaient campés à Ramla. Les croisés s'exposaient souvent à tomber dans les embûches de Sarrasins en allant chercher du fourrage : c'étaient les archers qu'on envoyait ordinairement à la découverte ; les Templiers et les

Hospitalier^ les suivaient de loin , toujours prêts à leur porter des secours. « Un jour de Saint-Léonard, dit notre cnro- » niqueur , les Templiers , ayant accompagne les fourra- » geurs, se trouvèrent aux prises avec un corps nombreux » de Sarrasins ; quelques autres guerriers accoururent du » camp, n Ici Gauthier rapporte des prodiges de bravoure des comtes de Leicester et de Saint-Paul. Maigre leurs efforts héroïques , les guerriers de la croix auraient tous përi sans le secours du roi d'Angleterre , qui brava le fer et la mort pour sauver ses compagnons.

Richard envoya un ambassadeur à Saladin, Honfroi de Thoron , pour lui proposer la paix , et lui demander tout le i*oyaume de Jérusalem , tout ce qui avait appartenu à Baudouin le Lépreux , même les tributs que le Caire payait aux Francs avant la guerre. Saladin ne voulut point accéder à ces propositions. Votre roi, dit-il au député, exige des choses qui ne lui sont pas dues , et que , pour Fhonneur de l'islamisme , nous ne pouvons accorder. Néanmoins le sultan envoya au roi d'Angleterre son frère Malek-Adel , chargé de négocier ; Malek-Aael et Richard eurent plusieurs conférences , et s'envoyèrent mutuellement des présens. On peut voir dans notre vm*. livre commment Richard termina ces conférences , qui finirent par devenir suspectes aux croisés.

Les deux châteaux dont nous avons parlé ayant été rebâtis, Richard mit son armée en mouvement , et se porta sur Ramla ; Saladin fit démolir les fortifications de cette ville , qu'il occupait alors , et se retira vers Daroum , où il devait être plus en sûreté à cause des montagnes. L'armée chrétienne vint dresser ses tentes entre Ramla et Saint-George , sans cesse exposées aux attaques de l'ennemi et aux pluies de la saison ; on était au milieu de l'hiver. Les Templiers et et les Hospitaliers firent une excursion jusque dans les montagnes voisines de Jérusalem , d'où ils amenèrent deux cents bœufs au camp des chrétiens.

Cependant Saladin , informé que les Anglais se disposaient à marcher vers Jérusalem , et qu'ils n'étaient éloignés de son armée que de deux miUes , jugea qu'il n'était pas prudent de livrer combat aux croisés , et donna des ordres pour abandonner le fort.de Daroum ; il se rendit lui-même a Jérusalem : les Turcs , abandonnant la plaine , se retirèrent dans les montagnes de la Judée. Alors un hérault d'armes annonça qu'on allait s'avancer vers la ville sainte. Les croisés , s'étant mis en marche , arrivèrent à Betenoble , à une petite journée de Jérusalem.

Nous avons décrit dans notre Histoire , d'après Viuisauf ,

DBS CROISADES. 701

les maux qu'éprouvèrent ^alors- les chrétiens , et Penthousiasme qui leur faisait tout braver pour arriver à la ville sainte.

Cependant , dit Vînisauf , les plus sages pensaient qu'il ' n'était point temps encore de se rendre au désir imprudent du peuple croise. Les Templiers ^ les Hospitaliers et les Pisans , qui formaient des projets sur la Terre-sainte , vinrent à bout de persuader au roi Richard de ne pas aller dans ce moment à Jérusalem ; ib se fondaient sur plusieurs raisons: la première ^ qu'on aurait à-Ia-foisà combattre l'armée de Saladin et ceux qui étaient renfermes dans la ville : la seconde , c'est que, si l'on s'emparait de Jérusalem , il faudrait j laisser une forte garnison ; ce qui ne serait pas facile , parce qu'une fois que les guerriers auraient accompli leur pèlerinage , ils ne songeraient plus qu'à retourner en Occident. Ainsi pensaient ceux que Vinisauf appelle les sages de l'armée : mais ils n'osaient faire part de leur resolution ; tant la multitude des croises paraissait anime'e de l'idée de marcher à la conquête de la ville sainte.

Il y eut ici plusieurs combats dans lesquels Richard fit des prodiges; par-tout où se montraient ses bannières, les musulmans fuyaient.

Quelques jours après l'Epiphanie, 1192 , on tint un conseil pour de'libeVcr de nouveau sur la question de savoir sî Ton devait continuer à marcher vers la sainte cite , ou se porter ailleurs. Les Templiers , les Hospitaliers , les Pisans , ^ furent d'avis qu'il fallait aller rebâtir Ascalon , afin qu'on put de là intercepter les vivres et les secours envoyés du Caire à > Jérusalem. Cet avis fut adopte par tous les chefs. Lorsque l'on connut cette resolution , toute l'artnëe fut plongée dans la tristesse : tous gémissaient de voir que l'espérance qu'ils avaient conçue de visiter le tombeau du Sauveur, leur était enlevée ; tous se recriaient contre ceux qui avaient fait prévaloir une détermination si contraire à tous leurs désirs.

Les maladies et la disette se joignaient au desespoir , de sorte que les forces d'un grand nombre ne pouvaient suffire à tant de maux. Les chevaux et les hètes de somme n'avaient

flus la force de porter les provisions : ils tombaient dans la oue, engourdis par le froid j épuises de fatigue , abattus par la faim. Ceux qui les conduisaient gémissaient en joignant . les mains, ou se frappant le visage, et, dans l'excès de leur desespoir, ils proferaient des blasphèmes. Les malades seraient restes sur la route , si Richard ne les avait fait recueillir et soigner. L'armée revint dans cet e'tat à Ramla.

Plusieurs abandonnèrent les drapeaux : les uns allèrent à Jaffa ou à Tyr y les autres à Ptoleinaïs ; ce qui restait se rendit à Ibelin par des chemins couverts d'eau et de boue. Richard passa la nuit dans ce lieu. La plume ni la langue ne pourraient sufib*e , dit Yinisauf , à decii-ire Tetat de misère et de tribuiation où se trouvait l'armée. LfC lendemain, elle se remit en marche vers Ascalon. Tout ce qu'elle avait souffert n'était rien à cote de ce qu'elle devait souffrir encore dans cette route; la gréle, la neige, des torrens de pluie, tout se reunissait pour accroître les difficultés des chemins. La terre se refusait à la marche des croises ; les hommes et les chevaux, malgré leurs eflbrts, glissaient et tombaient dans la boue ; plusieurs y restèrent : l'armée perdit ses provisions et ses bagages ; elle arriva devant les ruines d'Ascalon dans un état de misère et d'accablement qu'on ne peut décrire. Elle y arriva le 20 janvier.

Le port d'Ascalon n'était ni commode ni sur; la mer était orageuse ; les vaisseaux ne pouvaient arriver, et les vivres manquèrent pendant plusieurs jours.

Saladin , qui s'était enfermé à Jéruscdem , fut délivré de ses alarmes, et donna congé à plusieurs de ses émirs. Les Turcs , qui depuis quatre ans supportaient les fatigues de la guerre, quittèrent les camps, et rentrèrent dans leurs foyers. On s'étonnait, ajoute Gauthier, de voir tous ces émirs, tous ces chefs de l'armée musulmane, qui quelques années auparavant avaient été victorieux dans tous les combats, qui avaient dispersé leurs ennemis et s'étaient enrichis de leurs dépouilles, on s'étonnait, dit-il, de les voir se désoler de cette guerre , se plaindre de leur infortune , et déplorer amèrement la perte de leurs richesses , la mort de leurs parens et de leurs compagnons. Ils ne pouvaient se consoler sur-tout de ce que Saladin avait négligé de racheter, comme on en était convenu , les braves guerriers que le roi Richard avait fait décapiter dans la plaine de Ptolémaîs. Depuis ce massacre , ils conservaient contre le sultan une haine implacable. Ce fut dans cette disposition que l'armée du sultan se sépara.

Vers la fin de janvier ,' Richard envoya des députés aux Français pour les engager à venir rejoindre le reste de Farmée , afin que , tous les croisés étant réunis , on put prendre une délibération commune sur ce qu'il convenait de faire. Les Français répondirent qu'ils viendraient, mais qu'ils ne resteraient à l'armée que jusqu'à Pâques. Lorsqu'ils furent arrivés, toute l'armée se trouva réunie , et l'on s'occupa de rebâtir

DES CROISADB0. 703

Ascaloii. Vinisaufse plaît à décrire ici le zèle.et Témulation qui animaient au travail les soldats et les chefs.

Richard y qui se méfiait du marquis de TjTj lui envoya plusieurs fois des députés pour Fengager à venir à Ascalon , et remplir , pour le royaume auquel il aspirait , les obligations qu'il avait contractées. Le marquis déclara qu'il ne viendrait point , avant d'avoir eu une conférence avec le roi d'Angleterre au château d'Imbriqué.

Cependant les Français vinrent demander leur solde au duc de Bourgogne; celui-ci ne put la leur donner, et s'adressa à Richard f qui refusa. D'autres sujets de querelle vinrent se mêler à ce refus ; le duc irrite partit du camp , et les* Français le suivirent jusqu'à Acre.

Cette ville était agitée par la discorde; les Pisans et le» Grénoisy étaient en guerre. Leduc de Bourgogne se réunit aux G^'nois qui assiégeaient la ville : les Pisans sortirent audevant de lui ; le duc fut frappé d'un coup de lance et renversé de son chevaL Dans lé même temps , le marquis, que les Génois lavaient appelé , arriva sur ses galères avec des troupes. Les Pisans, attaqués pendant trois jours, firent avertir le roi Richard;; celui-ci, qui était ^dors à Césarée, se rendant au château dlmbrique , arriva aussitôt. A son approche , le marquis se hâta de retourner à Tyr; le duc de Bourgogne était aussi parti pour cette ville. Le roi Ri* ^ chard rétablit la concorde entre les Pisans et les Génois.

Après tout ce que nous venons de dire , la paix était impossible entre Richard et Conrad ; ils se réunirent au château d'Imbriqué , près de Césarée , mais sans pouvoir convenir de rien.

Comme le marquis était retourné à Tyr , et qu'il y restait dans un repos funeste aux chrétiens , les cheni de l'armée déclarèrent qu'il serait privé des tributs qu'on lui devait dans ie royaume cie Jérusdlem. Conrad , irrité de cette résolution , ne garda plus de iteesure , et ne s'occupa plus que de fomenter la trahison et le désordre. Richard fut oblige de rester à Ptolémaïs jusqu'à là fin du carême , pour garantir la ville de toute surprise de la part du marquis de Tyr ; car il pensait, dit Vinlsauf ^ qu'on doit toujours se mettre en garde contre un ennemi , quelque petit qu'il soit.

Pendant tous ces démêles , on ne cherchait point à combattre les musulmans. Toute la guerre se réduisait à ,des expéditions particulières, où l'on n'était conduit que par Famour du butin. Quelque temps avant l'entrevue dlmbrique, Richard avait fait une excursion vers Daroum , et avait

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délivre douze cents prisonniers chrétiens ^ qui furent ramenés à Ascalon ; peu de temps après , une troupe de croises sortit de Joppe y alla jusqu'au château de Mirabel, enleva un nom* breux troupeau , tua trente Turcs , et fit cinquante prisonniers. La moitié du butin fut donnée au gouverneur de Joppe, et l'autre, vendue huit mille besans. Dans le même temps, des cavaliers sortirent d' Ascalon, parcoururent les pajs voisins^ enlevèrent des chevaux, des ânes, des chameaux, des moutons , deux cents Sarrasins avec leurs femmes et leurs enfans.

Le jour même des Rameaux , le roi Richard , étant à Ptole'maïs , reçut chevalier le fils' de Mfdek-Adel , qui lui avait ete envoyé' exprès pour cette ceVémonie.

Conrad avait mis dans ses intérêts le duc de Bourgogne ; ce dernier , retire' à Tjr , envoya des de'pute's à Ascalon pour engager les Français qui y restaient à venir auprès de lui. Richard fut afflige' de cette nouvelle , et chercha k retenir les Français au nom de la croisade. Ceux-ci résistèrent à ses prières, et se mirent en marche : ce ne fut alors dans tout le camp que plaintes et lamentations; Richard fit accompagner les Français, et défendit de les recevoir dans' Ptole'maïs , de crainte de quelque surprise.

Saladin , ayant appris toutes ces choses, envoya Tordre à ses e'mirs de rejoindre son arme'e; il leur annonçait les dissensions des Francs, et leur promettait de faciles victoires. Les e'mirs, qui n'avaient point oublié ce qui s'e'tait passé, revinrent en moindre nombre qu'auparavant ; mais les forces des musulmans n'en avaient pas moins la supériorité sur celles de Richard.

La veille de Pâques , Saladin , accompagné des siens , se rendit au Saint-Sépulcre y pour y être témoin de la descente du feu du ciel, qui , ce jour-là , a coutume , tous les ans^ d'allamer la lampe du sanctuaire. A son arrivée, ie feu céleste descendit tout-àcoup; tous les assistans furent vivement émus : les chrétiens témoignèrent leur joie en chantant la grandeur de Dieu ; les Sarrasins , au contraire , dirent que le feu qa'ib avaient vu descendre, était produit par des moyens trompeurs. Saladin , voulant constater l'imposture , fit éteindre la lampe que le feu du ciel avait allumée ; mais la lampe se ralluma aussitôt : il la fit éteindre une seconde et une troisième fois , et chaque fois elle se ralluma comme d'elle-même. Alors le sultan, confondu, s'écria dans un transport prophétique: Oui, bientôt je mourrai, ou je perdrai Jérusalem ! GtÊtutfti* diction , dit Vinisauf , fut accomplie ; car Saladin mourcit an carême suivant.

f DES CROISADES. 705

L'armée de Richard , après avoir célébré les fêtes de Pâ-

Îues sur les ruines d*Ascalon , se remit à relever les édifices e la ville , ce qui fut achevé en quelques jours. Pendant ce temps-là , les Français restaient inactifs à Tyr. « Ces Français qui disaient n'avoir été conduits en Orient que par des motils de pure dévotion , après avoir déserté leur camp , répétaient des chansons d'amour et se livraient à toutes sor* tes de débauches avec les femmes. Le luxe de leurs habits annonçait des hommes efféminés; leurs manches étaient fermées par plusieurs agrafes ; des cordons richement travaillés liaient leur ceinture , et pour ne pas laisser voir les pUs de leur robe, ils se couvraient le devant d'un justaucorps. Ainsi ce qui devait être mis par derrière était mis par devant; c'est leur ventre et non point leurs épaules qu'ils couvraient de leurs manteaux. Autour de leur cou brillaient les pierres précieuses ; leur front était paré de couronnes de fleurs. Ils maniaient les coupes et non les épées, et passaient les nuits dans les orgies ; encore échauffés par le vin , ils couraient dans les lieux de prostitution. Quand par hasard ils trouvaient ces lieux fermés/ les pèlerins brisaient les portes , en proférant d'horribles juremens , selon la coutume des Français. »

Ce fut à cette époque que le prieur d'Herefôrt arriva d'Occident; il était envoyé par l'évêque d'Ely, chancelier d'Angleterre, qui l'avait chargé d'annoncer à Richard que son frère Jean troublait le royaume par ses intrigues et se disposait à s'emparer delà couronne. Ces nouvelles jetèrent le trouble dans l'esprit du roi *, lorsqu'elles furent connues dans le camp, elles y répandirent l'incertitude et la douleur; car, au milieu des discordes qui divisaient les chrétiens » on craignait que le départ de Richard n'amenât la ruine de la Terre-Sainte. Le roi, ayant convoqué les prin-» cipaux de l'armée , leur exposa la nécessité où il était de

Eartir, et promit de laisser en Palestine trois cents chevaers et deux mille fantassins d'élite. Il déclara qu'il laisserait k chacun la liberté de partir ou de rester. Les chefs , tout en déplorant la nécessité du départ du monarque anglais , proposèrent d'élire un roi qui pût rallier les esprits et faire cesser les dissentions. Guy de Lusignan était un prince fai^ ble ; Conrad avait plus de capacité , et même de puissance : d'une voix unanime, on proposa de choisir Conrad. Richard s'étonna de la légèreté de ceux qui jusque-là s'étaient élevés avec «violence contre le marquis , et qui voulaient maintenant l'avoir pour maître ; néanmoins il consentit à tout , et envoya Henri de Champagne et deux autres députés à Conrad pour lui offrir la couronne de Jérusalem.

706 bIBLIOTHÈgUC

Le marquis , pendant ce temps-là , négociait avec Saladin ; il s'était ligue avec le sultan contre l'armée chrétienne réunie à Ascalon. Saladin abandonnait au nnirquis de Tyr Sidon , Béryte , la moitié de Jérusalem , et la moitié du pays en deçà du fleuve. Malek-Adel s'était opposé en vain à cette convention , en vantant la loyauté de Richard , et en disant qu'on ne pouvait traiter avec personne sans l'agrément du roi d'Angleterre, qu'il regardait comme le meilleur des chrétiens et le plus excellent des hommes.

Le secret des négociations de Conrad avec Saladin fut découvertparEtiennedeTourneham; celui-ci rencontra les ambassadeurs du marquis de Tyr au moment où ils quittaient le sultan , qui était alors à Jérusalem. Gauthier ajoute que ces négociateurs , qui se couvrirent ainsi d'infamie, étaient Bélian d'Ibelin et Renaud de Sidon.

Lorsque les députés envoyés à Tyr eurent amnoncé au marquis qu'il était élu roi du consentement de tous et de l'assentiment du roi Richard , lorsqu'ils l'eurent invité à venir à l'armée chrétienne, il ne put retenir sa joie, et, levant les mains au ciel , il fit cette prière à D>eu : « Seigneur, qui » m'avez créé et m'avez donné la vie, vous qui êtes le roi des » rois , permettez que je sois couronné, si vous m'en juge^ V digne; sinon, ne permettez jamais que je sois élevé sur le i) trône. » Sitôt que cette nouvelle se répandit dans la ville de Tyr^, le peuple se livra à des transports de joie; chacun se prépara a 'célébrer la cérémonie du couronnement.

On se flattait de triompher enfin des musulmans : le courage des guerriers chrétiens , dit Yiuisauf , était grand , mais le secours divin leur manquait. Le comte Henri retournait à Ascalon , lorsque le marquis fut assassiné à Tyr. On connaît les détails de cet assassinat commis par des émissaires du Vieux de la Montagne , qui avait jugé le marquis digne de mort , et qui avait ordonné à deux des siens ae le tuer dans lev temps qu'il avait marqué, comme il le fait pour tous ceux qu'il a condamnés; le marquis, avant d'expirer, recommanda à son épouse de veiller à la conservation de la ville de Tyr , et de ne la livrer qu'au roi Richard , ou à celui à qui le royaume reviendrait par droit d'héritage. Dans la confusion où cette mort mit les affaires , il s'éleva parmi les Français des voix qui osèrent accuser Richard de la mort du marquis. On ne se contenta pas de répandre cette calomnie dans la Terre-Sainte ; on l'écrivit au roi de France, en lui annonçant que le roi d'Angleterre avait envoyé en . Europe quatre assassins pour le tuer.

- Lorsque le marquis eut été enterré, les Français demandèrent à sa veuve d'être mis en possession de la ville au

nom du roi de France. Isabelle reponditqu'eOe ne remettrait les clefs de ^yr qu'aa roi Richard, tentant que tdie avait ete la dernière volonté de son mari. Sur ces entrefaites , le prince Henri revint à Tjr, et, des que le peuple Tapèrent, il crut que ce prince était comme envojéde Dieu, et il le désigna sur-le-champ pour le souverain de l'yr. On vint supplier le comte de Champagne* de recevoir la couronne et d épouser la veuve de. Conrad. Henri demanda à consulter le roi Richard; mais, lorsque les députa retournèrent au camp, ils n'y trouvèrent plus le roi d'Angleterre , qui était parti pour faire des courses dans le voisinage de Daroum et de Gaza.

Rien n'égale la bravoure qu'il déploya. II n'avait jamais paru en Orient de guerrier qui fit autant de mkl aux Sarrasins et qu'ils redoutassent plus que Richard : ramais un seul homme ne détruisit tant de Sarrasins dans les croisades.

La veille de Sain^Marc i'evangéiiste, Richard était parti avec son armée pour se rendre a la forteresse de Gadida. N'ayant point rencontré d'ennemis et traversant des lient déserts , il rencontra un san^ier qui parut s'opposer à son passage : cet animai furieux aiguisait ses défenses on ses dents couvertes d'écume; ses soies étaient hérissées , ses oreilles droites : il semblait prêt à recevoir avec courage celui qui viendrait sur lui , ou à se précipiter lui-même sur son assaillant. Au cri que jeta le roi d'Angleterre, le sanglier resta immobile et parut le défier. Richard, la lance en arrêt, s'avance contre l'animal pour le percer : mais le sanglier, faisant un mouvement sur le câté , s'approcha du roi pour le saisir et le tfrrasser; il était d'une ^9sseur énorme et d'un aspect horrible. La lance de Richard ne put résister au coup qu'il lui porta; elle se brisa par le milieu. L'animal, devenu furieux par sa blessure , se jeta sur son agresseur , qui , n'ayant pas assez d'espace pour éviter le choc , piqua son cheval et sauta par-dessus la béte sans en être atteint. Toutefois les caparaçons du cheval furent arrachés par le sanglier, qui ne put s'approcher assez à cause de la moitié de la lance qui était restée dans sa poitrine. L'animal revint à la chaîne, et,, après quelques assauts réciproques , le roi , en passant prèis du sanglier, lui enfonça son épée dans la gorge; le sanglier fut étourdi de ce coup , et Richard , revenant sur lui , le renversa à terre, et le donna à ceux qui le suivaient, comme une proie qu'on livre aux chasseurs.

Le mardi d'avant la fête de Saint-Philippe et de Saint- Jacques , Roger de Glanvilie, venant de Blanche-Garde avec sa suite , rencontra devant les portes de Jérusalem quelques

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Sorinsiiic qu'il fit prkoaAiers et qu'il amena au camp. Le mercredi suivant, le roi Richard en rencontra d'autres entre Blanche-Garde et Gaza; il en tua trois de sa main, et en fit cinq prisonniers qu'il envoya à Ascalon. I^ jour même de la fête de Saint-Philippe et de Saint-Jacques , et dans ia nuit qui suivit, le roi étant à Forhia avec un petit nombre des siens , des Turcs, croyant le surprendre, vinrent de grand matin pour l'attaquer t mais le roi , se levant aussitôt , ne prit que son epee et son bouclier, et, allant au-devant des assaillans , il en tua trois , fit sept prisonniers et mit le reste en fuite. Des Templiers et des Turcopoles rencontrèrent près de Daroum un convoi d'orge dont ils s'emparèrent.

Pendant que le roi Richard était dans la plaine de Ramia , occupe à poursuivre les Sarrasins , les députes envoyés de Tyr arrivei'ent et lui annoncèrent la mort de Conrad , Felection du comte Henri , et la resolution de ce dernier de n'accepter ia couronne que d'après le consentement du roi d'Angleterre, son oncle» u En apprenant la mort du marn quis, dit Vinisauf, Richard resta tout interdit; l'élection » de son neveu lui causa une joie qu'il ne put dissimuler. n Puisque le destin tnéçitable , s'ecria-t-il , a enleifé Conrad , i) à quoi servirait la douleur qu'on montrerait de sa perte ? Je n désire que mon neveu goupeme le royaume de Jérusalem n selon la volonté de Dieu, Quant à la veuve du marquis, je n ne conseille rien ; car le marquis l'avait enlevée à son mari n vivant. Que le comte prenne possession du royaume; je lui n donne Ptolémaïs et ses dépendances, ainsi que Tyr et Joppé, n avec toute la Terre-sainte à rçponquérir avec le secours n de Dieu^ II recommanda ensuite aux députes de retourner » auprès de lui, et de lui dire de venir au plus tôt le joindre n avec les Français , pour faire la guerre aux musulmans, n Quand les députes du comte Henri furent revenus à Tyr et u'iis' eurent fait connaître la réponse de Richard , la joie ut générale dans la ville ; on pressa le comte d'épouser la veuve de Conrad ; la marquise elle-même vint le trouver et lui offrit les clefs de la ville. Alors il céda aux instances des Français et des Anglais , et le mariage fut cele'brë solennellement en présence du cierge et du peuple. Vinisauf ajoute qu'on n'ebt pas beaucoup de peine à persuader le comte , parce qu'il n est pas difficile de faire faire à quelqu'un ce qu'il désire. Cette union convenait également aux Français et aux Anglais; car le comte Henri était a-la-fois neveu du roi de France et du roi d'Angleterre.

Le comte Henri ne tarda pas à se mettre en marche avec

DBS CROISADES. 709

ses troupes j H se rendit avec le dao. de Bourgogne k Ptole> maïs. Ici Vinfsauf parle de la re'ceojdôn pompeuse qu'on fit dans cette vilio au nouveau roi je.JeVusalûm. II fait^ au sujet de l'élévation du comte de Cliampagne au trqfie de Godefroi ^ des reflexions que nous avons fait çonnaitk*e dans notre viii.® livre.

Le roi Gui se . voyait sans royaume ; mais Richard , touche de sa pieté , et par égard pour la loyauté de son caractère, lui donna la souveraineté de l'île de Chypre, quoiqu'il eut vendu d'abord cette ile aux Templiers ; Gui de Lusignan en devint roi , après l'avoir rachetée à ces chevaliers.

Cependant il arrivait sans cesse des députes qui venaient presser le roi Richard de retourner en Occident, Ce prince , d'ailleurs , n'était pas tranquille , lorsqu'il pensait à Philippe^ Auguste, et s'appliquait ce prov^be ; N'a point un bon matin , qui a maui^ais voisin. .

On se préparait dans l'armée à marcher contre Daroum ; tout-à-ooup Richard part, accompagne de sa seule maison militaire, et, dans l'espace de quatre jours, il s'empare du château, qui avait dix-sept tours et qui était défendu par une nombreuse garnison. Lorsque le duo de Bourgogne et le comte Henri arrivèrent , ils virent flotter sur les tours l'etendard victorieux des chre'tiens. Le château .de Forbia , celui des Figuiers , celui des Roseaux ^ et plusieurs autres, furent également occupe's par les soldats de Richard>

Le roi d'Angleterre était au château des Roseaux ^ lorsqu'il reçut un nouveau députe , nomme /ean d'Alençon, qui vint l'informer d'une manière positive de la positioi» alarmante de son royaume. Les opinions furent diverses, dans l'armée, sur le parti qu'allait prendre Richard. Au milieu de l'incertitude des esprits, tous les chefs de l'armée, Français , Normands , Anglais , Poitevins , Manceaux j Angevins , Allemands, se reunirent, et firent le serment de ne point abandonner la sainte entreprise^ soit que le roi partit, soit qu'il restât. Cette resolution fit une sensation agréable dans l'armée; riches et pauvres, grands et petits^ tous manifestèrent leur joie ; le camp fut illumine une partie de la nuit ; la foule des pèlerins exprima ses sentimens par des danses , des banquets, des chansons. Richard seul, livre à de profondes méditations et à mille pensées contrairea, ne partageait.point l'allégresse publique. On entrait alors dans le mois de juin , et tous les croisés se préparaient à la guerre.

Le roi d'AngleteiTe vint camper sous les murs d'Hébron , près d'une vallée où naquit, dit-on^ S.'® Anne, mère de la

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Vierge Marie. L'armée eut beaucoup à souffirir, dans ce lieu , de la chaleur de la sttsdn et de la piqûre de certaines petites mouches, semblables à des étincelles volantes, et qu'on ap- 'peUùt otncenelles. Tout le pays en était rempli : elles piquaient ies mains, le cou, b gorge, le visage ; et leur piqûre occasionnait sur-Ie-^amp une tumeur brûlante, en sorte que les pèlerins ressemblaient à des lépreux. Toutefois, l'espérance d'aller bientât assiéger Jérusalem soutenait le courage de l'armée, et rien ne pouvait affaiblir la joie que donnait cette espérance à tous les croisés.

Ce fut alors qu'un prêtre poitevin, nommé Guillaume, adressa un discours pathétique à Richard pour l'engager à rester en Palestine ; ce fut alors que le roi d'Angleterre dit au comte Henri , au duc de Bourgogne et aux autres chefs , qu'il ne partirait point pour l'Occident avant Pâques. Peu de temps après, un héraut d'armes annonça dans toute l'armée que le roi Richard restait en Palestine jusqu'au printemps suivant, ajoutant que chacun eut à se préparer pour marcher vers Jérusalem. Cette proclamation rendit les croisés à la joie ; tous tendaient leurs mains au ciel, en disant : « Dieu tout- » puissant, grâces vous soient rendues! Le temps de la bé- 9f nédiction est arrivé ; tout ce que nous avons souffert n'est 9 plus rien, puisque nous allons délivrer la ville sainte. » Dès-lors les croisés ne songèrent plus ni à leurs maux ni à I^urs fatigues , et la seule pensée de délivrer Jérusalem leur faisait braver tous les périls , tous les travaux et toutes les calamités de la guerre.

L'armée arriva d'abord à Blanche-Garde, à une journée d'Ascidori ; ensuite à la tour des Soldats , puis au château d'Arnaud, etàBetenoble, où elle se reposa quelque temps, attendant le comte Henri, que Richard avait envoyé à Ptolémaïs pour en amener les guerriers qui s'y trouvaient.

Pendant ce temps, Richard fit plusieurs excursions dans les montagnes de la Judée. Dans une de ces excursions, il parvint à la fontaine d'Ëmmaûs , et poursuivit les ennemis jusque dans uu lieu d'où il aperçut les tours de Jérusalem.

Jérusalem était alors remplie d'épouvante. Si Richard , dit Vinisauf , se fut avancé avec son armée, les Turcs auraient abandonné la ville aux chrétiens. Tous les musulmans fuyaient , sans être retenus ni par les promesses ni par ies menaces de Saladin. Saladin lui-même, ajoute le chroniqueur, fit venir son meilleur cheval , et prit la fuite , redoutant l'arrivée de Richard.

Dans un des petits combats qui eurent lieu alors , on

cheTalier hospitalier fit un« action memôrabls , qui FauraiC couvert de gloire , s'il n'eât viole la règle de son ordre ; il se nommait Robert de Bruges : abandonnanl son rang , il se précipita s^ sur les ennemis , doDt.il abattit le chef d'un tfx>up de lance. Après cette belle aoëon 9 le grand-maitre de THâpital^ nomme Gamier, ordonna à Robert de Bruges de mettre pied à terre et de s'en retourner au camp pour j garderies arrêts. Le chevalier obéit , et alla, loin du combat, attendre dans sa tente de nouveaux ordres.

Cependant les Sarrasins continuaceat a inquiéter les croises , et cherchaient à les surprendre dans lès chemins et dians les lieux écartés. Henri avait fait partir un convoi de vivres pour l'armée : Ferri de Viane le conduisait Comme ceux qui devaient Tescartery s'en étaient éloignés, les Turcs s'avancent afin de l'intercepter. Un chevalier nommé Baudouin t qui était resté presque seul , fut bientôt accablé par le nombre des ennemis. Il fut renversé plusieurs fois de cheval , et , perdant tout son sang, il s'écria, au milieu du péril : A mot , Manaeaès de Lille ! Celui-ci accourut , et fut à son tour renverse ; cette éjiite de guerriers idlait succomber , lorsque Dieu envoya à leur secours le comte de Leicester. Les Turos prirent enfin la fuite. Cette afiaire , quoique glorieuse pouries chrétiens , montrait néanmoins combien A leur était difficile d'assurer leurs communications avec les villes maritimes.

L'armée était depuis un mois à Betenoble , sans qu'on eut livré aucun combat décisif, et qu'on fit des préparatifs sérieux

Ciur le siège de Jérusalem. Les croisés recommencèrent ors plaintes : u Seigneur Dieu , disaient-ils , qu'arrivera-t-il n de nous ! n'irons-nous donc pas encore à Jérusalem ! » Le roi et les principaux de l'armée sa rassemblèrent pour, délibérer sur ce qu'on dilait faire.

Les Français demandaient -avec instance qu'on matohat vers Jérusalem. Richard leur répondait que leur voiovié n'était pas raisonnable* « Tant que je serai le chef de oette 9 entreprise, disait-il , je ne ferai rien qui puisse mVttirer la 9 honte. Si vous voulez dier à Jérusalem , je vous' j'accomj» pagnerai , mais je ne vous y conduirai pn^ Saiwiii sait n quelles sont noiâ forces ; s'il descend avec son armée dons la » plaine de Ramla , s'il intercepte les routes , s'il arrête nos » convois , que deviendrons-nous devant Jérusalem 1, Notre 'h petite armée ne pourrait suffire à entourer la ville. Je suis m responsable des malheurs qui peuvent arriver. Ij v a bien ^ des gens ici , *et même en France , qui voudraient me voir

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» (Utq une imprudencQ , afin da me la reproche?. Nous ne «<uwoaisâonâ point ie psnrs s oonsnitons les indigènes, Qiil » ont intérêt à recouvrer leurs domaines , et faisons ce qvLÏi$ » nous diront ; consultons les Hospitaliers et les Teropiiei*s , » et ils nous apprencfaront si nous devons aller assiéger J^* n rusalem , ou si nous devons diriger nos efforts contre » Beryte , Damas ou le Caire. »

Sur l'avis de Richard , on convint unanimement de choish* vingt personnes , qui décideraient de ce qu'on devait faire ; on convint en même temps qu'on exécuterait fidèlement ce que ees vingt personnes auraient résolu. On choisit cinq Templiers, cinq Hospitaliers, cinq Français et cinq Syriens. On regrette de n'avoir aucune notion sur les débats qui durent s'élever dans ce conseil suprême ; on sait seulement que les Ff*ançais opinèrent pour le siège de Jérusalem : mais leur avis né prévalut point , et la majorité décida qu'on devait aller assiéger le Caire. Quand la résolution fut prise , tons les 4ihefs de- l'armée française déclarèrent qu'ils n'iraient point en Egypte ; Richard essaya de les persuader , en leur promettant de leur prêter sa flotte , de leur fournir des vivres | des armes , et même de l'argent.

A cette époque , quelques Syriens que le roi payait pour lui faire connaître les mouvemens de l'ennemi , vinrent l'avertir qu'une riche caravane arrivait d'Egypte et se ren* dait à Jérusalem. Richard rassembla aussitôt l'élite de ses guerriers , à laquelle se joignirent les Français. Cette troupe intrépide quitta le camp , marcha toute la nuit à la clarté de la lune , et le lendemain , au point du jour , elle arriva sur le territoire d'Hébron , dans un lieu où la caravane ^'était arrêtée avec son escorte. Les baiistaires et les archers commencèrent le combat. Les guerriers sarrasins , au nombre de deux mille , sç rangèrent par bataillons au pied d'une mon* tagne , tandis que la caravane , retirée à l'écart , attendait l'issue de la bataille. Richard fondit , à la tête des siens , sur les musulmans , qui furent ébranlés au premier choc , et qui ^'enfuyaient comme des lièvres que des chiens poursutvei^t.. Les Français firent admirer leur bravoure ; l'amour du butin faisait de chaque soldat un héros. Le roi se fit remarquer entre tous les autres : il était monté sur un cheval très-haut; sa lance , qui portait par*tout des coups terribles , s'étant brisée, il tira son épée , s'élançant de tous cotés, et renver«> sant, comme la foudre, tout ce qui se présentait à ses coups. De toutes parts , les chrétiens firent un horrible carnage (les musulmaps* La ci^-avane fut enlevée : ceux qui la gar*

DES CROISÀDBS. 713

ijalenty vinrent 0q livrer eux-* mêmes; fis amenaient les ^evauz et les chameaux avec leurs bagages, les mulets Qt les mules qui portaient des richesses de toute espèce, de Tor , de l'argent , des manteaux de soie , de la pourpre , toute sorte d'ornemens pour les vétemens , des armes , des traits , des cuirasses appelées gasiganz, des couteaux pointus et ouvrages , des pavillons , des tentes magnifiques , du bis^ cait, du froment, de Torge, de la farine, des medicamens , des bassins , des outres , des marmites d'argent , des can** délabres , du poivre , du cinnamome , du sucre , de la cire , de l'argent monnaye en grande quantité , et tant d'autres choses précieuses , qu'on disait que jamais , dans aucun combat , on n'avait fait un si riche et si immense butin.

Les Francs victorieux eurent beaucoup de peine à reunir les chameaux et les dromadaires , qui fuyaient dans les campagnes ; lorsqu'on les eut atteints , on estima qu'ils étaient au nombre de quatre mille sept cents : il y avait tant d'anes et de mulets, qu'on ne pouvait les compter. Dix-sept cents cavaliers sarrasins avaient ete tues dans le combat. ^

Richard et sa troupe revinrent avec leur butin jusqu'à Bethaven , à quatre milles de Jaffa : ce fut là que se fit le partage. On arriva le lendemain à Ramia. Le comte Henri y était venu avec son armée; tous ensemble se rendirent à Betenobie. Là , on se livra de nouveau à tous les traus-> ports de la joie. Le roi distribua aux guerriers ses chameaux , qui étaient les plus beaux qu'on eût jamais vus. Il les distribua également entre ceux qui avaient ete de l'expédition et ceux qui étaient restes sous la tente ; on le comparait pour cela au roi David, qui récompensait ceux qui allaient au combat et ceux qui restaient aux bagages. Les ânes furent distribues à tons les vdets de l'armée : on fit des pâtés avec la chair des jeunes chameaux ; et tous les croisés en mangèrent avec plaisir, parce que la viande de chameau est blanche et agréable. Cependant les plaintes de l'armée ne tardèrent pas à recommencer ; on se demandait pourquoi l'on n'allait pas à J^usalem , et pourquoi l'on ne profitait pas de la terreur inspirée aux San*asins. Le conseil qu'on avait nommé pour prendre une résolution , opposait toujours au vœu de Tarmée plusieurs raisons; entre autres, la disette d'eau, que les hommes et les bétes de somme ne pourraient supporter , au temps de la Saint- Jean , où la chaleur dessèche tout, sur-tout dans le pays montueux de Jérusalem 1 la fontaine de Siloé ne pouvait suffire à une armée.

La résolution du conseil étant connue définitivement dg

714 BIBLIOTHËQUB

l'armée y eife j cau«a une grande désolation. On commença à maudire ie temps qu'on avait passe dans oe pajrs, et Tes* poir qu'on avait conçu d'aller plus loin. Les guerriers chrétiens disaient qu'ils n'avaient oesire vivre jusque-là que pour reconquérir la ville sainte et l'arracher aux mains des barbares. A Mais Dieu, dit Vinisauf, est un juge équitable , et w punit les vices et les mauvaises pense'es des hommes, n Le chroniqueur part de là pour reprocher aux Français leur légèreté et leur inconstance. «Lorsque l'armée s'arrêtait le soir » dans un endroit, les Français se réunissaient entre eux et » aflTectaient de se séparer des autres. Us se livraient en outre j» à des plaisanteries et à des saillies mordantes , qui donnai^t n lieu à des scènes fâcheuses. Ils ne cessaient de vanter leur n supériorité ; personne n'avait de la bravoure auprès d'eux. 9 Le duc de Bourgogne, d'un esprit caustique et jaloux, lit m des chansons que la pudeur et l'esprit des convenances « devaient l'empêcher de faire connaître; il ne respectait pas «même les femmes dans ses satires. Richard j répondît par « d'autres chansons où il se moquait du duo de Bourgogne. « Vinisauf remarque , à ce sujet, que tous les guerriers ainsi troublés par la discorde et par l'insubordination ne ressemblaient point à Boemond, à Tancrède^ à Godefroi, dont les victoires et les belles actions seront toujours célèbres, et dont Dieu récompensa la parfaite soumission à ses volontés , en couronnant leurs travaux , et en les rendant dignes du respect de la postérité.

Après l'enlèvement de la caravane , Farmée resta quelques jours à Betenoble , impatiente du repos , et désolée de ne pas recevoir le signal pour dller plus loin. Lorsqu'on donna l'ordre de revenir vers Jaffa, l'affliction des croisés fut telle, qu'on n'en avait jamais vu de pareille dans une armée. Les Turcs profitèrent de ce désespoir et des désordres qu'il entraînait, pour tomber sur les derrières de r^rmée. Les périls ne pouvaient réunir les esprits; car, lorsque l'armée vint camper entre Ramla et Saint-Greorge , les Français campaient à la gauche , et le roi Richard avec les siens, à la droite. Ce fut alors qu'un grand nombre de croisés quittèrent les drapeaux, et se retirèrent les uns à Jafia, les autres à Ptolémaïs , quelques-uns à Tjr.

Cet état de l'iormée chrétienne fut bientât connu de Saladin ; une foule de musulmans vinrent se réunir sous les étendards du sultan.

Richard , se voyant abandonné par la plupart des croisés , ne songea plus qu'à obtenir unetr&ve de Saladin. Le sultan

DBS CROISÀDBS. 715

ne Toulnt y consentir que tous la condition qu'Ascalon serait démoli. Richard , poar toute réponse, envoya les Templiers et les Hospitaliers pour raser la forteresse de Doroom et mettre une garnison dans Ascalon. Les débris de Parmée chrétienne continuèrent tristement leur route Ters JafTa, et Richard se rendit à Ptolémaïs.

Saladin résolut alors de diriger ses forces contre JafFa. II arriva devant cette ville avec vingt mille hommes de cavalerie et une foule innombrable de fantassins, qui couvraient la terre comme des sauterelles. Parti de Jérusidem le dimanche d'avant ia fête de Saint*Pierre-ès-liens , il arriva le lundi devant Jaffa, et commença le siège. Chaque jour on livrait des assauts : le vendredr , une porte de la ville fut abattue \ les Turcs entrèrent dans la place et poursuivirent les chrétiens jusqu'à ia citadelle ; ils pénétrèrent dans les maisons , et commirent d'horribles cruautés sur les miJades qu'ils y trouvèrent ; ils massacrèrent un nombre infini de chrétiens , qu'on regarda comme des martyrs. Les musulmans, après avoir piilé et dévasté la viile, allèrent attaquer la citadelle : l'at^que dura tout le jour ; et les chrétiens étaient sans espoir , lorsque le patriarche nouvellement élu fit demander a Saladin par Malek-Âdel , frère du sultan , qu'il accordât jusqu'au lendemain matin une trêve , à la condition que si , avant la neuvième heure, il ne venait pas de secours aux assiégés , chacun de ceux qui restaient dans la tour, paierait, pour se racheter, les hommes , dix besans d'or ; les femmes , cinq ; les enfans , trois. Le patriarche s'offrait lui-même en otage, et comme garant de l'observation du traité , avec quelques personnages de marque, qui resteraient captifs jusqu'au lendemain à la» neuvième heure. Saladin consentit à cet arrangement. Tous ces otages furent livrés et conduits à Damas.

Les assiégés avaient envoyé des députés à Richard; ces députés trouvèrent le roi d'Angleterre faisant les préparatifs de son départ pour l'Occident. Huit de ses vaisseaitix avaient reçu l'ordre de faire voile vers Béryte , comme pour menacer cette ville. Les députés parurent devant Richard en déchirant leurs habits, et lui annoncèrent le désastre de JafFa. Le roi les écouta , et leur dit : « Vive Dieu ! je partirai » et je ferai ce que je pourrai, n II donne des ordres pour que Parmée se prépare a une nouvelle expédition. Le duc de Bourgogne refusa de marcher. Les Templiers, les Hospitaliers , plusieurs autres guerriers, se rendirent par terre à Césarée; \e roi monta sur ses vaisseaux , accompagné de quelques-uns des siens. Ceux qui partirent pour Cesarée,

furent arrêtés clans leur marche, tous les çherotns étant interceptés par les musulmans. La flotte ayant été retenue à la hauteur de Caïphas par les vents contraires , Richard s'affligea de ce retard , et dit en soupirant : u Seigneur Dieu , n pourquoi nous retenez-vous? Voyez , je vous en conjure, » la dure nécessité ou nous nous trouvons , et la pieuse vo* n lonté de nos cœurs. » Le roi eut à peine parlé, qu'un vent favorable souffla en poupe , et poussa la flotte vers le port de Jaffa : on était alors au milieu de la nuit. Le lendemain samedi , la garnison de la tour devait se rendre à Saladin à la neuvième heure. Dès le lever du jour , les Turcs sans foi esdgèrent des assiégés qu'ils leur payassent le prix de la rançon convenu. A mesure que oeux<«i payaient les besans promis, les Turcs leur coupaient la tête et les jetaient dans un fossé. Il y en avait déjà sept ainsi décapités, lorsque ceux qui restaient, s'en étant aperçus, furent saisis d'horreur et d'efiroi^ et commencèrent à pousser des cris lamentables : pour gagner

Juelques momens de vie , ils se retirèrent tous dans l'intérieur e la tour en répandant des larmes amères et en implorant la miséricorde divine. La flotte du roi était dans le port , et les

fuerriers, couverts de leurs armes, se préparaient à cornattre. Les Turcs , voyant que les chrétiens se disposaient & passer des vaisseaux dans les barques , se précipitent eq foule sur le rivage pour empêcher le débarquement, et font pleuvoir une grêle de traits. Les cavaliers turcs s'avancent même dans la mer aussi loin qu'ils peuvent, et cherchent à éloigner les Francs. Le roi Richard ^ réunissant les chefs de sa troupe, leur paria en ces termes : «Braves compagnons, que nous J9 reste^t^il à faire? Ne débarquerons-nous pas sur ce rivage occupé par une troupe de lâches ? Croirons-nous' nos vies n plus précieuses que celles de nos frères qui vont périr sans n nous? duel est votre avis?^ Quelques-uns répondirent à ce discours que c'était en vain qu'on voulait avancer , qu'il était impossible de délivrer ceux qui restaient dans Jafla , et que le débarquement paraissait impossible au milieu de tant d'ennemis.

Richard, qui portait par^^tout les yeux, aperçut alors un prêtre qui, se jetant de la rive dans la mer, venait à lui en nageant. Lorsqu'il eut été reçu dans la barque du roi , le prêtre lui dit, le cœur ému et l'esprit agité : a grand roi, ceux qui » restent dans la tour et qui soupirent après votre arrivée , n voyant le glaive de l'ennemi suspendu sur leur tête ^ prêts » à être immolés comme des brebis sans défense , vont • périr, si Dieu ne vient à leur secours par votre moyen. -^

D&8 C.ROIflADBS. 717

n Edt-ce qa*il n'jr a personne pour les secourir, reprit Richard, » ni aucun lieu de retraite pour eux ? — C'est devant cette 9 tour y répliqua le prêtre , qu'ils vont être entasses après » avoir ete immoles. » A ces mots, le roi, élevant la voix ^ dit : a Si DieU) au nom duquel nous sommes venus ici, le J9 veut , nous mourrons avec nos frères. PeVisse celui qui 9 ne s'avancera pas avec nous I « II fit aussitôt tourner ses barques vers la terre, et, le premier, se jetant dans ia mer jusqu'à la ceinture , il atteignit la rive. II fut suivi de Geoflfroi du Bois, et de Pierre de Pratelles. Tous les autres , s'elançant dans les (lots , fondirent avec impétuosité sur les Turcs qui couvraient le rivage. Le roi, avec la baliste qu'il tenait à la main , les renversait çà et là ] et ceux qui l'accom* pagnaient, imitaient son exemple. A la vue' de Richard, les musulmans avaient perdu leur courage. Les chrétiens , rassemblant des tonneaux , des planches et des de'bris de na« vires y se font une espèce de retranchement, où se placent des balistaires et d'autres guerriers pour écarter les Turcs , qui, ne pouvant plus résister | remplissaient la rive de leurs cris et de leurs hurlemens.

Le roi pénétra alors dans la ville, où trois mille Sarrasins se livraient au pillage. Par ses ordres on éleva ses bannières, afin qu'elles fussent vues dés chrétiens qui e'taient dans la tour. Cette vue ranima leur courage; ils prennent leurs armes , descendent de la tour , et volent au-devant du roi. L'armée des Turcs se trouble : le roi , toujours l'epee à la main, fond sur les ennemis, les renverse, à droite et à gauche; il se fait auprès de ia tour un grand carnage ; les places publiques sont couvertes de cadavres des musulmans. Richard poursuit les fuvards hors de la ville , afin , dit la chronique, qu'on ne put pas dire qu'il avait e'pargne les ennemis du Christ , que Dieu avait livres entre ses mains.

Richard n'avait avec lui que trois cavaliers, u Non , dit n Vinisauf , les temps anciens n'ont pas été témoins d'un tel J9 prodige. 9 Saladin, ayant appris ce qui venait ^e se passer, fut saisi de frayeur, et, levant ses tentes, s'enfuit comme un lièvre timide. Richard poursuivit les Sarrasins jusqu'à deux milles de Jaffa , et vint placer sa tente dans le lieu où Saladin avait eu la sienne quelques heures auparavant, u Ainsi , » avec le secours de Dieu, dit Vinisauf, l'armée turque fut 9 repoussée et mise en fuite par une poignée de chrétiens, n

Salf.din convoqua ses principaux émirs , et leur adressa ses plaintes sur cette défaite. Un des émirs lui répondit : A L'armée chrétienne n'est pas telle que vous la croyez ; elle

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n manque de béte« de somme ; elle n'a point de efaeranx , n excepte^troift , que Richard a trouves dans Jaffii : on peul n aisément s'emparer de sa personne ; car il est maintenant 9 couché seul dans sa tente, se reposant de ses fatigues. Celui j» qui le saisira , mettra fin à la guerre, n Un cri unanime s'éleva alors parmi les Turcs sur l'opprobre éternel que ye* nait de subir l'armée des musulmans , qui avait été dissipée par un si petit nombre d'ennemis , et qui s'était laissé enlever JafTa , conquise par des milliers d'hommes ; on murinurait , on frémissait de honte et de rage.

Les Turcs qui étaient entrés dans JafTa , avaient massacre tous les chrétiens malades. Ils avaient tué un nombre infini de cochons qu'ils y avaient trouvés. Les musulmans ont le cochon en horreur , et le regardent comme un animal immonde , parce qu'on dit que ((es cochons ont dévoré Mahomet. Les Turcs avaient entassé péle^méie les cadavres des chrétiens avec ceux des porcs , pour témoigner Faversion qu'ils avaient pour les uns et pour les autres.

Le lendemain , le roi Richard s'occupa de faire relever les murs de Joppé : on se contenta de réparer les brèches avec des pierres sans chaux ni ciment ; ce travail dura trois jours. Le roi campait hors de la ville. Bientôt il se rassembla une armée innombrable de Turcs : quelques guerriers musulmans formèrent le projet de surprendre Richard dans sa tente pendant la nuit. Le roi n'avait pu réunir autour de lui que quarante-cinq chevaliers , quelques fantassins , des balistaires et des archers , quelques Génois et quelques Pisans. Toute cette troupe ne s'élevait pas à deux mille hommes. La chronique donne le nom de Menelons et de Cordwei aux guerriers musulmans qui se disposaient à enlever Richard. Lorsqu'ils approchaient du camp , ils se disputk*ent entre eux pour savoir qui combattrait à pied et qui combattrait à cheval. Pendant que ce débat durait , les ténèbres de la nuit commençaient à se dissiper; a la lueur de l'aurore, un Génois sorti du camp les aperçut, et rentra en criant: Atix armes! aux armes ! Le roi Richard s'éveille tout «àcoup, saute de son lit, endosse sa cuirasse : déjà les musulmans accouraient en foule ; les guerriers chrétiens eurent a peine le temps de se vêtir. Les Sarrasins pénétraient dans le camp : les chrétiens n'avaient que dix chevaux , trouve» au basûtl et peu exercés au combat. Le roi monte un de ces chevaux; les autres sont montés par le comte de Leicester, Barthélemi de Mortemar, Raoul de Mauléon, André de Chavigni , Giraud de Fumivid , Roger de Saci , Guillaume de

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FËUng, Hugues de Villeneuve ^ Henri le Teutonique, porte etendardw La petite armée des eKretiens est rangée par bataillons : à chaque bataillon Richard donne un commandant pour exciter le courage des soldats. On plaça quelques guer* riers du câté de la mer ; on en plaça aussi à gauche , du câte de l'église de Saint-Nicolas , ou s'étaient portes les Turcs : les Pisans et les (ïe'nois furent postes à l'entrée des jardins qui entouraient la ville.

Les Turcs fondent sur le camp en poussant des cris et des hurlemens horribles; ils lancent en même temps une gréle de traits et de javelots. Les chrétiens se disposent à recevoir comme ils peuvent le choc des infidèles : ils mettent le genou droit en terre , afin d'être plus fermes, et , s'appuyant sur le pied gauche , de leur main gauche ils tiennent leurs boucliers étendus; de la main droite ils fixent leurs lances en terre, en les inclinant et en présentant la pointe aux ennemis. Richard plaça on bidistaire entre deux guerriers protégé par leurs boucliers; un autre soldat était chargé de disposer la batiste, en sorte que l'office de l'un était de tenir la baliste tendue, et celui de l'autre, de lancer les traits*

L'armée étant ainsi disposée, selon que le temps et le petit nombre le permettaient, le roi parcourut les rangs ^ exhortant les soldats a la constance, u Opposez une ame in- » trépide an danger, leur dit-il, et vous sortirez vainqueurs » du combat. Ici il n'y a pas mojen de fuir : les ennemis » occupent toutes les issues; tenter la fuite, c'est courir à la » mort. Recevez avec reconnaissance la couronne du marj» tjre qui nous attend; mais, avant de mourir, vengeons » notre mort , et rendons grâces a Dieu pour la âivenr qu'il n nous accorde de mourir pouf IuL »

Richard avait à peine prononcé ces paroles, que Penaerni marche sur sept colonnes , dont chacune avait près 4e mille cavaliers. Les chrétiens , appujant fortement le pied drok sur le sable et restant immobiles , présentent la pointe ^e leurs lances. S'ils s'étaient «m moment ébranlés, tout éttait perdu. Lorsque la première figue des musulmans arrive en présence des chrétiens , elle s'arrête , puis recule sans oser les attaquer. Alors une grêle de traits tombe sur eux, et tue les hommes et les chevaux. La seconde ligue ennemie s'a** ▼ance à sau:tovr, et recule de même eu voyant l'attitude 4es chrétiens. Plusieurs fois les Turcs vinrent, poussés eeranne par un tourbillon , dans l'intendoii de dissiper l'acmée. des fidèles ; mais, lorsqu'ils étaient près d'en venir aux nfains, ils détournaient leurs chevaux et.s'éhngnaieat.

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- Alors le roi Richard et ceux qui avaient des dieVaux^ i« portent avec vioIeDce sur le pins épais des ennemis ; le d&« sordre se met dans les rangs des Sarrasins. Le roi, dans son attaque impétueuse, arait traverse les bataillons musulmans: il se retourne , et , voyant Leicester renverse' de cheval , il revient pour le secourir. Un combat terrible s'engage autour de Richard : les Turcs accourent de toutes parts ; ils en vou* laient sur-tout au roi , dont ils préféraient la mort à celle de mille autres chrétiens. Comme, au milieu de la mélee, on en» traînait Raoul de Mauleon, Richard se dégage lui-même , pique son cheval, court vers Raoul et le délivre. Le héros anglais se portait de tous câtes à-Ia-fois ; son epee foudroyante immola une foule d'ennemis : aux uns, il fendait la tête jusqu'aux dents ; aux autres , il abattait le bras ou la cuisse^ V inisauf ajoute qu'il mania son epee avec tant de violence f que la peau de sa main droite se fendit.

Au milieu du combat, on voit tout-à-coup arriver un ecuyer de Malek-Adel, prince magnifique, et comparable 'V aux plus grands princes , s'il avait connu la foi chrétienne.

Malek-Adel envoyait au roi d'Angleterre deux chevaux arabes , en le priant de les recevoir , et de s'en servir -dans un moment où il paraissait en avoir tant de besoin. Il le priait en même temps , si Dieu le faisait échapper au danger , de se souvenir de ce service. Richard reçut ce présent, et en exprima sa reconnaissance en disant que , dans la nécessité pressante où il se trouvait, il accepterait plusieurs chevaux semblables de son plus mortel ennemi.

Le combat se renouvela ensuite : un grand nombre de Turc» accoururent ; la terre était couverte de leurs flèches. Tout-àcoup un grand cri parti de Jaffa vint annoncer à Richard que les Sarrasins avaient pénétré dans la ville, et que les nôtres qui en gardaient l'entrée , n'avaient pu leur résister. Aussitôt le roi court avec deux cavaliers et quelques balistaîres vers le point menacé : il rencontre' sur une place de la ville trois émirs turcs avec une escorte nombreuse ; il fond sur .eux , tue les cavaliers, enlève denx chevaux, et met l'ennemi en fuite, tt Les Turcs , dit Vinisauf , étaient si effrayés à l'aspect » de Richard, qu'ils se dispersaient de tous côtés, cherchant » une issue là où il n'y en af^ait point, n Le roi fit barricader les brèches, et plaça des gardes pour préserver la ville d'une nouvelle surprise.

Après avoir fait ces dispositions , Richard se porte sur le rivage de la mer, et, par ses exhortations, ramène.an combat ceux qui avaient fui. Il laisse à chaque vaisseau cinq gardes ;

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et retourne avec le reste ati recours de l'armée, qui se battait toujours, n se précipite avec tant Je violence sur les Turcs ^ que ceux même qui avaient jusque là conserve' leurs rangs , cèdent au torrent qui les entraîne. Les Turcs faisaient dincroyables efforts pour accabler le roi. Richard, sans s'occuper du nombre de ses ennemis, les enfonce, et disparaît au milieu de l'armée musulmane : les chrétiens ne savent plus ce qu'il est devenu; ils s'écartent les uns des autres pour le chercher, et peu s'en fallut que i'armee ne se débandât. Le roi était entoure' de milliers d'ennemis , et combattait toujours, tt Ici la main de l'écrivain s'arrête, dit Vinisauf , et « l'esprit du lecteur est confondu. Non , ajoute-t*iI , ce que 9 la fable raconte d'Antee ; l'histoir&> d'Alexandre; la Bible ^ » de Judas Machabee , n'approche point des exploits de Ri» 9 chard dans cette journée. Le fameux Roland est oblige de céder an roi d'Angleterre la palme de la bravoure. Au » milieu du champ de bataille , ce heVos restait invincible et » invulnérable ; il valût lui seul une armée , et le danger sf redoublait ses forces, o .

Entre plusieurs exploits par lesquels il se signala dans ce jour , on doit remarquer le combat qu'il eut à soutenir avec un e'mîr qui surpassait tous les musulmans par sa taille et par l'éclat de ses armes : cet émir, au regard 'farouche , au front menaçant, reprochait aux Turcs leur peu de courage ; il pique son cheval , et se précipite à la rencontre de Richard : celui-ci l'attend, pare les coups qu'on lui porte , et , levant sa hache danoise , il abat la tête , l'épauie et le bras droit de son adversaire. A cette vue, les Turcs restent sans force; ils s'éloignent à l'envi de Richard, et se contentent de lancer de loin leurs javelots. Le roi , ainsi débarrassé de la foule des ennemis , revient auprès des siens , qui le croyaient mort, a Le corps de Richard , couvert de 9 flèches, ressemblait, dit Vinisauf, à une pelote couverte' n d'aiguilles ; une foule de traits couvraient également les M caparaçons de son cheval, n

Le combat dura depuis le malm jusqu'au soir; on aura peine à croire à tant de prodiges. Richard et ses compagnons (Tarmes firent de si grands exploits, que les ennemis qui en fkrent témoins en aidaient les cheveux hérissés, u On ne peut » douter, ajoute la chronique , que les chrétiens n'aient étése- » courus par la miséricorde divine, lorsqu'on sait que dans cette p journée ils ne perdirent que deux des leurs, t Nous osons à

Iieine répéter ici, d'après Vinisauf, qu'on trouva dans la plaine es cadavres de quinze cents chevaux et de neuf mille Turcs.

Laoorruption des cadavres fit naître une dangereuse épidémie dans Tarmee chrétienne. Richard tomba midade ; ce fut alors que Saladin lui écrivit qu'il allait venir avec ses Turcs s'emparer de lui , pourvu qu'il attendît son arrivée. Richard lui repondit sur-le-champ qu'il ne devait pas douter qu'il ne Fattendit, tant qu'il pourrait se tenir debout, le courage d'un roi ne pouvant jamais être abattu par l'adversité. Cependant le roi fit avertir les croises qui se trouvaient à Ptolemaîs et à Ce'saree. Les Français et plusieurs autres ne voulurent pas venir. Alors Richard songea à conclure une trêve avec les musulmans.

Le roi fit assembler quelques chefs, et leur dit qu'il allait se retirer à Ptolemaîs pour se faire guérir. Tous ceux qu'il avait convoques ne furent point d'avis qu'il se retirât, et menacèrent de se retirer eux-mêmes. Conune Richard persistait , ils abandonnèrent la garde du camp et s'éloignèrent du roi. Lé roi resta seul; son esprit était inquiet et trouble : enfin il fit publier que ceux qui étaient venus à son secours , allaient recevoir la paie qu'il leur avait promise. Il se pre'senta deux mille fantassins et quinze cents cavaliers. Enfin il écrivit à Malek-Adel , prince généreux , et qui , selon (a chronique, avait une grande estime pour lui, le conjurant de lui faire obtenir de Saladin une trêve aux conditions les plus honnêtes. Saladin lui envoya des conditions qu'il accepta. ( Nous les avons rapportées dans notre viii.* livre.) « Richard, » dit Vinisauf, ne pouvait espeVer un meilleur traite; quiy> conque pensera autrement, ajoute-t-il, sera convaincu de .« mauvaise foi. »

Le roi Richard se fit transporter comme il put à Caiphas, pour prendre soin de sa santé toujours plus altérée. II se plaignit par ses ambassadeurs auprès de Saladin, de ce qu'on lui prêtait parmi les émirs le dessein de revenir bientêt en Asie avec des forces nouvelles , et de ne faire ainsi la paix que pour chercher les moyens de recommencer la guerre. Saladin repondit, en disant qu'il avait toute confiance dans sa loyauté ; le sultan ajouta que , s'il perdait Jérusalem , il aimait mieux que cette ville tombât entre les mains de Richard qu'entre les mains de tout autre prince. « Combien n Pesprit des hommes est aveugle ! s'écrie à ce sujet Vinisauf. 9 Pendant qu'ils disposent de l'avenir, ils ignorent ce que f> le lendemain leur prépare, f) ( Quelques mois plus tard , Saladin mourut , et Richard était dans les fers. )

Cependant les Français revenus a Acre , qui se disposaient à retourner en Occident, et qui blâmaient la trêve , voulurent

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se préparer alors à acherer leur pèlerinage, en allant visiter ie tombeau du Seigneur. Le roi , qui nWait pas oublie qu'ils avaient refuse leur secours à Joppe, sachant qu'ils demandaient un sauf-conduit pour aller à Jérusalem, envoya des depute's à Saladin et à son frère , pour les prier de ne permettre à personne de faire le voyage sans avoir obtenu des lettres de lui ou du comte Henri. Les Français furent vivement contraries et troubles; mais, voyant qu'ils restaient inutilement dans le pays , ils retournèrent en Occident tout honteux. Quand ie roi sut que fa plus grande partie des Français qui disaient du mal de lui, e'tait partie, U répéta ce proverbe : Chassez le moqueur , et la moquerie s^en ira aussi,

Richard fit publier ensuite un e'dit portant que ceux qui voudraient aller visiter le Saint- Sépulcre, seraient tenu« d'apporter une offrande pour aider à la reconstruction des murs de Joppe^ On partagea en trois caravanes ceux qui devaient se rendre à Jérusalem ; chacune d'elles eut un chef. André' de Chavigni commandait la première ; Raoul de Deissum , la seconde ; Hubert evéque de Salisbury, la troisième. La première courut quelques dangers , n'ayant point de sauf-conduit. Les Turcs, irrites , lançaient aux pèlerins des regards menaçans ; les plus braves en furent effrayes, u Ils « auraient mieux aime, dit^ notre chroniqueur, être alors à » Tyr ou à Acre que sur le chemin de Jérusalem. » Les Turcs se rassemblèrent et coururent auprès de Saladin , le suppliant de leur permettre une juste vengeance contré les chrétiens, qui avaient fait massacrer leurs frères. Saladin, ayant assemble son conseil , décida que les chrétiens iraient et viendraient sans obstacle. Le sultan ordonna même à ses soldats d'accompagner les pèlerins à Jérusalem , et de les protéger encore à leur retour. Malek-Adel ou Saphadin fut chargé de faire exécuter à cet égard les ordres de Saladin. La première caravane visita librement ie Saint-Sépulcre,' et revint pleine de joie à Acre.

La seconde troupe, sous la conduite de Raoul de Deissum , arriva ensuite. « Comme on avait donné des ordres , nou^ » passâmes sans obstacle, dit Vinisauf , qui faisait partie de n cette caravane. Arrivés à la vue de Jérusalem, ajoute-t-il, J9 nous fléchîmes le genou , et nous rendîmes humblement » grâces à Dieu. Ceux qui étaient à cheval nous devancèrent 9 pour satisfaire leur empressement d'adorer le tombeau » du Sauveur. Ils se vantèrent d*avoir vu et adoré la vraie » croix que leur montra Saladin, qui la retenait depuis la

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19 bataille deTîberiade. Pour nous autres piétons , nous vf mes xrce que nous pûmes,. et nous saluâmes le monument du J9 Seigneur , où nous déposâmes plusieurs oflfrandes ; mais ^ 39 comme ces offrandes étaient enleviïrs par les Sarrasins ^ nous f) distribuâmes les autres àceux des Francs et des Syriens que » nous vîmes réduits en servitude, n Vinisauf parle ensuite des iieux saints que visita la caravane , et dit qu'après avoir gémi sur les profanations des infidèles , elle reprit \% chemin d'Acre.

Saladin envoya quelques-uns des siens au-devant de l'évéque de Salisbury , qui conduisait la troisième caravane. Comme les vertus de cet eVéque lui étaient connues , il lui offrit de le loger dans son palais et de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire. Le prélat refusa cette offre , en disant : Nous sommes des pèlerins, Saladin recommanda aux siens de traiter le vertueux evéque avec de grands égards; il lui envoya de riches présens , et voulut avoir un entretien avec lui. Lorsque le prélat se rendit auprès de Saladin, celui-ci lui montra la vraie croix, et, tous deux s'étant assis, ils causèrent long-temps et familièrement ensemble. Le sultan voulut savoir ce que les croisés pensaient de ses-Sarrasins , et fit plusieurs questions sur le roi d'Angleterre, a Puisque vous » voulez , dit l'évéque , ique je vous parle du roi mon maître , n voici ce que l'on peut en dire avec vérité : il n'y a pas dans n le monde de guerrier qui l'égale pour l'habileté, la bravoure, f) et la grandeur d'ame. Il mérite de grands éloges pour la n noblesse de ses manières et de sa conduite. Que vous dirai- » je de plus ? Si j'avais a comparer vos vertus avec celles f) du roi Richard , je dirais que , si chacun de vous avait les » qualités réunies de l'un et de l'autre ( je mets de côté vos » péchés) , on ne trouverait pas dans l'univers de princes qui n pussent VOUS être comparés. 'y Saladin, ayant écouté l'évéque jusqu'à la fin, lui répondit: u\\ est reconnu que votre roi a n reçu en partage un cœur généreux , une ame intrépide : n mais il n'est pas assez prudent; il se montre trop prodigue de J9 sa vie. Pour être un grand prince , j'aimerais mieux avoir de ff la sagesse et de la modestie que de l'audace et de la vanité, n Après qu'ils se furent long-temps entretenus par interprète, Saladin exprima le désir que le prélat lui adressât, une demande. Celui-ci remercia Saladin , et demanda un jour pour se consulter* Le lendemain, il exprima le vœu que deux prêtres et deux diacres latins fussent admis à célébrer au Saint-Sépulcre l'office divin, concurremment avec les prêtres syriens, et que ces ecclésiastiques pussent recevoir, comme

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les autres , les offrandes des pèlerins. Il fit la même demande pour Bethléem et pour Kazareth. L'évêque mettait un grand prix à cette permission , et pensait qu'eue serait très-agréable à Dieu. Saladin Tacrorda, et Févêque établit, dans les» lieux qu'on vient de nommer, des prêtres et des diacres^ qu'il choisit lui-même.

En parlant du retour des pèlerins en Europe , Vinisauf raconte qu'il y en eut un grand nombi'e qui moururent de maladies, ou qui périrent dans des naufrages. « Les autres, » dit l'historien , avaient eu à pleurer le ti-épas de leurs D pères, de leurs frères ou de leurs amis^ et ces hommes M que perça le glaive des douleurs ont sou^ert un assez cruel )> martyre. C'est pourquoi il faut avouer que tous ceux qui » ont entrepris le saint pèlerinage ont été martyrs , les uns >> d'une manière , les autres d'une autre. Néanmoins , pour«- 3> suit Gauthier , qui veut ici confondre ceux qui parlaient 3» contre cette croisade , néanmoins il s'est trouvé des gens » qui, raisonnant à tort et à travers et qui ne sachant ce qu'ils » disaient , ont prétendu que les croisés n'avaient rien gagné » dans la Terre-Sainte , parce qu'ils n'avaient pas recouvré » Jérusalem. Pour nous qui avons été témoin oculaire, nous » connaissons toutes les souffrances et toutes les tribulations X qu'ont éprouvées les pèlerins ; nous ne craignons point » d'assurer, avec ceux qui comme nous ont été en Orient^ 7i que cent mille chrétiens sont morts dans cette croisade , 1» pour s'être abstenus des femmes : ils ont mieux aimé voir » leur chair se corrompre , leur vie s'éteindre dans les com- » bats de la concupiscence , plutôt que de souiller leur » corps et leur esprit , plutôt que de se rendre indignes y» de la recompense éternelle. En outre , nous savons que » plus de trois cent mUIe chrétiens ont péri soit dans les » jours de la famine , soit au siège de Ptolémaïs , ou même » après la conquête de cette ville. Au reste , qui peut douter' » d!u salut de ces guerriers nobles et vertueux qui assistaient >» tous les jours à la messe que célébraient leurs propres » chapelains ? On doit croire que ceux là aussi sont dans le » ciel. »

Tout étant prêt pour son départ , le roi d'Angleterre fit appeler ceux à qui il était redevable de quelque chose , et leur paya ce qu'il leur devait. Lorsque la flotte royale s'éloigna du port , on entendait partout des cris et des sanglots ; les larmes coulaient de tous les yeux. On souhaitait au monarque les bénédictions d'en haut, on parlait de Sa bravoure , de ses largesses et de ses vertus. Les sanglots n'étaient interrompus que par ces paroles qui partaient de-

toutèfé les bouèhes : o terre de Jëruâalem ! quel ctdfenscur >» tu tiens de perdre ! s'il arrivait que l'ennemi vînt à rompre » la trêve, qui aurais-tu pour te secourir, puisque le roî » Richard s'éloigne. » C'est ainsi que le monai*que emportait lès regrets de la Terre-Sainte. Son navire vogua toute la nuit à la clarté des étoiles. Au lever du jour, le prince tournant vers lé rivage des yeux mouillés de larmes , prononça ces mots d'un air triste et rêveur : « Terre-Sainte ! ie te re- M commande à Dieu : si le ciel m'accorde de longs jours , si » c'est la vôl(jnté du Seigneur que je revienne te secourir, » j'espère due tu me reverras encore. * En achevant cette prière^ le néroS pressait les nautonniers de faire force de voiles.

"Vïnisauf termine son intéressante relation en déplorant la captivité de Richai*d. Il se plaint des attaques perfides du roi de France contre la Normandie ; de la barbarie de l'empereur d'Allemagne, qui, poui* délivrer le roi d'Angleterre, ne céda qu'au pouvoir de l'or. 11 nous représente enfin Richard sorti de sa prison , pacifiant ses états , et recouvrant par les armes tout ce qu'on lui avait enlevé pendant son absence.

La chronique de Yisinauf est très-longue , quelquefois

{>rolixe , surtout dans les combats , qu'elle décrit toujours à a manière épique. Nous l'avons beaucoup abrégée dans cette partie , sans toutefois rien négliger de ce qui peut faire connaître l'esprit de la troisième croisade et le caractère de Richard^ qu'on ne peut comparer qu'aux personnages des temps héroïques. Nous nous estimerions heureux si tout ce que nous avons rapporté dans cet extrait et dans celui de ia Chronique ûndaîse, pouvait donner à un homme de talent la pensée de choisir Richard pour le héros d'une épopée ou d'un roman héroïque , qui ne serait point la copie mais le pendant de la Jérusalem délivrée,

A la suite de l'ouvrage de Gauthier Vinisauf est V Histoire de la prise de Damiette ( Hisloria captionis Damielce ) , dont nous avons déjà parlé à l'article de Jacques de Vitri. Nous avons dit que cette histoire était la même que celle d'Olivier Scholastique , et que là seule différence qui existait entre l'une et l'autre , consistait dans la division par chapitfes et dans quelques noms propres dont l'éditeur de VHistoii-e de la prise de Damiette a augmenté le récit d'Olivier , et que Georges Eccard a eu soin d'indiquer dans ses notes. Nous ne nous arrêterons donc pas ici sur un ouvrage que nous analyserons lorsque nous en serons à la collection d'Eccard..

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