I BIBLIOTHÈQUE
grands désastres ; ils sont , sous ce rapport , l'expression de l'opinion contemporaine. Dans ce temps d'ignorance et de superstition, il arrivait que l'apparition d'une comète, une aurore boréale , faisaient donner aux affaires une direction nouvelle; l'histoire ne doit donc pas dédaigner de rappeler ces petits faits , puisque chez nos aïeux ils décidaient souvent la paix ou la guerre.
Sous la date de 1 127 , Guillaume parle de deux batailles que les chrétiens livrèrent aux Sarrasins de Syrie; dans le premier combat, l'armée du Christ ne perdit que quinze guerriers, et les ennemis en perdirent deux mille; dans le second, les chrétiens triomphèrent aussi , mais leur victoire fut sanglante. En racontant la mort de Foulques , roi de Jérusalem (11 13), qui périt à la chasse, renversé de son cheval, le chroniqueur dit que ce prince, avant d'aller en Orient , avait persécuté de tout son pouvoir l'église de Saint-Martin de Tours. Guillaume parle brièvement de la seconde croisade. En 11-18, pendant que le pape Eugène III célébrait la messe dans' la grande église de Reims , par la maladresse d'un des ministres , le sang du Seigneur lut répandu sur le tapis devant l'autel. Cet événement fut un sujet de trouble et de frayeur. « Les savans , dit Guillaume , pen- » saient avec certitude qu'un pareil accident annonçait des » périls et des malheurs. Comme la chose s'était passée en » présence du souverain pontife, il était à craindre que l'é- » glise universelle ne fût menacée. » L'historien trouve la justification de ces craintes dans les misères et les désastres qui frappèrent bientôt les armées de Conrad et de Louis-le- Jeune. Vers le même temps , la foudre tomba à Jérusalem sur le temple du Seigneur et sur la montagne des Oliviers ; l'auteur voit dans cet accident un présage des malheurs arrivés aux armées de la croix. (Voyez le récit de la deuxième guerre sainte , dans notre analyse d'Odon de Deuil , des Gestes de Louis VII et dans le deuxième volume de notre histoire). Le moine de Saint-Denis raconte, à Tannée 1 152 , que la reine de Jérusalem agissant avec trop de familiarité avec les ennemis delà foit Baudouiu, son fils, se révolta contre elle et s'empara de ses places fortes. La reine l'empêcha d'entrer dans la cité sainte , mais Baudouin y pénétra par force et assiégea sa mère dans la citadelle. Celle-ci fit ensuite la paix avec le jeune prince; elle garda Naplouse pour elle et abandonna à son fils le reste du royaume. (Voyez ce que dit Guillaume de Tyr sur ces «Jivisions dans le royaume * de Jérusalem). .
Le chroniqueur raconte la bataille de Tibériade, où la croix
sainte , le roi Gui, le grand-maître du Temple et autres illustres chevaliers tombèrent entre les mains des infidèles (1187). Fidèle à l'esprit de son siècle , Guillaume voit la cause de cette défaite dans les iniquités des chrétiens d'outremer : « En effet , dit-il , le clergé et le peuple se traînaient » dans la fange de la luxure , et tout le pays était souillé de » crimes. » L'historien paraît avoir copié les idées que Gautier Yinisauf prête à Saladin au sujet de son triomphe à Tibériade. (Voyez notre analyse de Gautier). Le marquis Conrad, fils du marquis de Montferrat , vint rassurer par sa présence les habitans de Tyr. Alors le comte de Tripoli , qui s'était réfugié dans cette ville après la bataille de Tibériade. rempli de soupçons et de craintes, s'enfuit à Tripoli. Saladin invita le comte à faire jurer aux siens les conventions qu'on avait conclues. Celui-ci rassembla les citoyens, leur ordonna de prêter serment , disant qu'il fallait céder à la nécessité des temps , et que désormais toute résistance à Saladin devenait impossible. Les citoyens refusèrent de jurer , à moins
2u'on ne leur déclarât d'avance la teneur du serment; un élai leur fut accordé jusqu'au lendemain : « La nuit même ; » ajoute Guillaume de Nangis , le comte fut frappé de la » vengeance divine ; et il ne s'éleva aucun doute à ce sujet , » car le corps du défunt ayant été mis entièrement à nu , on » vit qu'il avait reçu tout récemment la marque de la cir- » concision. On sut de cette manière que le comte avait fait » alliance avec Saladin et qu'il avait commencé à observer » la religion des Sarrasins. » Nous ne garantirons point l'authenticité des détails que nous venons de reproduire ; toutefois ils servent à nous faire connaître les soupçons qu'on avait eus touchant la fidélité du comte de Tripoli.
Nous ne nous arrêterons point à ce que rapporte l'auteur sur la conquête de Jérusalem par Saladin ( 1 1 89 ) ; c'est dans Bernard le Trésorier , et dans la chronique de Raoul de Coggeshale , témoin oculaire, qu'il faut chercher des détails sur cet événement. ( Voyez l'analyse que nous avons donnée de ces deux auteurs ). En parlant de la dîme générale que fit lever Philippe - Auguste pour son expédition d'Orient , Guillaume dit que cette exaction tourna à grand dommage , parce que plusieurs de ceux qui percevaient l'impôt surchargeaient plus violemment les églises : « On a cru , ajoute l'historien , que ce fut à cause * de ce péché que le voyage d'outre-mer éprouva tant d'obs- » tacles. {Ex quo peccato credilur accidisse qitbd iterprojx)- » situm traiisnuuïnum impediretur). Satan, jaloux des heureux » commencemens de l'entreprise , sema les discordes entre
256 DIBLIOTUkQUE
» les princes croises, afin que cette parole du prophète fût » accomplie : La ditcorde s est répandue sur les princes et les » a fait errer dans les voies tortueuses, » Guillaume parle à peu près comme Sicardi des moyens qu'employa Salaain , au siège de Tyr , pour triompher de la résistance opiniâtre du marquis. (Voyez notre extrait de Sicardi). La reddition de Ptolémaïs au sultan d'Egypte n'occupe que peu d'espace dans la chronique de Guillaume de Nangis ; il faut lire , pour cet événement , notre analyse de Gautier Vinisauf ; ce que l'auteur raconte sur l'expédition désastreuse de Frédéric Ier. se réduit aussi à très-peu de chose. On trouvera , dans nos analyses de Godefroi le moine , de Tagenon , de la Relation anonyme, etc. , les détails les plus satisfaisans sur la croisade de l'empereur d'Allemagne. D'après le récit de notre chroniqueur , la dépouille de Frédéric fut portée dans la ville de Tyr. La conquête de Saint-Jean-d'Acre , par Philippe-Auguste et Richard , est encore rapportée brièvement par le moine de Saint-Denis. Voyez, pour la troisième guerre sainte , nos extraits de Gautier Yinisauf et de la chronique anglaise* L'auteur ne parle point de la quatrième croisade. Il rapporte la mort de Foulques de Neuilli. « Ce prêtre célèbre qui , par" » ses prédications dans différentes provinces , avait excité » beaucoup de personnes à secourir la Terre-Sainte. » L'ex-
E édition de Zara, la conquête de Constantinople par les atins , et les événemens qui suivirent , ne sont qu'indiqués dans la chronique que nous analysons. Nous ne nous arrêterons point au récit que fait Guillaume de l'expédition de Damiette , sous les ordres de Jean de Brienne , après ce que nous avons vu dans Olivier Scholastique et le Mémorial des Podestats de Reggio; nous citerons seulement ce que rapporte Fauteur sur l'entrée des croisés dans la cite conquise : « Les » nôtres, dit-il , étant entrés dans la ville, trouvèrent les » places jonchées des cadavres d'hommes morts de la peste » et de la famine; car le Seigneur avait étendu son glaive • sur eux ; et sa main avait frappé de si grands coups , que » depuis le commencement du siège, dans l'intervalle de » vingt mois , il périt dans la ville de Damiette soixante-dix » mille payens ; trois mille seulement restèrent vivans. On » y trouva beaucoup de vivres, de l'or, de l'argent, des » étoffes précieuses et d'autres richesses. Tous ces trésors » furent partagés, et chacun reçut ce qui lui convenait , d'a- » près les prudentes décisions des hommes sages , et du > commun conseil de personnes choisies à cet effet. » La reddition de Damiette aux musulmans n'est qu'indiquée par notre auteur; la chronique consacre à peine quelques lignes
a l'expédition de Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne. Lisez , pour cette croisade aventureuse , nos extraits de la continuation de Guillaume de Tyr, et des Gestes de saint Louis par Guillaume de Nangis.
Nous ne devons point chercher dans la chronique que nous avons sous les yeux des détails sur les expéditions de Louis IX, puisque nous avons du même auteur une vie de saint Louis , où sont racontés au long les croisades du pieux monarque. Nous prendrons cependant dans la chronique le récit du mouvement des pastoureaux qui eut lieu en 1 251 , parce que ce récit ne se trouve point dans les Gestes de saint Louis. « Il » arriva dans le royaume de France , dit l'historien , un » événement surprenant, une chose nouvelle et inouie. » Quelques chefs de brigands » pour séduire les gens simples » et appeler le peuple à la croisade (ad disseminandam crucerii » in populo) , annoncèrent par de fausses inventions, qu'ils » avaient vu des anges, que la bienheureuse Vierge Marie » leur avait apparu et leur avait ordonné de prendre la » croix, de réunir en corps d'armée des pâtres et des hommes » vulgaires , pour secourir la Terre-Sainte et le roi de France » captif. Ils représentaient toute cette vision avec des » images dessinées sur les bannières qu'ils faisaient porter » devant eux. Passant d'abord par la Flandre et la Picardie, » ils attiraient à eux , comme l'aimant ttttire le fer, les ber- » gers et les gens des villages. Lorsqu'ils arrivèrent en » France , leur nombre s'était déjà tellement accru que , » rangés par milliers et par centaines , ils marchaient comme » une armée. Quand ils passaient auprès des bergeries et » des troupeaux de brebis , les pâtres abandonnaient leurs »> troupeaux sans consulter leurs parens , et, poussés par je » ne sais quel délire , ils s'enveloppaient avec eux dans le » crime, landis que les bergers et les simples agissaient, » sinon selon la science , du moins avec de bonnes inten- » tions , il y avait parmi eux un grand nombre de voleurs et » d'homicides coupables en secret de beaucoup de crimes , » et qui servaient de chefs à ces phalanges errantes. Dans » les villages et les cités , les pastoureaux levaient en l'air » leurs massues, leurs haches et autres armes; ils parvenaient » de la sorte à se rendre si terribles, qu'il ne se trouvait » personne qui osât les contredire , parmi les citoyens char- » gés du pouvoir judiciaire. Us étaient tombés dans un si » grand égarement qu'ils faisaient des mariages, donnaientdes » croix, et conféraient, du moins en apparence, l'absolution » des péchés. Mais , ce qu'il y avait de plus déplorable , c'est » qu'ils induisaient tellement en erreur le vulgaire , qu'un
» grand nombre affirmait , et que d'autres croyaient que » les mets et les vins qu'on leur apportait , loin de dispa- » raître , -quand ils avaient été mangés , semblaient plutôt se » multiplier. Le clergé gémit en apprenant que le peuple » était tombé dans un si déplorable aveuglement. Comme il » voulut s'y opposer , il devint odieux aux pastoureaux et au » peuple i qui conçurent pour les ecclésiastiques une haine » telle , qu'ils en tuèrent un grand nombre dans les champs , » et en firent des martyrs , à ce que nous croyons. » Le chroniqueur ajoute que , dans l'espoir d'avoir du secours pour son fils , la reine Blanche ne s'était point opposée à la marche des pastoureaux. Arrivés à Orléans , ceux-ci livrèrent combat aux clercs de l'université et donnèrent la mort a plusieurs d'entre eux. Le chef de ces bandes , qu'on appelait le maître de Hongrie (magistrum de Hungarid) , attaqua les Juifs à Bourges , détruisit leurs livres , et les dépouilla de leurs biens. Mais bientôt les habitans de cette ville parvinrent à se débarrasser de la troupe vagabonde ; le maître de Hongrie périt avec un grand nombre des siens , et le reste se dissipa comme une fumée.
Sous la date de 1 260 , Guillaume raconte que saint Louis rassembla à Paris les barons», les prélats et les chevaliers de son royaume , parce que le souverain pontife lui avait écrit que les Tartares , inondant la Terre-Sainte , avaient subjugué l'Arménie , Antioche, Tripoli , Damas, Alep , et menaçaient Ptolémaïs et toutes les possessions chrétiennes. Dans cette assemblée on ordonna de faire beaucoup de prières et de processions , de punir les blasphèmes , de mener une conduite plus régulière , de retrancher le superflu des mets et des vêtemens ; 'tous les jeux furent interdits , excepté l'exercice à l'arc et à l'arbalète. . La vie de saint Louis que nous avons analysée ( collection de Duchesne ) , ne renferme pas le récit des derniers momens du pieux monarque , couché sur la cendre à Tunis ; nous allons donner les détails que nous trouvons à ce sujet dans la chronique de Guillaume de Nangis , et nous invitons les lecteurs à les comparer avec ceux que nous avons rapportés dans notre extrait de Geoffroy de Beaulieu. « Je ne crois pas devoir omettre , dit notre histom rien , avec quelle félicité le saint roi Louis monta vers » le Seigneur. Accablé par les maladies , il ne cessait de » louer le nom de Dieu; il sollicitait d'une voix faible et j» qu'on entendait à peine , la protection des saints à qui » il s'était dévoué, et surtout de saint Denis, martyr, son » patron spécial. Aux derniers instans de son agonie , ceux
» qui l'entouraient l'entendirent plusieurs fois murmurer
» entre ses lèvres la fin de l'oraison qu'on chante sur saint
» Denis, 'sa voir : Faites, Seigneur, que nous méprisions les
» prospérités du monde, et que nous ne redoutions aucune de
» ses adversités. Priant pour le peuple qu'il avait conduit V
» en Orient, il disait : Soyez, Seigneur, le sanctificateur et
» le gardien de votre peuple. Levant ensuite les yeux au ciel,
» mon Dieu, répétait-il, j'entrerai dans votre maison, je
» vous adorerai a votre saint temple, et je confesserai votre
»» saint nom. Après ces paroles, Louis s'endormit dans le
» Seigneur. »
La chronique de Guillaume de Nangis ne nous offre plus aucun détail qui mérite d'être rapporté. Dans la pre- £ infère continuation de Guillaume , nous ne trouvons qu'un seul événement qui ait rapport à notre sujet : c'est le mouvement des pastoureaux qui eut lieu en 1 320 , sous le pontificat de Jean XXII. Cette espèce de révolution, qui éclata dans les dernières classes de la société , et qui avait pour prétexte la délivrance des lieux saints , se trouve rapportée avec de longs détails par le premier continuateur. « Le royaume de France , dit-il , vit tout-à-coup éclater » dans son sein un mouvement impétueux qui ressemblait » à un tourbillon de vent. Un ramas de bergers et d'hommes » simples , se réunit en un seul corps ; ils disaient qu'ils » voulaient aller outre mer pour combattre les ennemis de » Dieu , affirmant que par eux devait être conquise laTerre- » Sainte. Ils avaient dans leur troupe des chefs trompeurs , » savoir un prêtre qui , à cause de ses méfaits , avait été » dépouillé de son église , et un autre moine apostat , de » l'ordre de St.-Benoît. Ils avaient lous les deux tellement » ensorcelé ( dementavcrant ) les gens simples , que délais- » sant les porcs et les troupeaux , malgré leurs parons , ils » couraient en foule ap^s eux ; on voyait des enfans de » seize ans parmi les prosélytes. Ils n'avaient point d'argent » et portaient une pannetiere et un bâton; ils accouraient » comme des troupeaux autour de ces imposteurs , et for- » nièrent bientôt une multitude immense. Si l'autorité vou- » lait punir quelques-uns d'entre eux , elle éprouvait de « vives résistances ; si on venait à les mettre en prison , la » multitude brisait les cachots et délivrait les prisonniers , » malgré les seigneurs. Ayant pénétré dans le Châtelet de «Paris, afin de briser les chaînes de leurs frères, les pas- » toureaux écrasèrent le prévôt de la capitale sur les marches » de la prison. Ils se dirigèrent ensuite vers l'Aquitaine, » attaquant sans cesse les Juifs et les dépouillant de leurs
» biens. As assiégèrent une forte et grande tour du 'roi de *» France où les Israélites s'étaient réfugiés ; ceux-ci , après » une longue mais inutile défense, voyant qu'ils* ne pou- » vaient se sauver , et aimant mieux se donner la mort » que d'être tués par des hommes non circoncis , chargèrent » un des leurs , qui paraissait robuste , de les immoler avec n son épée ; le juif y consentit , et en massacra plus de » cinq cents. Descendant ensuite de la tour avec un petit » nombre d'hommes encore vivans et avec les enfans des » Juifs , il obtint une entrevue avec les pastoureaux ; il *» leur déclara ce qu'il venait de faire , et demanda à être » baptisé avec les enfans. Les pastoureaux lui répondirent : » Toi qui viens de commettre un si grand crime sur ta propre » nation, tu veux éviter la mort! aussitôt il lui coupèrent les » membres ; ils épargnèrent les enfans qu'ils firent baptiser » par des catholiques et des fidèles. » L'auteur, poursuivant son récit , raconte que le sénéchal de Carcassonne , de la part du roi de France , ordonna qu'on prît la défense des Juifs contre les pastoureaux. Beaucoup de chrétiens refusèrent d'obéir , disant qu'il n'était pas juste de prendre le parti des Juifs , ennemis de la foi chrétienne , pour combattre des fidèles et des catholiques ; le sénéchal défendit sous peine de mort qu'au moins personne prêtât secours aux pastoureaux. On ne tarda pas à faire marcher une armée contre ces bandes tumultueuses, qui disparurent bientôt par la fuite ou par la mort. Dans sa vie de Clément V qui se trouve au troisième volume de la collection de Muratori , le chanoine de Saint- Victor de Paris a copié mot à mot de Guillaume de Nangis le récit du mouvement des pastoureaux, en 1320.
Nous avons cru devoir entrer dans des détails sur les deux révolutions des pastoureaux, parce que ce mouvement des populations exprime înigux que tous les discours , les passions violentes qui tourmentaient les esprits à ces différentes époques.
La seconde continuation de Guillaume de Nangis ne parle point des colonies chrétiennes d'Orient.
Lettres dlnnécent IV, relatives a la première croisade de Louis IX (1 ),
Les trois lettres que nous allons analyser sont dignes de toute l'attention de nos lecteurs., La première , adressée à la reine Blanche, est très-curieuse; les deux autres, qui parlent longuement des de'sastres de l'armée de saint Louis , sont remarquables en ce qu'elles nous donnent une idée de l'impression que fit sur l'esprit des peuples occidentaux la nouvelle des calamités de l'armée française.
Lettre à la reine Blanche, reine des Français, mère de saint Louis, sur le départ de ses /ils pour la Tefrc-Sainle, t— « Fille » très-chère , vous tous livrez à de trop vives inquiétudes » au sujet de l'absence de vos fils; vous exagérez les périls » auxquels les ont exppsés leur dévotion et leur bravoure. » Votre esprit , toujours troublé , toujours triste , ne peut » trouver aucun repos ; tremblante sur le sort de vos enfans, » vous suivez des yeux de l'esprit, leurs mouvemens et » leur marche, et leur souvenir seul occupe votre pensée. » Votre sollicitude maternelle veille sans cesse ; avide de m nouvelles, poussant des soupirs d'amour , vous languissez » dans l'attente. Quoique les terres et les mers vous séparent » de vos fils, votre coeur n'en est pas moins toujours avec » eux. Mais si leur départ peut être pour vous un juste sujet » de tristesse, notre prudence nous fait un devpir de vous » offrir les grands sujets de consolation qui vous restent. » Vous pouvez abandonner votre âme à l'allégresse , en » songeant que vos enfans ont été choisis parmi les princes » de la terre, pour accomplir , .au nom du ciel, les. entre-» » prises les plus périlleuses; ou songeant que les langues de » tous les fidèles célèbrent la gloire de votre lamUle. La i» chrétienté ne parle qu'avec transport de la mère auguste » qui a dirigé l'enfance des héros appelés à délivrer la terre » que le fils de D^eugarrosa de son sang. Depuis long-temps la » Palestine attendait l'arrivée de ces athlètes de la foi ,chré- » tienne; près de se voir affranchir d'une longue servitude, » elle a soupiré après eux. 0 fille très- chrétienne ! bannissez » de votre esprit le trouble et l'incertitude ; ce même » rédempteur 4 qui n'abandonne jamais ceux qui l'aiment,
(i) Collection des conciles. Labbc , tom. XJV , p. 29 et suiv. 2. 16
2 12 MM TOT H Jv Q U E
» s a ura défendre les princes combattant à son service ; il les » protégera dans leur pèlerinage , multipliera, leur race , le» g » comblera d'honneurs sur cette terre, et les placera un » jour au nombre de ses élus. »
Lé pape dit ensuite à la reine , qu'il prie et fait prier Dieu pour la conservation de ses enfans ; il l'invite a continuer de défendre les intérêts de l'église romaine, qui regarde Blanche comme sa fille la plus chère.
Lettre h saint Louis, roi des Français, pour le consoler de sa captmtéet de celle de son armée. — « Mon très-cher fils , » vous avez été abreuvé dans le calice d'amertume qui vient » d'être offert au peuple chrétien ,k par un mystère terrible »~de la disposition divine ; nous avons nous-mêmes bu à » longs traits dans cette coupe , au milieu des angoisses de » l'esprit, des tribulations de l'âme, et en versant des ruis- » seaux de larmes. Nous déplorons l'événement funeste qui » a humilié ceux qui portaient les étendards de Jésus-Christ , » en présence même des ennemis du nom chrétien. Nous » sommes accablés et confondus, n'osant point scruter la » majesté du conseil divin , et ce jugement redoutable qui » a permis que dans une guerre entreprise au nom de Dieu, » l'arc des forls fût vaincu , les armes belliqueuses périssent, » et que la victoire passât sous les drapeaux de l'étranger. » Seigneur Jésus , je vous en prie , qu'il soit permis au ser- » vjteur de vos serviteurs de vous demander un peu pour- » quoi vous avez été si sévère contre le plus clwétien des » princes qui exposait pour vous ses biens, sa personne et » ses armées ? Pourquoi avez-vous appesanti votre main » sur le peuple qui vous est le plus dévoué ? Parlez , père » clément, parlez, de peur que la foi de vos fidèles ne périsse » par le scandale ; dites-nous si vous avez voulu punir des » pécheurs ou éprouver la patience des justes, pour la cou- » ronner ensuite d'une manière plus éclatante. Si vous avez v voulu les purifier dans le feu de la tribulation , afin de les » rendre plus dignes de la récompense éternelle , nous vous » louons et nous vous rendons des actions de grâces. Si vous » avez voulu punir l'ingratitude et le péché, usant de votre » grande miséricorde, de peur que vos enfans ne fussent » condamnés à la damnation éternelle , qui oserait murmurer » contre votre jugement? Des hommes, enfans de la terre , » habitant ici bas des maisons de boue, pourraient-ils pa- » raître entièrement purs , devant celui pour qui la lune » n'est pas assez pure , et qui trouve des taches et des ombres » sur le front des étoiles ? »
Innocent demande au roi captif si la conquête de Damiette n'aurait pas réveillé l'orgueil dans l'âme de quelques soldats de la croix; si, dans l'armée chrétienne, quelque crime n'aurait pas irrité la colère du ciel. Après avoir rappelé à saint Louis tous les motifs de consolation que la religion fournit au malheur, le souverain pontife, qui ne craint point de l'appeler de temps en temps , le roi sublime, le roi invincible , s'exprime en ces termes, en s'adressant au pieux Louis : « L'homme courageux , entouré de souffrance » et de misère , n'a hesoin de personne pour le conso- » 1er ; plein d'espoir , il s'élance vers un avenir meilleur , » et se dit à lui-même : Peut-être qu'un jour toutes ces » peines que j'endure deviendront pour moi un doux souri venir. Quand le malheur s'offre à notre passage , il faut h savoir le supporter ; de même que les ennemis deviennent » plus terrihles , si l'on fuit devant eux , ainsi le malheur » presse et opprime davantage Ceux qui n'osent le regarder » en face. Il n'y a sans doute rien de plus douloureux et de » plus déplorahle que le massacre du grand nombre de » fidèles, dont le sang a coulé sur le sang du fils de Dieu ; » mais qui croira qu'on doive s'attrister vivement sur le » trépas de ces chrétiens , puisque la foi nous persuade qu'ils » ont été envoyés dans une vie meilleure ? Ils ont échappé » aux misères de la vie, pour aller demeurer au sein de la » divinité. Quoique , aux yeux des insensés , ils soient comme » morts, ils n'en jouissent pas moins de la présence de Dieu . » dans ce séjour où il n'y a plus ni deuil, ni plaintes, ni » douleur, parce que les choses de la vie ont disparu dans » l'abîme de l'oubli. » Innocent termine sa lettre en priant saint Louis de ne point perdre de vue la cité sainte qui commence à respirer à l'abri du nom du monarque ; le pontife promet au roi l'appui de ses efforts et de ses prières, et lui assure qu'il est prêt à tout faire pour la délivrance de Jérusalem.
Lettre à V archevêque de Rouen, pour engager ce prélat, et tous ceux qui lui sont soumis, à prier pour te roi de France et pour les siens , captifs chez les Sarrasins. — « Abreuvé» » comme nous le sommes daus le calice d'amertume, nous » sommes forcés de faire entendre des accents plaintifs. » Accablés de tant de maux , pouvons-nous ne pas prononcer » des paroles lugubres , quoique cette lettre ait été peut-être » déjà devancée par la renommée , et que des rumeurs vous » aient déjà annoncé les malheurs dont nous ' allons vous » faire le récit. -% ' •
2i\ BIBLIOTHÈQUE
» Cette terré d'Orient a souvent abreuvé* l'église dans la coupe d'absinthe ; elle l'a souvent plongée dans les tribula- » tions. Mais maintenant le breuvage le plus amer vient » d'être présenté à l'église ; elle est ensevelie dans une mer » de tristesse : l'orient a percé l'église avec le glaive de sa » fureur. » Après avoir parlé de la conquête de Damiette par saint Louis , de la joie que ressentit l'église en apprenant que cette brebis errante dans le désert de la gentilité, avait été réwtie au bercail du Seigneur, Innocent raconte la défaite des armées chrétiennes, la captivité du saint roi, et s'exprime en ces termes : « Seigneur Dieu ! où sont les athlètes glorieux, » les valeureux guerriers, qui, pleins d'ardeur, de foi et » de bravoure, avaient marché contre les blasphémateurs » de ton saint nom ? Dieu , qu'est devenu ton peuple? qu'est » devenue cette nation illustre , cette multitude courageuse » qui a renoncé à tout pour traverser les terres et les mers , » et combattre les ennemis de la foi ? Ah ! Seigneur ! cornm ment a - t-on pu vaincre tant de guerriers belliqueux ? » comment les hommes forts sont-ils tombés dans les ba- » tailles ? Voilà que le glaive des impies s'est enivré du sang » des justes et s'est rassasié de leurs chairs ! Le fer du Sar- » rasin barbare a dévoré la nation que la piété avait conduite » sous tes drapeaux! Les plaines sont encore humides du » sang qui a coulé pour toi ; la pôurpre du sang de tes marn tyrs brille sur le sol de l'Orient; leurs corps gissent sans » sépulture , abandonnés aux oiseaux du ciel et aux bêtes » de la terre.... Seigneur, tous les enfans de l'Église versent » des larmes; les cris de là douleur retentissent sur tous » les chemins et sur les places publiques; le deuil est peint n sur tous les fronts; chacun baisse de honte ses yeux vers » la terre; il ne sort de la bouche des chrétiens que des » paroles lugubres. O trompeur Orient! comme tu as paru » d'abord riant et serein aux yeux du roi de France et de m son armée; à leur entrée en Egypte, tu étais leur ami ; » mais depuis tu leur as montré un œil menaçant , un visage » inhumain. Ils étaient venus pour te défricher comme un » désert inculte, pour te couvrir de plantations salutaires » et te réunir au champ du Seigneur. Mais malheur à toi , » qui as repoussé leur secours , qui as méconnu les jours de » la Visitation!.... O Jérusalem! cité du roi du ciel! que de » guerriers l'Église a envoyés jusqu'ici pour te secourir! que » de chrétiens elle a armés du signe de la croix, afin de » t'arracher au joug de la servitude, et combien de ces » pèlerins belliqueux n'ont trouvé en Orient que des fers, » des tribulations ou la mort! »
Innocent, en continuant de s'adresser à Jérusalem, fait les vœux les plus ardens pour sa délivrance; il dit que si cette croisade a péri , ce n est pas la faute de saint Louis ni de l'église. Le pontife présume que l'origine de ces calamités doit venir de quelques pèlerins dont les péchés ont blessé les yeux de la majesté divine* Toutefois le Très-Haut ne frappe que ceux qu'il aime, et même, dans les jours de sa colère , il faut célébrer sa gloire et sa miséricorde. En ter» minant sa lettre, le pape invite l'archevêque de Rouen à prier et à faire prier aans toutes les églises de son diocèse, pour la délivrance de saint Louis et de Jérusalem. Il lui ordonne d'adresser lui-même ou de faire adresser aux fidèles , tous les dimanches , une exhortation dans laquelle on rappellera les malheurs de la croisade , et on pressera les chrétiens de marcher au secours de la Terre-Sainte. • > - ' . • ~ . 1 *• •» • y
Histoire de Guillaume de Neubrige > chanoine d'Jn- ' ; gleterre (1).
Guillaume Little Ou le Petit, surnommé dé Neubrige, du nom d'un monastère où il était chanoine régulier, naquit en 1156 et mourut en 1208. L'histoire d'Angleterre qu'il nous a laissée commence en 1066 et finit en 1 197. Ce qui distingue l'auteur de la chronique dont nous allons rendre compte, c'est le soin qu'il a mis à rechercher les causes* des événemens, et à scruter la politique des rois. Guillaume de Neubrige se Mvte parfois à des considérations morales ou politiques, ce qui jette dans ses récits de la variété et de l'intérêt. L'historien n'a fait qu'indiquer la première croisade et tout ce qui est antérieur à l'année 1 1 56 ; les événemens qui suivent occupent beaucoup plus de place dans l'ouvrage de Guillaume. ^ ®
Avant de parler de la féconde croisade, l'auteur expose avec détail la cause de cette expédition. Il fait l'historique de la ville d'Edesse depuis le grand Constantin jusqu'au moment où la cité fut reprise par les infidèles. Il attribue la perte d'Edesse à la trahison ou plutôt à la vengeance d'un des habitans. Celui-ci, dont la fille avait été déshonorée par le prince d'Edesse , traita secrètement avec les Turcs et les introduisit dans la ville le jour de Noël. Ce fait, que les
(1) Guillelmi Neubrîgenti AngH canonici ad regulam S. Auguslini % èc rebtu AngliU sui temporU Kfcfl qwaque.
mœurs du jeune Joscelin pourraient rendre vraisemblable, se trquve répété dans notre analyse de la chronique de GeofFroi (Nouvelle Bibl. des manuscrits, par Labbe). Guillaume ne fait point le récit des souffrances et des misères des rois Louis VII et Conrad ; l'historien se demande seulement pourquoi les croisés rencontrèrent tant de malheurs. Après avoir considéré que l'armée chrétienne n'était qu'un amas d'hommes souillés et immondes , le chroniqueur ne trouve pas étonnant que la faveur divine n'ait point souri aux soldats de la croix.
A la suite de la deuxième guerre sainte, Guillaume raconte la mort de Raymond, prince d'Antioche, qu'il représente comme le plus brave défenseur de la foi chrétienne en Orient. « Je me rappelle avoir vu , dit l'auteur, lorsque » j'étais encore enfant, un moine' vénérable qui avait servi » autrefois dans l'armée de l'illustre Raymond. » Ce religieux vantait beaucoup la bravoure du prince d'Antioche; il disait que son nom seul frappait d'épouvante les ennemis de la croix. Le chroniqueur parle des exploits du roi Baudouin , qui vint peu après délivrer Antiocne , et qui ensuite se rendit maître d'Ascalon. Il raconte brièvement les deux expéditions d'Amaury en Egypte, et la prise de Césarée-de- Philippe par Nourredift. Guillaume fait une histoire abrégée des conquêtes de Saladin, qui parut, dit- il, non comme la verge, mais comme le marteau de Dieu. Nous ne pouvons nous arrêter à ce que dit la chronique sur le voyaçe du patriarche Héraclius en Europe , après les grands détails que nous avons donnés à ce sujet dans nos analyses des historiens d'Angleterre. • *
Nous trouvons dans l'ouvrage de Guillaume un chapitre intitulé : De la prérogative de la terre de Jérusalem, par laqtielle cette terre dévore ses habitons. Le chroniqueur , pour ^ expliquer cette idée qui paraît étrange et singulière , se contente de dire que les Israélites et^s Sarrasins ont été tourà-tour chassés ou plutôt vomis par cette .terre qu'ils avaient habitée ; il ajoute que les chrétiens , qui s'en étaient emparés , avaient été , a leur tour , vaincus et dispersés par les musulmans ; l'auteur rappelle à ce sujet l'invasion de Saladin dont la bouche disait de grandes choses, dont le bras frappait de grands coups. L'historien consacre quelquës pages au siège de Tyr, aux querelles du roi Guy et du marquis aç Montferrat, aux efforts que fit le pape Grégoire pour envoyer des secours en Orient. Ce que nous avons dit sur la troisième croisade dans nos extraits des chroniques d'Angleterre, nous dispense de nous arrêter au récit qu'en donne Guillaume de
INeubrige. Nous nous contenterons de faire connaître les réflexions qu'il présente au sujet de la conduite de Frédéric envers l'empereur grec, réflexions qui ne se sont trouvées sous la plume d'aucun des historiens de la croisade.
« Je ne puis que blâmer, dit l'historien , les troupes chré- •» tiennes, qui, armées pour combattre les infidèles, se prém cipitent contre les chrétiens , quoique ceux-ci n'aient » montré qu'une conduite peu fraternelle. Je n'approuve » pas que les chrétiens aient refusé un passage à des chré- » tiens; mais l'antiquité et la loi sainte prouvent, par des i> exemples , que Frédéric aurait dû agir autrement et ne » pas envahir les terres de l'empereur grec. JNous lisons que » Moïse n'ayant pu obtenir du roi. Edoin la permission de » passer sur ses terres , les enfans d'Israël prirent une autre » route. L'empereur d'Allemagne aurait agi plus sagement » s'il eût cherché un autre chemin pour entrer en Syrie , » quelque peine et quelques dépenses qu'il lui en eût coûté. » L'événement prouva aussi qu'il aurait mieux fait. » Yoici comment notre historien raçonte la mort de Frédéric : « Une » rivière séparait les deux camps de l'armée. L'empereur, » monté sur son cheval , voulait aller parler à son fils , qui » était sur l'autre rive; on essaya de le détourner de ce » dessein, en lui représentant qu'un si grand prince ne dej> vait pas s'exposer témérairement dans une rivière incon- » nue. Mais Frédéric, que poursuivait sa destinée., oubliant » la dignité impériale, s'élança dans le gouffre, et périt en » un moment étouffé sous les ondes. 0 abîme des jugemens » de Dieu! ce grand prince, qui, animé d'une sainte ar- » deur, dédaignant les délices et les richesses de l'empire , » s'était exposé à mille dangers pour le Christ, est enlevé » par une mort imprévue et soudaine ! » Guillaume croit que Frédéric n'avait pas assez expié le crime dont il s'était rendu coupable en favorisant le schisme qui avait eu lieu sous le pape Alexandre. Cependant il pense que Dieu , en punissant l'empereur, n'a pas voulu le priver des récompenses que son pieux dévoûment lui méritait dans la vie à venir.
Si l'on en croit Guillaume de Neubrige , Philippe-Auguste , avant de quitter la Syrie, ordonna au duc de Bourgogne , au comte de Champagne et à d'autres seigneurs de se déclarer contre le roi d'Angleterre. Philippe , selon l'auteur anglais , étant allé à Rome , pria le souverain pontife de l'absoudre du serment qu'il avait fait de conserver la paix avec Richard jusqu'au retour de ce prince; mais le chef de l'Eglise, loin de satisfaire à la demande du roi de France, fortifia le
248 BinLIOTMÈQUE
serment de toute son autorité apostolique. Lorsque Philippe fut rentré danstses états , des complaisans répandirent que le roi avait été obligé de précipiter son retour , parce que Richard cherchait à lui arracher la vie.
Guillaume , qui s'est livré à des réflexions pieuses sur la troisième croisade, pense que Dieu fit plus pour la Jérusalem céleste que pour la Jérusalem terrestre. En effet, si tous ceux qui moururent dans cette guerre gagnèrent le ciel, il est évident que la Jérusalem céleste reçut beaucoup d'habitans, puisque la plus grande partie des croisés, dont le nombre était infini , suivant Guillaume, fut moissonnée par les maladies et le glaive , par la disette ou les fatigues.
L'historien a raconté longuement et avec des circonstances très-curieuses la mort du duc d'Autriche; ce récit a pour nous d'autant plus d'intérêt que la mort de Léopold ne se trouve rapportée avec détail dans aucune chronique de notre Bibliothèque. Nous allons donner textuellement la narration de Guillaume: «Dans l'année 1 195, la faveur divine commença » à sourire au roi d'Angleterre. Lorsqu'il se proposait d'eu- » voyer plus de vingt mille marcs au duc d'Autriche, les otages
* qu'il avait donnés à ce duc arrivèrent tout-à-coup ; ils ap- » portaient des paroles aussi douces que le miel et le lait. Ils » annoncèrent à Richard que son plus cruel ennemi venait de « succomber sous le poids du jugement de Dieu ; pour preuve » de cette nouvelle , ils se livrèrent aux transports de la » joie. Les otages rapportèrent que les terres du duc d'Au- » triche avaient été frappées de plusieurs fléaux , ajoutant » que ce prince aurait pu reconnaître par ces signes funestes » que le jour de la colère était proche. Plusieurs villes de la » domination du duc avaient été détruites par des incendies » dont la cause étaient cachée. Le Danube , franchissant ses
* rives , comme pour servir la vengeance du ciel t avait » inondé les campagnes voisines et fait périr un grand nom- >»«bre d'hommes. Au milieu de l'été, tout le pays, frappé
* d'une sécheresse extraordinaire, avait été privé de sa » verdure. Les semences confiées à la terre avaient été » dévorées par les insectes ; une maladie , semblable à la » peste , avait enlevé la fleur des habitans. Ces calamités , »> loin de toucher le cœur avare et méchant du duc d'Au- » triche , ne l'empêchaient pas de convoiter les richesses
* des Anglais, quoiqu'il eût déjA arraché au roi captif plu- » sieurs milliers de marcs d'argent. Jeté dans les liens de » l'anathèmç par le souverain pontife , à cause de sa con- » duite envers Richard, il méprisa la sentence de Rome.
» Déjà la cognée de la colère divine était placée à la ra-
» cine de l'arbre ; mais comme il est écrit : L 'orgueil 'précède » la contrition, et l'esprit s'enfle avant la ruine, le duc, fier » des dépouilles d'un illustre prisonnier, ayant convoqué » les nobles du pays , voulut célébrer avec pompe ln solen- » nité de la naissance du Seigneur. Le premier jour il parut » en effet comme un prince glorieux , mais le lendemain » la vraie gloire revint à Dieu. Le jour de la fête de Saint- » Etienne , le duc , après un festin somptueux , sortit avec » ses chevaliers pour se livrer aux plaisirs de la campagne. » Le cheval sur lequel il était monté renversa le prince , qui » eut le pied tellement fracassé , que les os disloqués et » rompus s'échappaient de la chair. Les médecins applique- >> rent les remèdes convenables; mais le lendemain le pied >» était si noir, qu'ils jugèrent l'amputation nécessaire; le » duc y consentit; mais il ne se trouva ni médecin, ni fa- » rhilier, ni fils qui voulut faire l'amputation. Enfin le cham- » bellan du prince ayant été appelé , et forcé à l'opération , » coupa le pied à son maître ; les médecins posèrent ensuite » les appareils ; le lendemain ils reconnurent à des signes » non équivoques que la mort était prochaine ; ils déclarèi> rent au duc , de la voix et du geste , qu'il devait mettre » ordre à ses affaires. Le prince, désespéré, fit venir les » évêques qu'il avait invités à la solennité , et en présence » des grands de sa cour, il leur demanda la levée de l'ana- » thème lancé sur lui. Tout le clergé lui répondit qu'il ne » pouvait être absous, s'il ne jurait de se soumettre au ju- » gement de l'Église , pour les torts qu'il avait eus envers le » roi d'Angleterre. Les grands jurèrent aussi que, si par » hasard le duc ne pouvait satisfaire entièrement au juge- » gement ecclésiastique, ils emploieraient tous les moyens » propres à en assurer l'exécution complète. Après la pres- » talion solennelle de tous ces sermens , le duc reçut l'ab- » solution, et ordonna aussitôt qu5on remît en liberté les » otages du roi d'Angleterre ; peu de temps après . le duc » d'Autriche mourut. Son fils , qui avait hérité de son ava- » rice, s'opposa avec quelques courtisans à ce que les der- >» nières volontés du défunt fussent remplies. Mais le clergé, » animé d'un zèle saint et généreux, refusa pendant qucl- » nues jours de donner la sépulture au prince. Le fils se « décida enfin à délivrer les otages, et leur donna quatre » mille marcs d'argent pour être rendus à Richard-Cœur- » de-Lion. Ceux-ci refusèrent de se charger d'argent, à » cause des dangers de la route ; ils allèrent en toute hâte >» annoncer eux-mêmes la nouvelle de leur délivrance. Le » monarque , dans sa joie , rendit grâces à Dieu ; et depuis
250 # DIBLIOTUÈQUE
» ce temps dit-on, il vécut avec plus de régularité. »
Sous la date de 1 1 97 , Guillaume de Ncubrige nous apprend que le roi d'Angleterre songea à retourner en Syrie , comme il en avait fait le vœu lorsqu'il partit d'Orient. « Si Richard » ne put remplir ce second vœu , dit l'auteur, on ne doit pas » le lui reprocher ; les juges impartiaux l'excuseront facile- » ment par la nécessité où le réduisirent d'abord l'empereur » d'Allemagne et le roi de France. Ce même empereur, pour » expier les fautes qu'une honteuse avarice lui avait fait » commettre envers un prince chrétien , et pour appliquer à » un usage pieux l'argent qu'il avait enlevé à l'Angleterre , » résolut de secourir les restes malheureux de l'Eglise d'O- » rient. Il considérait aussi que c'était par sa faute que » deux grands rois , abandonnant les affaires du Christ , ne » cherchaient que leurs propres intérêts , et brisaient , » comme des tyrans, les forces de la chrétienté, en sa li- » vrant à des naines funestes. Voulant donc réparer ces » malheurs par une entreprise religieuse, l'empereur con- » voqua à Worms une assemblée où fut résolue la quatrième » croisade. Il voulait lui-même prendre la croix, mais tous » les assistons l'en détournèrent par des raisons puissantes. » On disait qu'il était plus utile que le prince restât dans » l'empire , afin de fournir à tous les besoins de l'armée » chrétienne.
» Ainsi se préparait avec activité la seconde expédition » des peuples d'Allemagne et d'Italie, pendant que nos rois, » ne méditant rien de sensé ni de sage, s'abandonnaient à » leur propre fureur, aux dépens du inonde chrétien. »
Cette dernière réflexion termine tout ce que Guillaume raconte sur les guerres saintes; les derniers chapitres de son ouvrage ne roulent que sur les allaites de France et d'Angleterre.
OEuvres de Pierre de Blois (1 ).
Les œuvres de Pierre de Blois forment un in-folio , et sont divisées en lettres, sermons et traités (2). Entr' autres pièces qui ne sont point étrangères aux croisades , nous avons trouvé
(i) Pétri ftleccnsis opéra. Edition de Pierre de Goussanvillc in-fol. an 1667.
(a) M. B*** a donné , dans le XV« vol. de l'Histoire litl. de la France» une excellente notice sur Pierre de Blois.
nts croisades. 25!
dans ce recueil le* lettres d'Eléonore au pape Célestîn , pour la délivrance de Richard, lettres qui, comme nous l'avons dit en les analysant dans les actes de Rymer, sont l'ouvrage de Pierre de BÎois lui-même. Nous avons rencontré dans les oeuvres dont nous allons rendre compte, une lettre de l'archevêque de Rouen , sur la captivité du roi d'Angleterre, qui ne se trouve point dans la collection de Rymer : nous nous contentons de l'indiquer , parce qu'elle est très-courte , et qu'elle a peu d'intérêt, surtout à côté de celles d'Eléonore ou de Pierre de Blois.
En parcourant ce volume , nous avons trouvé une foule de lettres, dans lesquelles Pierre de, Blois, moraliste et réformateur austère , censure les mœurs des prélats et des clercs de son temps ; tantôt c'est la résidence et la chasteté qu'il prêche à des pontifes , tantôt c'est la chasse et l'âHfection pour les oiseaux qu'il défend aux clercs « Si vous » chérissez avec tant d'ardeur des oiseaux inutiles, leur » dit-il, vous finirez par ne* montrer que de l'indifférence » et de l'oubli pour les brebis qui vous sont confiées : laissez » aux rois le plaisir de poursuivre dans les forêts'le timide » animal ; ce délassement leur est nécessaire , ils viennent » oublier dans les bois les ennuis et les soucis de la cou- » ronne. » Il serait déraisonnable de prendre à la lettre les égaremens dont Pierre de Blois accuse le clergé du douzième siècle. L'histoire impartiale ne doit accueillir qu'avec réserve ces reproches exagérés qui souvent ont servi de*texte aux déclamations des ennemis de l'Eglise catholique.
On verra dans le courant de cet article avec quel acharnement Pierre de Blois attaque les dîmes que les rois et les papes avaient coutume d'imposer sur les revenus de l'Eglise.
Lettre de Pierre de Blois à un maître (magistro).
Quoique dans Cette pièce il ne soit nullement question •des guerres d'outre-mer , nous croyons cependant qu'on ne sera pas fâché d'en voir une courte analyse. Elle fera connaître à nos lecteurs quelle idée on avait des études profanes pendant les croisades du douzième siècle.
Pierre de Blois répond d'abord aux invectives de ce maître qui avait attaqué avec toute la sévérité d'un Juvénal les mœurs des ecclésiastiques qui vivaient dans le uiilais des évêques. Il reproche à cet homme , qui était très-avancé en âge, d'avoir passé sa vie daos l'étude des sciences et de la philosophie , sans songer à la grande affaire du salut.
252 ni b mo THÉ que
« Enfant de cent an», lui dit-il , vieillard qui n'en êtes » encore qu'aux élémens , pourquoi osez-vous nous ensei- » gner la sagesse? Vous vous perdez en de vaines arguties » sur les choses les plus frivoles , et tandis que vos con- » temporains sont parvenus au sommet de la science la plus » sublime, vous êtes reste avec l'âne (cum asino) dans la » boue d'une grossière intelligence. Cicéron , Luc a in et » Perse, voilà quels sont vos dieux. Je crains bien qu'au lit » de la mort on ne vous adresse ces tristes paroles : Où » sont ces dieux en qui vous avez tant de confiance! qu'ils se » lèvent, qu'ils viennent vous secourir. Hélas ! mon cher » maître , vous rôdez autour de la montagne de Séir, et ■ vous ne pouvez entrer dans la terre de promission. Afin » de vous empêcher de boire , le Seigneur a changé pour » vous et pour vos pareils , les fleuves en ruisseaux de sang. » Maître , renoncez enfin aux vieilles doctrines; le Seigneur, » qui est le dieu des sciences , abhorre cette philosophie »; des Gentils que vous idolâtrez encore. Souvenez-vous que » l'apôtre condamne toutes les doctrines qui ne mènent » point au salut. Courbé sous le poids des années, aban- » donnez une philosophie dangereuse, et songez à la mort; le » prophète a dit : Les pieds du pécheur sont empreints de '* fange cf de poussière, et il ne s'est point souvenu de » son dernier jour. Le prophète ajoute que l'impie n'a » eu personne pour le consoler. » Pieipe de Blois termine sa lettre en exhortant ce maître à se souvenir de sa fin dernière et à s'amasser des trésors dans le ciel.
A la page i85 se trouve une lettre adressée par l'archevêque de Cantorbéry à tous ses suffragans , sur les besoins de la Terre-Sainte et la levée des dîmes.
« Lorsque la perte est commune, dit l'archevêque, il » faut que chacun prête ses conseils et son appui pour » réinédier au mal. Les ennemis de Dieu s'efforcent de » détruire l'héritage et le patrimoine du crucifié ; et selou » la parole de Jérémie, il n'y a plus personne qui vienne au » secours de Jérusalem. Notre mère crie vers nous, elle» » nous fait part de ses souffrances, et demande à ses enfans » un soulagement à ses maux. Puisque vous êtes ses enfans, » attristez- vous sur le sort de Jérusalem , calmez ses dou- » leurs maternelles. Les nations viennent dans l'héritage du » Seigneur, pour souiller le saint temple ; car elles ont dit » dans leur cœur: Jaisons taire le nom du Christ sur la terre, » diftruisons sa patrie et son peuple^ Nous serions traîtres en- »» vers le fils de Dieu ♦ si nous laissions la Terre-Sainte en » proie à la fureur de l'ennemi, si le peuple que le Christ a
uigitized Dy VjOOQie
i» racheté n'allait défendre le saint héritage. C'est pour cela » que le patriarche de Jérusalem (J/érarlius) et autres grands >» personnages de la Palestine , ont été envoyés auprès de » notre illustre monarque; les fatigues et les périls d'un long » voyage ne les ont point effrayés. Notre roi a songé a faire » ce qui est digne d'un prince ; et, voyant les périls qui me- »» nacent la ville sainte , il a mis sur ses propres trésors » une main magnifique et généreuse ; du commun avis des » évêques, des comtes et des barons, il a établi une dîme que » vous ferez observer dans chaque paroisse de votre diocèse, » selon la forme prescrite, afin que Jérusalem, notre mère, » qui est accablée d'un long chagrin , respire enfin par la vi- » site de ses enfans. »
Lettre de Pierre de Blois à l'archevêque d'Orléans, sur la nécessite'de secourir Jérusalem.
« H est écrit » il y a. un temps pour se taire , et un temps » pour parler. Je me suis tû longtemps , mais maintenant 9 je ne puis plus dissimuler en silence les injustices que » souffre la foi chrétienne. La barbarie en fureur menace » nos frontières, et les nations se préparent à exterminer le »» nom chrétien. Pourquoi donc restez-vous oisifs pendant v toute la journée? Le glaive est suspendu sur nos têtes, et » il n'est personne qui vienne défendre le Dieu d'Israël. » Pour vous, ô révérend père! vous qui êtes une des plu» » fermes colonnes de l'église , rendez témoignage à votre » foi ; rompez un trop long silence , et parlez enfin pour les » affaires du Christ. Voici ce que le Seigneur vous dit par » l'organe de son prophète : « Paraissons le sanctuaire du » Seigneur, et repète à toutes les cités de Juda le discours que » je t' ai appris moi-même . Ezéchiel a dit : Si la sentinelle a m vu s'avancer le glaive sans sonner la trompette, je deman- » derai à la sentinelle le sang du peuple que son silence aura » livré à l'ennemi. » Pierre de Blois exhorte le prélat à prêcher la guerre contre les ennemis du peuple de Dieu. À l'appui de ses paroles, il cherche des exemples dans l'antiquité sacrée et profane. « Vous avez un parent en état de soutc- » nir la foi chrétienne, continue Pierre de Blois en s'adres- » sant à l'archevêque ; qu'il porte le saint étendard devant » les rois et les princes ae la terre. S'il vient à prendre la * croix , qu'il se garde bien de chercher dans les dépouilles » de l'église ou dans les sueurs des pauvres , de quoi subve- » nir aux frais de son voyage.... Le bras du Seigneur n'est » pas raccourci au point de ne pouvoir faire pour nous ce
254 BIBMOJHfeQUE
» qu'il fit autrefois pour Israël. Certes, à la sortie d'bgypte, » le Seigneur enrichit les Hébreux des dépouilles des Egyp- » tiens. Une fois entrés dans la terre de Chanaam, les Juifs » trouvèrent d'immenses trésors dans le butin qu'ils avaient » fait sur l'ennemi. Bien plus , la loi de la guerre veut que les » soldats vivent aux frais du prince qui les conduit. Pour- » quoi faut-il que ceux qui combattent pour l'église ruinent
* l'église elle-même? ils devraient l'enrichir au contraire # » des dépouilles de l'ennemi , des richesses de la victoire.
» Les insensés ! pensent-ils que le Christ , qui est lui-même » la souveraine justice, regarde d'un œil favorable un sa- » crifice injuste et sacrilège ! On envoie en enfer celui qui » ne donne point son bien aux pauvres : où faudra-t-il en • » voyer , je vous prie, celui qui enlève le bien des pauvres » et de l'église?... Les dépouilles des pauvres et de l'église » ont toujours porté malheur. C'est pour cela que , dans la » dernière croisade, le Seigneur a versé sa cplère sur les » princes, et qu'il les a fait errer dans les voies désertes. » Certes , du temps de Pharaon , lorsqu'il fut décrété que » chacun donnerait la cinquième partie de ses revenus, let » prêtres furent exempts de cet impôt. » Ici Pierre de Blois passe en revue les grands événemens de l'histoire sacrée , pour prouver qu'on ne doit point toucher aux biens du sacerdoce. « Si votre roi , dit Pierre à l'archevêque d'Orléans, » si votre roi accable l'église d'impôts , de corvées , d'exac- » tions , il trouvera beaucoup d'évêques fauteurs de cette » tyrannie; mais pour vous, révérend père, combattez » pour la maison d'Israël, présentez-vous comme un mur » inexpugnable. Vous exposeriez l'éclat de votre gloire et » le salut de votre âtqe, si vous passiez sous silence unepa- » reille injustice. Rappelez à votre roi que l'église ne lui a » pas donné le glaive et le pouvoir pour l'oppression des » pauvres et de l'église ; et , qu'?près sa mort , il aura en- » core grand besoin des bienfaits de l'église. Car il mourra :
* et plût à Dieu que , songeant à l'incertitude de sa dèrh nière heure et à ses derniers crimes , il prévînt mainte- » nant , par l'effusion de ses trésors , les misères à venir. Il » est écrit : Aujourd'hui il est roi, demain il mourra : lors- » qu'il sera mort, il recevra en héritage les serpens , les bêtes » et les vers. L'esprit s'échappera de son corps ; il cessera de » subsister, et ne connaîtra plus son ancienne demeure. Que
* votre prince fasse servir son trésor royal aux dépenses » de la guerre ; qu'il épargne les autels ; qu'il mette sa con- » fiance dans le Seigneur, et non dans la multitude des conv-
» battans ; parce que , selon la parole de Salomon , le nom » du Seigneur vaut mieux qu'une grande armée. »
Lettre de Pierre de Biais au doyen de Rouen, dans laquelle H rengage à ne pas permettre nue l'église soit dépouillée à l'occasion de la croisade ; il le presse de ne pas différer le départ des croisés.
« L'Eglise est libre depuis les anciens jours ; les enfans de -> l'Eglise sont aussi libres. Si les puissans la font gémir sous » le poids des corvées et des exactions , l'Eglise n'est plus » qu'une simple servante. C'est Agar elle-même qui est, avec » ses enfans, au service d'un maître. Si, dans cette nou- » yelle croisade , vos princes feulent empreindre la pous- » sière de la servitude sur le front de l'Eglise, il faut périr » plutôt que de consentir à cet opprobre. Sénèque reproche » à Sylla et à Catilina d'avoir amené une paix plus terrible » que la guerre , parce qu'ils avaient soumis le peuple ro- » main à des exactions tyranniques. Pour ce qui regarde la » levée des dîmes et la conduite de l'armée ; que votre roi » ne suive point sa seule volonté ; qu'il ne prenne aucun » parti avant d'avoir consulté des personnes sages;.... je » demande encore une chose , c'est que l'ouvrage de Dieu » ne périsse point , comme les autres fois , par de frivole» » renvois et des lenteurs funestes; car il est écrit : maudit » soit celui qui négligera l'ouvrage de Dieu. »
TCraité sur la nécessité de hâter le pèlerinage de Jérusalem.
«f Qui donnera à mes yeux une source de larmes pour » pleurer les malheurs de mon peuple ? Une voix kmenta- » ble est partie de Sion ; nous avons été vaincus et couverts • » de honte. La couronne est tombée de notre tête , et nos » chants joyeux se sont changés en .hymnes de deuil. Un » seul jour , jour de calamités et de ténèbres , a vu tomber, » sur la tête de Jérusalem , tous les fléaux que les prophètes » lui avaient prédit pendant une longue période de siècles. » H me semble voir l'accomplissement de ces paroles d'Ezé- » chiel : Fils de V homme , souviens-toi du jour ou le roi de » Babylone s'est levé en vainqueur contre Jérusalem. » ici Pierre de Blois , pour mieux exprimer sa douleur , paraphrase les chants funèbres de Jérémie , les plaintes de Job et des prophètes. Après avoir adressé au Christ une touchante prière , et lui avoir demandé pourquoi il a permis les malheurs de son peuple, Pierrede Blois poursuit en ces
termes , en s'adressant au Fils de Dieu : « Le proverbe vul- 9 gaire dit que c'est se veuger bien mal que de se couper » le nez ; je vous en prie , ô bon Je'sus ! que le Seigneur ne » punisse point ainsi son serviteur ; qu'il n'humilie point ses » eufans pour glorifier ses ennemis. Tournez-vous un peu » vers nous : ne soyez point inexorable; ayez encore pour » nous quelque complaisance. Ne livrez point à l'opprobre » votre saint héritage ; que l'ennemi ne foule point votre » vigne : c'est votre droite qui l'a plantée. Nous avons pé- » ché, il est vrai, mais nous implorons votre miséricorde, le » cœur contrit et humilié.... Leve-toi, sors de la poussière, » fille de Sion , qui fus trop long-temps captive ; lève-toi , » misérable Jérusalem , que le Seigneur a abreuvée dans le » calice de sa colère. Les tonrmens que tu endures a ujour- » d'hui égalent les délices dont tu t'enivrais naguères. De » même que la citerne garde ses eaux dans toute leur fraî- » cheur , de même tu avais rendu froide ton iniquité. Mais ». celui qui pénètre dans la pensée de l'homme, celui à qui m rien n'échappe , a compté toutes tes malices ; comme un >» homme qui n'entend point et qui n'a aucun reproche à » faire , U a long-temps gardé le silence , et t'a attendu long- » temps dans les voies de la pénitence. Souvent il aiguisait » son glaive pour te frapper , sa main allait s'armer d'un » jugement contre toi , mais les anges de la paix versaient » devant lui des larmes amères , et obtenaient du Seigneur » une trêve pour que tu fisses de dignes fruits de pénitence. »
Pierre de Blois , empruntant les paroles de Jérémie , exhorte Jérusalem à la pénitence; il rappelle le dernier pèlerinage où les croisés , refusant de suivre les sentiers de la justice , ont choisi le détour scabreux des voies trompeuses. « Toutes les voies du Seigneur sont belles , continue Pierre, . » tous ses sentiers sont pacifiques.... Les voies des pécheurs » sont aplanies ; mais on ne trouve au-delà que les ténèbres » et la mort.... Que les fatigues du pèlerinage ne nous » épouvantent point, celui qui nous ordonne de marcher » nous prépare le repos et une vie éternelle. C'est le Seigneur » qui nous envoie : nous sommes ses ambassadeurs. Ne mé- » prisons point, comme Jonas , l'ordre du Seigneur, de » peur que nous soyions submergés dans les flots et avalés » parla baleine. Que personne, je le répète, ne regarde » comme difficile un pareil pèlerinage. Pour l'homme court rageux , dit Ovide , la patrie est partout , de même que » tout ce qui est mer est la patrie des poissons , et que le » vaste domaine du vide , sur ce globe , est la patrie de » l'oiseau. » Plus loin , en parlant des levées d'argent qu'on
faisait pour les croisades , Pierre de Blois dit que le Seigneur n'est point vénal pour qu'on puisse l'acheter avec de l'or. « C'est nous qui le sommes , dit l'archidiacre , et nous avons » été vendus dans le péché. Le Seigneur n'a pas besoin de » notre argent; ce n est point avec les grandes armées, » mais avec le petit nombre , qu'il remporte les victoires. » Lorsque le Christ était sur le point d'être livré à la mort » par le prince des prêtres , et qu'il s'agissait d'acheter des » glaives, il voulut que ses douze disciples se contentassent » de deux épées. Scion la parole de saint Luc , le glaive de >> Pierre , qui coupa l'oreille à un esclave , a dompté les ar- >> mes d'Alexandre et de César.... Dieu réprouve les grands » de la terre ; pour le pèlerinage , il a choisi des hommes » obscurs, et c'est à ceux-ci qu'il réserve les triomphes. Si » Frédéric 1er. et Philippe-Auguste s'étaient avancés en » Orient à la tête d'un petit nombre de guerriers choisis et » avancés dans la pratique de l'humilité, au lieu de mar- » cher avec une multitude pesante et indisciplinée , ils » auraient fait de grandes choses, et auraient établi une « paix durable. Si nos princes, par prudence peut-être, ont » si long-temps différé leur départ, pourquoi ne choisiraient* » ils pas des hommes habiles et courageux pour se mettre » en avant, afin de s'assurer des vivres , de tenter les pc- » rils , de préparer les passages , et d'examiner les forces de » l'ennemi? Chacun abonde dans son sens; mais que tout le » inonde sache que le Seigneur ne dirigera que ceux qui » auront marché dans sa voie. »
Rien n'est plus intéressant que les différentes pièces que nous venons de rapporter ; on y voit jusqu'à quel point les impôts des croisades avaient irrité 1 esprit du clergé ; on y voit aussi la manière dont on expliquait alors les revers des armées chrétiennes, et les moyens que la sagesse et la prudence proposaient à cette époque pour assurer le triomphe des guerriers de la croix. Ce qu'il y a de curieux, c'est d'entendre Pierre de Blois invoquer tour-à-tour les autorités sacrées et profanes , saint Luc et Ovide, Lucrèce et Jéréinic, comme si , dans ces temps de barbarie, les grands noms de l'ancienne Rome avaient pu donner quelque poids aux paroles des prophètes ou des apôtres du Christ.
2j8 bibliothèque
Histoire de l'expédition de l'empereur Frédéric , par Ansbert, prêtre autrichien; publiée , pour la première fois , par Joseph Dobrowsky (1).
L'histoire dont nous allons rendre compte a été imprimée pour la première fois à Prague , en 1827. La découverte de cette chronique est un événement assez important pour que nous entrions à ce sujet dans quelques détails . Joseph Dobrowsky apprit , en 1824, par le directeur de l'école catholique de Leipsick , que l'ouvrage d'Ansbert venait d'être découvert, et quil était entre les mains d'un chirurgien du voisinage de Postelberg, à qui des Juifs l'avaient vendu. Ceux-ci l'avaient acheté d'un sdvant d'Allemagne, nommé Kneyst. Dobrowsky pria le directeur de l'école catholique de Leipsick d'offrir au chirurgien un prix quelconque de ce précieux manuscrit. L'acquisition en fut faite ; mais on s'aperçut qu'il manquait plusieurs feuillets à la chronique. Dobrowsky , instruit que les moines de Rayrhadt possédaient une copie du manuscrit d'Ansbert, obtint, à la faveur de l'abbé du monastère, que l'archiviste et le bibliothécaire de ce cloître remplissent les lacunes du manuscrit acheté ; c'est ainsi que Dobrowsky s'est vu en état de publier la relation d'Ansbert dans toute son intégrité.
Dans sa préface, l'éditeur cherche à prouver l'authenticité de la chronique ; il nous apprend que le manuscrit dont il a fait l'acquisition se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque du couvent des chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés , à Strahow ou Strasrvitz , en Moravie.
On ne sait rien sur la vie d'Ansbert , sinon qu'il était prêtre , et qu'il fut lui-même témoin oculaire des événemens dont il nous a retracé l'histoire. Ainsi voilà pour nous un nouveau témoignage qu'on ne saurait récuser. Nous avons maintenant , pour la croisade de Frédéric Barberousse , les récits de quatre témoins oculaires , savoir : Tagenon , l'auteur de la lettre adressée au souverain pontife , l'auteur de la relation anonyme, et, enfin, le prêtre Ansbert, Nous avons souvent rencontré , dans la chronique d'Ansbert , le* mêmes expressions , les mêmes faits que dans l'ouvrage de
(i) Historia de expeditione Frederici imperatoris , edita à quodam elerico qui eidem interfuit, nomine Ansbertus, nunc primùiu tvpis expressa, curante Joseph© Dubrowski. .
Tagenon et dans la relation anonyme ; mais on y trouve des détails et des traits de mœurs qu'on ne voit nulle part •
™» ^cit va même bû-—
:onnus; il ne chroniqueur
qu'on a pu remarquer dans les écrivains du temps.
L'histoi i. a commence sa narration par des réflexions pieuses sur les destinées de la Terre-Sainte, et rappelle ensuite les évenemens malheureux qui amenèrent 1% troisième croisade. 11 copie une lettre écrite à Archambault, maître de l'Hôpital , que nous avons fait connaître en parlant de la chronique de Reichersperg , et une autre lettre adressée au duc d'Autriche, dans laquelle on raconte les victoires de Saladin. Cette dernière lettre est de l'économe de l'Hôpital, appelé Hermenger. « J'ai copié ces lettres, ajoute Ansbert, afin que le
» pour arracher la terre de rédemption des mains des nations
put le détourner d'une entreprise » longue et difficile. » Ansbert donne en entier la bulle que le pape Grégoire adressa à tous les fidèles pour les exhorter à la croisade ( on peut lire cette bulle dans les pièces justificatives du Ie. vol. de notre Histoire.) Le chroniqueur rapporte aussi une lettre que le cardinal d'Albano , envoyé par le pape en Allemagne , écrivit en -même temps aux archevêques , eveques, abbés, ducs, comtes et marquis de l'empire germanique. Nous citerons quelques fragmens de cette pièce historique , qui ne se trouve ni dans les Annales Ecclésiastiques, ni dans les relations que nous avons vues.
« Depuis que la voix de la tourterelle, la voix du gémis- » sèment , la voix de la douleur a fait entendre ses sons laa> mentables sur nos frontières , qui ne déplore les malheurs » du monde chrétien? Qui ne s'afflige de voir la Terre-Sainte, » la terre du Seigneur exposée aux impuretés des Sarrasins > » Qui ne gémit de voir la croix salutaire prise et foulée aux » pieds par I*s payens? Hélas ! autrefois , au bruit des coups » de marteau qui enfonçaient des clous sur cette croix, la » terre trembla , l'astre du jour s'obscurcit, les pierres se » tendirent, les tombeaux s'ouvrirent!, Aujourd'hui , quel » cœur , même le plus dur , ne serait touché des outrages » que reçoit le signe du» Rédempteur?... Voici le temps fa- » vorable , voici les jours du salut. Plaise à Dieu que les sol-
»• dats du Christ , renonçant aux œuvres de ténèbres , m prennent sans retard les armes de la lumière , la cuirasse * de la foi , le casque du salut.... Heureuse guerre, dans la- « quelle il est glorieux de vaincre , où la mort même est une » source de triomphe et de félicité ! »
Après avoir rapporté ces différentes pièces , Ansbert parle de rassemblée de Strasbourg , où l'exemple de ? évêque de cette ville excita plusieurs grands personnages à prendre la croix. L'auteur donne peu de détails sur l'assemblée de Mayence, qui eut lieu en 1 188 , à la mi-carême. Il s'étend beaucoup plus sur celle de Nuremberg , où Frédéric reçut les ambassadeurs d'Isaac , empereur de Constantinople , et les envoyés du Soudan d'ïcone. Ansbert déplore l'indifférence de plusieurs peuples de l'Orient, qui n'étaient point touchés de l'expédition de Jérusalem , et rappelle les soupçons qui s'élevèrent alors dans l'esprit des Grecs. Pour dissiper ces soupçons injustes , Frédéric envoya à Constantinople l'évêque de Munster , le comte Rupert de Nassaw , le comte de Walrob , son cousin , le comte Henri le Jeune , le comte de Diez , et Marquard , son chambellan , pour s'assurer de 1,'exécution des traités. « Mais , dit le chroniqueur , » l'empereur ignorait qu'il envoyait des ambassadeurs » simples et fidèles , comme des brebis au milieu des » loups. »
L'auteur accompagne l'armée chrétienné à Presbourg , où Frédéric reçut une ambassade de la part du roi Béla , et donne les noms des princes et seigneurs qui se trouvaient réunis sous les drapeaux de la croix. Il se contente d'indiquer ici , sans en citer le texte , les réglemens qu'on fît d'après le conseil de tous , au nom du Père et du Fils , pour le maintien de l'ordre, réglemens auxquels on jura d'obéir, et dont l'exécution fut confiée à des juges choisis et désignés. « Il fallait voir , dit alors le chroniqueur , les changemens » opérés par la main du très-haut dans une si grande mul- » titude de guerriers , naguère dissolus et superbes. On » aurait peine à croire de quelle manière admirable régnaient, » dans cette année du Christ et de la sainte croix , la paix , » la bonne foi, la concorde , la tranquillité la plus parfaite.» Ce fut à Strigonium que le monarque hongrois reçut l'empereur et son armée. La reine Marguerite, sœur du roi de France, fit présent à Frédéric d'une tente, admirable par sa grandeur et sa beauté; l'intérieur, recouvert d'une étoffe rouge, formait quatre chambres. Le roi donna à l'empereur et aux siens des navires et des chariots chargés de pain , de vin, et d'orge pour les chevaux. Il fournit aussi aux croisés
«les moutons, des bœufs , et trois chameaux. Pendant deux jours, Be'la retint Frédéric dans une île très-vaste, baignée par les eaux du Danube ; les deux monarques s'y livraient au plaisir de la chasse. Le roi de Hongrie ordonna que dans son passage l'empereur d'Allemagne fût toujours reçu en procession solennelle et en grand appareil. « Mais, ditl'au- » leur , on ne savait pas bien alors si toutes ces démons- » trations étaient sincères ou non , c'est-à-dire , si c'était » la crainte ou l'affection qui faisait agir ainsi le monarque » hongrois; car, dans la suite, ce prince se rendit quelque- » fois très-suspect aux croisés , au milieu de leurs querelles » avec les Grecs. » (L'auteur de la relation anonyme fait la même réflexion sur le roi Béla. )
Ànsbert dit que dans l'échange des deniers ou de l'argent , les Hongrois trompaient les pèlerins de la croix ; pour deux deniers de Cologne , ils ne donnaient aux n oises que cinq deniers de Hongrie; pour deux deniers de Frise, ils n en donnaient que quatre , et pour un denier de Ratisbonne , ils ne rendaient qu'un hongrois qui valait à peine un denier de Vérone. En racontant le passage de l'armée chrétienne à travers la Hongrie , l'historien remarque que les guerriers de la croix ne rencontrèrent aucun des animaux qui ont coutume de tourmenter les voyageurs , dans ces contrées , pendant l'été ; tels que les serpens , les taons , les mouches, les moucherons. Parvenus àBrandéis., les croisés abandonnèrent leurs bateaux et chargèrent Leurs provisions sur des chars. Ces bateaux , qui avaient.été construits pour les pèlerins avec beaucoup de soin et d'habileté, furent tous donnés au roi de Hongrie ; F empereur voulait reconnaître les bienfaits de ce prince par de plus grands bienfaits. Le chroniqueur raconte, comme Tagenon et la relation anonyme , les attaques que les pèlerins eurent à soutenir dans la Bulgarie, eontre les Grecs, les Servieïls , les Bulgares et les Blaques. Arrivé à la ville de Rabnel, L'empereur reçut, i°. un message du roi de Hongrie, qui lui annonçait que L'empereur grec , son gendre , était loin de Constantinople , occupé au siège de Philadelphie; 2°. un messager du chancelier d'Isaac , porteur de lettres , dans lesquelles ce prince s'étonnait de n'être point encore informé de L'arrivée de Frédéric et de son armée ; 3°. des lettres des ambassadeurs envoyés à Constantinople , qui déclaraient qu'Isaac n'était point dans sa capitale ; 4°- des envoyés du grand comte, de Servie et de Rescie , et du comte son frère , qui venaient prévenir Frédéric de la prochaine arrivée de Leurs maîtres.
Ces deux princes , qu' Ansbert nomme Néanurn et Crazi-
nier, vinrent en grande pompe trouver Fempereur à Nyssa , où l'armée chrétienne resta quelques jours pour acheter des vivres. Ils offrirent à Frédéric de l'orge et de la farine , des moutons et des hœufs. Parmi les presens qu'ils lui apportèrent , on voyait des bœufs marins ou phoques , un sanglier apprivoisé, trois cerfs vivans, également apprivoisés. Ils donnèrent aussi à chacun des princes familiers de l'empereur , du vin , des bœufs et des moutons. Néaman et Crazimer offrirent au chef de l'armée chrétienne le secours de. leurs armes , soit pour combattre les infidèles , soit pour marcher contre les Grecs.
L'armée des croisés se trouvait depuis quatre jours à Nyssa. L'empereur, ami de la paix , voyant que les écuyers et les domestiques des chevaliers r sous prétexte de fourrager , se livraient au pillage , et violaient les lois faites pour maintenir la concorde avec les Grecs , assembla les princes et les chefs de la cavalerie. Il reprocha à ceux-ci , par la bouche de l'évêque de Wurtzbourg, l'infraction aux traités, le pillage du froment, du miel et des légumes. Les reproches que l'évêque adressa aux chevaliers produisirent un effet salutaire ; les désordres qui avaient affligé l'empereur ne se renouvelèrent plus. Frédéric partagea l'armée en quatre corps , afin que l'ennemi ne pût la surprendre. Sans nous arrêter plus long-temps en Bulgarie avec l'armée chrétienne, toujours en butte à la perfidie des Grecs , nous arriverons à Philippopolis. Les croisés , en quittant la Bulgarie , trouvèrent un pays plat , couvert de vignes , présentant partout l'aspect de la fertilité et de l'abondance. A l'approche de Philippopolis , les pèlerins dressèrent leurs tentes ; mais ils s'aperçurent bientôt que les Grecs avaient déserté la ville. Le lendemain de leur arrivée, les chrétiens reçurent d'Isaac des lettres qui leur annonçaient le refus du passage. « Toute » l'armée frémit k cette nouvelle , dit Ansbert ; elle *e mit » dès-lors à piller ouvertement les biens des Grecs , et à » détruire ceux dont elle ne s'emparait pas. » Les croisés passèrent onze semaines à Philippopolis, où ils trouvaient tout en abondance. (Yoyez Tagenon et la relation anonyme.) « Le pays, dit Ansbert, se tint en silence devant nous. Le » Seigneur avait épouvanté les habitans, et nous n'eûmes » rien à souffrir ni des pièges de Satan , ni des revers de la » fortune. »
Frédéric se plaignit de la fourberie du prince grec , dans la lettre qu'il écrivit à son fils Henri, lettre que le prêtre Ansbert a copiée , et que nous avons rapportée à la suite de Tagenon. La copie d'Ansbert renferme un passage important
qui ne se trouve poiut dans le texte que nous avons traduit ; nous allons le faire connaître. L'empereur ordonne à son fils de recueillir prompteraent l'argent qui lui est dû, et de le déposer dans la maison du vénitien Bernardi, qui le fera passer à Tyr. « Sachez , dit-il à Henri , que cet argent nous » sera très-nécessaire , parce que nous serons obligé de pror longer ici notre séjour , et que nous n'avons rien reçu >» d' Ancône , ni de plusieurs autres cités , telles que Metz , » Brème ; le comte de Hanau ne nous a non plus rien en- » voyé. »
Notre auteur parle encore , comme l'anonyme , des excursions que firent les croisés aux environs de Philippopolis. Il rapporte que l'empereur nomma cinquante maîtres de la milice , qui furent chargés de régler , chacun dans sa division, les affaires militaires et le contentieux; le prince établit en outre un conseil de soixante chevaliers, choisis parmi les plus sages et les plus prudens de l'armée. Ces juges devaient décider tout ce qui avait rapport aux opérations de la guerre. Ce conseil fut ensuite réduit à vingt-six membres. Frédéric nomma alors deux députés , savoir : Wernher, chanoine de Saint-Victor, de Mayence, et le chevalier Godefroi, pour aller à Constantinople ; ceux-ci étaient chargés de déclarer à Isaac que l'empereur d'Allemagne n'avait point , comme on l'en accusait , donné au comte de Servie ni la Bulgarie , ni aucune terre de la domination grecque , et qu'il n'avait rien fait contre les droits du gouvernement de Bysance. C'était là les prétextes qu'avait allégués l'empereur de Constantinople pour justifier sa conduite perfide envers l'armée chrétienne et les envoyés de Frédéric. Ici tout ce que raconte Ansbertne diffère que très-peu du récit de Tagcnon.
Après avoir parlé de la prise de Dimotique , Ansbert parle assez longuement des soupçons qui se répandirent tout-à-coup parmi les Allemands, sur une nouvelle perfidie des Grecs. Les croisés se persuadaient que le vin qu'ils trouvaient dans leur route était empoisonné ; nous ne répéterons point quelques circonstances peu importantes que le chroniqueur autrichien rapporte à ce sujet. Toutefois les soupçons se répandirent si généralement et se changèrent tellement en certitude , que l'empereur crut devoir publier un édit qui défendait l'usage du vin aux pèlerins allemands. Ce qu'il y a de curieux, c'est > que , malgré les craintes qu'on avait , l'édit impérial resta sans exécution; nous laisserons parler l'historien lui-même.
« Les domestiques des chevaliers ou des clercs , se lais- » saut aller à leur confiance accoutumée , ou phitôt s'aban-
» donnant à la miséricorde de Dieu , burent de ce vin sans » crainte et en offrirent ensuite à leurs maîtres : personne » n'en fut incommodé. Mais pour s'assurer si la liqueur était » empoisonnée , on en fit boire de force à un grec , qui pâlit » aussitôt, écuma, roula ses yeux comme un furieux, et » fut laissé pour mort. Quel cœur serait assez dur pour ne » pas être touché d'un pareil prodige ? »> Le crédule auteur compare ce vin à l'eau d'Egypte , qui fut si funeste aux Égyptieus et si salutaire aux Hébreux , pendant que les sept plaies affligeaient cette contrée.
Au milieu même du récit que nous venons d'extraire , Ànsbert rapporte un fait qui devait éveiller les inquiétudes des croisés teutons, s'il était vrai. L'écuyer tranchant et le pannetier de Frédéric s'étant rendu maître d'un château appelé Nichiz, on apprit que, dans les environs, les habitans s'occupaient de fabriquer des poisons qui devaient être envoyés comme tributs à l'empereur de Constantinople.
En parlant de l'indiscipline que l'abondance avait introduite dans l'armée chrétienne , Ansbert dit que l'empereur se vit obligé de punir les infracteurs des lois. Les fornicateurs, surpris en faute,furent promenés nus autour delà ville, les mains attachées derrière le dos, ayant leurs parties naturelles liées avec une corde ; on les plongea ensuite plusieurs fois dans les eaux du fleuve , froides alors , car on était en hiver. Tout cela se passait au milieu des ris et des huées des pèlerins. Le chroniqueur raconte le retour de l'ambassadeur Eberhard , que Frédéric avait envoyé en Hongrie. Eberhard rapportait des lettres de Béla pour son gendre , l'empereur de Constantinople , dans lesquelles le monarque reprochait au prince grec son obstination , qui compromettait les intérêts de l'empire. Le député annonça que les rois de France et d'Angleterre et beaucoup d'autres princes se disposaient à partir pour l'Orient ; il ajouta qu'à son passage en Bulgarie , il avait vu les cadavres de presque tous les pèlerins morts dans ce pays , exhumés de leurs tombeaux par une barbarie ou plutôt par un délire sans exemple. Ce dernier fait est raconté dans la relation anonyme.
Après avoir rendu compte de l'entrée des guerriers allemands dans quelques autres villes grecques , Ansbert dit que pendant la nuit de la Purification , les croisés qui avaient accompagné le duc de Souabe virent briller au ciel le signe de la croix couleur de sang , et que tous , rendant des actions de grâce au Seigneur , entonnèrent le Kyrie eleison. On sut ensuite par les députés de l'empereur, lorsqu'ils furent revenus de Constantinople, qu«
Isaac avait délivré tous les prisonniers cli rétiens le jour qui suivit cette apparition merveilleuse. L'historien donne sur le traité conclu à Constantinople les mêmes détails que la relation anonyme. « Quand nous eûmes traverse le Bos- » phore , dit l'auteur, après avoir abandonné tous nos cha- » riots, nous chargeâmes les bêtes de somme de nos provi- « sions et de nos bagages , et nous nous mînfts en route , » laissant à notre gauche l'ancienne ville de Troie. Nous » étions alors transportés d'Occident en Orient , c'est-à-dire » d'Europe en Asie. » L'auteur trace l'itinéraire de l'armée chrétienne jusqu'à Philadelphie; lorsqu'elle fut arrivée à la ville qu'Ansbert nomme Ayos, l'empereur grec envoya à Frédéric une tente et une coupe d'or. Il avait promis de se rendre lui-même dans cette cité, mais il ne parut point. Ces démêlés s'élevèrent entre les habitans de Philadelphie et les croisés ; la prudence de Frédéric rétablit la paix. Les détails rapportés ici par Ansbert peuvent servir d'éclaircissement au récit un peu obscur des autres historiens sur le séjour des croisés dans cette ville, la dernière et la seule qui défendît, sur les frontières des Turcs, le culte du Christ et l'honneur de la religion chrétienne.
En quittant Philadelphie , les pèlerins eurent à traverser des montagnes difficiles. Arrives sur les bords du fleuve Méandre , ils trouvèrent une vallée couverte de cardamones, de myrtes , de figuiers ; de là ils allèrent camper dans les plaines de Laodicée. « Les guerriers de la croix , dit l'auteur, » se rappelaient que le roi de France avait été vaincu dans ces » lieux, et qu'Otton de Freisengen y avait pris la fuite. » (Cette observation se trouve aussi dans la relation anonyme; les deux auteurs parlent d'Otton de Freisingen sans parler de Conrad et de son armée, que l'évêque allemand accompagnait. )
Ansbert interrompt ici sa narration pour expliquer en quoi l'Eglise grecque différait de l'Eglise universelle. Nous ne répéterons point , d'après notre historien , ce que nous avons dit d'après Tagenon et la relation anonyme sur la inarche des croisés et les hostilités des Turcs. La chronique que nous analysons, ajoute deux faits assez curieux à ceux que nous avons fait connaître. « Six chevaliers , dit l'histo- » rien , passant sur leur cuirasse une robe grossière , sorti- » rent du camp comme pour aller couper de l'herbe. Six » Turcs fondirent sur eux , semblables à des chiens enragés ; » les chevaliers , qui d'abord avaient feint d'être troublés et » d'avoir peur, tirèrent bientôt leurs épées ; s'étant portes » courageusement sur leurs agresseurs, ils les tuèrent tous
» les six, et amenèrent au camp leurs chevaux. Un de nos » gens de pied , ayant consommé toutes ses provisions , n'a- » vait pour toute ressource qu'un pain qu'il portait ; un turc » décocha contre lui une flèche , qui , traversant le pain et » l'écuelle qui le couvrait , blessa légèrement le pèlerin ; cen lui-ci , reprenant haleine , tendit son arc et perça au cœur >» son ennenH. Le musulman, tombé mort à terre , était pos- >» sesseur de neuf pains ; le croisé les lui enleva , et se vit » ainsi approvisionné pour dix jours. »
Le chroniqueur raconte le combat livré près de Philumène (1), et poursuit en ces termes : « Le 8 des ides de mai, » nous traversâmes Vinimis (c'est ainsi que l'auteur appelle » Philumène ) ; déjà la famine , plus cruelle que les ennemis , » pressait tellement l'armée chrétienne , qu un bœuf ou une » vache se vendait cinq marcs , quelquefois neuf ; un petit » pain se payait un marc ; la chair de cheval et de mulet » paraissait délicieuse. Quelques-uns , mais en petit nom- » Dre , poussés par le désespoir et entraînés par le diable , » à diabolo illaqueati, passèrent tout-à-coup sous les dra- » peaux des infidèles, abandonnant le saint pèlerinage et » oubliant, hélas! la religion chrétienne. De pauvres péie- » rins , au contraire , accablés de fatigues , de faim et de » maladies , n'ayant plus qu'un souffle de vie et voyant » qu'ils ne pouvaient plus suivre l'armée , récitèrent tout » haut le symbole et l'oraison dominicale. Repoussant leurs » compagnons qui se lamentaient, et qui voulaient les dé- » tourner de leur dessein , ils se couchèrent à terre en » forme de croix, et attendirent la mort au nom du Sei~ » gneur. Quoique nous ne fussions pas loin d'eux , les en- » nemis , qui nous suivaient , les décapitèrent , et en firent >» ainsi des martyrs de Jésus-Christ. » L'auteur nous donne le fait suivant comme un signe mémorable de la miséricorde de Dieu : « Vers la première veille de la nuit , des sentinel- » les virent une troupe d'oiseaux blancs voler trois fois au- » tour du camp , puis s'approcher ensemble de la tente de * l'empereur, et ensuite s arrêter un peu , les ailes tendues, *» auprès du corps d'un pauvre pèlerin qui était près d'ex- » pirer ; , quand le croise fut mort , les oiseaux , s'élevant » dans les airs , disparurent tout-à-coup. » Les faits qu'on vient de lire ne se trouvent que dans la chronique d'Ansbert.
(i) Noos devons faire remarquer ici que chaque chronique donne un nom «Uflerent à ceUc ville , qu'on appelle généralement en latin Philomelium.
L'historien ne consacre que quelques lignes au combat qui fut livré le lendemain de la Pentecôte , et qui est rapporté longuement par la relation anonyme ; cependant l'apparition du belliqueux Saint-Georges n'y est point oubliée. Ansbert cite un fait qui nous fait connaître l'opinion qu'on avait parmi les Turcs de la bravoure des chrétiens. Un otage du sultan rapporta que le roi de Galatie , ayant été appelé au secours des Turcs par Melich , vint à la tête de dix mille hommes ; celui-ci , après avoir observé avec beaucoup de soin les troupes des croisés , après avoir été témoin de leur ardeur et de leur courage dans une infinité d'attaques, adressa ces paroles au fils du sultan : « Où sont les trésors , » les armes et les dépouilles que vous prétendiez avoir, dans » vos mains , et dont vous me promettiez une grande part ? » Les guerriers qui, selon vous/ étaient tristes, abattus » et mourans de laim , ont mis en fuite plus de trente mille » combattais. On n'a jamais vu des hommes se précipiter » avec tant d'ardeur au-devant de la mort, et dans les ba- » tailles repousser le trépas avec tant de vaillance. »
Le récit que fait Ansbert de la prise d'Icône, ressemble trop à celui de Tagenon pour que nous y arrêtions nos lecteurs. Les deux auteurs rapportent de la même manière les . événemens qui suivirent cette conquête et le traité qui fut conclu entre l'empereur et le sultan. L'armée chrétienne s'étant remise en marche , arriva le 4 des calendes de juin , à la ville de Laranda. « Si je voulais, dit Ânsbert, raconter n toutes les misères et les persécutions que les pèlerins souf- » frirent pour le nom du Ghrist et l'honneur de la croix, » sans murmure et d'un air joyeux, mes efforts , quand » même je parlerais le langage des anges , ne pourraient » atteindre la vérité. Je crois que pour l'histoire pleine et » entière d'une si grande entreprise , le fameux Homère , » l'éloquent Lucain , le poète de Mantoue lui-même , s'ils » vivaient encore , mettraient le doigt sur leur bouche et » resteraient comme des hommes sans langue. »
De la cité de Laranda les croisés vinrent à un village d'Arménie, où la vue de plusieurs croix plantées dans la campagne remplit leur âme de joie et de consolation. Ils eurent à traverser une montagne à peine accessible aux chamois, et se trouvèrent bientôt hors des limites du pays turc. Les otages du soudan et de son fils demandèrent alors instamment à retourner chez eux , en disant que d'après les conditions du traité on devait les laisser partir. Les chefs de l'armée jugèrent à propos de ne point se rendre à leur demande, et les otages furent plus étroitement gardés. Ans-
bcrt raconte que le prince de Sibilia vint offrir aux croises tout ce qui était en son pouvoir. Sibilia était un château qui servait à protéger les chrétiens contre les fréquentes excursions des infidèles.
«« L'armée de la croix, dit Ansbert, campa auprès d'un » grand lac , où la cavalerie se rafraîchit ; les pèlerins » restèrent deux jours dans une vaste plaine couverte de » verdure; mais ils manquaient de vivres, et la chair de » cheval leur servit de nourriture. Les princes et les grands , » cherchant çà et là du gibier dans les montagnes , ne pou- » vaient servir abondamment leurs tables. En avançant le » long du lac nommé Selef , nous campâmes non loin d'un » pont de pierre , où des députés de Léon d'Arménie vinrent » trouver l'empereur. Suivant la coutume de leur pays, ils » s'inclinèrent respectueusement et lui offrirent , de la part » de leur maître , le droit de disposer de la contrée à volonté. *» Frédéric retint les ambassadeurs auprès 4e lui et les con- » sulta sur la marche de l'armée; il apprit que nous avions » à traverser des routes difficiles. L'empereur, comme un » bon père , défendit d'annoncer aux soldats cette triste » nouvelle. Chaque jour on nous faisait de belles promesses, » mais tout arriva autrement qu'on ne l'avait dit. Le 5 des » ides de juin , nous arrivâmes avec beaucoup de peine à * une station qu'on avait désignée; l'armée , à cause de Fin- » croyable difficulté du chemin, n'observait plus d'ordre, » n'attendait plus les bannières de ses chefs : chacun s'ef- » forçait de devancer son compagnon d'armes.
» Pendant la nuit, la plus grande partie de l'armée passa » une très-haute montagne qui s'étendait sur le lac de Selef; » l'obscurité empêcha de voir les dangers que présentait » cette montagne. Au lever du jour, les pèlerins , qui sui- » vaient les mêmes sentier* , furent effrayés de tant de pé- » rils; ils reconnurent combien de peines et de misères » avaient dû souffrir ceux qui les avaient précédés. Qui » n'aurait été touché jusqu'aux larmes en voyant des évê- » ques , d'illustres chevaliers, malades et languissans, por- » tes sur des lits à dos de cheval à travers les précipices. Il » fallait voir les écuyers, le visage couvert de sueur, porter » sur les boucliers leurs seigneurs malades. Quand nous eû- » mes descendu la montagne , nous trouvâmes de l'herbe en » abondance; là, après avoir pris de la nourriture, nous » nous reposâmes quelque temps. L'empereur et ceux qui » l'accompagnaient, d'aprèsle conseil deshabitans du pays , » voulant éviter les périls de la montagne , descendirent au » lever de l'aurore sur les bords du lac ; mais ils rencontre-
-» rent autant de difficultés que les croisés qui avaient fran- »» chi les monts. On m'a rapporté que des évêques et des » princes puissans , qui avaient quitté leurs chevaux , » se virent menacés d'une mort presque certaine ; à leur » droite était le lac ; à leur gauche des précipices. Ils s'ai- » daient de leurs pieds et de leurs mains comme des qua- » drupèdes. Toutefois l'amour que ces princes avaient pour a» celui qui dirige les pas des hommes, le désir de la patrie » céleste à laquelle ils aspiraient , leur faisaient trouver » toutes ces peines douces et agréables.
» La partie de l'armée qui nous avait devancés alla cam- * per, le 1 1 des ides de juin , dans les plaines de Séleucie. » Tandis que le reste des pèlerins , riches et pauvres , s'a- » vançaient à travers des rochers à peine accessibles aux » chamois et aux oiseaux , l'empereur, qui voulait se rafraî- » chir et éviter aussi les dangers de la montagne, essaya » de traverser à la nage le fleuve rapide de Séleucie ; ce «prince, qui avait échappe à tant de périls, entra dans » l'eau, malgré les avis de tous, et fut misérablement en- » glouti. Remettons-nous-en au jugement secret de ce Dieu » à qui personne n'ose dire : Pourquoi avez- vous Jait cela? » Pourquoi faire mourir un si grand honune ? Frédéric fut le » soldat du Christ; il a été trouvé avec le louable projet » de recouvrer la terre du Seigneur et la croix sainte. Quoi- » qu'il ait été enlevé par une mort soudaine , nous ne pou- »> vons douter qu'il ne soit sauvé. Plusieurs seigneurs qui » étaient avec lui se hâtèrent de secourir l'empereur , mais » ils le ramenèrent sans vie au rivage. Cette mort porta le » trouble dans l'armée; les uns moururent de douleur; les » autres , désespérés et se persuadant que Dieu n'avait pas » soin d'eux , renoncèrent a la foi qhrétienne et embrassé- » rent la religion des Gentils. Le deuil et une douleur sans •» bornes remplissaient le cœur de tous ; les croisés pouvaient »» s'écrier avec le prophète : La couronne est tombée de notre » tête ; malheur à nous qui avons péché! Le duc de Souobe, » prince illustre et noble héritier de son père , fut nommé » et salué chef de l'armée ; il emporta avec lui à Tarse le » corps de l'empereur, et c'est dans cette ville qu'il déposa » les entrailles de Frédéric , au milieu d'une pompe solen- » nelle. »
Le récit que nous venons de traduire , quelque long qu'il soit, a dû intéresser nos lecteurs. Le motif qui, d'après notre historien , porta l'empereur à traverser le Selef, paraît plus simple et plus probable que celui que prêtent à Frédéric les autres relations contemporaines. On voit que» se
confiant aux eaux du fleuve, le chef de la croisade voulait éviter de passer à travers les montagnes difficiles, qui avaient présenté tant de dangers aux pèlerins.
Le chroniqueur suit les croisés à Àntioche , et dit que le corps de l'empereur fut déposé dans l'église de Saint-Pierre avec tout l'appareil qui convenait à la sépulture d'un roi. Les soldats de la croix furent attaqués de maladies pestilentielles qui moissonnèrent indifféremment nobles et pauvres , jeunes et vieux ; ni l'âge ni la condition ne sauvaient personne. «Le vénérable Godefroi , éveque de Wurtzbourg, » dont les conseils avaient été si utiles à l'armée , dit Ans- » bert, périt avec d'autres évêques et princes qu'il serait » trop long de nommer, et fut enseveli à Antioche. Godefroi » ordonna à ceux qui assistèrent à ses derniers momens de >» lui couper, après sa mort, la main droite, pour être en- » voyée à Wurtzbourg; le prélat voulait que sa mémoire ne » pérît point dans l'Eglise qu'il avait toujours gouvernée » pour la gloire de Dieu. Mais dans la route cette relique » fut enlevée à ceux qui la portaient. - r -
Ansbert suit le duc de Souabe à travers la Syrie ; il parle de son arrivée à Ptolémaïs où ce généreux athlète du Christ périt avec beaucoup d'autres seigneurs. L'auteur déplore la mort de l'évêque de Passaw, de ses chanoines et clercs. 11 donne peu de détails sur le siège et la prise de Saint-Jean d'Acre, et s'attache surtout à représenter le roi d'Angleterre comme un prince impérieux et superbe , qui s'attira Tanimadversion ae tous les croisés. L'historien l'accuse d'avoir traité le duc d'Autriche avec mépris, d'avoir fait assassiner le marquis Conrad , et forcé le roi de France , par sa mauvaise conduite, à quitter la Palestine. Ansbert raconte comment le roi d'Angleterre fut fait prisonnier en Autriche , et rapporte le texte d'une convention entre Henri , empereur d'Allemagne , et le duc Léopold , concernant Richard Cceur-de-Lion. Cet acte fort curieux, que pous n'avions trouvé dans aucune chronique , nous a paru digne d'être cité en entier ; le voici :
« Moi , Léopold , duc d'Autriche , je donnerai et présen- » lerai à mon seigneur Henri , empereur des Romains , le » roi d'Angleterre , à condition que ledit roi , comme il a » été convenu, donnera au seigneur empereur cent mille » marcs d'argent; je recevrai la moitié de cette somme pour ^» doter la fille du frère de Richard, qu'uni de mes fils épou- » sera. Cette fille du frère du roi d'Angleterre sera présentée » à la fête de saint Michel, à celui de mes fils que j'aurai . » choisi pour son époux ; la moitié dos cent mille marcs
TîES CROISADES. 271
» d'argent, c'est-à-dire, cinquante mille marcs seront payés » à la même époque : le seigneur empereur en recevra une » moitié et moi l'autre. Les autres cinquante mille marcs » seront acquittés au commencement du carême prochain : » le seigneur empereur en aura une moitié et moi l'autre » moitié; toutes les parties de cette sommé qui seront »> comptées dans cet intervalle , seront partagées de là » même manière , sans fraude , jusqu'au parlait paiement du » total. Le seigneur empereur me donnera deux cents otages, » afin que si, après que je lui aurai présenté le roi d'Angte- >» terre, ledit seigneur empereur venait à mourir, ce qu'à » Dieu ne plaise, ledit roi d'Angleterre, étant encore en » son pouvoir , ce même roi me soit remis sans fraude.. Si , » au contraire , je viens à mourir , la même convention sub- »» sistera en faveur d'un de mes fils que j'aurai choisi , » c'est-à-dire de celui qui doit épouser la fille du frère de » Richard, et, à défaut de celui-ci, entaveur de mon autre » fils. Le roi d'Angleterre donnera au seigneur empereur » cinquante galères montées et équipées ; il placera sur ces » galères cent chevaliers et cinquante bahstaires ; outré » cela , il ira en personne , avec cent autres chevaliers et » cinquante balistaires, dans» le royaume de Sicile , avec le » seigneur empereur ; il le servira de bonne foi jusqu'à ce » que ledit seigneur empereur soit maître du royaume, à » moins qu'il n'obtienne de sa bonne volonté la permission » de se retirer. Afin que ledit roi exécute et accomplisse » toutes ces conditions , il donnera au seigneur empereur >» deux cents otages, les plus distingués de son pays, que » ledit seigneur empereur désignera. S'il est véritablement » constate qu'un ou que quelques-uns de ces otages soient » manifestement en opposition audit roi , et qu'il ne puisse » les avoir , à leur place il en choisira d'autres que Pemtoe- » reur désignera ; le roi les donnera pour otages , à l'excep- » tion des fils de sa sœur , de Henri , autrefois duc de Saxe, » et du fils de son frère.
» Ceux à qui l'empereur confiera la garde des otages, jû- » reront que si l'empereur, ce qu'à Dieu ne plaise, vient à » mourir pendant que ces otages seront en leur pouvoir , ils » les renverront libres et en toute sûreté. Si le roi d'An- » gleterre exécute tout ce qu'il a promis au seigneur empe- » reur , ledit empereur n'en retiendra pas moins les otages , » jusqu'à ce que le roi d'Angleterre ait obtenu du pape l'abso- » lution pour moi, duc d'Autriche. Mais si ledit roi n'exécute » pas ce qu'il a promis au seigneur empereur , le seigneur » empereur se conduira envers les otages du roi comme bon
» lui semblera, de manière que moi, duc d'Autriche, je n'aie » rien à disposer à cet égard. Le seigneur empereur fera » jurer dix seigneurs de son empire, que moi due aurai dé- » signé pour l'observation de ce traité. Si le roi d'Angleterre » exécute ce qa'il a promis , ses otages seront renvoyés li- » bres. Le seigneur empereur retiendra le roi d'Angleterre » en son pouvoir , jusqu'à ce que celui-ci ait rendu la liberté » au roi de Cbypre et à sa fille. S'il a été donné ou exigé » quelque chose pour la liberté du roi de Chypre et de sa *» hlle , le seigneur empereur retiendra le roi d'Angleterre 9 jusqu'à ce que tout aijt été restitué. Si le roi d'Angleterre , » dans le courant de cette année, c'est-à-dire depuis le » commencement de ce carême jusqu'au carême suivant, » n'a donné ni l'argent ni les otages promis , ou s'il a omis » d'exécuter une de ces choses , et que , passé ce terme, j'aie » constaté au seigneur empereur que ledit roi n'a pu donner * ni l'argent ni les otages promis , ou exécuter une de ces » choses; si, d'après cette connaissance , le seigneur empe- » reur ne veut pas me remettre le roi , il me sera libre de » retenir cinquante des otages que le seigneur empereur » m'aura donnés , savoir ceux qui sont servans et non che- » valiers.
» S'il arrive que le roi d'Angleterre meure pendant qu'il » sera au pouvoir de l'empereur , les deux cents otages que » retient le seigneur empereur seront rendus , à moins que » l'empereur , ayant reçu une partie de l'argent , ne m'en » ait pas donné la moitié. Quand cette moitié m'aura été » remise , les otages seront rendus. Si toutes les conditions »> qui viennent d'être stipulées sont exécutées de bonne foi » et sans fraude , le seigneur empereur s'engage à observer » une paix solide et un bon accord avec le roi d'Angleterre. » Donné à Wurtzbourg , l'an du Seigneur 1193, le 10 des » calendes de mars. »
A la suite de cette* convention , Ansbert copie une partie d'une lettre envoyée au duc d'Autriche par Philippe-Auguste, dans laquelle le monarque attribue l'assassinat de Conrad à Richard; le roi de France prie Léopoid de garder plus étroitement le roi d'Angleterre, jusqu'à ce que lui, Philippe , ait eu avec le duc d'Autriche et avec l'empereur d'Allemagne une conférence, en personne ou par ambassadeurs. La suite ou la fin de la lettre manque. Quelques lignes plus loin, sans entrer dans aucun détail, Ansbert dit que le roi d'Angleterre , ayant payé une partie de sa rançon , et ayant donné des otages pour l'autre partie , fut remis en liberté. L'auteur cite , parmi ces otages, le fils du roi de Navarre et
le fils du feu duc de Saxe , beau-frère de Richard. Ces otages furent gardés , non-seulement comme garans de l'argent qui restait à payer , mais encore pour assurer l'exécution des autres articles du traité.
Nous ne pouvons nous arrêter à ce que dit Ansbert sur la mort du duc d'Autriche , après les détails que nous avons rapportés dans notre extrait de Guillaume de Neubrige. Notre auteur parle aussi des préparatifs de la croisade de Henri VI ; mais il ne raconte rien de nouveau pour ceux qui ont lu Arnold de Lubeck.
Nous avons été obligés de ne donner , de la chronique d' Ansbert , qu'une analyse rapide , pour ne pas répéter ce que nous avions déjà dit dans nos extraits de Tagenon , du moine Godefroi, de la relation anonyme. Il pourrait être curieux pour nos lecteurs de comparer ces divers historiens , au moyen des analyses que nous en avons données ; on suivrait ainsi dans leur marche , dans leurs mouvemens , dans leurs idées mêmes , les croisés , compagnons de Frédéric Earberousse , qui ne trouvèrent qu'une fin misérable dans l'Orient, que leur approche avait fait trembler.
Douze livres renfermant les miracles célèbres et les histoires mémorables , par Césarius D' Heisterbach , de V ordre de Cîteaux (1)*
Sous le titre qu'on vient de lire , le moine Césarius , qui Vivait à la fin du douzième siècle et au commencement du treizième , a ramassé toutes les anecdotes et les merveilles arrivées de son temps. Ces différentes anecdotes sont racontées en forme de dialogues. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur mettant sous les yeux un choix des récits qui ont quelque rapport aux croisades.
§ I. (2). — Au temps où Olivier Scholastique prêchait la croisade dans le diocèse d'Utrecht, en Allemagne, il y avait là un paysan nommé Godescal, usurier de son métier; cet homme , comme tant d'autres , avait pris *la croix d'outremer, non point par dévotion, mais uniquement pour. céder aux importunités des prédicateurs. Lorsque parurent les légats du pape , chargés de dispenser à prix d'argent ceux qui avaient fait vœu d'aller en Orient, Godescal, s'cxciïsant à
(i) Illtutrium imraeulôram et historiarum memorabiliuna libri XII. (a) Livre II« , page 6a.
274 IIBLIOTllfcQUE
tort sur sa pauvreté* , trouva moyen de racheter son vœu avec cinq talens , et c'est ainsi qu'il dupa Je prêtre qui recueillait les sommes. Les gens qui connaissaient l'usurier ne tardèrent pas à dire qu'il aurait pu donner quarante marcs sans porter aucun tort à ses héritiers. Cependant notre homme vivait joyeux dans les tavernes, et ne cessait d'adresser aux pèlerins du Christ les reproches les plus amers. « Bonnes gens que vous êtes, leur disait-il, vous passerez » les mers , vous dissiperez vos biens , vous exposerez votre i» vie à de grands dangers ; et moi , qui avec cinq marcs me » suis débarrassé de la croix , je resterai ici avec ma femme » et mes enfans, et le ciel me récompensera comme vous. » Mais le Seigneur, dit Césarius , Voulant montrer combien lui étaient agréables les travaux du pèlerinage , et combien il était offensé des impiétés de Godescal , livra ce méchant homme à Satan , pour le punir de ses blasphèmes.
Une nuit que l'usurier reposait avec sa femme dans un moulin coutigu à sa maison , il entendit comme le mouvement d'une roue , et ordonna à son fils d'aller voir d'où partait ce bruit. L'enfant obéit, mais, saisi d'effroi, il ne put avancer. « Eh bien ! qui est là ? » dit le père à son fils. « Arrivé à la porte , une si grande horreur s'est emparée de h- moi , répondit l'enfant , que je me suis vu forcé de revenir » sur mes pas. — Quand le diable serait là, répliqua Godescal, » j'y vais et je verrai. » Il dit, et après avoir jeté un manteau sur ses épaules, il va ouvrir la porte du moulin. Un affreux spectacle se présente à ses yeux ; il voit deux chevaux noirs et un homme horrible qui lui adresse ces mots : « Hâte-toi, monte sur ce cheval, parce que c'est pour toi » que je l'ai conduit ici. » L'usurier pâlit et frémit; le diable, voyant qu'il hésitait à lui obéir: « Que tardes-tu? dit-il » à Godescal; quitte ce manteau et viens. » La croix que celui-ci avait prise était cousue sur ce même manteau. Ne pouvant résister à la voix terrible du démon, l'usurier jette «on manteau, monte sur un cheval, et le diable monte sur l'autre. Bientôt ils arrivèrent tous deux au séjour des peines éternelles. C'est là que Godescal vit son père et sa mère au milieu des souffrances , et une foule d'amis dont il ignorait la mort. On lui montra un siège de feu qui ne devait laisser ni calme ni repos à sa victime , un siège où le criminel devait brûler éternellement immobile ; une voix lui dit : « Maintenant retourne dans ta maison; dans trois jours tu » reviendras pour occuper cette place, et tu recevras ainsi » ta récompense. » Soudain le ministre de Satan conduit l'usurier hors des enfers , et le dépose presque sans vie dans
son moulm . Sa femme et ses enfans lui ayant demandé d'où il venait , le malheureux damné leur fit cette réponse : J'ai » été conduit aux lieux infernaux, et Ton m'a montré la » place que je dois y occuper dans trois jours. » L'épouse désolée se hata d'appeler un prêtre ; comme celui-ci exhortait Godescal au repentir et à la confession , lui disant que personne ne devait désespérer de la miséricorde Dieu , le misérable répondit : « A quoi servent toutes ces paroles ? *» je ne puis être contrit, je trouve inutile de me confesser; » il faut que les décrets soient accomplis. Ma place est pré- » parée, dans trois jours j'irai m'y asseoir, et je recevrai le » prix de mes œuvres. » L'usurier mourut, au bout de trois jours, sans confession, sans viatique, sans extrême-onction, et fut enseveli dans les enfers.
§ II. (1 ). — Des chrétiens , qui traversaient les mers pour aller secourir la Terre-Sainte, furent surpris par une violente tempête. Les vents frémissaient dans les voiles, les flots couvraient le navire , les nautonniers s'épuisaient en vains efforts , et chacun ne voyait plus qu'une mort inévitable. Dans cette situation désespérante , les pèlerins se mirent à se confesser les uns les autres. C'est à cause des péchés d'un seul croisé que Dieu avait envoyé cette tempête ; et les , crimes de cet homme, dit Césarius, étaient si grands, si honteux , si horribles , tant dans leur quantité que dans leur qualité , que la mer même ne pouvait supporter le poids de ces iniquités. Le pèlerin coupable, craignant pour ses jours et pour son âme , voyant que ses compagnons tremblaient pour eux-mêmes , et qu'il était lui seul la cause de tous ces maux , se leva et adressa ces paroles aux croisés voyageurs : « Ecoutez-moi , mes frères , écoutez-moi ; c'est » à cause de mes iniquités que cette tempête s'est élevée ; » je suis l'occasion des périls qui vous menacent, je vous » en prie, entendez ma confession. »» A ces mots, il se fit un profond silence, et le pécheur avoua les fautes énormes qui chargeaient son âme. Bientôt la mer se tut , les ondes redevinrent paisibles, et cette merveille frappa d'étonnement tous les pèlerins de la croix. « Chose admirable ! ajoute » le narrateur, lorsque le navire eut touché le rivage , per- » sonne ne se souvint plus des crimes dont on avait entendu » la confession. »
§ III. (2) — Pendant les prédications d'Olivier Scholasti-
i) Livre IIIe, page iag.
i) Livre IVe, page 175.
que , dont nous avons déjà parle , un prêtre , nomme SegPt*t vint trouver le moine Bernard , associé aux travaux apostoliques du chanoine de Cologne. Seger, homme éloquent , beau de figure, remarquable par sa taille, portait, comme les Templiers, une tunique où l'on voyait le signe de la croix. Il présenta à Bernard une pierre précieuse de diverses couleurs , ajoutant que telle était la vertu de cette pierre , que ceux qui la possédaient étaient sûrs de triompher partout et de toutes les manières. Seger avait en vue d'obtenir par là la permission de se faire entendre au peuple. Bernard refusa d'accepter l'objet que le prêtre lui offrait , parce que , disait-il, il ne voulait pas l'en priver. Toutefois, ce jour-là même , Obvier Scholastique consentit à ce que Seger prêchât la croix. Le jour suivant, après que le moine Bernard eut terminé l'exhortation qu'il avait coutume d'adresser à la multitude , le prêtre Seger, qui avait assisté à ce discours , tomba la face contre terre , et , possédé du démon , il faisait des gestes horribles. Bientôt Olivier Scolastique accourt avec ses clercs , bénit le possède et le fait traîner au pied d'un autel ; là , Seger vomissait des blasphèmes contre Dieu et contre Olivier. Alors on se mit à le lier avec des courroies, et le misérable fut transporté sur une voiture , auprès de gens qui le connaissaient; il expira au bout de cinq jours, selon la promesse que le diable lui avait faite.
§ IV. (1 ) — Pendant son adolescence, le frère Guillaume, cainérier du monastère où vivait Césarius , prit la croix et passa au-delà des mers pour visiter le sépulcre du Seigneur. Près d'arriver au port de Ptolémaïs , Guillaume et ses compagnons aperçurent , avant le lever de l'aurore , des flambeaux qui brillaient aux environs de la ville. Ils interrogèrent les nautonniers pour savoir d'où provenaient ce» lumières; ceux-ci répondirent que la saison de l'été avait commencé , et que les habitans de Ptolémaïs avaient placé leurs tentes hors de la cité, afin de respirer la fraîcheur des nuits. Des pèlerins , sur la foi de leurs matelots , entrèrent dans le port, et c'est alors qu'ils reconnurent que Saint-Jean-d'Acre venait d'être reconquise par les Sarrasins. (C'était à l'époque de la prise de Ptolémaïs par Saladin). Conradin , fils du sultan , se trouvait alors dans la ville. A la vue du vaisseau chrétien, il eut compassion des pèlerins „ et envoya pour les rassurer un. païen de noble origine, versé dans la connaissance de la langue française. Jusqu'à
(i) Livre IV« , page 178.
ee moment , les croisés , tremblans de crainte , s'étaient cru menacés de la mort ou de la servitude. L'un d'entre eux , né en Allemagne , se trouvait aux portes du tombeau ; au milieu des douleurs de l'agonie , il envoya à Conradin ses armes riches et belles , le suppliant de conserver la vie à ses frères. «< Moi , disait le croisé mourant , j'avais promis au , » Christ de le servir avec ces armes pendant trois ans ; mais, >» comme je le vois , Dieu ne veut point que j'accomplisse » mon pèlerinage. » On adressa au prince musulman des députés , au nombre desquels se trouvait le frère Guillaume , instruit dans la langue française ; ces ambassadeurs étaient chargés de porter le présent au fils de Saladin. Le prince couvrit de ses baisers le baudrier, le bouclier, le casque , le glaive et les haches du pèlerin ; il témoigna le désir de visiter lui-même le malade. Celui-ci avait déjà expiré , son corps avait été jeté à la mer , mais il avait été remplacé sur le lit de douleur par un chevalier que la maladie avait atteint. Conradin, accompagné de plu sieurs galères peintes de diverses couleurs, se rendit auprès du vaisseau chrétien; il entra lui-même dans le navire , remereia les croisés du pré-» sent qu'il avait reçu , et s'assit à côté du gentilhomme malade , s'entretenant sur les moyens de le guérir avec le médecin qu'il avait amené avec lui. Après lui avoir offert des fruits qu'il avait cueillis à Damas , dans le jardin de son père , il dit au malade que c'était à cause de lui qu'il voulait faire du bien à tous les chrétiens. Comme les pèlerins lui demandaient une escorte pour aller- à Jérusalem , le prince répondit que des brigands infestaient les chemins de la ville sainte , et qu'il était prudent de ne pas s'exposer à de violentes attaques. En sortant du navire, Conradin dit adieu au malade et à tous les croisés; il leur permit de retourner dans leur pays et leur donna son étendard royal, qui devait les pro-» téger contre les Sarrasins. Le noble païen dont nous avons parlé plus haut amena avec lui à Ptolémaïs le frère Guillaume, et lui adressa ces paroles: «Dites-moi, jeune homme, » comment les chrétiens observent leur religion dans leur » patrie. — Assez bien » , répondit le pèlerin , qui ne- voulait pas déclarer toute 4a vérité. L'émir répliqua : « Moi, » je vous dirai comment se comportent les chrétiens qui » habitent notre pays. Mon père était un homme célèbre » et d'une haute naissance. Il m'envoya auprès du roi de p Jérusalem pour que j'apprisse le français; celui-ci, de son m côté, envoya son fils auprès de mon père pour lui faire »> apprendre la langue des Sarrasins ; de là vient que je coni» nais parfaitement la vie que mènent les chrétiens. H n'y
» a pas eu un citoyen à Jérusalem qui , pour de l'argent , >j n'ait livré à la brutalité des pèlerins sa sœur ou sa fille , » ou, ce qui est plus exécrable, son épouse même. Les » chrétiens de Jérusalem étaient tellement adonnés aux >» plaisirs de la gueule et de la chair, qu'ils ne différaient en » rien des animaux. La vanité régnait tellement dans leurs » âmes, qu'ils ne songeaient qu'à arranger leurs vêtemens , » à les tailler, à les découper et à leur donner les formes les » plus élégantes; j'en pourrais dire autant de leur chaussure. » Voyez comme mes vêtemens et mes souliers sont simples ; » comme ils sont amples et ronds. » (Le frère Guillaume avait rapporté à Césarius que les manches de ce musulman étaient larges comme les manches d'un moine; que ses habits n'étaient nullement plissés , qu'il n'y régnait aucune recherche, quoique l'étoffe de ses vêtemens fût assez riche). Le noble musulman ajouta ces mots : « Voilà les » vices pour lesquels Dieu a chassé de cette terre les chré- * tiens superbes et luxurieux ; il n'a pu supporter plus » long-temps de si grandes iniquités. Croyez-vous (me nos » propres forces nous auraient suffi pour reconquérir cette » terre ? Point du tout. Nous ne redoutons aucun de vos rois, » pas même votre empereur Frédéric ; mais , comme nous » l avons lu dans nos livres, il se lèvera un empereur nommé « Othon , qui viendra rendre au culte chrétien la Syrie et » la ville sainte. »
Le recueil de Césarius nous offre encore quelques anecdotes qui ont rapport aux croisades ; mais elles nous paraissent trop peu intéressantes pour être placées sous les yeux de nos lecteurs.
Chronique des Slaves > par Helmode, et continuée par
Arnold de Lubeck (1).
Helmode , prêtre de Posen , a fait , dans sa chronique des Slaves , l'histoire de la conversion de ces peuples à la religion chrétienne. Il a commencé s#n ouvrage au temps de Charlcmagne et l'a laissé à l'année 1 1 70 , époque de sa mort.
Sous le nom de Slaves, Helmode comprend les Russes,
(i) Chronica Slavorum Helmodi presbyteri bosoviensis et Arnold! , abbatis Lubeccnsis.
(es Polonais , les Prussiens, les Bohémiens, les Corenthiens , les Sorabes. Dans la Slavie ultérieure, on adorait le dieu Proven, auquel les vieux chênes étaient consacrés. Les Slaves avaient dans leurs temples des simulacres fantastiques , telle que l'idole qu'ils appelaient podaya; ils adoraient .des divinités qui présidaient aux champs , aux forêts , aux chagrins , aux voluptés, fls convenaient cependant qu'il y avait un dieu qui régnait dans les cieux, mais dont le pouvoir ne s'étendait que dans le monde céleste.
Dans son chapitre XXXI , l'auteur parle en ces termes de la première croisade : « Une chose digne d'être rapportée » et d'être transmise à la postérité arriva dans les derniers » jours du vieil empereur Henri. Un nommé Pierre , d'origine » espagnole et moine de profession, étant entré sur les » terres de l'empire romain , se mit à prêcher partout , ex- » hortant les peuples à aller à Jérusalem pour délivrer la » ville sainte, qui était occupée par des barbares. Il montrait » une lettre qu'il disait lui avoir été envoyée du ciel, et » dans laquelle il était écrit : Les temps des nations sont ac~ » complis : la cité qui est foulée aux vieds par les Gentils doit » être délivrée. » (11 a été question de ce papier merveilleux dans notre analyse de l'abbé Ekkard, coll. ampl. de Martène). « C'est pourquoi toutes les puissances du monde , les n évêques , les ducs , les préfets , les guerriers , les plébéiens, » les abbés , les moines, partirent pour ce voyage de Jérusa- » lem , sous la conduite du brave Godefroi. Soutenus par le » secours de la vertu divine, ils reprirent Nicée , Àntioche » et plusieurs villes que possédaient les barbares. S'avan- » çant ensuite , ils délivrèrent de leurs mains la cité sainte. » Alors sur cette terre on vit croître des rejetons pour la » gloire de Dieu; et les peuples du inonde adorèrent le Sei- » gneur à l'endroit même que ses pieds avaient foulé. »
C'est là tout ce qu'Helmode dit de la première guerre sainte. Il s'est un peu plus étendu sur la seconde ; il parle de la prédication de saint Bernard en Allemagne, et dit qu'après avoir guéri un enfant qui était aveugle et boiteux , l'abbé de Clairvaux se mit à exhorter les princes et tous les fidèles à partir pour Jérusalem , afin de comprimer les nations de l'Orient et de les soumettre aux lois du Christ ; car,s disait-il , les temps approchent où les peuples ne doivent plus former qu'une nation, afin qu'Isaël tout entier soit sauvé (dicens appropinquare tempora, qub plenitudo gentiu/n introîre debcat, et sic omnis Israël salvus fiât). Le chroniqueur,' étonné queles peuples et les rois se soient levés à la voix d'un seul homme , est porté à croire que l'illustre Bernard était ins-
t r u il. par je ne sais quels oracles ( nescio quibus oraculU edoc" tus). L'année chrétienne fut partagée en trois parties : la première marcha contre l'Orient , la seconde contre les infidèles d'Espagne , la troisième contre les Slaves.
Helmode fait le récit de ces trois expéditions , mais avec une concision qui laisse beaucoup à désirer. Il rapporte que lorsque les croisés furent arrivés sur les confins de la Grèce , après avoir obtenu de l'empereur de Constantinople la promesse de la liberté du passage et de l'achat des provisions , fan soir, des pèlerins virent un nuage sombre s'arrêter auâessus de leur camp; quand ce nuage eut disparu, tous les pavillons parurent couverts comme d'une pluie de sang : ce ùi fit présager aux chefs qu'ils étaient destinés à éprouver e grands malheurs et à supporter bien des fatigues. Leur conjecture, dit Helmode," ne les trompa point. (Nous avons déjà vu ce prodige raconté par Comerius Hermann). L'historien rapporte , comme premier désastre arrivé à Farinée chrétienne , qu'à l'approche de la nuit , les croisés , se trouvant au milieu des montagnes , entendirent sur les hauteurs des éclats de tonnerre et le bruit de la tempête ; au milieu de la nuit, les eaux de la pluie et les torrens inondèrent tellement les vallées , que tout ce qui s'y trouva , hommes ou troupeaux, fut emporté à la mer. (L'auteur veut parler ici de l 'inondation qu Othon de Freisingen a racontée d'une manière si pittoresque. ) Du reste , le récit d'Helmode n'apprend rien au leeteur qui a lu les Gestes de Louis VII et la Relation d'Odon de Deuil. L'expédition du Portugal est aussi brièvement racontée. Au rapport de l'auteur, la croisade contre les Slaves ne fut ni plus utile ni plus glorieuse que celle du roi de France et de l'empereur des Romains. Les croisés triomphaient des Slaves toutes les fois qu'ils se mesuraient avec eux ; mais comme il leur était défendu de poursuivre les vaincus , ils se lassèrent de ce genre de guerre; ils traitèrent avec leurs ennemis, qui promirent d'embrasser la foi chrétienne et de relâcher les Danois qu'ils tenaient en captivité. Plusieurs Slaves reçurent le baptême» auquel ils renoncèrent ensuite. De tous les prisonniers danois , on ne remit en liberté que les vieillards et les gens mutiles; les autres furent retenus, et les Slaves continuèrent leurs brigandages dans le Danemarck. Helmode nous apprend qu'à la tête de cette expédition étaient Alberon de Hambourg et tous les évêques de la Saxe , et que le chef des Slaves se nommait Niclot. Ici finit la chronique d'Helmode. Arnold de Lubeck , d'abord maître d'école , ensuite abbé , entreprit de la continuer; il y ajouta cinq autres livres.
h y, S CROISADE». 28 1
C'est cette continuation dont nous allons présenter l'analyse.
Arnold commence par faire un long récit du pèlerinage de Henri , duc de Saxe et seigneur deLubeck, dans Vannée 1171. Herinann Cornerlus et Meibomius ont aussi raconté ce pèlerinage.
Dans son troisième livre , qui est en grande partie consacré au récit des affaires de la Terre-Sainte, l'auteur, avant d'entrer en matière , s'élève contre la corruption des mœurs de son sièele , et s'exprime en ces termes :
« Pendant ce temps, les larmes coulent, les soupirs se » font entendre , la voix de la douleur et des gémissemens » s'élève dans les airs; car tout est troublé et confondu par » une crainte extraordinaire ; les cœurs ont frémi , la fleur » du génie s'est flétrie, la main de l'écrivain s'est ralentie. En » effet , l'ivraie a étouffé la moisson du Christ ; les scandales » se sont tellement multipliés , que le froment de la sainte » Eglise s'est desséché dans la paille. Où trouve-t-on un » homme sage et sensé; où sont, je le demande, les lois, » les droits, la justice, la religion, la paix, la vérité, la » chasteté conjugale, le célibat spirituel / »
Après d'autres réflexions pieuses , qu'il tire presque toutes des écritures saintes , Arnold parle de la maladie et de la mort de Baudouin-le-Lépreux , de celle de son neveu , que ce roi avait désigné pour lui succéder, du mariage de la sœur de Baudouin avec Guy de Lusignan, des dissentions qui s'élevèrent dans le royaume de Jérusalem , de l'invasion de Sa lad in , de la bataille de Tibériade et de la prise de la ville sainte. L'auteur donne sur tous ces événemens des détails que nous avons déjà fait connaître. Il dit ensuite un mot de la lettre du pape Clément III , adressée à tous les fidèles pour les exhorter à secourir la Terre -Sainte et à se livrer à la pénitence. Il fait le récit des préparatifs de Frédéric Ier. et de son expédition. En parlant du séjour de cet empereur en Hongrie , il décrit les présens que la reine de ce pays donna au prince allemand : « C'était une très-belle ï> tente couverte dans toute sa longueur et sa largeur de >» tapis d'écarlate , et garnie d'un lit, d'un matelas et d'une » couverture précieuse; il y avait un siège d'ivoire, avec » un coussin orné de riches broderies. Pour que cette tente » ne laissât rien à désirer, on y voyait un petit chien de »» chasse blanc qui courait sur le tapis. »
Arnold suit assez fidèlement l'empereur Frédéric dans son expédition , mais ne nous apprend rien de nouveau. Il omet plusieurs circonstances que nous avons vues ailleurs. Il ra-
conte ensuite assez brièvement le siège et la prise d'Acre par les rois de France et d'Angleterre , la mort du marquis Conrad , le traité de paix que fit Richard avec Saladin et la captivité en Allemagne du monarque anglais.
L'abbé de Lubeck commence son cinquième livre par déplorer le malheureux état de la Terre-Sainte; il se plaint de ce qu'elle n'est pas encore recouvrée. « La main du Sein gneur, dit-il, est encore étendue, car nos péchés, qui » s'accumulent chaque jour, s'opposent à ce que le temps de » la miséricorde arrive. Sion est captive ; elle est encore » foulée' aux pieds par les Gentils. » L'auteur adresse au ciel des vœux et des prières pour qu'il daigne faire cesser les misères de la ville sainte.
Le récit de la quatrième croisade , qu'on va lire , est d'autant plus curieux , qu'Arnold est le seul historien qui nous ait donné des détails sur cette expédition. Nous nous contenterons de laisser parler l'auteur lui-même :
« Quoique Henri VI ne se fût pas croisé publiquement , » on ne peut douter qu'il ne le fût de cœur ; car de même » que son père avait ordonné le premier pèlerinage, de » même il ordonna le second. Dans l'assemblée qui se tint à » Strasbourg , et où le cardinal Grégoire lut les lettres en- » voyées par le pape Cdlestin , il promit solennellement qu'il » se dévouerait avec zèle à cette expédition. Il envoya dans » la Pouille des commissaires auprès du chancelier Conrad, » occupé des affaires de l'empire; il ordonnait au chancelier » de faire tous les préparatifs nécessaires au passage. Les » grands et les guerriers , animés par l'exemple de ce prince, » prirent la croix pour la rémission de leurs péchés. (L'his- » torien désigne les principaux d'entre eux). De nouvelles » lettres du pape , envoyées dans les villes et dans les pa- » roisses , excitèrent le zèle d'une multitude de chrétiens » pour la défense de la Terre-Sainte. Quatre cents habitans » de Lubeck se croisèrent; riches et pauvres se préparèrent » à se mettre en route pour l'été suivant. L'empereur lui- » même se hâta de se rendre dans la Pouille; mais une guerre » qui s'éleva vint mettre obstacle à son départ pour l'Orient. » ( Les expressions d'Arnold sont ici fort singulières : Serf perplexitate testiculorum , dit-il, leviathanelvoc impedire conante , intoterabilis guerra ibidem exorta est. La phrase suivante peut servir d'explication aux idées que présentent ces expressions, que nous ne pouvons traduire. L'impératrice ayant » pris congé de son époux , une grande conspiration éclata » tout- à-coup contre Henri. »»
« Les croisés arrivèrent de toutes parts en Italie et se
» rendirent dans le duché de Bénévent , dont les habitons m leur fournissaient d'une main ce qui leur était nécessaire , » et de l'autre le lear enlevaient en secret. 11 y en eut même » qui leur adressèrent en face des reproches. Le voyage n que vous entreprenez, leur disaient-ils, est superstitieux et » odieux au ciel, Vous vous présentez comme des pèlerins et des » défenseurs de la religion, mais au fond vous êtes des loups n rapaces. Ce n'est pas pour l'empereur du ciel, mais pour » celui de la terre que vous allez combattre. V ous venez avec » lui pour ravager la P ouille et la Sicile. Ces reproches amol- » Tirent le cœur de plusieurs. Leur courage se fondit comme » la cire devant le feu. Ils craignaient d'être trahis et dé- » pouillés ou même privés de la vie. Le plus grand nombre » cependant persista avec constance dans la résolution qui » avait été prise. Une flotte de quarante-quatre vaisseaux » aborda à Messine , et tous les croisés , sous la conduite du • chancelier Conrad, se disposèrent à partir. Conrad, qui » depuis long-temps était dans la Pouille , avait fait de » grands préparatifs. Outre son mobilier et d'immenses ri- » chesses qu'il avait amassées , il avait pour sa table jour- » nalière des vases d'or et d'argent dont la valeur montait » à mille marcs 11 se fit ordonner prêtre et évoque, et partit » plein de joie , emportant avec lui des trésors que l'empe- » reur lui avait envoyés pour les distribuer aux guerriers » et les animer aux combats. On mit à la voile vers la fête » de saint Gilles, et on débarqua heureusement à Ptolémaïs » à la fête de saint Maurice. Le chancelier avait relâché k » l'île de Chypre avec le comte Adolphe et quelques autres » seigneurs. Il y couronna le roi , de la part de l'empereur, » avec le diadème qu'Henri VI lui avait envoyé. Après cette » cérémonie , Conrad rejoignit les croisés à Acre , au bout » de quelques jours. Il y apprit la mort subite de Henri, » comte de Champagne, roi de Jérusalem. >» Voici comment Arnold raconte cet événement : « Les Sarrasins , ayant fait » une irruption , vinrent entourer la ville de Joppé. Le roi , » à cette nouvelle , prit les armes pour aller au secours de » cette place. Les chrétiens qui y étaient enfermés , se con~ » fiant plus dans leur courage que dans le Seigneur, sorti- >» rent ae la ville et tombèrent sur l'ennemi. Les infidèles, se » défendant avec vigueur, les forcèrent à prendre la fuite. » Mais lorsque les chrétiens voulurent rentrer dans Joppé, » ceux qui étaient restés, craignant l'irruption des Sarra- »» sins , fermèrent les portes et laissèrent égorger leurs frè- , » res. Les ennemis , attaquant ensuite la ville , s'en empa- » rèrent et tuèrent tous les Allemands qu'ils y trouvèrent. »
( Arnold prétend que ce massacre des Allemands arriva par la trahison des Italiens ou des Anglais. )
<( Le roi , voyant que le salut de tant de gens était ainsi » négligé , retourna a Ptolémafe , et lorsqu'il était seul sur » le portique (1) de son palais , il tomba tout-à-ooup et se » brisa la cervelle. Quelques-uns disent que ce prince fut » puni de Dieu parce qu'il avait vu avec peine l'arrivée des » Allemands , et qu'il craignait que la Terre-Sainte ne leur » dût sa délivranee. Les pèlerins débarqués à Acre, appre- » nant la perte de leurs frères , prirent les armes , dans l'es- » poir qu à l'aide du Christ ils mettraient les infidèles en » fuite ou leur enlèveraient le butin qu'ils avaient fait. Mais » les Sarrasins , ayant détruit Joppé , retournèrent chez eux » conduisant leurs prisonniers et emportant leurs dépouil- » les. Les chrétiens retournèrent a Saint- Jean-d'Aere.
» Cependant la réunion de tous les croisés inspira aux » habitans d'Acre et de Tyr mne grande joie. Ils chantèrent » des hymnes ; ils adressèrent des prières au Seigneur, et » lui demandèrent de venger les outrages faits à la croix. Les » ennemis, au contraire, furent troublés; ils tremblèrent » pour eux-mêmes et craignirent que la Terre-Sainte ne » leur fût arrachée. Us fortifièrent les places qu'ils occu- » paient , quittèrent les oampagnes et se retirèrent dans des » lieux sûrs. L'armée chrétienne, s'étant rassemblée, mar- » cha vers Tyr. Là , elle fut rangée en ordre de bataille efe » se porta sur Sidon. La cavalerie prit la route de terre , les » autres se dirigèrent par mer. En arrivant devant Sidon , » les pèlerins trouvèrent cette place sans habitans et sans » provisions. Vous auriez vu là des maisons de pierre ou de * bois de cèdre ornées de diverses manières; ces maisons, que » naguère on se faisait gloire d'habiter, on s'empressait alors » de les détruire de fond en comble. Que de guerriers chan- » gèrent en écuries ces beaux édifices pour y loger leurs » chevaux! que de croisés firent cuire leurs alimens avec le » bois de cèdre! Quand Sidon fut détruite, les chrétiens se »> portèrent sur Sarepta , qu'ils renversèrent de même. Ils » allèrent ensuite à la Fontaine des Jardins et de là à Baruth. » Les habitans avaient abandonné cette dernière ville et s u-< » taient retirés dans le château voisin. Ils y avaient trans- » porté des vivres et des armes. La garnison était composée » des plus braves guerriers; quand elle vit l'armée dé terre
(i) Le latin porte exedra. CVtût une petit a chambre qui tenait a* portique des maisons.
» approcher, elle ouvrit les portes du château et sortit pour » combattre ; elle n'avait pas encore aperçu l'armée qui ve- » unit par mer. » Ici l'abbé de Lubeck décrit un petit combat à là suite duquel le gouverneur de la place fut fait prisonnier ; puis il poursuit en ces termes :
« Pendant ce combat , l'année navale s'approchait de la » ville , que la garnison musulmane avait abandonnée. Les » prisonniers chrétiens restés dans cette ville, voyant des » voiles carrées , comprirent que c'était des croisés qui ar- » rivaient. Un de ces prisonniers s'approche de la tour la » plus haute et la plus forte , en ouvre doucement la porte » avec un instrument, et retenant son haleine, il marche » sans, bruit , monte et trouve les sentinelles endormies ; il se » précipite aussitôt sur elles et les égorge ; élevant alors un » étendard , il fait signe aux vaisseaux et invite les croisés » à entrer dans la ville. Ceux-ci , ayant compris le signal , et m croyant que la chose se faisait par un miracle , se hâtèrent » de gagner la rive. Pendant ce temps , le chancelier s'emi» parait du château. Les ennemis enrayés , voyant la tour » perdue , commencèrent à fuir de toutes parts , cherchant » leur salut dans les montagnes et dans le creux des rochers. » Les chrétiens entrèrent triomphans dans la ville et dans » le château, qu'ils trouvèrent remplis de richesses, de vin , » de bled et autres provisions destinés à nourrir les habi- » tans pendant trois ans. Il y avait une si grande quantité » d'arcs et de ballistes , qu'on aurait pu en charger deux »» grands vaisseaux. La ville de Baruth ou Berithe est la » plus belle et la plus forte de ce pays ; elle a un port ex- » ccllent ouvert à tous les vaisseaux qui arrivent. C'est dans » cette ville queles princes sont couronnes. Lorsque Saladin » s'en rendit maître , il s'y fit couronner roi de Jérusalem , » et fut salué sultan de Babylone. L'armée chrétienne, après » avoir séjourné quelque temps à Berithe, dont elle avait m détruit les murailles, apprit la nouvelle de la mort de » l'empereur. Cette nouvelle répandit la tristesse parmi le » peuple de Dieu ; tous les courages furent abattus ; et » comme il arrive dans de pareils événemens, les uns crai- » gnirent de perdre leurs dignités, les autres leurs offices, » ceux-là leurs pensions , ceux-ci leur crédit : en sorte que » les esprits étaient dans le doute et l'incertitude ; l'un pen- » sait que s'il était dans son pays , il pourrait parvenir au » commandement ; l'autre craignait que le nouveau prince « ne lui fût contraire. Plus la perte qu'on faisait était grande, « plus on fondait d'espérance sur les dissentions qui pour- » raient s'élever. Cependant, au milieu de ces fluctuations ,
» la prudence n'abandonna point les chefs; car dans une as- » semblée qu'ils tinrent, il fut résolu que tous les grands du » royaume qui étaient présens prêteraient serment de fidé- >» lité au fils de l'empereur. Cette mesure rétablit le calme. » On décida aussi de donner un roi à Jérusalem : le roi de » Tyr (lisez de Chypre) fut choisi. Il fut appelé et reçu avec » honneur; il épousa la veuve de Henri et tut déclaré roi de n Jérusalem par tous les chefs. Le prince d'Antioche contri- » bua beaucoup à toutes ces résolutions. Il était venu avec » toutes ses troupes ; déjà il se préparait à s'en retourner ; » mais auparavant il informa les siens de tout ce qui s'était » passé, au moyen d'un message porté par une colombe. »
Arnold explique l'usage que les princes d'Orient faisaient de ces oiseaux pour se communiquer les nouvelles. Il raconte ensuite la prise des villes de Lystris et de Gibel , que le prince d'Antiocne ajouta aux places fortes des chrétiens; puis il continue en ces termes son récit de l'expédition des croisés : « L'armée, après avoir passé quelques jours à Bérithe, » retourna à'Tyr. Les chefs décidèrent qu on irait faire le » siège de Chorut ( Thoron ) , forteresse à une journée de » chemin de cette ville. Comme cette place était sur un lieu » escarpé et de difficile accès , les chrétiens entreprirent un » genre d'attaque inconnu aux ennemis. 11 y avait parmi eux » des Saxons employés depuis long- temps aux travaux des » mines d'argent de Goslar, dans le lieu qu'on nomme Ram- » mesberg. Ils se mirent à l'œuvre avec beaucoup de peine » et de dépense. Ceux qui étaient chargés de présider aux » travaux veillaient sans cesse , et les ouvriers du camp se » relevaient les uns les autres. Lorsque la montagne fut m creusée et qu'on eut mis le feu à la mine , les murs de la » forteresse tombèrent. Les ennemis , effrayés en voyant le » château s'écrouler sans qu'on eut employé les machines de » guerre en usage , ne surent quel -parti prendre ; cependant » ils commencèrent aussi à creuser de leur côté , mais leurs » travaux ne servirent à rien. L'ouvrage des mineurs saxons » ne discontinuait pas depuis un mois , et les ennemis , ne » trouvant aucun moyen de l'empêcher, furent consternés et » se dirent entre eux : Que ferons-nous ? Comment éviterons la » mort qui nous menace? Nos frères et nos proches périrent » ainsi dans Acre , lorsque, sous nos yeux, ils furent décapi- » tés au nombre de quatre mille dans un seul jour. Sauvons- *» nous donc, nous et nos en/ans; car cette race d'hommes est » terrible , opiniâtre et altérée de notre sang. Tentons quelque » moyen pour obtenir d'eux la vie saui>c. Pendant que dans " leur trouble ils cherchaient entre eux les moyens de com-
» poser avec les croisés , ceux qui étaient fur les murs adres- » sèrent ainsi la parole aux sentinelles des chrétiens : Nous » vous demandons un instant de trêve pour nous entretenir avec » vous. Leur proposition ayant été acceptée , Nous vous » prions , dirent-ifs , de répondre franchement à la demande » que nous vous faisons. Quel est votre maître? A qui sont » ces camps que nous voyons devant nous? Ces camps que » vous voyez , leur répondit-on , sont ceux de Henri, palatin » du Rhin, fils du duc Henri, prince très-renommé, et nous » sommes ses serviteurs. Nous voudrions lui parler, reprirent » les assiégés. — Que voulez-vous lui dire, vous qui avez » rompu la paix et qui êtes les ennemis de la vérité? — Nous » voulons lui dire ta vérité et parler de la paix. Le prince » palatin arriva et leur tendit la main. Glorieux prince, lui » dirent-ils, nous sommes pressés de tous côtés; nous vous " prions de nous faire paraître dans l'assemblée de vos barons » pour y traiter de la reddition du château et de la sûreté de nos » personnes. Je crois bien , leur répondit le prince , que nos » chefs consentiront à vous recevoir; mais comme il est sage » d'agir en tout avec circonspection, je vais leur communiquer »» votre proposition , et je reviendrai dans peu vous apporter » leur réponse. Le prince alla trouver aussitôt le duc de Bra- » bant , qui avait le commandement de toute l'armée, et lui » déclara ce que#demandaient les habit ans. Il fut décidé » qu'on enverrait au château sept des principaux de l'armée » pour entendre les propositions des ennemis. Lorsque les » députés furent arrivés , les chefs de la garnison leur » parlèrent ainsi : Nous implorons votre clémence; nous sawns » que la religion chrétienne vous recommande la patience et la >» pitié : épargnez-nous. Quoique nous ne soyions pas chrétiens, » nous ne vivons pas sans religion; nous sommes descendus » d'Abraham, et nous nous appelons Sarrasins de son épouse » Sara, S'il est vrai que votre Christ soit le vrai Dieu et qu'il » vous ait racheté par la croix, cette croix dont vous vous d glorifiez peut devenir aussi pour nous un moyen de » sakd. Quoique notre religion soit différente, il est constant » que nous avons tous le même créateur et le même père. Nous » sommes frères, non par la profession de foi, mais par l'hu- » manité. Suivez donc les préceptes de votre père : épargnez » vos frères. Tout ce que nous avons est à vous, pourvu que » vous nous laissiez la liberté de vivre avec vous; nous ne vou- * Ions rien de plus. Cependant nous vous dirons quelle a été » jusqu'ici notre condition : Ce château que vous voyez nous » appartient ; nous sommes parmi les nôtres de la meilleure >» origine. Recevez -nous comme vos captifs; nous ne poiurons
m vous donner de grands trésors pour notre délivrance , mais » vous pourrez racheter un nombre infini de chrétiens. Nous vous » parlons au nom de ceux Oui sont dans cette forteresse ; lais-* » sez-les sortir avec un seul vêtement, le moindre même qu'ils j» aient; ils vous abandonneront tout le reste. S'il s'en trouve » quelques-uns qui emportent plus que ce qui aura été accordé, » faites-les décapiter sur-le-champ, Voilà les conditions que » nous vous offrons, parce que nous ne demandons que la vie. » Que ce château devienne votre possession, mais permettez- » nous d'en sortir. »
« Ces conditions Curent acceptées par les princes chrétiens, » et la paix fut conclue entre eux et la garnison du château. » On envoya auprès du chancelier pour avoir son approba- » tion ; comme il était faible et malade , il pria qu'on l'excu- » sât s'il ne pouvait la donner. Néanmoins le traité fut con- » clu. Mais il se trouva des contradicteurs qui voulaient » qu'on prtt la place de force. Si nous l'enlevons à main ar- » mée > disaient-ils , nous n'aurons plus d'ennemis à craindre; » la chute de cette forteresse portera la terreur dans l'âme de » ceux qui voudraient nous résister. Le plus grand nombre » se réjouissait de la paix. Le comte Adolphe , pour effrayer >► ceux qui manifestaient leur opposition , les conduisit aux » fossés , afin qu'ils vissent clairement les dangers qui les » menaçaient. Au milieu de ces dissentimens , quelques » croisés coururent aux armes et attaquèrent les assiégés à » coups de ballistes et de machines. Ceux-ci ripostèrent à » coups de pierres et de traits ; ils blessèrent quelques péle- » rins et en tuèrent d'autres. D'un côté l'on combattait, de » l'autre on restait tranquille; les uns pleuraient, les au- » très se réjouissaient. Enfin, les amis de la paix virent » leur opinion prévaloir, et toute espèce d'attaque cessa. » Mais lorsque les otages furent livrés et qu'on fut au mo- » ment d'exécuter les conditions du traité, les querelles * se renouvelèrent entre les soldats et les chefs ; la paix fut » rompue et l'on courut aux armes. Les nôtres se disposé- » rent à résister et firent mouvoir les machines de guerre* » Les assiégés se défendirent avec courage et avec succès; » car ils parvinrent à renverser le retranchement des croi- » sés et tuèrent plusieurs assiégeans. L'union et la concorde » régnaient dans leurs rangs; les nôtres, au contraire , *» étaient divisés. Les uns combattaient, les autres vaquaient » à diverses affaires. Ils oublièrent le but qu'ils s'étaient » proposé pour se livrer à des vices qui amollirent leur cou- » rage. Cependant la disette se fit sentir dans l'armée ; on » fut obligé d'envoyer chercher des vivres à Tyr. Comme
» on craignait l'ennemi , il fallut y envoyer un grand nom- » bre dcguerriers. L'arme'e fut divisée en deux corps ; l'un » devait aller chercher des provision» , l'autre était destiné » à garder le camp. Les pèlerins qui étaient allés à la dé- » couverte n'étaient pas tranquilles, car on avait appris que
* le sultan d'Egypte venait avec une armée considérable » pour délivrer la forteresse. Cependant les trompettes re- » tentirent dans le camp du chancelier et annoncèrent l'a r-
* rivée des provisions; la joie fut générale. Les chefs, as- « sures de 1 approche des ennemis , tinrent conseil la veille » de la Purification , et firent publier dans tout le> camp » qu'on se disposât à combattre le lendemain matin. Cet » ordre excita dans tous les cœurs des transports de joie; » on se félicitait, on s'exhortait mutuellement à vaincre ou » à mourir pour le Christ. Le lendemain, lorsqu'on se pré- » parait dévotement au combat , le bruit se répandit tout- » a-coup que toute la suite du chancelier et des autres prin- » ces avait pris le chemin de Tyr, emmenant les bêtes de » somme chargées de tous les bagages. Les croisés , effrayés » à cette nouvelle étrange , se hâtent de rassembler leurs » effets , de les charger sur les bêtes de somme , et de suivre » à l'envi , les uns à pied , les autres à cheval , les chefs qui » les abandonnaient. Mais cette retraite ne se fit point sans » tumulte, sans douleur et sans gémissemens. Combien de » malades et de blessés se virent sur le point de devenir la » proie de l'ennemi ! Remplis de crainte et d'effroi, ils es- » sayèrent aussi de se sauver dans la fuite. Les uns avaient » perdu courage ; les autres, dans leur aveuglement, se » traînaient dans des chemins détournés. Le ciel parut in- » digné de cette retraite ; car la tempête , le tonperre , les » éclairs , la pluie et la grêle ne cessèrent de poursuivre
* les fuyards. Lorsque les croisés furent retournés à Tyr et n à Ptolémaïs , ils firent toutes les dispositions nécessaires » pour leur départ. Au mois de mars, tous les chefs et la » meilleure partie de l'armée montèrent sur des vaisseaux » et revinrent dans leur pays. L'évêque de Verdun et l'ar- » chevêque de Mayejnce restèrent en Palestine avec plu- » sieurs seigneurs. Ce dernier couronna le roi d'Arménie, » comme lé chancelier avait couronné le roi de Chypre. Le » prince arménien fit ensuite la paix et se lia d'amitié avec le » prince d'Antioche. »
Ici finit l'intéressante narration de la quatrième guerre Sainte , que nous a donnée Arnold de Lubeck.
Dans son sisx4ème livre , l'auteur,, pour faire le récit de la pris« de Constantinople par tes Latins , se sert de deux let^
très de Baudouin, comte de Flandre; la première de ces lettres est adressée à Othon , empereur des Romains ; elle raconte le rétablissement d'Alexis sur le trône de Bysance. Dans la seconde lettre, le comte de Flandre parle de son élévation au trône de Constantin. Nous ne nous arrêterons point à ces deux pièces, parce qu'elles n'offrent rien de nouveau sur les événemens de la cinquième croisade.
Dans son septième livre , l'abbé de Lubeck a consacré un chapitre entier à la description de l'Egypte. Cette description est la copie d'une lettre d'un ambassadeur que l'empereur Frédéric envoya à Saladin en 1 1 74. Cet ambassadeur, nommé Gérard, alla en Syrie et en Egypte. Dans le compte qu'il rendit de sa mission , il s'attacha a décrire le pays qu'il avait vu. On ne peut guères douter que Jacques de \ itry n'ait eu connaissance de cette lettre, écrite en 1175, car on trouve dans son histoire d'Orient des détails sur le même pays qui sont parfaitement conformes à ceux de Gérard ; on y trouve quelquefois les mêmes expressions. La lettre de Gérard est un véritable itinéraire mêlé de remarques et d'observations instructives.
Gérard s'embarqua à Gênes, passa en Corse, en Sardaigne , aborda â l'île de Malte, et après sept jours de navigation , il arriva dans un pays sauvage habite par les Arabes. Gérard peint les mœurs des Bédouins. Il dit que pendant les quarante jours qu'il passa sur mer , il reconnut différentes espèces de poissons ; il en vit un , entre autres , qui avait , autant qu'il en put juger, trois cent quarante aunes de longueur. L'auteur de la lettre fait la description du port et de la ville d'Alexandrie ; il parle de la chapelle de Saint-Marc , où cet apôtre écrivit son évangile, reçut la couronne du martyre et fut enseveli. Jacques de Vitry a suivi Gérard dans cette description , mais il l'a abrégée. L'ambassadeur de Frédéric , après avoir parlé du Nil et de ses inondations annuelles , et des chrétiens qui habitent l'Egypte, dit un mot des villes qui portaient le nom de Babylone. (Jacques de Vitry a aussi copié ce que dit Gérard sur ces cités. ) Selon Gérard , il y en avait trois : l'ancienne* Babylone , où régna Nabuchodonosor e t où fut la tour de Babel, était sur le fleuve Chobar, distante de plus de trente journées de chemin de la nouvelle Babylone. La troisième ville , du même nom , était sur le Nil , au pied d'une montagne , près du désert : c'est là
2ue régna Pharaon. Elle était à six milles de la nouvelle, elle-ci , également située sur le Nil , se trouvait dans une plaine ; elle était grande , belle , populeuse , très-commerçante; on y apportait de l'Inde, par le Nil*, toutes sorte*
d'épices que l'on transportait de là à Alexandrie. Le passage
Sue nous allons transcrire n'a pas été copié par 1 évêque 'Acre. « A un mille de la nouvelle Babylone et dans le » désert , dit Gérard , sont deux montagnes formées de » grandes pierres de marbres carrées , et placées avec un art » admirable. Ces deux montagnes , également carrées , sont » de même hauteur et de même largeur, et éloignées l'une » de l'autre de la portée du trait ; leur largeur respective » est de la portée d'un trait lancé d'une main très-vigou- » reuse, et leur élévation est de deux portées de trait. » Ce passage , où l'auteur désigne les pyramides , est d'autant plus remarquable , qu'aucun de nos vieux chroniqueurs , qui avaient suivi les croisés en Orient , ne parle de ces monumens de l'antique Egypte (1). « A un tiers de mille de la » nouvelle Babylone, poursuit Gérard, est la ville qu'on » nomme maintenant le Caire : c'est une résidence royale » et le séjour des princes et des mamelucks ; elle est près » du Nil ; ses édifices sont admirables et somptueux ; elle » est défendue par des murailles et entourée de très-beaux » vergers ; les Sarrasins , les juifs et les chrétiens l'habitent » ensemble , et chacun y suit sa religion. On trouve dans le » Caire plusieurs églises chrétiennes. A un mille de cette » ville est le jardin du Baume. » (Jacques de "Vitry a encore copié ici l'ambassadeur allemand ) : « Les Sarrasins croient » qu'ils ont dans leur pavs le paradis , qui les attend après » cette vie. Us disent qu'il y a dans ce lieu de délices quatre » fleuves ; le premier roule des flots devin, le second de lait, » le troisième de miel , et le quatrième d'eau. Selon eux , on » cueille dans ce séjour toutes sortes de fruits ; on y mange » et on y boit tout ce qu'on veut ; chacun aura tous les jours >» une vierge nouvelle pour ses plaisirs; quand un sarrasin est » tué par un chrétien dans un combat, il a dans le paradis, tous » les jours, dix vierges à sa disposition. Lorsque je leur de- » mandais ce que devenaient les femmes qui existent au- » jourd'hui , et d'où venaient les vierges qui devaient » servir chaque jour aux plaisirs des Sarrasins , ils étaient » embarrassés pour me répondre. » Gérard , en quittant Babylone , prit la route du désert ; pendant vingt jours , il
(1) Le médecin arabe Abd-Allatif visila les pyramides à peu près vers la même époque ; il pourrait être curieux de comparer la description de ces anciens tombeaux, qu'a laissée l'auteur musulman , avec le récit de l'ambassadeur Gérard. M. Sylvestre de Sacy a donné une traduction du voyage d'Abd-Allatir en Egypte.
ne rencontra aucune terre cultivée. Il arriva à Damas; ville très-belle, entourée d'un double mur, fortifiée par de suberbes tours , ornée de fontaines, d'acqueducs et d'édifices très-élégans. « Il y a dans cette cité, dit l'auteur, un » grand nombre de chrétiens qui paient un tribut au sou- >» dan et possèdent plusieurs églises. A trois milles de Damas r » au milieu des montagnes , est un lieu appelé Saydancida » (Sardan) , habité par des chrétiens; là se trouve une » église dédiée à la Vierge et desservie par douze religieuses » et huit moines. » Gérard dit y avoir vu un tableau en bois de la longueur d'une aune et large d'une demi -aune, qui était fortement attaché sur le mur du sanctuaire , derrière l'autel. Ce tableau représentait autrefois la Sainte-Vierge ; mais cette peinture était devenue , par un miracle , une chair véritable d'où découlait sans cesse une huUe qui avait l'edeur du baume. Plusieurs chrétiens, des Sarrasins et des juifs avaient été guéris de diverses maladies par la vertu de cette huile merveilleuse. Nous avons vu dans Mathieu Pâris ce que c'était que cette image de la Vierge. Gérard parle ensuite du prince des Assassins qui habitait au milieu des montagnes, sur les confins de Damas, d'Antioche et d'Alep. Ce qu'il dit de cette secte est eonforme à que nous en avons raconté nous-mêmes dans notre histoire. Enfin , l'ambassadeur termine sa lettre par une peinture des mœurs domestiques et des usages des musulmans ; cette peinture présente une foule de traits où les Orientalistes pourraient reconnaître les mœurs des peuples d'Asie tels qu'ils sont aujourd'hui , car le temps n'a presque rien changé dans l'esprit et les habitudes ae ces différentes nations (I).
La chronique d'Arnold finit à l'élévation d'Othon à l'empire , c'est-à-dire au commencement du treizième siècle^
Histoire de Hongrie, par Antoine Bonfini(i).
Bonfini , écrivain du quinzième siècle , était né à AscoK , dans la marche d'Aucune. Il vint en Hongrie, et fut présenté au roi et à la reine; ce fut d'après l'ordre du roi
(1) On peut étudier avec fruit les mœurs et le caractère des Orientaux dans l'intéressant ouvrage qu'a publié M. Reinaud , sous le titre de Description des monumens musulmans du cabinet de JII'. le duc de B * laças.
(2) Antonii Bonfinii rerum Hungaricarum décades quatuor , etc.
Mathias qu'il entreprit Fhistoire de Hongrie. Uladislas, successeur de ce prince , pour prouver à Bonfîni combien il estimait son ouvrage , anoblit lui et sa famille. Katona , en parlant de cet historien , lui reproche des erreurs , des fables et des ànachronisines. 11 rapporte les différentes opinions des savans sur le mérite de spn ouvrage , puis il expose ainsi lui-même son propre jugement.
« A mon avis, dit-il, Bonfini est précieux pour ses seize » derniers livres, savoir, le livre X de la 3e. décade, les « dix livres de la 4"« » où il traite des affaires de son temps, » et les cinq livres de la 5e. décade , qui renferment l'his- » toire du roi Uladislas. SI ces livres nous manquaient, nous » serions privés de documens importons pour cette époque. » Quoiqu'il s'y rencontre quelquefois des erreurs, il y en a » cependant moins que dans les trente premiers livres, dont » la perte ne serait pas bien grande pour la république des •> lettres. »»
D'après ce jugement, nous devons peu espérer de l'ouvrage de Bonfini , pour ce qui concerne les croisades , puisque ce Xe. livre de la 3e. décade commence au règne du roi Mathias, c'est-à-dire vers l'an 1 458.
Nous voyons, en effet, que Bonfini répète sur la première croisade ce que Thurocz a raconté. Il parle comme lui de la proposition que les princes chrétiens firent au roi Ladislas de se mettre à la tête de l'expédition sainte ; proposition qui, après la mort du monarque hongrois, fut renouvelée à son successeur Coloman. Bonfini dit, comme Thurocz, qu'elle fut rejetée par ce prince, et il tombe dans les mêmes erreurs que lui sur la conduite du nouveau roi envers les croisés.
Bonfini, à la date de 1 147 , accuse' aussi le roi Conrad de s'être conduit comme un tyran , lorsqu'il traversa la Hongrie pour aller en Orient ; il loue lui-même Louis VII de la conduite toute opposée qu'il tint envers les Hongrois , et s'étend assez longuement sur l'anecdote de Borich , qu'il rapporte quelques lignes plus loin , après avoir fait le récit de l'expédition. Il se plaint , comme presque tous les historiens, de la perfidie de l'empereur grec, qui persuada au roi de France de traverser les déserts de la Syrie où ce prince trouva tant de misères. L'auteur nous apprend qu'en sortant du port Saint-Siméon , pour aller en Palestine , Louis VII rencontra tout-à-coup la flotte des Sarrasins, et que sans l'arrivée de Hoger, roi de Sicile, qui, après avoir enlevé plusieurs villes recques à l'empereur Manuel , s'était porté sur les côtes de Asie, le roi de France serait resté au pouvoir des infidèles.
Roger , suivant Bonfini , fut d'un grand secours aux chrétiens. Il s'empara en Syrie de plusieurs places qu'il laissa sans garnison , et qui furent ensuite occupées par les Vénitiens. L'auteur hongrois parle en peu de mots du siège de Damas que les princes chrétiens furent obligés de leyer, dit-il , parce que leurs troupes périssaient de soif et de faim. On voit que Bonfini ignorait le véritable motif de la retraite des croisés , ou du moins celui que les autres histo- *4 riens en donnent.
Bonfini parle d'une manière fort succincte , et comme en passant, de la 3e. croisade. Il dit que Cela , roi de Hongrie, sentant que cette expédition ne pouvait se faire sans le secours des vaisseaux de Venise , cité que ses forces maritimes rendaient alors souveraine , fit une trêve de deux ans avec les Vénitiens. , ,
Bonfini a encore copié quelques auteurs allemands , lors-
Su'il raconte qu'André, roi de Hongrie, assista au siège de a miette en 1219, et qu'il capitula en 1221 avec le Soudan d'Egypte , pour la remise de cette place. Toutes les autres chroniques s'accordent, au contraire, à dire que ce roi repassa en Europe , après avoir visité les saints lieux d'où il rapporta plusieurs reliques.
Nous ne nous arrêterons pas à la fable romanesque de Baneban , administrateur du royaume de Hongrie en l'absence d'André ; ce ministre , si l'on en croit Bonfini , fit mourir la reine Gertrude qu'il accusait d'avoir servi la pas sion criminelle que le frère de cette princesse avait eue pour l'épouse de Barnaban,
Nous ne répéterons point ce que dit Bonfini sur l'invasion des Tartares en Hongrie, au milieu du treizième siècle ; l'auteur n'en parle que d'après Thurocz et les autres historiens contemporains des événemens ; nous passerons donc à l'histoire des croisades contre les Turcs, pour laquelle Bonfini mérite plus de confiance* Nous ne nous arrêterons cependant que sur les principaux événemens qui y ont rapport. Il attribue , comme la plupart des historiens , la perte de la bataille de Nicopolis à l'ardeur téméraire des Français , mais il dit, comme Thurocz , que ce qui décida surtout du sort de cette journée, ce fut le retour des chevaux de ces mêmes Français qui avaient mis pied à terre pour combattre; les Hongrois, à la vue des chevaux, jugeant que leurs cavaliers venaient d'être défaits t s'abandonnèrent à la fuite. Le roi Sigismond lui-même qui, peu auparavant, selon Bonfini , défiait la ruine du ciel ( gui cœli ruiiiam pmdb utile contempserat) , serait tombé au pouvoir des ennemis, s'il
n'eût trouvé une nacelle pour le porter sur l'autre rive du Danube. L'auteur compare ce prince à Xercès qui, après avoir méprisé les fureurs et la puissance de la mer, se sauva en Asie sur un petit navire.
L'historien de la Hongrie raconte les exploits de Jean Hunniades , et parle du traité de paix qui fut conclu à la suite des victoires remportées sur Amurath.
Les avis qu'on reçut du commandant de la flotte des confédérés , les lettres de l'empereur grec et les ordres du pape, firent bientôt rompre ce traité. Les efforts du cardinal Julien , qui l'avait désapprouvé , contribuèrent surtout aux résolutions que prirent les chefs de l'armée hongroise de poursuivre la guerre. Bonfîni met dans la bouche de ce cardinal un discours dans lequel , parmi plusieurs raisons spécieuses, on trouve celle que Katona suppose avoir été alléguée par ce légat, comme la plus juste et la plus solide. Cette raison était que les Hongrois ne devaient pas abandonner les alliés qu'ils avaient appelés à leur secours, et qu'ils étaient plus obligés de rester fidèles à d'anciens sermens qu'aux conditions d'une trêve conclue avec des ennemis dont ils connaissaient depuis long-temps la perfidie. Bonfini donne de longs détails sur la bataille de Varna. Il rapporte qu' Amurath, au milieu de la mêlée, tirant de son sein le traité qu'il avait conclu avec les chrétiens , et levant les yeux au ciel, s'écria : « Jésus-Christ, voilà les traités » que tes chrétiens ont fait avec moi ; ils les ont jurés , par » ta divinité, et ils ont violé leur foi donnée sous ton nom; » ils ont perfidement abjuré leur dieu. O Christ ! si tu es » Dieu , comme il» le disent , venge maintenant tes injures » et les miennes, et montre à ceux qui ne connaissent pas » encore ton saint nom, que tu sais punir la violation des » traités. »
Plusieurs historiens ont accusé Jean Hunniades d'avoir lâchement abandonné le champ de bataille , et d'avoir ainsi causé la perte des chrétiens. Bonfini se contente de dire que Corvin voyant le désordre dans les rangs de l'armée et la troupe du roi mise en fuite , abandonna cette troupe qu'il ne pouvait rallier , et se retira promptement vers les siens , afin , dit-il , qu'il restât quelqu'un qui vengeât sous de meilleurs auspices cette défaite et cette honte. En parlant de la mort du cardinal Julien, sur laquelle il ne donne rien de précis , l'auteur appelle ce prélat la cause de tous les maux ( J ulianum omnium malorwn auctorem . )
Après avoir raconté la victoire mémorable qu'Humûades et Capistran remportèrent devant Bcllegiaclc en i456, l'au-
teur hongrois fait la réflexion suivante : « Capistran et Cor- » vin écrivirent au pontife Callixte , et chacun essaya , dans » ses lettres, de revendiquer pour lui-même l'honneur de » cette victoire , sans faire mention de ce que l'autre avait » fait. Ces deux hommes illustres aimaient mieux, sans » doute, être privés du pouvoir que de la gloire qu'ils croyaient » mériter. Mais quand deux chefs ont vaillamment combattu, » l'un par ses prières, l'autre par son bras, on doit croire » que la puissance divine a fait beaucoup plus que les forces » humaines, »
Nous avons parlé dans notre cinquième volume d'un triomphe que les Hongrois remportèrent en Transylvanie sur les Turcs, dans l'année 1479. Nous avons dit aussi comment les vainqueurs célébrèrent leur succès sur le champ de bataille ; mais nous n'avons pu nous arrêter à plusieurs détails curieux que Bonfini nous offre, et que nous croyons devoir rapporter ici :
u PaulKinis, dit Bonfini, joyeux de cette victoire , toute » sanglante qu'elle était, résolut de souper au milieu des » cadavres , avec son collègue et ses légions victorieuses et » £œs-pieuses ( victricibus et piissimis legiombus ) / car la » nuit approchait, et les chrétiens ne pouvaient retourner à » leur camp , qui d'abord avait été pillé par l'ennemi. On mit » donc des tables sur les cadavres , qui étaient en si grand » nombre et si près les uns des autres, que dans toute la plaine, » et sur une étendue de près de seize stades , on pouvait sau- » ter d'un cadavre à l'autre. On apporta des mets , et les sol- » dats se mirent à manger ; ils se rassasièrent , et buvant » plus que de raison, ils s'abandonnèrent à la gaîté. Le » festin se termina par des chansons guerrières. On célébra » les chefs et les grands ; le vin échauffant de plus en plus » les esprits , on se mit h danser la pyrrhique militaire. Les » soldats armés formaient des chœurs , et faisaient {retentir » les lieux d'alentour de leurs chants et de leurs cris de joie. » Pendant que chacun faisait des gestes et des mouvemens » qui prêtaient à rire , on pria Paul Kinis de danser ; celui-ci » s'élança au milieu de l'enceinte , et levant avec ses dents » seules un des cadavres qui jonchaient la terre , il se mit à j> danser en cadence , au milieu des spectateurs , chez qui le >, rire avait fait place à l'étonnement. C'est ainsi que Paul »» exécuta une danse digne d'Hercule. » Katona , qui a cité ce passage , dit que Bonfini paraît s'être trop livré à son imagination dans quelques-uns de ces détails; mais qu'il est certain , d'après le témoignage de plusieurs auteurs , que les Hongrois remportèrent une célèbre victoire.
Suivant Bonfini , Bajazet II envoya en 1495 des ambassadeurs à Bude, pour demander une trêve de dix ans. Ces envoyés offrirent au roi de Hongrie des coupes d'argent ciselé. Uladislas II reçut ces présens, et en fît lui-même de magnifiques; mais il ne voulut consentir qu'à une trêve de trois ans , à condition que de part et d'autre on ne ferait aucune incursion , et qu'on rendrait de bonne foi les prisonniers. Le roi ajouta qu'il lui serait libre de proroger la trêve s'il le voûtait, ou de la rompre s'il y trouvait son avantage , mais qu'alors il serait obligé de prévenir le sultan trôis mois d'avance.
Nous terminerons ici notre extrait de l'histoire de Bonfini; cette histoire, écrite avec talent, n'est pas un guide f rès-sûr pour les époques qu'elle parcourt.
Chronique 4e BertJwlde de Constance (1).
Cet ouvrage est en général regardé par les savans comme line continuation de la chronique d'Hermann-Contract ( ou le paralysé ) , laquelle commence à l'année 42 de J. C. , et finit à Tannée 1Q54. Bertholde ou Bernolde, ou Bernald, ou même Bernard, comme quelques-uns le nomment, avait été disciple d'Hermann , qui jouissait dans son temps d'une grande réputation de savoir. Il entreprit de continuer l'ouvrage de son maître, et le reprit à l'année où Hermann l'avait laissé ; jl le termina à l'année 1 100, quelque temps avant sa mort. La chronique de Bertholde , souvent citée par l'abbé Fleuri , ajoute peu de chose à ce que nous savons sur cette époque ; mais nous devons nous y arrêter un instant , parce que l'auteur était contemporain des év en cm en s qu'il raconte. On y lit , sous la date de 1 095 , les détails suivans sur le concile de Plaisance , tenu aux calendes de mars :
« A ce concile parurent des ambassadeurs de l'empereur » de Constantinople , qui demandèrent humblement au pape » et à tous les fidèles qu'on leur envoyât du secours contre » les payens % car les barbares menaçaient déjà l'empire » grec. Après avoir entendu ces députés , le souverain pon- » tife exhorta plusieurs des assistans à promettre par ser- » ment qu'ils iraient, avec l'aide de Dieu, secourir l'em- » pereur grec de tout leur pouvoir. »
(i) Bernoldi seu Berlholdi presbjtcri Constanticnsis pœnilcnliarii apostolicae et monaci S. Blasii chronicon , etc.
Bertholde parle aussi des conciles tenus à Clerraont et à Tours, le premier dans la m£me année 1095, le second au commencement de la suivante , puis il ajoute :
« Dans ce temps une grande multitude se mit en marche » de l'Italie , de toute la France et de l'Allemagne , pour » aller à Jérusalem contre les païens , afin de délivrer les » chrétiens. Le pape fut le principal auteur de cette expé- » ( li t ion ( maximus auctor fuit ) ; dans les synodes préw cédens il y avait excité tout le inonde avec un très-grand » zèle , et l avait fortement recommandée comme un moyen » d'obtenir le pardon de tous les péchés. Il fit mettre le » signe de la croix sur l'habit de tous ceux qui se dévoue- » rent à ce pèlerinage. Ce signe parut même sur le corps » de quelques-uns des pèlerins ; ce qui fît croire à beau- » coup de personnes que l'entreprise était inspirée et com- » mandée par Dieu lui-même. Cependant une multitude » innombrable de gens du peuple , qui ne savaient et ne » pouvaient se préparer aux dangers d'une pareille expédi- » tion , se mirent en route avec trop de simplicité ( nimiiini 9 simpliciter) ; d'où il arriva qu'un assez grand nombre de » croisés périrent en Hongrie , parce qu'ils eurent l'impru- » dence de dévaster les terres de ce pays. Le roi de Hongrie » n'ayant pas permis aux pèlerins qui suivaient cette multi- » tude d'entrer dans ses états, plusieurs trouvèrent la mort k » l'entrée de ce royaume.
» II n'est pas étonnant , ajoute Bertholde que ces pre- » miers croisés n'aient pu accomplir leur projet d'aller à » Jérusalem, car ils ne l'avaient pas entrepris avec humilité et » dévotion. Ils avaient parmi eux plusieurs moines apostats » qui avaient quitté l'habit de religion pour marcher avec » eux. Ils avaient en outre un grand nombre de femmes , » qui avaient criminellement changé leur habit pour des » vêtemens d'homme , et qui se livrèrent à d'infâmes désor- » dres. C'est pourquoi cette multitude , comme autrefois le » peuple d'Israël, offensa grandement le Seigneur. Aussi, >» après beaucoup de travaux , de périls et de perte d'hom- » mes, ne pouvant pénétrer dans la Hongrie, les pèlerins » revinrent chez eux, sans avoir rien fait, et dans une » grande tristesse. » '
Le chroniqueur parle du massacre des Juifs, qui eut lieu dans plusieurs villes, notamment à Spire et à Worms. Il dit que lévêque de Spire, irrité de n'avoir pu sauver ce9 malheureux, et gagné par l'argent %s Juifs, fit mourir quelques chrétiens {qui ctiani ob lioc ira conunotus et pecunid iudctomm conduclus quoidam fccit obiruncari dirisîiaiios .)
Sous la date de 1 098 , Bertholde raconte fort brièvement les conquêtes des croisés ; il nomme parmi les chefs Otton , évêque de Strasbourg , et le comte Hartmann d'Allemagne. Le prélat de Strasbourg était schismatique , et revint de Jérusalem sans avoir renoncé à ses erreurs. L'auteur dit que le pape envoya l'archevêcjue de Pjse en qualité de légat apostolique , avec la commission de relever les églises dans les lieux d'où les infidèles avaient été ebassés. « Mais , ajoute » l'historien, le roi de Constantinople fut un obstacle à cette » disposition; il se refusa en tout à secourir les nôtres; il » ne craignit point de ravager par l'incendie ou de rendre » aux infidèles les places qui leur avaient été enlevées ; enfin » il ne négligea rien pour arrêter la marche des pèlerins et » faire périr la croisade. »
Bertholde nous apprend (1 1 00) que Gebehard ou Gerhard, abbé de Schaffouse , qui avait depuis long- temps donné la démission de son abbaye , s'en alla à Jérusalem avec une armée de chrétiens. Il avait obtenu pour ce voyage l'autorisation du pape Urbain. Ces pèlerins , après beaucoup de travaux, arrivèrent dans la cité sainte. On confia la garde du Saint-Sépulcre à l'abbé Gerhard.
Voilà tout ce que nous trouvons sur les croisades dans la chronique de Bertholde.
Chronique ou Annales du monastère de Pelerhau-
sen (i).
Œmilien Usserman , moine et bibliothécaire du couvent de Saint-Biaise , dans la forêt Noire , qui publia en 1 790 la chronique d'Hermann-Contract et la continuation de cette chronique par Bertholde , inséra dans son recueil la chronique de Peterhausen. Cette chronique anonyme était depuis • long-temps en manuscrit dans le monastère de ce nom. Il paraît qu'elle est l'ouvrage de plusieurs écrivains. Elle commence en 1057 et se termine en 1205. On n'y trouve rien sur la première croisade, mais la seconde y est racontée avec quelques détails.
«< Il arriva, du temps du roi Conrad, dit l'auteur, que lepape » Eugène envoya des lettres à Louis , roi de France , et que » Bernard , abbé de Clairvaux , et quelques autres , traver-
(i) Chronicon scu annales monasterii Pctcrhusani , etc.
300 BIBLIOTHfeQUE
» sant les Gaules , prêchèrent la croisade ; ils disaient que m tous grands et petits, qui voudraient obéir à Dieu, devaient » prendre les armes pour aller combattre les païens ; on si- » gnalait surtout à la vengeance des fidèles un tyran sangui- » naire qui avait pris la ville d'Edesse; ce barbare avait » tué ou chargé de chaînes tous les chrétiens qu'il avait » trouvés dans la ville; il avait pillé, profané et détruit les » choses sacrées. Lorsque la nouvelle des massacres d'E- » desse se fut répandue , il se fit un grand mouvement ; » Conrad , roi des Romains , et Louis , roi de France, se dé- » vouèrent au service de Dieu avee plusieurs ducs , comtes » et autres seigneurs , et une multitude infinie de peuples de » différons pays. Un grand nombre de religieux , animés » d'un saint zèle , se dévouèrent aussi eux et leurs biens à ce » pèlerinage.
» Des armées innombrables traversèrent la Pannonie et » les forêts de la Bulgarie ; une quantité considérable de » vaisseaux pourvus d'armes et de toutes sortes de provi- •» sions descendirent le Danube. Lorsque les croisés furent » arrivés en Grèce , ils furent honorablement reçus par le » roi des Grecs, et furent conduits par des guides dans un » vaste désert , d'où ils croyaient se rendre sur les terres des » infidèles. Un jour qu'ils campaient dans une vallée, une » inondation subite emporta jusqu'à la mer les bagages et 9 les bêtes de somme. Tant que les croisés marchèrent >» dans l'Humilité et la crainte de Dieu, Us furent en paix ut » victorieux ; mais lorsqu'enflés d'orgueil , ils s'abandonnè- » rent au crime et au pillage , les misères vinrent fondre » sur eux. En s'avançant dans le désert, ils ne trouvèrent » point de nourriture ; plusieurs périrent de faim ; d'autres, » accablés de besoin, furent tués par les païéns ou moururent » plus tard dans l'esclavage. L'empereur Conrad, voyant qu'il » ne pouvait rien faire selon sa volonté, retourna à Cons- » tantinople , auprès du prince grec , qui le fit conduire par » mer à Jérusalem. Otton , évêque de Freisingen, frère de » l'empereur, s'était depuis long-temps séparé de l'armée » chrétienne ; il voulait aller à la ville sainte par la grande » route; il avait avec lui trente mille hommes; mais les in- » fidèles s'avancèrent vers eux , et les pèlerins furent vain- » eus. »
L'annaliste de Peterhausen est le seul qui dise cjue l'évêque de Freisingen marchait à la tête de trente mille pèlerins ; s'il en eût été ainsi , l'auteur des Gestes de Louis rit, Odon de Deuil , et surtout l'évêque de Freisingen hu-même , n'auraient pas manqué d'en parler.
La Chronique suit le roi de France dans sa marche. Elle dit que ce prince fut honorablement reçu à Antioche, et qu'au bout de quelques jours , sa femme ayant été déshonorée par le prince de la ville (slupratd ejus Uxore à principe cwitatis ) , il partit pour Ptolémaïs avec un^etit nombre de guerriers.
La chronique parle en peu de mots du siège de Damas ;. elle en attribue le mauvais succès à la corruption des soldats du Christ, qui se laissèrent gagner par l'or des assiégés.
La chronique de Peterhausen ne dit rien de la troisième croisade. «
Histoire de S donc , par Thomas, archidiacre de
Spalatro (i).
Thomas, archidiacre de Spalatro (2), naquit en 1200 et mourut en 1 268. H a écrit l'histoire de son pays natal. On y trouve trois événemens que l'histoire des croisades ne doit
Sas négliger : le siège de Zara, qui précéda la prise de onstantinople par les Latins ; la croisade d'André , roi de Hongrie (notre auteur est le seul qui ait raconté avec détail cette expédition ) , et l'invasion des Tartares en 1241 .
L'ouvrage de Thomas mérite notre attention , car l'historien fut contemporain des événemens.
Dans le 25e. chapitre de son histoire , l'archidiacre , aprè» avoir parlé de la bulle du pape Innocent III , qui appelait tous les chrétiens au secours de la Terre-Sainte , du traité conclu entre les Français et les Vénitiens pour le passage qu'on devait faire outre-mer, s'exprime en ces termes : « Les » Vénitiens eurent soin de mettre dans les conditions du m traité que les Français seraient tenus de marcher contre » tout ennemi que leur désignerait la république. Or, à cette » époque , les habitans de Zara poursuivaient de leur haine » la puissance vénitienne ; ils ne lui épargnaient aucun ou— » trage et cherchaient sans cesse l'occasion de lui nuire; » riche et orgueilleuse, la cité de Zara se croyait tout per- » mis; elle tirait vanité des injustices qu'elle commettait, se
( i) Thomtt nrchidiaconi Saionitana , dans le recueil de Jean Lucius, initiale' : De regno Dalmatiœ et Croatioe» Amstelodami, 1668.
(a) On sait que Spalatro s'appelait autrefois Salone, ville célèbre par le souvenir de l'empereur Dioctétien.
». jouait des faible», méprisait les puissans. Zara avait mis » le comble à sa malice en dédaignant la véritable foi cathom lique , en se laissant entacher d'hérésie. Presque tous les » nobles et les principaux de la ville accueillaient volontiers » et favorisaient^s hérétiques.
n C'est pourquoi toute la flotte des croisés , partie de Ve- » nise au mois d'octobre de l'an 1 203 , et longeant les côtes m de l'Istrie , entra dans la Dalmatie , puis aborda près de la » ville de Zara. » L'historien dit un mot de Simon , comte de Montfort ; de Henri Dandolo , doge de Venise , qu'il dé- •gne comme les principaux chefs de l'armée. « Quand les » habitans de Zara se virent environnés d'une armée , » poursuit l'auteur, ils s'abandonnèrent à la crainte et ne
* surent quel parti prendre. La mortalité se mit aussitôt » dans la ville ; elle fut si grande , que ceux qui survivaient » et qui étaient bien portàns ne suffisaient plus pour ense- » velir les morts ; les cadavres restaient sans sépulture dans » les maisons et dans les églises. Les malheureux citoyens » ne savaient s'ils devaient s'occuper des funérailles ou des n affaires publiques. Ainsi il arriva que cette misérable cité, m dépourvue de secours , fut prise par les ennemis en peu » de temps et sans peine. Le jour de saint Chrysogone , fête
célèbre à Zara , la colère divine se manifesta sur ses habi- » tans ; car les Vénitiens, sortant en foule de leurs vaisseaux,
* se précipitèrent dans la ville , s'en emparèrent dans un » moment et en firent un désert. Ils renversèrent tous les » murs et toutes les tours qui formaient son enceinte ; ils »♦ dévastèrent toutes les maisons et n'épargnèrent que les » églises. La flotte des croisés, s' éloignant ensuite, se diri- « gea vers Constantinople , qu'elle ne tarda7 pas à con- » quérir. »
L'historien , continuant son récit , nous apprend quelles furent par la suite les révolutions de la ville de Zara. Mais son récit ne tenant plus à notre sujet , nous passerons àu chapitre 26e. , où l'auteur parle de l'expédition d'André , roi de Hongrie. Les détails que l'archidiacre donne sur eette expédition sont fort curieux , et ne se trouvent répétés par aucune de nos chroniques. Voici une traduction du récit de Thomas :
« André de Hongrie , dit-il , désirant accomplir le vœu de » son père , prit la croix et partit pour aller au secours de la » Terre -Sainte. Il loua de grands vaisseaux à Venise, à » Ancone , à Zara et dans d'autres villes du golfe adriatique , » et les fit tous aborder au port de Spalatro. Le roi envoya » les provisions de guerre et de bouche *Bur des chariots et
» des bêtes de somme , qui remplirent tous les environs de » )a ville. Une grande multitude de Saxons précéda le roi » et les Hongrois. Ces Saxons étaient des gens doux , pai- » sibles et pleins de zèle pour l'expédition ; ils portaient tous » le signe de la croix. A la demande du monarque , les » habitans de Spalatro donnèrent aux pèlerins tous les fan» » bourgs de leur ville ét leur abandonnèrent leurs maisons. >» Dans un moment ces maisons furent remplies d'hommes >» et de bêtes de somme. Comme elles ne suffisaient pas ponr » contenir la multitude , la plus grande partie de l'armée du » roi resta dans la campagne, sous des tentes. Parmi les ci- >» toyens de Spalatro , les uns étaient effrayés , les autres » s'affligeaient en voyant ce concours extraordinaire. Le 25 » août 1217, le roi André arriva ; tous les citoyens allèrent >» processionnellement au-devant de lui , et l'armée des pé- » lerins chantait la gloire du monarque. Le clergé, couvert » d'ornemens de soie , précédé de lévites qui portaient des » encensoirs, sortit ensuite jusqu'à la porte de la ville en m chantant également des hymnes pour honorer la majesté » royale. André , à la vue de cette procession , descendit de » cheval et se rendit à l'église du Saint-Seigneur, entouré » des grands de sa cour et des évêques qui étaient venus >» au-devant de lui. Après qu'on eut célébré la messe et qu'il » eut déposé son offrande sur l'autel , le roi se retira au palais » qui lui était destiné. Ce même jour il se rendit à la maison » commune qu'on appelle Mata et qui est hors des murs vers » la porte du Nord. On disait que le roi avait avec lui plus » de dix mille chevaliers , sans compter les troupes d'inran- » terie , qui étaient presqu'innombrables. Le prince témoigna » beaucoup de bienveillance aux citoyens de Spalatro'; il » les invita lui-même à lui demander ce qu'ils voulaient; car » André désirait qu'ils reçussent le château de C lissa pour » servir de défense à leur ville. Il ne voulait cependant pas » leur accorder le gouvernement des îles. Mais les citoyens » de Spalatro , suivant leur caractère , songeaient bien plus » à leurs avantages privés qu'à l'utilité publique ; ils négli- » gèrent donc les bienfaits que le roi leur offrait si libé- » ralement ; ne voulant point remettre le château à quelv qu'un de ses courtisans , parce qu'il savait que la cité » souffrait beaucoup du voisinage de Clissa , le prince con- » fia la garde de cette place à Ponce , grand-maître de la » milice du Temple en Hongrie; André lui enjoignit d'y y faire résider, à tour de rôle , les chevaliers de son ordre.
i» Le roi, étant retourné sur ses vaisseaux, se disposa à » partir. Les citoyens de Spalatro lui donnèrent deux galè-
» res qui devaient l'accompagner jusqu'à Dyrrachium. Le » monarque ne put avoir assez ae vaisseaux pour transît porter tous les croises ; c'est pourquoi les uns retournèrent » chez eux , les autres attendirent jusqu'à l'année suivante.
» Le roi André , débarquant en Syrie , inspira une grande » crainte aux Sarrasins, car, en s'éloignant des côtes, il » attaqua et prit les châteaux et les villes de l'intérieur du » pays , et renversa devant lui tous les obstacles. Mais les » destins furent jaloux de si beaux commenceinens ; ils ne » lui permirent pas d'aller plus loin. »
» Je ne sais si ce fut la témérité des siens ou celle des » étrangers qui conspira contre les jours du roi , ni quelle » main impie osa lui faire boire du poison , mais il eut beau- » coup de peine à échapper au danger de la mort. Il n'était » pas encore tout-à-fait rétabli lorsqu'il pensa à son retour ; » il craignait des dangers pour lui et pour son royaume. » Croyant avoir pleinement satisfait à son vœu , André se » mit en chemin pour retourner dans ses états. Il ne voulut » point s'exposer au péril de la navigation ; il prit la route » de terre , vint à Antioche , puis il traversa la Grèce. Le » roi se lia avec l'empereur Lascaris; la fille du prinee grec » fut promise en mariage à Bela , fils aîné du monarque hon- » grois. Arrivé en Bulgarie , celui-ci fut retenu par Oxanus , . » roi de ce pays , et n'obtint la permission de partir qu'a- » près avoir donné sa fille en mariage au roi des Bulgares- » André, ayant ainsi achevé son pèlerinage, rentra enfin » dans son royaume. »
Ce récit de l'archidiacre de Spalatro renferme, comme on le voit , des détails qu'on ne trouve point dans les autres historiens qui ont parlé de l'expédition du roi André. Ou désirerait seulement que l'auteur eût raconté d'une manière plus claire la marche de ce monarque dans la Palestine, et qu'il eût donné quelqu'explication au sujet de l'empoisonnement du prince; cette dernière circonstance n'est rapportée par aucun des écrivains que nous avons analysés.
L'archidiacre de Spaktro s'est beaucoup étendu sur l'invasion des Tartares en Hongrie ; nous nous contenterons de citer quelques faits , pour donner une idée du caractère féroce de ces peuples , qui , au milieu du treizième siècle , changèrent en désert les terres de la Hongrie.
Après avoir décrit la défaite sanglante des Hongrois sur les bords de la Tissa (la Teysse), l'archidiacre peint dans les termes suivans la fuite de l'armée vaincue , fuite noa moins sanglante que la bataille elle-même : « Les Tartares , » voyant que l'armée hongroise était en déroute, lui ouvri-
» rcnt comme une porte et lui permirent de se retirer. Ils » suivaient les vaincus lentement et pas à pas , ne souffrant » point qu'ils s'écartassent soit à droite, soit à gauche. Les » richesses des malheureux Hongrois, leurs vases d'or et » d'argent, leurs habits de pourpre, leurs armes étaient » répandus sur les chemins. Mais la cruauté inouie des Tar- » tares , dédaignant ces précieuses dépouilles , n'aspirait » qu'à se rassasier du sang des hommes. Lorsqu'ils virent » que les Horigrois étaient accablés de fatigue, que leurs » mains ne pouvaient plus soutenir leurs armes, et que » leurs pieds se refusaient à la fuite, ils se mirent à les per- » cer de traits , à les frapper à coups d'épée, à les tuer tous » inhumainement ; sans épargner personne. Les malheu- » reux Hongrois tombaient à droite et à gauche , comme » les feuilles à la fin de l'automne; toute la route était cou- » verte de leurs cadavres , et des torrens de sang inondaient » au loin les campagnes. >»
L'auteur remarque que dans ces fatales journées, un grand nombre d'ecclésiastiques et plusieurs évêques succombèrent.
Les femmes des Tartares n'étaient pas moins cruelles que leurs maris. Elles combattaient comme eux ; si parmi les captives hongroises elles en trouvaient de belles , un mouvement de jalousie les portait soudain à des actes de férocité : du tranchant de leur épée elles leur coupaient le nez, et, après les avoir ainsi défigurées , elles en faisaient leurs esclaves. Les enfans des prisonniers étaient traités avec la même barbarie.
Le roi de Hongrie, qui avait heureusement échappé au massacre du combat de l&Tissa , s'était enfui du côté des îles; il était venu chercher nu refuge dans les environs de Spalatro. Le chef des Tartares s'acfi$rf&~à sa poursuite, mais il ne put l'atteindre. Il s'arrêta auprès d'une rivière que l'auteur nomme Sirbiwn. Furieux de n'avoir pu saisir sa proie , il fait rassembler dans une plaine toute la multitude de prisonniers qu'il traînait à sa suite, hommes, femmes, enfans, jeunes filles. « Tous étant réunis, comme » un troupeau de brebis , dit l'archidiacre , le chef tartare » envoya ses archers , et fit couper la tête à toute cette » multitude. On entendit alors de grands hurlemens, des » gémissemens effroyables ; toute la terre paraissait émue » aux cris de ces malheureux qui périssaient. Les cadavres » étaient étendus dans la plaine, comme on voit çà et là » dans un champ les gerbes qui sont tombées sous la » faux du moissonneur. Pour qu'on ne crût pas que l'avi-
» dite les avait armés , les Tartares ne voulurent pas tou- » cher aux dépouilles de leurs victimes ; mais se réunissant » par compagnies autour de ces cadavres, ils se mirent à » manger en poussant des cris de joie. Les bourreaux exé- » cutèrent ensuite des danses ; ils s'abandonnèrent aux ris » et à l'allégresse, comme si les massacres dont ils ve- » naient de se souiller eussent été des actions bonnes et gé- » nércuses. »
Après cette horrible catastrophe , qui eut lieu non loin de Spalatro , cette ville fut menacée d'éprouver les mêmes fureurs. L'archidiacre peint avec beaucoup de vivacité la terreur et l'effroi qui se répandirent parmi les habitans. Mais heureusement pour eux , toute cette multitude mogole , reprenant le chemin par où elle était venue , alla porter dans d'autres régions ses fureurs et sa barbarie.
Nous terminerons ici notre extrait de la chronique de Thomas ; le reste de cette histoire n'a plus rien dont nous puissions profiter.
Histoire de France, par Paul Emyli, de Vérone (1).
Paul Emyli , écrivain du seizième siècle , a laissé une Histoire de France qui est souvent citée par les auteurs modernes. Il était né à Vérone , comme l'indique le titre de son ouvrage , et c'est à peu près tout ce qu'on sait touchant cet historien. On regrette que Paul Emyli n'ait pas indiqué plus souvent les sources où il a puisé ; cette indication nous aurait mis à portée de connaître les vieux chroniqueurs qui ont pu échapper à nos recherches.
Notre auteur s'est beaucoup étendu sur la première croisade ; l'expédition de Godefroi a eu trop d'historiens contemporains , pour que nous nous arrêtions au récit de Paul Emyli. Avant de parler des guerres saintes, l'auteur se livre à des réflexions sur la grandeur des événemens qu'il va raconter , et sur la gloire des armées de la croix. Il fait un exposé rapide de l'état des musulmans, depuis leur origine jusqu'au concile de Clermont, de la situation des chrétiens d'Orient sous l'empire des Sarrasins et des Turcs. Presque tous les historiens de la première croisade ont parlé d'une lettre que le patriarche .de Jérusalem remit à Pierre l'ermite pour la porter au souverain pontife, et aucun de nos chro-
(i) Pauli--fl£mylii Veronensis , de rebus geslis Fraucorum.
niqueurs n'a fait connaître cette pièce. Paul Emyli a copié la lettre , sans nous dire dans quel auteur ; on ne sera pas fâché d'en voir ici la traduction :
a Citoyens de la ville sainte et compatriotes du Christ , » nous souffrons tous les jours ce que le Christ notre roi r* n'a souffert qu'une fois dans les derniers momens de sa » vie mortelle. Nous sommes chassés, frappés, dépouillés. » Tous les jours quelqu'un de nous éprouve le supplice du » bâton , de la hache ou de la croix. Nous irions chercher >» un refuge jusqu'aux extrémités du monde; nous aban- » donnerions cette contrée pour mener une vie vagabonde , » si nous ne regardions pas comme un crime de laisser sans » adorateurs et sans prêtres une terre consacrée par la nais- » sa i ico, par la mort, par la résurrection, par l'ascension » du Seigneur : nous nous croirions coupables s'il n'y avait » plus personne ici pour souffrir le martyre et la mort , s'il » n'y avait plus de chrétien qui voulût mourir pour le Christ, » comme sur un champ de bataille, où l'on voit toujours » des guerriers combattre , tant qu'il y a des ennemis qui » attaquent. Les maux que nous souffrons sont capables » d'exciter la compassion.... La puissance des Turcs grandit » de jour en jour, et chaque instant voit diminuer nos forces. » Leurs nouvelles conquêtes ajoutent à leur audace ; leur » ambition embrasse toute la terre. Leurs armes sont plus » cruelles et plus redoutables que ne l'étaient celles des Sar- » rasins; leurs projets mieux combinés; leurs entreprises » plus hardies; leurs efforts plus grands; leurs combats plus » heureux.... Qui répondra du reste du monde chrétien, » lorsque JérusaAn , la demeure du Christ, la sentinelle de » la rel igion sera assiégée, prise, vaincue, réduite, mise » à ferme par les infidèles? lorsqu'il ne restera que de faibles » débris du christianisme, quel secours pourra-t-il espérer? » Cette terre qui est tousis jours arrosée de notre sang, » ce sang lui-même demandent un vengeur. Très-saint père , » et vous, rois, ducs, grands, chrétiens de nom, de pro- » fession et d'esprit , nous implorons humblement votre » appui , votre pitié , votre foi , votre religion ; écartez la » tempête qui vous menace, vous et vos enfans, avant que » la foudre n'éclate et ne tombe sur vos têtes. Défendez ceux » qui vous implorent; vengez la religion d'une servitude » impie ; vous aurez bien mérité de toute la terre ; le fils de » Dieu , dont vous aurez délivré la patrie , conservera ici— » bas vos royaumes temporels , et vous accordera dans la » vie à venir une félicité éternelle. »
Cette lettre, dit l'historien, fut remise aux princes comme
au souverain pontife; elle était accompagnée de plus amples instructions, -qui lurent données à Pierre l'Hermite.
En parlant de l'élévation de Godcfroi au trône de Jéru* salem , l'historien s'exprime ainsi au sujet du duc de Lorraine : « Ce prince était grand , non - seulement dans la » guerre , mais encore dans les conseils ; sa piété était » exemplaire. Les Français l'aimaient parce qu'il était né » dans leur pays, parce que son père était bien vu à la » cour, et que son oncle, évêque de Paris, était placé dans » la haute magistrature. Les Allemands le chérissaient » aussi, parce qu'il avait servi avec gloire sous les éten- » dards des empereurs. Les Italiens le respectaient , parce » que son grand -oncle Etienne, d'abord prélat du monas- » tere et de l'église de Cassin, avait été élevé ensuite sur » le saint-siége à cause de sa sainteté , et qu'il s'était ac- » quis une grande gloire en ramenant à l'autorité de Rome » l'église de Milan , qui s'y était soustraite depuis deux » cents ans. Godefioi avait aussi fait la guerre en Italie , » sous les auspices des Césars ; il s'y était fait un grand nom , » par sa vertu , par sa modestie et par sa clémence. Parlant » trois langues , ayant pour ainsi dire une triple patrie , et » réunissant les suffrages de tous , il avait su , dans la guerre » sacrée, rapprocher entre eux des hommes que la diffé- » rence de mœurs et de langage aurait pu porter à la dis- » corde ou à la haine. »
Notre historien, qui s'est longuement occupé de la première croisade et des événemens qui la suivirent, paraît moins bien informé à mesure qu'il avance dans le xécit des guerres d'Orient. Ce qu'il dit de la seconde crWsade, n'est plus présenté ni avec le même ordre, ni avec la même clarté, et manque souvent d'exactitude. En racontant le siège de Damas, il dit que les Français, les Allemands et les Italiens ayant manifesté le dessein de donner cette ville à Théodore , comte de Flandre, les Latins de la Terre- Sainte, ne vou*lant pas souffrir qu'un homme nouveau reçût la récom»pense qui était due à des vétérans, firent échouer l'entreprise du siège , en recevant secrètement de l'or des barbares. Guillaume de Nangis et Albert de Stade attribuent à la même cause la triste issue de cette seconde croisade. Paul In i vit rapporte aussi comme eux que le roi de France , à son retour de la Palestine, tomba dans les mains des Grecs, et -qu'il en fut délivré par le commandant de la flotte de Sicile, il fait le récit des expéditions du roi Amauri en Egypte, et des divisions qui éclatèrent dans cepays entre Schaver etSircou, divisions qui facilitèrent l'élévation de Saladin. Le patriarche
Dt S CROISADES. / 509
ne vivait ni chastementni avec droiture. Un désastre imminent ,ajoute l'auteur , était annoncé par des tremblemens de terre horribles et fréquens : des vents affreux s'élevaient de toutesparts; il tombait du ciel de la grêle grosse comme un œuf d'oie; la mer s'enflait plus qu'à l'ordinaire. Le roi vit danssa chambre, pendant le sommeil, un grand aigle qui portait sept traits dans ses serres, et qui, volant autour des troupes des Latins , fit entendre ces mots : malheur a Jérusalem! ( On a vu ce dernier trait dans notre analyse de Gauthier "Vinisauf. ) Paul Emyli lait ensuite un récit fort abrégé de la conquête de la Terre* Sainte par Saladin ; il raconte aussi brièvement les préparatifs de la troisième croisade, et le départ des princes croisés.
A la suite de la reddition de Ptolémaïs , Paul Emyli rapporte un fait que nous n'avons vu dans aucun historien cfes> croisades. Il dit que parmi les prisonniers qui échurent en partage à Philippe-Auguste , se trouva un vieil émir appelé Garacous; ce musulman, qui avait une grande réputation de sagesse et de prudence, fut appelé auprès du roi de; France. Celui-ci pria Caracous de lui apprendre ce qu'il fallait faire pour conserver à jamais le royaume de Jérusalem. L'émir annonça que la conquête de l'Egypte pouvait seule assurer aux chrétiens la conservation de la Palestine. Cette idée politique, devenue très - commune , même au douzième siècle , ne mérite pas toute l'importance que Paul Emyli semble y attacher. Les chroniqueurs anglais , qui ont parlé de Caracous , disent que ce musulman avait assisté à la conquête de Jérusalem par Godefroy, ce cui> n'est pas vraisemblable.
Paul Emyli , après avoir parlé de la captivité de Richard- Cœnr-de-Lion , rapporte les chefs d'accusation que le duc Léopold fit valoir contre ce prince auprès de l'empereur* Henri, et la défense que Richard opposa à son accusateur. Nous avons vu dans la Chronique anglaise que le roi d'Angleterre fut conduit dans une assemblée de l'empire, aprèsun an de captivité, pour y faire entendre sa justification, et qu'il persuada aisément l'enmereur de son innocence. Notre auteur fait prononcer au roi d'Angleterre un trèslong discours, dans lequel le monarque se justifie de tous les griefs qu'on avait fait peser sur lui.
L'empereur allemand, selon l'historien, ne fut point* touché du discours de Richard; il le garda vingt-deux mois en prison, et ne le mit en liberté qu'après avoir reçu une rançon de cent cinquante mille livres d argent.
Nous ne nous arrêterons 'point au récit que fait Paul-Euiily
310 BinLIOTHfeQUE
de la prise de Constantinople par les Latins , de celle de Damiette en 1218 et de la reddition de cette place deux ans plus tard. Nous dirons seulement que l'auteur nous a paru assez instruit de ces divers événemens. Paul Emyli connaissait sans doute les mémoires de Ville- Ha rdouin , l'ouvrage d'Olivier Scholastique et la chronique de Tours. L'auteur raconte très -brièvement la première croisade de Louis IX. Les détails que donne Paul Emyli sur la deuxième expéditiondu saint roi, prouvent que l'historien n'avait pas puisé à des sources authentiques pour ce qui concerne ce malheureux pèlerinage. D'après son récit, une nouvelle Carthage, bâtie sur les ruines de l'ancienne rivale de Rome , aurait arrêté les efforts de l'armée chrétienne ; les habitans de la ville auraient livré aux croisés des combats sanglans et opiniâtres, et ceux-ci ne les auraient vaincus qu'après de longs travaux. Nos lecteurs savent que cette Carthage où abordèrent les pèlerins de France , n'était plus qu'une simple bourgade et un château , et que loin d'être arrêtés par les attaques des infidèles , les champions de la croix virent la population de la rive africaine s'enfuir tremblante devant eux. En général, tout ce que dit notre auteur sur cette guerre n'est qu'un tissu de fables grossières. Il ne parle presque point des maux que les croisés eurent à soufirir aux environs de Tunis , des chaleurs dévorantes , de la contagion et des maladies qui consumaient l'armée. Les monuinens historiques de la deuxième croisade de saint Louis sont en petit nombre , et laissent beaucoup à désirer. On peut cependant se faire une idée assez juste des événemens de cette expédition , en lisant nos extraits de Geoffroi de Beaulieu, de Guillaume de Chartres, de "Villani, de Guillaume de Nantis ( Gestes de saint Louis ) , la lettre du roi à Mathieu, abbé de Saint -Denis, les lettres de Pierre de Condet, que nous avons rapportées dans les pièces justificatives du cinquième volume de notre histoire , et enfin la vie de Bibars , par Makrisi ( extraits des auteurs arabes ). Ce que dit Paul Emyli sur la ruine de Ptolémaïs n'apprend rien de nouveau. En terminant son récit, l'auteur ajoute ces paroles : « ITic finis sacri belli statui potest , on peut re- » garder cet événement comme la fin de la guerre sacrée. »
Paul Emyli parle de l'expédition que firent sur la côte d'Afrique des Français, des Anglais et des Génois, sous la conduite du duc de Bourbon. Nous avons rapporté dans notre cinquième volume de l'Histoire des croisades (quatrième édition) les détails qu'il donne, et en quoi il diffère de l'historien Froissard , qui nous a servi de guide dans notre récit.
Nous terminerons cette analyse par les réflexions que fuit notre historien sur la prise de Constantinople en 1453: « Telle fut , dit-il , la fin de l'empire des Grecs ; telle fut la » chute d'une ville qui avait bien mérité du nom chrétien , » où le Christ avait été très-saintement adoré pendant enm viron treize cent quatre-vingt-dix ans, et qui avait donné » naissance à des hommes très-savans et très-pieux. Elle nç » succomba que parce que nous l'avions abandonnée. »
L'histoire des croisades de Paul Emyli renferme beaucoup de faits; elle est en général assez bien écrite. L'auteur a mis dans son récit de l'ordre et de la clarté ; mais il ne se montre pas toujours bien informé des événemens qu'il raconte.
Chronique d'Albert, abbé de Stade (i).
Cet auteur, qui vivait au milieu du treizième siècle, fut d'abord de l'ordre de Saint-Benoît; il passa ensuite dans celui des Frères mineurs, et devint abbé de Stade. Il a fait remonter sa chronique à l'origine du inonde, et l'a conduite jusqu'en 1 256. Albert est très-concis dans ses narrations , mais il recherche avec une sorte de complaisance tous les prodiges , toutes lés prédictions qui ont pu annoncer les événemens qu'il raconte.
L'abbé de Stade consacre, à la date de 1096, plus de deux pages au récit des signes qui accompagnèrent la prédication de la première croisade. « Un jour, dit-il , sur le » soir, lorsque le ciel était sans nuage , brillèrent sur divers » points des globes de feu, qui allaient ensuite se perdre aux » extrémités de l'horizon. Quelques-uns pensaient que ce » n'étaient pas des globes lumineux qu'on voyait, mais les »> puissances célestes qui; par leur vacation, vagatione, an- « nonçaient le mouvement qui eut lieu un peu plus tard » dans presque tout l'Occident. » Le chroniqueur parle de la prédication de Pierre l'ermite et du prodigieux effet qu'elle eut en Europe ; puis il revient au récit des signes qui , selon lui , contribuèrent encore à exciter dans les esprits l'ardeur des combats. Ces signes parurent dans le soleil, sur terre et sur mer. Vers les nones d'octobre , plusieurs personnes virent du côté du Midi une comète dont la lumière , s'étendant
(i) Chronicon Albcrii abbali* StadcriM»,
312 nini.ioTn èq le
obliquement, présentait la forme d'un glaive. Des nuages couleur de sang, partis de l'Orient et de l'Occident, vinrent se heurter au milieu du ciel. L'auteur emprunte ici à l'abbé Eccard toutes les apparitions merveilleuses et tous les événemens extraordinaires qui, dans l'esprit des contemporains , annonçaient l'expédition d'outre-mer. ("Voyez notre extrait de l'abbé Eccard. )
Le chroniqueur fait un récit fort succinct de la première croisade; il suit l'armée chrétienne jusqu'après la bataille d'Ascalon , et ne dit rien des bandes de croisés qui traversèrent la Hongrie avant Godefroy.
L'abbé de Stade , copiant de nouveau l'historien Eccard , attribue la mort de Godefroy à la peste qui se déclara dans la Palestine , et qui fut occasîonée par les exhalaisons des cadavres et la corruption des eaux. Il ajoute qu'on érigea à. ce monarque un tombeau en inarbre de Paros dans le vestibule de l'église de Golgotha , en face du Calvaire.
Ce qui suit jusqu'à l'année 11 03 est copié mot à mot de 'l'abbé d'Urangen. Le récit que fait l'auteur de la deuxième croisade ne mérite pas que nous nous y arrêtions ; il a suivi dans cette partie la chronique des Slaves.
La troisième croisade est racontée en peu de mots. Albert est le seul qui dise que Saladin était fils d'un cordonnier , et qu'étant attaché au service domestique de Nourredin , il sut se faire aimer de la femme de l'attabeck , ce qui fut le principe de son élévation.
A l'occasion de la croisade d*enfans en 1 21 2 , notre chroniqueur rapporte que plusieurs , qui avaient été renfermés par leurs parens pour ne pas suivre les autres , brisèrent les portes et sautèrent par-dessus les murs. Il ajoute que lorsqu'on demanda à ceux qui revinrent chez eux quel avait été le motif de leur pèlerinage , ils répondirent qu'ils ne le savaient pas.
En parlant de l'expédition de saint Louis en Egypte , Albert dit que peu de temps avant que le roi rendît Damiette , il lui était arrivé des vases pleins de besans d'une telle grandeur, que six bœufs pouvaient à peine traîner un seul de ces vases ndeux milles de distance dans un jour. «< Tout cet argent, » ajoute-t-il, passa au soudan. »
INous n'avous pu nous arrêter que quelques instans à l'ouvrage de l'abbé de Stade, parce qu'en général les récits qu'il donne sont copies des chroniques que nous avons parcourues.
Annales de Flandre j par Jacques Meyer (1).
Meyer, prêtre et moine, né à Bailleul, près d'Ypres, fit ses études à Paris , et professa les lettres à Bruges. Il mourut à l'Age de soixante ans, en 1552. Ses annales commencent à l'an 445 , au règne de Clodion, et finissent en 1476, au temps de Charles, duc de Bourgogne. Meyer se plaint de ce que le petit nombre d'écrivains nationaux le lorce à recourir à des auteurs étrangers; aussi copie-t-il presque toujours, pour la première expédition et pour les exploits du comte de Flanche , Guillaume de Tyr, Paul Emyli, qu'il cite souvent, et autres chroniqueurs que nous avons fait connaître. En parlant du concile de Clermont, le moine de Bailleul remarque qu'à cette époque , l'avarice , l'ambition et autres vices dominaient tellement les princes de l'Eglise, qu'on pouvait à peine en trouver un seul qui résistât aux impies par le glaive de Fesprit, c'est-à-dire par la parole divine, a C'est pourquoi , ajoute Meyer , le pape Urbain » pensa qu'il fallait recourir aux armes profanes. L'empe- » reur Henri, continue l'auteur, avait des vues bien diffé- » rentes ; il s'opposa autant qu'il put à l'expédition , et dé- » clara la guerre aux Belges, qu'il ne pouvait détourner de » la sainte entreprise. L'empereur fut aussi cause que Ro- » bert de Flandre tarda quelque temps à joindre Godefroi. »
Meyer rapporte que dans un combat que les chrétiens , maîtres d'Antioche , livrèrent aux troupes de Kerbogah , les Flamands se battirent un jour entier , depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit close, pour défendre une tour qu'on avait construite pendant le siège. Robert, se défiant du lieu, l'abandonna enfin aux barbares, et ramena les siens sains et saufs dans la ville. Notre historien dit aussi, comme la grande chronique belge , que le comte Robert écrivit à sa femme Clémence, pour lui recommander de construire un monastère en l'honneur de saint André , parce que ce saint avait fait connaître à Pierre de Marseille l'endroit où était cachée la lance du Sauveur. Meyer raconte , ainsi que Sigebert, que le comte, à son retour en Flandre, fit présent à l'abbaye d'Anchim du bras de saint Georges, qu'il avait reçu de l'empereur Alexis , à son passage à Constantinople.
L'historien belge copie Paul Emyli , lorsqu'il dit que Ro-
(i) Commentant sive annales rcrum Flandriaruruiu , tibri scnlcmdetim , auctore. Jatobo Meyer , Baliolano. -
bert , comte de Normandie , refusa la couronne de Je'ruâalem , que lui offrirent les princes croisés. Il attribue comme lui la levée du siège de Damas , en 1 1 47 , à la jalousie des chrétiens de la Palestine , qui ne voulaient pas que Théodore , comte de Flandre, nouvellement arrive dans la Terre- Sainte, devînt gouverneur de cette ville après sa conquête ; suivant l'auteur, Louis VIT et Conrad avaient le projet de donner Damas au prince Théodore. Meyer ajoute que les assiégés allaient se décider à une reddition , lorsqu'un traître , nommé Assin, conseilla de transférer le camp de l'autre côté de la ville. L'armée manquant tout- à-coup d'eau et de vivres , se vit forcée d'abandonner le siège. ( Comparez ce récit avec celui de la grande chronique belge. ) Le comte Théodore rapporta du sang de Jésus- Christ dans une fiole de cristal : ce sang précieux fut déposé dans l'église de Saint-Basile de Bruges. Ce même Théodore fit quatre fois le pèlerinage à Jérusalem.
Sous la date de 1 1 77 , notre historien parle de l'arrivée à Ptolémaïs de Philippe, fils du comte Théodore. C'est ce Philippe que les auteurs arabes appellent le grand comte. Joyeux de son arrivée , les chrétiens le reçurent avec les
S lus grands honneurs; il fut conduit à Jérusalem, auprès u roi Baudouin , qui était malade. Ce prince lui proposa de se charger de la défense du royaume ; mais Philippe refusa, en disant qu'il n'était venu en Asie que pour visiter le saint tombeau. Des ambassadeurs de l'empereur grec se trouvaient alors dans la capitale de la Judée. Le roi proposa d'envoyer une armée chrétienne en Egypte, sous la conduite du comte. « Cette proposition, ajoute » Meyer, ne plut ni à Philippe ni aux Grecs. Philippe s'ex- » cusa, disant qu'il ne connaissait ni les lieux, ni la ma- » nière d'y faire la guerre; que ses compagnons de péle- » rinage supporteraient impatiemment un si long séjour » en Orient; et que d'ailleurs, la saison d'été était trop >» avancée. Les priuces latins de Syrie s'efforçaient chacun » de leur côté d'attirer à eux les Flamands; ils voulaient » s'en servir pour chasser les barbares des frontières de » leurs états , car le souvenir tout récent de leurs exploits » en Syrie , sous la conduite de Théodore , avait mis les » Flamands en grande réputation dans ce pays. Comme la » présence de Philippe avait fait concevoir les plus belles » espérances, on murmura contre lui quand on le vit >. refuser de se mettre à la tête d'une expédition qu'on » jugeait si nécessaire ; on l'accusa de ne pas vouloir mar- » cher sur les traces de son père. Après être resté quelque
» temps à Jérusalem , et avoir visité les Saints lieux , Phi- » lippe prit la palme qui était le signe de l'accomplisse- » ment du pèlerinage. Mais vers les calendes d'octobre , il » reçut du roi Baudouin cent cbevaliers , et s'étant joint » à deux mille hommes de med conduits par le comte Rai- » mond de Tripoli , aux prières duquel il ne put résister , » il alla sur le territoire d'Antiocbe assiéger la forteresse » d'Harenc. Bobémond , prince d'Antiocbe , le grand-maître » des Hospitaliers et un grand nombre de Templiers , l'ac- » compagnèrent dans celte expédition. Le siège dura long- » temps , et n'eut aucun succès , car le désordre se mit parmi » les assiégeans. Les uns s'occupaient à jouer dans le camp; » les autres allaient à Antioche , où ils\ fréquentaient les » bains et les tavernes : le temps se passait dans les jeux» » les plaisirs et les querelles. Les Sarrasins, qui s'en aper- « curent, et qui d'abord avaient songé à se rendre, repri- » rent courage. Les nôtres levèrent le si< ge , et abandonne- » rent bonteusement Harenc. Le comte alla célébrer les » fêtes de Pâques à Jérusalem , et se mit ensuite en route » pour son pays. On dit que Robert de Bétbune avait prié » Philippe de demander les deux filles du roi Amauri en » mariage pour ses deux fils, et que le comte de Flandre, » en reconnaissance de ce service, devait recevoir tout le » domaine de Béthune. Philippe travailla, en vain à ce » double mariage : l'alliance tut refusée.
On est surpris que l'auteur ne dise que quelques mots de la conquête de Constantinople , à laquelle les Flamands prirent une part si glorieuse. En parlant de la 6e. croisade , il nous apprend que le roi de Hongrie rapporta d'Orient la tête de Saint-Etienne, martyr, celle de la vierge Marguerite , les mains des apôtres saint Thomas et saint Bartbelemi , et une des outres dans lesquelles Jésus-Christ avait changé l'eau en vin à Cana. Meyer ne dit presque rien de l'expédition de Frédéric n , de deux croisades de saint Louis , et de la ruine de Ptolémaïs.
Les guerres des Turcs en Europe occupent davantage son attention , et tiennent plus de place dans son histoire. Nous avons remarqué les réflexions suivantes que fait l'auteur au sujet de la bataille de Nicopolis, en 1596. « Je croirois, » dit-il en parlant des guerriers chrétiens, que de pareils » combattans ne plaisaient point à la Divinité , car ils étaient » superbes , vains , arrogans , factieux , turbulens , trop »» adonnés au luxe , à la volupté , sans religion et schisma- » tiques. » Cette satire s'adresse particulièrement aux guerriers de France , car l'iûstorien ajoute ces paroles : « Je ne
516 t IUMOTflÙQUE
» vois guère que la race des Capets ( Capeticam illàmproge-* » nient) ait fait grand bien à l'église , quoiqu'elle ait produit » ce Louis , prince bon et saint , mais malheureux à la » guerre. » On ne sait trop ce qui a pu inspirer au moine de Bailleul une pareille boutade contre les Français. Quant à l'épithète de schismatiques , elle s'applique sans doute aux Hongrois, que commençaient alors à séduire les erreurs de Wiclef et de Jean Hus.
Le récit que fait l'auteur de la prise de Constantinople par Mahomet est précédé d'un tableau des états chrétiens , a cette époque, qui n'est pas sans vénté. « 0 douleur! dit » Meyer., ce grand événement arriva par un juste jugement » de Dieu et par notre faute. Tout l'univers chrétien était » en proie aux discordes civiles. La Grèce , déchirée par le» >» dissentions , avait trois empereurs , celui de Constantinon pie, celui- d'Ândrinople et celui de Trébizonde. Ces princes, » livrés à l'oisiveté et à la mollesse, étaient continuellement » divisés entre eux. Chez les Latins, l'empereur Frédéric ne » pensait à rien de grand , n'entreprenait rien de noble , et » n'était occupé que de ses querelles avec le roi de Bohême » et de Hongrie. La discorde exerçait ses fureurs ordinaires » sur toute l'Italie, la Sicile et le royaume de Naples. Les * Vénitiens faisaient la guerre à Sforce ; le roi Alphonse » l'avait déclarée aux Florentins. Depuis cinq cents ans , » l'Italie était sans chef, sans monarque , et se consumait » elle-même. Qui pourra peindre les fureurs des Anglais et » des Français, la discorde diabolique entre ces derniers et » les Bourguignons ? La Hongrie était la proie des brigands ; » plus de cinquante villes de la Prusse étaient révoltées » contre l'ordre teutonique ; le roi de Pologne et les villes » impériales d'Allemagne fournissaient des secours à ces » cités rebelles. L'Angleterre , outre sa guerre éternelle » avec la France , se déchirait elle-même dans ses dissen- » tions domestiques. Le Danemarck se battait avec la Suède ; » le duc de Bourgogne, prince d'un grand mérite, était » tourmenté par la ville de Gand. Que dirai-je du misérable » état de l'Eglise ? Qui oserait en parler , lorsque toute ini- >» quité venait de ses chefs , à qui cent mille écus de revenu, »> ne suffisaient plus , qui s'engraissaient du pain des pauvres, » portaient des robes à longues queues et des chapeaux do » pourpre, réunissaient trois évêchés , des abbayes en com- » mande , et entretenaient des courtisannes au lieu de guer- » riers armés pour la foi du Christ? »
Les annales de Meyer n'offrent plus rien d'intéressant à> l'historien, des croisades.
DfeS CROISADES. 317
De la guerre de Syrie , par Bizaro (1).
Sous le titre qu'on vient de lire, Pierre Bizaro , écrivain du seizième siècle , a fait une histoire des guerres saintes , depuis l'expédition de Godefroi jusqu'à la seconde croisade de saint Louis. Nous allons nous occuper un instant de la relation de Bizaro , destinée à faire connaître la part glorieuse qu'ont prise aux expéditions d'outre-mer les peuples de Gênes, de Pise et de Venise, long-temps souverains des mers.
Voici ce que dit l'auteur sur ces trois peuples , dans son récit de la première croisade : a Les Génois, lesPisans et les » Vénitiens se hâtèrent d'équiper une flotte et de la pourvoir » de toutes choses; cette flotte surpassait tout ce que la » chrétienté avait vu de beau et d'admirable en ce genre. » Les Vénitiens avaient armé environ deux cents vaisseaux » de toute espèce , ce qu'ils n'avaient encore pu faire jusque- » là. LesPisans avaient conquis Rhodes, elles Liguriens, » .pour être à portée de secourir les croisés qui assiégeaient » Àntioche, s'étaient rendus maîtres de la côte maritime , » à l'embouchure de l'Oronte. Les Vénitiens avaient fait » une descente sur la côte d'Ionie , et s'étaient emparés de » Smyrne. Les Italiens étant ainsi en possession de la mer , >» le prince de Tarente et le comte de Toulouse partirent » avec cinq mille hommes de pied , et obtinrent des Génois » des vivres et toutes sortes de provisions. » Pendant que les guerriers de la croix assiégeaient la ville sainte, Guillaume Embriac entra dans le port de Joppé , avec une flotte chargée de toutes sortes de machines de guerre; « car, dit Pau- » teur,»les Génois , animés d'un zèle admirable pour la pro- » pagation de la religion chrétienne, n'avaient épargné au- » eune dépense pour cette expédition sainte ; ils ne voulaient » paraître inférieurs en rien ni aux Vénitiens ni aux autres » puissances. Nos chefs regardaient comme très-important » que le siège fût poussé sans relâche , afin de ne pas laisser à » l'ennemi le temps de reprendre des forces. Pour faciliter » l'attaque de Jérusalem , les Liguriens imaginèrent et cons- » tr lustrent avec un art merveilleux une grande tour qui » se montait et se démontait à volonté, et que l'on trans- » portait la nuit au camp. Elle était composée de plusieurs » étages. Le devant était recouvert de peaux fraîches et de
(r) De Syriacà expeditione , elc.