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a cuirs non préparés. De cette tour on pouvait aisément » lancer des traits dans la ville, à l'aide des machines. Les » assiégés dressèrent devant cette tour un mât auquel ils » suspendirent une traverse. En baissant et en relevant en- » suite avec une grande force une extrémité de cette tra- » verse , l'autre extrémité leur servait comme de bélier pour » frapper la tour quand elle approchait. Mais des Génois , » armés de faulx , coupèrent les cordes qui attachaient cette » traverse , et la firent tomber à terre avec un grand » bruit, etc. etc. »
Ce récit de Bizaro, qui n'est pas sans obscurité à cause des détails techniques et matériels qui servent à décrire la fameuse tour des Génois , ne s'accorde pas entièrement avec la narration de nos vieux historiens.
L'auteur raconte qu'en retournant dans leur pays, les Génois s'emparèrent d'une ville de la Lycie nommée Mira, et qu'à l'année 1101 ils équipèrent une nouvelle flotte composée Je vingt-sept vaisseaux et de six bâtimens de transport; cette flotte , qui avait avec elle huit mille hommes d'élite , était commandée par Guillaume Embriac.
Bizaro parle d'une troisième flotte de quarante vaisseaux qui attaqua et conquit en 1 1 02 et 1 1 05 les villes de Gibel et À'siccon. Il çapporte qu'en 1105, d'après une convention faite avec Baudouin, les Génois, étant retournés avec une grande flotte en Syrie , s'emparèrent de Ptolémaïs , cité trèsfameuse alors par ses relations commerciales. Le roi Baudouin, en reconnaissance de leurs services, leur accorda une grande partie des tributs maritimes , plusieurs villes et places , et beaucoup de droits et d'immunités. Pour que leur nom fût toujours en honneur dans le pays , il fit tracer ces paroles au-dessus de l'autel du Saint-Sépulcre : Prœpotens Geimensium prœsidium {le secours des Génois fut loujours puissant). Cette inscription fut respectée jusqu'au règne de Baudouin III. Le roi Amaury ordonna de l'effacer; les Génois se plaignirent amèrement au pape Alexandre III , et obtinrent qu'elle fût rétablie.
En 1 107, ces peuples mirent en mer une autre flotte de soixante-dix vaisseaux , qui alla assiéger Tripoli. La ville ayant opposé aux assiégeans des efforts victorieux , ceux-ci se portèrent sur le grand Gibel, enPhénicie, dont ils se rendirent maîtres. Un peu plus tard, les Génois obtinrent du roi de Jérusalem un diplôme qui leur accordait le privilège d'avoir à Tripoli un préteur, une église et une justice particulière. Ils reçurent aussi le tiers du produit des douanes et des revenus publics.
Bizaro attribue la conquête de la ville de Sidon à la présence redoutable des* Génois, des Vénitiens et des Danois. Jl rapporte qu'en 1110, une flotte génoise de vingt-deux vaisseaux ajouta aux conquêtes des chrétiens les villes de Malmistra , de Joppé de Rissée, d'Ascalon et plusieurs autres places. L'auteur se trompe ici à l'égard de la cité d'Ascalon, qui ne fut conquise que bien long-temps après. L'historien fait mention d'une nouvelle charte qui donnait aux Génois , pour prix de leurs services, la troisième partie des villes de Césarée d'Acre, d'Arsur, et de leurs revenus à perpétuité; en outre , ce diplôme accordait à ce peuple une justice particulière dans les faubourgs de Jérusalem et de Joppé. Cette charte, que le roi Baudouin avait concédée, du consentement du patriarche Daimbert , est datée du 10 des calendes de mai 1105.
Si l'on en croit Bizaro , pendant le long siège de Damiette , où commandait le légat Pelage, les Pisans et les Génois servirent glorieusement la république chrétienne. Les peuples de Gênes surtout, dont la sainte ardeur ne se réfroidit jamais , dit l'auteur, n'épargnèrent rien pour le succès de la croisade.
Dans la relation rapide qu'il donne des deux expéditions de saint Louis , Bizaro ne manque pas de parler des flottes que les Génois fournirent à ce monarque ; du reste , il donne à ce sujet très-peu de détails.
Du recouvrement de Ptolèmaïs par Vévêque Florenti-
nus (i).
Nous avons cité aux pages 120 et 448 du troisième volume de notre histoire quelques fragmens de cet ouvrage. Nous allons dire ici un mot sur le livre de l'évêque Florentinus : c'est une espèce de poëme latin en lignes rimées , car nous n'osons appeler vers ce qui n'en a ni la quantité ni la mesure. L'auteur a divisé son livre par petits chapitres ; il y en a qui n'ont que quatre lignes. Florentinus commence son récit à l'époque où le pape Urbain III prêcha la croisade , c'est-àdire lorsqu'on eut appris en Occident les conquêtes de Saladin ; il le termine par la capitulation de la ville d*Acre. Son récit renferme plutôt l'indication que les détails des événemens qui eurent lieu pendant le siège ; on y trouve cepen-
(i) Florcntinî epîscopt Aconensts de Ptolema'ûlc recuperatâ liber.
520 ClbLIOTUÈQUÊ
dant quelques descriptions de combats. Celui que le roi Richard livra à un vaisseau sarrasin avant d'arriver à Ptoléinaïs est raconté avec assez de vivacité. Florentinus, qui était présent au siège de cette ville, a décrit avec intérêt la famine que les croisés eurent à souffrir.
L'auteur rapporte que les croisés faisaient des arcs avec les côtes des ennemis tués, après les avoir dépouillées de leurs chairs , et que d'autres enlevaient le foie aux musulmans qui avaient péri. Du reste , le livre de Florentinus apprend fort peu chose. Il peut donner une idée de l'état de la poésie latine à cette époque, dont le principal mérite consistait dans une richesse de rimes qui était plutôt un tour de force qu'une preuve de talent.
Annales du monastère d'Ànclùn (1).
Aubert Le Mire avait publié en 1608 une grande partie des Annales de l'abbaye d'Anchin , près d'Arras , à l'aide d'un manuscrit qu'il a trouvé dans ce monastère même. Cette partie commençait à l'année 1 163 et finissait en 1201 . Le manuscrit des mêmes Annales , qui se trouve à la Biblio- s thèque du Hoi sous le n°. 5440 , est beaucoup plus complet ; c'est ce texte que dom Brial a inséré dans le X\IHC. tome du Recueil des historiens de la Gaule et de France. Il en a supprimé les interpolations qui se trouvaient dans l'édition de Le Mire , et qui n'étaient ni dans le manuscrit du roi , ni dans celui d'Anchin. Il a également supprimé une continuation de ces Annales qui est dans le manuscrit du roi et qui va jusqu'en 1270, parce qu'elle est si peu exacte, dit dom Brial , que presque toutes les dates eu sont fautives. Nous allons nous servir de l'édition de dom Brial pour offrir à nos lecteurs un court extrait des Annales d'Anchin ; elles commencent en 1 149 et finissent en 1201 .
On y lit , sous la date de 1 182 , que Baudouin roi de Jérusalem , étant travaillé de la maladie royale, morbo regio laùorans, et dégoûté du trône, les Templiers et les chevaliers d'outre - mer envoyèrent des messagers aux rois de France et d'Angleterre pour les prier de secourir la Terre- Sainte , et de vouloir bien prendre le gouvernement du royaume de Jérusalem. Après avoir répété les bruits popu-
(i) Annales Acquicinctcmsis monasterii.
DES CROIS A DF. g. 32 I
laires qui avaient couru sur l'infidélité du comte de Tripoli / le moine d'Ancliin présente un récit rapide des conquêtes de Saladin , et dit que le comte de Tripoli , auteur de tous ies maux des chre'tiens , mourut sans recevoir le viatique. I, au* teur parle de la sortie imprudente que firent les croisés au siège de Ptolcmaïs, malgré les ordres de leurs chefs; il donne pour instigateur de cette attaque tumultueuse un prêtre nommé Elbert, doyen de Douai , qui périt avec six mille agresseurs. (Voyez à ce sujet nos extraits de Gauthier Vinisauf, et de l'ouvrage de Gui, à l'article d'Alberic.)»
Les Annales racontent que pendant que Philippe-Auguste attendait à Gênes un vent favorable pour passer la mer, la foudre tomba cinq fois dans le même jour, ce qui effraya beaucoup le roi de France. « Un grand malheur, ajoute l'annaliste, » arriva cette année (11$0) aux chrétiens : le très-pieux » empereur Frédéric , se baignant dans le fleuve Fatjar, » près d'Antioçhe, pour se rafraîchir, ne put soutenir la » violence du courant; il plongea trois fois au fond de l'eau , » et en fut retiré avec beaucoup de peine par des cheva- » liers. Il vécut trois jours sans parler, et mourut après avoir » reçu le viatique et l'extrême-onction. >• Ce récit, comme on voit, diffère beaucoup des autres relations contemporaines; nous renvoyons ici le lecteur à la relation anonyme et à celle d'Ambert. Voici comment l'auteur des Annales s'exprime au sujet de Philippe, comte de Flandre, et des misères des chrétiens au siège d'Acre : « Les chevaliers, qui » avaient épuisé toutes leurs ressources, trouvèrent dans la » libéralité du comte de Flandre , des secours et des conso- » lations. Quand j'aurais mille langues, je ne pourrais ra- » conter fidèlement tout ce que l'armée de Dieu eut à souf- » frir de la faim, du froid et des chaleurs. Philippe mourut » aux calendes de juin , trois mois après son passage ; il fut m enseveli dans la basilique de Saint-Nicolas , hors des murs » de Ptolémaïs; là furent aussi déposés les restes de plus » de cinquante pèlerins , évêques, ducs ou comtes. La mort » de Philippe causa aux chrétiens une douleur inexprima- » ble ; mais elle fut pour les Sarrasins et pour les Turcs un » sujet de joie. »
L'annaliste parle fort brièvement de 4a reddition de la ville d'Acre, du départ du roi de France et des exploits de Richatd. En racontant la bataille d'Arsur, il dit que pas un seul croisé ne succomba , si l'on excepte Jacques a Avesnes, qu'il compare à l'un des Macchabées*
Comme la plupart des historiens du temps, l'anonyme semble accuser le roi Richard de l'assassinat du marquis de Mont-
522 ÏUBLIOTHÈQUE
ferrât; cependant , quelques pages plus loin , il n'ose assurer que ce crime ait été justement imputé au roi d'Angleterre; mais il n'hésite pas à taxer ce prince d'avarice et de cupidité pour avoir fait démolir les remparts de la ville d'Àscalou , moyennant une grande somme d'argent qu'il reçut de Saladin , a Saladino magno pretio aiiri accepte*. « Au mois de jan- >» vier de l'année 1 195, poursuit notre annaliste, des pèlerins ■ revinrent d'outre-mer ; ils ne nous rapportèrent rien de » consolant ou qui soit digne d'être écrit.... »
Après* avoir /lit un mot de la captivité du roi Richard en Allemagne , l'auteur copie une lettre adressée par Geoffroy, maître de l'Hôpital, au frère Guillaume de Yilleruns , prévôt de l'ordre en Europe. Cette lettre mérite, comme pièce historique, une place dans notre extrait; la voici : « Pensant » que vous désirez avoir des nouvelles certaines de ce qui » se passe dans la terre de Jérusalem , nous vous dirons que » peu après le mois de septembre il est mort un païen , cé- » lèbre par sa naissance et par ses exploits , nommé Mestoc. » Le vieux de la montagne est mort aussi , de même que le » sultan d'Icône. Le trépas de ce dernier a jeté la discorde » parmi ses enfans. Le mercredi de la première semaine de » mars, Saladin , notre persécuteur, est mort également. » Cet événement a rempli de trouble et de crainte toute sa » nation, et a fait naître des dissentions parmi ses fils. Chacun » d'eux refuse de Se soumettre au frère de Saladin, et veut » s'emparerde ses domaines. L'un commande à Alep , l'autre » à Damas, un autre au Caire. Nous ne savons véritablement » pourquoi , depuis la perte de la Terre-Sainte, l'héritage du » Christ n'a pu être recouvré ; car le pa^ys que les chrétiens » occupent pendant la trêve est presqu'entièrement dé- » pourvu d'habitans. Fin d'avril 1 193. »
L'annaliste ne fait qu'indiquer la quatrième croisade. Sous la date de 1197, il fait un éloge de l'empereur Henri qui ne s'accorde guères avec ce que les écrivains contemporains disent de ce prince. Il parle de sa magnanimité, de sa justice, de sa prudence, de son savoir (litteraturam) , de sa beauté, qui surpassait celle d'Absalon. « Le monde pleure » sa mort, ajoute-t-il ; la Syrie, la Silicie , la Calabre , la » Pouiile, l'Afrique, l'Italie. l'Allemagne, la Saxe, la Ba- » vière, la Souabe, la Frise, l'Autriche, la Lorraine regret - » tent'ce prince, dont le trépas a partout jeté le troiîble. » Après cet éloge vient le récit de la mort du comte de Champagne, roi de Jérusalem; puis on lit ces mots sur la quatrième croisade : « Il y a .souvent des combats entre les » Turcs et les guerriers chrétiens que l'empereur Henri a
DES CKOISADt*. 525
» envoyés, avant sa mort, au-delà des mers; mais nous » n'avons encore rien appris de certain sur les victoires des >» nôtres. » .
L'annaliste parle du cure Foulques comme tous les écrivains du temps , qui lui attribuent des miracles. 11 rapporte aussi la mort du roi Richard Cœur-de-Lion.
L'auteur, à ce qu'il paraît , n'a pas survécu de beaucoup, aux derniers ëvcnemens qu'il vient de raconter , car ses Annales finissent, comme nous l'avons déjà dit, à l'année 1201.
Miroir naturel , moral , historial , etc. } etc. ; pat*
Vincent de Beauvais (1).
Vincent de Beauvais écrivait au treizième siècle; c'est à lui que saint Louis confia la surveillance du dépôt de livres , qu'on peut regarder comme la première bibliothèque publique, établie en France. Dans le Miroir naturel ' , moral, historial, etc., l'histoire, la morale, la théologie, la physique, tout est mêlé, tout est confondu sous les formes les plus bizarres. On rencontre des dissertations abstraites à côté du récit d'événemens politiques; la vie de quelques saints personnages se trouve en face de celle des rois , et de l'examen d'un ouvrage ascétique l'auteur passe quelquefois à la description de combats. Au milieu de ce mélange informe , il n'est pas facile de suivre l'historien , qui se cache tour-à-tour sous la forme d'un théologien, d'un physicien ou d'un moraliste. Ce qui concerne les Tartares , les efforts que firent Louis IX et la cour de Rome pour convertir ces peuples , sont présentés avec moins de desordre. Quant aux croisades qui ont précédé celle de saint Louis , en 1 248 , l'auteur n'a fait que copier les historiens contemporains, et il ajoute fort peu de chose à ce que nous savons. Sa relation de l'expédition de Damiette, de 1217, est évidemment empruntée d'Olivier Scholastique , qu'il a copié ou abrégé. Nous n'avons rien vu dans ce qu'il dit de la première croisade de ' Louis IX qui n'ait été raconté par Joinville , Guillaume de Nangis et Geoffroy de Bcaulicu. Cependant Vincent de Beauvais est souvent cité par les auteurs qui sont venus après lui; c'est sans doute parce qu'il jouissait de la réputation d'un homme fort instruit. Son Miroir suppose en eftet d'im-
(i) Vicentii Bellovacemis spéculum naturale , morale, historiale , etc.
"52 4 «IBMOTHÊQL'E
tnenses connaissances. François Pipin , qui a traduit Bernard le trésorier, a pris dans l'ouvrage de noire auteur la plupart des passages qu'il a ajoutés à sa traduction. Nous avons vu que Cornerius Herinann a fait aussi beaucoup d'emprunts à Vincent de Beauvais.
Il nous reste donc peu de chose à citer de cet historien. En parlant des signes qui précédèrent le départ des premiers croisés , Vincent de Beauvais dit qu'un grand nombre de personnes virent en France une quantité d'étoiles qui couraient ensemble si près les unes des autres , que sans la clarté qu'elles jetaient on les aurait prises pour du grésil. . Quelques-uns, ajoute Vincent, ont pensé qu'elles étaient tombées du ciel. D'autres ont prétendu qu'elles annonçaient le grand mouvement qui se fat bientôt dans toute la chrétienté.
Au sujet de la multitude innombrable qui se pressa sous les drapeaux de' la croix à la voix de Pierre l'hermite, l'auteur répète ce que nous avons vu dans la chronique de Pareil cvêque de Dol et dans celle du moine Robert.
En racontant la mort d'Anselme de Ribaumont, tué au siège d'Arcas, Vincent de Beauvais rapporte ce que nous avons vu dans une chronique allemande touchant la dévotion de ce gentilhomme au martyr saint Queptin ; il parle aussi du banquet qu'Anselme donnait tous les ans , le jour de la fête de ce saint.
A l'occasion du feu du ciel qui allumait tous les ans , la veille de Pâ<jues, les lampes de l'église du Saint-Sépulcre, notre historien rapporte que le moine Bernard alla à Jérusalem en 970, qu'il fut témoin de ce miracle, et logea au couvent qu'on prétendait avoir été bâti par Charlemagne. Bernard composa un ouvrage dans lequel il disait que si , par hasard ,un voyageur chrétien venait à perdre en Egypte sa mule chargée de provisions , ou si l'animal tombait de fatigues , l'étranger , laissant son bagage , pouvait aller en toute sûreté chercher du secours dans la ville prochaine.
Vincent de Beauvais, qui ne laisse échapper aucune anecdote merveilleuse , n'a point oublié le couteau que portait Bohémond , et dont le manche l'avertissait des mets empoisonnés. Il parle aussi du voyage de ce prince à Saint-Léonard , en Limousin, et des chaînes d'argent qu'il déposa dans la chapelle de ce saint, comme signe votif de sa captivité.
Le peude détails que donne l'historien sur la seconde croisade est inêl£ au récit des phénomènes qui présageaient à l'Europe les desastres des deux rois pèlerins.
Ainsi Vincent de Beauvais regarde comme l'annonce des
maux que les croises souffraient en Asie, les ravages qui accompagnèrent la chute du tonnerre , dans la ville de Laon» au mois de juillet 1148. Pendant que les moines de Saint- Vincent célébraient l'office divin , deux d'entre eux tombèrent morts , frappés du feu ciel ; quelques autres , renversés de frayeur , eurent beaucoup de peine $ revenir à eux. Le drap de l'autel et la nappe de la sainte table furent percés paj; la foudre. Une partie de la grande croix et de l'huile du^loître furent brûlées.' Tout le couvent et autres lieu9*voisms furent remplis de l'odeur du soufre; dçs hommes et des animaux en furent étouffés.
L'auteur copie Guillaume de Nangt^, lorsqu'il dit cjue Louis VII , à son retour de la Terre-Sainte , tomba au milieu de vaisseaux grecs, et qu'il fut délivré par le commandant delà flotte de Sicile; il rapporte aussi, comme le moine de St.- Denis, que le pape Eugène fit assembler Une foule de cénobites de France, et ordonna que l'abbé de Clairvaux fût envoyé à Jérusalem , afin de rappeler à la foi les habitans de Syrie. « On fit de nouveau, dit-il, une grande prédication pour la délivrance de Jérusalem, mais les manœuvres des moines de Cîteaux firent périr la croisade. »
Nous ne répéterons point ce crue dit notre historien sur l'entrevue de Gisors et sur l'assemblée générale tenue à Paris par Philippe-Auguste. L'auteur a copié de Rigord le testament du roi de France. Nous avons rapporté cette pièce dans notre extrait de Guillaume le Breton.
Vincent de Beauvais raconte que Philippe , après son> retour de la Terre-Sainte , reçut des lettres qui lui annonçaient que des assassins étaient envoyés à l'instigation du roi Richard pour le tuer ; le roi , fort ému a cette nouvelle, envoya un message au vieux de la Montagne , pour savoir de lui la vérité ; il s?entoura de gardes qui portaient des massues d'airain, et veillaient nuit et jour autour deson trône. / .
Dans le court récit qu'il fait de la croisade d*enfans , l'auteur parle d'un bruit qui avait couru à ce sujet. On disait que le vieux de la Montagne avait fait prisonniers deux clercs , et qu'il leur avait déclaré qu'ils n'obtiendraient leur délivrance , que quand ils lui auraient prorais , par serment , de lui amener des enfans du royaume de France. « C'esfe » pour cela, ajoute l'auteur , qu'on avait employé de fausses »» visions et «es promesses trompeuses , pour exciter l'enn fance à prendre la croix. »
L'ouvrage de Vincent de Beauvais ne renferme plus aucun fait relatif aux croisades que nous n'ayons raconté ailleurs.
■IRLIOTH ftQUE
Histoire de la guerre des chrétiens contre les barbares ,
par Accolti {i),
Benoit Arétin Accolti , que nous avons cité quelquefois dans l'histoire de*Ia première croisade , naquit à Arrezzo , en 1415. Il fut secrétaire delà république de Florence, et employé dans les affaires. Açcolti nous dit dans sa préface
3ue ce qui l'a engagé à composer son ouvrage , c'est le peu e soin et d'ornemens que les premiers historiens des gucr^ res saintes ont mis dans leurs récits. Il regarde ce sujet comme éminemment digne d'occuper un homme de génie , et il regrette qu'on ne l'ait pas traité à la manière dont Tite-Live, Quinte-tCuroe , Tacite, etc., ont traité les évé-» nemens de l'antiquité profane. Benoît Accolti a essayé d'imiter ces grands écrivains , et ses imitations ne sont pas toujours heureuses. On voit bien en lui un homme d'esprit, un écrivain élégant et correct , nourri de Ja lecture des historiens qu'il s'est proposé pour modèles ; mais sous sa plume les personnages des croisades ont perdu la simplicité de leur siècle; ils parlent comme des Grecs et des Romains, çe qui est un contre-sens historique. Accolti met dans leur bouche des discours où les formes oratoires remplacent ordinairement la véritable éloquence ; ils sont aussi trop longs et trop multipliés. Quant aux événemcns, Benoît paraît assez instruit, Quoiqu'il ne cite aucune autorité, on voit qu'il avait lu Albert d'Aix, Raymond-d'Agiles et Guillaume de Tyr. Les quatre livres de son histoire ne renferment que la croisade de Godefroi; dans le premier, il raconte ce qui se passa au concile de Clermont, et met dans la bouche du pape Urbain un long discours qui ne ressemble pas beaucoup à celui qu'ont rapporté les chroniques contemporaines. Il fait ensuite le récit de ce qui arriva aux premières bandes de croisés. Le second livre traite du siège et de la prise de $ icée , et de la bataille de Dorylée ; le troisième , du siège et de la prise d'Antioche ; et le quatrième , de la conquête de Jérusalem. Les dernières pages de ce livre conduisent rapidement le lecteur, jusqu'aux conquêtes de Saladin, qui se rendit maître de la ville sainte.
Les détails que donne Accolti sur les événemens de l'expédition de Godefroi ont été racontés dans nos différens ex-
(\) De bellosacro, etc., ctç., auclorc Arclin, AçcotUi.
litS CftOlSADfcg.
traits des chroniqueurs delà première croisade ; ce que nous pourrions citer de son récit, ne serait qu'une répétition inutile. L'histoire d'Accolti a été traduite en grec et en français par Yves Duchat, troyen. ( Voyez l'exposition de V Histoire des Croisades , tom. Ier. )
Histoire de Hongrie en XXXIV livres, par Nicolas
Islluianfais (i).
Nicolas Isthuanfîus , historien du dix-septième siècle , était d'une naissance distinguée. Il fît ses études à Padoue et à Bologne, et se rendit très-habile dans le grec et dans le latin; il connut presque toutes les langues de l'Europe. Pendant soixante ans, il fut employé dans les affaires publiques, d'abord comme secrétaire des empereurs Ma xi milieu et Rodolphe , ensuite comme conseiller et lieutenant palatin. Isthuanfîus fit ses premières armes sous l'illustre comte Nicolas Zryni, au siège de Szigeth, et, jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans , il parut dans toutes les expéditions importantes. Ce fut dans sa vieillesse , qu'à la prière de ses amis, Isthuanfîus écrivit l'histoire des événemens dont il avait été le témoin et auxquels il avait eu une très-grande part. Cet historien se fait remarquer par son impartialité , sa clarté, et par une grande modestie.
Istuanfîus a raconté longuement une croisade des paysans hongrois, au commencement du seizième siècle, laquelle croisade devint une véritable révolte. Comme cet événement est accompagné de circonstances très-curieuses, et que d'ailleurs il entre dans notre sujet, nous allons donner un extrait étendu du récit de l'historien allemand.
Dans l'année 1514,. le cardinal Bakatsius, revenant du concile de Latran , obtint du roi Uladislas II la convocation d'une grande assemblée , où il devait proposer, d'après l'autorisation qu'il en avait reçue du pape, l'entreprise d'une croisade contre les Turcs. Il espérait que le roi et le sénat partageraient son avis. Après avoir lu son diplôme à l'assemblée, le cardinal^jjTit que l'occasion était favorable pour combattre les musulmans , livrés aux discordes civiles ; il ajouta que si les fonds manquaient pour faire une levée
(t) Nicolaï Isihuanfii pannoni historiarum , dr rebu* Hungaricu libri XXXIV,
d'hommes , bientôt on verrait accourir sous les drapeaux de la croix une multitude de volontaires , des jeunes gêns novices dans le métier des armes , et des guerriers vieillis dans 1rs camps. Le roi ne répondit à cette proposition que par un profond silence, et tint long-temps les yeux baissés. La plupart des sénateurs , dont l'oisiveté et l'avarice avaient amolli le courage , approuvèrent l'avis du cardinal et donnèrent de grands éloges à son zèle et à ses travaux. Quelques-uns craignaient que ces préparatifs de guerre n'enlevassent au royaume le peu de forces qui lui restaient ; ils redoutaient que cette croisade, dirigée d'abord contre l'ennemi , ne tournât contre eux-mêmes et contre l'état. Etienne T elegdin , préfet du trésor, et qui avait rempli en Pologne les fonctions d'ambassadeur, demanda à parler; il fit observer que si l'on venait à publier l'induit du pape , que la majeure partie de l'assemblée semblait adopter, on verrait sans doute accourir une multitude de citoyens ; mais quels citoyens? des mendian6, des vagabonds , des gens chargés de dettes , flétris , déshonorés , aes hommes qui n'ont plus pour espoir que les forfaits et les brigandages. « Les paysans » et les laboureurs . disait Telegdin, déserteront les champs » et viendront en foule autour de vous ; ils seront animés » par l'espérance de venger des injures particulières ou de » se soustraire à des supplices mérités. Si la noblesse , v voyant que les travaux de l'agriculture sont négligés et a abandonnés . veut retenir ou ramener ceux qui fécon- » daient ses terres; si elle a recours à la force et à la vio- » lence , pensez-vous que cette multitude armée restera » paisible et docile, qu'elle ne se portera pas sur ses maîtres ? » pensez-vous qu'emportés par l'audace et par la fureur, ces a hommes obéiront à vos ordres ou aux cominandemens » de vos généraux ? pensez-vous qu'il ne viendra pas des » hommes de la Pologne, de la Moravie et des autres pays » voisins pour faire cause commune avec eux , et que tous » ensemble , tournant contre nous-mêmes des armes qui » avaient été destinées à la ruine de nos ennemis, ils ne les « rougiront pas de notre propre sang , de celui de nos » femmes , de nos frères , de nos enfans et de nos ser- » viteurs ? Puissé-je être un faux propre ! que Dieu dé- » tourne de dessus nos têtes ces funestes présages dont la » pensée me fait frémir!... »»
Telegdin fut d'avis de laisser ignorer au peuple l'induit du souverain pontife , ou d'annoncer, en le publiant , que Rome promettait le pardon des péchés et le salut éternel ♦ pon aux chrétiens qui marcheraient contre les Turcs, mais à
DES CKOISADES.
ceux qui donneraient de l'or et de l'argent pour la levée d'une armée. Le discours de Telegdin, quoique dicté par la sagesse et la prudence, ne persuada ni le roi ni le sénat : l'avis du cardinal prévalut. Dès le lendemain , celui-ci , s'étant rendu à l'église de Saint-Sîgismond avec une grande escorte, après avoir célébré la messe , publia l'induit du souverain pontife. Il le fit publier aussi non-seulement dans les églises de Bude et de Pest , mais dans tous les chapitres , et par tous les évêques de la Pannonie. En très-peu de temps , il arriva une foule d'hommes de toute espèce; la campagne et les environs de Pest en fournirent une grande multitude, de même que les villes de Yaradin, d'Albe et de Colocza.
Déjà le cardinal était fort en peine de leur chercher un chef; il craignait que, sans maître et sans guide, ils ne se dispersassent ou ne se proposassent quelqu'entreprise criminelle; car ils s'étaient déjà choisis des centurions, des porte-étendards et d'autres officiers inférieurs. Le hasard ou la fatalité lui offrit Georges Zechely, d'origine sicilienne et né en Transylvanie. Georges venait de se distinguer à Bellegrade dans un combat singulier où il avait vaincu et tué un turc. Il était venu à Bude demander à Uladislas la récompense de son action , et l'avait obtenue par les soins du cardinal. Le roi lui avait accordé double paie et lui avait donné un collier d'or, des habits de pourpre tissus d'or, des éperons et une épée, insignes de la dignité de chevalier, et de plus un village entre Belgrade et Temeswar, où l'on comptait quarante habitans. Georges avait encore obtenu des armoiries qui rappelaient, sur son bouclier , ses exploits à Belgrade. On lui proposa le commandement de la nouvelle armée , qui devait soutenir les affaires de la chrétienté et surtout celles de la Pannonie. Georges, l'accepta sans peine. Le cardinal , après avoir solennellement * officié dans l'église de Saint-Sigismond , donna à Zechely un étendard blanc , avec une grande croix de pourpre qu'il avait apportée de Rome , et une autre petite croix de pourpre qu'il fit coudre sur le manteau de Georges , prosterné au pied dë l'autel; puis, adressant à Dieu des prières pour le succès de l'expédition , il renvoya le général au camp , en lui promettant qu'il lui enverrait dans peu les ordres du roi. Georges assembla la nouvelle milice ; il exhorta ses soldats à mettre aussi sur leur poitrine une croix de pourpre , afin que cette croix fût leur signe distinctif. Il leur dit que bientôt il ferait en sorte qu'ils n'eussent pas à se repentir d'avoir pris les armes contre les Turcs pour la défense de la foi.
Lorsqu'on sut dans tout le pays que le cardinal avait
choisi pour chef de l'année un guerrier qui s'était illustrénaguère dans un combat singulier, il arriva de toutes parts de nouveau* soldats , et dans l'espace d'un mois , dit-on , on compta plus de quarante mille croisés ; outre cette armée, il s'en forma une autre presque aussi nombreuse. Le peuple appelait cette multitude l'armée de la croisade. A ces croisés se joignirent plusieurs prêtres et chapelains qui célébraient la messe tous les jours dans le camp. Georges vint à bout de former une armée régulière , qu'il exerçait aux travaux militaires 9 en attendant les ordres du roi et du cardinal j il appela auprès de lui -son frère Grégoire et le fit son lieutenant.
Cependant les paysans quittaient chaque jour leur charrue , leurs vieillards , leurs femmes et leurs petits enfans , pour se rendre sous les drapeaux des croisés ; la noblesse , qu'irritait une pareille conduite , commença à sévir contre ceux qu'elle surprenait loin de leurs foyers. Car la noblesse ne pouvait par elle-même cultiver les champs et les vignes , ni faire la moisson , et la suspension des travaux de l'agriculture lui faisait éprouver des pertes immenses. Les croisés adressèrent à Georges des plaintes fréquentes sur la noblesse ; ils demandèrent qu'on ne leur fit pas un crime de venir au camp. A la fin , Laurentius, prêtre de la ville de Ceglediuin , qui était dans la familiarité de Georges , et à qui les soldats se plaignaient surtout des outrages qu'ils recevaient , les exhorta à se venger et à réprimer l'insolence des seigneurs. Il leur disait qu'ils .avaient pris les armes contre les ennemis par édit du roi et du cardinal, mais que l'arrogance et la cruauté des nobles les empêchaient de remplir leur mission; que le despotisme des seigneurs n'était plus supportable, puisque, non contens de la domina- • tion tyrannique qu'ils exerçaient sur les corps , ils voulaient même s'opposer à ce que les paysans profitassent des indulgences de l'Eglise. Laurentius persuadait à la nouvelle armée
2 u Vile pouvait , sans s'éloigner du but de son entreprise , éclarer la guerre à la noblesse et aux hommes pervers qui la soutenaient. Georges paraissait ne pas /aire attention à ces discours ; mais lorsque Grégoire son frère , d'un esprit plus pacifique et plus prudent , entendait les exhortations de Laurentius , il lui en faisait de vifs reproches , et employait tous les moyens pour adoucir et calmer son caractère . avide de changemens : il lui parlait de l'ignominie qui s'attachait à des conspirateurs. « Le roi et les nobles , ajoutait-il, se * lèveront pour venger leurs droits eb maintenir leur puis- » sauce; la multitude que vous endoctrinez tombera sous
h leurs coups ou se sauvera dans une fuite précipitée. » Mais Zechely, à qui les paysans adressaient chaque jour de nouvelles plaintes, nourrissait dans son âme des projets perfides. Soit qu'il fût mécontent du roi, soit qu'il eût reçu une secrète injure, il résolut de tourner ses armes contre la noblesse, et permit aux paysans d'exercer contre elle toutes leurs fureurs. Aussitôt les nouveaux croisés se portèrent sur les châteaux des environs de Bude et de Pest, qu'ils ravagèrent et brûlèrent. Le roi et le cardinal, instruits que les croisés s'étaient révoltés avec leur chef, défendirent par un édit
Sue personne n'arfl^ât plus le signe de la croix. Si dans peu e jours ils ne cessaient leurs brigandages, le prince les déclarait ennemis de l'état.
Georges , à la nouvelle de cet édit , s'éloigna des environs de Bude , et partageant son armée en deux grands corps , afin qu'elle pût se procurer plus commodément des vivres , il se porta vers Segedin avec un de ces corps. 11 ordonna au prêtre Laurentius, qui commandait l'autre portion de l'armée , de se rendre dans la Bnchic, et fit partir pour jtgria un autre chef nommé Barnabe; celui-ci avait ordre d'emmener les troupes qui s'étaient rassemblées dans les environs. Georges retint auprès de lui son frère Grégoire qui désapprouvait sa criminelle entreprise. Les rebelles signalaient leur passage par les rapines et l'incendie; les maisons de campagne, les fermes, les châteaux furent livrés aux flammes. Zechely avait laissé dans son camp trois légions sous le commandement jJ'Ambroise Sabaresius , bourgeois de Pest, avec ordre de le. fortifier et de répandre de tous côtés la terreur et l'effroi par le pillage et par les armes.
Lorsqu'il fut arrivé, à Czegled avec une partie de son armée , le chef des insurgés adressa à toutes les villes , bourgs et villages des lettres dans lesquelles il leur enjoignait , sous les peines les plus terribles , de marcher contre ces nobles superbes qui, disait-il, voulaient persécuter des hommes rassemblés au nom de Jésus-Christ.
Après avoir effrayé de ses menaces les différentes contrées du royaume , Georges se remit en marche pour aller camper devant Segedin. Un noble, nommé Nicolas Tornalius, qui ne savait rien de sa marche et qui venait de Varadin , rencontra l'armée des rebelles; n'ayant pas eu le temps de songer à la fuite , il fut pris par eux, accablé de coups et d'outrages et conduit à Georges , qui le fit tuer sur-le-champ. Les rebelles, en avançant et semant partout la terreur, attaquèrent de petits châteaux et des maisons fortifiés de fossés et de rctranchemens, et habités par des nobles. Ils y trouvèrent
des provisions de toute espèce , des meubles, des habits , de l'argent, beaucoup de poudre à canon, des fauconneaux , que Georges fit enlever pour s'en servir dans la guerre. Il arriva enfin devant Segedin, ville très -peuplée: quoique cette place n'eût ni murs, ni remparts , il la trouva cependant entourée d'un fossé et de palissades. Les babitans de cette cité étaient sous les armes et prêts à sé défendre contre les brigands ; le chef de la révolte n'osa point les attaquer. Outre les bourgeois , qui étaient en grand nombre , il y avait à Segedin trois mille pêcheurs , tous résolus , disait-on , à se bien défendre. • ggp
Au milieu d'une révolution inattendue , le roi et le cardinal, consternés etne sachant quel parti prendre, convoquaient souvent le sénat. On y proposa plusieurs avis. A la fin, ou s'arrêta à celui qu'ouvrit Jean Bornemissa, vieillard en qui Uladisras avait une grande confiance. Cet avis fut que Jean , comte de Scepz , attaquerait les rebelles du côté de la Transylvanie , et qu'on ferait marcher sous ses ordres les Sicules , les Saxons, les Hongrois, les Thraces et les soldats mercenaires de Temeswar, de Bellegrade , de Severin , d'Orsova et autres lieux. Jean Bornemissa devait avec toute la noblesse de Bude et des environs attaquer les insurgés , qui étaient au-delà du Danube. Uladislas adressa des lettres aux comtés et aux villes libres pour les informer de ces résolutions , et les appeler à la défense du pays ravagé par les brigands.
Bornemissa traversa aussitôt le Danube , sans attendre même les secours qui étaient en marche ; il était accompagné de deux jeunes chambellans français , Batian et Ladisla9 Morac. Paul Tomorœus, çmi avait été nommé lieutenant de Bornemissa , le joignit bientôt avec un. corps de cavalerie. On marcha contre le corps que commandait Ambroise Seberesius, lieutenant de Georges. Les paysans, à la nouvelle de l'arrivée des ennemis , se portent en désordre et comme des furieux sur Tomorœus , qui les dispersa sans beaucoup de
Î>eine. Plusieurs furent tués; les autres se réfugièrent dans e camp. On amena à Bornemissa des prisonniers, parmi lesquels était un prêtre. Après leur avoir arraché des secrets qu'il lui importait de connaître , Bornemissa les fit tous mettre à mort. Il s'avança ensuite vers Ambroise , et le voyant venir, enseignes déployées , avec ses troupes en ordre de batailles , il voulut essayer s'il ne pourrait pas ramener à la raison les esprits rebelles et finir la guerre sans carnage et sans elfusion de sang. Il envoya donc des Jiéraults qui étaient connus d'Ambroise, et qui promirent au nom dut roi le pardon et l'impunité aux insurges , si, mettant bas les
armes , ils retournaient à leur première condition ; il menaçait au contraire de traiter en ennemis ceux qui persévéreraient dans leur rébellion. Ambroise , qui , en prenant la croix, n'avait été inspiré que par les sentimens d'une piété sincère , exhorta sa troupe à suivre les conseils de Borne- ' missa , à ne point tenter les hasards d'une bataille. Plusieurs paysans , persuadés par les paroles d'Ambroise autant que par la crainte d'un combat, se soumirent et allèrent se placer à la droite de Bornemissa : c'était là le signe convenu de leur soumission. Le reste de la troupe, accusant Ambroise de trahison , et l'accablant de reproches et d'outrages , se porta sur la gauche et demanda le combat. Bornemissa, pour leur inspirer de la terreur, ordonne une décharge d'artillerie , fait battre les tambours , sonner les trompettes , et envoie contre eux la cavalerie légère, commandée par Tomorœus. îl les attaque lui-même ensuite avec la grosse cavalerie et le reste de son armée. Les paysans reculèrent en présence de tant de forces réunies , et se hâtèrent de prendre la fuite. On fit un si grand carnage de cette multitude et surtout des gens de pied , que les champs étaient ça et là jonchés de cadavres. Bornemissa , ne voulant pas qu'on poursuivît les fuyards au-delà de la forêt Isaszega , fit sonner la retraite. Peu de jours après cette victoire , il ramena à Bude son armée triomphante ; il renvoya les prisonniers après leur avoir fait couper le nez et les oreilles, afin que cette sévérité pût inspirer aux autres une crainte salutaire. Par ordre du roi et du sénat , il livra aux magistrats quelques-uns des rebelles qui s'étaient signalés par des crimes , et ceux-ci furent punis du dernier supplice. Ce succès fut comme un présage heureux de la fin de la révolte. La noblesse , reprenant courage , livra aux paysans de fréquentes attaques , et triompha d'eux sans peine. Les soldats d'Hyppolite , cardinal d'Est, qui avait alors l'évêché d'Agria, réunis à ceux de l'évêque de Varadin et d'autres seigneurs hongrois, remportèrent sur les rebelles une grande victoire. Les vaincus , dispersés, se retirèrent, les uns au camp de Georges, les autres en Pologne, où ils se cachèrent dans des lieux déserts.
Pendant ce temps , Georges , que les revers des siens n'avaient point abattu , ayant , comme nous l'avons dit , évité • d'attaquer la ville de Segedin , avait tourné s*s armes contre Chanadin, cité vaste, mais peu fortifiée, qu'il désola par le pillage ; ce furent surtout les biens et les maisons des prêtres que l'ennemi livra à la dévastation. L'évêque de cette ville, Nicolas Chakius, issu d'une ancienne famille noble, s'était
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retiré dans la citadelle; mais comme il manquait de provisions et de toutes les ressources nécessaires pour soutenir un siège, le prélat résolut de fuir plutôt que de se rendre. Tandis qu'à la faveur des ténèbres delà nuit, il venait de monter avec quelques personnes sur une barque dans l'endroit où le Marysius baigne La citadelle et la ville , et d'où il pouvait gagner les montagnes voisines , un malheureux hasard le fit tomber dans les mains des brigands , qui se saisirent de lui , le maltraitèrent et le conduisirent à Georges. Celui-ci , après l'avoir fait battre et avoir arraché d'une main sacrilège les pierreries de l'étole qui le couvrait , le fit cruellement mourir en lui faisant enfoncer dans le corps un bâton aigu. Il exerça la mêmè barbarie sur d'autres personnes de la plus haute naissance. Le tyran n'épargnait aucun noble , et ne montra ni douceur, ni pitié , .quoique son frère Grégoire lui reprochât souvent sa cruauté. C'était malgré lui que Gre'goire restait au camp. Il exhorta plus d'une fois et toujours en vain son frère à revenir à la modération et à de meilleurs conseils. Georges fit sentir toute sa colère et sa vengeance à Etienne Telegdin, qui, dans le sénat, comme nous l'avons vu plus haut, s'était opposé au dessein du cardinal. Des
{taysans avaient arrêté Telegdin lorsqu'il retournait chez ui. Georges le fit périr au milieu d'un supplke barbare. Il le fit pendre à une potence , l'attacha avec une corde par les parties naturelles, et dans cet état, il le fit tuer, en sa présence , à coups de traits et de dards.
Georges , après ces actes de barbarie , délibéra longtemps s'il irait avec son armée dans la Transylvanie , sa patrie , ou s'il continuerait de répandre la terreur dan6 les campagnes qui sont entre le Chrysius et le Marysius. A la fin , il s'arrêta à l'avis du prêtre Laurentius , qui , revenait de la Bachie avec un grand nombre de troupes , et suivi d'Antoine Longus, qui marchait à la tête de Tarrière-garde de l'infanterie ; Laurentius lui avait conseillé de tenter le siège deTemeswar en l'absence d'Etienne Bathori. Si la fortune ne favorisait pas son entreprise, Georges pourrait alors se retirer en sûreté du côté des Turcs. Mais Etienne , instruit des complots qu'on méditait contre lui, retourna àTemeswar, et se prépara à se défendre.
De son côté, Georges leva son camp, emportant avec lui toutes les provisions qùi avaient été le prix de ses conquêtes, et vint s'arrêter dans la plaine à'Ulicia, non loin de la citadelle et du fleuve Temess. Le lendemain il s'avança vers la ville , qu'il attaqua avec ses machines de guerre. Le besoin de se défendre contre les Turcs avait fait de la ville de
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Temeswar une place forte et puissante; et cette cité, à Tapproclie de Georges , avait été protégée par de nouvelles fortifications. Celui-ci etsaya de prendre la ville en détournant le cours du fleuve. S'étant placé à peu de distance de la citadelle, dans un endroit où ne pouvaient atteindre les fauconneaux et les couleuvrines des assiégés , le chef des rebelles entreprit l'attaque avec ses machines, qu'il avait en grand nombre dans son camp. Les milliers de paysans qui travaillaient ne laissaient pas que d'avancer le siège ; le succès semblait près de couronner leurs eiforts, lorsque les soldats de Bathori , voyant le danger qui les menaçait , sortirent à la fois de la citadelle et de la ville, et tombèrent sur les assiégeans; un grand nombre de ceux-ci reçurent la mort. Malgré cet échec , Georges n'en continua pas moins l'attaque de la place , ébranlant les murs avec ses plus grosses couleuvrines, encourageant l'ardeur de ses compagnons par l'espoir du pillage. Etienne se décida à implorer le secours du comte de Suph , avec qui il avait eu des querelles à démêler ; il le pria d'oublier des divisions particulières, et de venir sauver la république de la fureur des brigands.
Jean Vaivode de Transylvanie répondit généreusement à cet appel, et partant aussitôt avec une armée régulière et un grand appareil, il s'avança à marches forcées, ordonnant aux autres chefs de se rendre «à la porte de fer : c'est un lieu sur les frontières de la province où Jean Hunniades avait vaincu Mahomet. De là , l'armée entra dans les plaines qui s'étendent le long des montagnes. Toute la noblesse , les troupes même de François Verdan, évêque d'Albejulia, se réunirent à l'envi à l'armée de Jean. Cette armée arriva au mois de juillet et au milieu des plus grandes chaleurs de l'été, non loin de Temeswar, au bruit des trompettes et des tambours , et se déploya dans la plaine d'Ulicia. Georges , qui ce jour là s'était gorgé de vin et de nourriture , à la vue des ennemis , ne perdit point courage. Il donne sur-lechamp le signal du combat , range sa cavalerie et son infanterie en bataille , et remplit , autant que le lui permet son ivresse, toutes les fonctions d'un général. Toutefois il était secondé par le lieutenant son frère et par le prêtre Laurentius , qui animaient les paysans par leurs discours et leurs exhortations. « Cette journée, leur disaient-ils, vous vau- » dra à vous et vos neveux une gloire immense , si vous >. cherchez votre salut dans votre courage , dans vos bras » et dans la victoire. Mais si, au contraire, vous désertez »» vos drapeaux , si vous vous abandonnez à une fuite hon-
j» teuse, vous n'avez à espérer que l'exil, la pauvreté, les* » fers , l'infamie et la mort. »
De son côté, le Vaivode harangua les siens en peu de mots; ils les exhorta à « se rappeler combien d'innocens » et d'hommes illustres , les brigands avaient fait mourir » par des supplices inouis. Le temps était venu où ils allaient » tirer une vengeance éclatante de tous ces scélérats et suf- » tout de leur chef, qui voulaient éteindre la noblesse et » monter sur le trône de Hongrie. Personne ne devait donc » hésiter à combattre ceux qui , méconnaissant tout droit » et toute justice , s'étaient déclarés les ennemis impies des » dieux et des hommes, puisqu'il était certain que, déchi- « rés par le remords , ils ne tarderaient pas à prendre la >» fuite. »
Après ce discours , le Vaivode donna le commandement de l'aile droite à son lieutenant Jacques Banfius , et celui de l'aile gauche à Lucas Quismarianus , préfet des vétérans ; lui-même se plaça au milieu du champ de bataille , étendant son armée de manière qu'elle pût attaquer les ennemis de front et des deux côtés. Jj'armée des- rebelles fut disposée de même ; Georges était au milieu ; son frère et le prêtre Laurentius commaudaient les deux ailes. Le^combat s'engagea avec beaucoup de chaleur ; les paysans se soutinrent s* long-temps et avec tant d'acjiarnement , que la victoire restait douteuse. A la /in, le Vaivode fit avancer sa garde prétorienne et les cavaliers siculcs , invincibles par leurs chevaux et par leurs armes. Plusieurs paysans tombèrent sous leurs coups , d'autres furent affaiblis par des blessures , et le reste commença à plier. Les troupes du Vaivode , les pressant avec opiniâtreté , les forcèrent enfin à la fuite. Georges , qui se trouvait encore dans un état d'ivresse , se portait ça et là pour arrêter les fuyards; pendant qu'il faisait d'inutiles efforts , Pierre Petrovitius , commandant d'un escadron de cavalerie, le renversa de cheval, et Georges fut fait prisonnier après avoir reçu beaucoup de blessures. Son frère Grégoire tomba aussi vivant dans les mains des ennemis, ce qui fut pour le Vaivode un grand sujet de joie, car il ne désirait rien tant que de tenir en son pouvoir ce» deux chefs des rebelles ; aussi éleva-t-il dans la suite Petrovitius aux plus grands honneurs. L'armée des paysans disparut sous les' coups des guerriers nobles , qui brûlaient de se venger. La campagne fut couverte de cadavres entassés les uns sur les autres. Plusieurs, essayant de passer le fleuve Temess , furent tués par ceux qui les poursuivaient ou périrent dans les ondes ; d'autres , et en très-grand nombre ,
ayant mis bas les armes , à genoux et les mains tendues , implorèrent, les larmes aux yeux, le pardon et la pitié de leurs ennemis ; mais les uns turent massacrés par des soldats furieux ; les autres , menés au camp comme des troupeaux, furent chargés de chaînes. Un très-petit nombre, qui connaissait les lieux et les chemins, ou qui avait pris d'abord la fuite , se sauva avec beaucoup de peine ; de ce nombre fut le prêtre Laurentius , qui , monté sur un coursier rapide , alla se réfugier du côté du Danube.
On ne dit point si Bathori, pendant le combat, sortit de la ville pour attaquer l'ennemi. Outre le riche butin et les machines de guerre de toute espèce , on trouva dans le camp de Georges une multitude infinie de gens de tout âge et de l'un et l'autre sexe ; car plusieurs des rebelles y avaient amené leurs femmes et leurs enfans , de peur qu'ils ne fussent exposés chez eux aux insultes et aux outrages de la noblesse. La plupart périrent par le fer ou par la faim. Georges et son frère, et après eux les prisonniers les plus distingués , liés avec des chaînes et des cordes , furent amenés en présence du Yaivode. Georges , d'un air calme et d'un esprit ferme , lui parla , dit-on , en ces termes : « In- » vincible Yaivode, je ne vous demande point que vous » m'épargniez; usez envers moi de tous vos droits. Je ne » vous demande qu'une chose , c'est que vous soyez favora- » ble à Getzon , qui , à la connaissance de tout le monde, a » été forcé par moi de combattre sous mes drapeaux. » Le Vaivode répondit qu'il agirait envers tous selon leurs mérites. Il les fit conduire en prison ; les deux frères furent gardés dans une prison plus propre , mais plus étroite que les autres. Le Vaivode avait à la suite de son armée plusieurs de ceux que le vulgaire appelle cigans , classe d hommes très-vile et très-abjecte , d'une origine incertaine et accoutumée à exercer en Transylvanie et en Valachie l'infâme métier de bourreau. Le Vaivode leur confia le soin de torturer les prisonniers. Cependant il leur ordonna de se contenter de la peine capitale à l'égard de Getzon, parce qu'il avait appris que les réclamations de Georges en faveur de son frère étaient légitimes, a Ce n'est qu'avec horreur, dit » Istuanflus , que l'historien peut raconter les supplices » inouïs qu'on fît subir aux malheureux captifs. Quoique » chacun d'eux eût mérité la mort, cependant des hommes » chrétiens et pieux auraient dû par clémence et par pitié v s'abstenir d'une boucherie aussi atroce. » On jeta dans des cachots obscurs quarante de ces prisonniers qui avaient été les ministres particuliers des fureurs de Georges ; on les
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laissait pendant quinze jours souffrir et se consumer de disette et de besoin; si au bout de ce temps il en restait quelques-uns de vivans , on devait leur offrir à manger les membres à demi-brûlés de Georges expirant. Mais de ces quarante malheureux, il n'en survécut que neuf, parmi lesquels était un nommé Laurent, maréchal-ferrant , qui avait coutume de ferrer les chevaux de Georges. Isthuanfius achève ainsi son récit : « Les bourreaux avaient » préparé un trône , une couronne et un sceptre de fer , » qu'ils avaient fait rougir au feu ; ils placèrent Georges » nu sur le trône , et lui posèrent la couronne sur la » tête. On amena les neuf malheureux qui restaient ; v ils étaient livides , exténués de besoin , demi-morts et « semblables à des ombres. On leur ordonna de mordre et » de manger les membres de Georges, qui, brûlés par le fer, » exhalaient de puantes odeurs. Les bourreaux, l'épée à la - main , les menaçaient de les tuer sur-le-champ s'ils n'ois béissaient. Quelques-uns, par crainte de la mort, firent » ce qu'on leur ordonnait, et ils furent aussitôt remis en » liberté ; de ce nombre fut le maréchal-ferrant. Mais trois , » qui refusèrent cette effroyable nourriture , furent tués » sur l'heure. Georges souffrit en silence et sans verser » de pleurs; seulement il adressa quelques reproches à » ceux qui le mordaient, et les appela petits chiens; puis » il se tut. Déchiré de temps en temps par des tenailles » brûlantes, et ne pouvant plus supporter de si vives dou- » leurs, il rendit lame au milieu des tourmens. Après sa » mort , son cadavre fut coupé par morceaux , comme on a * coutume de faire à l'égard des brigands et des traîtres ; » on les envoya à Bude, à Pest, à Albe et à Varadin, où ils j> furent suspendus à des fourches patibulaires pour être m un objet de spectacle et de risée. On fit souffrir des peines » aussi cruelles aux autres prisonniers; le plus grand nom- » bre fut pendu à des potences ou à des arbres; d'autres » furent empalés. On dit au'il périt dans cette guerre, en » différens combats, près de quarante mille hommes. »
Le prêtre Laurentius et Antoine Longus , échappés à la défaite d'Ulicia, essayèrent de soutenir et de relever leur parti dans la Bachie. Jacques Banfius, lieutenant du Yaivode, alla les y attaauer aux environs de Colocza. Le combat dura plus de deux heures; à la fin, Antoine, frappé d'une balle, fut fait prisonnier ; le prêtre Laurentius résistait encore lorsqu'il fut aussi blessé au visage. Alors tous les paysans prirent la fuite et se dispersèrent. Banfius eut pitié d'eux et ne voulut pas les poursuivre. Antoine fut conduit à Bude ,
où îl fut coupé en quatre quartiers. Le prêtre Laurentius «ne reparut plus. On ne sait ce qu'il devint , ni de quel genre de mort il périt.
On croyait la guerre des paysans terminée , lorsqu'on apprit que ae nouvelles bandes , sous la conduite d'un nommé Dominique , se livraient aux mêmes excès autour de la forêt Baconia , entre Yaradin et Àlbe. Le "Vaivode fit marcher contre elles Gatharus Sitkeius , gouverneur des citadelles <le Papa et de Somlion. Celui-ci, rassemblant des troupes et emportant avec lui un grand appareil de machines de guerre, triompha des rebelles plutôt par la peur qu'il inspirait, que par la force de ses armes. Toutes ces bandes se dissipèrent ; les uns se sauvèrent; les autres , comme le chef Dominique , reçurent la mort.
Isthuanfius a raconté avee beaucoup de détails la bataille de Mohatz ; sans nous arrêter à ce récit , nous nous contenterons de faire remarquer que, d'après le chroniqueur, Louis II, roi de Hongrie, ne voulait pas en venir aux mains avec les musulmans. Tomorœus , évêque de Colocza , voulut livrer combat ; il promît même la victoire au nom du ciel , et son opinion entraîna celle du roi , qui céda , dit Isthuanfius , en levant les épaules. Nous ne suivrons point cet historien dans son récit de la bataille. Nous renvoyons le lecteur à ce que nous en avons dit dans notre cinquième volume de l'Histoire des croisades.
C'est à Isthuanfius que nous devons la connaissance du traité qui fut conclu en 1 555 entre le roi Ferdinand et l'empereur des Turcs , traité dans lequel fut compris le pape Clément VH. (Voyez le cinquième volume de notre histoire, où les termes de ce traité sont rapportés. )
Chronique manuscrite , qui se trouve a la Bibliothèque du roi, n°. 4$4- (Sorbon.)
Nous avons cité cette chronique dans le deuxième volume de notre Histoire , en parlant de la captivité et de la délivrance de Richard. Elle appartient au treizième siècle, et paraît avoir été écrite vers la fin du règne de saint Louis. Nous ne la regardons pas néanmoins comme un de nos plus précieux monumens historiques , car l'auteur semble avoir écrit d'après des bruits populaires, bien plus que d'après des documens positifs. Nous nous y arrêterons un moment, 1°. parce qu'elle renferme quelques traits de mœurs dont
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le fond a quelque vérité, 2°. parce qu'elle est du petit non>bre des histoires écrites en vieux français , qui nous restent du temps des croisades.
On ne trouve rien dans cette chronique manuscrite sur la première croisade; elle donne quelques détails sur la seconde : l'auteur rapporte les bruits qui circulaient encore de son temps sur les prétendues amours d'Eléonore de Guyenne et de Saladin. L'épouse du roi de France , ayant entendu parier du prince musulman , li manda salut, disant que s' il l'en peust mener elle le prendrait a signor, et relenquerait sa loi. Lorsque la reine était sur le point d'entrer dans un vaisseau pour aller rejoindre Saladin , Louis Vil fut averti et vint lui parler. Eléonore se contenta de répondre à son auguste époux qu'elle voulait le quitter pour sa mam*aistie; car, ajouta-t-elle, vous ne voles pas un pomeporie, et j'ai tant oi dire de bien de Saladin, que je l'aime mius que vous. Nous ne porterons pas plus loin nos citations sur une fable aussi grossière. Lorsque Louis YÏI eut renvoyé Eléonore , tout le monde s'occupa de trouver des torts a la reine ; de là vinrent beaucoup d'inventions calomnieuses , qui ont long-temps trouvé place dans l'histoire. Notre chroniqueur, après avoir fait figurer Saladin dans la seconde croisade , nous le montre de nouveau dans la troisième , et rapporte les relations du sultan avec le comte de Tripoli, qui trahissait les chrétiens de la Palestine. Saladin proposa au comte de faire couler leur sang et d'en boire ensemble en fourme de loiauté; ainsi fu fait et furent sainiet ensamble et burent. En rapportant ce fait , nous devons ajouter qu'il est tout-à-fait invraisemblable.
La chronique parle de l'arrivée de Richard et de Philippe devant les murs de Ptolémaïs. « Le roi Richard, dit- il, vot » avoir le plus bicl lin (linge), et si ot-il, car c'estaitli plus riche » home de l'ost , et qui plus avait à despendre ; car il avait » plus estcllins que li roi de France n'eust Parîsis. » Comme les opérations du siège étaient suspendues pendant l'hiver, nous voyons dans notre chronique que li roi liichars allait csbanoiier (s'amuser) par les illes de mer et veoir dames et damoiselles; li roi Philippes , le faisait auslrement , car il faisait carpenter (charpenter) engtens , etc. Nous ne suivrons point notre relation manuscrite dans ce qu'elle dit des querelles élevées entre les deux monarques rivaux ; nous avons rapporté dans les pièces justificatives du troisième volume1 de notre Histoire , le récit que fait notre auteur des aventures , de la captivité et de la délivrance du roi d'Angleterre çe récit nous a paru renfermer beaucoup de détails roma-
nesques. Les chroniques de cette époque, les plus estimées pour leur véracité, parlent à peine de ce qui arriva aux monarque anglais, à son retour de la Palestine. Ces aventures se trouvent en revanche racontées très-longuement par les romanciers, et la relation manuscrite qui nous occupe doit être regardée comme un roman historique. Cette relation conduit Hichard jusqu'à sa mort. Quand le roi fut près de mourir, il prononça ces paroles : « Ha! rois Ri- » chars morras donc : haa! mors comme ies hardie quant tu » oses as salir le rois Richars, » Déplorant ensuite le sort ftj» la chevalerie : « Hé! ! poures dames et poures chevaliers > s ccria-t-il , que deviendres-vous ! »
On trouve dans la chronique manuscrite quelques détails sur le siège de Da miette , au temps de Pelage et de Jean de Brienne. Ces détails sont peu importans et manquent d'exactitude. Après le récit du siège, l'auteur met dans la houche d'un sarrasin, oncle de Saladin, une anecdote sur l'hôpital des chevaliers de Saint-Jean, dans la ville d'Acre ou de Ptolémaïs ; cette anecdote , où figure Saladin , a été racontée par plusieurs autres chroniques. Comme elle peint assez bien les mœurs et les opinions du temps , et que le vieux langage de notre chroniqueur lui donne un nouvel intérêt , nous citerons ici le passage tout entier.
« Li signor Saleh (Saladin) , ki estoit rois de Babilone et
»> avoit xxx rois à justicier oi (entendit. ) parler de la gnt
»> (grande) carité del'hospital d'Acre, et oi dire que nus me- » saisies (aucun homme souffrant) ni estoit refusés et li don- >• noit on quanke (tout ce qu' ) il demandoit se on le pooit » (pouvait) avoir. Si pensa Saleh quil assaieroit (essayerait) » se cestoit voirs (vrai) u non. Si prist bourdon et eskerpe » (écharpe) et esclavine (manteau) , et se tapi (s'arrangea) au » rnius qui! pot (put) et en vint tout droit en Acre , et fist » le malade et le mesaaisiet (mal à l'aise) , et chemina dus- » ques al hospital tout clopiant, et proia (pria) por Diex » con le hebregast (qu'on t'hébergeât), car il estoit inoult >» agreves (très-malade). Quant li maitres le vit ki recevoit » les malades si le rechut (reçut) por cou ql (parce qu'il) » li sambla besoigneux , et maintenant le fist coucjer ( cou- » cher) et aaisier (mettre à son aise) kou ql pot et li de- » manda quil poroit (ce qu'il pourrait) mangier. Cil ki (ce- " » lui-ci ) , ki faisoit le malade , dist ql n' avoit cure ( besoin )
* de mangier, mais por Dieu on le laissast reposer, car il es- » toit trop fourmenes ( harassé ) et lonctems avoit désiré a » mont- en l'ospital avoecles malades de laieus (là dedans)
* a tant le laissierent en pais et il se prist au dormir tout 1*
» jour et toute la nuit ; et lendemain li demanda li maistres m des malades sil voloit mangier , et il dist qui! n'en a voit » talent ( envie ) et quil ne poroit. Amis , dist ti ma istres f » mangies, si vos ne mangies vos ne pores vivre longuement. » Ainsi geuna (jeûna) Saleh n jors et n nuis sans boire et sans >» maugier. Et li maistre revint a li et li dist : Amis , il vous » convient prendre aucune cose pour vostre soustenance , » car nous serions trop blasmes se vous chaiens (ici dedans) » moriespar defaute. Sire, dit Saleh, je croi q je ne menge- » rai jamais en ma vie se je nai dune cose que je désire a » mort etbn (bien) , saique jenel averoie (aurais) mie, car » ce serait foursenerie ( acte insensé ) a demander et a vo- » loir. Ha! biaus frère, ne doutes mie a requere (n'hésitez » pas à demander), carlihospitaus de chaiens (ce lieu) est de » si très grant cari te , konques (que jamais) nus malades ni » fali a son désir (ne manque de rien) se on le pot avoir por » or eu por argent , et demendes hardîement , car ni sau- » res mie. Quant Saleh oi li maistre si affremer (ainsi affir- » mer), si dist quil demenderoit. Jedemende, dist-il, le piet « diestre (droit) de devant de Morielle boin cheval le grant » maistre de chaiens , et voel (veux ) que je le voie coper » (couper) devant moi présentement, u se cou non (ou si » non) jamais ne mengerai; or, aves oi (entendu) , dist Sa- » leh , mon desirier ( désir ) ; mais , por Dieu , vous proi » (prie) que vos ni fascies force (n'y fassiez droit) etmius » vaut que je muire (meure) , ki sui uns poures (pauvre) » hoin, que cele bieste (cette bête) muire ki tant vaut; » car on dist pour voir (vrai) , que li grant m a istres nen » prenderoit mie mil besans d'or. A tant le laissa li mais- *> tre et lala conter au grant maistrre et li dist la requeste » au malade. Quant li grant maistre lentendi , si pensa u » poi (il réfléchit un peu) et li vint a mervelles dont celés » volente li venoit et dist au maist des malades : Prendes » ( prenez ) mon cheval et li assouagies ( contentez ) son » désir, car mius vaut que mes chevaux muire que uns » hom , et d'aut part il nous serait reprouvé ( reproché ) » a toujours. A tant fu li chevaus amenés devant le lit u *» (où) Saleh gisoit, et fu loiies (lié) et abatus a terre et » fu appareil u s uns varies (un valet se prépara) une grant * » hache en sa main et i blokiel ( uu petit bloc ) en Faut , » et dist : Lequel piet esche (est-ce) que le malades demande, » et on li dist le diestre piet devant , et il prist le blokiel et » mist desous le piet et entesa (prit ) la hache a n mains et » vot (veut) ferir si grant cop com il pot enteser (assener) , » quant Saleh escrie tien toi, ma vole ut es est assouagie
m (satisfaite) et mes désirs mues (changés) en autre manière. » Je voel ( yeux ) mengier char de mouton. Lors fust li » chevaux desloiies et remenes en 17: table. Et quant li grant » maistrele sot ( sut) , si en fu moult lies (très-joyeux) et » tous li frère de laiens (ce lieu) et donna on au malade » cou quil (ce qu'il) a voit désire et manga bien et but, car » il n'avoit piecha mangiet et puis demoura rv jours laiens , » et fist on cou quil lui plot ( plut ). Après demanda sa » reube ( robe ) et son bourdon et son esclavine , et prist » congiet au maistre et moult le merchia (et le renier- » cia beaucoup ) del biens et de l'honeur et de la cour- » toisie que il li avait faite; puis sen rala (retourna) "en >» sa -1ère et not pas oublié cou que ( ce que ) on li ot fait » en l'ospital , et fisf'faire une chartre et seeler de son seel » et i avoit esc rit dedans : Sacent (sachent) tout cil ki sont >• et seront que jou (moi) Saleh, soudans de Babilone , » lais (laisse) et donne a tousjors perpetuelement ai hos- » pital de Saint-Jehan-d'Acre mil besans d'or pour lincheus. » (linceuls) et pour couvrecoire a couvrir les malades dou- » dist bospital, et les assigne prendre sour mes rentes de » Babiloine cescun an (chaque année) au jour de la saint* » Jean-Batiste , et voel (veux) que pour guerre qui soit »» entre Sarras et chrestiiens on ne les laist (on ne cesse » pas ) enfi , fu la chartre faite et l'or envoia et manda q » tien seuscent (s eussent) li maistre que ce faisoit il por » la très grant carité ki estoit en la maison et pour cou » com le herbrega (comme on l'hébergea ). »
La chronique manuscrite rapporte quelques autres traits de Saladin , et parle ensuite des événemens qui arrivaient alors en Europe. Parmi ces événemens , on remarque surtout la bataille de Bouvines, dont tous les historiens contemporains ont parlé. L'auteur prétend que Philippe-Auguste dit à ses barons qui lui étaient restés fidèles : « Se vous voez que la coronne soit mius emploie en l'un de vous ken moi, je mi otroi volontiers, et le voel de boin acoret de boine volenté. » La chronique ajoute que les barons, quand ils l'ouïrent ainsi parler, ils se mirent à plorer de pitié, et dirent : « Sire, pour Dieu merchi; nous ne volons roi, se vous non; or chevauches hardiment contre vos anemis, et nous sommes tout appareilles de morir avec vous. »
Ce fait est également attesté par Richer , moine de l'abbaye de Senones, qui vivait au treizième siècle, mais on n'en rencontre aucune trace dans Guillaume le Breton , qui a raconté la bataille de Bouvines, avec détails (vie et gestes de Philippe- Auguste) , et qui était lui-même témoin ocu-
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taire . Cependant cette opinion est devenue comme une tradition populaire , et plusieurs historiens modernes l'ont accréditée. Pour nous , nous nous contenterons de dire qu'elle n'est pas entièrement dénuée de vraisemblance. On sait qu'à Bouvines le roi de France eut à résister à la ligue féodale qui avait appelé à son secours les armes de l'étranger. II n est pas déraisonnable de supposer que Philippe- Auguste, pour s'assurer la fidélité et le dévouement des barons qui lui restaient encore , leur ait offert de se choisir un roi plus digne d'eux avant de livrer une bataille qui devait décider du sort de la France. (Voyez ce que nous avons dit dans notre chapitre de V Affranchissement des- Communes, sur la part glorieuse que mirent à la victoire de Bouvines , les communes de Corbie , d'Amiens , d'Arras , de Beauvais et de Compiègne , 6e. vol. de notre histoire, XXIIe. livre. )
En parlant du roi Jean et des tentatives faites à plusieurs reprises par Louis VIII, pour s'emparer du trône d'Angleterre, le chroniqueur rapporte que Blanche de Castille demanda plusieurs fois de 1 argent à Philippe-Auguste , pour le prince , son époux , qui en avait besoin , et que Philippe refusa plusieurs fois. A la fin , Blanche dit au roi : « J ai » biaux enfans de mon seignor (Louis VIII) , je les mette- » rai en gages , et bien troverai ki me prettera sour eux. » A ces paroles , Philippe fut touché, et dit à l'épouse de son fils : « Blanche , je vous donne de mon trésor tout corne » vous vorres , et en faites cou ke vous voles. » Après avoir rapporté brièvement la mort de Philippe , le règne de Louis Vm , la chronique donne quelques détails sur le départ de saint Louis et sur ses adieux à la reine Blanche , sa mère.
« Quant li rois ot atornet sa voie (préparé son voyage ) si >» prist seskerpe (son écharpe) et son bourdon à notre Dame » et li canta sa messe li evesques et se mit de notre Dame entre » lui et la roine et ses frères et lor femmes decaus (déchaus- » sés) et nus pies. » — La chronique continue ainsi en parlant de la séparation du roi d'avec sa mère : « Biele très » douce mère par celle foi que vous me deves retornes desor >> mais. Je vous lais (laisse) mes III enfans en garde . . . et vous » lais a garderie roiaume de France : biaus (beau) très dous ») fius (fils) cornent pora li miens cuers (mon cœur) endurer »» la départie ( la séparation ) de moi et de vous. Ciertes il » sera plus durs q piere se il ne fent (se fend) en II moitiés. » car vos maves estet li mindres (meilleur) fius ki onkes fust » (qui ne fut jamais) sa mere. A ce mot chei (tombe) pasmee-et
» li rois la redreclia et len leva et prist congiet a Ii en plo- » rant et la roine se repasme. . . . biaus tenres (tendre) fius » jamais ne vous verai , li cuers le me dist bien. Et elle dist * voir (vrai) car elle fust morte avant quil revenist. » La flotte arrive à la vue de Damiette dont l'abord est difficile : « Mais li port estoit mat aaisies (aisé) a prendre car les naves » nepooient(pouvoient) aprocierle rives a mains (moins) dune » lanue(lieue ) . » En parlant de la descente , la chronique s'exprime ainsi sur saint Louis : « Quant li rois vist que crestiiens » arriestoient si fust tous ausi come foursenes et joinst ses » pies et saut en laighe (saute dans l'eau) tout armes l'es- » pee el puing lescul ( écu ) au col et ot de la mer juskes « al chainture et vint a rive... . » Selon la chronique, le comte d'Artois fut décidé à se porter vers Massourah , par l'appât d'un trésor que lui promit un chrétien du pays , et qui lui indiqua un gué pour le passage du fleuve. « Un cres- » tiien qui bien savoit les passages et le païs dist : Sire , se » vous me voles croire je vous ferai anuit ( à la nuit) gae- » gnier le plus grant trésor del monde ki est en une vile » que on apiele la Marône u ( où ) toutes les gens de cest » païs Ion enfoui : alons i dist liquens. Ha , sire , li dist li » maistres dou temple que cest que vous dites , pour Dieu »> merchi. » Les détails qui suivent se rapprochent beaucoup de ceux de Joinville. Voici comment la chronique rend comte de la reddition du roi : « Li Soudan li manda » qu'il se rendist a li et li rois dist ne plaie a Dieu que » jà me rende a païen ne a Sarrr (Sarrasin). . . . tant li » priierent tout cil ki la estoient que li rois rendit l'espee » au soudant et li quens de Poitiers, etc.... et fu li rois » prisonnier. »
Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse de cette chronique , où 1 on ne trouve plus rien qui ait rapport aux croisades; la plupart des fragmens que nous en avons cités prouvent qu'on doit la lire avec précaution , et si elle n'a point fixé jusqu'ici les regards des érudits, nous avouons qu'elle méritait peu d'être connue.
Chronique du bienheureux Emon et de Menkon, abbés de Weruni 9 et de leur continuateur (1).
Emon,premierabbédu couvent deWerum, ordre dePrcmontrésaupays de Groningue, vivait vers le milieu du'xm*. siècle.
(i) Chronica beati Emonis et Menconis abbatum Wcrumcnsium corumque continuatoris sacrae ant. mon. Tom. I" , p. 4*9*
La chronique d'Emon commence à l'an 1 205 et va jusqu'en 1237. Elle a eu deux continuateurs; le premier, nommé Menko, troisième abbé de Werum, l'a poussée jusqu'en 1272; le second, dont le nom nous est inconnu, jusqu'en 1296. L'ouvrage dont nous allons rendre compte fut imprimé pour la première fois en 1 700, et inséré dans les analectes d'Antoine Mathieu ; il a été réimprimé en 1 725 par Charles-Louis Hugo, abbé de Stival, en Lorraine.
La chronique de Werum ne renferme pas beaucoup de faits relatifs aux guerres saintes. Les auteurs ne se sont gutres occupés que de leur monastère, et les événemens politiques fixent rarement leur attention ; toutefois nous trouvons dans leur histoire quelques faits qui méritent d'être mentionnés.
Emon ne parle point de la cinquième croisade. Arrivé à l'année 1217, il copie un itinéraire qu'un pèlerin de Frise avait tracé depuis le fleuve Laurica jusqu'à Saint-Jeand'Acre ; cet itinéraire , où le croisé décrit tous les lieux par où il a passé , en suivant la route de mer , pourrait jeter auelque lumière sur la géographie du moyen âge. Sous la date de 1 254 , l'abbé de Werum raconte un fait curieux : c'est une croisade prêchée contre les Sthédingues. Krantz f savant allemand qui vivait à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième , nous apprend que les Sthédingues étaient une race d'hommes sauvages qui habitaient audelà de Brème , et qu'on regardait comme les ennemis de Dieu et des hommes. (Metrop) . Ce furent deux prédicateurs du collège de Brème qui exhortèrent les fidèles à marcher contre cette peuplade malheureuse. Les deux religieux ne purent armer d'abord du signe de la croix qu'un très-petit nombre de chrétiens. Quelque temps après , on vit , selon l'expression de l'historien, une fouie de prédicateurs voler çàet là comme des nuages : ils couraient dans la Westphalie , dans la Flandre et le Brabant , excitant les princes et les peuples à combattre les Sthévingues , et promettant aux croisés la rémission de leurs fautes. Une multitude innombrable accourut sous les saintes bannières. Le duc de Brabant, les comtes de Hollande et de Oldenburgh , et beaucoup d'autres princes s'avancèrent à la tête de leurs légions , et la tribu des Sthédingues périt tout entière sous le glaive. « Ce fut » là , dit le chroniqueur, la troisième croisade prêchée 9 contre les peuples rebelles ; la première fut dirigée contre » les Sarrasins , fa seconde contre les Albigeois , la troisième » contre les Sthédingues. »
Menkon indique à peine la première expédition de saint
Louis en Orient. A Tannée 1 260 , le continuateur cite deux lettres que nous n'avions vues nulle part; elles sont écrites d'Orient par le frère Thomas , évêque de Bethléem. Nous allons faire connaître d'abord la première , adressée à toute la chrétienté.
« Aux rois illustres , aux princes , aux vénérables arche- » vêques , aux évoques , aux abbés , aux prélats de toutes » les églises , aux nobles , aux comtes , aux barons , aux » chevaliers , à tous ceux qui liront les présentes lettres , le » frère Thomas, de l'ordre des prêcheurs, évêque de Betrf- » léem par la miséricorde divine, légat du siège apostoli- » que dans le pays d'outre-mer, salut en le fils de la glo- » rieuse Vierge , qui a daigné naître à Bethléem.
» Les tribulations des cités d'Orient désolent notre âme. » La crainte et ta stupeur sont tombées sur nous et sur nos » enfans. 0 hommes catholiques! qui ne gémirait en voyant » la main terrible du Seigneur veiller si attentivement à la » ruine du monde ? Nous craignons que pour les habitans » de cette terre n'arrive l'accomplissement de ces paroles » de Jérémie : V oilà qu'un peuple est venu du pays de V A- » quilon, nation puissante qui se lève des extrémités de la » terre , armée de la flèche et du bouclier; elle est cruelle et » n'aura point de pitié. Depuis que son nom a retenti à nos » oreilles , nos forces nous ont abandonnés. Maintenant il » nous faudra laisser la Terre-Sainte déserte et solitaire , » ou nous livrer aux mains de l'ennemi, ou tomber sous le » glaive d'un peuple qui a soif de notre sang. »
L'évêque de Bethléem peint les ravages des Tartares sur les plages de l'Orient; il montre les villes deSyrie, tremblantes à l'approche de ces tributs redoutables , et menacées d'une entière destruction. Le chef de la nation miogole a adressé aux chrétiens d'outre-mer des lettres où l'orgueil et le mépris se mêlent à d'horribles blasphèmes contre Dieu. « Après » le Seigneur, c'est en vous que nous espérons , ô hommes » très-chrétiens ! dit le frère Thomas en terminant sa lettre. » Les yeux baignés de larmes , nous recourons à votre piété ; » nous vous conjurons de défendre cette Terre-Sainte où » notre Seigneur Jésus-Christ a daigné naître et mourir » pour nous, où il a daigné opérer notre salut; nous vous » prions de secourir cette terre qui a coûté au monde chré- » tien tant de travaux et de sacrifices. Ne souffrez point , » comme l'espèrent les infidèles , que le nom de Jésus soit » oublié et anéanti dans les contrées orientales ; mais qu'une » nation puissante et généreuse prenne les armes et le bou- *> clier pour sauver d'un joug barbare la patrie du crucifié. »
348 BIBL I0TI1ÊQUE
Voici la seconde lettre du même prélat , qui est extrêmement curieuse :
« Le frère Thomas, de l'ordre des prêcheurs, indigne » gardien de la crèche du Seigneur, légat du siège aposto- » lique , à tous les dignitaires , aux très-chers recteurs des. >» églises de Frise, etc. Malgré la distance qui nous sépare » de vous et du pays que vous habitez , cependant autant » que nous le pouvons et que la grâce divine nous le per- » met , nous pourvoyons au bien des fidèles de votre province, et le salut de leur âme nous touche. Considérant » que le pèlerinage des femmes frisonnes en Orient est une » source de périls , puisqu'il arrive souvent , qu'à l'instiga- » tion de l'ennemi du genre humain , vos pèlerines, chemin» v faisant , commettent des fornications et des adultères , » nous vous invitons à retenir dans leurs foyers les frison- » nés qui , par dévotion ou par toute autre cause , se sont » croisées ou se croiseront à l'avenir. Nous demandons que » l'argent qu'elles devaient dépenser dans leur voyage, vous » soit confié , et que toutes ces sommes nous soient appor- *» tées par d'honnêtes délégués nommés à cet effet. Nous » vous mandons d'obliger à l'accomplissement ou au rachat » du vœu les personnes qui , à votre connaissance , au- » ront pris la croix , depuis dix ans inclusivement. Au »» nom de l'autorité à nous accordée par le siège apostolique, » nous donnons la rémission des péchés aux femmes de » Frise , dont il a été question ci - dessus , comme si elles » avaient fait le pèlerinage à la Terre- Sainte. »
Sous la date de 1269 , en parlant de la deuxième croisade de Louis IX, l'auteur nous donne sur les pèlerins de Frise des détails que nous n'avons vus dans aucune de nos vieilles chroniques. Nous allons traduire tout ce que son récit présente de curieux : « En 1 269 , dit l'historien , les navires et » les croisés de Frise étant prêts à partir, de peur que le » manque de vivres et d'argent ne fît périr la croisade , on » annonça qu'il valait mieux un petit nombre de pèlerins » munis de toutes les provisions nécessaires , qu'une grande » multitude pauvre et misérable , qui deviendr ait à charge » et qui ne pourrait être d'aucun secours pour le pays » d'outre -mer. C'est pourquoi on rendit les ordonnances » suivantes : il fut statué que chaque pèlerin devrait avoir » au moins sept marcs sterling , des vêtemens , les armes » nécessaires, six barils de beurre, un jambon, un quar- » tier de bœuf, un boisseau ou deux septiers de farine. » Tout étant prêt pour le départ, la semaine de Pâques, les » croisés , après la messe et après bien des oraisons , mon-
»> tèrent dévotement sur leurs navires, et, au moyen de la » croix , plusieurs homicides reçurent leur pardon. Le vent » leur fut favorable jusqu'à Borkena-Emesgonum, et c'est » là que des vents contraires retinrent les pieux voyageurs » pendant vingt jours. Il était sorti de Frise cinquante coït gons,dontquatre étaient partis deFivetgonie. Ces cinquante » navires abordèrent, vers l'Ascension, dans un port de » la Flandre, appelé Stein (on ne trouve dans la Flandre » aucun port de ce nom) ; les croisés furent bien accueillis » par la comtesse et ses officiers; ils firent quelque séjour » dans cette place , et achevèrent de pourvoir leurs navires » de toutes les choses nécessaires. S'étant remis en route , » ils furent surpris par des tempêtes et arrivèrent enfin à » Marseille, cité voisine du port d'Aigues-Mortes. Les péle- » rins n'y trouvèrent point le roi de France : ce prince avait » promis par des lettres qu'il attendrait les Frisons jusqu'à » la fête de Saint-Jean-Baptiste , et comme ceux-ci tar- » daient à arriver, le monarque avait poursuivi son voyage. »
L'auteur raconte avec des détails qu'on a vus dans notre histoire , ce qui se passa près du château de Carthage et à Tunis , les fléaux qui désolèrent l'armée chrétienne , la mort de saint Louis. Il fait ensuite l'éloge du pieux monarque. Après avoir jeté un coup-d'œil sur l'état de la Syrie, l'historien cherche à expliquer les calamités de la croisade , en disant que peut-être le Seigneur avait voulu punir saint Louis pour n'être point allé en droite ligne à la Terre-Sainte. Il cite à ce sujet des passages de l'Ecriture, dont l'application n'est pas très- facile à saisir. L'abbé de Werum, continuant sa narration , revient aux Frisons , qu'il a laissés à Marseille , et poursuit en ces termes : « Les pèlerins de Frise v arrivèrent en Sardaigne , île vaste et puissante ; ils vou- » laient prendre le chemin de la Terre-Sainte, mais les » prédicateurs les pressaient avec instance d'aller rejoindre » en Afrique le roi de France , qu'ils croyaient encore vi- » vant, pour former ensemble le siège de Tunis , et marcher » ensuite contre le Soudan du Caire. L'agitation régnait au » milieu du peuple. Les uns voulaient aller en Palestine , » les autres voulaient se rendre auprès de la grande armée , » qui était sur la rive africaine , soit parce que les prédica- * teurslesy engageaient, soit parce que, vu leur petitnombre, » ils se croyaient incapables de secourir eux seuls leurs frères; » d'Orient. Après avoir tenu conseil, on se décida à partir » pour Tunis. Arrivés sur la rive africaine , les pèlerins ap- » prirent la mort clu roi de France; du consentement du v prince Charles , ils se choisirent pour chef le seignem
» Henri , comte de Lucelengburg , homme illustre et guer- » rier valeureux. »
Après avoir parlé d'une victoire cme les Frisons remportèrent près de Tunis , ayant à leur tete le comte de Flandre , qui réchauffait les pèlerins comme la poule réchauffe ses petits, l'historien dit que les Frisons , impatiens de marcher vers la Terre-Sainte , se remirent en route sans attendre l'armée française. Un grand nombre d'entre eux moururent dans le trajet , et leurs cadavres furent jetés à la mer; le reste des pèlerins aborda à Ptolémaïs. L'archevêque de Tyr, qui se trouvait dans cette ville , les chevaliers de Saint-Jean et de l'ordre Teutonique , et tous les habitans reçurent les croisés avec honneur. Comme Tyr avait alors plus à craindre des infidèles que Saint- Jean-d' Acre , l'archevêque emmena avec lui les croisés de Frise, pour défendre sa métropole contre les attaques des musulmans. « Tant que les Frisons » restèrent dans ces contrées , dit le chroniqueur, les châ- » teaux et les villes des chrétiens furent en repos. » En 1 270, voyant qu'aucun monarque d'Occident ne se disposait à venir en Palestine, et qu'eux-mêmes n'étaient pas assez nombreux pour attaquer les puissances musulmanes d'Egypte , de Damas , d'Alep et de Bagdad , les Frisons songèrent à retourner dans leur patrie. Avant de partir, la plupart d'entre eux offrirent des sommes considérables pour la défense des lieux saints. Les pèlerins ne revinrent pas tous sur la même flotte , et divers ports d'Europe reçurent les débris de l'armée frisonne. Pour prix de leurs fatigues et de leur piété généreuse, ils n'eurent qu'un sort misérable ; le plus grand nombre périt en chemin , et quelques-uns furent dépouillés en traversant la Grèce.
Le second continuateur d'Emon ne parle point du pays d'outre-mer.
Traité de la translation du chef de Saint-Clément , pape et martyr, de Constantinople a Cluni; par Rostang, moine de Cluni (1).
Dans l'extrait que nous avons donné de la chronique de Gunther, nous avons mis sous les yeux des lecteurs tout ce
(i) Ezcentionis capitU sancti Clementis , etc., Bibliolh. Cluniacenm, pag. 1481.
3u'a dit l'historien touchant l'abbé Martin , qoi ne prit des epouillcs de la Grèce que des reliques vénérées à Constantinople. L'opuscule dont on vient de lire le titre , nous offre un autre exemple de cette piété généreuse qui, dans la conquête d'un grand empire , ne voyait que les précieux ossemens d'un apôtre ou d'un martyr. Le moine cfe Cluni a fait un court récit de la première croisade , de la troisième et de la cinquième. Comme aux yeux de Rostang et de ses frères du cloître , la conquête d'une grande cité était moins importante que la conquête du chef de Saint-Clément , l'auteur ne dit presque rien de la prise de Bysance , et se hâte d'en venir à l'épisode qui seul occupe toute sa pensée. Ce fut un chevalier, noble et lettré, nommé Dalmat, qui parvint à s'emparer de la sainte relique; il a lui-même raconté avec les détails les plus curieux comment lui et ses compagnons vinrent à bout d'emporter cette pieuse dépouille , et Rostang a copié mot à mot le récit de Dalmat ; en voici la traduction :
« Moi, Dalmat de et mon compagnon Ponce de....,
» nous étions partis de Thessalonique pour aller visiter la » terre de Jérusalem; mais nous ne pûmes parvenir jus- » que-là , à cause des vents et des tempêtes ; c est pourquoi » nous passâmes six semaines sur mer au milieu des périls » et des fatigues. Enfin , poussés par la violence des vents ,
* nous abordâmes une seconde fois à Constantinople. Là , » j'étais comme enseveli dans la douleur et la tristesse en son- » géant que je ne pouvais aller à Jérusalem. Craignant de per- » dre le fruit de toutes les peines que j'avais souffertes sur terre » et sur mer, je me tournai vers le Seigneur, les yeux bai- « gnés de larmes, etlui adressai cette prière: Seigneur, éclairez- >» moi des rayons de votre face , et enseignez-moi vos ordres; » daignez inspirera votre serviteur qm^que chose qui équivaille
* au vœu du pèlerinage qu'il n'a pu encore accomplir; faites » qu'il reçoive aussi sa recompense. Le Seigneur, comme je » le crois , écouta la voix de mes gémissemens et exauça ma » prière. L'esprit divin m'inspira d'emporter dans ma patrie » les reliques de quelques saints ; il y en avait à Constanti- » nople un si grand nombre , qu'on en faisait presque aucun » cas. Tandis que je roulais ce dessein dans mon esprit, » j'eus l'idée de consulter là-dessus des hommes vénérables » et religieux, les cardinaux de l'Eglise romaine, savoir : le » seigneur Benoît , le seigneur Pierre , cardinal de l'église » de Capoue. Tous ils me répondirent que je pourrais me » procurer des reliques sans faire aucune dépense, parce » que la loi défend qu'on achète les ossemens des martyrs.
» Ces vénérables seigneurs ajoutèrent que je devais placer » dans un lieu convenable , consacré à la gloire de Dieu et » des saints, les reliques des bienheureux dont je ferais » l'acquisition. Alors je me mis à rechercher avec ardeur » les moyens d'exécuter le projet que j'avais conçu ; j'y rêvai » pendant tout l'hiver jusqu'au dimanche des Rameaux. Ce » jour-là, pendant que nous étions à dîner, et que nous » causions touchant les reliques des saints, un certain prê- » tre nommé Marcellus, homme religieux, né dans le ter- » ritoire de Châlons-sur-Saône , dit qu'il savait le lieu où » se trouvait le chef du bienheureux Clément. Nous lui de- » mandâmes comment il était certain de cela. Marcellus » répondit qu'il avait vu dans le coffre qui renfermait le » chef de saint Clément , une lamine d'or où était représen- » tée l'image de ce bienheureux , et que son nom y était » écrit en grec. L'abbaye qui possédait cette relique est » située dans la ville qui , en grec , s'appelle Trentafolia , et » en latin Rosa.
» Il nous sera difficile de n'être pas un peu long , si nous » voulons raconter comment nous avons eu le chef de saint » Clément; nous allons cependant en dire un mot, et nous » serons le plus bref possible. Nous nous rendîmes auprès » des moines du couvent, et nous leur demandâmes de » nous montrer les reliques des saints , disant que c'était la » dévotion qui nous avait conduits. Les cénobites nous » donnèrent un clerc pour nous accompagner et pour nous » faire voir tout ce que nous demandions. Mais moi Dalinat, » qui voulais donner au prêtre Marcellus , et à un moine » de Citeaux , qui était avec nous , les moyens d'exé- » cuter le grand dessein qui nous occupait, je pris le clere » qui nous servait de guide , le menai ça et la dans l'église 9 » en le priant de m'exptiquer tout ce que je voyais ; je ta- » chais de fixer son attention sur les images qui s'offraient » à nos yeux , et je l'entraînais sans cesse loin du prêtre de » Châlons , pour que celui-ci pût faire ce qu'il voulait sans » être vu. Marcellus approcha en tremblant du chef du » bienheureux Clément , mais il n'osa point le prendre tout » entier, et se contenta de couper le menton et les joues* » Quand nous fûmes arrivés hors de l'abbaye , moi Dalmat » ayant demandé au prêtre ce qu'il avait fait, Marcellus n me répondit qu'il avait pris suilisamment de reliques. Je » lui demandai de nouveau s'il s'était emparé de tout le « chef, il me répondit qu'il n'avait que le menton et les joues. » Vous nwez rien fait, lui dis-je alors tout ému ; allez- » voiis-en et contentez-vous de ce que vous avez. Moi et mon
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» compagnon Ponce, nous allons voir ce que nous pourrons » faire. Ayant ainsi congédié Marcellus et le moine de Cî- » teaux , nous retournâmes nous deux au monastère. Le» »» moines qui étaient sur le seuil de la porte , nous ayant » demande pourquoi nous revenions sur nos pas , moi Dal- » mat je répondis que j'avais laissé mes gants dans Vé- » glise. Je restai à la porte avec les cénobites , afin de les >» retenir avec moi , et j'envoyai à la chapelle le seigneur » Ponce, mon compagnon , pour achever ce qui nous restait » à faire. Celui-ci , s'étant aperçu que le moine gardien était » endormi, se hâta d'exécuter son projet. Tl trouva dans » une petite armoire placée derrière l'autel le <:hef de deux » bienheureux , et Dieu permit que le chef qu'il apporta fut » celui de saint Clément. En effet , Ponce reconnut que le » menton et les joues manquaient au chef qu'il avait em- >» porté. Soudain , pleins ae joie , nous montâmes sur » nos chevaux et nous nous éloignantes à la hâte du monas- >» tère. Mais les moines, qni s'étaient aperçus du larcin, se » mirent à courir après nous en poussant de' grands cris; » ils s'arrachaient les cheveux de la tête et le poil de leur » barbe , en disant que nous leur avions volé de saintes reli- » ques . Moi Dalmat , après avoir invité Ponce , mon compa- » gnon, à prendre le devant, j'arrêtai mon cheval pour » attendre les moines; je leur montrai ensuite que je n'avais >» rien dans mon sein, et leur assurai, par un mensonge, » que nous ne leur avions rien enlevé.
» Arrivés chez nous, avec la grâce de Dieu, nous plaçâmes » le saint chef du bienheureux Clément dans la chapelle de >» notre maison ; nous lui rendîmes , non pas tous les hom- » mages qui lui étaient dûs , mais tous ceux que nous osâmes » et que nous pûmes lui rendre. Comme nous voulions ac- » quérir encore plus de certitude touchant cette sainte reli- » que, nous restâmes long-temps sans en parler à qui que » ce fût. Le jour de la Pentecôte, nous changeâmes de » vêtement, et nous nous rendîmes à pied, comme d'hum- » bles pèlerins, au monastère dont il a été question ci-dessus; » ce n'est pas pour adorer les saintes reliques que nous allions » au couvent, mais plutôt pour voler (furari) un autre chef. » Les moines , voyant que nous nous dirigions du côté d'un » autel, coururent après nous, et nous accompagnèrent » également auprès de la petite armoire. Ce ne fut qu'après » beaucoup d'instances que nous obtînmes la permission de » baiser les reliques sacrées qu'on y conservait. Nous deman- » dâmes aux moines pourquoi notre présence leur inspirait » tant de craintes ; ils répondirent que c'était ainsi qu'ils
h avaient perdu naguères le chef de saint Clément. En enten- >• dant ces parole* , nous fûmes plus certains de notre fait , et » nous nous retirâmes. Le jour de Pâques, moi Dalmat» >» qui me réjouissais de mon acquisition , et qui voulais » avoir encore une plus grande certitude à ce sujet, j'en- » voyai à l'abbaye un interprète, que j'avais avec moi, » instruit dans les langues grecque et latine ; je le chargeai » de demander à l'abbé du monastère s'il voulait vendre des » reliques à un chevalier pour de l'or, de l'argent, des » maisons ou pour des revenus. L'interprète s'acquitta de » sa commission. L'abbé repondit d'un ton irrité qu'il n'a- » vait point de reliques à vendre, et que dernièrement on » lui avait volé le chef de saint Clément. Certains Vénitiens , » dans le domaine desquels se trouvait l'abbaye, s'appro- » chèrent de mon interprète et lui demandèrent ce qu'il » cherchait. Comme il répondit qu'il était venu adorer les » saintes reliques, les Vénitiens lui dirent avec humeur » qu'il était peut-être du nombre de ceux qui avaient volé » le chef de saint Clément. Mon homme leur assura qu'il » était étranger à toutes ces questions , et se retira le plutôt » qu'il put. Lorsqu'il nous eut raconté tout ce qu'il avait vu m ou entendu , notre joie fut au comble. Comme je ne vou- » lais rien négliger pour me <:orivaincre de plus en plus de « la vérité de notre fait , j'allai trouver un syrien nommé » Moyse, qui, avant la perte de Jérusalem (1 ), avait été cha- » noine et gardien du Saint-Sépulcre; après la conquête de » la ville sainte, il s'était retiré à Constantinople, et pendant » quinze ans ils'étaitoccupédetouteequi regardait l état des » églises et les lieux où se trouvaient des reliques. Je demandai » au prêtre syrien si Constantinople ne possédait pas quelque » chose du corps de saint Clément ; Moyse me dit qu'un cer- » tain empereur y avait apporté il y a long-temps le chef de » ce bienheureux; mais il ajouta qu'il ne savait pas en quel » lieu reposait cette relique. Apres toutes ces recherches » et ces différentes informations , moi Dalmat et Ponce » mon compagnon , trasportés de joie , nous promîmes de » donner à la sainte église de Cluny le chef du bienheu- » reux Clément, si Dieu nous accordait un heureux retour » dans notre patrie. »
Dalmat raconte que , s'étant mis en mer pour retourner en France , le navire qui portait lui et ses compagnons vogua d'abord sous un ciel pur et tranquille ; mais
(i) Il s'agit de la conquête de Jérusalem par Saladin.
bientôt les pèlerins furent surpris par une horrible tempête, le vaisseau était près de périr, et, selon l'expression du narrateur, la mer avait déjà préparé leur sépulcre , c'est-à-dire le ventre des poissons. Dans ce moment terrible , l'esprit saint daigna inspirer à Dalmat et à ses compagnons d'avoir recours au bienheureux Clément ; ceux-ci , à genoux devant le coffre où était renfermée la relique , levant les mains au ciel , et répandant des larmes , prononcèrent cette prière : « 0 très-clément Clément! nous implorons'votre clémence » et nous nous mettons sous votre protection. Vous qui » fûtes submergé dans les flots pour le nom du Christ , dai- » gnez nous délivrer des périls qui nous menacent. » A peine les voyageurs eurent achevé cette oraison , que la tempête se tut et la mer reprit son calme accoutumé. A la vue de ce prodige, les pèlerins firent entendre des cris joyeux et adressèrent à saint Clément des cantiques d'actions de grâces. Ce bienheureux les conduisit heureusement jusqu'à la rive désirée, et les compagnons de Dalmat , fidèles à leurs promesses , offrirent à l'église de Cluny le chef du martyr qui les avait sauvés de la mort.
On a pu reconnaître dans le chevalier Dalmat ce même esprit qui poussait l'abbé Martin à la recherche des saintes reliques. Ils furent tous les deux pèlerins de la cinquième croisade , et leurs pieuses conquêtes enrichirent deux monastères. *
Le livre de la vie et miracles de Monseigneur saint Loys, M. S. de la Bibliothèque du roi , n°. 8405., orné de miniatures.
Ce manuscrit est du quinzième siècle ; c'est une histoire de Louis IX, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Comme cet ouvrage ne dit rien de nouveau pour ceux qui ont lu Guillaume de JNangis , Guillaume de Chartres , Geoffroi de Beaulieu et autres, nous nous dispenserons d'en donner l'analyse sous le rapport des faits. Le manuscrit que nous avons sous les yeux , renferme autant de miniatures que de chapitres , et ces miniatures , dont la plupart sont très-bien conservées, représentent les principaux actes de la vie de Louis IX. Puisque nous trouvons ainsi les croisades de saint Louis en miniature , nous allons essayer d'en donner une description. Nous espérons que cet article ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs.
Chapitre VII. Les six premiers chapitres de ce manuscrit sont étrangers à notre sujet. Le septième chapitre a rapport à la maladie de saint Louis et au voeu qu'il forma d'aller en Orient. On voit le roi de France assis sur un lit; il porte une couronne d'or, et de blonds cheveux flottent sur ses épaules. Sa main gauche tient une croix , et sa main droite est appuyée sur sa poitrine. Au côté droit du lit est un prélat debout, qui donne au prince sa bénédiction. Au pied du lit royal, est prosterné un moine ayant les mains jointes, et la tête rasée en forme de couronne. Ce religieux aies épaules couvertes d'un camail noir; sa tunique est bleue et recouverte d'un surplis. Au chevet du lit du roi , on voit à genoux un autre moine en surplis et en robe rouge. Une miniature voisine représente saint Louis visitant le pape Eugène et les cardinaux. Le monarque est revêtu d'une robe d azur semée de fleurs de lys d'or; il porte un manteau d'hermine , et un rayon luminieux couronne sa tête. Il donne la main au pontife de Rome ; celui-ci porte la tiare chargée d'un triple diadème, et unechappe d'azur brodée d'or. Trois cardinaux entourent le chef de FEglise , ayant le chapeau et le manteau de pourpre.
Chapitre "VIII. Comment le pape Innocent tint et célébra concile à Lyon, et fist prêcher ta croix dans le royaume de France. — Six miniatures différentes corresppndent à ce chapitre. Nous ne parlerons que des deux dernières peintures, qui sont relatives à la prédication de la croisade. Deux cardinaux , tenant un rouleau de papier dans la main , exhortent ceux qui les entourent à marcher contre les ennemis du Christ. Parmi les assistans, les uns sont croisés , les autres ne le sont point encore. Les uns ont de longues tuniques rouges, vertes ou grises liées à la ceinture par un cordon, et des cheveux flottant sur les épaules; les autres ont de petites robes de différentes couleurs , des cheveux courts . des brodequins noirs.
Chapitre IX. Du miracle qui advint à Icône, une cité de Grèce. — La peinture , qui est en tête de la page , représente deux ours , dont l'un est étendu mort à terre , et l'autre urine contre une croix peinte sur un mur. Le premier de ces ours a été frappé de mort subite pour avoir souillé de son urine l'instrument de notre rédemption. Le conducteur de ces animaux est un musulman coiffé d'un bonnet rouge , et armé d'un bâton. Il est couvert d'un manteau jaune qui laisse voir une manche rouge. A la droite du musulman , sont placés plusieurs chrétiens d'Icône , qui louent Dieu de ce qu'il a fait éclater sa puissance en l'honneur de la croix.
Parmi eux sont des femmes et déjeunes filles en prière, ayant la tête couverte d'une toque , le sein à demi-nu , et vêtues d'une robe rouge ou bleue. La peinture du bas de 1» page représente des Sarrasins, sortis aune tavernje pour uriner sur la croix. On en voit un couché mort à terre, un autre qui a le bras desséché-, un autre enfin qui urine sur la croix.
Chapitre X. Comment le roy saint Loys prit son chemin pour aller oultre-mer , comme il avait voué. — Les miniatures de ce chapitre représentent le départ de saint Louis, et de Marguerite pour l'Orient , suivis des princes et des barons croisés. Le roi est monté sur un coursier roux. Un bonnet d'azur , surmonté d'une couronne, couvre la tête du monarque; il porte une robe dorée, ses yeux sont tournés vers la reine , et le geste de ses deux mains semble exprimer la joie et l'espérance. Marguerite est assise sur un coursier blanc, recouvert d'un tapis d'azur. Elle porte une robe de pourpre , liée par une ceinture verte. Un voile noir descend sur ses épaules , et du milieu de sa couronne d'or s'élance une coiffure blanche qui se termine, en pointe , et retombe sur la crinière du coursier , en traversant les épaules de la reine. La princesse est entourée de daines , dont auelques -unes ont des vêtemens jaunes , et une colf-r fure de la même couleur , terminée en pointe. Derrière ce groupe , est un bataillon de fantassins dont les lances présentent comme un mur d'acier. On voit çà et là des pèlerins avec une épée courte et large , un bonnet jaune ou rouge , une veste et des culottes bleues , des bottines qui montent jusqu'à mi-jambe.
Chapitre XIX. Comment le roy print port a Damiette. — Nous omettons plusieurs chapitres qui n'ont aucun intérêt pour nous, et nous passons au chapitre XIX, qui peut nous fournir des détails curieux. La miniature représente le port de Damiette et plusieurs galères remplies de croisés armés d'une courte épee ou d'une flèche ; le signe de la croix est peint sur leup cuirasse : ces diverses galères sont recourbées , et leur forme est presque ronde. Sur une de ces nefs s'élève une oriflamme de pourpre semée d'or. Le vaisseau du roi domine dans cette peinture ; il est vaste et recourbé. Le navire est peint en or , et sur le pont se presse une multitude de chevaliers armés de lances. Au milieu d'eux flottent trois bannières de pourpre et une bannière verte , semées de fleurs de lys d'or. Le vaisseau royal est surmonté d'Un pavillon peint en or et couvert de fleurs de lys. Audessus du pavillon flottent quatre étendards , dont deux
sont cVazur et ornés de trois fleurs de lys d'or. Le troisième représente Jésus-Christ en croix , et le quatrième , saint Denys décapité. Dans ce pavillon se trouvent debout Louis ÎX et le légat romain ; cçlui-ci a les mains jointes. Le monarque est tout bardé d'acier doré ; un rayon brille autour de sa tête , qui est couverte d'un heaume ; il porte dans sa main droite une épée large et tranchante. De la main gauche le prince montre la rive de Damiette , et ses yeux semblent tournés vers un chevalier qui se dispose à s'élancer dans les flots pour gagner plutôt le rivage ennemi. Autour du naviré apparaissent des musulmans armés de lances. On voit des Sarrasins qui , tenant dans leurs mains un tube d'airain qu'ils allument, lancent le feu grégeois sur la flotte française. Au bas de la page est représenté un combat entre des croisés fantassins et des infidèles. On remarque un guerrier chrétien tout couvert de fer , depuis la tête jusqu'aux pieds , qui frappe de sa lance un musulman protégé par un long bouclier ; au milieu de ce bouclier qui descend jusqu'à terre , est peinte une figure humaine. Le musulman est en ouy-e armé d'un glaive large , tranchant et recourbé. Un vaste bonnet de fer embrasse la moitié de sa tete ; son armure diffère peu de celle des croisés ; seulement le musulman est chaussé de pourpre jusqu'à mijambe.
Chantre XX. — La miniature de ce chapitre représente la conquête de Damiette. Dans le port de la ville est un vaisseau magnifique où se trouve saint Louis entouré d'une foule de chevaliers armés. On voit ensuite le monarque entrer en triomphe dans la cité conquise , monté sur un coursier éclatant de pourpre et d'or. Le prince est couvert de la tête aux pieds d'une armure dorée, et tient une large épée dans sa main droite. Un écuyer bardé de fer et portant une épée à côté , aide le monarque à placer ses pieds dans des étriers dorés. Les trois mâts du navire sont surmontés d'un pavillon de forme ronde , et chaque pavillon est rempli de chevaliers qui portent des bannières et des oriflammes.
Chapitre XXI. Comment le roy saint Loys avec tout l'ost partit de Damiette honnorablement et par grande ordonnance. — On voit d'un côté le palais et les tours de Damiette, de l'autre un amas confus de combattans. Au milieu du tableau figure saint Louis en robe d'azur, entouré de chevaliers et de barons , avec qui il délibère pour préparer son ost à marcher contre la gcnt des Sarrasins. Chaque chevalier a une armure différente , et ces armures ressemblent à
celles que nous avons vues dans les chapitres précédens. Les uns ont en main de grandes lances larges et tranchantes vers l'extrémité ; les autres portent de longues épées. Au bas de la page est dessinée la bataille de Mansourah. Ici les guerriers qui sont mis en scène ont tous des figures féroces et repoussantes , de telle manière qu'on ne peut distinguer les chrétiens des musulmans , lorsque le signe de la croix n'apparaît pas sur leurs cuirasses. On voit des boucliers en forme de cœur , d'autres qui sont ronds et concaves , d'autres qui ont la forme oblongue. Des têtes de moines roulent à terre toutes sanglantes. On pourrait reprocher à l'auteur de ces miniatures de, n'avoir pas donné assez de développement aux immortelles journées de Mansourah , et de les avoir dessinées dans un cadre trop étroit.
Chapitre XXII. Comment le roy saint Loys en cuidant retourner à Damiette ,fut prins. — Le tableau représente l'armée de saint Louis vaincue et prisonnière. Des Sarrasins , revêtus d'une longue robe bée a la ceinture par un cordon, et montés sur des coursiers richement ornés , attaquent les guerriers chrétiens avec de grandes flèches dorées. Saint Louis à cheval est entouré de musulmans qui le font prisonnier. Le monarque porte un manteau d'azur , une cuirasse d'or courte et travaillée , des genouillères et des cuissards noirs. Au bas du tableau , trois croisés vêtus d'une tunique de pourpre ou d'azur , sont liés ensemble et exposés à la risée de trois musulmans. Le premier de ceux-ci porte une grande hache d'armes, un glaive large et tranchant , des brodequins de pourpre , une robe violette et un bonnet rouge. Son menton est ombragé d'une grande barbe , et des cheveux épais flottent sur ses épaules. Les deux autres sarrasins placés à côté des trois prisonniers ont un costume qui n'a rien de remarquable. A la droite de ces divers personnages dont nous venons de parler , est un fantassin musulman qui mérite une attention particulière. Un riche bouclier long et concave protège tout le devant de son corps , depuis le haut de la poitrine jusqu'aux pieds. Il porte à la main droite une lance armée d'un fer large et tranchant. 11 est couvert d'une cuirasse bleue , d'un long cuissard doré ; un brodequin de pourpre chausse ses pieds ; une épée large et courte pend à ses côtés. Le fantassin porte une toque d'azur surmontée d'une étoffe rouge terminée en pointe -, une chevelure vaste et épaisse embrasse ses épaules.
Chapitre XXM. Comment le roy saint Loys fut mis hors de la prison des Sarrasins. — Cette peinture représente saint
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Louis et ses frères les comtes d'Artois et de Poitiers , les* mains liées , debout au pied du trône du sultan. Les trois princes ont la tête découverte. Louis est vêtu d'une longue tunique d'azur, et ses deux frères, d'une tunique de pourpre. Des officiers sarrasins richement vêtus conduisent auprès du sultan les illustres prisonniers. L'attitude du monarque est celle d'un Dieu; c'est ainsi qu'on nous représente le Christ , fils de Marie , en présence de ses juges. Deux olliciers de la cour, brillans de pourpre et a'or, sont à genoux aux pieds de leur maître. Le sultan , assis sur un trône d'or , tient un sceptre dans ses mains. Il porte une grande robe de pourpre dorée, fermée au milieu par des agrafes , et cette robe est si ample , qu'elle ne laisse point voir les pieds du prince musulman. Un manteau vert bordé d'or couvre ses épaules , et sa tiare ressemble à la tiare des pontifes romains. Voici quelle est l'idée historique de cette peinture. Saint Louis , 'dans sa prison , avait été malade de pestilence ; lorsque cette nouvelle parvint aux oreilles* du sultan , celui-ci fit venir le roi de France , pour lui an-» noncer qu'il voulait lui adoucir les rigueurs de ta captivité* Le Soudan commanda que saint Louis fût bien pansé ; il lui donna des médecins bien experts qui, parla grâce de Dieu , le* garirent en peu de jours de celle maladie.
Chapitre XXV. Comment le roy saint Loys séjourna en Syrie. — Ce qu'il y a de remarquable dans les peintures de ce chapitre , c'est la vue du saint monarque rassemblant de. ses dignes mains les membres épars de plusieurs chrétiens égorgés et mutilés par les Sarrasins de Belmas. Louis IX, suivi du cardinal légat et de l'archevêque de Tyr , s'était rendu auprès de ces cadavres en lambeaux qui étaient sans sépulture , et déjà, infects et mal sentans. On voit le pieux monarque occupé à mettre dans des sacs des mains , des bras , des jambes et des têtes , tandis qu'à ses côtés , les deux prélats , revêtus de leurs ornemens d'église , restent sans rien faire et se bouchent le nez.
Ch a pitre XXVI. D'aucunes choses qui avindrent en France , le roy étant en Syrie. — Les miniatures que nous avons sous les yeux représentent le mouvement des pastoureaux qui eut lieu en France pendant la captivité de saint Louis. On voit deux bannières différentes au milieu des pâtres pèlerins. La première bannière est rouge et carrée ; on y voit une croix blanche, la Vierge Marie, des agneaux et d'autres figures. L'autre bannière est une espèce d'oriflamme de pourpre semée de fleur de lys. Les pastoureaux ont une croix peinte sur leui;s vêtemens. Ils n'ont ni cuirasse , ni armure,
et sont tous vêtus d'une manière différente. Ils sont armés les uns d'une ëpëe , les autres d'une lance , d'autres d'un bâton. On en voit un qui a une houlette , une besace de berger , et qui est suivi d'un bélier paré d'un collier rouge. En un coin du tableau est un petit berger avec sa boulette , son chien et son troupeau ; il semble exprimer dans ses gestes l'impatience et l'enthousiasme. Plus bas est Un vieux pâtre courbé qui n'a que sa houlette , et qui mène son chien avec lui.
Chapitre XXVII. Du retour des deux //ères du roy m France. — Les deux princes sont montés sur des coursiers superbes ; ils sont revêtus d'une robe brillante d'or , et leur chaperon est surmonté d'un panache ; sur la tête d'un de ces coursiers (lotte un triple plumet. Les deux princes sont accompagnés d'une foule de barons français magnifiquement vêtus. Un d'entre eux porte un cornet qui descend sur ses épaules , attaché par un double cordon. Au bas du tableau sont représentés trois moines de Saint-Denis , en robe noire , prosternés aux pieds de l'abbé du monastère, et lui demandant sa bénédiction. Ces trois cénobites sont chargés de porter en Syrie des draps de laine , des fromages et autres provisions. L'arrivée en Orient des trois religieux , et leur entrevue avec saint Louis , sont dessinées dans une petite miniature voisine.
Chapitre XXVIII. — Les peintures de ce chapitre n'ont point rapport aux guerres saintes.
Chapitre XXIX. Comment le roy fit de belles ordonnances depuis son retour de Syrie. — Le monarque , assis sur son trône , avec un air de douceur et de majesté , tient dans sa main gauche les ordonnances connues sous le nom d'établissement de saint Louis. De sa main droite il porte le sceptre. Une chevelure d'or s'échappe de sa couronne , et sur sa poitrine pend une petite croix attachée à un triple collier d'or. Le roi de France porte une robe de pourpre recouverte d'une robe d'azur et d'un manteau d'hermine. A ses pieds sont • prosternés des prélats , des barons et des notables clercs de son conseil. Le monarque, avant de partir pour la Syrie, les avait convoqués pour adviser si la justice es toit bien maintenue , s'il n'y avoit aucunes plaintes et s'il n'y avait aucune chose à reformer.
Chapitre XXXV. — Lçs miniatures qui précèdent le chapitre XXXV , ou n'ont aucun rapport à notre sujet , ou n'ofjrent aucune particularité remarquable. La peinture que nous avons sous les yeux représente le monarque sur son lit de mort, et le texte qui correspond à ces miniatures n'est
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autre chose qu'une copie des instructions de saint Louis à son fils Philippe-le-Hardi. Nous avons rapporté cette pièce dans notre Bibliothèque des croisades. Le saint roi, pâle et mourant, est vêtu d'une simple camisole blanche ; un linge couvre sa tête. La couche royale est recouverte d'un drap de pourpre , et sur la tête du prince est suspendue une couronne. Le chapelain du roi , quelques barons et plusieurs ce'nobites sont en prière autour du lit. Le monarque est aussi représenté couché nu sur la cendre», les mains jointes et le front ceint d'une auréole.
Chapitre XXXVI. Comment le roy Philippe s en retourna en France et fist apporter les os de Monseigneur saint Loys son père, — Philippe-le-Hardi , revêtu de ses habits royaux , est monté sur un coursier richement orné. Les dépouilles du roi pèlerin sont enfermées en une litière dedans un petit escrin; le coffre est placé sur une espèce de brancard où brillent les insignes de la royauté , et le brancard est porté par deux beaux coursiers. On voit ça et là dans le tableau des croix et des crosses épiscopales ; des prélats , des moines , des chevaliers et autres accourent en foule pour vénérer les reliques du saint monarque. Plusieurs fidèles , un rosaire à la main , s'efforcent de toucher à V escrin ou à la litière. A Bou* longne et aux autres cités de Lombardie, dit la chronique manuscrite , et jusques en France et par tout leur voyage et chemin furent conduittes les reliques à grandes processions et solennités et jusques tant qu'elles Jurent apportées à Paris en l'église cathédrale on elles Jurent receus en grande solennité, et y fut fait et célébré service solennel et honorable, présent tousiows ledit roy Philippe; et après les fist porter de la en grande révérence et procession à Saint-Denis en laquelle compagnie avoit gi-ant assemblée de prélats, barons et seigneurs du royaume.
Nous terminerons ici nôtre description des miniatures de ce manuserit; toutes celles qui restent encore ne font que représenter des miracles opérés par l'intercession de Monseigneur saint Loys. Les détails qu'on vient de lire peuvent donner une idée des armes , de la manière de combattre , des costumes et des usages des pèlerins croisés au treizième siècle.
DES C KOI SADE S. 5(>>
L'histoire du châtelain de Coucy et de la dame de Fayel , publiée d'après le manuscrit de la Bibliothèque du Roi , et mise en français par G. A* Crapelet > imprimeur.
Le manuscrit du roumans dou chastelain de Couci , dont on n'avait donné jusqu'ici que d'infidèles extraits , vient d'être traduit tout entier sur le texte original , par l'imprimeur Crapelet. Cette publication , qui fait honneur au talent de l'éditeur, est précédée de la description du manuscrit. Ce roman, composé vers l'année 1228 , est en vers de huit syllabes; l'auteur dit avoir rimé son nom dans les derniers vers du poème. Comme les aventures du châtelain de Coucy et de la dame de Fayel sont pour ainsi dire un épisode des guerres saintes, nous allons donner un petit extrait de ce vieux roman ; nous nous servirons de l'excellente traduction de M. Crapelet, afin de ne pas embarrasser nos lecteurs par les difficultés du texte original.
Voici d'abord une chanson élégiaque composée par la dame de Fayel, et que M. Méona découverte dans de vieux manuscrits; elle exprime ses regrets touchans sur l'absence du châtelain/de Coucy, partLpour la Palestine.
« Je veux chanter pour reconforter mon cœur ; car mal- » gré la perte cruelle que j'ai faite, je ne veux ni mourir * ni m'abandonner au désespoir ; et pourtant je ne vois » revenir personne de la terre étrangère où est celui qui » console mon cœur , lorsque j'en entends parler. Seigneur » Dieu ! quand on criera : Outrée ! protège le pèlerin pour » qui j'éprouve tant de crainte , car félons sont les Sarra- » sins. Je supporterai ma peine tant que durera l'année. » Dieu lui fasse la grâce de revenir de son pèlerinage ! » Quoi que puisse faire toute ma famille, je ne veux cher- » cher aucun sujet de consolation ; qu'on fasse d'autres » mariages , je regarde comme un insensé celui à qui j'en » entends parler. Dieu ! quand on criera : Outrée! etc. »
» Mon cœur souffre pour un seul , pour celui qui n'est » plus dans ce pays ; son souvenir m'afflige saus cesse , et w je ne connais plus ni joie , ni plaisir. Il est beau et je suis » aimable ( il est biau , et je suis gente ) : Seigneur Dieu , » pourquoi avez-vous permis, quand nous nous convenions » si bien, que nous soyons séparés? Dieu ! quand on criera » Outrée! etc.
» C'est lui seul que j'attends avec plaisir, parce que son » hommage m'est agréable ; et quand souffle le doux vent » du pays où se trouve celui que j'aime , je tourne volon- » tiers mon visage de ce côté, et il me semble que je le sens » par dessous mon manteau gris. Dieu ! quand on criera » Outrée! etc.
» Je fus bien trompée de n'avoir pu l'accompaguer ; il » m'envoya une chemise qu'il a portée, et que je couvre »» de baisers : la nuit, lorsque l'amour me tourmente, je » la mets dans mon lit, auprès de mon corps, pour apaiser » mon mal. Dieu ! quand on criera Outrée! etc. »
Nous ne suivrons point le romancier dans le récit qu'il fait des courses, des entretiens d'amour du châtelain de Coucy avec sa dame , des craintes et des soupçons jaloux du sire de Favel : de ces rendez-vous où les deux amans, oubliant leurs peines passées , ignorant leurs malheurs à venir, se livrent tout entiers à leur tendre penchant, et trompent les regards qui les épient sans cesse. Il n'entre point dans notre sujet de parler de ces fêtes de la chevalerie , de ces brillans tournois où apparaissent tourà-tour des héros tels que Gauthier de Châtillon , Louis . comte de Blois , Beaudoin , comte de Flandre , qui plus tard devaient conquérir une grande renommée sous les drapeaux des guerres saintes. Nous passerons au pèlerinage de Raoul de Coucy, qui fut un des chevaliers de la troisième croisade. Le sire de Fayel , toujours inquiet, jaloux, résolut d'annoncer qu'il voulait prendre la croix , pour que le châtelain en fit autant. Dès -lors il cessa de maltraiter sa fèmme, et affectant des sentimens d'amour et de prévenance qui n'étaient point dans son âme , il semblait avoir oublié te passé. Un jour que les deux époux étaient au lit , Fayel dit à sa femme d'un ton gracieux : « Il y a long-temps que j'ai » l'extrême désir, et je suis toujours dans les mêmes dis- » positions , d'entreprendre un grand pèlerinage à la Terre- » Sainte, dans les pays d'outre-mer ;* je désire que vous y » veniez avec moi ; il y aura un grand nombre de cheva- » liers et une brillante société de dames. Nous irons tous » deux de notre plein gré , pour racheter nos péchés et en » obtenir le pardon. Que pensez-vous de ce voyage ? et » dites-moi si vous voulez m'accompagner ? » Cette ouverture étonna beaucoup la dame ; mais comme elle avait une grande présence d'esprit , elle se garda bien d'en paraître affectée. A la première réflexion , elle se douta quel était le but de cette proposition : elle vit bien que son mari voulait l'éloigner de celui qu'elle aimait si tendrement. Elle
répondit donc à Fayel : « Ah ! j'irai , sire î Dieu soit loue' ! » vous me donnez enfin une preuve de votre amour , qui » m'honore beaucoup , car je ne désirais rien tant que » d'aller à la Terre-Sainte ; je vous seconderai de tout mon » pouvoir, selon mes faibles moyens. » Ainsi parlait la dame , mais elle pensait à toute autre chose. Elle versait des larmes en songeant au parti que prenait son mari, et ? ne savait comment apprendre cette nouvelle au châtelain. A la fin elle imagina cet expédient. Elle avait vu des marchands merciers qui, avec un panier, parcouraient les campagnes , en toute saison , entrant dans les maisons et dans Ie*salles sans qu'on se défiât d'eux en aucune manière. Elle s'arrête à ce déguisement ; elle annonce au châtelain que son mari devait aller au conseil pour une affaire importante , et qu'il vînt la trouver sous l'habillement d'un mercier , portant un panier suspendu à son cou. A la faveur de ce déguisement , le chevalier s'introduisit dans le château de Fayel. La dame lui raconta les cruels projets de son mari , et tout le chagrin qu'elle en éprouvait. « Ne vous tourmen- » tez pas , lui dit le châtelain , je prendrai tous les moyens » imaginables* pour m'engager dans la croisade , afin d'être » toujours avec vous. » Les deux amans s'entretinrent sur ce qu ils auraient à faire lorsqu'ils seraient arrivés en Orient. Le lendemain , pendant qae Raoul s'éloignait du château avec son écuyer , et qu'il lui contait , chemin faisant , que le sire de Fayel était sur le point d'entreprendre le voyage d'outre-mer : « Sire, lui dit l'écuyer, avec la protection de » Jésus 't je vous conseille de vous croiser , et de faire le pé- » lerinage. Aussi bien , vous aurez encore plus de liberté » pour voir votre dame dans ce pays-là que dans le » nôtre. J'ai appris que le roi Richard a fuit annoncer par- » tout un grand tournoi en Angleterre , et qu'il doit être » magnifique. Plusieurs chevaliers du Vermandois passeront » la mer pour assister à ce tournoi, et vous vous joindrez à » eux sans leur faire connaître votre intention de prendre » la croix. On m'a assuré qu'à la suite du tournoi , le roi » Richard fera prêcher la croisade , et que lui-même se » croisera, ainsi qu'un grand nombre de chevaliers. Ce » sera pour vous une belle occasion de vous croiser aussi , » sans que l'on en puisse deviner le motif. — Par Dieu , » répliqua le châtelain , j'approuve fort votre idée, et je » disposerai mes affaires en conséquence. »
Le châtelain se rendit au tournoi et fit de grandes prouesses ; il se croira avec tous les chevaliers qui avaient assisté au tournoi d'Angleterre. Dans son humeur joyeuse,
r>66 BIBLIOTHÈQUE
il composa une chanson dont voici le premier couplet : « Le printemps, le mois de mai , la violette, les rossignols, » tout m'invite à chanter ; et quand l'amour fait à mon » cœur un si doux pre'sent , je ne dois pas le refuser. Dieu » veuille que je puisse encore une fois, avant mon voyage >» d'outre - mer , obtenir cette haute faveur de presser » contre mon sein celle que j'aime ! » La dame de Fayel , de son côté , pressait toujours son mari de prendre la 6 croix. Bientôt arriva dans le pays même un cardinal chargé de prêcher la croisade. Le sire et la dame de Fayel se trouvaient à l'église lorsque le cardinal exhorta les fidèles à prendre le chemin d'outre-mer ; il y en eut un grftid nombre qui s'enrôlèrent sous les saintes bannières , pour sauver leur âme. La dame de Fayel se leva aussi pour aller prendre la croix ; mais son époux l'arrêta , en lui disant : « Dame , pour cette fois vous ne vous croiserez pas , car » je me sens trop faible pour accomplir une pareille entre- » prise ; j'en redoute les fatigues : il faut nous en abstenir ; » certaine maladie de cœur ne me permet pas de prendre » la croix. >» Cette défense inattendue causa une vive douleur à la dame de Fayel , et quand elle fut seule elle versa un torrent de larmes , en songeant qu'elle était contrainte de rester dans ses foyers, tandis que le fidèle châtelain s'en allait au-delà des mers. Lorsque«eîui-ci eut appris cette nouvelle , son âme fut brisée de douleur , et bientôt , sous le costume d'un aveugle mendiant, il parvint en secret jusqu'au près de sa dame. Ils passèrent deux jours ensemble dans le deuil et l'accablement. Mais il fallut se quitter , parce que déjà grand nombre de chevaliers s'étaient mis en route. Après avoir achevé ses préparatifs de voyage, le châtelain, sans autre compagnie que celle de son écuyer Gobert, partit pour rejoindre les croisés. Près de s'éloigner du pays de France , il composa cette chanson en l'honneur de sa douce et fidèle amie.
« C'est à vous, amans, plutôt qu'à tous autres, que je » fais entendre ma douleur et mes plaintes , quand je suis » forcé de partir, et de me séparer de ma loyale compagne. » En la perdant , je perds tout au inonde. Je te le dis , » Amour, si jamais on meurt de douleur, on n'entendra » plus de moi ni lais ni chansons. Beau sire Dieu , faut-il » donc que je sois contraint à me séparer de ce que j'aime ! » Hélas! oui sans doute, il le faut ; il faut sans elle aller » en terre étrangère. Je crains peu de souffrir de grandes » peines , quand je ne puis trouver en elle ni consolation , » ni adoucissement. Plus n'attends de joie d'aucun autre
» amour que d'elle seule ; et peut-être ne la^reverrai-je » jamais ! Beau sire Dieu ! combien il m'est cruel d'être » privé de sa présence, de nos plaisirs, de ces doux entre- » tiens' , où elle me confiait ses tendres inquiétudes , cette » chère dame , cette compagne , cette amie ! et lorsque » je me rappelle son gracieux accueil , et le plaisir qui v l'animait en ine voyant , je ne sais comment mon cœur » ne s'éteint pas. Ah I comme il souffre ! Dieu ne m'a pas » donné pour rien toutes les félicités que j'ai goûtées en ma » vie ; il me les fait chèrement acheter. J'ai bien peu$ que » ce qu'il exige ne me fasse mourir. Je lui rends grâce de » m'a voir gardé de ne jamais trahir ma foi ; car le plus » tendre amour ne résiste pas à la perfidie. Il m'est im- » possible de bannir l'amour de mon cœur , et il faut que
» je me sépare de ma dame ! Je pars , dame ; partout
» où je serai , je prierai Dieu qu'il vous conserve. Je ne » sais si jamais vous verrez mon retour , car il est bien » incertain ; mais , pour Dieu , je vous en prie , gardez » vos promesses, en quelque lieu que je me trouve, pré- » sent ou absent; et moi, je demande à Dieu qu'il me » protège autant que je vous aime. Va, pitié, va, chanson, » annonce que je pars pour servir Notre Seigneur ; et » doubliez pas , dame incomparable , si je reviens , que » c'est pour vous que je suis parti. »
Les deux cYoisés arrivèrent à Marseille , et trouvèrent le roi Richard qui se disposait à mettre à la voile. A l'aide d'un vent favorable , la flotte des pèlerins parut bientôt devant Ptolémaïs. Le châtelain signala sa bravoure dans plusieurs combats , cntr'autres à la bataille d'Arsur. Il portait sur son heaume , eu souvenir de sa dame t des tresses mêlées d'or fin , dont la vue seule épouvantait les Sarrasins. Ils l'avaient surnommé : le chevalier aux grandes prouesses , qui porte tresses sur son heaume. Il y avait près de deux ans qu'il était en Palestine , lorsqu'il fut atteint d'une flèche empoisonnée, qui pénétra fort avant dans le coté. Richard lui envoya ses médecins; mais tous les efforts éta^nt inutiles , et le châtelain devenait de jour en jour pâVet languissant. Il dit enfin à son écuyer qu'il voulait repasser la mer le plutôt possible ; qu'il espérait guérir en revoyant son pays , et que revenu auprès de sa dame , il était sûr qu'elle lui rendrait la santé. Deux cardinaux étaient alors sur le point de s'embarquer pour l'occident ; Raoul se disposa à partir avec eux. Pendant la traversée , ses souffrances redoublèrent , et voyant que sa fin était prochaine, dit le romancier, il voulut encore composer une
dernière chanson , que répéteraient après lui les vrais amans. Ayant appelé son ecuyer , il le pria, au nom de Dieu , d'accomplir fidèlement ce qu'il allait lui dire. Le malade ordonna qu'aussitôt après sa mort, il ouvrît son corps pour en retirer son cœur, qu'il l'embaumât avec le plus grand soin et qu'il allât le porter à la dame de Fayel; le sire de Coucy chargea aussi Goocrt de rendre à la châtelaine les tresses qu'elle lui avait données en souvenir d'amour. L'écuyer , triste et abattu , promit à son maître d'accomplir ses cornières volontés. Le châtelain dicta à un clerc une lettre adressée à sa mie , et après avoir reçu les sacremens des mourans , il expira en murmurant le nom de la belle dame. Revenu en Occident , Gobert chercha à s'acquitter fidèlêment du message funèbre dont il s'était chargé. Mais lorsqu'il était près d'arriver au castel de la dame , il fut reconnu par le seigneur de Fayel, et celui-ci lui enleva , en le menaçant de la mort , le triste dépôt qu'il emportait avec lui. Le sire de Fayel, brûlant de se venger des infidélités de son épouse , communiqua au maître-queux (chef de cuisine) l'horrible projet qu'il méditait, et le maître-queux jura d'obéir à son maître. Après lui avoir commandé de préparer des poules et des chapons pour être offerts à tous les convives, le cruel mari donna au cuisinier le cœur du châtelftu, et l'avertit de servir ce dernier plat à la dame de Fayel tant seulement et non autrui. Pendant le festin,*
La dame moult ces mes loua, Et li samble bien conque mais , Ne manga plus savourens mes ,
TSt demoura gaîre après, Qu'elle pria à Dieu mercy , Et l'âme dcl corps s'emparty.
Les parens de la dame de Fayel ayant appris la nouvelle de cette épouvantable catastrophe, résolurent de tirer vengeance d'une mort dont le sire de Fayel leur paraissait coupaMe ; mais celui-ci s'arrangea avec les parens de sa femme , m il fut convenu qu'il quitterait le pays et ferait le voyage d'outre-mer. Il resta long-temps en Orient , et repassa en France ; mais il traîna partout ses chagrins et ses ennuis , et mourut peu de temps après son retour.
Élégie de Thomas, moine de Froimont (1).
Le moine Thomas était né en Angleterre à Beverley. Ses parens étant morts , lorsqu'il était encore dans l'enfance , une sœur nommée Marguerite , plus âgée que lui de onze ans , fut chargée seule du soin de son éducation. Dès qu'il fut entré dans l'adolescence , le fameux Thomas de Cantorbéry se l'attacha, on ne sait à quel titre, et l'emmena ensuite avec lui en France , quand il y vint , pour éviter les persécutions qu'il s'était attirées en Angleterre. Ce fut sans doute à cette époque , vers l'an 1 165 ou 1 166 , que Thomas entra dans l'abbaye de Froimont, au diocèse de Beauvais, probablement à l'exemple de son patron, qui prit, comme on sait, l'habit de Citeaux à Pontigni. Thomas s'adonna avec succès , dans la solitude du cloître , à la culture de la poésie. Sa sœur Marguerite, après diverses aventures, l'ayant retrouvé dans son monastère , Thomas composa l'élégie dont nous allons rendre compte (2). Manrique, dans son 3e. vol. des annales de Citeaux , dit avoir lu ce poëme sur un ancien manuscrit conservé dans la bibliothèque de Clairvaux. Il en cite plusieurs passages intéressans qui nous font connaître la vie singulière de la sœur de Thomas. C'est Marguerite elle-même qui est supposée raconter ses propres aventures.
« Dès que je fus conçue , dit-elle, mes pieux parens quit- » tèrent 1 Angleterre, pour aller à Jérusalem. J'y fus portée » dans le sein de ma mère. Après quelques mois de péleri- » nage , nous arrivâmes en Palestine , et j'y naquis , pendant » que mes parens accomplissaient leur vœu.... » (3)
Pendant leur retour en Angleterre , il arriva à nos pèlerins une aventure que Marguerite raconte , sans doute d'après le récit que lui en firent par la suite son père et sa mere , plutôt que d'après ses propres souvenirs.
(i) Voyez les annales de Citeaux, par Manrique, tome III, année ii74i chap. 3; 1187 , chap. 8; 1189, chap. 5; 1192, chap. 3.
(3) Nous donnons ici le texte latin de l'élégie , parce que cette pièce est peu connue, et que nous ne l'avons trouvée que dans Manrique, dont les ouvrages sont assex rares.
(3) Mox ut concipior, Anglorum gente relictà, Icrusalein tendit sanctus uterque parens. His onerosa cornes mater no deferor alvo. Post menses aliquot, urbs sacra finit iter, Et dùm vota pater pia solvit nascor ibidem , etc.
« Un jour que nous traversions de riches campagnes , un » loup alte'ré de carnage se présente à nous. Mon père, le » voyant s'avancer vers moi , plein de sollicitude pour son d enfant, se dispose à employer la force et la ruse. Nous étions >, trois êtres faibles , moi toute petite , ma mère et l'ânon » qui me portait ; la frayeur pre'cipitait nos pas , mon père » reste intrépide ; il arrache une branche d'arbre qu'il traîne » derrière lui, comme en jouant. Lorsque le loup approcha, » mon père agita son thyrse ( thyrsum ), et l'animal s'e'loigna » sans taire du mal à personne. » (1 )
Marguerite était encore dans l'enfance lorsque ses parens retournèrent en Angleterre.
Lactcm Anglorum transvehor ad patriam.
Thomas, auteur de l'élégie, vint au monde plusieurs années après le retour de nos pèlerins. Il paraît qu'il perdit de bonne heure son père et sa mère , et que sa sœur Marguerite, plus âgée de onze ans , prit soin de lui et l'éleva ; elle le conduisait à l'école et l'en ramenait. (2)
Lorsque l'éducation de Thomas fut achevée et qu'il fut attaché à l'archevêque de Cantorbéry, Marguerite retourna à son pays natal. Elle se trouvait à Jérusalem lorsque cette ville fut assiégée par Saladin , en 1 187. (5)
« Pendant ce siège, qui dura quinze jours, je remplis, a dit-elle , autant que je pus , les fonctions de soldat. Je » portais un casque comme un homme; j'allais et venais sur
* ma faiblesse. Il faisait chaud (œsths erat), poursuit Mar-
(i) Forlè die quâdam dùm pascua lœta subimus, Nos lupus aggreditur caedis amore ferox. Quem pater ut vidit ad me procederc velle , Pro me sollicitas , vimque dolumque parât. Très simul irobelles, ego parvula, mater, asellus Qui me gestabat. Cogimur ire roetu.
Stat pater intrepidus et vcllit ab arbore ramum, Quem, antequàm ludens, post sua terga trabit. Cum lupus accedit tbyrsum movet; ille recedit, Nec q^uemquam laedit.
(a) Qui sicut Irater et alumnus erat
A me nulritus uudenis me minor annis Quem tenerum soleo ferre, referre scholis.
(3) Ad natale solum grandis jam facta reversa Tune cnm Ierusalem capta dolore gemo.
1 leS com*>atlan8 «'avaient point de repos. Je
« donnais à boire sur les murs au* soldats fatigués, lors- • quune pierre semblable à une meule de nToûIin, vint » tombé* près de mo ; je fus frappée d'un de ses éclate » mon sang coula. Mais ma blessure fut bientôt euérie ' » parce quon y apporta remède aussitôt cependant l'en » conserve encore la marque. Votre fête, 6 saint Michel » arriva et se passa tristement et sans cantique. Que pou » vions-nous vous offrir quand la terreur était parmi nous ? » Un malheureux traité mit presqu'aussitôt les saints lieux » au pouvoir de l'ennemi. Je fus prisonnière; mais en payant » quelques bezans , je fus rendue à la liberté. Je me joignis » une troupe de ceux qui furent rachetés. » (I) J b
La généreuse Marguerite ne jouit pas long-temps de sa liberté ; de plus rudes épreuves l'attendaient. .
« Nous marchâmes , poursuit - elle , vers Lachis (0) » croyant nous v trouver en sûreté. Mais nous y fûmes tous » jetés dans les fers. Je fus soumise à un triste joug pour «1 amour du Christ, qui voulut ainsi me réduire à une " rTiTr1— ^1constance ne céda à aucun tour* » ment. Ma foi inviolable restera toujours victorieux U . fus forcée à d'humiliantes fonctions; je £ » pierres, j'entassais du bois. Si je refusais d'obéir, j'étais » battue de verges. Je supportais en silence les coups les » menaces, la chaleur, les frimats. J'arrosais mes chaînes
(i) Hic obsessa manens spatio ter quinque dierum Impleo pro posso saeva virago virum.
Assimilata viro galcam gero, mœnia gyro In c|picc lebes, cassidis instar habet. ' Fœmina Gngo virum, tofus praetendo sapphirum, l'Icna metu disco dissimularc metum.
JEslus crat, nec erat requies pugnantibus : creô In nmro fessis pocula trado viris.
Cùm venit eccè raibi petra simillima molae, Cujus fragmento caesa cruorc fluo.
Sed cîtô sanatur cui mox medicina paratur Vulnus : at signum vulneris usque manet. Cumque die* restai aderat sine carminé mœstus Micbaël aime , tibi , quid nisi terror ibi ? Nam mox post pactum miserandi fœderis actum i «osti subjectus fit sacer illc locus.
Capta Bisantheos aliquot quia solvo rclaxor, Lstque redemptorum juncta caterva mibi.
(2) Ville à quelques lieues de Jérusalem.
» de mes larmes. Le travail et une nourriture très-restreinte » fatiguaient mes membres. Les longs jours étaient brûlans , » et le repos était rare et court. Le jour de la purification « de la Vierge , qui vint mettre un terme à mes douleurs , » est un jour cher et mémorable pour moi. Voulez-vous » savoir qui nous procura notre liberté? un tyrien , homme » pieux et bienfaisant , nous racheta. Il lui naquit dans ce » temps un fils qu'il désirait. La joie qu'il en conçut fut la « cause de notre liberté. L'heureux jour de la fête de la » Vierge finit pour moi quinze mois d'esclavage (1). »
Mais les peines de Marguerite ne sont pas encore à leur fin. Il faut l'entendre raconter ce qu'elle devint, après avoir recouvré une seconde fois sa liberté.
<« Je m'éloignai aussitôt, dit-elle, évitant les bourgs et >> les lieux publics. Dans la crainte d'être prise, je marchais » seule en me cachant. Je n'avais pour vêtement que le sac » que je portais dans ma captivité : il était court et léger, » sans couleur comme sans chaleur ; il couvrait à peine ma » nudité ; c'était cependant un fardeau pour moi qui n'a- » vais pas d'autre parure. Il me restait un pseautier : c'était >» mon seul compagnon au milieu des déserts ; c'était tout » ce que je possédais. Une tourte de pain me soutint pen- » dant cinq jours. La faim me força ensuite de recourir » aux racines. Pendant cinq jours je ne goûtai rien Me ce » que les choses humaines peuvent apporter de soulage-
(i) Tendimus indc Lachis , illîc loca tuta pu tantes Quo cunctos mecum vincula dira donnant.
Capta jugo tristi trador pro nomîne Christi Qui sibi mancipium me facit esse pium.
ISullis tormentis cedit constantia mentis : * Victrix semper erit inviolata fides :
Cogor ad indigna : lapides lego , congero ligna. Jussum si renuo, verbere cassa luo.
Verbera dira, minas , aestus simul atque pruinas Tristis sustineo, compcde vincta fleo.
Ut doleant artus cogit labor et cibus arctus. Fcrvida longa dies , rara brevlsque quies. Mœroris tanti finem faciens hypapanû Qui concessa quies est veneranda dies.
Si quaeris scire (juis nos tune fecit abire ? Nos redcmit tvnus vir bonus atque pius, Cui pater optatus eodem tempore natus Lœtitiae summae maxima causa fuit.
Actis ter quinis hic mensîbus e*t mihi finis Luctûs, jam dictœ virginis aima dies.
» ment; je vivais comme je pouvais. Seule, inauiète, er- » rante , je ne voyais de toutes parts que solitude. J'avais » douze torrens à traverser. Que faire ? La crainte de mou- » rir me fera-t-elle braver les dangers de la mort ? Je ne » vois de pont nulle part. Les maux que j'ai éprouvés me » remplissent de terreur. Je ne peux retourner en arrière. » Je crains en restant de devenir la pâture des bêtes féroces. » La crainte m'inspire enfin de l'audace. Je passe le pre- » mier torrent , puis je les traverse tous (1). »
On était alors dans l'hiver ; malgré la rigueur de la saison , et quoique Marguerite fût vêtue si légèrement , elle s'étonne de n'éprouver que la sensation de la chaleur ; elle s'écrie :
Mais voici un incident plus surprenant encore : « Non loin , » dit-elle, j'aperçois une forêt; je vois sur la lisière du bois » un turc qui vient m'arracher mon pseautier. Je m'éloigne » toute triste; mais quand je suis loin, il m'appelle; il se » jette à mes pieds ; il se repent de sa violence ; il me remet » mon livre. Qui donc a pu rendre ce barbare si soumis » pour moi ? (2) »
(i) Indè recedo cito; pagos et publica vito D unique capi timeo, sola latenter eo.
Captiva? testis saccus pro tcgmine testis Est raibi, cui desunt et color indè calor ; Hic brevis atque levis vix naturalia celât ; Et tamen est oneri , cui décor omnis abest. I ni eus iste cornes est per déserta vaganti, Cum libro saccus , res mea tota fuit.
Panis me torta sustentât quinque diebus Post quos radiées sumo docente famé.
Nil mihi de rébus humanis quinque diebus Confert solamen ; ut queo dego tamen.
Anxia sola vagor; cremus patet undiquè latè Insuper , et bis sex praetereunda yada.
Quid faciam ? mortisne metu discrimina mortis Incurram ? pontis spes mihi nulla manet. Ne redeamf mala me terrent experta; manere Hinc vereor, ne si m prœda voranda feris. Audax esse metu compelloi : transeo primum , Ordine quo primum transeo cuncta vada.
(a) Haud procul aspicio sylvam; sylvaeque sub orâ Stat Parthus , psalmos vi rapit ille meos. Tristis discedo ; sed cùm longiùs cssçm
Notre pèlerine arrive enfin à Antioche. Pendant qu'elle y séjourne , l'armée des infidèles , qui l'avait faite prisonnière à Jérusalem, se présente devant les murs de cette ville. Voici le moment le plus critique pour Marguerite ; on l'accuse d'avoir volé un couteau qu'elle a trouvé; on l'arrête; on va la faire mourir. C'est ce que nous apprend Manrique , qui a omis ici plusieurs vers.
« Que faire? dit Marguerite. Je veux et ne puis m'échap- » per d'aucun côté ; partout sont des sentinelles ; aucune » porte n'est ouverte. Tout m'effraie , les regards et les dis- » cours de ceux qui m'entourent. Je n'entends point la lan- » gue turque. Ne sachant quel parti prendre, saisie d'une » douleur intérieure , je prononce le nom de sainte Marie. » A ce nom , le chef des infidèles s'étonne, cet homme sans » foi devient bienfaisant et pieux , et se tournant vers les » siens : Voilà, leur dit-il, qu'elle invoque Marie. Il nri'or- » donne de m'en retourner. Cet ordre déplaît aux autres ; » mais je m'en inquiète peu. Je sors et vous rends grâce , ô » vierge Marie ! c'est par vous que j'ai été délivrée à Lachis ; » c'est par vous que je l'ai été encore ici. Honneur et gloire » à Marie! (I)»
Marguerite , échappée à ce danger, retourna visiter les lieux saints, et à la faveur de la trêve qui fut conclue en 1 192 entre Richard et Saladin, elle s'en revint avec les croisés anglais en Europe. Elle alla à Saint-Jacques-de-Compo s tel le , puis à Rome , et vint enfin en France. Nous regrettons que Manrique n'ait point copié toute cette partie des
Me vocat : et pedibus volvitur illc nieis. Pœnitet et facti valdè, redditque libellum. Sed tamen dévolus barbarus undè mihi ?
( i) Et quid agam ? volo nec Taleo divertere quoquam. Extat ubique cliens; janua nulla patet : Omnia me terrent, vu Uns et verba loquentum. Cùm milii sit nota parthica lingua minus ; Expers consilii , timor interiora dolore I) uni replet in lablis sancta Maria sonat. Virginis ad nomen do m in us stupet ille benignus Et pius efficitur ethnicus absque fide.
Conveniensque suos , suf er hoc , ait , ecce Mariara Clamitat, hineque meum me jubet ire locum. Displicet hoc aliis : verùm quai cura ? quid indè ? Egrcdtor, grates virgo Maria tibi ; Capta Lachis per te sura libéra : constat aperte Hic quoque , sic ut ibi, la us sit honor que tibi.
voyages de Marguerite. Nous savons seulement qu'elle eut encore à souffrir de la faim et des voleurs (1).
« Arrivée sur les frontières de France, j'apprends, dit notre » voyageuse, que mon frère s'est fait moine. Je viens à Beau- » vais , je m'informe où il est : on me montre Froimont. Je » le trouve enfin. Il a peine à me reconnaître. Je lui dis le » nom de mon père, celui de ma mère. Mon père eut trois » enfans. Vous voyez en moi la seule fille qu'il eut. L'autre » frère fut enlevé au ciel aussitôt après son baptême. Pour- » quoi hésitez-vous encore? C'était Sybille qui nous donna » le jour; c'était notre mère. Hulnon était notre père. Il me » croit enfin ; nous mêlons nos larmes ensemble. Je lui ra- » conte mes aventures ; mon récit lui arrache des soupirs. » Il m'exhorte à mépriser la vie du monde , et m'ouvre >> le chemin de la vie religieuse (2). »
Marguerite suivit le conseil de son frère , et grâce à la libéralité de Louis , comte de Blois et de Clermont , elle entra dans un monastère des filles du diocèse de Laon, appelé Montreuil ou la Sainte-Face. Après une vie si orageuse , elle y passa dans le repos le reste de ses jours.
Cette élégie , où l'on trouve beaucoup de vers léonins , genre de poésie fort en vogue aux douzième et treizième siècles , n'est pas sans mérite , et la versification en est souvent élégante.
Le moine Thomas avait encore composé en prose un Traité du mépris du monde, qu'il avait adressé à sa sœur Marguerite, et une Vie de saint Tliomas de Cantorbéry. Il mourut à Froimont, au commencement du treizième siècle.
(i) lnsidias etenim latronum passa famemque.
(a) Unica spcs supercst germanum quaercre fratrcm. Hinc investigans Francorum (imbus; eecè Audio jàm monacum : Francia te repeto.
Bclluacum vcnîens, uhinàm sit sciscitor indè Monstratur Fres mous tjuo manet il le locus. lnvcntus tandem quae sim vix crédit, et aio : Hoc nomen moins et patris illud erat.
Treis pueris pater unus; adest quae concipit una. Hune baptismum lavât, Chris tus ad astra levât. Quid dubitas ? i 1 la genuit nos dicta Sybilla. H vi nobis mater et fuit 1 lui no pater. Haïe inter, signis crédit, lacrymatnur uterque. Casus pando mcos, mcque lorjuenlc gemit. Post ha:c bortatur mundi rointemricrc vilain : <^uœ reddat monacam me doect illc viam.
Vieille chronique de V abbaye de Béziers , par le moine
Jean (1).
Cette chronique , uniquement consacrée au monastère de Béziers , n'est point un récit ; sous le titre de chronique , on a réuni plus de trois cents pièces relatives à ce cloître , qui fut fondé en Tan 600 , sous le règne de Clotaire H. Ces pièces, qui sont pour la plupart des chartes de donation, sont extrêmement curieuses , et prouvent que l'abbaye de Béziers devait posséder d'immenses richesses. Nous avons lu le texte d'un contrat , qui donne à saint Pierre et à l'abbé du couvent^ une jeune fille qui avait été promise en mariage ; dans ce contrat , signé par des barons et des chevaliers et par ses parens, la jeune fille est considérée comme femme de saint Pierre ( sicut sancti pétri feminam). À la page 461 , il s'agit de Hugues , seigneur de Beaumont , qui , a l'époque de la première croisade , alla trouver les moines de Béziers , avant de prendre le chemin de la Palestine. Il dit adieu aux Cénobites , les pria d'oublier les torts qu'il pouvait avoir eu envers eux , et après s'être recommande à leurs prières , le chevalier leur donna une terre et les hommes qui en dépendaient. Un autre chevalier, nommé Frédéric , en partant pour Jérusalem, accorda à saint Pierre et aux moines de Jïéziers un moulin avec ses dépendances , une terre et tout ce qu'il possédait dans le bourg de Blainiset. Yoici l'extrait d'une charte de donation fort curieuse, dans laquelle le chevalier Martel de Malle t laisse tous ses biens au monastère dé Béziers , avant de faire le pèlerinage à la Terre- Sainte. Le début de cette charte nous porte à croire qu'elle est du onzième siècle.
« La ruine prochaine du monde nous avertit que nous » devons méditer avec ardeur les choses éternelles. (Quan- » tœ pietatis desiderio debeamus œterna meditari, labentis » mundi casus indicat, qui quolidianis dejectibus videlur an- » nidari). La vie présente est un enchaînement de misères ; » tout ce qu'elle nous offre est faible et fragile , et il est » prouvé d'une manière évidente qu'elle rend très-malheu- » reux celui qui s'y attache. Notre corps est pour nous l'oc- » casion de beaucoup de souffrances, et la mort même, » par laquelle toute chair est dissoute, est pour nous un
(i) Chromcon antiqnum Bcsuacensis abbatiae, auctorc Joanae monscho. Spiril. de Dachcry, t. 1 1 , p. 4oo et suiv.
SCS CROISADES. 377
» sujet de douleur et de crainte. C'est pourquoi , voulant » cesser d'obéir à la chair et au sang, désirant me rendre » propice la majesté du ciel , et décidé à expier dans la » pénitence les péchés de ma jeunesse, j'ai résolu d'aller » visiter le sépulcre du Seigneur, et d'abandonner tous mes » biens à l'église de Béziers qui est ma paroisse , comme » l'atteste la sépulture de mon père et de mes aïeux. En » présence du seigneur, abbé Gérard, et du consentement » du comte Guillaume, sous la protection duquel j'avais » placé mes terres , j'ai donné à Dieu , à saint Pierre et au » monastère de Béziers deux endroits pour pécher dans » la Saône). Je les ai donnés sous cette teneur, que, s'il le » faut, le pêcheur ait un servant qui l'aide à conduire la » barque , et qui lui prépare tout ce qui lui est nécessaire » pour la pêche. J'ai donné une prairie qu'on appelle Bras » de Lambert, j'ai donné le bois de JVevra et toutes les fo- » rets que j'ai auprès de la ville de Beesque. » En outré , le chevalier Martel donne aux Cénobites d'autres revenus et d'autres privilèges ; tous les porcs du monastère peuvent aller librement dans ses bois et ses forêts. Le pèlerin ne veut point que ses hommes nuisent en quoi que ce soit aux religieux de Beesque , parce que leur couvent fut fondé par ses aïeux pour le salut de leur âme. 11 affranchit les moines de tout impôt et de toute corvée. La charte dont nous venons de donner un extrait termine la chronique de Béziers.
Vie du seigneur Lietbert, évêque de Cambrai.
On ne connaît pas le nom de l'auteur de cet ouvrage ; on sait seulement que l'historien vivait au commencement du douzième siècle; il a suivi Lietbert depuis sa naissance jusqu'à sa mort, et il a écrit d'après le témoignage de ceux mêmes qui avaient connu le pieuxevêque de Cambrai. Nous neprendrons dans cette histoire que ce qui a rapport au pèlerinage de Lietbert , et nous aurons soin de ne pas répéter ce que nous avons dit là-dessus dans notre Eclaircissement sur les pèlerinages ( tom. Ier., p. 572 et suiv. de notre hist. ).
Lietbert, touche des sacrifices que le fils de Dieu avait faits pour les hommes, voulut obéir à l'apôtre, quand il dit : Sortons de ce camp pour aller vers lui, car nous n'avons poins ici d'éternelles demeures. L'évêque conçut le désir de faire un pèlerinage à Jérusalem ; ce n'était point pour aller
voir les pierres des tours et le toit des maisons de la ville sainte , mais pour embrasser ( aniplecti ) les chemins consacrés par les pieds du Christ. Il estimait heureux celui qui pouvait voir la crèche de Jésus ; qui pouvait adorer , en esprit , l'Enfant-Dieu , entouré de bergers, et pleurer sur le sépulchre du Sauveur avec les femmes de Jérusalem. Quand il eut pourvu à son remplacement , le pontife fît connaître son projet à ses amis, qui en furent consternés ; malgré les remontrances qu'on lui adressa , il persista dans sa résolution, et se mit en route dans l'année 1 054.. « Après avoir à » peine obtenu le consentement du clergé et du peuple, dit » le chroniqueur , la liberté de la patrie , l'ornement de l'é- » élise , le pontife digne de Dieu , Lietbert sortit de la ville » de Cambrai , suivi de toute la population , qui l'accompa- » gna pendant trois lieues , en versant des larmes et en » poussant de grands gémissemens. » Nous avons parlé, dans notre éclaircissement , de la marche de Lietbert à travers le pays des Huns , de son entrevue avec le roi de la Pannonie, et des périls que coururent lui et les siens au milieu des solitudes de la Bulgarie , infestées par des voleurs.
Arrivé à Laodicée , le pontife apprit que l'église du Saint- Sépulchre avait été fermée à la piété des chrétiens par le sultan du Caire , et qu'il n'était plus possible de suivre la route de terre pour aller à Jérusalem. Lietbeyt séjourna pendant trois mois à Laodicée ; ses nobles familiers restèrent seuls avec lui; car le reste des pèlerins, désespérant de
Îiouvoir se remettre en route , s'était dispersé çà et là dans es terrçs voisines. Le pontife , résolu d'aller par mer à la Terre-Sainte , était près de mettre à la voile , lorsqu'un de ses compagnons, le seigneur Foucher , tomba malade. La maladie devint grave et mortelle , et Lietbert , triste et tourmenté , ignorait s'il devait retarder le départ ou quitter son malheureux compagnon. Le médecin avait désespéré de la guérison du seigneur Foucher , et sa mort était regardée comme très-prochaine. Cependant le maître du vaisseau avait annoncé l'heure du départ ; chacun prenait place dans le navire, et l'incertitude du pontife n'en était que plus cruelle. « Le Tout-Puissant, dit l'auteur, ne voulut pas que >» l'évcque fût tourmenté plus long-temps , et lui inspira un » sage conseil. Lietbert se souvint de ces mots, adressés par » Jésus-Christ à celui qui voulait ensevelir son père avant » de suivre le Sauveur : laissez les morts ensevelir leurs morts ; » fortifié par la parole du fils de Dieu , le prélat dompta, » par l'amour divin , la nécessite de la chair, et alla revoir le » malade qui rendait le dernier soupir. Celui-ci , quoiqu'il
» fût déjà comme livré à l'autre vfe, œgerquamvis sœculo tra- » deretur alteri, reconnut la voix du pontife et entendit ses
» sanglots Le vénérable prélat,. versant des larmes , re-
» commanda le pèlerin malade au bienheureux saint André, » aux prières et aux mérites de la glorieuse reine Marie , » mère de Dieu. Ensuite Lietbert , après lui avoir dit adieu , » et lui avoir donné le baiser de paix , se retira.
» Le malade était resté seul. Malgré ses souffrances et son » agonie , soulagé par les bénédictions du pontife, réchauffé » par ses larmes , il put respirer un peu , et il eut assez de » force pour faire entendre quelques sons de voix. Se sou- » venant ensuite que le vénérable évêque l'avait recom- » mandé à saint André et à la bienheureuse Marie , Foucher » ramassa toutes ses forces , et prononça la prière suivante, » plusieurs fois interrompue par ses gémissemens : 0 saint » André ! vous, à qui m'a recommandé monseigneur i'évéque » Lietbert, vous, dont la mémoire est révérée dans le mo- » nastère situé près de Châteauneuf , si vous êtes véritable- » ment cet André , vaillant apôtre du Christ , ami de Dieu , » cet André que le Seigneur a chéri en odeur de suavité , » hâtez-vous de me secourir ; ayez pitié de moi ; plongeant » votre doigt dans l'huile de la miséricorde de la mère de » Dieu, notre dame sainte Marie , soutenez, par vos prières, » mon âme défaillante; ami de Dieu, secourez -moi par le » secret du Christ, votre maître. Je meurs; faites ce que je » ne puis faire moi-même : implorez pour moi la divine mi- » séricorde. Si je vous prie de m' exaucer, ce n'est pas en » considération de mes vertus, car je ne mérite que la mort, » mais c'est en considération de celui qui m'a recommandé à » vous , par ses larmes et ses prières. » ( Le chroniqueur a soin de nous dire qu'on tient cette prière du seigneur Foucher lui-même , qui , après sa guérison , avait raconté tout ce qui lui était arrivé durant son agonie ). « Cette nuit-là, » continue l'auteur, le pontife ne dormit point; il avait re- » commandé à Dieu lui et les siens, et lui avait redemandé » la vie de son ami expirant.
» Déjà la quatrième veille de la nuit approchait ; le péle- » rin malade était à demi-éveillé , et voilà que deux figures » de démons apparurent devant lui, portant un trident de » fer enflammé , et comme tiré naguère de la fournaise ar- » dente. Les démons , comme l'a répété ensuite le seigneur » Foucher , appelaient ce trident l'aiguillon fie la mort; ils » disaient qu'ils l'avaient apporté pour le lui plonger dans » le cœur, et pour lui arracher ainsi l'âme du corps. Dieu î » quelle crainte ! quelle douleur î quelles angoisses î Le ma-
» lade tremblait de souffrance et d'effroi; il croyait les esprits *> de l'abîme prêts à le frapper ; il sentait son corps se dis- » soudre; il pleurait et gémissait , et, au milieu de ses san- » glots , il n'avait de force que pour murmurer les noms de » Marie et de saint André.
» Dans ce moment terrible, tandis que le pèlerin était » plongé dans les ténèbres et les ombres de la mort , une » lumière éclatante vient remplacer l'affreuse nuit qui l'en- » tourait; c'est l'étoile de la mer, la mère de la piété , l'es- » poir des malheureux , le salut des faibles , l'effroi des dé- » mons. Eh quoi! dit Marie, méchans esprits, quelle est » votre fureur? Vous êtes superbes , au point de venir re- » vendiquer ceux qui nous ont été recommandés!... Sortez » d'ici à l'instant , sortez. La Vierge dit , et soudain les dé- 3» mons disparaissent. Mors la mère de Dieu, avec un visage » doux et serein , commande au malade de se lever et d'aller » rejoindre le pontife , et remonte aussitôt vers les célestes » demeures. » L'auteur parle de la surprise et de la joie que causa cette guérison merveilleuse; le seigneur Foucher trouva Lietbert qui se promenait sur le rivage de la mer , pleurant le trépas du pèlerin , qu'il croyait mort , et méditant sur les misères de la vie. Le pontife ne voulait point en croire ses yeux , à la vue de celui qu'un miracle venait de délivrer; à la fin il reconnut Foucher, l'embrassa et remercia le Sauveur qui , autrefois , avait ressuscité Lazare et le fik unique de la veuve , et qui maintenant lui rendait un compagnon et un ami.
Les débris de la pieuse caravane s'embarquèrent pour Jérusalem; mais bientôt les pèlerins furent surpris par une tempête. Le chroniqueur, qui tout-à-l'heure mettait un vers de Virgile dans la bouche de la Sainte-Vierge , à propos du discours qu'elle adresse aux démons , copie ici une douzaine de vers du troisième livre de l'Enéide , pour décrire cette tempête. Les compagnons de Lietbert furent jetés dans l'île de Chypre. Les nautonniers, qui craignaient la rencontre des infidèles , ramenèrent les pèlerins à Laodicée.
L'évêque de cette ville leur conseilla de reprendre la route de France , vu les difficultés du pèlerinage ; et Lietbert» dit le chroniqueur , revint fort triste dans son pays.
Assises de Jérusalem, relatives au droit maritime.
A la fin du 2e. volume de notre Histoire, nous avons donne' un éclaircissement sur les Assises de Jérusalem; nous en avons aussi parle' dans notre chapitre sur V Ordre judiciaire (tom. VI). Si nous revenons encore une fois sur le code de la Terre-Sainte , c'est pour faire connaître à nos lecteurs des articles de législation qui ne se trouvaient point dans les éditions des Assises, publiées jusqu'à ce jour. M. Pardessus , dans sa Collection des lois maritimes, a rapporté sept chapitres relatifs au droit maritime, tirés de l'Assise de la Cour de Borges. Cette Assise des bourgeois , dont M. Pardessus a publié des extraits , n'a jamais été imprimée dans son vieux texte français , et le manuscrit original se trouve aux archives de Vienne. Les règlemens maritimes dont il s'agit concernent la compétence , les chargemens à profit commun , le jet , la location des matelots , et les bris et naufrages ; ils furent donnés à la Palestine par le roi Amauri. Nous devons faire remarquer ici que la plupart des successeurs de Godefroi ont ajouté aux Assises de Jérusalem des articles , adaptés aux besoins de chaque, époque. Il serait peu intéressant pour nos lecteurs de voir le texte de toutes les dispositions relatives au droit maritime , contenues' dans l'Assise des Bourgeois ; nous nous bornerons à citer le chapitre XLIV, qui traite du mauvais chrétien qui porte des choses prohibées en terre des Sarrasins , et de la peine qu'il doit subir:
« Si un matelot ou un marchand, quel qu'il soit, porte » dans le pays des Sarrasins des choses prohibées , telles » qu'armures, hauberts, chausses de fer, lances , arbalètes» » heaumes ou broches d'acier ou de fer, et qu'il en soit » convaincu devant la Cour de la mer par les matelots ou » les marchands qui étaient présens , lesquels affirmeraient » qu'il a ainsi vendu aux Sarrasins des choses prohibées ; » dans le cas où ce qu'il aurait porté monterait a plus d'un » marc d'argent , ses biens seraient confisqués au profit du » seigneur du heu, et il sera condamné par la Cour des » Bourgeois , à être pendu , après que les jurés de la mer w auront reçu les dépositions des témoins : c'est le droit et * la décision de l'assise. »
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Deux manuscrits de la Bibliothèque du Roi.
Le premier de ces manuscrits porte le numéro 6745 ; il est du quatorzième siècle , et a pour titre : Recueil de chroniques des Romains, des Angles et de la Terre-Sainte. Il renferme deux chroniques dont l'une n'est qu'une indication des événemens , et l'autre , quoique plus étendue , n'apprend rien à ceux qui ont lu Guillaume de Tyr. Le fait suivant , que nous empruntons à la première chronique , est assez curieux pour être mis sous les yeux des lecteurs. Sous la date de 1 067 , le chroniqueur rapporte que Canous ou Corrat, chantre de Cologne , allant , au nom de l'empereur, au-devant d'un prélat, qui venait prendre possession du siège archiépiscopal de Trêves , fut attaqué par le comte Théodoric. Celui-ci le fist mener en un bois, sur les plus hautes roclies qu'il pot trouver, le Jist trébuchier contreval les roches por li tuer; et quant il vit qui ne fu pas blecié, il à fist ficher un glaive par nu le cors, et fist son cors covrir de foutes (feuilles) et lessier (laisser) ou bois. Un paysan découvrit le cadavre « du chantre de Cologne, et l'évêque de Verdun le fit inhumer, d'une manière convenable , dans un monastère voisin. L'empereur Henri, pour le punir de son crime, envoya Théodoric en exil : le comte lit alors un pèlerinage en Palestine, d'où il ne revint plus. Le même auteur raconte, qu'après la mort de Godefroi , il fut décidé que celui d'entre les barons dont le cierge serait allumé le premier par le feu du ciel , le jour de Pâques, monterait sur le trône de Jérusalem; l'historien ajoute que ce fut Robert de Normandie qui reçut cette faveur divine. Ce fait est dénué de vérité; et nos lecteurs n'ignorent pointqu'à l'époque de la mort du duc de Lorraine , Robert était déjà retourné en Occident. Cependant nous devons rappeler ici que le miracle du feu sacré donna quelquefois des patriarches à la ville sainte. Voyez à ce sujet le Ve. livre de notre Histoire, p. 1 08. La première chronique s'étend jusqu'à l'année 1 122. Nous avons dit que la deuxième chronique ne nous offrait rien de nouveau.
L'autre manuscrit porte le numéro 10; il est aussi du quatorzième siècle ; il est intitulé : Li roummans de Gode- J'roi , de Buillon et de Salekandin, et tous les roys qui y ont esté j'usques a saint Loys , qui dernièrement fu, et de leur fait et de Pierre l'Jiermite, qui premier esmeut le peuple , etc. Le titre que nous venons de citer semble nous avertir que ce n'est point la vérité historique qu'il faut chercher dans cet
des croisades: 583
ouvrage ; les époques y sont confondues , et le mot de roummans n'est guère propre à garantir l'exactitude des faits que l'auteur raconte. Cependant , malgré un titre qui annonce d'abord une conception romanesque , une œuvre d'imagination, li roummans de Godefroi, etc. , suit avec exactitude l'ordre des événemens , et la vérité historique s'y trouve respectée. Nous ne nous arrêterons point à l'analyse de ce livre, parce que les faits qu'il contient sont empruntés aux vieilles chroniques contemporaines dont nous avons rendu compte. L'ouvrage en question est orné de cent dixsept vignettes qui représentent divers événemens de l'histoire des croisades.
Au frontispice de ce manuscrit se trouve une miniature de grande dimension et présentant quatre sujets dans un seul encadrement : dans le premier, on voit le saint père , assis sur un fauteuil doré, et en habits pontificaux, donnant sa bénédiction à Pierre l'hermite ; ce pèlerin est à genoux , il est vêtu d'une espèce de capote dont le capuchon est baissé, et l'on remarque immédiatement derrière lui la mule qui l'a amené. Le second sujet représente un cardinal, la tête couverte d'un chapeau de pourpre, et monté dans une espèce de tribune, prêchant la croisade au peuple. La troisième partie de l'encadrement est l'arrivée à un port de plusieurs vaisseaux ayant leur voile blanche et chargés de croisés armés. Nous voyons dans le quatrième sujet l'attaque et l'escalade d'une ville forte par un grand nombre de croisés , dont plusieurs sont couverts d'un bouclier et presque tous armés d'une lance. L'encadrement des quatre sujets et de la première feuille est formé par un cordon de fleurs variées , entremêlées d'or.
Parmi les cent dix-sept vignettes , quelques-unes ont trait à la vie de J.-C, à la naissance duquel le manuscrit remonte; on peut distinguer spécialement dans les suivantes celle
3ui représente Baudouin du Bourg assistant à l'inhumation u roi Baudouin , son cousin , une autre dans laquelle on voit le sultan d'Egypte qui vient de tomber sous les poignards des émirs; son corps, tout sanglant, porte une longue robe et est entouré de ses assassins. Cil j maris murdrirent le soudant leur seigneur et li chrestiens sen revindrent a grant rnerches en Jherusalem. Une vignette représente Nouradin , qui vient de faire trancher la tête au prince Raymond. On lui apporte sur un plat cette tête sanglante , qui doit être promenée dans toute l'Egypte. Les autres miniatures offrent plus ou moins d'intérêt.
Relation du siège et de la prise d'acre par les Sarrasins. — » Cette relation , écrite d'abord en français et traduite ensuite en latin sous le titre de Excidio urbis acconensis , paraît avoir été rédigée d'après une lettre de Jean de Vile , maréchal de l'hôpital de Saint-Jean, qui écrivait à son frère Guillaume de Vile, prieur de Saint-Giles, en Provence. Jean de Vile avait été témoin oculaire de la ruine de Ptolémaïs. La relation française est restée manuscrite à la Bibliothèque du Roi, sous le n°. 1290; la traduction latine de ce récit a été recueillie par dom Martène , Ampliss. collection. Cette relation est très-précieuse , et nous en avons beaucoup profité dans le XVIIIe. livre de notre Histoire ; nous en avons donné un extrait dans les pièces justificatives du Ve. volume de notre Histoire,
Pièces manuscrites relatives a la croisade qui fut prêchée sous François Ier, — Les pièces en question sont en grand nombre ; elles n'ont jamais été imprimées , et se trouvent à la Bibliothèque du Roi , sous le n°. 9879. Elles renferment les documens les plus curieux sur la manière dont on pré* chait la croisade , et dont on percevait les tributs de cette guerre. Dans ces lettres patentes , données par le roi ou par des cardinaux, tout est prévu, tout est déterminé, tout jusqu'aux particularités les plus minutieuses. Des règlemens apprennent aux fidèles les formalités qu'ils ont à remplir
Ï>our la confession , les dispenses , les restitutions et l'absoution ; on prescrit au commissaire comment il doit procéder à l'ouverture des troncs, comment il doit rendre compte des aumônes de la piété. Il est des lettres qui octroient aux prescheurs de la croisade le quinton de deniers et oblations ; il en est d'autres qui prescrivent l'ordre qu'il faut suivre dans les cérémonies religieuses, qui marquent le temps où les
Srédicateurs doivent faire ung beau et dévot sermon au peuple, n trouve aussi un compte rendu de toutes les dépenses qui ont été faites pour la croisade. Ces différentes pièces sont rapportées textuellement à la fin du Ve. volume de notre Histoire.
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