DES HISTORIENS GRECS
VAlexiade d'Anne Comnène (1).
Là princesse Anne Comnène naquit à Constàntinople , le 1er. décembre 1085, d'Alexis et de l'in%)éra£rice Irène. Elle annonce avec affectation dans sa préface combien fut rliustre sa naissance , et les soins que prirent ses parens pour cultiver les dons de l'esprit et du cœur que là nature lui avait prodigués. « Elevée dans la pompe, dit-elle, et instruite dans » toutes les sciences, dans tous les arts et dans les principes » de la philosophie d'Aristote et de Platon, j'entreprends » d'écrire l'histoire de mon père Alexis. » Après ce début, la princesse Anne parle des avantages généraux de l'histoire, seule digue à opposer au temps qui dévore tout. Dans celle qu'elle se propose d'écrire, elle dira la vérité toute entière; elle veut, méprisantl'envie, qui, selon l'expression d'Homère, condamne les personnes les plus innocentes, elle veut louer la vertu, même dans ses ennemfs, et censurer les vices de ses amis ; que s'il y a quelques personnes qui se trouvent offensées par ses reproches , ou flattées par ses louanges . elle les conjure de ne rien lui en imputer, mais de l'attribuer aux choses même qu'elle loue ou qu'elle censure ; elle termine sa préface par le récit des malheurs domestiques qui accablèrent son illustre Maison.
La fille d'Alexis n'a point tenu la promesse qu'elle a faite avec tant de solennité. L'ouvrage au' elle â e'crit n'est qu'un . panégyrique des vertus d'Alexis , de ses nobles qualités , et de ses vertus privées : mais autant le caractère du prince grec est l'objet de ses éloges , autant celui des princes croisés devient le sujet de ses vives censures ; il semble qu'il suffit d'être l'ennemi d'Alexis , ou de n'être point Grec , pour qu'on
soit, aux yeux de la princesse , dépouvu de toutes les vertus
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morales et politiques, et indigne, pour ainsi dire, de vivre dans la société des hommes. Dans toutes les pages de son histoire respire l'orgueil d'une nation qui n'avait plus pour elle que des souvenirs. Anne Comnène s'efïbrce de relever la gloire des hommes de son siècle , en les comparant à ceux de l'antiquité ; c'est ainsi qu'elle prodigue à son père , À son épouse , aux généraux grecs , les noms des héros de l'Iliade , et que l'action guerrière la plus ordinaire est placée bien au-dessus des exploits des Aiax et des Achille. Outre ces grands défauts , qui déparent l'ouvrage d'Anne Coinnène , il en est un autre non moins grave : la princesse grecque est presque toujours inexacte dans le récit des événemens de la croisade , soit par* esprit de prévention, soit parce que les expéditions des chrétiens ne lui avaient laissé que de vagues souvenirs [ elleffti'était âgée que de dix ans lors du passage des pèlerins à Constantinople) ; elle défigure dans son récit presque tous les faits, ou leur donne une physionomie particulière. Nous relèverons dans cet extrait toutes les erreurs de la princesse , en rapprochant le r.écit des historiens latins de celui de l'Alexiade.
La princesse grecque consacre les premiers livres de l'Alexiade à raconter les nobles actions qui honorèrent l'enfancè d'Alexis : ce prince * issu d une illustre race , fut élevé avec un soin extrême par ses parens ; il s'instruisit de bonne heure dans les sciences et les arts , noble délassement des rois; sa mère s'attacha surtout à lui inspirer des sentimens" religieux , et à inculquer dans son esprit les principes d'une morale sévère. A ce sujet , Anne Comnène rapporte un fait qui excite son admiration , et qui , par cela même , peint bien le caractère des Grecs du Bas-Empire. Pour éviter qu'Alexis ne se souillât par des impuretés secrètes r sa mère ordonna qu'un moine coucherait avec lui dans le même lit , jusqu'à ce qu'une union , consacrée par l'Eglise , pût légitimer aux yeux du Seigneur les désirs naturels de son fils. Anne Comnène, après avoir raconté avec un vif enthousiasme les premiers exploits d'Alexis, sous les ordresde Michel Ducas, justifie ce prince de l'accusation d'avoir usurpé le trône sur son bienfaiteur , accusation que pourraient porter contre Alexis la passion et l'envie ; elle cherche à prouver que l'avènement d'Alexis au trône de Bysance fut la suite de la nécessité , nécessité qu'elle explique par les circonstances générales dans lesquelles se trouvait alors l'empire. Nous ne nous arrêterons pas sur cette partie de l'Alexiade , où se montrent sans cesse l'exagération et la partialité, ni sur les éloges mille fois répétés , que la princesse grecque y donne
Il son père. Nous passerons rapidement aussi sur les autres événemens qui précédèrent l'arrivée des pèlerins de l'Occident à Constantinople. On ne trouve dans ce récit rien d'intéressant pour les proisades, si ce n'est cependant les guerres des princes normands de la Pouille avec Alexis , qui donnent lieu à la princesse grecque de porter quelque jugement sur le caractère des peuples occidentaux. Nous avons aussi remaipué un passage dans lequel Anne Comnène rend compte du séjour du comte de Flandre à Constantinople, au retour de son pèlerinage outre ,mer; nous allons le traduire en entier : « Comme l'empereur était campé près de Béroé , et » qu'il s'occupait à distribuer des armes aux soldats qui » s'étaient sauvés du désastre éprouvé par l'armée impériale, » le comte de Flandre arriva de Jérusalem , lui prêta serment » de fidélité, à la manière des Francs, et promit de lui en- » voyer cinq cents chevaliers , lorsqu'il serait retourné dans » son pays. L'empereur le reçut avec beaucoup de civilité , » et le renvoya fort content. »
Ce passage de l'Alexiade, joint aux autres preuves que nous avons rapportées dans l'extrait de Guibert , atteste , d'une manière évidente, la vérité de la lettre d'Alexis adressée au comte de Flandre, et qui avait pour but de provoquer les secours des princes d'Occident.
L'intérêt de l'Alexiade devient plus grand pour notre sujet, lorsque la princesse grecque arrive à son dixième livre , qu'elle consacre particulièrement à la première croisade et au séjour des pèlerins à Constantinople. Elle parle d'aboi d de l'impression que fit sur l'esprit d'Alexis la nouvelle de ce grand mouvement des peuples qui , suivant l'expression si souvent citée d'Anne Comnène, arrachait l'Europe de ses fondeinens et la précipitait sur l'Asie. L'empereur grec en fut effrayé; il connaissait le caractère altier des Francs, et l'insatiable ambition des princes latins. Pour détourner les effets de l'orage terrible qui se formait contre lui, Alexis se proposa tout à la fois de mettre l'empire en état de résister aux entreprises hostiles des comtes francs, en levant des armées, chargées de surveiller tous leurs înouvemens, et de l'autre, à s'attirer leur estime et leur amitié , en ordonnant à tous les commandans de provinces de fournir en abondance aux pèlerins de l'Occident les choses dont ils pourraient avoir besoin.
Ici, de même que les historiens latins, la fille d'Alexis in* diqucPierrerErmite comme l'auteur de la première croisade ; c'est ce qui Famène à parler du pèlerinage de ce pieux cénobite , qu'elle appelle Cucupctre ( sans doute comme le remarque Ducange, dans ses notes sur l'Alexiade, à cause des
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vêtemens du cénobite , ou de sa petite stature ). Après avoir décrit l'enthousiasme qui embrasa les peuples d'Occident, à la suile des prédications de la croisade, la princesse grecque trace dans son récit l'itinéraire des premières troupes de pèlerins qui , sous la conduite de Pierre l'Ermite et de Gauthiersans -Avoir, traversèrent la Hongrie et la Bulgarie. Les croisés portaient des croix rouges sur leurs épaules. Ces troupes innombrables , qu elle compare tour-à-tourgiux sables de la mer et aux étoiles du firmament , s'avancèrent vers la Grèce ; elles étaient précédées par des nuées de sauterelles qui, selon les expressions de la princesse, épargnaient les blés et dévoraient les vignes ; de là , continuet-elle, on concluait que les chrétiens d'Occident ne seraient terribles que pour les Sarrasins, esclaves de Bacchus et de frémis, livrés a toutes sortes de débauches , et que les fidèles , désignés par le froment , seraient épargnés à cause de leur sobriété et de leur tempérance. La superstitieuse princesse s'arrête assez long-temps sur l'explication de ce prodige.
Lorsque la nouvelle de la prochaine arrivée de» Occidentaux sur le territoire de l'empire fut parvenue à l'empereur, il manda auprès de lui tous les gouverneurs de province; il leur renouvela l'ordre que déjà il leur avait donné, de fournir aux pèlerins tout ce qui pourrait leur être nécessaire. Si quelques Occidentaux s'écartaient du gros de l'armée pour piller, ils devaient les en empêcher par de petits 'combats , avec le moins d'éclat possible ; en même temps, l'empereur ordonna de placer dans chacun des corps de troupe, chargé de surveiller les pèlerins, des hommes instruits dans leur langue, afin qu'ils pussent facilement apaiser les rixes qui s'élèveraient entre les armées grecque et latine.
La princesse suspend un moment ici l'histoire de l'expédition de Pierre, et reporte ses regards sur l'Occident; c'est dans cet endroit de son ouvrage qu'elle parle pour la première fois de Godefroi de Bouillon; elle rend justice au désintéressement, à la loyauté et à la pureté des intentions du noble chef des pèlerins. Elle n'apporte pas la même impartialité, lorsqu'elle juge Bohémond; son jugement se ressént des longues rivalités qui divisèrent les empereurs grecs et les princes normands de l'Italie i il n'est sorte d'épithète injurieuse qu'elle ne prodigue au prince de Tarente. Selon la fille d'Alexis , la guerre sainte n'était qu'un prétexte pour Bohémond; le dessein réel du prince normand était d'attaquer l'empire et de s'emparer de Gonstantinople.
L'historien , après cette digression , revient aux pèlerins commandés par Pierre l'Ermite : ces pèlerins arrivèrent avec une admirable célérité dans la capitale de l'Empire.
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Alexis les reçut cWime un père; il leur conseilla d'attendre les pèlerins d'Occident; mais Pierre l'Ermite et sa troupe, impatiens d'arriver à Jérusalem, n'e'coutèrent point ces conseils ; ils traversèrent à la hâte le bras de Saint- George, et se mirent en marche pour la ville sainte. À peine avaient-ils touché les rivages de l'Asie , que de violentes discordes s'élevèrent entre eux. Six mille pèlerins normands seséparèrent du gros de la troupe, et se portèrent en avant. Anne Comnène fait une peinture exagérée et invraisemblable des excès auxquels se livrèrent ces indignes soldats de la croix : elle dit quils prenaient des enfans à la mamelle, et qu'après les avoir fait rôtir, ils dévoraient dans leur repas cette chair presqu'encore palpitante. L'historien raconte ensuite comment cette petite troupe fut détruite et dispersée par le sultan d'Iconium. Ce prince, non moins habile que brave , nous nous servons ici des propres expressions de la fille d'Alexis , après avoir anéanti ce premier corps de Francs, fit tomber dans un piège la troupe commandée par l'ermite Pierre ; il envoya dans le camp du cénobite deux espions , hommes rusés, qui semèrent adroitement le bruit de la prise de Nicée par les Normands. A cette nouvelle , les soldats de la croix, voulant profiter de l'immense butin dont te» Normands s'étaient seuls emparés , s'avancèrent sans aucune précaution dans la route de Nicée. Cette circonstance donne lieu à la fille d'Alexis de déclamer de nouveau contre l'avarice et l'avidité des peuples de l'Occident ; puis, revenant à son sujet, elle raconte avec une satisfaction , qu'elle peut à peine dissimuler , que le sultan d'Iconium ayant surpris cette troupe, presque sans défense, la détruisit entièrement. Le massacre des Latins fut si grand , ajoute-t-eUe , que leurs ossemens amoncelés dans la plaine ,
Sessemblaient à une haute montagne, et que, dans la suite, s servirent à fortifier une ville toute entière ; ce qui fait dire à Anne Comnène qu'on éleva ainsi un tombeau pour les morts et une demeure pour les vivans.
Anne Comnène, reprenant ensuite son récit, dit que l'ermite Pierre , toujours poursuivi par l'armée des infidèles , se retira à Hélénopolis , qu'il n'y eût même point été- en sûreté contre les attaques des Turcs , si l'empereur n'avait envoyé à son secours une flotte, sous les ordres de Constantin Euphorbe. A la vue de fttte armée navale, les Turcs, qui pressaient la troupe affaiblie du cénobite , se retirèrent , et Pierre l'Ermite , montant sur la flotte impériale , fut ramené avec les débris de son armée à Cojastantinople. (Le récit
d'Anne Comnène diffère sur ce point de eWui des historien» latins , qui ne font pas assister l'ermite Pierre aux désastres éprouvés par les pèlerins ; suivant eux, il était déjà à Cons~ tantinople). Arrivé dans la capitale de l'empire , Pierre fut conduit à Alexjs : ce prince le reprit avec douceur sur l'imprudence qu'il avait commise ; il lui rappela les sages avis qu'il lui avait donnés ; loin de reconnaître ses torts , le ce-» nobite, plein de fierté, rejeta toute la faute sur ses compagnons, hommes indisciplinés, qui n'étaient point dignes du Sauveur, et ne méritaient pas de visiter son Saint-Sépulcre.
La fille d'Alexis revient ensuite en Occident pour parler des pèlerins conduits par Godefroi. Voici comment elle juge ces armées mieux disciplinées : le vulgaire qui en formait la plus grande partie était animé par les sentimens d'une vraie piété ; les grands qui le dirigeaient cachaient sous un voile respectable des vues d'ambition. La princesse distingue parmi ces chefs Hugues , frère du roi de France : ce prince , fier de ses richesses et de sa royale naissance , écrivit en ces termes à Alexis :
« Sache , ô empereur , que je suis le frère du roi des rois , » le plus grand qui soit sous les cieux : veille à ce qu'on me » reçoive d'une manière digne de mon illustre naissance. »
L'empereur envoya des ordres à cet effet au gouverneur de Durazzo , à qui Hugues avait déjà envoyé des ambassadeurs pour lui annoncer sa prochaine arrivée. Sur ces entre-, faites, la flotte de ce prince, battue par la tempête, vint échouer sur les rivages de Durazzo ; le gouverneur accueillit avec les témoignages du plus profond respect le frère du roi de France , qui avait échappé avec peine du naufrage. « Le gouverneur , dit Anne Comnène , reçut les pèlerins » avec bonté et libéralité ; mais Hugites n'eut plus toute sa » liberté. » En effet, sous le prétexte de rendre à ce dernier les honneurs dus à sa haute naissance , le gouverneur le conduisit sous bonne escorte à Constantinople , où l'empereur le reçut si bien que le prince français lui jura spontanément fidélité.
Anne Comnène suit avec quelques détails l'itinéraire des autres chefs des pèlerins , et le comte de Toulouse fixe particulièrement son attention. Elle parle d'un combat naval entre le vaisseau du comte et une Hotte impériale. La princesse raconte, avec une surprise mêlée d'indignation, que, dans cette rencontre , un prêtre pèlerin fit des prodiges de valeur; celui-ci lançait sur le commandant de la flotte ennemie, des rocs, des javelots, des sacs remplis de pain,
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loul ce qui se trouvait sous sa main , et Tauleur ne manque pas de le comparer à Ajax. A la fin , le comte de Toulouse fut forcé de se rendre. Les exploits et la valeur profane du prêtre croisé , donnent à la fille d'Alexis l'occasion de s'élever contre le clergé latin , et de louer le clergé grec , dont les membres étaient les véritables successeurs de Jésus-Christ. Elle ne peut souffrir que le latin barbare , gui a été initié dans les saints mystères de la religion, porte à la fois l'étole sacerdotale, le glaive et le bouclier , et, qu'après s'être nourri du corps et du sang du Sauveur, il aille courir au carnage. Nous ne garantirons point la vérité de ce combat entre le comte de Toulouse et une flotte romaine ; toutefois le récit d'Anne Comnène pourrait peut-être jeter ici quelque lumière sur celui de Raymond d'Agiles, qui, dans cette partie , est fort obscur. Au milieu de sa narration , la princesse s'est arrêtée pour décrire l'arbalète , instrument barbare tout-à-fait incommi aux Grecs. Voici l'analyse de cette description: « Celui qui se sert de l'arbalète se couche à la renverse , » et, appuyant les deux pieds sur le demi-cercle, il tire la corde » avec les deux mains ; au milieu de la corde il y a un tuyau » en forme d'un demi-cylindre , de la grosseur d'un trait ; on m met dedans des traits fort courts et garnis de fer; lorsqu'on . » lâche la corde , le trait part du tuyau avec une impétuosité »> contre laquelle il n'y a rien qui soit à l'épreuve ; il ne perce » pas seulement un bouclier, il traverse une cuirasse et un » nomme de part en part : on dit même qu'il rompt des sta- » tues en bronze. Voilà ce que c'est que l'arbalète ; c'est une » invention tout-à-fait diabolique , destinée à détruire le^ » hommes. »
La princesse décrit ensuite les querelles , souvent ensanglantées , qui s'élevèrent entre les croisés et les troupes impériales devant Constantinople. Son récit, sur ces événemens, offre beaucoup de détails curieux, qu'on ne trouve point dans les historiens latins. Nous le donnerons en entier, en prévenant encore une fois nos lecteurs contre les exagérations fréquentes qui déparent le récit de la princesse grecque.
« Depuis long-temps Alexis et les Latins soupçonnaient u mutuellement leurs intentions : dans cet état des esprits , » un événement , qui n'eût produit dans d'autres circons- » tances aucun effet, amena une rupture ouverte : César » avait appelé auprès de lui plusieurs des comtes francs ; » tout-à-coup le bruit se répand dans le camp des Latins que » l'empereur les retient prisonniers; à cette nouvelle, ils » prennent les armes, et se dirigent en désordre vers Cons- » tantinople.rSi la hauteur des murs , ni le manq/ie absolu de
» machines nécessaires pour former un siège , ne peuvent ïei » arrêter; leur nombre faisait leur confiance; ils s'efforcent » de mettre le feu à une des portes , située près de l'église de » Saint-Nicolas. Quelque peu redoutable que fût dans la réa-. » lité cette attaque tumultueuse , néanmoins le peuple s'en * effraya : les amis de César remarquaient avec une terreur » secrète que ce jour avait toujours été funeste à Bysance , i) car c'était à pareil jour que , quelnues années aupara- » vant, les Comnènes y étaient entrés les armes à la main. » Tandis que tous ses amis se pressaient autour de son trône, » dissimulant avec peine les craintes dont ils étaient saisis , » Alexis demeurait impassible , et donnait tranquillement des i> ordres à ses généraux ; il commanda de ne point opposer la 31 force à la force : deux motifs le déterminaient a user de » cette modération à l'égard des troupes indisciplinées des » Francs. D'abord, il ne voulait pas être la cause première » d'une guerre civile entre des chrétiens ; ensuite , il (^pu- » gnait à verser du sang le jour où le Sauveur du monde était » mort pour les hommes ; il choisit donc la voie de la négo- 3i dation : Ne souillons pas un si beau jour, dirent les envoyés 3> aux Latins ; si 'vous êtes si avides de verser le sang de vos » frères, attendez la Résurrection, et alors vous nous trou- » verez tout prêts à vous répondre. Ce discours ne fît aucune » impression sur les guerriers latins ; ils continuèrent leur a> attaque avec le même acharnement ; leurs traits vinrent » même jusque dans la ville et dans le palais impérial ; un » des gardes de César fut percé d'une flèche à ses côtés. „ Alors Alexis crut qu'il n'y avait plus de ménagemens à » garder : il ordonna à Nicéphore , mari d'Anne Comnène , » de marcher sur les remparts à-la tête de l'armée impériale : » il lui commanda expressément d'inspirer aux Latins au-. » tant de terreur qu'il lui serait possible, sans verser du sang. » Nicéphore obéit ; mais comme cette mesure , dictée par une » modération religieuse , ne produisit aucun des effets qu'on » espérait, Nicéphore se décida à sortir au-devant de l'armée » des Latins. » Ici la fille d'Alexis décrit d'une manière assez épique , l'ordre admirable, la tenue guerrière, la discipline militaire de l'armée grecque. Pleine des souvenirs de l'Iliade, elle compare dans son admiration les guerriers de la Grèce dégénérée à ceux d'Homère , et déclare qu'elle ne peut parler avec vérité des exploits de son illustre époux , qu'en les mettant au-dessus de ceux de Teucer et d'Apollon» Attaqués par une armée aussi formidable, les Latins furent bientôt mis en fuite. Au milieu des combats ils ne se contentaient pas de jeter des traits , mais ils proféraient des voci.-»
férations dans leur langue barbare. La princesse grecque ajoute qu'après ce combat, Hugues-le-Grand, retenu à la cour impériale , alla trouver Godefroi , et l'engagea à prêter serment de fidélité à Alexis , le menaçant , en cas de refus , d'une attaque prochaine de toutes les troupes impériales. Godefroi, effrayé, jura en effet fidélité à César. La fille d'Alexis passe rapidement sur la cérémonie de l'hommage ; c'est en décrivant cette cérémonie, qu'elle raconte le trait d'insolence du comte franc , qui osa s'asseoir sur le trône impérial* Le récit d'Anne Comnène peint si bien et le caractère altier des peuples occidentaux, et L'impression qu'il laissa dans l'esprit des Grec* , que nous n'hésitons pas à le traduire tout entier :
« Comme les Francs étaient tous assemblés , et qu'ils ve- » naient de prêter le serment , il y eut un comte qui eut » la hardiesse de s'asseoir sur le trône : l'empereur , connais- » sant la fierté des Latins, gardait le silence ; mais Baudouin » s'approcha et dit au comte franc, en le tirant par la main : m il ne vous convient pas de vous mettre à cette place, c'est » un honneur que l'empereur ne fait à personne ; puisque » vous êtes dans ce pays, pourquoi n'en observez-vous pas les » coutumes ? le eomte insolent ne répondit rien ouin; » mais il dit en sa langue barbare . et comme se parlant à luU » même : voilà un beau rustre pour rester seul assis , tandis » que tant de braves guerriers sont debout ! Alexis ayant re-r » marqué le mouvement de ses lèvres , appela son interprète » pour lui demander ce qu'il avait dit , et , lorsque cet inter- » prête le lui eut appris, U n'en fit aucune plainte aux Francs; » cependant il ne 1 oublia pas*
» Lorsque les comtes allaient prendre congé de ^empereur» » celui-ci retint auprès de lui cet orgueilleux chevalier , et lui » demanda qui il était Je suis Franc, répondit-il,ife la plus-Iiaute » et de la plus antique noblesse; je ne sais qu'une chose, c'est » qu'il y a dans mon pays une église , bâtie dans un carrefour, » ou se rendent ceux qui souhaitent si^mler leur valeur en » champ clos, et ou ils font leur prière a Dieu, en attendant » qu'il se présente un ennemi : j'y suis demeuré longtemps » sans que personne ait osé se mesurer avec moi,
» Alexis n'eut garde d'accepter cet espèce de défi. Si vous » attendîtes alors sans pouvoir exercer votre valeur, lui dit-il , & maintenant vous avez l'occasion de combattre; si j'avais un » avis a vous donner, ce serait de ne vous mettre, ni à la » tête ni à la queue de l'armée, mais au milieu; l'expérience » que j'ai de la manière dont les Turcs font la guerre, m'a a appris que c'est la meilleure place que l'on puisse prendre, v
Nous ferons remarquer qu'Anne Comnènc , dans un autre livre de l'Alexiade, rapporte avec un air de satisfaction,, que ce comte insolent mourut blessé d'un trait lancé par l'ennemi , à la bataille de Dorylée.
Ducange , dans ses notes sur l'ouvrage d'Anne Comnènc , conjecture, d'après toutes ces circonstances, que le comte franc , dont parle l'Alexiade , est Robert , comte de Paris.
Le séjour des soldats de la croix à Constantinople, qui fixe principalement l'attention de la fille d'Alexis , offre de temps en temps des circonstances qui nous ont paru intéressantes pour nos lecteurs : telle est, par exemple , l'entrevue d'Alexis et de Bobémond. Nous allons présenter l'analyse de cette partie du récit d'Anne Comnène : « Dès l'instant, dit- » elle , que Bohémond eut débarqué sur le territoire grec , » il sentit qu'il ne pouvait lutter ni de noblesse , ni de puis- » sance avec les autres chefs des croisés ; alors il se proposa » d'acquérir par la ruse les mêmes avantages que ses corn- » pagnons devaient à leurs forces réelles ; il se rendit inimé- » diatement auprès de l'empereur : Alexis le reçut avec le » témoignage d une vive amitié ; il lui rappela sans aigreur » ses grands exploits et ses victoires dans les plaines de » La risse. Bohémond, plein de dissimulation et d'adresse, » lui répondit : Mors , je l'avoue , j'étais votre ennemi ; mais » à présent je viens m' offrir à votre majesté comme votre ami » et votre vassal. Alexis , touché de ces paroles , assigna au » héros normand un logement magnifique dans son propre » palais ; il y fit dresser une table somptueuse où étaient » servis avec la même profusion des mets cuits et crus. Le » motif apparent de cet ordre donné par l'empereur fut la » crainte çue l'assaisonnement des viandes à la manière des » Grecs ne plût pas à Bohémond; mais Alexis voulait dans » la réalité effacer jusqu'au dernier soupçon d'empoisonne- » ment dans l'esprit du prince normand , dont il avait déjà » pénétré les craintes secrètes. Cependant celui-ci ne fut » pas rassuré, car il ne toucha à aucun des mets qui lui »» étaient présente's avant d'en avoir offert , sous l'apparence » d'une générosité presque royale , aux officiers qui le ser- » vaient. » Anne Comnène ajoute que Bohémond prêta sans aucune difiiculté le serment de fidélité à Alexis.
La marche des croisés sur Nicée , -le siège et la prise de cette ville occupent quelques instans la fille d'Alexis; dans le récit qu'elle fait de ces événemens, elle étale avec affectation les services importans rendus aux croisés par les troupes impériales; mais elle ne peut dissimuler les intrigues qui rendirent l'empereur maître de Nicée , ni les conditions
du traité conclu entre Alexis et les musulmans, dont l'exécution stricte excita L'indignation des pèlerins. Anne Comnèue ajoute que l'empereur traita avec beaucoup de me*nagemens les Turcs qui avaient défendu Nicée , qu'il en renvoya un grand nombre chargés de présens dans leur patrie , enfin qu'il en retint plusieurs pour le service de ses armées. Après avoir raconté les combats qui suivirent le 6iège de Nicée , et décrit la marche des croisés vers Antioche, la princesse grecque arrive avec l'armée des pèlerins devant cette cité. L'histoire qu'elle trace du siège d'Antioche, outre qu'elle est pleine d'inexactitude , n'offre rien qui mérite de fixer l'attention du lecteur ; nous passerons donc immédiatement au siège que les croisés éprouvèrent à leur tour dans cette ville ; ici , la fille d'Alexis avait à remplir une tâche difficile , elle devait justifier l'empereur de l indifférence qu'il apporta à secourir les pèlerins pressés de toutes parts dans Antioche. La princesse a consacré à cette justification plusieurs pages de son ouvrage; en voici la succincte analyse :
« L'empereur s'avança , dit-elle , au secours des Latins » assiégés; il vint jusqu'à Philomela, s'emparant sur son » passage deplusieurs villes qui étaient au pouvoir des infi- » dèles; là, arrivèrent dans le camp Guillaume de Grans- Mfpenil et le comte Etienne , qui s'étaient sauvés d'Antioche » en descendant par une corde. Ils racontèrent à l'cm- » pereur l'état désespéré auquel se trouvait réduite l'ar- » mée des croisés, renfermée dans cette ville. Malgré les >» avis prudens de ses conseillers, César se disposait néan- » moins à marcher vers la ville assiégée pour secourir les « chrétiens , lorsqu'on apprit que le sultan de Corrazan » avait envahi le territoire de 1 empire; alors, au sein du » conseil impérial s'éleva une opposition unanime contre la » volonté d'Alexis. Pourquoi tenter de secourir des hommes » tout-à-fait perdus? comment exposer les défenseurs de l'em- » pire et l'empire lui-même , pour des alliés si peu dignes » de la bienveillance d'Alexis. » La princesse grecque, qui trouve sans doute plus facile de déclamer contre les pèlerins que de justifier son père, s'élève avec véhémence contre le caractère des barbares de l'Occident ; elle termine la justification d'Alexis, en montrant la nécessité où était l'empereur de défendre les frontières de l'empire , menacées par les Turcs.
Après avoir indiqué les opérations de l'armée de l'empereur dans l'Asie mineure, la princesse grecque décrit l'état des croisés dans Antioche. La famine la plus horrible les
pressait; entourés de tous côtés par l'ennemi, ils n'avaient plus rien à espérer; clans cet état, ils s'adressèrent à l'ermite ri erre , premier auteur des maux qu'ils éprouvaient. Le cénobite leur reprocha tous les vices dont Us s'étaient souillés dans leur pèlerinage. C'était avec un cœur pur qu'il fallait marcher vers la cité sainte. Cependant Dieu était miséricordieux , et si les croisés se repentaient de leurs fautes > Pierre promettait de le rendre propice à leurs vœux ; en effet , les croisés pleurèrent leurs péchés et implorèrent la miséricorde divine. Alors le Seigneur remplit de son esprit l'ermite Pierre , qui , s'adressant aux chefs et aux soldats , leur dit : «, Creusez vers le coté droit de l'autel de Saint- *> Joseph , vous trouverez le clou qui perça une des mains » du Seigneur. « Les croisés se rendirent en effet dans ce lieu, creusèrent d'abord vainement, mais après avoir re-» doublé d'efforts, ils trouvèrent la sainte relique. L'armée des pèlerins fut remplie de joie à cette nouvelle , et brûla de se mesurer avec les musulmans; les chefs profitèrent de cette ardeur et marchèrent immédiatement contre l'ennemi^ En décrivant la bataille livrée à Kerbogath, la princesse grecque ne rapporte rien de particulier, si ce n'est que le comte de Toulouse fut choisi pour porter au milieu des pèlerins le saint clou , et qu'avant la bataille , le comte de Flandre descendit trois fois de cheval , et baisant la toy e qu'il arrosait de seslarme9, il s'écria d'une voix forte : iMu soit avec nous» Elle ajoute que les croisés firent un si grand butin sur les infidèles, que trente jours suffirent à peine pour le réunir et le transporter. En comparant cette partie du récit d'Anne Comnène avec celui des historiens latins et arabes , on verra qu'ils ne diffèrent entre eux que sur des objets d'un bien faible intérêt aux yeux des lecteurs éclairés; en effet, si, au lieu de la sainte lance des Latins , les historiens arabes ont substitué le bâton de saint Pierre , et les Grecs le clou qui perça la main de l'homme-dieu , ces historiens ne s'écartent plus du témoignage des chroniqueurs occidentaux , lorsqu'ils décrivent la vénération et l'enthousiasme que- ces saintes reliques excitèrent dans l'âme des soldats de Godefroi , et les prodiges de valeur qu'ils leur inspirèrent. C'est sur ces faits, qui nous étonnent dans le siècle où nous vivons , et qui peignent les mœurs pieuses du moyen âge, que nous avons cru devoir réunir tous les témoignages , afin de convaincre de leur vérité la postérité incrédule.
Anne Comnène, après avoir dit que Bohémond fut nomme au commandement suprême d'Antiochc , suit rapidement la
marche des croisés sur Jérusalem et les opérations du siège de la cité sainte. L'élévation de Godefroi , les premiers actes de son gouvernement attirent à peine son attention; elle ne parle même pas de la bataille d'Ascalon : c'est dans cette partie de son récit que la princesse grecque rapporte des laits qui sont dénués de toute vraisemblance; ainsi, pour célébrer la pitié généreuse d'Alexis , elle suppose que dans un combat qui fut livré immédiatement après la prise de Jérusalem , Godefroi et le plus grand nombre des comtes francs tombèrent «au pouvoir des infidèles, et qu'Alexis, touché de leur situation, envoya des 'députés auprès du sultan de Damas pour les racheter. Nous n'avons distingué dans ce récit, presque toujours très-infidèle, qu'une circonstance qui doit être remarquée , parce qu'elle nous apprend à quel point le comte de Saint-Gilles était alors soumis à Alexis ; l'historien rapporte que Saint-Gilles ayant reçu de l'empereur l'ordre de remettre aux officiers impériaux Laodicée, et de poursuivre ses conquêtes sur les infidèles , Raymond obéit exactement aux ordres d'Alexis, à qui il rendit compte de ses opérations militaires ; elle rapporte aussi qu'après la mort de Godefroi , les barons de la Terre- Sainte offrirent le trône de Jérusalem au comte de Toulouse qui était alors à Tripoli ; mais que celui-ci tardant trop à se rendre à leurs vœux, ils convinrent d'appeler à la couronne Baudouin d'Edesse , frère de Godefroi.
C'est après avoir- parlé de ces événemens, que la princesse grecque trace 1 itinéraire de ces troupes innombrables de pèlerins , qui , sous la condurle de l'archevêque de Milan et de plusieurs barons chrétiens , se dirigèrent vers la cité sainte, au commencement du règne de Baudouin. Nous avons Vu dans Albert d'Aix quel fut le sort de ces pieuses caravanes : les historiens arabes n'en parlent que pour dire qu'elles furent exterminées par les Turcs. Nous croyons qu'il pourra être intéressant pour nos lecteurs d'ajouter à ce récit celui d'Anne Comnène : « A cette époque, dit-elle, » arriva dans la ville impériale une armée innombrable de h pèlerins normands (c'est ainsi que les Grecs désignent » généralement les Italiens), qui se dirigeaient vers la cité » sainte; l'empereur voulut leur persuader de suivre la » même route ^ue les autres pèlerins , mais ce fut inutilev ment ; ces hommes insensés avaient résolu de se rendre » maître du Corrazan. L'empereur, voulant prévenir la perte >» d'une armée qui était composée de cent dix. mille hommes » de pied et de cinquante mille cavaliers, mit à leur tête le » comte de Saint-Gilles et Tatin , afin quils pussent les dé- » tourner de toute folle entreprise. »>
5(J8 r.IBLIOTIIÈQUE
Ici la princesse grecque rapporte qu'arrivés au-delà du Bosphore , ces indignes pèlerins égorgèrent sans pitié les prêtres et les paisibles habitans d'une ville grecque qui étaient accourus au-deVant des croisés, portant en processions des croix et le saint Evangile. Après ce sacrilège , le» pèlerins s'avancèrent sans ordre vers Amasis. Les Turcs , très-expérimentés dans la guerre, avaient tout détruit sur la route que devaient suivre les pèlerins : ils les attaquèrent ensuite , et parvinrent enfin à les presser de telle manière qu'ils n'avaient plus la commodité de faire paître leurs chevaux; le désespoir recloubla le courage desNormands; mais les Turcs les ayant attaqués de près , en firent un grand carnage ; alors les pèlerins vinrent trouver Tatin et Saint-Gilles , pour leur demander s'il y avait quelque lieu sous la dépendance de l'empereur où ils pussent trouver un refuge contre les Turcs ; puis ils s'enfuirent en toute hâte dans les contrées maritimes d'Arménie et de Panruse. Le reste des pèlerins se retira avec les deux chefs impériaux à Constantinople ; c'est là qu'Alexis les reçut avec douceur , et leur facilita les moyens d'accomplir leur v/>yage à Jérusalem. Ce récit, qui n'a rien de véritablement remarquable , est terminé par une phrase qui peint la joie secrète de l'historien que nous analysons à chaque nouveau désastre de la Croix : « Voilà , dit- » elle , les célèbres victoires que les Turcs remportèrent sur » les indignes Normands. »
La princesse grecque place à peu près à cette époque la mort du comte de Toulouse : l'empereur s'empressa de gagner son neveu , qui lui aVait succédé. Ayant appris en même temps que Tancrède avait assiégé et pris Laodicée , il écrivit à Bohémond en ces termes : « Vous savez que vous « et les comtes francs m'avez prêté serment de fidélité , et » vous, Bohémond, vous êtes le premier à le violer, en vous » emparant d'Autioche, de Laodicée, et d'autres villes im- » périales; sortez au plutôt de ces villes, si vous ne voulez » vous attirer de nouvelles guerres. » Bohémond répondit à l'empereur « Que les Francs n'avaient manqué à leurs ser- » mens , que parce qu'Alexis lui-même avait violé les siens ; » n'avait-il pas juré d'accompagner les Latins dans la guerre, » de les soutenir dans le danger ? eh bien , les chrétiens » avaient tout souffert au siège d'Antiochè , sans que l'em- » pereur eût daigné les secourir ; y aurait-il donc de la jus- * tice à vouloir que les pèlerins abandonnassent des cités » dont la conquête leur avait coûté tant de sueurs et de » sang? Lorsque l'empereur , ajoute l'historien , eut reconnu » que Bohémond, ne changeait point de conduite, il se dis-
» posa à la guerre. » La fille d'Alexis trace avec assez de détails les opérations militaires de l'armée impériale, qu'Alexis plaça sous les ordres de Biutumite; les combats qui eurent lieu entre la flotte de Pise et celle de l'empereur , et le siège de Laodicée ; c'est à l'occasion de ce siège qu'elle rapporte que la citadelle de Laodicée , étant vivement pressée par les troupes impériales et manquant de vivres , Bohémond y fit entrer de vive force des mulets chargés de fourrages; une autre fois il pénétra dans la citadelle avec des troupes , et la mit en état , par le renfort qu'il y laissa , de résister encore long-temps aux troupes de l'empereur. Enfin, voyant que ses armées avaient été vaincues, et sur terre et sur mer , Bohémond se décida à se rendre en Europe , pour y provoquer les secours des chrétiens occidentaux ; le récit du stratagème employé par Bohémond , tel qu'il est rapporté par la princesse grecque, pourra offrir quelqu'intérêt a ceux
3ui veulent se faire une juste idée du caractère rusé du fils e Guiscard. a Bohémond, dit-il, fit répandre le bruit de » sa mort; il se mit dans un cercueil entouré de tout l'ap- » pareil usité dans les funérailles ; des barbares étaient assis » auprès de ee cercueil et déploraient, en s'arrachant les >» cheveux, la perte de leur prince. Bohémond, qui ne respi- » rait que par de petits trous, fît placer à son côté un coq » mort , afin que les exhalaisons qui s'élèveraient du cer- >» cueil , confirmassent encore mieux les matelots dans l'idée »» que le corps du prince était en putréfaction. » La constance de Bohémond dans l'exécution de ses projets ,, donne occasion à la princesse d'admirer le caractère inflexible de ceux qu'elle appelle barbares. « Rien , dit-elle , ne peut les » détourner d une entreprise qu'ils croient utile à leur inté- >» rêt ; il n'est rien qu'ils ne souffrent constamment quand >' ils y sont une fois résolus. » Revenant ensuite à Bohémond> elle dit, qu'arrivé à Corfou , ce prince fit appeler le gouverneur de la ville, et lui parla en ces termes : « Je suisBohé- » mond , fils de Robert , qui ai fait assez ressentir aux Grecs » et à leurs armées, quelle est la vigueur de mon courage et » la force de mon bras : Dieu m'est témoin que je n'ai point » oublié les injures qu'Alexis m'a faites depuis que j'ai pris » Antioche et que j'ai réduit la Syrie , ni les fausses espé- » rances qu'il m'a données, les promesses violées, les dis- » grâces et Tes périls où vous m'avez engagé, et que je me » propose d'en tirer une vengeance éclatante. Je suis encore » plein de vie, quoique j'aie long-temps passé pour mort » et que j'aie trompé tous mes ennemis sous cette fausse » apparence; je m'en retourne dans ma patrie; vous me
400 tllBtlOtUÈQUfe
» comptiez déjà au nombre des morts ; apprenez que je vi9 » pour moi , pour les miens , et pour votre malheur ; j'ar~ » merai contre vous les plus belliqueuses nations de la » terre , les Lombards , les Allemands , les Français ; je rem- » plirai vos provinces de meurtres, et je ferai nager Cons- » tantinople dans le sang. » En achevant de rapporter ce discours , où se dévoile tout entier le caractère au prince de Tarente , Anne Comnène ne peut s'empêdher de s'écrier : Voilà l'excès oît se portait l'insolence de ce barbare. Cependant elle a jugé quelquefois Bohémond avec plus d'indul- . gence : nous allons rapporter un portrait qu'elle a tracé de te prince , portrait qui paraîtra d'autant plus curieux , qu'il est l'ouvrage d'une femme.
« Ni l'empire , ni les pays étrangers , dit-elle , n'ont produit » en notre siècle aucun homme qui pût lui être comparé. Sa » présence éblouissait autant les jeux que sa réputation éton- » nait l'esprit. Sa taille était si avantageuse qu'il surpassait » d'une coudée les plus grands. Il était menu par le ventre » et par les côtés , et large par le dos et par l'estomac. Il a avait les bras forts et robustes; il n'était ni maigre ni » gras. H avait les mains grandes et pleines , les pieds termes » et solides. Il était un peu courbé, non par défaut mais » par habitude, il était blanc par tout le corps, mais il » avait sur le visage un agréable mélange de blanc et de » rouge. Il avait des cheveux blonds qui lui couvraient les » oreilles , sans flotter sur ses épaules , à la façon des barv bares. Ses yeux étaient bleus, et paraissaient pleins de » colère et de fierté. Son nez était fort ouvert , car comme » il avait l'estomac large et le cœur grand , il fallait que son » poumon attirât une grande quantité d'air pour en mo- » dérer la chaleur. Sa bonne mine avait quelque chose de m doux et de charmant ; mais la grandeur de sa taille et la » fierté de ses regafds avaient quelque chose de farouche et » de terrible. Son rire n'inspirait pas moins de terreur que >» la colère des autres a coutume d'en imprimer. Il était fin » et rusé ; il parlait fort à propos , et il ne manquait jamais » de réponse à quelque demande qu'on lui pût faire. Avec » de si grandes qualités , il n'était inférieur qu'à Alexis en » dignité, en fortune, en esprit, en éloquence. »
Nous ne suivrons point Anne Comnène dans ce qu'elle dit du siège de Dyrrachium entrepris par le prince de Tarente. La suite de 1* Alexiade n'offre plus qu'un faible intérêt pour l'histoire des croisades; les guerres de Bohémond contre Alexis y sont assez longuement rapportées; mais il règne dans tous les récits d'Anne Comnène le même esprit de
partialité et d'exagération. Dans un des portraits que la fille d'Alexis trace de son père, on trouve un passage qui nous a paru assez curieux ; la princesse qui veut expliquer les maladies corporelles dont Alexis était accablé par ses chagrins domestiques , indique comme un des plus grands chagrins du prince grec , l'accablement d'esprit que lui causa le passage des innombrables troupes de Francs. « H était , » ait* elle , plongé dans un abîme d'inquiétude et de chagrin » quand il considérait cette effrayante multitude qui surpas- » sait le sable de la mer et les astres du firmament ; lorsqu'il » faisait réflexion que si toutes ses troupes qui étaient disper- » sées de toutes parts, soit dans les garnisons des villes ou sur » les côtes maritimes, avaient été réunies en un seul corps, il » n'aurait pas été capable de leur résister : c'est pourquoi re- » mettantàun autre temps toutes les autres affaires, il s'ap- » pliquait presque uniquement à réfléchir sur les prétentions » des Francs , et sur les moyens d'arrêter leurs entreprises ; » il était assis dès le matin sur son trône et leur donnait au- » dience , afin qu'ils pussent , en toute liberté , lui proposer » ce qui leur plaisait : leur impudence naturelle, leur avarice » et leur opiniâtreté , ne leur permettaient pas d'user de cette »> liberté avec quelque retenue ; ils parlaient tant qu'ils vou- » laient, sans craindre de blesser le respect dû à l'empereur , » d'ennuyer les principaux de sa cour et de consommer ainsi » inutilement une chose aussi précieuse que le temps ; ceux » qui ont étudié le caractère des nations, savent que les » Francs sont de grands parleurs, et qu'ils font de longs » discours. Quand la nuit était venue , mon père qui n'avait » rien mangé de tout le jour, se levait de son trône pour » se mettre à table ; mais il n'était pas pour cela délivré de » l'inportunité des Francs , au contraire il était accablé par » une foule de ceux qui n'avaient pas eu d'audience ou de » ceux qui, l'ayant déjà eue, venaient lui fane quelques » nouvelles demandes. »
Nous avons donné quelqu'étendue à cet extrait de l'Alexiade, parce que, d'une part, on y trouve des faits gui ne sont rapportés par aucun des historiens latins , et que de l'autre , la princesse grecque donne aux faits qu'elle rapporte, un caractère particulier , qui ne doit point échapper à l'attention du lecteur éclairé. Quoique l'exagération et la partialité président aux récits d'Anne Comnène, son ouvrage offre à l'histoire beaucoup de matériaux; au reste cette exagération passionnée est un des caractères des Grecs du Bas-Empire, et n'est pas inutile pour faire connaître le caractère et les mœurs de la Grèce au moyen âge.
Histoire de Nicètas Choniaie (1).
Nicétas , appelé Choniate , parce qu'il était né à Cone ou Colosse , en Phrygie , étudia à Constantinople, sous la direction de Michel , son frère aîné , qui devint depuis métropolitain d'Athènes; Nicétas occupa les fonctions les plus éminentes de l'empire; il fut pourvu successivement des dignités de grand secrétaire de sénateurs , et de grand logogèthe; il gouvernait Philippopolis lorsque cette ville fut assiégée par les Francs. A la prise de Constantinople parles croisés , Nicétas dut la vie à un marchand italien qui montait la garde à la porte de son palais ; il ne quitta la maison où il logeait qu'à l'instant où elle allait être livrée au pillage; il sortit de Constantinople à pied, au milieu de 1 hiver, emmenant sa femme enceinte et sa fille , qui avaient couvert leurs visages de fange et de poussière pour cacher leur beauté; cette famille éplorée n'atteignit qu'avec beaucoup de peine Sylimbrie, à quarante milles de€onstantinople. Durant cette route pénible la femme de Nicétas expira : l'historien épousa la fille d'un sénateur qu'il avait sauvée de la brutalité des Latins; puis s'étant retiré à Nicée, il y passa le reste de sa vie, occupé a transmettre à la postérité les événemens déplorables dont il avait été témoin; INicétas mourut en 1218. Les annales qu'il a écrites et dont nous allons donner l'extrait, se composent de vingt-un livres, qui commencent à la mort d'Alexis Comnène , en 1 1 1 8 , et se terminent au règne de Baudouin, en 1 204 ; elles sont d'un haut intérêt par Pimportance des événemens que l'historien raconte , et par les rapports de ces événemens avec l'histoire des royaumes d'Occident. Nicétas a mis la plus grande franchise dans ses récits; il avoue les torts de ses compatriotes envers les Latins , et censure vivement la conduite perfide du souverain de Bysance ; c'est surtout dans la dernière partie de ses annales , consacrée à la description du siège et de la prise de Constantinople par les croisés, que Nicétas offre un grand intérêt ; son récit dans cette partie se ressent des vives impressions d'un témoin oculaire de cette grande catastrophe ; cependant l'emphase et le mauvais goût viennent souvent le déparer.
Nous donne rons de l'étendue à cette analyse , que nous
(i) Noîïjtov yjun*TQv coroptoc.
Digitiz
ferons suivie de celle des discours du même auteur sur les chefs-d'œuvre détruits ou mutilés par les Latins lors cfe la prise de Bysance , morceaux précieux pour l'histoire de l'architecture et des arts.
Comme la fille d'Alexis , Nicétas a fait précéder ses annales d'une préface assez courte sur la sublime importance de l'histoire , cette vie de Ui mémoire, ce témoin incorruptible du temps et des événemens, ce gardien sacre' de la vie humaine; les événemens dont il a été témoin sont si grands par euxmêmes , qu'on pourrait justement accuser de froideur et d'indifférence l'homme qui ne chercherait pas à les transmettre à la postérité la plus reculée ; si dans ses annales on ne trouve pas cette élégance de style qu'on aime à rencontrer dans les ouvrages historiques , c'est qu'il a à décrire des événemens qui n'ont pas encore été racontés , et à suivre une roule encore inconnue. Après cette préface , l'historien indique l'ordre et la division qu'ils adoptés dans son livre, puis il entre en matière.
Dès le premier livre de ses annales , consacré à la vie de Jean Comnène, Nicétas parle des colonies chrétiennes de l'Orient et des Latins.
« La ville d'Antioche , tombée au pouvoir des croisés , » était l'objet de l'ambition de tous les princes qui se succé- » daient à l'empire de Bizance : Jean Comnène suivit le pro- » jet conçu par Alexis, son prédécesseur, de s'emparer de » cette importante cité. Sous le prétexte de régler l'admi- » nistration de quelques villes d'Arménie , Jean écrivit aux » habitarîs d'Antioche , afin de leur annoncer son arrivée » prochaine dans leurs murs. Mais comme ceux-ci avaient » appris par la renommée quelles étaient les intentions vé- » ritables de l'empereur , ils ne lui permirent d'entrer dans » leurs murs qu'en prenant à son égard les précautions les » plus soupçonneuses. Jean Comnène s'en vengea en faisant » ravager les environs d'Antioche. Mais Dieu punit bientôt » la violation d'un territoire chrétien : Jean Comnène fut » blessé en poursuivant un sanglier à la chasse. » Nicétas fait sur cette mort de pieuses réflexions : « Dieu seul, dit-il, » connaît notre destinée ; nous devons adorer ses volontés » sans chercher à les approfondir. »
Le second livre traite de la vie de Manuel Comnène. Nicétas devient ici plus intéressant pour l'histoire des pieuses» expéditions des chrétiens. Après avoir rapidement décrit l'état de l'empire sous Manuel, l'historien s'exprime en ce» termes : •
« Telle était la situation de l'empire romain, lorsqu'on
40l BIBLIOTHÈQUE
» apprit qu'une nuée horrible c£ pestilentielle d'ennemis se » précipitait de l'Occident sur l'empire romain : je veux » parler de l'expédition des Allemands et des nations qui u leur étaient alliées. Dans cette armée, il y avait des fe'mmes » habillées à la manière des hommes , montées sur des che- » vaux , et armées de javelots et de haches ; leur visage était » martial; elles étaient plus audacieuses que des amazones. » A la tête de ces femmes on en remarquait une richement • vêtue, qu'on appelait la dame aux jambes d'or; l'éléu gance de sa taille , la souplesse de ses mouvemens la M rendaient semblable à la célèbre Penthesile. Les croisés , m avant d'entrer sur le territoire impérial , envoyèrent vers » Manuel des ambassadeurs pour obtenir un libre passage à » travers la Grèce. L'empereur répondit avec une douceur » affectée aux envoyés des pèlerins, et applaudit exté- » rieurement au saint projet qu'ils avaient conçu : il leur » annonça qu'ils seraient aussi bien approvisionnés que » s'ils traversaient leur propre patrie, pourvu qu'ils lui » jurassent fidélité et respectassent les propriétés et les per- » sonnes de ses sujets. Tandis qu'il promettait ainsi un libre » passage aux pèlerins allemands , Manuel convoquait les » chefs de ses armées pour délibérer avec eux sur les périls » qui menaçaient l'empire ; il craiguait que ces croisés aile- » mandsne fussent des loups cachés sous la peau du renard, » ou, comme le dit la fable, des lions sous la dépouille » grossière de l'âne ; il exposa donc à ses généraux quelles » étaient ses craintes ; combien la cavalerie allemande était m formidable ; il leur peignit son armure toute d'acier, ses » chevaux bardés de fer ; l'infanterie était non moins re- » doutable; plus féroces que les autres .peuples , les Alle- » mands se plaisaient autant à se baigner dans le sang que » les autres hommes à se baigner dans l'eau.
» A la suite de cette réunion militaire, l'empereur or- » donna de fortifier les villes, de distribuer à ses légions des » armes , des chevaux plus légers , de l'argent , ce nerf de » toutes les affaires, 11 répartit ses armées, soit dans les » places fortes , soit dans les postes qui étaient placés sur la » route , de manière à réprimer toutes les tentatives de pil- » lage qu'auraient pu se permettre les troupes de pèlerins.
» Il ne se passa rien de remarquable durant l'itinéraire » des pèlerins jusqu'à Philippopolis. Arrivés dans, cette ville, y la tranquillité eût été plusieurs fois troublée sans la préy sence du patriache , italien de naissance , qui , plus souple » que Prothée , parvint , par la douceur de ses paroles et en y buvant avec 1 empereur, à gagner toute sa confiance. Eu
» effet , ce prince protégeait les habitans et punissait sévè- " reinent ceux que le patriarche lui désignait comme les >» perturbateurs du repos de l'armée. » L'historien trace rapidement la suite de l'itinéraire des pèlerins allemands. Le caractère barbare des nations germaniques et la duplicité mai déguisée des Grecs amenèrent souvent des rixes entre les deux peuples , que purent à peine calmer les chefs de l'armée. C'est en racontant^ ces dissentions , que l'historien rapporte que Conrad ayant laissé un de ses parens malade à Andrinople , des Grecs mal intentionnés* brûlèrent l'appartement dans lequel il était déposé , qui était attenant à un monastère : ils firent ainsi périr le malade. Conrad, déjà à deux journées d'Andrinople, envoie Frédéric son neveu pour venger l'injure qui lui est faite. Le jeune*prince , d'un courage presque féroce, entre dans la ville, pénètre dans leînonastère où le meurtre a été commis > passe ceux qui l'ha- • bitaient au fil de l'épée , puis il le livre aux flammes. L'armée grecque vient au secours des habitans; un engagement a lieu , et le pàtriarche parvient avec peine à apaiser lesçombattans. Cinnam, en racontant ce combat , ajoute que les Grecs en sortirent vainqueurs.
Cet événement et d'autres, qui signalèrent là marche de- Conrad sur Constantinople , apprirent à Manuel combien il était dans l'intérêt de sa politique d'éloigner du territoire de la Grèce l'armée des Allemands , et surtout de l'empêcher d'entrer dans Bysance. Il tâcha de persuader à Conrad, par des ambassadeurs , que la route par le Chersonèse était plus commode et plus courte ; mais le roi dès Allemands persista dans sa résolution. Son année, qui s'abandonnait à une intempérance brutale, arriva dans la plaine de Cherobaque, abondante en • pâturages ; les croisés campèrent entre deux fleuves dont les eaux étaient basses. Pendant la omit, ces eaux, accrues par les pluies qui tombaient par torrent et comme si les cataractes du ciel avaient été ouvertes, entraînèrent avecelles non-seulement les armes, les vêtemens des hommes , les charges des chevaux , mais encore les hommes tout armés ; c'était un spectacle bien déplorable que celui qu'offrait cette multitude : les malheureux Allemands mouraient sans combattre et sans que personne leur donnât la mort ; ni leur haute stature , ni leur bras invincible ne purent les sauver du trépas. « Ils étaient mois- » sonnés, continue le chroniqueur, comme l'herbe de la » prairie; ils étaient dispersés comme la paille. Ceux qui » jetaient les yeux sur le camp des Allemands auraient cru.
» que la colère de Dieu avait frappé ces tentes inondées.
On peut comparer le récit d'Otlion de Frisingen avec celui de Nicétas. On doit aussi remarquer, et cette observation est toute en faveur de Nicétas , que cet historien s'éloigne de la manière de raconter des autres écrivains grecs qui ont parlé des désastres de l'armée des pèlerins ; tous ces autres historiens racontent avec une sorte d'indifférence ces revers ; ils déclament même quelquefois contre les croisés qui ont succombé ; Nicétas , sans déguiser leurs vices ou leurs fautes , gémit sur fours malheurs. Cette manière de raconter est d'autant plus digne d'éloges , que Nicétas , lorsqu'il écrivait ses Annales , avait assisté au siège de Constantinople , et vu tous les excès des pèlerins de l'Occident.
L'historien, après avoir suivi la marche des Allemands sur Constantinople , raconte les menées déloyales de l'em-
Sereur grec pour se délivrer de l'armée de Conrad. Ce que it Nicétas à ce sujet est si extraordinaire et si curieux sous la plume d'un auteur grec , que nous allons rapporter son récit tout entier.
« L'empereur plaça des gardes dans les lieux étroits , afin » aue les pèlerins pussent être secrètement atteints par » des flèches sans qu'ils connussent la main qui les avait » frappés. Les habitans des villes n'ouvraient point les por- » tes aux pèlerins; ils jetaient des cordes de dessus les rein- » parts, prenaient de l'argent, puis leur descendaient des » vivres par ce même moyen ; on les trompait dans les poids » et mesures : vainement invoquaient-ils un Dieu vengeur; » ces misérables habitans n'en continuaient pas moins leurs » fraudes honteuses; quelques-uns même vendaient aux » pèlerins du pain fait avec^le la chaux mêlée à la farine, » nourriture vénéneuse qui leur donnait la mort. Je ne » sais , continue Nicétas , si , comme on l'a rapporté , tout » cela arriva par l'ordre de l'empereur ; mais ce qu'il y » a de positif, c'est que ce fut par son ordre qu'on frappà » une monnaie qui devait être donnée aux pèlerins en re- » tour de choses qu'ils vendaient aux sujets de l'empereur. » Je dirai en un seul mot qu'il n'y eut aucun moyen de » nuire que l'empereur n'employât contre ces Latins. »
Dans un autre passage de ses annales , l'historien ajoute ces paroles remarquables : « L'empereur invita par des lettres » pressantes le sultan des Turcs à marcher contre les Aile- » mands, »
Les détails que donne Nicétas sur la marche de Conrad dans l'Asie mineure , et sur la défaite de son armée , sont peu nombreux et pleins d'inexactitudes. Ce qui d'abord
peut étonner, c'est que l'historien de Manuel n'ait pas parlé une seule fois dans ses annales du roi de France, qui partagea les travaux et les périls de Conrad : mais ce dernier, en sa qualité d'empereur d'Oecâdent, occupait entièrement l'attention jalouse des Grecs.
Nicétas ne dit plus rien d'intéressant pour les croisades jusqu'à l'expédition de l'empereur Frédéric Barberousse , si l'on excepte cependant quelques faits sans détails sur les relations de Mauuel et d'Aman ri , roi de Jérusalem; ce que dit l'historien sur le pèlerinage de Frédéric, nous paraît assez curieux pour mériter l'attention des lecteurs éclairés.
Nicétas commence par déplorer les tristes destinées de l'empire. « Chaque année de nouvelles calamités fondaient » sur les malheureux Grecs; ce n'était pas assez d'être en- » tourés de toutes parts par les barbares, il fallait encore que » les barbares d'Occident vinssent périodiquement, pour u ainsi dire , ajouter de nouveaux malheurs à nos anciens » malheurs. » Cette espèce de prologue amène l'historien à parler de l'expédition de Frédéric.
« Frédéric , roi des Allemands , dit-il , envoya des ambas- » sadeurs à Isaac , pour demander le libre passage de son » armée à travers la Grèce ; l'empereur , de son côté , en- » voya Jean Ducas auprès de Frédéric. Les envoyés conclu- » rent un traité par lequel il fut convenu que l'empereur » fournirait aux pèlerins tout ce qui serait nécessaire à l'ac- » complissement de leur pieux voyage ; de leur côté , les » pèlerins devaient respecter scrupuleusement le territoire de » l'empire , et n'attenter ni aux personnes ni aux propriétés . »
Nicétas se plaint ici de la conduite des ambassadeurs grecs , qui troublèrent par des rapports mensongers l'harmonie qu'avait établie le traité conclu entre Frédéric et Isaac; il ne sait pas s'ils le firent par ignorance ou par méchanceté; mais il doit rapporter le fait, quoique Jean Ducas soit son ami. L'historien veut avant tout la vérité, et aucune considération ne pourrait l'empêcher de la dire toute entière; il ajoute que lui Nicétas , qui écrit ces paroles , avait ressenti les effets des intrigues de Jean Ducas ; car, pendant # qu'il commandait Philippopolis , il fut obligé de fortifier et de démolir tour-à-tour les murailles de la ville. *
Isaac ne tint pas la promesse qu'il avait faite, ou du moins les chefs à qui il avait confié l'exécution de ses ordres , les violèrent impunément. A chaque pas , l'armée de Frédéric était secrètement attaquée , ses fourrageurs égorgés , et son camp même n'était pas à l'abri des insultes des Grecs; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine , et en employant toutes
les ruses de son génie actif , que Frédéric échappa aux embûches que lui tendit Isaac ; il arriva à Pliilippopolis , dont il s'empara presque sans peine. La noblesse avait fui ; les Arméniens , qui seuls étaient demeurés dans la cité , s'entendirent bientôt avec l'armée de Frédéric. Cependant ce prince ne conçut aucun orgueil de ses succès ; il conserva toujours un caractère de modération qui lui faisait honneur. Après la prise de Philippopoiis , il offrit encore à Isaac d'exécuter le traité conclu avec lui; mais l'empereur, méconnaissant ses intérêts véritables , dédaigna de répondre aux lettres , pleines de politesse , que lui écrivit le roi £es Allemands.
Nicétas ajoute que ce qui portait l'empereur de Constant inople à refuser tout accommodement avec Frédéric, c'étaient les prédictions qu'un moine , nommé Dorithée, ne cessait de lui faire sur les projets ambitieux de Frédéric; il lui annonçait que ce prince n'avait pas, comme il le manifestait extérieurement, l'intention d'aller en Palestine, mais qu'il ne songeait qu'à s'emparer de Constantinople ; que bientôt il y paraitrait en personne , et chercherait à y pénétrer par la porte nommée Xilocorca. u Ces vaines prédictions préoccu- » paient tellement Isaac , ajoute l'historien , que ce prince » fit boucher avec du ciment et de la brique la porte de » Xilocorca, et que, depuis ce moment, il tint presque » toujours dans ses mains des traits fort aigus , qu'il disait >» avoir aiguisés tout exprès pour percer le cœur de bronze » des Allemands, ce qui, ajoute Nicétas, le rendait fort » ridicule. »
Le moine Dorithée , par ses prédictions fréquentes, gagnait de jour en jour une influence plus grande sur l'esprit de l'empereur; il l'empêchait de revenir à des sentimens plus honorables et plus politiques à l'égard de Frédéric et de son armée ; Isaac cherchait aussi à détruire par des embuscades cette armée , qu'il n'osait point attaquer. Une fois , à la tête de deux mille cavaliers , il tenta de surprendre une troupe d'Allemands , chargée d'aller chercher des vivres ; mais les pèlerins , prévenus à temps , mirent en fuite les Grècs, qui n'osèrent pas même, selon l'expression de Nice-, tas , regarder leurs ennemis en face. Cet échec n'abattit pa3 la fierté opiniâtre de l'empereur. C'est alors que les Allemands dirent que l'empereur n'avait rompu le traité conclu avec eux , que parce qu'il s'était uni avec les Sarrasins par un traité scellé du sang des deux parties contractantes.
« Ayant communiqué à l'empereur , ajoute Nicétas , les » bruits qui circulaient parmi les Allemands , nous parvînmes.
» à le déterminer à permettre le libre passage de farinée al- 9 letnande sur le territoire de l'empire ; mais l'hiver l'ayant » rendu impossible , l'empereur changea encore une fois de » résolution dans l'intervalle; il écrivit même à Frédéric » qu'il mourrait avant la fête de Pâques, ainsi que l'avaient » prédit tous les astrologues; ce ne fut qu'avec peine qu'il » se détermina à lui renvoyer ses ambassadeurs. Frédéric » apprit alors la manière peu convenable avec laquelle Isaac » avait reçu les ambassadeurs allemands : l'empereur avait » exigé qu'ils demeurassent toujours debout en sa présence ; j» Frédéric , pour se moquer d'isaac , et par dérision du céré- » monial de la cour de Byzance , fit asseoir , non-seulement >» les envoyés grecs , mais encore leurs écuyers et leurs ser- » viteurs. Etant partis ensuite de Philippôpolis, il y laissa les >• ambassadeurs qu'il avait envoyés auprès d'isaac , leur » disant en riant, qu'ils devaient avoir besoin de s'y repo- » ser , après être demeurés si long-temps debout devant » l'empereur. j»
Nous avons rapporté tous ces détails , parce qu'ils peignent bien tout à-la-fois la cour de Constantinople , alors livrée aux astrologues et aux moines , le caractère de Frédéric , et peutêtre aussi celui de Nicétas qui , n'imitant pas les autres historiens grecs , ne déguise ni les vices , ni la faiblesse du monarque dont il écrit l'histoire.
Lorsque le printemps fut arrivé , Frédéric et Isaac conclurent un nouveau traité de paix : les pèlerins s'obligèrent à ne jamais s'écarter des grandes routes, à s*abstenir de tout pillage ; de son côté, l'empereur renouvela la promesse que déjà il avait faite. Ce traité fut juré par cinq cents Grecs , appartenant aux familles les plus nobles ; on fournit de part et d'autre des otages, pour en assurer l'exécution. L'empereur fit préparer des navires, et l'armée allemande passa dans l'Asie mineure. L'historien raconte la victoire de Frédéric sur les infidèles ; le récit qu'il en fait est peu exact et fort abrégé. En général, les historiens grecs n'offrent un véritable intérêt que lorsqu'ils parlent des rapports des souverains de Byzance et des monarques croisés : cependant , nous recueillerons tous les traits qui nous ont paru intéressais , et susceptibles de faire connaître l'historien » les événemens qu'il décrit, ou les hommes qu'il met en scène.
En parlant de la victoire que Frédéric remporta sur les Turcs à Icône , l'auteur dit que les infidèles s'étaient retranchés derrière les fossés et les haies d'un jardin, afin de pouvoir, tout en évitant le choc irrésistible de la cavalerie des Allemands , lancer des traits et des flèches ; mais la pré-
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sence d'esprit deFrédéric déjoua les espérances qu'ils avaient conçues. Il ordonna à chaque cavalier de prendre en croupe un fantassin qui pût passer le fossé , et de combattre corps à corps les infidèles, tandis que la cavalerie, au moyen d'un détour, prendrait les infidèles par derrière, et achèverait de détruire ce que le glaive des fantassins aurait épargné.
Le nombre des Sarrasins morts dans ce combat fut infini; Nicétas dit qu'un prisonnier assura qu'il en avait coûté au sultan deux cents pièces d'or pour les enterrer.
Le courage des Allemands et leur armure impénétrable font souvent l'admiration de l'historien : dans toutes- les descriptions de combats, il s'arrête sur ces géans invincibles , ces statues de bronze , que rien ne pouvait ébranler. A l'occasion d'un combat livré par Frédéric aux musulmans , il rapporte qu'un guerrier allemand , d'une haute stature , resta en arrière de l'armée : trente musulmans l'attaquèrent à la fois; mais un seul osa s'approcher et combattre corps à corps avec lui ; l'allemand , d'un seul coup d'épée , coupa d'abord les deux jambes du cheval du sarrasin , et d'un autre coup fendit le sarrasin lui-même jusqu'à la selle. Les autres , étonné d'un courage et d'une force aussi prodigieuse , s'enfuirent en toute hâte. ( Nous avons vu qu'une action semblable est attribuée par quelques historiens à l'empereur Conrad). Vraie ou fausse, elle montre toujours la haute opinion qu'avaient les contemporains de la valeur et de la force des Allemands.
Nicétas1, comme quelques historiens latins, fait mourir l'empereur au passage du Cydnus ; le portrait qu'il a laissé de ce prince est d'autant plus remarquable , qu'il est tracé par un grec , dont les compatriotes nourrissaient une haine profonde et professaient un très -grand mépris pour les Allemands.
« Voilà comment mourut cet incomparable prince, qui » méritait de ne poLit mourir, et qui, selon le jugement des » personnes les plus intelligentes et les plus éclairées , fut « heureux jusques dans sa mort , puisque ,• brûlant d'un zèle » plus ardent que tout autre prince chrétien , pour la gloire » du Sauveur, il a méprisé le royaume de ses ancêtres et » renoncé à son repos pour souffrir avec les pauvres de la » Palestine et pour délivrer ce saint tombeau , qui est une » source de vie ; il n'a point craint de manquer des secours » les plus nécessaires à la conservation de l'existence , de » n'avoir point d'eau ou de n'en avoir que de bourbeuse , >» de n'avoir point de pain ou de n'en avoir que du commun
» et quelquefois du gâté. Il n'a point été retenu par les » larmes ni par les embrassemens de ses enfans ; il s'est ex- » posé, à l'imitation de saint Paul, non-seulement à être tué, » mais encore à mourir de maladie ; enfin il a égalé en toute » chose ces âmes pleines de la faveur divine , qui méprisent » comme de la boue ce monde et tout ce qu'il renferme. »
Après ce portrait de Frédéric , Nicétas dit peu de choses de cette croisade. Celle de Richard et de Philippe est racontée avec non moins de rapidité ; il n'en parle que pour dire que l'île de Chypre fut conquise par le roi d'Angleterre sur le tyran qui l'opprimait.
Nous parvenons enfin à la partie la plus intéressante des Annales de Nicétas, la prise de Constantinople par les Latins : l'historien fut témoin oculaire de cette grande catastrophe. Dans l'extrait que nous allons faire de cette partie de son ouvrage, nous le laisserons souvent parler lui-même, parce qu'il serait difficile de rendre dans une analyse les vives impressions ou les souvenirs douloureux de l'auteur.
C'est dans le livre III , consacré à l'histoire de l'empereur Alexis Comnène , que Nicétas commence à parler des événemens qui amenèrent la conquête de Bysance.
« Jusqu'à présent , dit-il en commençant ce chapitre , » j'ai trouvé une route assez facile, et le voyage assez cora- » mode, mais maintenant je ne sais comment le continuer; » en effet, de quelle douleur un historien ne doit- il pas » être pénétré quand il se trouve obligé de décrire le déplo- » rable malheur dont la reine des villes a été affligée sous » la domination des anges terrestres qui la gouvernent; je » désirerais pouvoir faire un tableau exact de ses plus cruel- » les misères; mais comme cela est impossible, je n'en tra- » cerai qu'une légère esquisse, qui, ne faisant sur l'esprit j» qu'une plus faible impression , y causera une douleur i» moins vive. »
L'historien , après ces réflexions , rappelle rapidement la révolution , qui plaça la couronne impériale sur la tête d'Alexis. Ce prince , suivant Nicétas commit une grande imprudence en se bornant à faire arracher les yeux à son frère lsaac,sans lui ôtersa liberté. Il résulta de là que l'empereur détrôné entretint librement des correspondances avec les princes et les peuples de l'Italie , et qu'il put toucher leur âme par lecécit de ses malheurs. Son fils , libre comme lui , concourait aussi à son projet ; il entretenait une correspondance active avec l'Italie , et surtout avec Irène , fille d'Isaac , qui avait épousè*le roi des Allemands. Ces intelligences secrètes favorisèrent la fuile du fils dPlsaac , qui sortit secrète-
ment de Constantinople, et, montant sur un vaisseau de Pise , aborda en Italie.
Les peuples de l'Italie, et principalement les Vénitiens , avaient de grands sujets de mécontentement de la part des Grecs. Les Vénitiens avaient été anciennement alliés des empereurs; ils ne pouvaient souffrir que depuis quelques années tes Pisans eussent été préférés à la cour de Constantinople. Les Grecs avaient aussi à se reprocher quelques pirateries, et surtout l'inexactitude qu'ils avaient apportée à leur payer les quinze cents livres d'or qu'ils leur avaient promises à titre d'indemnité.
« Mais, continue l'historien, l'auteur le plus actif de la » haine que les Vénitiens portaient aux Grecs , était le duc >* Henri Uandolo , qui , bien qu'il fût aveugle et âgé de » quatre-vingts ans, tendait perpétuellement des pièges aux » Grecs; il était également fourbe et orgueilleux, et avait >» la vanité de se faire appeler le prudent des prudens. Quand » il réfléchissait sur les violences que les Vénitiens avaient » souffertes sous le règne des deux Anges et sous ceux d'An- » dronique et de Manuel, il ressentait un désir si ardent de » se venger, qu'il eut mieux aimé perdre la vie que la satis- » faction de cette vengance ; mais comme il savait fort bien >• que les entreprises qu'il aurait dirigées contre les Grecs » nVmraient eu qu'un faible résultat s'il y avait employé ses » seules forces, il s'unit avec les plus anciens et les plus » irréconciliables ennemis de l'empire , qui se préparaient à » aller en pèlerinage dans la Palestine : c'étaient Boniface , » marquis de Montferrat , Baudouin , comte de Flandre , » Henri , comte de Saint-Paul , Louis , comte de Blois , et » plusieurs autres vailians hommes , qui étaient tous pres- » que aussi hauts que leurs piques. »
Nicétas ajoute que les Vénitiens employèrent trois ans entiers à construire cent dix vaisseaux propres à porter la cavalerie , soixante vaisseaux longs , plus de soixante-dix ronds , parmi lesquels il y en avait un d'une si prodigieuse grandeur, qu'il fut appelé le Monde: on mit sur ces vaisseaux trente mille hommes d'infanterie et. mille cavaliers.
« Lorsqu'ils étaient sur le point de partir, continue l'au- » teur, il survint mal sur mal, flot sur flot pour la destruc- » tion de l'empire. Alexis, fils d'Isaac l'Ange, arriva au » milieu des corsaires de l'Occident; ceux-ci te reçurent » avec joie, parce qu'ils pensèrent que sa présence leur four- » n irait un spécieux prétexte d'exercer leur brigandage. » Comme il était aussi léger d'esprit que de corps, il se » laissa tromper par des hommes rusés et consommés dans
nCS CROISADES.
» les affaires , qui exigèrent de lui des promesses dont l'exé-
» lion surpassait son pouvoir; il s'obligea de leur fournir
» des sommes immenses , des troupes et cinquante galères ;
» et ce qui était le plus grave, il embrassa les nouveautés •
» dont les Latins ont altéré la foi ancienne , et il renonça aux
» antiques coutumes religieuses des Grecs pour obéir aux nou-
>» velles lois du pape. »
Ici, l'historien parle, mais sans aucun détail, du siège de Zara prévenant ensuite à Constantinople , il peii#la mollesse et l'indifférence de l'empereur Alexis et de la cour de liizance ; ce tableau nous a paru assez curieux pour fixer l'attention des lecteurs.
« La mollesse où était plongé l'empereur le rendait aussi » ineapable d'agir que s'il eût perdu l'esprit ; les eunuques » gardaient les montagnes et les forêts pour la chasse des d empereurs avec un soin aussi scrupuleux que les anciens » païens gardaient les bois consacrés à leurs dieux , ou » avec une fidélité aussi religieuse que l'ange exterminateur » défendait le paradis terreste ; ils menaçaient du dernier » supplice ceux qui voulaient couper les arbres pour cons- .» truire des vaisseaux. Michel Strytne , qui avait épouse la » sceuv de l'impératrice, avait vendu les ancres, les voiles » et les cordages et tous les équipages. Alexis, loin de punir w les auteurs d'une dissipation si ruineuse pour l'état, les » honorait d'une plus grande considération que ses autres » sujets. Il s'amusait, pendant que l'Occident allait fondre » sur lui , à couper des montagnes , à combler des vallées , » à aplanir des terrains montueux ; il se raillait , durant ce » repos , des préparatifs des Italiens, et se moquait de ceux » qui en paraissaient étonnés. »
L'historien trace ensuite rapidement l'itinéraire de la flotte vénitienne , et arrive avec elle devant Constantinople ; il n'ajoute à ce que disent les autres historiens, que cette réflexion : « Il ne faut pas s'étonner de l'audace que mon- » trèrent les Italiens dans cette entreprise , car Us étaient » bien informés que l'empereur était noyé dans le vin et la » débauche , et que Constantinople était pleine de volupté » et de luxe , comme cette ancienne Sybaris , si célèbre » autrefois par ses désordres.
» Lorsque la flotte des Latins fut arrivée devant Constan- » tinople , le premier soin des chefs fut de briser la chaîne » qui garantissait cette reine du monde et empêchait les vais- » seaux d'aborder sur le rivage ; l'entreprise réussit parfaii> tement. Les préposés à la garde , ou prirent la fuite , ou d furent tués , ou demeurèrent prisonniers dans les mains
-III ftîDMOTHfeQtJfc
.» des Italiens : ceux-ci s'avancèrent du côte' du monastère » de Saint-Cosme et de Saint-Damien ; ils ne trouvèrent « qu'un petit nombre de soldats grecs , qui s'opposèrent » faiblement à leurs projets, puis ils vinrent camper auprès » de la colline , d'où Ton voit la partie du palais de Bla- » alterne. Les babitans pouvaient voir du haut de leurs » murailles les tentes des ennemis , et parler à ceux qui » étaient campés à Gérolezmur, dont ils n'étaient séparés » que pfr la inuraille. De temps en temps sortaiftit de la » ville des détacbemens qui venaient se mesurer avec les » Italiens et les provoquer jusque dans leur camp ; de part » et d'autre on fit des prodiges de valeur, et Tbéodore » Lascaris , à la tête des troupes impériales , fit bien voir » que la vertu romaine n'était pas tout-à-fait éteinte. » L'bistorien déplore la ruine des superbes palais de Byzance , qu'atteignaient les grosses pierres lancées par les machines de l'ennemi.
« Le 1 7 juillet , les Italiens résolurent de donner un as- » saut général ; à un signal convenu , les galères , que le » cuir protégeait contre le feu grégeois, s'approebèrent du n rivage ; les trôupes de terre , à leur tour, approchèrent » avec leurs machines des murailles . de Constantinople ; » bientôt , par l'action du bélier , une grande brèche est » faite aux murs ; les Latins s'y précipitent ; mais les troupes » auxiliaires des Pisans, armées de lances, les repoussent » en leur faisant éprouver de grandes pertes ; cependant les m Latins, par leurs efforts successifs,, se rendent maîtres de » toutes les fortifications ; alors ils mettent le feu aux mai- » sons voisines : spectacle lamentable et capable de faire cou- » 1er assez de larmes pour éteindre ce vaste incendie, qui s'e- » tendait depuis la colline de Blaquerne jusqu'au monastère » d'Evergète et jusqu'à Dentère.
» Le triste tableau qu'offrait Constantinople , devenue la » proie des flammes , tira l'empereur de sa léthargie : il » sortit de son palais accompagné d'une bouillante jeunesse ; » Lascaris voulait attaquer sur-le-champ l'ennemi ; mais » Alexis , rempli de crainte , et communiquant ce sentiment » à tout ce qui l'entourait, tourna le dos et fut poursuivi » par les Italiens jusque dans la ville ; c'est alors qu'Alexis » résolut de fuir et d'abandonner sa famille et la reine du » monde aux Italiens , qui les menaçaient. Il embarqua se- » crètement dix mille livres d'or, une grande quantité d'é- » piceries, et dans la première veille de la nuit il prit la fuite, » méprisant ainsi la possession de l'empire pour suivre une *» espérance fort douteuse et fort incertaine de sauver sa m vie.
» Il avait régné huit ans trois mois et dix jours. Les évé- » ncmens ont fait suffisamment connaître sa lâcheté et ce » qu'il valait dans la guerre : il n'était pas plus propre aux » affaires du gouvernement ; sa négligence le rendait incam pabie de suivre les opérations multipliées que nécessitait » une vaste administration ; il avait d'ailleurs d'assez bonnes » qualités; il était d'une humeur agréable, d'un abord fa- » cile , rempli d'indulgence et de douceur ; il confondait »» dans le même sentiment de mépris le calomniateur et les » flatteurs qui l'environnaient. Sa conscience lui reprochant » sans cesse la violence qu'il avait employée pour détrôner » son frère Alexis, il craignait la mort et ses effrayantes » approches. » Nicétas termine ce portrait par une réflexion qui lait connaître tout à la fois les mœurs et la politique de » la cour de Bysance : « S'il est difficile , d i t.- il , pour un » prince qui règne au milieu des révolutions, de- ne point » abattre les têtes qui s'opposent à sa grandeur, quelle » louange ne mérite pas Alexis pour n'avoir jamais fait cre- » ver les yeux du coupé les membres à personne , de n'avoir » jamais fait porter a une femme le cteuil de son époux , » et pour n'avoir fait pleurer à qui que ce soit la perte de » ses biens. »
A peine ce prince avait-il pris la fuite , que l'eunutrue Constantin et les amis d'Isaac s'assemblèrent et proclamèrent ce prince empereur. L'auteur remarque combien il était peu raisonnable de choisir un aveugle pour occuper un poste où l'on devait tout voir, tout pénétrer.
Isaac, élevé au trône . en donna sur-le-champ avis à son fils , alors dans le camp des Latins ; ceux-ci ne lui laissèrent la liberté d'aller voir son père qu'après que le nouvel empereur eût ratifié les promesses insensées du jeune prince. Les Italiens entrèrent a Constantinople avec toute liberté : ils furent reçus par Isaac et Alexis comme les libérateurs de l'empire ; on leur distribua les trésors amassés par les empereurs , et comme ces richesses , quelques grandes qu'elles
Eussent être, ne purent satisfaire Y insatiable avidité des atins, on fondit les images et les vases sacrés. Nicétas ne doute pas que cette impiété , et la lâche indifférence avec laquelle les Grecs la souffrirent , n'aient attiré sur l'empire les calamités dont il fut accablé.
Pendant le séjour des Latins à Constantinople , quelques soldats flamands , par haine contre les juifs , et dans le dessein de les piller, incendièrent la synagogue de Misate, et mirent le feu dans les divers quartiers de la ville. Voici la
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description que donne Nicétas de ce violent incendie , qui consuma une grande partie de Constantinople :
« L'embrasement se répandit de tout côte pendant le jour » et la nuit , avec une telle fureur, que rien ne pouvait lui » être comparable; les flammes s'unissaient de divers en- » droits pour agir avec plus de violence, et consumaient » comme de la paille les colonnes les plus solides , les gale- » ries et les bâtimens qui ornaient les places publiques. Du » sein de cet épouvantable incendie sortaient de temps en » temps des globes de feu qui tombaient sur des maisons » fort éloignées ; la flamme , qui d'abord avait été poussée * par un vent de septentrion , fut tournée par un vent con- » traire sur des lieux qui , jusque-là , avaient paru à l'abri »> de tout danger; l'incendie commença à la synagogue , qui , » 4" eôté du septentrion, était proche de la iner et de l'é- »> glise de Sainte-Irène. Du côté de l'orient , il s'avança jus- » qu'à la grande église ; du côté de l'occident , il s'étendit >» jusqu'au rivage du port , et de là traversant la* ville , il w s'attacha aux faubourgs ; telle était sa violence , qu'un » charbon jeté par le vent sur un vaisseau le consuma tout » entier au milieu des eaux; les galères de derrière furent » brûlées; le double rang de maisons qui commençaient » au milieu de la ville et finissaient au Philodelphin , le » marché de Constantin , le quartier de l'hypodroine de- » vinrent la proie des flammes. Le ravage de l'incendie » ayant ruiné toutes les maisons d'une mer à l'autre, les » amis ne pouvaient plus se visiter sans péril , si ce n'était ,» sur des barques. Les habitans de Constantinople perdirent » tous leurs biens , cjui furent dévorés par ce terrible élé- » ment. » Nicétas ajoute qu'Isaac fut touché de ce triste événement ; mais qu Alexis, qui était un véritable incendiaire, et qui avait un visage semblable à celui qu'on donne à l'ange exterminateur, bien loin d'en être touché, eût voulu que le teste de la ville eût été réduit en cendres.
Nous n'avons trouvé dans aucun autre historien cette grave accusation ; il est à croire que Nicétas , aigri par les malheurs de sa patrie , aura adopté , sans trop les examiner, ces accusations populaires qui se répandent toujours après de grandes calamités publiques : Alexis , étant l'allié des Latins, dut, comme eux , être l'objet de la haine des Grecs. Nicétas n'a pas gardé dans cette occasion ce caractère d'impartialité qui le distingue du commun des historiens grecs.
Le maréchal de Champagne , qui exprime avec tant de naïveté les sentimens de ses compatriotes, dit, en parlant
* de cet incendie , que les pèlerins français furent moult dolens et moult en eurent grand pitié.
L'amitié que les Latins avaient pour le jeune Alexis donnait de violens soupçons , et inspirait de justes craintes au vieil Isaac ; cependant comme il ne pouvait empêcher ces liaisons , il dévorait en secret ses chagrins et ses larmes ; il avait coutume de dire que son fils avait des inclinations vicieuses , et qu'il les corrompait par la fréquentation des méchant.
Nicétas renchérit encore sur les défauts du jeune Alexis dans le portrait qu'il trace de ce prince : suivant lui , il avilissait la dignité de l'empire par 1 infamie de ses débauches ; il passait quelquefois plusieurs jours et plusieurs nuits à jouer dans le camp des Italiens. Ce qui le faisait surtout mépriser des Grecs , c'étaient les insolentes familiarités que
{menaient avec lui les croisés : souvent les Vénitiens avaient 'audace de lui arracher le diadème, enrichi d'or et de pierreries, qui couvrait son front, pour le mettre sur leur tête , tandis*qu'ils coiffaient Alexis d'un bonnet de laine à la mode de leur nation.
D'autres vices attiraient la haine et le mépris public con* tre le vieil Isaac : il était plus aue jamais adonné à la superstition. « Il s'était flatté , dit l'historien , qu'il recouvrerait » l'usage de la vue , qu'il guérirait de la goutte , et que , » semblable au serpent qui se revêt d'une nouvelle peau , » il reprendrait une nouvelle vie , plein de force et de santé ; » d'exécrables moines, continue.t-il, avec leur longue barbe, » qui, à leur propre confusion, se couvraient d'un habit » que Dieu chérit , se pressaient à sa table , et après qu'ils » s y étaient remplis des plus gros poissons et des vins les » plus exquis, ils le repaissaient de promesses imaginaires, » et , baisant ses mains , presque paralysées par les dou- » leurs de la goutte , ils l'assuraient qu il jouirait un jour » d'une santé miraculeuse. »
Nicétas rapporte , parmi les actes que la superstition inspira à ce prince, qu'il fit transporter de l'Hyppodrome dans le palais le sanglier calydonien ; il se persuada que par ce moyen il réprimerait facilement les soulèvemens du peuple, qui est dans sa fureur semblable à un sanglier.
La populace de Gonstantinople n'était pas moins superstitieuse que son maître : dans la crainte qu'une statue de Minerve, qui regardait l'occident, ne protégeât les Latins, ce peuple insensé la brisa. « Ainsi , dit l'historien qui décrit » longuement les beautés de cette statue , le peuple ne put
» souffrir dans la capitale de l'empire la statue d'une déesse » qui préside aux actions de prudence et de courage. >»
Pendant ce temps, les Latins se rendaient toujours plus odieux par leurs vexations et par leur insatiable avarice ; enfin le peuple , ne pouvant plt-s supporter le joug d'une telle tyrannie, se souleva, et, marchant vers le palais, demanda^ju'on lui donnât des armes pour se délivrer de ses oppresseurs. Isaacet Alexis, qui devaient tout aux Italiens , qui ne régnaient que par eux et pour ainsi dire avec eux , eurent garde d'accéder aux propositions de leurs sujets. Alors cette populace ameutée força le sénat et le clergé a élire un empereur. Voici le récit de cet événement :
« Le 25 du mois de janvier, il se fit un concours extraor- » dinaire à la grande église : le sénat et le clergé s'y étant « rendus , furent forcés par une populace furieuse de déli- » bérer sur le choix d'un empereur. Lorsqu'on nous dema nda v notre avis , nous n'eûmes garde de consentir à la déposi- » tion d'Isaac et d'Alexis, parce que nous étions assurés » d'avance que celui qui serait élu ne serait ni le plus ca- » pable , ni le plus courageux ; mais le peuple , qui ne se » conduit que par caprice et par passion , protestait qu'il ne » pouvait plus vivre sous le gouvernement d'Isaac. Lorsque » nous eûmes reconnu son opiniâtreté invincible , nous » nous bornâmes à déplorer en silence les malheurs qu'elle » allait attirer sur la patrie. Pendant ce temps, les chefs » du parti populaire cherchaient avec empressement un » empereur parmi les nobles les plus illustres, et les » désignaient tous, les uns après les autres. Tous ayant » refusé, ils s'adressèrent aux magistrats et à ceux de notre » ordre , et les forçaient , l'épée nue , d'accepter la pourpre » impériale. Peut -on se former l'idée, s'ecrie Nicétas en » terminant son récit, des périls auxquels les grands étaient » exposés , et de l'extravagance d'une telle assemblée ? Pour » toute raison de ses choix , le peuple disait à ceux qu'il )> voulait élever à la dignité impériale : V ous avez une robe , » il faut donc que 'vous soyez empereur, »
Ce récit d'un témoin oculaire nous peint bien le caractère du peuple lâche et séditieux de Constantinople.
Le choix du peuple tomba sur Nicolas Cannabe, queNicétas nous peint comme un homme doux et bon; mais à côté de lui s'éleva un compétiteur redoutable : c'était » lurzuphle, protovestiaire de l'empereur. Ce prince , qui unissait une âme vigoureuse à un esprit rusé, jouissait de toute la confiance d'Alexis : lorsqu'il eut appris la sédition du peuple et les progrès qu'elle avait faits , il se rendit auprès d'Alexis ; il lui
peignit avec e'nergie les dangers de sa position : il parvint par là à remplir son cœur de craintes, et l'engagea à se confier à lui. Alors Murzuphle l'ayant couvert de sa robe traînante , comme pour le dérober à tous les regards , l'emmena dans sa tente. « Peu s'en fallut, dit Nicétas,, que, dans les » transports de sa reconnaissance, 'le jeune prince ne lui » dit ces paroles de David : // m* a caché dans sa tente au jour » de monjnaDveurl Mais bêlas ! ces transports furent de » courte durée , car Murzupble ordonna qu'on lui mît surit le-champ les fers aux pieds , et qu'on le jetât dans une >» obscure prison. » S'étant alors revêtu de la pourpre, Murzuphle se rit saluer empereur par ses amis et bientôt il fut reconnu par le peuple tout entier, qui s'était déjà dégoûté de Nicolas Cannabe; Murzuphle. fit ensuite étrangler Alexis pour n'avoir plus aucun compétiteur à redouter.
Nicétas représente Murzuphle comme un homme insolent et rusé , ne voulant dans son esprit que troubles et changemens ; le tyran faisait consister la prudence dans la feinte et l'hésitation. Il disait qu'un roi ne devait rien faire avec précipitation ni avec témérité, mais qu'il devait agir avec lenteur et après de longues délibérations. Murzuphle se vantait d'être propre à toutes les affaires et de ne rien ignorer de ce qu'il est nécessaire de savoir. Il dépouilla de la dignité de logothète l'historien que nous analysons , pour en revêtir son beau-père, appelé Philocalius.
Le premier soin de Murzuphle , après son élévation à l'empire , fut de mettre Cons^antinople à l'abri des attaques des Latins et de débarrasser la Grèce de la présence de ces barbares. En conséquence, il fit élever les murs de Constantinople , fortifier les portes , et s'efforça par des courses multipliées , d'intercepter les vivres destinés à l'armée des Italiens. On le voyait partout , une massue à la main , encourager par ses paroles et par son exemple le,s travaux des Grecs : il s'attira par ce moyen l'affection du peuple, en même temps que par la rudesse de ses manières, il inspirait du mépris à ses courtisans qui avaient été élevés dans la mollesse , et habitués à toutes les douceurs de la vie.
Cependant le nouvel empereur n'était point secondé dans ses projets; étant un jour sorti de Constantinople pour s'opposer au comte de Flandre , seul il demeura ferme en présence des Latins ; les Grecs se retirèrent, laissant sur le champ de bataillé l'image de l'immaculée mère de Dieu, sous la protection de laquelle les empereurs avaient placé leur couronne.
Les Italiens qu'enhardissaient leurs victoires et la lâcheté'
des Grecs préparaient pendant ce temps tout ce qui était nécessaire pour le siège de Bysance ; ils construisaient de grandes machines et proposaient de riches récompenses à ceux qui , les premiers , escaladeraient la cité sainte.
Murzuphle , pour éviter les dangers qui le menaçaient lui et Constantinople , consentit à traiter avec le duc de Venise Dandolo ; mais les premières propositions ayant été éludées, Dandolo et Murzuphle fixèrent un lieu pour traiter de la paix ; les Vénitiens demandaient cinquante mille livres d'or, « tribut énorme , dit Nicétas, pour une nation qui était » habituée à commander et non pas à obéir. Pendant que la » conférence avait lieu , une troupe de cavalerie italienne * «e précipita vers le lieu où était l'empereur, afin de le faire » prisonnier ; mais Murzuphle déjoua leur projet par une « fuite précipitée. »
L'aversion réciproque des deux nations , la diversité de leurs intérêts ayant rendu tout arrangement impossible , les Italiens se préparèrent à l'attaque ; de leur côté les Grecs se disposèrent à se défendre ; voici les détails du siège , tels qu'ils sont rapportés par l'historien :
« Le neuvième jour du mois d'avril , les Italiens appro- >» chèrent des murailles , et les plus hardis , étant montés aux » échelles, lancèrent quantité ae traits : le combat dura avec » acharnement toute la journée ; la victoire pencha du côté » des Grecs. Le lendemain, qui était un dimanche, les Ita- » liens demeurèrent en repos; le 12 d'avril ils donnèrent » un nouvel assaut plus terrible -que le premier, et dans » lequel la victoire nous demeura encore.
h Mais parce que la reine des villes devait subir le joug » de la servitude , deux soldats qui étaient sur une échelle , *» vis-à-vis du Pitrion , s'abandonnèrent à la fortune et sau- » tèrent dans une tour, d'où ayant chassé la garnison , ils » levèrent la main en signe de joie , pour animer leurs coin- » pagnons : à cet instant même un cavalier nommé Pierre, » qui avait une taille de géant, dont le casque paraissait » aussi grand qu'une tour , et qui seul aurait pu mettre en » fuite toute une armée, entra par la porte qui était au » même endroit. A la vue de ce seul cavalier , tous les Grecs » prirent la fuite et se précipitèrent pêle-mêle dans la ville ; » ils se retirèrent chacun où ils purent, et plût à Dieu qu'ils » se fussent précipités au fond de l'enfer.
» Murzuphle, courant dans les rues, fit tout ce qu'il put » pour rallier son armée «perdue ; mais comme ils étaient a entraînés par le tourbillon du desespoir, ses soldats n'eurent
» point d'oreilles pour écouter ses remontrances , point » d'âme pour exécuter ses ordres.
» Lorsque l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne » servait a rien , il eut peur d'être pris et de devenir la proie » des barbares : il se sauva sur une barque avec Euphrosine, » femme de l'empereur Alexis, et Eudoxie sa fille, dont il »» était éperdument amoureux.
» Alors deux jeunes princes également sages et courageux » se disputèrent le trône , comme deux matelots qui dispu- » teraient la possession d'un navire battu par la tempête ; » l'un était Théodore Ducas, l'autre Théodore Lascaris; Las- »> caris fut préféré. Ce prince, à peine revêtu de la haute » dignité impériale, exliorta le peuple et les soldats à la » vaillance ; mais comme au milieu die ce désordre général, >» les soldats ne voulaient pas servir avant d'être payés , » il fut obligé de fuir en présence des Italiens qui venaient » sur lui en armes.
» Ces barbares . voyant que rien ne leur résistait et que » les chemins s'aplanissaient sous leurs pas, parcouraient » la ville sainte , le fer et la flamme à k main ; les Grecs » venaient au-devant d'eux en procession comme pour les »» recevoir en triomphe : cette vue n'amollit pas ces cœurs »» de bronze. Quel ordre puis -je tenir désormais dans » mon discours : par où dois-je commencer , continuer et » achever le récit des impiétés que ces scélérats commirent? » Ils brisèrent les saintes images qui méritent l'adoration
* des fidèles ; ils jetèrent les précieuses reliques des martyrs » en des lieux que j'ai honte de nommer ; ils répandirent » le corps et le sang du Sauveur; ces précurseurs de i'ante- » Christ prirent les calices et les ciooires, et, après en » avoir arraché les pierres précieuses , en firent des eoupes » à boire dans les festins impies ; ils dépouillèrent J. C. » et se disputèrent aux dés la propriété de ses vêtemens ; » il ne manqua rien à leur cruauté que de lui percer le côté » pour en tirer du sang. Ils firent entrer dans les églises des » mulets et des chevaux, pour emporter les vases sacrés, » l'argent ciselé ou doré, qu'ils avaient arraché de la chaire, » du pupitre et des portes. Quelques-unes de ces bêtes étant » même tombées sur le pavé glissant, ils les percèrent à » coups d'épée et souillèrent l'église de leur sang et de leurs
* ordures. » C'est dans Nicétas que nous avons pris l'aventure de cette femme déhontée qui entonna une chanson impudique, dans la chaire patriarchale , et blasphéma le nom de Jésus-Christ.
Le souvenir de telles impiétés excite une sainte indigna-
tion dans l'âme de l'historien. « Oh ! Dieu , s'écrie-t-il , que » de misère! Ces malheurs nous avaient-ils été prédits par » le frémissement de la mer , par un voile répandu sur le » soleil, par une lune ensanglantée, par le dérèglement du » cours des astres? Nous venons de raconter le crime que » les nations de l'Occident ont commis contre le peuple de » Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité pour per- » sonne ; ils ont tout pris, tout enlevé! Voilà le mal que nous » ont fait ces Francs, avec leur collier d'airain, leurs sourcils » élevés, leur esprit superbe,, leurs yeux fiers et insolens, leur » visage rasé, leurs mains toujours prêtes à répandre le sang, » leurs narines qui respirent la colère, leur génie inhumain, » leurs paroles brèves et animées. Est-ce là ce que vous nous v promettiez , vous qui vous dites savans et vertueux , plus » s/iges , plus religieux , plus justes que les Grecs ? Est-ce là » ce que vous promettiez à Dieu? Vous vous êtes chargés du » fardeau précieux de la croix ! Vous aviez juré que vous » passeriez dans le royaume chrétien sans y répandre de » sang , sans vous détourner ni à droite ni à gauche ! Vous » aviez dit que vous ne vouliez tremper vos mains que dans » le sang des Sarrasins ! Que sont devenues ces promesses? » Nous abrégeons la longue déclamation de Nicétas , et l'espèce d'oraison funèbre qu'il fait de l'empire. On aperçoit dans toutes les parties de ses discours le mauvais goût de son siècle, et un désir de briller, déplacé dans des circonstances qui pouvaient inspirer de si belles pages à un historien philosophe.
En racontant la ruine de Constantinople , Nicétas a mêlé à son récit l'histoire des événemens particuliers qui accompagnèrent sa fuite de Constantinople ; nous allons analyser cette partie de ses annales, parce qu'elle offre un tableau de cette grande catastrophe , animée en quelque sorte par les souvenirs d'un témoin oculaire.
« Je dois raconter quelque chose de ce qui m'arriva dans » cette triste journée, dit Nicétas. Plusieurs de mes amis se, » retirèrent dans ma maison, parce qu'elle était bâtie sous » une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison » du quartier Saint-Oracine , qui était enrichie d'une infinité » d'ornemens , avait été consumée dans le second embrase- » ment ; mais en quelque endroit qu'on fût caché , on n'é- » chappait pas à la fureur de ces barbares, on était pris et » emmené. J'avais dans le temps retiré un Vénitien avec sa » femme et ses enfans , qui me servit bien dans cette cirm constance, quoiqu'il ne fût que marchand; celui-ci prit » les armes , et feignant de faire partie des troupes in-
» cendiaires de ces barbares , il défendit ma porte ; mais » enfin ne pouvant plus résister à la multitude qui entrait « » en foute, et principalement aux Français, qui se vantaient » de ne rien craindre que la chute du ciel , le Vénitien nous » conseilla la fuite si nous ne voulions être chargés » de chaînes , et avoir sous nos yeux le triste spectacle de »» l'incendie de notre palais et de nos filles outragées. Nous » mettant donc sous la conduite de ce fidèle défenseur , » comme si nous eussions été ses prisonniers, nous allâmes » vers la maison des Vénitiens, qui étaient nos amis. » Dans cette route nos serviteurs nous abandonnèrent. lâche- » ment ; alors , obligés de porter nous-mêmes nos enfans » qui ne pouvaient encore marcher , nous nous dirigeâmes » vers la mer ; l'hiver approchait, et ma femme était grosse , » de sorte qu'il me semblait voir s'accomplir les paroles » du Sauveur qui nous avertit de prier Dieu que notre » fuite n'arrive point en hivfer , ni au jour du sabbat , m et ces autres paroles du prophète , moUieur, aux femmes » (/nieront enceintes ou nourrices! Durant notre route , nous » rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés ; les uns » avaient de longues épées suspendues à leurs chevaux ; les * autres des poignards attachés à la ceinture ; les uns » étaient chargés de butin, les autres fouillaient leurs pri- » sonniers pour voir s'ils ne cachaient pas un bon habit sous » un mauvais, ou s'ils n'avaient point d'argent ; d'autres, » regardaient de belles femmes avec des yeux qui expri- » niaient tout le désir d'en jouir à l'heure même ; nous » mîmes celles que nous avions au milieu de nous, comme » au milieu d'une bergerie , et nous les avertîmes de salir, » avec de la boue, ces visages qu'elles ornaient autrefois » avec du fard . de peur que l'éclat de leur teint n'allumât » les désirs des amans passionnés , et n'attirât la fureur des » ravisseurs cruels. Le cœur brisé par la douleur, nous » levions les mains au ciel , nous prions Dieu qu'il lui plût » de nous préserver de la violence de ces bêtes féroces. » Comme nous étions près de passer par la porte dorée , un » barbare enleva violemment la fille d'un magistrat, comme » un loup enlève une brebis; le père, accablé par la vieil- » lesse et la maladie , fit un faux pas et tomba dans la boue , » d'où se tournant vers jmoi , qui ne pouvait lui servir » que d'un appui aussi faible que celui du figuier, il me » conjura d'une voix suppliante de sauver sa fille. » Nicétas rapporte ici comment il parvint par ses larmes et ses prières à toucher ces âmes de bronze. La fille fut délivrée de la brutalité de son ravisseur et rendue à son père. « Lorsque
» nous fûmes arrivés hors de la ville, continue l'auteur, » chacun commença à remercier Dieu de sa protection et à » déplorer son malheur. Pour moi je me prosternai à terre » et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles demeuraient » insensibles aux grandes calamités publiques , et de ce » qu'elles se tenaient encore debout , au lieu de se fondre en » larmes. » Ici l'historien , dans une invocation de mauvaisgoût , s'adresse aux murailles , à Constantinople , à Dieu : les murailles devaient crouler , puisqu'elles n'avaient pu défendre la reine des cités ; Constantinople devait s'effacer du rang des villes célèbres , et comment Dieu avait-t-il permis de si grandes calamités ! Les Grecs étaient sans doute criminels; mais fallait-il pour cela les exterminer de dessus la terre. Nicétas continue le récit de ses malheurs domestiques, qui ne se liant plus en rien aux calamités de sa patrie , ne doivent plus ainsi fixer notre attention.
Revenant ensuite à ce qui suivit la prise de Bysance,' l'historien rapporte que la lie du peuple de cette cité, loin de déplorer les malheurs publics , se réjouissait de l'abaissement dans lequel les plus illustres familles étaient tombées ; cette populace rachetait à vil prix les biens dont les Latins s'étaient enparés , et devenait riche quelquefois aux dépens de ses maîtres. Elle se mêlait même à ces fêtes insultantes , à ces divertisseinens ou les Latins tournaient les Grecs en ridicule. L'historien rapporte ici quels étaient ces divertissemens : « Les croisés se revêtaient , dit-il, non » par besoin, mais pour en faire voir le ridicule, de robes » peintes, vêtement ordinaire des Grecs; ils mettaient nos. » coiffures de toile sur la tête de leurs chevaux , et leur atta- >» chaient au cou les cordons qui , d'après notre coutume , » doivent pendre par derrière ; quelques-uns tenaient dans » leurs mains du papier , de l'encre et des écritoires pour » nous railler, comme si nous n'étions que de mauvais » scribes ou de simples copistes. Ds passaient des jours en- » tiers à table; les uns savouraient des mets délicats., et les m autres ne mangaient, suivant la coutume de leur pays , » que du bœuf bouilli et du lard salé , de l'ail » de la farine , » des fèves, et une sauce très-forte. »
Avant de passer à ce que raconte Nicétas sur le partage de l'empire entre les princes lakns , et l'élévation de Baudouin , nous croyons qu'il sera plus méthodique d'analyser l'ouvrage séparé de Nicétas , dont nous avons déjà parlé, et qu'il a consacré à déplorer la perte des monumens publics qui ornaient la reine des cites , lorsqu'elle fut prise par les Latins. Cet ouvrage est intitulé : Discours de Nicétas^
ChonUui sur les monumens détruits ou mutiles par les croisés, en 1204 (1).
Après s'être élevé contre l'avarice des peuples d'Occident, JXicetas s'exprime en ces termes : « Les Latins ouvrirent les » «tombeaux des empereurs qui ornaient le grand temple; » ils enlevèrent avec une avidité effrénée les richesses qui >» s'y trouvaient, les perles, les pierres précieuses, les diamans, » trésors respectés depuis tant de siècles; ils outragèrent le » corps de l'empereur Justinien, que le temps avait épargné, » et le dépouillèrent de ses vêtemens funèbres. Ainsi , ils » ne firent grâce. ni aux vivans ni aux morts; ils déchirèrent » en lambeaux le magnifique voile du grand temple , tis- » su d'or et d'argent pur, estimé plusieurs millions. A ce » brigandage succédèrent bientôt de nouveaux désordres : » l'avidité des Latins les fit recourir aux statues de bronze , » qu'ils firent fondre pour les convertir en monnaie; la » Junon d'airain, statue colossale, qui ornait le forum, de » Constantin, fut brisée et fondue la première. Un char, at- » telé de quatre chevaux, put à peine en transporter la tête » jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pâris, qui présen- » tait à Yénusla pomme, source d'une fatale discorde , fut » renversé de sa base. Us n'épargnèrent pas davantage >» cette pyramide élevée, qui dominait sur toutes les colonnes » dispersées de la ville. Qui n'eût admiré les bas-reliefs dont p» cette pyramide était ornée ! L'artiste y avait représenté » tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants » harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, » les instrumens du labourage , les meubles simples de la «ferme, les brebis bêlantes, les agneaux bondissans; » une mer immense s'étendait au loin : elle était peuplée » d'une foule innombrable de poissons , dont les uns tom- » baient dans les filets des pêcheurs , d'autres échappaient » de leurs mains et , se précipitant dans les flots , recou- » vraient leur liberté. Des amours nus , deux à deux , trois » à trois , exprimaient la joie folâtre , en luttant ou en se » jetant des pommes. Sur le sommet élevé de cette pyra- » mide était une statue de femme, que les vents faisaient tourner dans tous les sens, et qui, pour cette » raison , était appelée Anémodulion. On condamna aussi » aux fourneaux la statue héroïque et colossale du Taurum, » que quelques-uns croyaient être celle de Josué, parce » que le cavalier étendant la main vers le soleil à son cou-
(i) Narratio Nicctae Choniatx de statuts, c. p. etc. Imperium orientale tom. I , pars tert. , p. 107 et suiv.
» chant , semblait lui ordonner de s'arrêter ; d'autres » disent que c'était Bellcrophon , car, libre comme Pégase , » du cavalier qu'il portait, le cheval volait sans frein dans u la plaine , battant l'air de ses ailes , en même temps qu'il » frappait la terre de ses pieds. Une tradition fabuleuse » rapportait que sous l'ongle du pied gauche était cachée la )» figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant » de l'Occident, ou d'un Bulgare ; du reste, il était impos- » sible de voir l'objet qu'il cachait , tant ce pied était étroi- » tement uni à la base : quand on eut mis le cheval en » nièces pour le fondre , on ne trouva qu'un cachet enve- » loppé d'un drap de laine. Les Latins , sans chercher à » connaître le sens des caractères qu'il portait , le jetèrent » au feu avec les autres débris de la statue.
» Les Latins , qui n'appréciaient pas ce qui était beau , » n'épargnèrent pas davantage les autres statues de l'Hip- » podrome ; tous les autres monumens de l'antiquité furent » détruits ; les médailles , que leurs inscriptions rendaient » précieuses , furent vendues, et ils se distribuèrent, comme » de simples pièces de monnaie, les pièces rares qu'on avait » recueillies a grands frais.
» Dans ce grand désastre périt l'Hercule Trihespérus , » ce colosse, chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait dans » le Cophius : il était couvert de la peau d'un lion ; l'immo- » bilité de l'airain n'empêchait pas qu'on ne vît ses yeux 9 animés par la fureur ; ses épaules n'étaient point char- » gées d'un carquois ; il n'avait plus dans ses mains ni son » arc, ni sa massue; mais, fléchissant la jambe gauche jus- » qu'aux genoux , il appuyait sur son coude sa main gauche , » qu'il tenait élevée pour soutenir sa tête , oppressée par la » douleur; le fils de Jupiter déplorait sa destinée; il mau- » dissait les travaux qu'Eurystée , abusant des dons de la » fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse ; sa large poi- » trine , ses fortes épaules , sa chevelure épaisse , ses bras » nerveux, les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute » stature ; tout était fait , je le pense , d'après la vraie me- » sure attribuée à Hercule par Lysimaque ; cette statue de » bronzefut son premier et son dernier ouvrage dans ce genre . » Telle était l'immensité de cette statue , que le cordon qui » mesurait un de ses pouces , pouvait facilement ceindre un » homme , et que la taille des nommes les plus grands égalait >» à peine la circonférence de la cuisse du colosse. Les Latins « ne respectèrent pas ce symbole de la force humaine , eux » qui cependant se l'attribue par excellence , et qui mettent » la force au-dessus de tout.
» Ils firent fondre encore l'âne chargé qui marchait en » ruant, et le conducteur qui le suivait; ce groupe avait » été placé par Auguste dans la ville d'Actium , que les Grecs » appellent Nicopolis , en mémoire d'une aventure arrivée » au monarque. On rapporte que ce prince allant reconnaître » Tannée d'Antoine, rencontra un paysan avec un âne, qui » lui indiqua le camp de son compétiteur ; Auguste l'ayant » interrogé sur son nom , le paysan répondit qu'il s'appelait » Nicon {heureux), et son an e Nicandre (vainqueur) et » qu'il portait des provisions à l'armée de César. Les Latins » livrèrent encore aux flammes la truie ou la louve qui » allaita Rémus et Romulus : ainsi furent détruits les monu- « mens les plus vénérables de l'antiquité et transformés en » de viles pièces de monnaies ; il en est de même de l'homme » qui combattait un lion , de l'hippopotame dont le derrière * se terminait en queue écailleuse; de l'éléphant qui agitait» » sa trompe ; des spbynx , dont la forme est tout à la fois » celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible ; » quelques-uns de ces monstres, déployant leurs ailes, » semblaient défier les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai » point le cheval indompté , dont l'oreille droite , la » bouche frémissante et les bonds, signe de sa joie et de sa » fierté , annonçaient l'indépendance ; l'horrible Scylla , »* femme gigantesque, dont l'attitude menaçante exprimait » la force et la férocité ; de ses flancs entr'ouverts sortaient » les monstre% qui se précipitèrent sur le vaisseau d'Ulysse , » pour dévorer ses compagnons infortunés ; on voyait en- » core dans l'Hippodrome un aigle d'airain, ouvrage d'Apol- ?> lonius de Thyane , et le plus bel instrument de ses pres- » tiges. Quand cet homme célèbre vint à Bysance, les Grecs, » dont le territoire était infesté de serpens , le prièrent » de les délivrer de ce fléau. Le philosophe ayant évoqué les » plus puissans démons dans une orgie , fit placer au haut » d'une colonne , après la célébration de ses mystères sacri- » lèges* un aigle dont l'aspect, semblable au chant des sy- » rênes, enchaînait tous ceux qui jetaient les yeux sur lui. Un » serpent que cet aigle tenait dans ses serres , s'efforçait vai- » nement d'arrêter son essor, en l'enveloppant des replis de » son corps tortueux , et en s'élançant pour atteindre les » ailes du roi des airs; serré dans les griffes de l'oiseau, le » monstre gonQé de venin, semblait moins lutter contre lui » que s'assoupir de lassitude , tandis que l'aigle , avant de » célébrer sa victoire par des cris de triomphe, faisait un der- » nier effort pour enlever son ennemi dans les airs ; la joie » qui brillait dans ses yeux et l'agonie du monstre , annon-
» çaient aux spectateurs étonnés quelle serait l'issue du » combat ; en voyant le serpent ainsi abattu , on espérait » que l'aigle , dédaignant de se repattre de cette vile proie , » laisserait tomber le cadavre du monstre ; qu'il effrayerait » ainsi ceux qui désolaient Byzance, et les forceraient de fuir >» dans leurs antres secrets. Cet ouvrage offrait encore une » merveille : on voyait sur les plumes de l'aigle un cadran '» qui, lorsque le ciel n'était pas couvert de nuages , indi- » quait les heures du jour a ceux qui connaissaient ces » caractères.
» Que dirais-je de la statue d'Hélène, de la perfection de » sa taille , de l'albâtre de ses bras et de son sein , de sa » jambe parfaite? de cette Hélène qui conduisit toute la » Grèce sous les murs de Troie. N'avait-eile pas adouci les » féroces habitans de la Laconie ? Tout était possible à • » celle dont les regards enchaînaient tous les cœurs; ses » ve te mens étaient sans apprêts, mais si ingénieusement » arrangés , qu'ils laissaient apercevoir aux regards avides , » toute la fraîcheur de ses charmes mal voilés par une » tunique légère , par son voile , sa couronne et les tresses >» de ses cheveux; sa chevelure, attachée seulement à la » hauteur du cou , flottait au gré des vents et retombait » jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes; sa bouche en- » tr'ouverte, comme le calice d'une jeune fleur, semblart » offrir un passage aux tendres accens de sa voix, et le » doux sourire de ses lèvres remplissait d'unè émotion dé- » licieuse l'âme du spectateur. Jamais il ne sera possible » d'exprimer , et la postérité cherchera vainement à sentir » et à peindre la grâce répandue dans cette statue divine*. » Mais, o fille de Tindare , chef-d'œuvre des amours, » émule de Vénus , où est la toute puissance de tes charmes ? » Pourquoi n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage » cjue tu en faisais autrefois? Les destins t'ont-ils condamnée » a brûler du feu dont tu consumas tant de cœurs? Les » descendans d'Enée ont-ils voulu te condamner aux flammes » que tu allumas dans Ilion ? » Reprenant ensuite sa narration , Nicétas décrit le piédestal de la statue d'Hélène : « On « y voyait , dit-ii , une jeune femme d'une taille admirable » dont la chevelure était relevée sur le front avec beau- » coup de grâce; elle était placée de manière qu'on pouvait » y atteindre avec la main ; la sienne , d'une blancheur » d'albâtre , soutenait un cheval par un de ses pieds avec » autant d'aisance que si c'eût été un fuseau : le cavalier » était robuste et dans une attitude guerrière; le cheval » dressait ses oreilles comme s'il eût entendu le son de U
». trompette ; il semblait se pre'cipiter en avant arec fureur ; » ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de feu, son n col élevé, annonçaient rjieur des combats.
« Au-delà de cette statue , proche de la borne Orientale » des courses, qu'on appelait de Rihio, on voyait des statues, » trophées des vainqueurs. D'un signe delà main, ils corn- >» mandaient au conducteur de ne pas lâcher les rênes » auprès de la borne , mais de faire tourner les chevaux » et de les presser de l'éperon, afin que, se trouvant plutôt » au-delà du terme , ils obligeassent leurs# rivaux à prendre >» un plus grand détour; alors ceux-ci, malgré la rapidité » de leurs coursiers, devaient rester en Arrière et perdre la » couronne.
» Un spectacle plus intéressant, et le plus curieux de tous » par sa perfection , car je n'ai pas l'intention de tout dé- » crire, s'offrait encore dans l'Hippodrome : c'était un animal » en forme de bœuf placé sur un énorme piédestal ; il était » difficile d'assigner la race de cet immense animal : il en » étoufTait entre ses dents un autre , dont le corps était si » couvertd'écailles, qu'on ne pouvait le toucher impunément. » On croyait que l'un de ces monstres était un basilic et » l'autre un aspic. Quelques-uns pensaient que l'un était un » hippopotame et l'autre un crocoaile : tous les deux, vaincus » et vainqueurs , se donnaient mutuellement la mort ; celui » qu'on prenait pour un basilic , infeété de la tête aux pieds » du venin de son adversaire, était d'un vert livide, couleur » que donnait à son sang la fermentation du poison qui s'y » était mélangé : ses genoux ne pouvaient plus le supporter, » et l'on voyait bien qu'il se serait étendu à terre , si les » ïambes qui lui servaient d'appui ne l'eussent soutenu par » leur masse ; l'autre animal , brisé sous la dent de son en- » nemi , remuait à p^jne sa queue venimeuse ; il ouvrait sa » gueule , et marquait les terribles efforts qu'il faisait pour » échapper de cette horrible prison; mais c'était vainement; » car ses pieds , son dos , et la partie de son corps , à lait quelle tenait sa queue , étaient absolument enfermés dans » l'énorme mâchoire du vainqueur ; l'avantage était donc m égal de part et d'autre ; ils combattaient avec autant de » succès, et périssaient ensemble. »
Telle est la description que Nicétas nous a laissée des monumens remarquables dont les arts eurent à déplorer la perte , lors de la prise de Constantinople ; nous l'avons don née en entier, parce que, d'une part, ce morceau est peu connu, et qu'il offre, de l'autre, le plus grand intérêt pour l'histoire des arts dans le moyen %e , et Tinflueftce
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mie les croisades exercèrent sur cette branche importante des connaissances humaines* ^»
Nous revenons maintcnanWiux Annales de Nicétas : « Lorsque le pi^a^c eut cessé dans Constantinople, dit-il, » les Latins envoyèrent dans les provinces de l'empire des » hommes avides , chargés de reconnaître exactement quel » en était le revenu; puis, comme s'ils eussent été les » maîtres du monde et les maîtres des rois , ils divisèrent » entre eux l'empire des Césars : ils firent un lot d'Alexan- » drie, ville célèbre arrosée par le Nil; de la Lybie et de » la Numidie; ils en firent d'autres du pays des Parthes, » des Perses , des Ibères , des Assyriens et des nations plus » éloignées qui habitent les rives des fleuves d'Orient. Ce » n'était point l'antiquité, ni la célébrité des villes que l'on, » considérait dans l'importance des lots , mais les impôts » qu'elles pourraient payer et l'abondance deleurs pâturages; » enfin , ces barbares se disputaient comme s'ils avaient eu » à partager une proie sanglante. En annonçant aux chré- » tiens de la Syrie leurs déplorables victoires, ils leur » envoyèrent les portes de Constantinople , et les chaînes » qui fermaient son port. »
L'auteur nous a conservé les cérémonies de l'élection de l'empereur latin de Constantinople : nous les donnons telles qu'il les a rapportées : « Les Latins s'assemblèrent dans l'é- » glise des Saints Apôtres, et, suivant l'usage de leur pays, » Us placèrent sur une même ligne quatre calices, destinés aux » quatre compétiteurs : l'un de ces calices contenait le saint » sacrifice, et devait être donné à l'empereur élu ; les autres » étaient vides. On prit cinq électeurs parmi les Vénitiens , » cinq parmi les Francs ; Dandolo avait voix prépondérante » en cas d'égalité de suffrages. »
Après avoir parlé de l'élection de Baudouin, comte de Flandre , l'historien recherche quels furent les motifs de la préférence qu'obtint ce chef sur ses compétiteurs; il l'attribue a l'influence du duc de Venise qui, par cela même qu'il ne pouvait être élu , chercha à placer sur le trône de Constantinople un souverain d'un esprit facile à diriger , qui ne pût nuire à la puissance de la république. Baudouin n'avait que trente-deux ans , et montrait pour le doge une respectueuse déférence ; il l'aimait comme son père. D'ailleurs , les états du comte de Flandre étaient éloignés du territoire de Venise , tandis que ceux du marquis Boniface , le compétiteur le plus à craindre , étaient situés en Lombardie.
Nicétai fait avec assez d'impartialité le portrait de Bau-
clou in. « Il avait, dit-il, de la vertu et de la piété : durant » tout le temps qu'il demeura séparé de sa femme, il ne jeta » les yeux sur aucune autre ; il s'adonnait à la prière , sou- » lageait les pauvres dans leurs besoins, et écoutait avec » patience ceux qui n'étaient pas de son avis; il faisait » publier deux fois par semaine, que ceux de ses guerriers » qui avaient eu des rapports coupables avec des femmes >* autres que la leur, ne fussent point assez hardis pour » coucher dans son palais. »
En comparant ce portrait , tracé par l'historien grec , avec celui que nous ont laissé les chroniqueurs latins du héros de la croisade , il est facile de remarquer les différences qui distinguaient les mœurs des deux nations; les Grecs, dominés par un esprit de monachisme et incapables d'apprécier les vertus guerrières des peuples de l'Occident, ne louaient en eux que la piété et les pratiques ascétiques , par lesquelles les deux peuples se rapprochaient. Les chroniqueurs latins » qui s'adressaient à des nations belliqueuses et barbares , à des peuples chez qui la force et la valeur étaient les premières vertus, retraçaient dans les portraits de leur héros , les qualités chevaleresques qui faisaient l'admiration de leurs contemporains. '
Ni ce ta s a consacré un livre tout entier au règne de Baudouin : nous chercherons particulièrement à faire connaître l'esprit dans lequel l'historien l'a considéré.
Il raconte d'abord le voyage de Baudouin en Occident. L'historien dit qu'ily alla pour s'y faire reconnaître souverain : il s'élève ensuite contre le mépris qu'avait cette orgueilleuse nation des Francs pour les descendons des Romains , contre la rudesse et la grossièreté de ses manières, qui vient sans doute de ce qu'ils n'ont point de commerce avec les Grecs et les Maures; les Grecs, opprimés par le despotisme des Latins, désiraient avec ardeur des changemens : l'occasion s'en présenta bientôt ; le marquis de Montserrat avait épousé la veuve d'Alexis l'Ange. Le nouvel empereur , plus inconstant et plus léger qu'un dé, ayant refusé au marquis la portion de territoire qu'il lui avait promise , celui-ci , pour s'attirer l'amour et la confiance des Grecs, fit proclamer le jeune Manuel , fils de sa femme , pour empereur ; il parcourut avec ce jeune prince la Thrace et la Thessalie , le faisant reconnaître empereur dans toutes les provinces : c'est ainsi que , semblable à la belette, il cachait le mauvais dessein qu'il devait bientôt découvrir. Cependant son projet lui réussit , car il se mit par ce moyen en possession d un grand nombre
de villes et d'une vaste étendue de pays , qu'il n'aurait jamais pu conquérir par les armes.
Nicétas raconte ensuite les victoires et les conquêtes de Henri, frère de Baudouin. Dans quelques villes il trouvait de la résistance; dans d'autres on le recevait avec la croix et le saint évangile; il ne fit aucun mal aux cités qui le reçurent bien, quoique les Latins ne soient pas des gens fort traitables, et quoiqu'ils aient une langue barbare, un naturel avare, un œil envieux, un ventre insatiable, un esprit furieux , une main cruelle.
L'historien revient encore au marquis de Montferrat. Ce prince se proposant de pousser ses conquêtes par delà les Thermopyles , partit de Larisse. Les Grecs qui avaient embrassé son parti lui servaient de guides; arrivé près des Thermopyles , il fut quelques temps arrêté par une embuscade que lui dressa Léon Sgure; mais à peine son armée se fut-elle montrée toute entière , que Léon prit la fuite avec ses soldats. Ce Léon Ssure, suivant l'historien, s'était maintenu , par ses brigandages , en possession d'un petit état; au milieu' des séditions et de la guerre civile, il devint grand et puissant, de petit et faible qu'il était, comme un torrent qui est grossi par les pluies et gonfle' par les flots et par les vents.
L'historien continuant de raconter les victoires et les conquêtes des Latins dans la Grèce , s'exprime en ces termes : « Mais pourquoi faut-il que ces barbares précipitent la nar- » ration de mon histoire ! A peine ai-je raconté leur entrée » à Eubée , et voilà qu'ils volent déjà vers l'isthme , qu'ils? » taillent en pièce l'armée romaine , qu'ils entrent à Co- » rinthe , cette ville si riche et si fière , qu'ils vont à Argos , » parcourent la Laconie, fondent sur l'Achaïe, prennent » Methone et Pyle , la patrie de Nestor ; peut-être tront-ils- » bientôt se baigner dans l'Alphée et boire les eaux limpides » de ce fleuve qui coule pour Aréthuse. 0 Alphée, je t'en » conjure par la violence de ton amour, garde -toi bien » de raconter aux Normands de la Sicile, les calamités des -» Grecs , dans la crainte qu'ils n'en fassent des réjouis- » sauces publiques et qu'ils n'envoient contre nous de nou- » relies légions.
» Ainsi , tout ce que possédaient autrefois les Romains en » Occident et en Asie , fut dans inoins, d'un an -sous la » puissance des Latins ; mais Dieu qui se plaît souvent à » détruire les dessein des hommes , et à ruiner les nations » les plus formidables , nous prit sous sa protection.
» L'empereur Alexis s'étant retiré auprès du marquis de
» Monlferrat , et ayant vendu les marques de la dignité sou- » veraine pour avoir du pain, les Romains qui l'avaient » suivi, d'une naissance illustre et d'une valeur éprouvée, » offrirent au marquis de Montferrat l'appui de leurs ar- » mes ; ce prince refusa en disant qu'il n'avait pas besoin >» de guerriers romains. Baudouin , à qui ils avaient fait » une offre semblable , leur fit la même réponse.
» Ce double refus engagea les nobles romains à se re- >» tirer vers Jean , qui , né sur le mont Emus , ravageait les » terres des Romains à la manière des Scythes ; Jean les reçut » avec considération, parce qu'il craignait les Francs autant- » qu'une épée de feu : il leur conseilla de soulever autant » qu'il serait en eux les villes de la Grèce; ajoutant qu'il » seconderait par ses secours çe soulèvement. En effet les » Romains parvinrent à soulever la viHe de Thrace et de » Macédonie : les Francs furent partout égorgés , et l'Orient » se trouva enfin délivré de la présence des Latins. »
Nicétas , après avoir décrit les préparatifs que firent de concert l'empereur Baudouin, le doge Dandolo et le comte de Blois pour réprimer la révolte , et attaquer les Bulgares , parle des batailles où les Français furent complètement vaincus. Baudouin et le comte de Blois tombèrent au pouvoir des Scythes; Dandolo, le rusé Dandolo ne parvint à sauver les débris de l'armée latine qu'en allumant de grands feux pour faire croire que ses troupes étaient encore sous les armes , prêtes à repousser tes Bulgares.
Nicétas suit l'invasion des Scythes, et raconte les victoires et les revers des Francs ; nous avons rapporté dans notre douzième livre tout ce que le récit de l'historien nous a offert d'intéressant pour l'histoire de l'empire de Constantinople : nous renvoyons à cette partie de notre ouvrage. Quant aux faits que nous avons négligés, nous devrions «ans doute y suppléer dans cet extrait ; mais comme l'histoire de l'empire latin de Constantinople n'entre qu'indirectement dans notre. sujet, nous ne croyons pas devoir augmenter cet extrait déjà si long , de petits détails le plus souvent sans intérêt.
Les Annales de Nicétas se terminent au règne de Bau-» -douin.
♦Hi BIBLIOTHÈQUE*
Histoire île Jean Cinnam le grammairien (1),
Jean Cinnam , notaire de la cour de Constantinople , naquit au commencement du douzième siècle : attaché à l'empereur Manuel Comnène , il entreprit l'histoire de la vie de ce prince, qu'il publia en six livres, qui vont jusqu'en l'an 1 176. L'ouvrage de Cinnam ne nous est parvenu qu'incomplet. L'édition sur laquelle nous allons faire cet extrait , et qui passe pour la plus exacte, est celle que Ducange a publiée dans la Bizantine. Cinnam n'offre d'intérêt sous lepoint de vue des croisades , que pour l'expédition de Conrad et de Louis "VIL La manière particulière dont Cinnam voit et juge les événemens , les détails que contient son récit , l'esprit de partialité qui y préside , et dont Nicétas a su se préserver, nous engagent à présenter l'analyse de cette partie de la chronique , persuadé qu'elle peut jeter quelque lumière sur les événemens de la croisade de Conrad et de Louis VIL Les préjugés et les passions de Cinnam pourront aussi nous aider à connaître le caractère et le"s mœurs du peuple grec au moyen âge.
C'est dans le second livre de son histoire que l'auteur parle de la deuxième guerre sainte. Après avoir rapidement raconté les différentes expédition de Manuel contre les barbares qui fatiguaient l'empire , il s'exprime en ces termes : « Alors des affaires étrangères donnèrent lieu à de nouveaux » mouvemens. Les Celtes , les Germains , les Gaulois , les » Bretons et toutes les forces de l'Occident se levèrent. Le m prétexte de cette expédition était de combattre les » Perses , et d'aller en Palestine pour délivrer le sépulcre du » Seigneur ; mais le véritable motif de cette croisade , c'é- » tait la dévastation et la ruine de l'empire grec. L'armée » des Occidentaux était innombrable. »
Lorsque l'empereur eut appris leur arrivée sur les frontières de la Bulgarie, il leur envoya deux ambassadeurs qui, introduits dans la tente du chef des Occidentaux, parlèrent ainsi : « Il n'est pas juste de faire la guerre à ceux de qui » vous n'avez reçu aucune injure. Si vous obtenez la victoire, » vous n'en rapporterez aucune gloire réelle ; si vous êtes » vaincus , personne ne vous plaindra. Vous ne pouvez , sans » injustice, fouler le sol romain avant d'avoir juré à l'em-
(1) Iwàwou Ktvvôr^tou ypKj^uKTtxoû toropta.
* pereur que vous respecterez ses états. Si vous refusez de » prêter ce serment , pourquoi ne faites vous pas ouverte- » ment la guerre ? Lorsque vous serez lié par votre pa- » rôle , l'empereur aura une garantie ; vous ne pourrez plus » être infidèle à vos promesses sans attirer contre vous la » colère de Dieu et l'indignation des Grecs ; si vous prêtez » le serinent , il vous recevra comme des hôtes reSpecta- » bles, comme de véritables amis. »
Conrad (et c'est ici que l'empereur est nommé pour la première fois) répondit que jamais l'intention des Allemands n'avait été de faire la moindre injure aux Grecs , qu'ils demandaient seulement un libre passage à travers les états de l'empereur', et qu'il jurait de respecter les Grecs et leurs propriétés. En effet , continue Cinnam , les rois , les ducs , les comtes , promirent par serment de ne porter aucun dommage au peuple grec ni au territoire impérial. Après avoir parlé du retour des ambassadeurs grecs à Bysance , l'historien décrit en quelques mots la marche des armées de l'Occident. U remarque que les Allemands s'avançaient les premiers, et que les Français venaient ensuite laissant un long intervalle entre eux et les troupes de Conrad. Cinnam se demande pourquoi les croisés s'étaient distribués de cette manière, et présume qu'ils agissaient ainsi afin de se procurer plus facilement des vivres. « Les armées chrétiennes , » dit l'auteur, étaient innombrables; les pèlerins étaient » plus nombreux que les grains de sable de la mer, et » Xerxès n'avait pas une aussi grande' multitude de combat- » tans lorsqu'il cpuvrait l'Hellespont de ses flottes. Quand » les Allemands furent arrivés sur le Danube, poursuit le » chroniqueur, Manuel envoya des scribes pour compter » les passagers portés par les navires ; après qu'ils en eurent » comptés quatre-vingt-dix mille , ils furent obligés de s'ar- » rêter, tant était grande la multitude des pèlerins. » Tant que les barbares eurent des montagnes et des lieux difficiles à traverser, ils furent modérés et pacifiques ; mais une fois qu'ils eurent touché la plaine , ils se mirent à piller et à voler dans les marchés publics; quiconque leur opposait de la résistance tombait sous le glaive. Si l'on en croit notre historien , Conrad ne cherchait pas à réprimer ces désordres; il fermait l'oreille aux réclamations et aux plaintes qu'on lui adressait, ou bien il se contentait d'attribuer ce pillage à la pétulance de la multitude. Cinnam raconte comme Nicétas , mais avec quelque différence, l'anecdote de ce prince ma- ; lade, qui s'était établi dans le monastère d'Ahiîrinople > et que des Grecs firent périr dans les flammes. Suivant le récit
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de Jean le grammairien , Frédéric , neveu de Conrad , incendia le cloître pour venger le malade, parent du monarque allemand , et les guerriers de Manuel firent un grand carnage des pèlerins ; Nicétas , au contraire , rapporte que le général des troupes impériales parvint à apaiser par de sages discours la colère de Frédéric , ce qui est plus conforme au caractère des Grecs.
L'empereur proposa à Conrad de prendre une autre route que celle de la capitale de l'empire; mais le roi des Allemands n'en persista pas moins dans son projet. Alors Manuel se prépara à mettre Constantinople à l'abri de toute attaque soudaine. 11 rassembla deux grandes armées, dont Tune campait en dehors de la ville, et l'autre dans ses murs. Il attendait , pour prendre une résolution définitive , quelle serait la conduite ultérieure des pèlerins. Les Occidentaux s'avançaient toujours dans la Grèce; leur taille gigantesque, l'armure impénétrable dont ils étaient couverts , portaient en tous lieux l'épouvante. Pourtant les Grecs espéraient pouvoir vaincre les Allemands par l'habileté de^ia tactique militaire des soldats de l'empire et par la légèreté de leur évolution. « Pendant que le souverain de Bysance se dispo- » sait à attaquer Conrad , il arriva , dit Cinnam , une épou- » vantable calamité. On peut conjecturer que c'est Dieu » lui-même qui envoya ce grand désastre pour punir les » Allemands traîtres, inhumains et parjures. «Notre chroniqueur décrit ici l'orage qui fut si terrible aux pèlerins dans la plaine de Chérobaque. Il ajoute que Manuel , touché des malheurs des croisés, envoya au prince allemand des lettres et des ambassadeurs pour le consoler des maux que son armée avait soufferts à la suite de ce violent orage , et pour l'inviter à venir conférer avec lui à Constantinople. Conrad , superbe et dédaigneux , accueillit froidement cette ambassade ; il continua de marcher, et parvint le 8 septembre aux environs de la capitale. L'armée campa près du palais impérial , vers ces douces retraites où l'on vient oublier les ennuis de la ville, lieux enchantés où les fleurs exhalent leur parfum , où les arbres prêtent un frais ombrage. L'empereur allemand fut rempli d'admiration en contemplant les tours , les murailles et les fossés profonds qui défendaient la capitale de l'empire; il fut aussi étonné d'apercevoir une multitude d'hommes et de femmes debout sur les remparts , oisifs et sans armes. Parmi les guerriers de Bysance , les uns veillaient dans l'intérieur de la ville, les autres rodaient aux environs de la cité pour prévenir toute attaque de la "part des Allemands. Conrad, voyant que la ville était défen-
des CROISADES. 437
due , et qu'elle ne s'était point épouvantée à son approche . prit le parti de se retirer. Bientôt après il adressa au prince grec une lettre qui renfermait, selon l'expression de Cinnam , quelque chose de lâche et d'efféminé; Conrad disait à Manuel que dans les choses de la vie il ne faut juger que l'intention ; et que si ses troupes avaient dévasté le territoire grec , il fallait attribuer ce désordre à leur indiscipline et non point * la malveillance de leur chef. Le souverain de Bysance lui répondit par une lettre où respire un ton léger et moqueur^ « Désormais, disait-il à l'empereur Alle- » mand , désormais nous ne chercherons point à comprimer » les passions et l'ardeur impétueuse de la multitude de nos » soldats ; nous les laisserons faire , comme vous nous l'ap- » prenez vous-même. » Dans la suite de son récit , le chroniqueur cite deux lettres où Manuel raille l'empereur allemand, incapable de régner * sur son armée , sur ce grand troupeau de bétail qui ne pourrait soutenir V attaque d'un lion; Cinnam qui s'attache à montrer à découvert toute la faiblesse et l'inhabileté, de Conrad , parle de revers éprouvés par les troupes allemandes , qui ne savaient échapper aux pièges des Grecs. Après avoir indiqué les malheurs que ces troupes rencontrèrent dans l'Asie mineure , Jean le grammairien vient à l'itinéraire de Louis VII, qu'il appelle roi de la Germanie. Ici l'historien est pour nous d'autant plus intéressant, qu'aucun au leur grec n'a parié avec détail de l'armée française.
Cinnam dit qu'il y eut bien de la différence entre la conduite de Conrad et celle du roi de France. Celui-ci reçut avec beaucoup de politesse les ambassadeurs de Manuel. L'auteur , comme la plupart des historiens de la seconde croisade, vante la douceur vt le caractère de Louis ; il ajoute que le prince grec le traita fort loyalement durant toute la route. Lorsqu'il arriva près de Constantinople , l'empereur l'engagea à venir dans son palais , et le roi des Francs y vint avec toute confiance : l'empereur était assis sur son trône , le roi sur un siège moins élevé , qu'on appelle en français sellette , trtXkixi ( comparez le récit d'Odon de Deuil avec ce passage.) Après avoir long-temps parlé entre eux, les deux princes se quittèrent avec les démonstrations de l'affection la plus tendre. L'historien suivant l'armée de Louis dans l'Asie mineure , dit que bientôt les Français méprisèrent les Allemands , et que se moquant de la pesanteur de leur armure et de la lenteur de leurs mouvemens, ils leur disaient dans leur langue , Pousse Allemand, Kovrçn A'/ajxecvs. L'historien explique l'origine de la jalousie que les Allemands et
les Français s'inspiraient mutuellement ; la manière de combattre des deux nations n'est pas la même: les Français sont plus agiles à monter à cheval et à se servir de la lance ; leur cavalerie est plus légère et plus audacieuse ; l'infanterie allemande, au contraire, surpasse l'infanterie française et manie l'épée avec plus d'habileté ; lorsque les Allemands en viennent aux mains avec les Français , ils cherchent à éviter le choc de leur cavalerie, et à leur opposer leur «impénétrable infanterie. Les Allemands supportaient impatiemment les railleries des Français , surtout depuis que la défaite des troupes de Conrad avait augmenté la jactance des Francs et humilié les guerriers de l'empereur. Conrad , las de se voir en butte aux railleries des Français , instruisit Manuel de la situation où il se trouvait. Celui-ci lui adressa la lettre suivante : « Pendant que la fortune vous souriait , nous ne vous * avons pas rendu les devoirs que nous commandait votre » dignité ; maintenant que la fortune vous est contraire , » nous ne rougissons point de vous secourir ; nous voulons » faire ce qui est dû à un parent , à un prince qui commande » à plusieurs nations; nous vous aiderons de nos conseils » au sujet de votre situation pénible et malheureuse , parce » que nous professons tous deux la même religion. Je ne » sais pourquoi vous avez été assez imprudent pour choisir « précisément le parti qui était le plus mauvais et qui devait » le plus vous nuire ; mais, ne revenons point, sur le passé , » ce qui est fait est fait ; ne songeons qu'à 1 avenir. Tel est » le caractère des choses humaines , de toujours marcher » sans s'arrêter jamais. Puisqu'il reste encore un remède à » vos malheurs , empressez- vous de l'employer. »> Ni Manuel , ni Cinnam ne nous disent quel est ce remède qui restait encore à l'armée allemande , vaincue et méprisée.
Conrad, qui suivait avec répugnance l'armée des Français, reçut avec joie la lettre de l'empereur; il accepta avec joie les offres que lui faisait l'empereur de revenir sur ses pas à Constant jnople. C'est pourquoi ayant passé le Bosphore il débarqua dans la Thrace, où l'attendait l'empereur, qui entra avec lui à Constantinople ; Conrad logea dans le palais impérial. Manuel s'efforça , par des jeux , des courses de chars et des combats, à lé délasser de ses fatigues et de ses ennuis. Après l'avoir comblé de présens , il lui' fournit des galères qui le conduisirent dans la Palestine; il alla visiter le sépulcre du Seigneur , et revint à Constantinople. L'historien ne parle plus de cette croisade que pour dire que Conrad et Louis se rendirent en Europe sans avoir rien lait pour la gloire du Christ. Tel est le récit de Cinnam. Ce récit,
3uoique fort incomplet , offre néanmoins , comme on Ta vu, es détails assez curieux. Le style de l'auteur se ressent un peu du temps où il écrivait; alors la langue grecque se corrompait par l'introduction des mots barbares, et Cinnam ne se fait aucun scrupule de les employer dans son récit ; nous finirons par une rémarque qui a dû frapper ceux qui se sont occupés des historiens du Bas-Empire ; c'est qu'aucun de ces historiens n'a approché de l'élégante simplicité des écrivains de l'ancienne Grèce; les uns, tels qu'Anne Comnène et Nicétas , ont confondu l'affectation avec l'élégance, la déclamation avec l'éloquence historique; les autres, tels que Cinnam , ont employé un langage corrompu , un style grossier et sans chaleur, qui les place au-deSsous des plus médiocres écrivains de l'antiquité.
.: ' .:. ' ,/>e l'Empire grec. V,
L'histoire de cette eroisade merveilleuse qui fonda l'empire latin de Bysance, empire sans peuple qui devait bientôt se dissiper comme une ombre , les victoires et les revers des conquérans de la Grèce,! l'imprudente et inhabile politique de ces maîtres passagers qui voulaient tout devoir à leur seule épée, la ruine de ce trône latin qui croulait déjà sous son premier empereur, le facile triomphe de Manuel Paléologue , triste débris de la puissance impériale ; tous les faits qui tiennent à ces grands evénemens sont connus jusques dans leurs derniers détails , et nous ne voulons point revenir sur un sujet épuisé. Ducange , Lebeau , Gibon ont traité longuement et avec la supériorité du génie et de l'érudition cette époque de gloire et d'infortune, et nousmême nous avons consacré à ce récit plusieurs livres de notre histoire* Les vieux monumens qu'on peut consulter sur ce sujet , sont les chroniques de Yille-Hardoin , d'Alberic des Trois-Fontaines , de Godefroi le moine , de Mathieu Pâris, le poème de Philippe-Mouskes , les lettres d'Innocent ni , d'Honorius III et de Grégoire IX , les histoires de Nicétas, de Pachymire, d'Acropoiite , de Nicéphore- Grégorus, ete. , etc. On a publié naguèré une chronique de Morte, et cette chronique est moins connue que les annales qui viennent d'être indiquées ; elle donne sur cette époque les documens les plus précieux , et nos lecteurs peuvent en voir quelques extraits à la fui du troisième volume de notre histoire.
i 410 niBi.iOTMfeQUT:
I Au lieu ilt: nous arrêter à des faits qu'on peut trouver
^ dans vingt histoires , nous allons examiner , en forme d'indication rapide, deux questions dont la solution est de lu plus haute importance. H s'agit de connaître quelle fut L'influence des croisades sur l'empire grec , et de voir si , dans l'intérêt de la chrétienté, on ne doit pas regretter que Constantinople n'ait pas été prisé à l'époque de la première croisade, puisque cette capitale devait tomber plus tard sous les coups des Latins ; cette dernière question n'a point encore été touchée.
Pour les Latins barbares qui marchaient à la conquête de l'Asie , ce dut être d'abord un singulier spectacle que celui d'un peuple , parvenu au dernier degré de là civilisation , qui . tranquille au milieu du luxe et des plaisirs , achevait lentement et sans bruit ses glorieuses destinées. Les Grecs savans et polis , lâches et dégénérés , placés entre la barbarie asiatique et la barbarie européenne, haïssaient tout ce qui était étranger; dans leur orgueil' dédaigneux, ils ne pouvaient souffrir qu'on leur vantât les nations nouvelles , et les historiens de Bysance refusaient de prononcer les hdms des occidentaux , parce que ces noms leur paraissaient trop barbares. Les croisades vinrent épouvanter ce vieil empire. Constantinople était comme le lieu de repos des armées chrétiennes , et les pèlerins ne se faisaient point scrupule de piller une terre hospitalière. Que ponvait.on attendre de deux peuples qui se méprisaient l'un l'autre, et qu'une animosité profonde avait divisés sans retour ? Une envie mutuelle de se nuire se montrait dans tous leurs mouvemens, dans toutes leurs relations. Quand les empereurs s'armaient de la trahison contre les guerriers de la croix , ceux-ci dévastaient le territoire , incendiaient les villes et massacraient les habitans. Pendant tout le temps que les croisés prirent le chemin de terre pour aller à Jérusalem, la Grèce eut à souffrir de leur indiscipline, de leur fureur et de leur barbarie. De si longs ravages affaiblirent l'empire des Comnènes, et c'est ainsi que les premières croisades furent fatales au trône de Bysance. Mais si ce trône devait Un jour crouler sous les coups des guerriers d'Occident , ne nous serait-il pas permis de regretter que Constantinople n'ait pas été conquise dès la première guerre sainte ? Alors des populations tout entières, poussées par l'enthousiasme religieux , marchaient sous les bannières delà croix; une multitude immense suivait les barons et les chevaliers d'Europe, et l'empire latiu aurait eu un peuple et des défenseurs. A l'époque de la cinquième croisade , au contraire , l'enthou-
DES CRDIBXDÎ-S.
sïashié était refroidi; il n'y avait plus de multitude à la suite des armées chrétiennes ; la conquête de Bysance , conquête étonnante et merveilleuse, ne put émouvoir les peuples de l'Occident, et malgré les invitations réitérées des princes de la croisade et du chef de l'église, malgré leurs promesses et leurs prières , personne ne voulut'aller habiter les royaumes conquis par les armes des croisés. Si les compagnons tle Godelroi se fussent d'abord emparés de Bysance , de <cette grande barrièrre que les armées de la croix trouvaient sans cesse devant elles, que de malheurs ils eussent épargne « ces troupes innombrables qui couvrirent plus tard les chemins de la Terre-Sainte , et qui périrent victimes de laTperfi- <die des Grecs ! L'Asie-Mineure n'eut pas été le sépulcre d'un million de pèlerins; toutes les routes auraient été libres, des communications faciles se seraient établies entre les , peuples d'Europe et les colonies chrétiennes de la Palestine , «t nous ne doutons point que les guerres d'outre-mer n'eussent eu alors un succès complet. Voyez à quoi tiennent les destinées du monde ! S'il eut pris envie au duc de Lorraine de s'emparer de Oonstantinople (et que de fois il en fut question dans les armées de la première croisade ) ! l'Europe et l'Orient allaient changer de face. L'Asie devenait chrétienne , et le monde voyait s'accomplir ces paroles d-e l'évangile , souvent citées par nos vieux chroniqueurs : Un jour viendra qu'il n'y aura plus sur M terre qu'un seul berger et qu'une même bergerie.
Lorsque l'ombre de la puissance impériale revint s'asseoir avec Manuel Paléologue sur le trône de Bysance , ee trône était menacé par les musulmans; il subsista cependant près de deux siècles encore, ce qui étonne en voyant la faiblesse de l'empire grec et les forces terribles des ennemis. Enfin Constant innple devint la proie du farouche Mahomet H , et la ville des Césars perdit tout jusqu'à son nom.
Nous allons indiquer ici quelques historiens grées qui ont parlé des conquêtes des Turcs et de la prise de Bysance par Mahomet II. INicéphore Gregoras , historien grec , qui vivait à la fin du treizième siècle , et qui était neveu de Jean , métropolitain d'Héraclée , a commencé son histoire à la prise de Bysance par les croisés. Dans son IVe. livre, en pariant d'une ambassade envoyée à Paléologue par le sultan d'Egypte et d'Arabie , il entame une digression sur la première croisade, et se plait à vanter la loyauté généreuse des Français. Mais Nicéphore, après avoir fait cet éloge, ajoute qu'après la conquête de Jérusalem ils se conduisirent bien autrement qu'on ne l'avait espéré , et que les trésors de la
victoire servirent à corrompre les athlètes du Christ. Grégoras suit les progrès des Turcs en Asie jusqu'en 1345. Michel f > iicas , petit fils de l'empereur Michel Ducas , a fait aussi une histoire de Constantinople; il se montre très-attaché à la religion chrétienne, et tres-zélé pour la communion de l'église catholique. Michel reproche aux Grecs leur légèreté et leur mauvaise foi ; il les accuse de n'avoir pas voulu s'unir franchement aux Latins, et de n'avoir fait la paix avec eux que pour obtenir par là des secours contre les Turcs. L'historien a raconté très-longuement la conquête de Constantinople par Mahomet II, et fut témoin oculaire de la plupart des faits qu'il rapporte. Laonic Chalcondyle , qui a Composé dix livres sur les aifaires des Turcs , vivait dans le quinzième .siècle ; on ne sait ni l'époque de sa naissance , ni celle de sa mort. Son ouvrage commence en 1 298 et finit en 1462.
George Phransès ou Phransa , de Bysance , est aussi ub des historiens qui ont retracé les dernières époques de l'empire grec ; il fut protovestiaire et secrétaire de Manuel Paléologue. L'histoire qu'il a laissée des six empereurs Paléologues , et qu'il a écrite en latin , ne manque pas d'intérêt. Sa chronique commence au temps où les Grecs reprirent sur les Latins la capitale de l'empire , et finit à 1 année 1477. Phransès a été lui-même témoin des grandes catastrophes qu'il a racontées ; personne n'a décrit avec plus d'exactitude et de détail le siège, la conquête et la dévastation de Bysance. Il s' attendrit à chaque page sur les destinées de 1 empire , et comme le pieux Enée , il ne rappelle qu'avec une douleur profonde les malheurs et la ruine de sa patrie. Nous allons' citer le tableau que fait George de l'intérieur de Constantinople , au moment où cette ville fut conquise par Mahomet II.
« Les musulmans soumirent à leur pouvoir la cité toute » entière le 29 du mois de mai, l'an du inonde 6961 , et de » Jésus-Christ 1455. Les barbares se précipitaient de tous » côtés ; ils enlevaient tous ceux qu'ils rencontraient , et » massacraient ceux qui leur opposaient quelque résistance ; » les chemins et les places publiques étaient cachés sous un » vaste amas de cadavres. Là, vous auriez entendu de » grands gémissemens , vous auriez vu d'innombrables e ap- » tifs entraînés par les vainqueurs , des hommes et des » femmes illustres , des vierges consacrées à Dieu , arrachés » du pied des autels et traînés par les cheveux loin de ces » saintes demeures* Les petits enfans pleuraient et jetaient » de s cris ; les prêtres et les sanctuaires étaient dépouillés ;
» et ce qui est plus horrible à entendre , vous auriez vu le « corps et le sang du Sauveur foulés aux pieds , les vases » saints pilles ou brises , les ornemens d'église et les images » brillantes de pierreries profanés et souillés. Ces riches or- » nemens décoraient les lits et les tables des vainqueurs , et » les robes sacrées servaient de parure à leur chevaux. Ces » ennemis , précurseur de l'Antéchrist , commirent des excès » que nos larmes poursuivront sans cesse. 0 Christ roi ! tes » jugemens, pleins de sagesse, sont inscrutables et surpas- » sent notre intelligence. Les barbares mangeaient et bu- » vaient sur les tables saintes, ils se souillaient avec les » jeunes filles et les petits enfans autour de ce temple im- » mense de la sagesse divine , de ce ciel terrestre , trône de * la gloire de Dieu, char des chérubins . autour de cet autre » firmament, ouvrage de la main de Dieu, objet de l'amour » et de l'admiration du monde entier. Temple sacré , qui » ne te pleurerait ? Partout le deuil et la misère , tous les » esprits étaient abattus. Dolebatomnc caput. Dans les mai- » sons il y avait des pleurs et des gémissemens , sur les places » et dans les carrefours, les plaintes, les gémissemens des » hommes, les hurleinens des femmes, les enlèvemens et le » pillage offraient un spectacle lugubre et désolant. Les » personnages illustres par leur naissance , étaient devenus » un objet de mépris et de dérision ; les impies s'enrichis- » saient ; il n'y avait pas un coin de Constantinople qui ne » vît des crimes et des malheurs. O Christ roi , quelle fut » alors notre tribulation ! vie combien de calamités nous » fûmes frappés en ce jour. » »
George Phransès avait atteint sa quatre-vingtième année, lorsqu'il composa son ouvrage. En terminant, il nous dit qu'il a entrepris sa chronique à la sollicitation de plusieurs grands personnages ; il déclare qu'il a écrit cette histoire de sa propre main, et conjure les lecteurs de prier pour lui. « S'il manque quelque chose à mon ouvrage , ajoute l'his- » torien , c'est que mes infirmités et ma vieillesse ne^m/ont » point permis de le revoir et de le corriger. »
Ce qui doit étonner de la part de ces derniers historiens grecs , c'est qu'en racontant les progrès des Turcs , qui s'avançaient menaçant la Grèce , ils ne disent rien ou presque rien des efforts que firent les pontifes de Home , et des croisades qui furent entreprises par la chrétienté; pour combattre les ennemis et les oppresseurs de lïysance.