DE L'HISTORIEN TURC SAAD-UDDIN
Mohammed SaAd-Uddi.v ben-Hassan effendi . vulgairement nommé Cogia effendi , est le plus célèbre des historiens turcs (1 ). Il fut khodja ou précepteur, d'abord de Mourad III, et ensuite d'Àhmet Ier. , et mourut à Constantinople , revêtu de la charge de Mouphti (2) , en 1006 de légire ( 1597 de J.-C. ). Il ne faut point le confondre avec Saadi-effendi , historien turc , qui vivait un siècle plus tard , à qui on doit un abrégé de l'histoire de l'empire ottoman.
Ses Annales de V empire ottoman qu'il a intitulées Couronne des chroniques ( Taj-Utte'varikh) , parce qu'il les rédigea d'après les chroniques qui existaient alors , nous ont fourni les trois morceaux dont nous donnons ici la traduction. Saad-Uddin écrivit cet ouvrage sous le signe de Sélim II ,
3ui le plaça avec empressement dans sa bibliothèque. Il y éroule le tableau de l'histoire des Ottomans, depuis l'origine de leur empire jusqu'au règne de Soliman Ier. , en 926 ( 1519). Son récit jouit d'une grande eslime chez les Turcs , et quant au fond et quant au style. Quant au fond , on ne saurait disconvenir en effets que , quoique Saad-Uddin n'ait pas donné à sa chronique le ton sévère de l'histoire, et qu'il n'ait pas été témoin des faits qu'il a racontés, ses annales ne soient préférables à celles des auteurs anciens qu'il a consultés , lesquels , dans leurs ouvrages , ont rassemblé des fables , méprisées par les Ottomans mêmes , et que des écrivains d'Europe n'ont cependant pas manqué de répéter. 11 n'en est pas ae même quant au style : un Européen ne peut manquer de le trouver beaucoup trop surchargé de métaphores et d'allégories. Saad-Uddin accumule sans cesse hyperbole sur hyperbole, figure sur figure, vers arabes, vers
(i) Voyti W. Jones, Pœseos Asiaticœ comm., rdilion originale, nag. 453; d'Herbelot, Biblioth. orient., au mot Saad-Uddin ben Hassan ; Foderini , Lttte ratura turchesca , tom. III, pag. 189; cl Demetrius Can- U-mir, Histoife de Vetppire ottoman, pag. 15,
(1) On nomme ainsi le premier dignitaire ecclésiastique de l'empire ottoman; c'est lui qui donne les fetva ou décisions juridiques. Vo\cr Y Exposition de la foi musulmane, traduite du turc , pag.
persans , vers turcs , versets du Coran , sentences traditionnelles. L'extrême recherche du style qui règne dans cette chronique , et l'emploi constant que l'auteur a fait des mots arabes et persans , la rend fort difficile à entendre , et , selon Toderini , c'est sans cloute ce qui a empêché de l'imprimer à Constantinople . où l'on a publié' la suite des meilleurs historiens plus récens de l'empire ottoman.
La Bibliothèque du Roi possède plusieurs manuscrits des Annales de Saad-Uddin, Nous nous sommes spécialement servis pour ces extraits du n°. 69 , qui nous a paru le meilleur.
Nous avons consulte quelquefois utilement la Chronique de Solak-Zadch , qui contient l'histoire de l'empire ottoman , depuis l'origine de la monarchie, jusqu'à Mahomet IV, exclusivement, mais qui n'est, jusqu'au règne de Soliman Ier., qu'un abrégé de l'ouvrage de Saad-Uddin.
Il existe une version italienne de Saad-Uddin, par Bra tutti de Raguse , qui fut droginan de l'empereur Ferdinand III , et ensuite du roi d'Espagne Philippe IV. Nous n'en connaissons que la première partie, imprimée à Vienne, en 1649 : elle ne va que jusqu'à la mort de Mahomet Ier. , en 824 ( 1 42 1 ). La deuxième partie , imprimée en Espagne , est fort rare(l).
On trouve parmi les manuscrits de la Bibliothèque du roi , sous le n°. 10.528, deux volumes contenant une version française de l'histoire de Saad-Uddin, par Antoine Galland, célèbre traducteur des Mille et une Nuits. Malheureusement, le premier volume manque. Le deuxième ne commence qu'au règne de Mourad II. Comme Galland ne s'est point attaché à la lettre de l'auteur , son travail n'a rendu dans notre langue que les faits , et nous a été peu utile.
Parmi les traductions manuscrites de la Bibliothèque du Roi, il y a encore, sous le n°.24, un extrait des annales de Saad-Uddin, traduit par Julien Galland, élève de l'Ecole des langues orientales de Constantinople , où se lit le morceau sur la prise de Bysance , que nous donnons ici ; mais cette traduction renferme bien des omissions et des contresens. « On trouve aussi une traduction un peu abrégée du même morceau, faite par Galland et revue par M. Jaubert, parmi les pièces justificatives qui forment le huitième volume de Y Histoire de Denise, par M. Daru.
Nous devons faire observer ici que , dans notre travail ,
{•) Nous ne croyons [as qu'il y en ait un seul exemplaire à Paris.
nous avons retranché ou modifie les métaphores trop exagérées que repoussait notre goût , et que nous n avons pas traduit les redites , les longueurs inutiles , et ce qui s'éloignait de notre sujet. Nous avons même quelquefois abrégé extrêmement le récit de l'auteur. (1)
Relation de la bataille de Varna.
Le roi de Hongrie , excité par le prince de Servie , Vilac- Oglou , dépossédé par Mourad , voulut essayer d'arrêter les progrès des armes musulmanes. D'accord avec le sultan de Caramanie , il résolut d'attaquer la Komélie , tandis que ce prince combattrait en Anatolie. Le roi de Hongrie leva une puissante armée , à la tête de laquelle il mit son fils et le prince' de Servie. Les infidèles marchèrent droit à Sophie, capitale des Bulgares. Leur dessein était de passer le aéfilé d'Àzlad . de venir à Philippopolis, et de là à Anarinople, pour se rendre maître de tout ce que les musulmans possédaient dans la Romélie. Mais le victorieux Mourad était déjà revenu en Europe, après avoir forcé Ibrahim-Bey , prince de Caramanie , à ren^ trer dans le devoir. Ayant appris que le roi de Hongrie s'avançait vers le centre de ses états, il alla se poster au défilé d'Azlad, pour lui en disputer le passage : car l'armée de ce souverain étant beaucoup plus nombreuse que la sienne , Mourad ne pouvait lui livrer bataille. Les chrétiens voyant l'impossibilité de forcer le défilé, incommodés en outre par la violence du froid et par le manque des vivres , se retirèrent et ga-
(i) Pour qu'on ait une idée du genre de mé taphores que nous avons relranrhe'es , et pour faire connaître le génie de la poésie turque, nous donnerons ici la traduction de quelques vers qui suivent, dans l'original , ceux par lesquels Saad-Uddin commence le récit de la prise de Constantinople. ( Voyez page 454 )•
« Cependant la violette avait pris en main sa massue, le lis avait ceint » son épée, mille fleurs rangées en bataille dans la plaine attendaient le / » Roi du temps pour passer en revue sous ses yeux. La tulipe s'était revé—
» tue de son bonnet rouge comme celui de l'Azeb ^*) ; l'anémone portait » sa massue de fer; la rose avait couvert d'un bouclier son visage pour ne » point voir les pointes acérées de ses boutons à peine éclos; l'odorant » œillet avâit élevé sur sa tète une lance d'émeraude. Ceux qui virent cette m armée végétale exprimèrent leur admiration. Le Képhir en était l'avant— » garde , le narcisse la sentinelle : il veillait à ce qu'aucune mauvaise » herbe ne vînt souiller ce camp. Le jasmin portait en avant un étendard » blanc d'une beauté parfaite ; le platane tendait les mains pour faire des » vœux au ciel ; il disait : Mon Dieu, éloigne du roi de /' univers le » malheur; daigne lui accorder le secours qu'il attend de toi : facilite- » lui la conquête de Constantinople. »
(*) Ce mot qui signifie à la lettre célibataire, est le nom d'une sorte de milice.
gnèrent leurs contrées* Mourad les fit poursuivre par un corps • choisi de troupes ; mais le maudît Ianko (Huniades) , général des infidèles , ayant mis en embuscade un gros détachement de soldats , prit si bien son temps , qu'il enveloppa les Ottomans au défilé de Nissa. Il tua un nombre incalculable de fidèles et fit prisonniers plusieurs officiers distingués , entre autres , Mabmoud-Tchélébi , frère du grand- visir Khalil- Pacha , et beau-frère du sultan : très-peu de musulmans se sauvèrent du désastre. Un historien ottoman écrit que Toukhan-Bey fut cause de cette défaite, non-seulement par sa négligence , mais par les discours qu'il tenait. « Nous avons » acquis actuellement, disait-il, une telle force, qu'il nous est » aisé de triompher de tous les infidèles réunis. Mais quand » nous les aurons détruits , comment pourrons-nous acquérir » de la gloire ? Il nous faudra labourer nos champs , et nos » yeux avides regarderont en vain les harnois de nos » chevaux. » ,
Toukhan-Bey , ajoute l'historien , s'attira l'indignation du sultan par cette conduite , à tel point, qu'il le fit mettre dans une prison , où il resta fort long-temps. Cependant , les infidèles , fiers de l'avantage qu'ils venaient de remporter . passèrent le Danube et s'en retournèrent dans leur pays ; tandis que , de son côté , Mourad , désolé de cette perte , se retira dans sa capitale, méditant sur les moyens de réparer l'échec que les armes ottomanes venaient d'éprouver. Sur ces entrefaites , un ambassadeur de Vilac-Oglou arriva à la cour ottomane, pour supplier Mourad de rendre à son maître ses états , et de lui renvoyer ses deux fils , qu'il avait fait prisonniers à la prise de Samendra. Il assura que, si Mourad se rendait à ses désirs , Vilac-Oglou s'engagerait , par un serment inviolable , à ne jamais se départir de l'obéissance qu'il lui jurerait. On rapporte quel'envoyé servien réussit; que Mourad fit l'échange des deux fib de Vilac-0£lou contre Mahmoud- Tchélébi, et qu'il rendit au prince la ville de Samendra.
Le victorieux sultan Mourad , après avoir vaincu ses ennemis pleins d'artifice, et donné la paix et la tranquillité aux provinces ottomanes , conçut dans son esprit éclairé par l'inspiration divine, le dessein de renoncer aux affaires des créatures pour ne plus s'occuper qu'à servir le Créateur ; d'échanger les soucis du trône contre les douceurs de la vie
S rivée , et de ne travailler désormais qu'à acquérir le boneur éternel. Occupé de cette pensée , il la confia à son ministre KhaliUPacha : « Depuis long-temps, lui dit-il, le » pied sans cesse dans l'étrier , l'épée toujours hors du four- » reau, je n'ai cessé d'agir pour le bien de fo religion ; il est
418 nïiU.mTukQUfc
» temps que je quitte l'empire et que j'aille dans la .retraite » m'entretenir avec le Tout-Puissant. Oui, je suis résolu de » consacrer au repentir les instans qui me restent, et de » poser mes pieds sur le coussin du repos.
» Qu*ai-je à faire de la couronne, du trône, de mes ar- » mées ? je ne veux plus songer qu'à laver mes fautes dans » les larmes de la componction ; je veux aller finir ma vie » au sein de la tranquîilité : là , je lirai sans cesse le Coran : » là . sans cesse , je louerai l'Eternel.
» Je veux éloigner ma main de ce royaume périssable , et » semer dans le champ de mon cœur le grain de l'amour de* » Dieu. Je veux être assidu à la cour sublime de l'immuable » vérité; je veux combattre mes passions et ployer la tente » de mes désirs. (1)
» Que mon auguste héritier Mahomet prenne ma place ; » que son règne soit glorieux et fortuné; que, pendant sa » durée , il n'y ait point de malheureux , que Ton n'entende » aucun soupir. »
Klialil-Pacha et les principaux officiers de l'état s'opposèrent en vain à la détermination de Mourad ; il persista dansson dessein , plaça son fils sur le trône , et se retira à Magnée sje. Ceci arriva en 847 (144S).
Les princes voisins ayant appris l'abdication de MoHrad-, s'imaginèrent dans leur esprit méchant, souillé d'une haine . invétérée; dans leur cœur hypocrite, blessé* de l'épine de l'envie, que la retraite du sultan ne provenait que d'un dérangement de son cerveau , et formèrent le dessein d'attaquer tous ensemble l'empire ottoman. Le chef de cette troupe impie , Caraman-Oglou , écrivit à l'infidèle de Hongrie ( Ladisias, roi de Hongrie ) , en ces termes : « Mourad a perdu » la raison, et il consumje sa vie dans les plaisirs avec des » compagnons de débauche. Un jeune enfant l'a remplacé » dans le gouvernement de l'état, faible plante, qu'il est » bien facile de déraciner. Il n'a point vu le jour du combat , » il n'a point conduit son coursier sur le champ de bataille. » C'est le moment de nous unir et d'attaquer ce monarque » inexpérimenté; car, si nous attendons que l'auréole de son y bonheur ait répandu au loin des rayons éclatans, c'est en » vain que nous chercherons une semblable occasion. »
Ces nouvelles ridicules ayant circulé parmi les malheureux chrétiens, ceux-ci envoyèrent de tous côtés des lettres , firent
(i) Allusion à l'usage des Arabes nomades, qui enlèvent leurs tentes lorsqu'ils quittent un endroit pour aller chercher d'autres pâturages.
des efforts réunis , et rassemblèrent en peu de temps une forte armée. Elle se composait de Hongrois , d'Allemands , de Bosniens , d'Albanais , de Moldaves , de Valaques r de Francs et d'autres chrétiens.
Le despote Laz-Oglou, roi de Servie, se mit à l'avantgarde ; quatre-vingt mille soldats infidèles , revêtus de cuirasses de fer , le suivaient : leurs cohortes audacieuses , semblables à la mer Noire , se dirigèrent vers les contrées musulmanes; ils passèrent par Belgrade, allèrent à Nico-
Solis , ravagèrent tout le pays et se retirèrent. Le gouverneur e Nicopolis , Mohammed-bey , fils de Firouz-bey , saisit un moment favorable , et , avec une troupe de braves , attaqua l'arrière-garde , qu'il mit en déroute , et fit plusieurs prisonniers, qu'il envoya les mains liées à là cour du sultan (1).
Le désir de l'infortuné roi de Hongrie était de passer par "Varna , de se rendre ensuite à Constantinople , d'y épouser la fille de l'empereur grec , et puis d'aller à Andrinople. Dans cette intention, il se dirigea du côté de Varna. Les gouverneurs des frontières ayant appris la marche de cette armée innombrable , en envoyèrent de suite la nouvelle à la cour ottomane. Les sages ministres, après s'être concertés ensemble , annoncèrent au jeune souverain que les vils infidèles s'étaient tous levés contre l'empire ottoman, et lui firent sentir que, dans cette circonstance, la présence du victorieux Mourad était nécessaire. Avec l'autorisation de l'adolescent monarque , ils écrivirent à Mourad une lettre , par laquelle ils lui apprirent l'irruption des mécréans, et le conjurèrent d'honorer l'armée de sa fortunée présence. Mourad répondit qu'ayant renoncé aux affaires du monde , il ne pouvait consentir à ce qu'on lui demandait. Les visirs ne se rebutèrent point ; ils écrivirent de nouveau en toute hâte à ce grand prince , que si les intérêts de l'empire lui tenaient à cœur, il était obligé en conscience de venir à leur tête repousser l'ennemi ; que d'ailleurs il connaissait le grand précepte de la loi musulmane ( celui de combattre les infidèles) ; qu'il était donc indispensable qu'il quittât sans différer sa retraite , s'il ne voulait point que l'islamisme éprouvât un échec. Cette lettre étant parvenue au religieux prince , Mourad crut devoir y obtempérer : suivi de ses gens et d'un corps de cavalerie , il vint en toute hâte au bord de la mer ;
(i) A cette époque les esclaves «Étaient en si grand nombre, que Saadddin assure que Ton pouvait avoir une fort belle fille pour une paire de >tle$.
mais il trouva le détroit de Gallipoli occupé par soixante-cinq galères fraiiques : alors , éclairé par l'inspiration divine , il se dirigea vers Akché-Hissar. Cependant, Dieu ayant fait connaître à Khalil-Pacha le dessein qu'il avait suggéré à Mourad, en confirmation delà sentence prophétique : les rois sont inspirés, ce prudent ministre , accompagné d'une troupe de braves musulmans , se rendit sur le rivage qui est vis-à-vis Akché-Hissar , pour recevoir le fortuné monarque. Il fit en même temps placer des canons pour protéger son passage, et envoya des vaisseaux pour le transporter, ainsi que ceux qui le suivaient. Commeles mesures que la prudence avait dictées étaient secondées par la prédestination, Mourad franchit le détroit sans peine, et se mit en marche pour propager la parole de Dieu et exterminer les infidèles dévoyés.
Bientôt Mourad et Mahomet firent dans la plaine d'Àndrinople la jonction de leurs deux armées , semblables à deux mers , et le zéphyr de la victoire vint agiter l'étendard de la foi.
Cependant les soldats infidèles que Mohammed-bey avait faits prisonniers arrivèrent auprès de Mourad. Ce glorieux prince satisfait , considéra ce succès comme un bon augure , et adressa à l'Eternel de vives actions de grâce. Puis , laissant son fils , le sultan Mahomet , à Andrinople , il se mit à la tête des troupes, et, aidé du secours de l'être qui nous inspire tout le bien que nous faisons , il se hâta d'aller repousser les mécréans.
Sur ces entrefaites, les chrétiens, aussi vils que la poussière, ayant passé par la Valachie, étaient arrivés à Varna : les Ottomans les y atteignirent, et les deux armées se mirent en présence.
« Au matin , le roulement du tambour de la guerre se fit » entendre, et remplit, de l'Orient à l'Occident, l'atmosphère. »
Bientôtle champ de bataille fut couvert de corps sans têtes, de têtes séparées de leurs corps , et une foule de braves , entraînés par des torrens de sang, furent précipités dans la Vallée de la mort.
Comme les troupes infidèles étaient innombrables , l'armée ottomane plia, et Carajeh-bey , begler-bey d'Anatolie, àyant été tué , le découragement se saisit des musulmans , et ils tournèrentle visage vers la fuite. Un grand nombre de lâches, entraînés parla crainte de la mort, s'éloignèrent du champ de bataille avec tant de précipitation , qu'en ce jour , selon le témoignage de Mevlana Edris, ils vinrent de la plaine de* Dobrigeh, lieu du combat, jusqu'à la rivière de Comtchi , qui est à trois journées de chemin.
t)F.S CROISAMES. 451
Mourad seul , entoure des officiers de sa cour , et des beys mûris par l'âge , resta dans le lieu du combat. Le vénérable monarque vit fuir ceux d'entre ses capitaines sur la bravoure i desquels il avait le plus compte', mais il n'en demeura pas moins ferme et inébranlable comme une montagne , au milieu de la de'route de son année , et adressant ses ferventes prières à la cour de celui crui seul peut satisfaire nos besoins : a 0 Dieu , s'éeria-t-il , daigne , en faveur de tes serviteurs , » qui travaillent sans cesse pour la gloire de la religion, de » tes guerriers qui, pour la foi, se résignent à la mort; en j> faveur du prince des prophètes (Mahomet) , la plus excel- » lente des créatures; daigne, dis-je, ne pas permettre que h les légions de la foi soient foulées aux pieds par l'armée » de l'erreur; rallie tes serviteurs, et vérifie aujourd'hui » cette sentence qu'on lit dans ta parole : Je me fais un devoir » d'accordêh la victoire aux croyans ( 1 ) . » •
« Ah! ne laisse point triompher l'impie roi de Hongrie, » livre-le plutôt en proie au poignard de la vengeance , et » que les fidèles séparent sa tête de son corps ! Arrête le » succès passager des mécréans ; renverse le drapeau de » l'irréligion , et que les musulmans ne soient pas humiliés
» par une défaite Tu es mon seul refuge et ma seule
» espérance. »
Mourad en larmes, n'eut pas plutôt adressé cette prière à la cour du Créateur pour lui demander son secours et sa grâce, que le Très-Haut daigna se rendre à ses vœux.
En ce moment le roi de Hongrie , poussé par le vent de l'orgueil et de la vaine gloire , et d'après le conseil d'Ianko (Huniade), se précipita vers le lieu où combattait Mourad , espérant mettre en déroute le peu de musulmans qui étaient encore sous les armes. Dirigé par une bravoure toute humaine, une épée nue dans sa faible main, il se détacha du gros de l'armée , et s'avança vers le glorieux monarque. Le prince débonnaire supporta avec patience la bravade de ce maudit, et se confiant au vrai souverain des hommes, il s'entoura de ses gens , comme la lune du halo , et dit à. ces guerriers , revêtus de la livrée de la victoire : « Lorsque cet » insensé, comme un sanglier percé d'une flèche meurtrière, » viendra se jeter au milieu de nous , ouvrez-lui un passage , » enveloppez-le dans vos rangs , et ma6sacrez-le impitoya-» » blement. » Cependant , dans sa folle ardeur , l'infortuné roi de Hongrie poussa son coursier vers l'étendard impérial.
(i) Coran, surate XXX , versrt {6; édition de Uinckelmann.
En cet instant , l'ordre de Mourad fut exe'cute'. Ses braves soldats ouvrent leurs rangs à ce chien présomptueux , et l'entourent lui et sa troupe méprisable. Aussitôt un brave janissaire nommé Koja-Khizir se jette sur ce furieux, lui tranche la tête , et la porte à l'illustre monarque. Mourad , satisfait, donne des louanges au courageux guerrier et le comble de ses faveurs. Quant aux infortunés qui avaient suivi leur insensé souverain, semblables à des bêtes fauves dans une forêt assaillie de chasseurs , ils périrent tous , percés de traits.
Bientôt la victoire, semblable à une jeune fiancée, écarta son voile importun , et se montra radieuse aux regards empressés du triomphant monarque. « Louanges à l'Eternel , » s'écria-t-il alors , par qui nous avons vaincu ses ennemis. » Il ordonna ensuite que l'on mît au haut d'une mque la tête de l'infidèle , et^pi'on la montrât aux regards des aveugles mécréans.
Cependant , au son du tambour de la victoire , les musulmans, précédés de l'étendard du triomphe, poussèrent leurs coursiers contre les chrétiens. Ces misérables, ayant aperçu au haut d'une lance la tête , sans cervelle , du malheureux: roi, furent saisis de frayeur et se débandèrent. Le maudit Ianko eut beau essayer de leur faire reprendre courage, en leur criant : « Nous ne sommes pas venus ici pour le roi de » Hongrie; notre unique dessein a été de défendre la religion » chrétienne. » Les idolâtres, troublés par l'irruption des guerriers de la foi , n'aperçurent plus que le chemin de la fuite. D'un autre côté, les musulmans qui s'étaient éloignés de la mêlée , ayant vu briller de loin les pommes dorées des enseignes victorieuses de l'islamisme, revinrent sur leurs pas, et rejoignirent la garde impériale. Ils fondirent tous sur les chrétiens , dont la force s'évanouit à leur attaque impétueuse, comme des flambeaux sans clarté qu'éteint le souffle des vents.
L'armée des infidèles ayant été ainsi mise en déroute , le begler-bey Davoud-pacha , d'après l'ordre impérial , à la tête de braves soldats de la Romélie , poursuivit jusqu'au Danube les infidèles , et , pendant deux jours et deux nuits , il fit esclaves , ou abreuva de la coupe de la mort , tous ceux
Su'il put trouver. Deux cent cinquante chariots, remplis 'argent et d'effets précieux , devinrent la proie des vainqueurs, qui se les partagèrent entièrement.
Après la victoire, le vaillant Mourad parcourut le champ de bataille pour connaître le nombre de ceux qui avaient été tués; et, n'ayant pas vu un seul des infidèles, morts
DES CUOISADES.
dans le combat, qui eût la barbe blanche , il en témoigna son étonnement à Azeb-bey , l'un des officiers de sa cour , (qui, entre autres fondations pieuses, a fait bâtir à Brousse le temple appelé de son nom , Mosquée d Àzeb-paclia) . « Si » quelqu'un d'entre eux avait eu la barbe blanche , lui ré- » pondit Azeb-bey, il n'aurait point participé à une entre- >» prise aussi téméraire , et ne se serait point exposé à la 9 mort par un emportement de jeunesse. »
Après que Mourad eut remporté une entière victoire par la faveur de celui qui distribue à son gré les royaumes du inonde , il fit venir en sa présence les officiers qui avaient fui honteusement , et ordonna que les uns fussent punis de mort , et que les autres, couverts de vêtemens de femmes, fussent ignominieusement conduits partout le camp. Les prudens ministres se prosternèrent au pied du trône ornement du monde , et supplièrent le sultan de ne point troubler, par des châtimens , la joie d'un si beau jour. Le monarque débonnaire , qui ne cherchait que i occasion de pardonner, se rendit facilement aux vœux de ses visirs. 11 se contenta seulement de priver de leurs charges les plus coupables.
Cependant la tête du malheureux roi de Hongrie fut mise dans du miel pour qu'on pût la conserver, et envoyée à Brousse. Là , on l'ôta du vase où elle était, on la lava, on la posa au haut d'une pique et on la promena dans la ville , au milieu de grandes démonstrations de joie.
La cour ottomane fit savoir aux différens princes musulmans la nouvelle de cette victoire , et leur envoya en même temps , pour leur donner une idée de sa puissance , des esclaves chrétiens revêtus de cuirasses, pieds et mains liés : Azeb-bey en conduisit entre autres vingt-cinq au sultan du Caire. Les Egyptiens , au corps fluet, ayant vu les formes athlétiques de ces infidèles, conçurent une haute idée de la bravoure des Ottomans, et çartout on entendait ces paroles : « C'est Dieu lui-même qui favorise ce peuple. »
Le grand Mourad , après avoir payé au Très-Haut le tribut de sa reconnaissance , revint plein de bonheur et de gloire à sa capitale Andrinople.
Cette victoire , qui porta la joie dans le cœur des infidèles, eut lieu le 9 de rejeb 848 (22 octobre 1444).
Prise de Constantinople par Mahomet II.
On rapporte que le sultan Mourad-khan (IT) , qui habite le paradis, dicta un testament où sé trouvaient plusieurs dispositions importantes, parmi lesquelles était la prise de Constantinople. Ses bienheureux ancêtres eurent toujours en vue de faire cette conquête : et Bajazet-Ilderim-khan (I) assiégea même à deux reprises cette antique cite. La seconde fois, la providence ne lui ayant pas permis de continuer le siège , il se contenta d'obtenir , dans l'intérieur de la ville , un quartier où pussent résider les musulmans. Timour (Tamerlan) ayant attaqué le sultan Bajazet , l'empereur grec aveuglé , saisit cette occasion pour rompre son traité et pour chasser les unitaires , et malheureusement des affaires plus importantes empêchèrent le monarque ottoman de tirer vengeance de cet attentat. Le sultan Mourad-khan, après avoir fortifié les frontières de son empire , forma le dessein de soumettre cette ville; toutefois comme l'être qui gouverne l'univers ne confia point à la main puissante de ce souverain la clef d'un pareil triomphe , mais le destina à aller habiter le séjour de la sainteté , Mourad exprima en mourant le désir que ses augustes successeurs se rendissent maîtres de Constantinople.
Le siège de cette ville ayant fixé l'attention de Mahomet , il rêvait nuit et jour aux moyens de parvenir à chasser les chrétiens du centre de son empire , et d'arracher du chemin de la foi le buisson de leur impure existence. Au retour de l'expédition de Caramanie, après avoir pris quelques jours de repos à Brousse, il dirigea sa marche vers Andrinople , à l'effet de disposer tout ce qui était nécessaire pour parvenir à cette conquête. Mais comme on lui dit que les vaisseaux des infidèles interceptaient le détroit de Gallipoli , il s'avança vers le canal de Constantinople , en passant par Coja-ïly et ayant traversé le détroit à Actché— Hissar, il descendit vis-à-vis et jugea qu'il lui serait important d'avoir sur ce rivage un château fort , tant pour n'avoir pas besoin de recourir aux navires des chrétiens , lorsqu'il désirerait franchir ce détroit , qu'afin de pouvoir intercepter le passage de leurs vaisseaux. Dans cette intention il chargea Khalil-pacha de faire bâtir cette forteresse. D'après l'avis de ce prudent ministre , le sultan dépêcha vers l'empereur grec un envoyé pour lui demander l'autorisation de construire en ce lieu une citadelle. Le monarque infidèle n'osant s'opposer aux désirs de Mahomet ,
répondit : « Le lieu que souhaite le sultan fait partie des » dépendances de Galata, faubourg qui est en la puissance » de* Francs ; je ne pourrais donc , à moins d'amener entre » eux et moi une contestation fâcheuse , en disposer sans » leur agrément ; ainsi je pense que le Schak n'a rien de » mieux à faire que de renoncer au projet qu'il a formé. »
La réponse du souverain des Grecs ayant été rapportée au puissant monarque , Mahomet adressa ces mots à ceux qui étaient venus de la part du prince chrétien pour la lui communiquer. « Je désirais avoir l'approbation de votre >* mai ti c pour bâtir ce château ; mais puisque l'emplacement >» appartient aux Francs, je me garderai bien d'apporter le » moindre délai dans cette importante affaire. » Le sultan ayant congédié de cette manière les gens de l'empereur grec , fit à l'instant commencer les travaux. Les troupes victorieuses mirent tous leurs efforts à préparer les matériaux pour cet ouvrage , auquel concoururent cinq cents ouvriers; aussi fut-il achevé en quatre mois, et selon Mevlana Edris (1), en quarante jours. On était alors en l'année 856 (1452).
D'après l'ordre impérial Mohammed-bey, fils d'Ac-Tchaï^ lou, ravagea les environs de Constantinople. 11 s'empara des bestiaux , il fit esclaves les Grecs qu'il trouva hors de la ville , et vint faire jouir djun butin immense les guerriers musulmans.
A cette nouvelle, l'empereur grec prit conseil de son ministre, le méchant Kirlouca , sur ce qu'il avait à faire. II. assembla aussi les grands de l'empire qui lui dirent ■ « H » existe depuis long-temps entre la cour grecque et Khalil- » pacha des liaisons d'amitié , et jusqu'ici nous lui devons » notre conservation. Nous pourrions , d'après notre ancien » usage , lui faire actuellement parvenir des poissons (2) ». remplis d'or et de présens, et il ne manquera pas d'i- * maginer quelque moyen pour nous sauver. » L'empereur:
(i) Mevla Edris ben-Hossam-Uddin el Bedlîssi a écrit en persan et d'un style fort élégant l'histoire des sultans ottomans; elle* commence à la fondation de la monarchie et finit au règne de lîajazet II. Elle est connue sous le nom de Ileft Iîihicht. Abou-1-Fazl Mohammed ud-defteri , fils de l'auteur, a continué l'ouvrage de son père jusqu'à la fin du règne de Selim II (d'nerbclot,ZT/6/fo/À. on, au mot Tankh al Othman). Saad- Uddin fait, dans son ouvrage, un grand éloge d'Edris, quoiqu'il dise que sa chronique n'est cependant pas exempte d'erreurs.
(a) C'est-à-dire , je pense , des peaux de poissons. Le texie de Solak- Zadrh porte des centres de poissons.
euvoya aussitôt à Khalil-pacha les dons accoutumés, le priant de faire renouveler le traité de paix entre les Ottomans et les* Grecs. Celui-ci regarda avec l'œil de l'avidité les sommes d'argent renfermées dans les poissons, et poussé par le malheureux amour de l'or , il parla au sultan en faveur du monarque grec. Mahomet renferma en lui-même sa colère , et lui répondit : « Nous sommes sur le point d'entrer en » hiver , allons à Andrinople , laissons passer la saison des » frimas , et au printemps nous verrons ce que nous aurons » à faire. » Khalil-pacha, ayant senti par la réponse du sultan , l'éloignement que ce prince avait pour ce qu'il lui proposait, se troubla et , plein de crainte, se retira dans sa tente, d'où il envoya aux infidèles une réponse désespérante.
Après que le château , nommé Boghaz-Kessen ( qui coupe le détroit) , fut entièrement achevé, et que le sultan eût mis tous ses soins à faire les préparatifs nécessaires pour le défendre, il permit à l'armée, asile de la victoire, de se reposer jusqu'aux jours du printemps, et alla honorer la capitale (Andrinople) de sa présence fortunée. Sur ces entrefaites il ordonna de bâtir sur la rive du Tonjé , leny- Seray , fit fondre de grands canons pour le siège de Constantinople, et disposa tout ce qui était nécessaire pour cette expédition.
» La saison des neiges , des glaces et des frimas était » passée , le doux printemps l'avait suivie , et avait déjà em- » belli les champs. La rose , semblable à l'agaçante beauté , « laissait entrevoir ses charmes ; l'amoureux rossignol com- » mençait à faire entendre ses gémissemens. La terre , cou- » verte d'un tapis vert, semblait attendre les légions de » l'équitable Mahomet. Bientôt les tentes musulmanes » s'élevèrent au milieu des prés fleuris ; les collines et les » vallées furent honorées de la présence des troupes de la » foi. » Le sultan tint conseil et prit de sages mesures pour trouver la voie de la réussite dans sa nouvelle expédition.
Les préparatifs nécessaires terminés , il se mit en marche, en implorant le secours de Dieu. Des canons , dont chacun aurait pu renverser une forteresse et abattre des remparts , furent transportés sur leurs affûts , et suivirent l'armée victorieuse.
Le monarque du monde passa en revue ses nombreuses légions , où l'on distinguait les officiers de l'empire , ornemens des rangs; les visirs , aussi prudens qu'Assaf (1), et
(i) Selon les Orientaux, Asiaf était le premier miuhtrc de Salomon,
dont la taille avait la majesté du cyprès. Il fut charmé de leur bonne tenue , et de l'éclat des pommes dorées de ses bannières et de ses étendards , et en rendit grâce au Créateur. Il s'adressa ensuite à ces lions terribles, qui se repaissaient de sang , à ces tigres farouches , qui ne respiraient que la vengeance , et leur dit : « que l'ordre exprimé dans » ces mots du Coran, combattez pour la voie de Dieu (1), » était un commandement général , auquel ils devaient » obéir. » Il leur développa toute l'importance des promesses divines qu'on lit dans les versets de ce saint livre , qui roulent sur la guerre contre les infidèles ; il leur fit comprendre ensuite que la réunion de la ville de Constantinople aux possessions des unitaires , pourrait seule amener la paix et fortifier la religion. Il ajouta que le prophète avait promis , ainsi que le rapportent des traditions certaines , que son peuple s'emparerait de cette ville spacieuse, de cette place bien fortifiée, et qu'elle deviendrait le séjour des musulmans et la résidence des unitaires (2) ; et , après avoir inspiré à ses guerriers le goût du martyre , il dirigea les rênes du coursier de son bonheur vers Constantinople.
Conformément aux anciens usages , les ulémas , les scheiks et les descendans du prophète , suivirent quelque temps le khosroès victorieux, priant pour le succès de ses armes. Une foule d'esprits purs accompagnaient ces troupes belliqueuses , des légions du monde immatériel leur seryaient a avant-garde, et les contemplatifs Ac-schems-uddin et Acbic-dadé , marchaient auprès des cohortes de la victoire , pour demander le secours de l'Être bienfaisant.
Un matin , pendant que l'armée lumineuse du soleil s'avançait, pour s'emparer du château des ténèbres , l'avantgarde victorieuse du grand sultan arriva sous les murs de Constantinople. Bientôt l'armée impériale , semblable à une mer sans limites et à un torrent impétueux , se précipita sur ses traces , et vint assiéger la ville du côté de la terre.
 la nouvelle du dessein formel de Mahomet , le malheureux empereur grec avait fait tous les préparatifs nécessaires pour soutenir le siège , et avait apporté tous ses soins
Il est célèbre chez eux par sa sagesse. C'est probalcment le même dont nous avons des cantiques qui se trouvent dans le psautier. (1^ Sur. V, v. 3g, édition de Uinckelmann.
(a) Solak-Zadch donne le texte de la tradition : «< Certes, Conslanti- » nople sera prise par une armée excellente, sous les ordres d'un général v excellent. »
a foire reparer et fortifier les remparts ; mais comprenant que vouloir s'opposer à ce prince, aussi heureux que Féridoun, à ce héros qui avait apprivoisé le faucon delà fortune , c'était imiter le faible passereau, qui essaierait de résister à un puissant oiseau de proie ; sachant de plus que le désir qu'il avait d'être indépendant , était la cause de ses débats avec l'empereur musulman, il envoya à la cour de bonheur et de gloire un ambassadeur, pour déclarer qu'il se soumettait, offrant à Mahomet les places oui étaient dans les environs de Constantinople avec leurs dépendances , pourvu que le monarque daignât lui laisser la capitale- de l'empire grec ; demandant de partager le sort des autres princes infidèles qui étaient tributaires ; et s'engageant d'envoyer chaque année le tribut qui lui serait imposé.
Le sultan équitable dédaigna les paroles de renvoyé', et lui faisant connaître ces mots : V islamisme ou le combat, il le chargea d'inviter son mattre à livrer la ville.
L'empereur grec, désespéré, réunit alors toutes ses forces , espérant renverser à coup de mousquets et de bombarbes les rangs des guerriers de la foi , et les brûler avec des grenades pleines de naphte.
Les assiégeans et les assiégés poursuivirent leurs travaux ; ils étaient sous les armes depuis l'aurore , jusqu'à ce que le soleil cessât de se montrer sur l'horizon . A la fin les musulmans placèrent convenablement les canons dont nous avons parlé , et construisirent leurs retranchemens. Ce furent les azebs et les janissaires à qui le sultan confia cet emploi.
Bientôt les portes et les remparts de Contantinople furent percés en mille endroits. La flamme qui sortait de l'embouchure de ces instrumens de combat , au corps d'airain , à la bouche de feu, jetait la douleur et le trouble parmi les mécréans. La fumée qui se répandait dans les airs et qui montait jusqu'aux astres, rendait le jour lumineux semblable à la nuit sombre ; et bientôt la lace du monde devint aussi obscure que la noire fortune des malheureux infidèles. En s' échappant de l'arc, les flèches, comme des ambassadeurs . faisaient entendre aux oreilles des ennemis privés d'anges gardiens la nouvelle exprimée par cette sentence du Coran : Partout où vous serez, la mort vous y atteindra (1). Les balistes lançant sans cesse des pierres aux
(i) Surate IV, v. 80.
téméraires qui défendaient et les tours et les remparts, ceux-ci éprouvaient à l'instant même l'effet de ces menaces du livre saint : Tu les frapperas avec des pierres qui contiennent la sentence de ceux qu'elles atteignent ( I ) , et allaient au fond de l'enfer ratifier l'arrêt du tribunal de la prédestination. Toutefois les boulets de pierre des bombardes et des mousquets que lançaient les infidèles, renversèrent \e boulevard de l'existence d'un certain nombre de musulmans, et l'hippodrome du combat fut remplie de martyrs.
Cependant deux grands vaisseaux, dont les mats élevés montaient jusqu'aux cieux , vinrent de la part des Francs , pleins d'artifices et dignes du feu de l'enfer , porter secours aux Grecs. Les inécréans qui montaient ces navires se précipitèrent dans la place , et ils se mirent de suite à boucher les crevasses et les trouées dont les fortifications étaient couvertes , et à repousser les guerriers de la foi. Les assiégés , fiers de ce succès passager , semblables à la tortue qui sort de ses écailles , montraient la tête hors des remparts, en vociférant des injures aux musulmans. Cet événement fit que ceux d'entre les principaux de l'empire qui étaient d accord avec Khalilpacha, cherchèrent à persuader au victorieux monarque l'impossibilité de prendre Constantinople , la nécessité de faire la paix et de s'en retourner. Mais ce héros ; qui avait naturellement de l'aversion pour les conseils timides et mal digérés , dédaigna les discours perfides de ces gens qui enseignaient le maL
Cependant le pied ferme dans le lieu du combat , les musulmans , d'après le conseil des ulém-as et des scheikhs aux vues droites , continuèrent à précipiter dans le fossé de la mort un grand nombre des ingrats à la divinité qui défendaient la place. Le docteur Ahmed Kourani , le scheik Ac- Schems-eddin , et le visir Zagtous-pacha , qui partageaient les sentimens du sultan, s'opposèrent à la paix et aux mesures de conciliation , en disant que, retirer la main du pan de la robe de la victoire , ne serait point répondre à la résolution généreuse que l'on avait formée. Ils firent connaître aux troupe la promesse du prophète , renfermée dans ces mots : La Grèce sera votre conquête, et leur démontrèrent combien il était nécessaire qu'ils fissent tous leurs efforts pour vérifier cette autre sentence de Mahomet : Le plus grand combat est celui qui aura lieu à la prise de Constantinople. Aussi les
( i) Surate CV, v. /t.
musulmans, préparcs à abandonner leur vie dans la voie de la religion , éclairaient jour et nuit le champ de bataille , des flammes de leurs épées. Cependant la beauté enchanteresse de la victoire , ne laissant point voir son visage radieux , le prudent monarque rassembla les chefs éclairés de l'armée, et leur tint ce discours : « Ce côté de la place estga- » ranti par un fossé profond , et préservé par tous les moyens » possibles de défense. Nous ne pourrions sans beaucoup » de peine traverser le fossé, et le cour&er des pensées » ne saurait trouver un passage au travers de ces solides » remparts. Les murs entourent la ville de trois côtes ; si » nous ne la battons que par un seul point , nous aurons » bien de la peine à en triompher : d'ailleurs cette victoire » causerait la perte d'une grande partie de nos gens ; il » faut donc trouver aussi le moyen d'attaquer la place par » mer. »
Mais une chaîne était tendue sur le canal qui sépare Constantinople du faubourg de Galata , ce qui rendait impossible le passage des vaisseaux par cet endroit. Pour trouver un expédient , les grands de l'empire firent en vain parcourir le désert de la réflexion au coursier de leurs pensées. Enfin le sultan conquérant du monde conçut le dessein de faire traîner les vaisseaux musulmans du fort qu'il avait fait construire (1) et de les faire parvenu* jusqu'au port par derrière Galata.
Quoique l'exécution de ce projet pût être mise au nombre des choses auxquelles il faut renoncer, toutefois, avec l'assistance de Dieu , on l'exécuta facilement. Par des dispositions surprenantes que firent d'habiles mécaniciens, les musulmans tirèrent de la mer sur le sol , leurs vaisseaux aussi grands que des montagnes, et les ayant frottés de graisse et pavoises , ils les firent glisser sur la terre , dans les descentes et les montées, et les lancèrent sur les flots qui baignaient les remparts de la ville. Ils dressèrent aussitôt après un pont sur ces navires , et y placèrent des retranchemens.
Les moines fortifiaient sans cesse le courage des assiégés en même temps qu'ils les consolaient. « La prise de Constan- » tinople est imposible , disaient-ils , parce que les présages » astrologiques de nos livres indiquent que notre ville ne » sera conquise que lorsqu'un souverain fera glisser sur la » terre des vaisseaux , les voiles déployées. » Mais lors-
(i) Bnghax-Kàsen.
qu'ils cuvent vu de leurs yeux cette merveille, ils comprirent que leur ruine allait s'accomplir ; aussi la parole s'éteignit-elle dans leurs bouches , et le feu du désespoir s'alluma dans leurs cœurs (1).
L'immonde empereur grec , ayant appris que les fortifications étaient aussi entamées du côté de la mer , en pensa perdre la raison ; néanmoins il renforça les troupes qui gardaient cet endroit, et s'appliqua à faire réparer les murailles tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; mais les soldats grecs ne pouvant y suffire , il chargea l'armée des Francs de remettre en état la partie des remparts située au midi de la porte d'Andrinople. Les principaux d'entre les Grecs furent indignés de ce qu'on ne leur avait pas confie' la garde d'un lieu qu'ils auraient selon eux défendu mieux que personne , et qu'on l'eût laissée à des étrangers ; aussi la division se mit-elle parmi les as^égés , ce qui occasionna des fautes dans les ordres donnes pour faire agir ces troupes de l'erreur. Les Ottomans ne tardèrent pas à s'en apercevoir, et regardant leur vie comme une marchandise de vil prix . ils montèrent à l'assaut avec intrépidité , par les brèches qui étaient au midi de la porte d'Andrinople. Ils allaient franchir les remparts , lorsque l'avant garde des ténèbres parut du haut de l'horizon occidental , et bientôt les astres de la nuit furent témoins de la supériorité des braves musulmans. Alors le monarque juste et valeureux donna à l'armée victorieuse l'ordre de mettre des lanternes ou des bougies allumées au haut des piques et des lances, et, jusqu'à ce que l'astre du quatrième ciel jetât ses rayons sur le monde , de continuer à combattre , afin de ne pas laisser de repos aux méprisables infidèles , ni leur donner le temps de réparer les brèches. D'après l'ordre impérial , la lumière des flambeaux et des lampes éclaira le devant de la place et les alentours qui devinrent semblables à un champ couvert de roses et de tulipes. Les musulmans réunirent dans cétte nuit le double mérite de combattre et de prier ; avec le sang du martyre , ils purifièrent des souillures de leurs péchés le pan de leurs robes. Bientôt le soleil étant sorti des ténèbres de l'Occident , et ayant mis en fuite avec des flèches et les dards de ses rayons , les légions des astres , le général des Francs artificieux monta sur les remparts , afin de repousser les cohortes de la foi. Au moment même un jeune musulman , se tenant à la
(i) Cet alinéa est tiré des Annales de Solak-Zadch.
462 RlttLIOTUfcQUE
corde de la ferme résolution, s Via m; a comme une araignée sur" lés murs de la place , et ayant allongé de bas en haut son épée , semblable au croissant de la lune , d'un seul coup il fît envoler le hibou de Vâme de cet infidèle, du nid impur de son corps. A cette vue les Francs se précipitèrent dans le chemin de la fuite , et semblables à un torrent impétueux , ils allèrent vers la mer regagner leurs vaisseaux. En même temps les musulmans ceignirent la cein* turc de l'ardeur, et, semblables au lion qui est à la poursuite de sa proie , sans faire attention à la pluie continuelle des flèches, des pierres, des boulets de canon et de fusil, ils coururent aux brèches , persuadés qu'elles étaient la porte de la victoire.
« La poussière du combat s'élevait jusqu'aux cieux, et, » comme un voile, couvrait la voûte azurée. »
Les épées ne se reposaient pas un seul instant ; les dards et les flèches perçaient sans cesse les cœurs de cette troupe rebelle. Bientôt les Ottomans élevèrent sur les murs de Constantinople l'étendard de la victoire, et proclamèrent avec la langue libre de leur épée, les surates du triomphe et des remparts (1). La défense de la place se ralentissait , et la bonne nouvelle, exprimée par ces mots du Coran : Certes, notre armée remportera la victoire (2) , fondait la confiance de l'armée musulmane et la remplissait d'un saint enthousiasme.
Sendant l'empereur grec, entouré de ses soldats les raves , était dans son palais , situé au nord de la porte d'Andrinople : il cherchait à en défendre les avenues contre " les guerriers musulmans , lorsque tout-à-coup il apprit que ceux qui arborent l'étendard élevé de la parole de Dieu , s'étaient introduits dans l'intérieur de la place. U connaît alors que le drapeau de son bonheur est abattu; son esprit se trouble ; il se hâte de fuir loin de sa demeure. Pendant que se querellant lui-même sur sa mauvaise fortune, cet homme, dont l'habitation devait être l'enfer, se disait : « Où est le lieu pour fuir (3) ?» Il rencontra une poignée de fidèles qui, en pleine assurance, s'occupaient à recueillir du butin. A cette vue , le feu de la haine embrase son cœur ténébreux , et la faux de son épée coupe de suite la moisson de la vie de ces paisibles musulmans. Un pauvre soldat de
(1) Ce sont les surates XLVIll et UCXXV.
(2) Surate XXXV^I.v. i73.
(3) Surate LXXV,V. xo.
cette troupe avait été seulement blessé : noyé dans le sang qui coulait de ses blessures , et en proie aux douleurs les plus vives , il attendait la mort. Le monarque grec ayant aperçu ce malheureux , leva son épée pour lui ôter le dernier souffle de la vie. Dans ce moment de désespoir, l'infortuné , aidé du secours de Dieu , précipite cet ennemi de la religion de dessus sa selle , ornée d'or , le renverse sur la terre noire, et , de son cimeterre guerrier , fait voler sa tête impie. Cet exploit, qui apporta du soulagement aux souffrances du bon musulman , mit en déroute ceux qui suivaient l'empereur. N'ayant que la mort devant les yeux , ils s'enfuirent loin des regards; aucun d'eux ne resta dans le lieu du combat, et n'osa mettre la main à l'épée. Sur ces entrefaites , les musulmans ouvrirent les portes de la ville, et les troupes , asiles de la victoire , qui étaient hors de la place , commencèrent à y entrer au-devant du roi puissant. Avec la permission du sultan , les troupes fortunées pillèrent la ville durant trois nuits et trois jours, et firent jouir l'œil de leur espoir de la vue des beautés grecques, au ris doux comme le sucre. Ce métal qui, pour l'insensé, est une source de malheurs et qui donne la réputation et la prééminence aux gens inconnus du. monde, fut le partage de ceux qui échangent la denrée de l'existence corporelle contre le capital de la vie éternelle.
Le troisième jour , les hérauts de la cour sublime firent connaître la volonté de Mahomet, aussi absolue que le destin. C'était que les soldats cessassent le pillage, ne lissent du mal à personne , et demeurassent tranquilles. Cet ordre auguste ayant été exécuté, les glaives rentrèrent dans le fourreau et les arcs dans l'angle du repos.
Par les soins du monarque fortuné, la poussière du combat fut abattue ; l'épée de la guerre , suspendue ; on jeta les flèches et l'on brisa les arcs. Par ses efforts généreux on entendit , au lieu du bruit détestable des cloches , la profession de foi musulmane et le cri , cinq fois répété par jour, de la religion du prophète (1). Les églises de Constantinople furent dépouillées des viles idoles qui les souillaient; elles furent purifiées des impuretés abominables des cérémonies chrétiennes. Les usages antiques furent entièrement changés ; plusieurs temples et chapelles des Nazaréens , par
(i ) L'auteur veut parler ici de l'appel à la prière, qui se fait du haut des minarets cinq fois par jour. Plus bas , il compare ces minarets à des platanes touffus sur les rameaux desquels des rossignols du jardin de la sainteté viennent se poser et chanter l'unité de Dieu.
le placement du mihrab et de la chaire des fidèles, rivalisèrent avec le paradis élevé. Les rayons lumineux de l'islamisme dissipèrent les sombres ténèbres de la méchanceté.
Après que ce séjour enchanté, qui excite la jalousie delà citadelle verte du ciel, eut été , pendant tant d'années , rempli d'insectes et de reptiles, il devint, par la grâce du Créateur , la demeure des unitaires ; et la clé de ce pays , nouvellement conquis , ouvrit la serrure de bien des choses difficiles.
D'après Achic-pacha (1), La célèbre prise de Constantinople eut lieu un dimanche , et le cinquante-unième jour depuis le commencement du siège. Toutefois , il est dit dans la chronique de Nechri (2) , que le siège commença au milieu de rebi-ul-evel (vers la fin de mars) , et que la conquête n'eut lieu que le 20 de joumazi-ul-akir (5) 857 (27 juin 1453). La date de la prise de cette superbe cité est Baldat-Thaïbat, ville excellente (4).
Mahomet fit saisir Kirlouka, ministre de l'empereur grec, et le fit mettre dans les fers lui et ses partisans.
Les vils infidèles qui avaient fui sur des vaisseaux, et qui
(i) Ahmed ben-Ihaia ben-Soliman-ben-Achic , pacha , est auteur d'une histoire des Ottomans , intitulée Tarihh-i-al-i-Othman, qui ne se trouve plus depuis long-temps. C'est une des plus anciennes chroniques ottomanes , et elle est du nombre de celles que Saad-Uddin a consultées pour composer la sienne. (Voyez, au sujet de cette histoire, une note de M. de Hammer, dans le Journal asiat. , tom. IV, pag. 34, )
(a) Mevla Mohammed en-Nechri el-Modarres, auteur d'un Tarik-i-al-i Othman ou histoire ottomane.
(3) Il y a un abrégé en turc de l'histoire ottomane qui place la prise de Conslantinople au ai de rebi-ul-evel 857 ( ier. avril i453).
(4) Les Turcs sont dans l'usage de fixer la date des événemens importans par une sentence anagrammatique d'un ou de plusieurs mots, ou par un ou plusieurs vers qui renferment l'anagramme de la dale. Cette sentence ou ces vers ont ordinairement rapport à l'événement. On obtient ces phrases mnémoniques par la valenr numérique des lettres de l'alphabet arabe. Il est facile de se convaincre que les mots haldat thàibat ( tirés du Coran , sur. XXIV, v. i4 ) équivalent à 807, en faisant l'addition suivante :
B vaut a
T 4oo