‹ Bibliothèque des croisadesChapitre 15 sur 17 · TH · texte numérisé non relu

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s'étaient réfugiés dans la place de Sélivrée , en envoyèrent les clés à la Sublime-Porte , et se soumirent.

Le sultan fît enfermer Khalil-pacha et ses amis , et , quarantejours après, manifestant la colère qu'il avait comprimée, il le fit délivrer des liens de l'existence. Quant à ceux qui avaient suivi son parti , ils furent mis en liberté, et obtinrent le pardon du sultan.

(Le moment où nous achevons cet extrait nous offre un rapprochement assez frappant pour que nous le fassions remarquer ici. Pendant que nous traduisons le récit de la prise de Bysance par Mahomet II , la reuommée vient nous apprendre que des armées parties des bords de la Newa s'avancent victorieuses contre l'ancienne capitale de l'empire grec. Ce n'est pas le lieu de nous arrêter aux réflexions que doit inspirer cette extrémité des choses humaines. )

Mahomet fut loin de rester dans l'inaction , après s'être emparé de Constantinople. Il alla de suite porter la guerre en Servie , et s'empara de plusieurs villes et châteaux. Le roi de ce pays fut forcé de se soumettre et de payer un tribut annuel de trente mille sequins. Bientôt après, ce despote mourut. Mahomet crut l'occasion favorable , et se rendit incessamment en Servie à la tête de son armée. II arriva bientôt devant Belgrade, en 860- (1455 de J.-C), et il l'assiégea. Ses soldats se précipitèrent vers la place comme les abeilles vers leur ruche. Ils étaient sur le point d'arborer sur les murs l'étendard de la victoire , lorsque le maudit lanko ( Huniades ) , général du roi de Hongrie , arriva par terre , à la tête d'une forte armée , au secours de la place , en même temps qu'une flotte de bateaux vint s'opposer à l'attaque des musulmans du côté de l'eau. Alors Mahomet se vit forcé de lever le siège ; et pendant qu'il battait en retraite , un infidèle osa lever le bras sur lui pour le frapper ; mais le victorieux sultan lui fendit la tête, et les soldats musulmans , ranimés par cette action de valeur , chargèrent les infidèles , et les obligèrent de rentrer dans la place.

En 862 (1457 de J. C. ) , les troupes victorieuses de Mahomet firent une expédition en Morée , en Servie et jusqu'en Hongrie.

Mahomet marcha , quelques temps après , contre Trébizonde, dont l'empereur fut forcé de capittder. Razkolo , vaivode de Valachie , tributaire de la Porte , s'étant ensuite révolté, Mahomet alla en personne l'attaquer dans son pays. Une armée innombrable ne tarda pas de se présenter à ses regards : il la défit et renversa sept mille hommes sur la place. Razkolo ne fut pas plus heureux dans un second coin-

bat , où il commandait en personne; il eut même toutes les peines du monde à se sauver , et se retira en Hongrie. Ainsi , Mahomet demeura maître absolu de la Valactiie.

Aussitôt après , il alla s'emparer de l'île de Métélin , qui était au pouvoir des Francs. Cette conquête terminée, il se dirigea, en 867 (1462 de J.-C), vers la Bosnie, dont le prince lui avait donné quelques sujets de mécontentement. Bientôt, pressé dans une forteresse où il avait eu la maladresse de se renfermer comme dans une cage, le prince de Bosnie fut obligé de se rendre par composition à Mahmoudpacha, général musulman ; et Mahomet, l'ayant fait mettre à mort peu de temps après , il incorpora la Bosnie dans ses états.

"Ensuite Mahomet alla attaquer en personne l'Albanie. Le souverain de cette province , voyant qu'il n'était pas assez puissant pour résister, prit la fuite. Son éloignement rendant l'expédition plus facile, Mahomet en laissa le soin à Mahmoudpacha, qui, en peu de temps, en soumit les principales places.

Cependant le prince d'Albanie envoya son fils à la cour ottomane , implorer le sultan pour lui. Mahomet se laissa toucher et lui accorda la souveraineté de la moitié de l'Albanie. Le fils de ce prince embrassa ensuite la religion musulmane , et parvint aux premières dignités de l'état. A la mort du père, toute l'Albanie fut réunie aux provinces ottomanes.

En vain les infidèles essayèrent de remuer en Morée ; après un très-léger succès, ils furent entièrement vaincus. Le roi de Hongrie, qui , d'accord avec eux, avait l'intention d'attaquer en même temps la Bosnie, fut découragé par ce mauvais succès : toutefois v il çrit deux ou trois forteresses importantes ; mais il fut bientôt défait et obligé de prendre la fuite. Sur ces entrefaites, les Albanais se révoltèrent , et, peu de temps après, furent forcés de rentrer dans le devoir. Cependant, en 872 ( 1 467 ) , Iskander , surnommé le Traître, un des chefs albanais, se souleva : mais Mahomet marcha contre lui et l'obligea d'aller chercher un asile chez les Francs (1).

En 873 ( 1 468 ) , Mahomet alla attaquer l'île de Négrepont avec une armée navale de plus de cent galères : il ne tarda pas à s'emparer de la ville et la livra au pillage.

Quelques années après, en 880 ( 1475), il prit sur les

(i) Il est facile de voir, par le peu de mots que dit Saad-Uddin d'Lkcnder-bey, que les Ottomans sont loin d'avoir donne' à ce prince Pii tance que quelques écrivains d'Europe ont voulu lui prêter.

. chrétiens Cafla et les places qui en dépendaient , toute lu contrée d'Azof et les environs, jusqu'en Circassie. Presque dans le même temps , le prince de Moldavie commettait des actes d'hostilité contre la Porte , fier de l'alliance qu'il avait faite avec les Khans du Kaptchac de la race de Genghiz, avec le prince de Yalaquie et le roi de Hongrie : il défit même complètement une armée musulmane. Mahomet l'ayant appris , vola en personne sur les lieux , en 88 1 (1 476 ) , ravagea le pays , et remporta la victoire sur l'armée ennemie , dont il fit un si grand carnage , que l'on4 éleva de hautes tours avec les têtes que ses soldats avaient coupées. Le gouverneur de la Valachie ( qui était chrétien ) accompagnait Mahomet dans cette expédition.

A peine Mahomet avait-ii repassé le Danube , qu'il reçut la nouvelle que le roi de Hongrie lut avait déclaré la guerre. Quoique l'on fût en hiver (l),il se hâta de traverser de nouveau le Danube , avec son armée, sur le pont de cristal que la bonté de Dieu venait de préparer, et alla raser les forteresses que le roi de Hongrie avait fait construire. Cependant, l'année suivante, 882 (1477), l'armée musulmane fut battue en Hongrie. En 883 ( 1 478 ) , Mahomet alla en personne faire le siège d'Iskendérieh , en Albanie, ville située sur la croupe d'une montagne. Il fit fondre des canons sur le lieu même , et battit la place avec vigueur. Pendant ce siège , les généraux de Mahomet prirent sur les infidèles plusieurs autres places environnantes. Les habitans d'Iskendérieh se virent alors forcés de capituler : ils eurent la vie sauve et la liberté de se retirer chez les Francs.

Quelques conquêtes du côté de la Vallone précédèrent une expédition dans la Pouille. Otrante et plusieurs autres places furent forcées de se soumettre aux musulmans , et le roi de Pouille , nommé Raïcah ( Ferdinand IPr. ) , fut obligé de se retirer auprès du roi d'Espagne ; mais peu de temps après, en 886 (1481 ), profitant de l'absence du général musulman , il vint avec quarante vaisseaux que lui avait fournis le roi d'Espagne, et reprit toutes les places qu'il avait perdues.

Parmi les îles que Mahomet prit sur les Francs , nous citerons Lemnos , célèbre par la mine de terre sigillée, que , depuis long-temps, on ne connaissait plus que de nom, à cause des corsaires dont cette île était le repaire. Mahomet

(i) Les Turcs font rarement la guerre en hiver : ils se reposent ordinairement dans cette saison.

s'en empara , fit chercher la mine , et envoya dan» l'île des médecins expérimentés , pour en tirer la terre selon la manière prescrite dans les livres des anciens philosophes.

En 884 { 1 479 ) , les musulmans éprouvèrent quelque échec en Hongrie. Sur ces entrefaites, les mécréans, qui possédaient l'île de Rhodes , ne cessaient d'incommoder les fidèles, tantôt en leur prenant des vaisseaux, tantôt en faisant des descentes sur les rivages voisins. Aussi Mahomet résolut-il de les chasser de ce poste. En 885 (1480) il envoya Messin-pacha , un'de ses généraux, en former le siège* Malgré la rupture d'un pont de bois , qui fut cause de la perte d'un grand nombre de soldats , les musulmans arborèrent sur les murs de la ville sept étendards , et plusieurs d'entre eux entrèrent dans la place : mais la défense de piller que fît le général arrêta tout a'un coup l'ardeur des troupes. Les infidèles s'aperçurent de ce découragement , et massacrèrent les musulmans qui s'étaient introduits dans la place» repoussèrent les assiégeans et les forcèrent à lever le siège. Les musulmans ne' furent pas plus heureux devant Bodroum.

Cependant Mahomet fit, en 886 (1481), de grands préparatifs de guerre ; mais la mort l'arrêta dans ses projets. Le jeudi 4 rebi ul-evel (3 mai) de cette année lut le dernier jour de sa vie. 11 rendit l'âme dans les plus vifs sentimens de piété , se résignant à la volonté de Dieu et se confiant en sa bonté. Il était né le 7 réjeb 855 (31 mars 1430), et était monté sur le trône le 16 muharrem 855 ( 1 8 février 1 451 ) ; de sorte qu'il a vécu cinquante-trois ans et en a régné trente-trois.

Aventures du prince Gem. — A la mort de Mahomet II , les grands de l'empire appelèrent au trône Bajazet II , son fils aîné. Gem (1 ; , frère de celui-ci, qui était roi du pays de Caramanie, n'eut aucune part au sultanat. Des înalveillans firent alors entendre à ce prince que les richesses et la souveraineté de son père lui appartenaient autant qu'à son aîné Bajazet, et qu'il devait partager la couronne avec lui. Gem se laissa entraîner par ces discours, et sans penser aux droits de son frère, sans songer que Bajazet avait été reconnu sultan par les grands et par tout le peuple , il leva une armée formidable , s'avança vers la ville de Brousse dont il se rendit maître, et vint jusqu'à Scutari. De là il envoya

(i) Il était né le a î de safar 864 ( 17 décembre^g ).

fn oposeï à Bajazet , son frère » de se contenter de la Romete, et de lui laisser l'Anatolie. Bajazet refusa d'y consentir. H n'y a pas de lien de parenté parmi les souverains. Alors Cem disposa de nouveau ses troupes , et livra bataille à son frère sur les bords de la rivière d'Iéni-Tchéher. Après avoir vaincu Bajazet , il fut trahi par Yacoub-bey , fils d'Achtin son gouverneur, et la plus grande partie de ses troupes passa du côté de son rival. Celle qui lui resta fidèle, étant trop faible pour résister à tant de forces réunies, plia et se débanda entièrement. Gem s'enfuit lui-même et revint à Cogni , où il résidait auparavant , et de là il se rendit avec sa famille en Egypte. Il y fut reçu avec de grands honneurs par le sultan Caïtba. Il fit ensuite le pèlerinage de la Mecque et de Médine, et revint au Caire le 21 de muliarrem 887 ( 1 1 mars 1 482 ) ; là , il trouva des lettres de plusieurs émirs qui l'engageaient à revenir en Turquie, U»i promettant de se déclarer pour lui. Gem consulta le sultan d'Egypte , qui non-seulement lui, conseilla de marcher ou la gloire l'appelait, mais lui fournit même des troupes. Il partit donc , et les beys et les émirs qui lui avaient écrit l'ayant joint, il vint assiéger Cogni. Découragé par quelques pertes , il prit la fuite une seconde fois en apprenant l'arrivée de l'armée commandée par sou frère; et, prêtant l'oreille à des conseils perfides, au lieu de se désister de ses prétentions, et de faire ainsi cesser la guerre civile , il conçut le dessein de se sauver par mer et de se retirer ensuite en Romélie. A cet effet , il envoya avec des présens au grand-maître de Rhodes ( Pierre d'Aubusson ) , Firenk Soliman , l'un de ses officiers , pour le prier de le favoriser dans l'exécution de ce projet. Celui-ci fit un traité par lcquelil s'y engagea. Gem, trompé par les promesses de cet idolâtre, se rendit à Rhodes le 14 de joumazi ul-evel 887 ( 30 juin 1 482 ) , où le grand-maître , suivi des chevaliers, le reçut avec de grandes démonstrations de joie , et le fit loger dans un vaste palais. Aussitôt après son arrivée, le prince envoya Ali-bey son oncle, pour aller prendre sa famille et son bagage. Après être resté long-^ temps.sans recevoir de ses nouvelles, impatienté d'une vaine attente, il tomba dans un grand chagrin. On lui dit alors qu'il fallait qu'il passât au royaume de France, et de là à celui de Hongrie, parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour exécuter le dessein qu'il avait, et que, lorsqu'il serait parti , en cas qu'Ali-bey vînt avec sa famille et ses effets , on ne manquerait pas de le lui envoyer. Après l'avoir abusé par ces paroles , le grand-maître le confia à un commandeur de ses parens, nommé Blanchefort, chargé de le

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conduire en France. Le prince fut embarqué avec ses gens au nombre de trente, et environ vingt musulmans (qu'il avait délivrés de l'esclavage), sur le même vaisseau qui l'avait conduit , et sur lequel le grand-maître eut soin de faire monter trois cents soldats francs. Les choses ainsi disposées , le prince fit voile pour la France. Un soir , après avoir doublé le détroit de Siçile , on lui servit à souper sur le tillac du vaisseau avec des bougies allumées. Le roi de Pouille , le pape et les Vénitiens étaient alors en guerre : un vaisseau de la flotte de cette dernière nation vit de loin la lueur de ces lumières, et cingla vers ce côté. Le lendemain matin, les Rhodiens l'aperçurent et se préparèrent au combat; mais comme il faisait bonasse et qu'on ne pouvait aborder, les Vénitiens envoyèrent une chaloupe pour aller reconnaître ce bâtiment. Les gens de la chaloupe ayant vu qu'il était de l'île de Rhodes, s'avancèrent et les infidèles se firent de part et d'autre beaucoup d'amitié. Cependant les Rhodiens avaient fait descendre Gem et ses gens au fond de cale pour les cacher. Les Vénitiens ayant demandé des nouvelles du prince, ceux-ci répondirent qu'ils l'avaient laissé à Rhodes : au reste depuis cette aventure , ils n'allumèrent plus ni feu ni bougie durant la nuit.

Après avoir vu plusieurs choses extraordinaires , et entre autres de grands poissons semblables à des vaisseaux renversés dessus dessous, qui, en respirant, jetaient de l'eau à la hauteur de deux piques , le prince aborda dans un port du pays de Savoie : de là il fut conduit le lendemain à une ville appelée Nice , où il y avait beaucoup de belles femmes , et quantité de jardins fort agréables. Gem demanda alors à passer de là en Romélie ; mais les chevaliers de Rhodes , cherchant des prétextes pour l'amuser, dirent qu'il ne pouvait le faire sans la permission du roi de France ; qu'il fallait donc qu'il dépêchât quelqu'un pour la demander. Gem chargea Nassouh Tchélébi de cette commission : celui-ci se mit en route avec des gens envoyés par les chevaliers qui le laissèrent , au bout de deux jours , sous la garde de quelques infidèles. Gem l'attendit en vain quatre mois entiers Tce qui lui causa un chagrin inexprimable. On lui en occasionna un autre au sujet de Firenk Soliman qu'on voulait lui ôter , parce qu'il savait la langue du pays , et que Gem connaissait tout ce qui se passait par son moyen. On lui supposa donc un crime pour avoir un prétexte de le faire mourir. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peines que le prince parvint à le délivrer des mains acs chevaliers, en promettant qu'il en ferait justice lui-même; mais bientôt après, il lui procura

des habits d'infidèle et lui donna le moyen de se sauver. Firenk en profita et se retira à Rome.

La peste ravageant Nice et les environs, on fit quitter cette ville au prince Gem. Il s'arrêta d'abord à Alchir (Exiles)' où on lui amena Nassouh Tcbélébi. On le fit eusuite passer par quinze villes bien peuplées, et il arriva enfin à Saint-Jean (de Maurienne). Parmi les montagnes qui couvrent les environs, on lui en fit remarquer une au pied de laquelle est la source du Danube (1). Puis, on le conduisit à Chambéry, capitale de la Savoie : mais le duc ( Charles I ) ne s'y trouvait point , il était allé voir le roi de France, son oncle maternel. Ensuite Gem arriva le jeudi 15 inuharrem 888 (21 février 1183), aù château de Régélié (Rumilly) qui appartenait aux chevaliers de Rhodes. Là, on lui fit entendre qu'il devait envoyèr quelqu'un de ses gens au roi de Hongrie , pour s'assurer auparavant de sa bonne volonté. Gem fit ce qu'on voulut et chargea de ce soin Mustafa-bey et Ahmed-bey , à qui l'on fit prendre des vètemens d'infidèles pour n'être pas remarqués } mais il n'entendit plus parler d'eux en aucune manière, quoique l'on eût eu grand soin de le flatter de l'espoir qu'ils reviendraient bientôt. Cependant les petits seigneurs des environs lui faisaient visite , disant qu'ils venaient voir le fils du sultan qui avait prisConstantinople. Le duc de Savoie, qui n'avait encore que

auatorze ans , vint aussi le visiter en retournant de la cour u roi de France son oncle. Gem lui fit présent d'une masse d'armes de damas qui lui avait coûté cinquante florins. Ce duc , qui possédait quelques terres en Caramanie , prit de l'amitié pour le prince et chercha les moyens de le tirer des mains des chevaliers de Rhodes ; mais ceux-ci s'étant aperçu de son dessein, enlevèrent Gem de là, le 21 de gioumazî ul-evel de la même année ( 26 juin 1483 ) , le firent embar-

2uer sur la rivière de Grenoble ( Isère ) , gagnèrent le fleuve u Rhône , qui passe par la ville de Lyon , et après lui avoir fait traverser plusieurs villes, uV le firent débarquer à Dolaknat (2), et le menèrent au Puy (en Dauphiné). Pendant que le prince y était retenu, on apprit que Hussein-bey , envoyé à Rhodes par Bajazet pour s'aboucher avec le prince ,

(1) Au lieu de TounaU Danube, il faut peut-être lire Toura 1* Durance.

(2) Nous n'avons pas les moyens de vérifier ces noms; nous laissons ce soin à ceux qui ont étudié l'histoire et la géograflk du Limousin el de l'Auvergne.

était arrivé en Savoie ; toutefois les chevaliers firent si bien qu'ils l'empêchèrent de voir le fils de Mahomet. Sur ces entrefaites, le roi de France (Louis XI), mourut le 18 du mois de rejeb de Tannée ci-dessus (21 août 1485). Les chevaliers , craignant que cet événement ne causât quelque désordre dans le royaumé, jugèrent à propos d'éloigner les officiers du prince. Pour exécuter ce dessein , ils firent venir environ huit cents cavaliers revêtus de cuirasses qui lui ôtèrent de force vingt-neuf de ses gens. Gem se plaignit de cette violence ; mais on lui dit qu'on avait ordre de le faire et qu'on n'agissait ainsi que pour sa propre conservation. Du reste, on lui jura sur l'évangile qu'il ne serait fait aucun mal aux personnes qu'on lui avait enlevées. Conduites par

Plusieurs villes jusqu'à Aigues-Mortes , elles y furent emarquées et abordèrent à un port voisin de la ville de Nice, où H ussein-bey , envoyé du sultan , fut amené aussi : ils firent voile ensemble , et après la traversée la plus pénible , ils arrivèrent à l'île de Rhodes, d'où Hussein-bey fut renvoyé à Constantinople.

Lorsqu'on eut ainsi éloigné les officiers dufrère deBajazet, on le garda encore environ deux mois dans le même château ; après on le transporta à celui de Devchinou, situé au haut d'un rocher où il resta le même laps de temps. De là on le conduisit à un autre château nommé Sassenage. Le gouverneur de ce château avait une fille extrêment belle , qui devint amoureuse du prince. Gem répondit à son ardeur, et bientôt il y eut entre les deux amans un commerce de lettres que suivirent des entrevues passionnées. (I) Après qu'il eut séjourné en celieu deux autres mois , on le fit passer par plusieurs villes , et on le mena enfin au château de Borgolou (Bourganeuf) , patrie du grand maître de Rhodes : on le fit passer ensuite à un autre château nommé Monteil,

( i ) L'auteur de l'ouvrage intitulé Zizime, w de Philippine Hélène de Sassenaçe, histoire dauphinoise , Grenoble , 1673 , in-12 , parle de ses amours dans un sens tout différent. Selon lui , Zir.ime devint extrêmement amoureux de Philippine , dont la grande beauté lui mérita le surnom d'Hélène, et offrit à son père, le baron de Sasscnagc, de se faire chrétien, s'il voulait la lui donner en mariage. Mais il ajoute que Philippine était éprise de son côté de Laurent de : Beaumont, seigneur de Saint-Quentin, et qu'elle ne reçut les assiduités du prince que par politesse , les considérant /comme une simple galanterie ; que cependaM le père, pour se débarrasser des poursuites de Zizime , se hâta de matdpsa fille, non pas avec celui qu'elle aimait, mais avec Aymar de Groléc baron de Bressieu.

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qui appartenait aufrèredu grand maître, où l'on fit demeurer le prince deux mois ; puis on le conduisit au château de More tel, où il séjourna autant de temps , et de là à la forteresse de Bois-l'Amy , située au milieu d'un grand lac , où il fut retenu environ deux ans en une grande contrainte. Dans cet espace de temps, il pensait sans cesse aux moyens de se délivrer. Il fit déguiser en habits d'infidèles Hussein-bey et Gelal-bey , et les envoya pour tâcher de faire quelques ten» tatives : ils demeurèrent environ trois ans auprès du duc de Bourbon (Pierre II), et ils travaillèrent ensemble de tout leur pouvoir à procurer la liberté du prince.

D'un autre côté , le grand-maître de l'île de Rhodes , passionné pour l'argent, avait dépêché des personnes au sultan d'Egypte et à la mère de Gem, pour leur dire qu'il était prêt à leur envoyer le prince ; mais il leur avait en même temps demandé de quoi construire des vaisseaux et acheter les provisions nécessaires. Le sultan et la mère de Gem avaient fait passer à cet idolâtre vingt mille florins , et avaient retenu quelques-uns de ses députés pour caution. Il est bon de savoir que le grand-maître avait eu pour de l'argent, du secrétaire du fils de Mahomet , plusieurs feuilles de papier blanc avec le seing de ce prince , où il faisait écrire ce qui lui plaisait comme venant de sa part ; il envoyait même aux rois infidèles qui demandaient Gem pour l'avoir auprès d'èux , des lettres par lesquelles il lui faisait répondre mille mensonges , en leur mandant qu'il était libre , et que c'était de sa propre volonté qu'il restait avec les chevaliers.

Toutefois , le roi de Hongrie ( Mathias Corvin ) , le pape ( Innocent VIII) , le roi de Fouille (Ferdinand d'Arragon ) , et quelques autres princes francs, mandèrent au grandmaître , conjointement, qu'il fallait qu'il leur envoyât le fils de Mahomet , afin de le faire rentrer dans l'empire Ottoman lorsque l'occasion s'en présenterait. Le grand -maître fut contraint d'accorder ce qu'on lui demandait ; mais il ne le fit qu'à condition qu'on lui donnerait dix mille florins , et que l'on n'entreprendrait rien pour le rétablissement du prince , sans lui en faire part. Les mêmes souverains écrivirent au roi de France ( Charles VIII ) , qu'il était déraisonnable de retenir en prison le fils du puissant Mahomet, qui s'était livré volontairement aux chrétiens ; qu'ils le priaient de le remettre entre leurs mains, afin qu'ils pussent l'aider dans ses projets. Le roi de France écrivit en conséquence au grand -maître qu'il eût à se rendre de bonne jrâce aux vœux des souverains , s'il ne voulait y être conraint.

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Sur ces entrefaites, le fils du roi de Fouille, qui était auprès du pape, mourut. Le pape fut soupçonné de l'avoir fait empoisonner, ce qui mit une grande division entre ces deux monarques , en sorte qu'il ne fut plus question de la liberté de Gem.

Cependant on tira le prince du château de Bois-l'Aray , où il était, pour le faire passer dans un autre, nommé la Grosse- Tour, à Bourgaiieuf, que le grand-maître avait fait bâtir exprès pour Yy loger. Quelque temps après , Hussein-bey, dont nous avons parlé plus haut, s'introduisit dans le château. Il fut convenu qu'à un jour fixé, le prince et les musulmans de sa suite sortiraient pour aller à la promenade comme de coutume, et qu'ensuite, tout en jouant avec les douze gardes qui ne les quittaient pas , ils leur prendraient leurs arbalètes, les tueraient, et se rendraient dans un lieu désigné, où ils trouveraient des chevaux et les choses qui leur seraient nécessaires , ce qu'Hussein-bey avait eu par le moyen du prince de Bourbon, qui avait avancé à cet effet vingt mille pièces de monnaie. Toutefois , un officier de Gem révéla le secret à un des soldats avec qui il avait coutume de boire. Le capitaine des gardes ayant eu , par ce moyen , connaissance du complot , voulait faire passer au fil de l'épée tous les gens du prince ; mais un des gardes , qui savait le turc, lui représenta que jusqu'alors , le roi de France avait cru que le frère de Bajazet demeurait volontairement dans cette retraite ; que la fourberie ne manquerait pas d'être découverte, si l'on faisait mourir ses gens tout à la fois; qu'il valait donc mieux s'en défaire successivement. Le malheureux prince ne parvint qu'à force de supplications à sauver la vie à Sinan-bey, chef présumé de la conspiration. Depuis lors, on les surveilla tous de si près , que pas un d'eux n'avait la liberté de s:écarter seul. Le fils de Mahomet fut encore retenu environ deux ans dans cet endroit : pendant ce temps , il fit en vers le récit de ses misères , car il était bon poète (1 ).

Cependant le pape s'étant réconcilié avec le roi de Pouille , ils revinrent au dessein qu'ils avaient eu d'abord : ils dépêchèrent donc de nouveau au roi de France un exprès pour

Çi) Saatl Lddiii dit ailleurs que Gem a laisse' un recueil de poésie.* estimé et la traduction en turc du roman persan de Sclmar, intitulé Gcrnschid vè Kliorschid, qu'il avait dédie à son père Mahomet V. M. de Hammcr a donné dans le Journal as. , tom. VI, pag. \$-] et i3î, le texte et la traduction d'une Gazcllv (ode) de Gem.

lui demander le prince Gem. Le roi de France tint la parole au'il avait donnée auparavant. Il envoya un des seigneurs de sa cour , avec environ deux cents hommes , pour tirer le prince de la prison où il avait gémi si long-temps ; ce qui fut exécuté le 5 de zii-hijjet 895 ( 10 novembre 1 487 ) ; après quoi il le fit conduire aux états du pape. Gem passa par aivers pays et villes de la description desquels nous ne chargerons point notre narration. On pourra prendre connaissance du détail circonstancié des aventures du prince , dans V ouvrage écrit à cet effet. Nous remarquerons seulement qu'il traversa Marseille , l'un des ports les plus considérables du royaume de France , et, que de là il fut conduit à Toulon , où il s'embarqua le 2 de rebi-ul-evel 894 ( 12 février 1488) et aborda à Civita-Vecchia , qui est à quatre-vingts milles de Rome. Le pape ayant appris qu'il était arrivé sur ses terres , envoya au devant de lui son fils, suivi de quelques seigneurs , avec des chevaux pour le conduire jusqu'à Rome. Gem fut d'abord mené à un château du fils du pape , situé à vingt milles de Rome. Il fit ensuite le lendemain son entrée dans cette cité, où on le reçut avec de grands honneurs. Il fut logé dans le palais du pape , qui le jour suivant lui donna une audience extraordinaire , où se trouvèrent tous les seigneurs de sa cour et les ambassadeurs de France r d'Espagne , de Portugal , de Hongrie , de Pologne , de Gênes , de Venise , d'Allemagne , de Bohême , et de Russie. Le pape était assis sur son trône, sa couronne, ornée de pierreries , sur la tête , et plusieurs baguas d'un grand prix aux doigts. Gém étant entré, suivi de ses gens, et accompagné du seigneur français qui l'avait amené , et des chevaliers de Rhodes , s'avança jusqu'au trône du pape , qui l'embrassa , le baisa au cou, des deux côtés, et lui fit beaucoup d'amitiés. Il le fit ensuite reconduire chez lui , où il lui donna de grands festins pendant trois jours. Le troisième jour, il le reçut en particulier, < assis sur un fauteuil, et le prince sur un autre. Dans l'entretien , le pape lui demanda par quel motif il était venu dans un pays d'une religiou contraire à la sienne. « Mon intention , répondit Gem , » n'avait jamais été de venir dans les contrées des Francs, » mais de me rendre en Romélie; j'avais demandé à cet » efTet passage aux Rhodiens, et j'avais abordé à leur ile, » me confiant au traité que j'avais fait préalablement avec » eux ; mais ils y ont manqué, et ils me retiennent prison- » nier depuis sept ans. Procurez-moi , je vous en supplie , » les moyens d'aller trouver en Egypte ina mère et mes en- » fans, dont je suis séparé depuis si long-temps. » Le pape

s'étant aperçu crue le prince avait les larmes aux yeux en achevant de parler , ne put retenir les siennes. Néanmoins, après être resté quelque temps en silence, comme s'il eût réfléchi à ce qu'il devait répondre : « Si vous ne songez plu* » à l'empire, lui dit-il , vous pouvez vous retirer en Egypte ; » mais il vous convient mieux d'aller au royaume de Hon- » grie où l'on désire votre présence, et où vous pourrez » mettre à exécution votre premier dessein. »

Le prince avait eu le temps, pendant ses longs malheurs , de se convaincre du néant des choses humaines ; il n'était plus sensible à l'ambition ni au désir de régner; aussi insista-t-il à faire le voyage d'Egypte. Le prince et le pape eurent encore plusieurs entretiens a ce sujet ; mais Gem persista toujours dans la même résolution. Sur ces entrefaites, un ambassadeur du roi de Hongrie arriva à Rome , et demanda de nouveau le fils de Mahomet de la part de son maître» Alors le pape revint à la charge , et pressa Gem d'aller en Hongrie ; mais le prince ne voulut jamais y consentir : « A Dieu ne » plaise, s'écria-t-il , que je me réunisse aux infidèles pour » combattre les vrais croyans; ce serait renoncer à la » religion de mes pères, à laquelle je tiens bien plus qu'à » l'empire ottoman et qu'à celui du monde entier. » Le pape , irrité de cette réponse , détourna son visage , et témoigna dans sa langue l'indignation qu'il éprouvait. Gem , qui avait appris à parler , à lire et à écrire la langue franque , comprit fort bien ce que le pape voulait dire, et lui répartit : « Vous avez bien raison d'être indigné contre celui » qui a eu la faiblesse de se livrer à vous. » Le pape , confus , s'excusa , et lui assura que les paroles qu'il avait dites lui étaient échappées en le voyant refuser de suivre les bons conseils qu'il lui donnait.

Cependant on n'avait sur Gem , à Constantinople , que des nouvelles vagues et confuses ; mais Bajazet ayant appris qu'il était à Rome , y envoya , pour s'en assurer , un officier de sa cour, chargé d'une lettre pour son frère. Cet émir , nommé Moustafa-aga , qui fut depuis visir , arriva à Rome avec un ambassadeur des chevaliers de Rhodes , et fut reçu avec honneur par le pape. H alla rendre ses devoirs à Gem , le salua de la part du sultan , frère du prinee , et lui remit de sa part une lettre cachetée et quantité de présens. Gem , ayant alors appris que le grand-maître de Rhodes avait , par fraude, tiré du sultan d'Egypte vingt mille florins, vint à bout , avec l'entremise de Moustafa et du pane , d'en avoir cinq mille, par l'ambassadeur des chevaliers qui avait acompagné Moustafa. Celui-ci , après avoir appris tout

ce qui était arrivé au prince Gem, depuis qu'il était sorti hors des terres de l'empire ottoman , dit au pape que , pour éloigner les troubles et les séditions , Bajazet désirait que son frère restât loin des contrées musulmanes. Le pape , qui aurait donné sa vie pour acquérir l'amitié d'un officier du sultan, tel que Moustafa, n'eut pas de peine à sacrifier le prince à son intérêt particulier. Il réponait donc à l'ambassadeur du sultan : « Je suis le serviteur soumis , Yhumùle » esclave du fortuné Bajazet; la poussière de ses pieds est » la couronne de ma tete; obéir à ses ordres est toute ma » joie ; je m'estimerai heureux de faire ce qu'il désire ; mais » je le prie de n'entreprendre jamais rien contre mes intérêts » ni contre le repos de mes états. » Moustafa- aga conclut donc un traité avec lut : le pape l'observa avec attention, et fit garder le prince étroitement. Les choses restèrent en cet état pendant trois ans. Au bout de ce temps, le pape mourut, et son âme impure alla servir d'aliment au feu de l'enfer. Cependant le prince fut renfermé en un lieu de sûreté , de craintequ'il n'arrivât quelques troubles pendant l'interrègne; il y resta vingt jours , tandis que l'on exécuta les formalités commandées par l'ancien usage de la vaine religion de* chrétiens pour l'élection d'un nouveau pape. On le reconduisit ensuite dans le lieu qu'il habitait antérieurement , où il resta encore quelques années dans le même état de contrainte qu'auparavant.

L'indifférence que le roi de France avait précédemment montrée pour Gem, provenait de ce que les chevaliers de Rhodes donnaient de l'argent aux ministres de ce roi pour qu'ils le détournassent de penser à lui; aussi , toutes les fois que ce souverain témoignait le désir de voir le prince , ses ministres ne manquaient pas de lui dire que c'était un emporté qui le maudissait , lui et sa religion , dès qu'il l'entendait nommer. Que, bien loin de souhaiter de le voir, il protestait qu'il se tuerait lui-même, en cas qu'on voulût le présenter au monarque. D'Un autre coté, lorsque le frère de Bajazet, ennuyé des mauvais traitemens cm on lui faisait souffrir , demandait d'être conduit au roi de France , afin de lui représenter ses griefs , dans l'espoir qu'on le délivrerait enfin de la rude prison où il était détenu , les chevaliers lui disaient que le roi de France avait une si grande aversion pour les musulmans , qu'il ne voulait pas souffrir qu'un seul mît le pied dans sa capitale, et qu'ils craignaient qu'il ne lui arrivât quelque malheur, s'ils l'y conduisaient. Toute cette intrigue se découvrit par le seigneur français qui accompagnait Gem à Rome. Cet officier remarqua en ce

prince îles manières si honnêtes et si obligeantes, qu'il conçut pour lui une sincère affection, et lui en donna des marques fréquentes. Un jour qu'ils s'entretenaient ensemble, l'officier lui témoigna son étonnement de ce qu'ayant demeuré si long-temps en France, il n'avait point vu le roi , et n'était point allé a Paris y contempler les beautés , filles de fées, qui s'y trouvent, et y jouir des productions des différentes contrées qui y sont rassemblées. Le roi, ajoutat-ii, avait le plus vif désir de vous connaître. « Eh! comment, » répondit le malheureux Gem , serais-je allé à Paris , me » présenter devant le roi; l'on me disait qu'il ne voulait souf-

» frir aucun Turc dans sa capitale Et d'ailleurs ,

» étranger , prisonnier , sous la puissance de mes ennemis , » comment aùrais-je pu le faire ? »

A son retour , le seigneur français ne manqua pas de communiquer à son maître l'entretien qu'il avait eu avec Gem , et l'assura que ce prince était rempli de bonnes qualités. Le roi se repentit alors d'avoir ainsi abandonné le fils de Mahomet; il chassa même les ministres qui Y avaient abusé parleurs mensonges, et écrivit au pape ( Alexandre VI ) , à plusieurs reprises, pour lui demander de laisser le prince libre de se retirer où il voudrait ; mais le pape s'excusait toujours sous différens prétextes. Alors le roi envoya à Rome un des principaux seigneurs de la cour, pour demander Gem en son nom ; et le pape s'excusa encore de se rendre aux désirs du monarque français. Ce seigneur lia amitié avec le prince musulman; et, de retour en France, il en parla avec tant d'enthousiasme au roi , qu'il lui inspira la plus vive affection pour lui ; aussi Charles VII leva-t-il une puissante armée pour aller délivrer Finfortuné Gem. Quoique , comme chrétien, il reçût sa couronne de la main du pape, qui est le plus grand de tous les princes francs, et qui tient le premier rang parmi les Nazaréens ; néanmoins , il était le plus puissant des rois infidèles, et avait conquis une partie des états voisins de sou royaume. Il projetait même de pousser ses conquêtes jusque dans les pays musulmans , et c'est ce qui , lui faisant regarder le prince Gem comme un personnage qui pouvait lui être utile , le porta à venir , à la tête d'une armée redoutable , assiéger Rome pour obliger le pape à lui remettre entre les mains le fils de Mahomet. Le pape , instruit de la marche du roi de France , fit enfermer Gem dans un château-fort ( château Saint-Ange ) , qui était à 1î* t*tc du pont du fleuve qui traverse Rome ( le Tibre ) , et où il y avait son trésor. Le roi de France arriva , assiégea Rome , et la prit. Le pape s'enfuit dans le château dont nous avons

parlé plus haut; le roi l'assiégea encore, et, chaque nuit, il envoyait son oncle maternel (le comte de la Marche), traiter avec le pape , et demander le pr\nce. Le pape n'ayant

Eoint voulu relâcher le malheureux Gem, le roi fît continuer ; siège pendant vingt jours. Au bout de ce temps les bastions ayant été renversés , le pape fut contraint d'en venir à un accommodement. Le traité conclu , il sortit du château , et se retira en son palais.' Une nuit , le roi de France alla chez le pape, et ils firent venir le prince musulman. Us s'assirent chacun sur un siège. Dans l'entretien , le pape , prenant la parole et s'adressant à Gem : « Monseigneur, lui dit-il , le » roi de France veut vous emmener avec lui ; que vous en » serable-t-il ? » Le prince, qui, jusqu'alors, ne s'était point entendu donner le titre de seigneur, outré d'indignation en se rappelant alors les mauvais traitemens qu'on lui avait fait supporter , au lieu de lui avoir rendu les honneurs dus st un prince : « Je n'appartiens ni au roi dè France , répon- » dit-il , ni à vous ; je suis un esclave infortuné , privé de la » liberté ; il m'est fort indifférent que les Français s'em- » parent de moi, ou que vous restiez maître de ma personne. » Le pape , confus de ce discours , baissa la tête : « A Dieu ne «•plaise, s'écria-t-il , que vous soyez esclave; vous êtes, » ainsi que le roi de France , fils d'un puissant monarque , et » je ne suis entre vous deux qu'un interprète. »

Trois jours après, le 1er. de joumazi ui-e?el 900 (28 janvier 1 494 ) , le roi de France alla de nouveau chez le pape le sommer de lui remettre <ièm. Le pape fut alors forcé de le lui livrer. Le roi le confia de suite à un de ses seigneurs nommé Maréchal, et partit de Rome le - lendemain , qui était un mercredi. Il prit la route de la Fouille, et passa la nuit dans la ville de Terracine. Cette nuit , le fils du pape ( César Borgia , duc de Yalentinois ) , qui accompagnait le prince Gem, se déguisa, sortit de la place, et s'évada. Le roi de France resta cinq jours dans ce lieu , puis , continuant sa marche , il alla se présenter devant la forteresse de Monteforte. Les gens qui la défendaient ayant refusé de se rendre, il la prit de force, et passa tout ceux qui s'y 9 trouvaient au fil de l'épée. Le lendemain , il en fit de même à la forteresse de Monte-San-Giovanni , après quoi les autres places épouvantées se rendirent sans nulle résistance. Quant à l'armée du roi de Fouille, elle fuyait toujours devant celle du roi de France.

Comme c'était une chose extraordinaire parmi les princes francs , de s'opposer aux volontés du pape, celui-ci , se trouvant extrêmement offensé de la manière outrageuse dont le

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