‹ Bibliothèque des croisadesChapitre 4 sur 17 · G8 -BIBLIOTHÈQUE · texte numérisé non relu

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» mobiles que vous. J'ai sous mes lois des païens qui sont si * » fermes et si constans dans les observances du paganisme , » qu'ils se feraient plutôt déchirer et couper en mille mor- » ceaux , que de s'en écarter. C'est pourquoi , si vous voulez » éviter les plus cruels supplices, éloignez-vous au plus vite » de ma présence. » Les frères Prêcheurs se réfugièrent aussitôt auprès du roi de Chypre, et revinrent en Europe avec beaucoup de confusion. Vito Durand ajoute que s'ds n'avaient pas été porteurs de lettres du roi de France , ils auraient été misérablement égorgés par ordre du Soudan. Il représente cependant ce prince musulman comme ami des chrétiens, et traitant avec bonté et générosité les barons, les évêques et tous les guerriers catholiques qui se rendaient dans ses Etats.

Sous la date de 1341, notre chroniqueur , en parlant de l'invasion des Tartares en Hongrie, rapporte que ces infidèles arrachaient des mains des mères chrétiennes, leurs

Eetits enfans qu'ils dévoraient. Les mères désolées, semlables aux bêtes féroces auxquelles on enlève leurs petits , poursuivaient les barbares en leur demandant, à grands cris et avec des gestes de désespoir , leurs malheureux enfans , et lorsque les barbares étaient sourds à leurs prières , elles se jetaient en fureur au milieu des bataillons ennemis , bour se venger et mourir. « Les femmes de ces infidèles, chose » étonnante ! dit l'auteur , avaient , à ce qu'on rapporte , des •» crochets de fer attachés à un instrument ou a un fil de » fer, et les enfonçaient dans le sein des femmes chrétiennes. » Elles les traînaient ainsi après elles. » (Telle était l'idée qu'on se formait alors de la barbarie des Tartares , que ces tableaux horribles ne paraissaient point invraisemblables ).

A ces scènes de barbarie, Vito Durand fait succéder un récit dont les circonstances ne sont peut-être pas plus vraies, mais qui ne révolte pas du moins l'esprit du lecteur. Le prince de Nassau, étant allé visiter la Terre-Sainte, en 1 543 , fut honorablement accueilli et traité , lui et ses compagnons de pèlerinage, par un émir riche et puissant. Entre autres bienfaits qu'ils en reçurent , ils furent exemptés du cens ou tribut qui était dû au Soudan , pour la visite du Saint-Sépulcre. Ce tribut était si fort qu'il aurait enlevé aux pèlerins une grande partie de leur argent. Nous ne suivrons pas l'auteur dans tous les autres détails qu'il nous donne sur le pèlerinage du prince de Nassau. On peut dire que cet historien manque en général de critique , et qu'il doit être lu avec précaution , au inoins pour ce qui concerne les guerres, et les événemens d'Orient.

La Chronique du moine Aubri ou Alberic (1) remplit tout le deuxième tome de la collection de Leibnitz. Cette chronique commence quelque temps après la création, et finit eu 1241 . L'auteur était de l'ordre de Cîteaux, et vivait dans le couvent des Trois-Fontaines, au diocèse de Liège. Il s'est particulièrement occupé, dans son ouvrage, de l'histoire des croisades, et il a mis à contribution tous les auteurs qui eu ont parlé; en rapportant chacun des faits qui y sont relatifs , il a eu soin de citer , en parenthèse , l'historien d'où il l'a tiré. Ceux qu'il indique le plus souvent, sont Robert/le moine, Baudri, Sigebert, Othon de Freisingen , Guillaume de Tyr, et Guy, chantre de Saint-Étienne de Châlons, dont le. manuscrit est perdu (2). De cette manière, la chronique d'Alberic est, pour la partie des croisades , un extrait de ce que ces auteurs en ont écrit. Lorsque c'est Alberic lui-même qui raconte, il en avertit le lecteur, en plaçant son nom au commencement de sa phrase ou de son récit. Cependant il ne le fait pas toujours, et l'on trouve assez souvent plusieurs articles de suite sans indication de nom, ce qui laisse de Tincertitude sur la source où les faits ont été puisés. Nous ne rapporterons donc , dans notre analyse , que ce qui est particulier au moine des Trois-Fontaines, ou ce qui méritera d'être remarqué. Par exemple, Alberic raconte que le seigneur de Clairvaux lui a rapporté qu'on trouva à Antiochc , avec la lance sacrée , un vase de plomb que l'évêque de Puy s'appropria , et dans lequel était soigneusement renfermé le suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il ne sait pas si c'était celui qui enveloppa la tête ou le corps du Sauveur; « car, « dit-il, il y eut, selon l'Evangile , plusieurs linges qui ser- » virent à sa sépulture. Quel qu'il soit , ajoute-t-il , il est assez » précieux. Quant au vase de plomb , nous dirons ailleurs » comment il parvint de main en main dans une abbaye de » notre ordre. »

Sous la date de 1 107 , Albéric cite un passage de la chronique de Guy, chantre de Saint-Etienne de Châlons, que nous croyons utile de rapporter icL « Le roi baudouiu, après

(i) Chronicon Alberii monachi Trium-Fontium leodiensis diaecesis. (Tom. II, p. i.)

(a) L'auteur de la grande chronique belge dont nous parlerons plus loin nous dit que Guy écrivit, jusqu'à la- mort du roi Richard un livre des histoires du monde , depuis son origine jusqu'au temps où il vivait; qu'en outre il fit un volume qui traite des differens pays de la terre , un ouvrage apologétique, un recueil de lettres diverses, et qu'il ne cessa d'écrire qu a sa mort, qui arriva en 120 3.

» s'être rendu maître des villes maritimes de Tripoli , Be— » rythe et Sidon , fit construire au-delà du Jourdain une » forteresse qu'on appelle Mont-Réal; et pour contenir l'an— » cicnne et puissante ville de Tyr, il rétablit le château » d'Alexandrie, bâti autrefois par Alexandre de Macédoine, » qui voulut aussi enfermer les Ty riens dans leur ville. On » appelle maintenant ce château Scandalum , parce que les » Arabes nomment le roi qui le fonda Scander. » Alberic donne sur la bataille qui fut livrée en 1 1 1 5 , au-

Ïu*ès du lac Génézareth , les détails suivans , qu'il a tirés de 'abbé Anselhme : « Au mois d'août , le roi Baudouin mar- » cha contre les Turcs avec Roger, comte d'Antioche ; maia » pendant que Roger s'arrêta avec son armée le long d'un » fleuve, le roi s'avança avec les siens à la découverte des » ennemis; ceux-ci occupaient une montagne où ils avaient » dressé des embûches en quatre endroits. Quatre mille ca- » valiers étaient postés dans chaque embuscade. Le roi fut » soudain enveloppé de toutes parts et ne se sauva que par » une misérable fuite. Les habitans d'Ascalon , apprenant » que Baudouin était absent, attaquèrent Jérusalem, et » malgré leur grand nombre ils ne purent rien contre cette » ville. Alors ils détruisirent une partie de l'église de Saint- » Étienne , qui est hors des murs , et brûlèrent les moissons. » Les Turcs détruisirent en même temps le couvent qui » est sur le Mont-Thabor , et , ayant tué tous les moines , » ils enlevèrent tout ce qu'ils y trouvèrent. » (On peut comparer ce récit avec celui de Guillaume de Tyr et d'Albert-d'Aix , que nous avons suivis dans notre histoire. )

Alberic rapporte que le jour de Noël de l'année 1 1 49 , la foudre tomba sur le temple de Jérusalem et renversa deux grandes pierres de la colonne qui était auprès du Saint- Sépulcre; de là, parcourant le baptistaire, elle brisa en morceaux la pierre de marbre creuse qui contenait l'eau du baptême ; puis , se portant sur la montagne de Sion , elle abattit en grande partie une très-belle tour delà basilique.

Le moine des Trois-Fontaines donne peu de détails sur la deuxième croisade. Il se contente de rapporter le témoignage du chantre de Saint-Etienne de Châlons , qui attribue, comme plusieurs autres chroniqueurs , la levée du siège de Damas à l'or que les assiégés donnèrent aux guerriers de la Palestine.

Suivant le même Guy, les Turcs, exhortant Norreddin à profiter du moment où les chrétiens étaient occupés des funérailles du roi Baudouin III, pour ravager leurs frontières , ce prince leur répondit : « Il faut être plus humain et

» compatir à leur juste douleur, car ils ont perdu un prince » tel que le monde entier n'en a point de pareil. »

Àlberic , après avoir raconte' la bataille de Tibériade d'après Guy, paraît ne pas partager l'opinion de cet auteur» qui , comme tant d'autres , accuse de trahison le comte de Tripoli. « A l'égard de ce comte, dit-il, ceux qui veulent » l'excuser en beaucoup de choses , pensent tout autrement. » Ils disent que dans ce combat le comte n'était point à s l'avant-garde et ne portait point d'étendard devant les » autres, mais qu'il était à l'arrière-garde. Quand il vit que » les nôtres étaient battus et faits prisonniers; il s'enfuit » dans son comté et fortifia ses châteaux. Ce fut ainsi que » la ville de Tripoli et ses forteresses échappèrent au vain- » queur. » (Voyez le récit de la bataille de Tibériade dans notre extrait de Raoul de Coggeshal. Collection ampiissime de Martène. )

A l'occasion de la légation du cardinal Henri d'Albano en Allemagne , qui avait pour objet la prédication de la troisième croisade, Alberic rapporte une anecdote qui peint assez bien les opinions et les mœurs du temps : « Pendant que le cardi- » nal Henri voyageait à cheval avec des moines de Cîteaux , il » leur dit : Qui de vous nous dira quelque chose de bon ? » Un des moines répondit , en montrant un frère laïc : C'est » celui-là. Le cardinal exhorta le frère laïc à parler. Celui-ci » s'en excusa d'abord , en disant qu'un laïc ne devait point » parler avec des gens lettrés. A la fin , il commença ainsi : » Quand nous serons morts et que nous irons en paradis , » notre père saint Benoît viendra au-devant de nous, et • en voyant des moines en capuchon, il nous introduira » avec joie. Mais à la vue d'un évêque et cardinal mitré , » il s'étonnera et lui dira : Qui es-tu ! Je suis moine de Cî- » teaux, répondra l'évêque. Point du tout, reprendra le saint, » un moine n'est point mitré (cornulatus). Alors il pronon- » cera cette sentence contre Henri, qui tâchera de se justi- » fier; il dira aux portiers du paradis : Couchez-le sur le dos , » fendez-lui l'estomac , et si vous y trouvez des fèves , des » pois , des lentilles , de la purée et des mets réguliers, iu- » troduisez-le avec les moines. Si au contraire vous y trou- » vez de gros poissons et des alimens délicats et séculiers, » qu'il reste dehors. Le frère laïc se tournant ensuite vers » le cardinal : Que direz-vous alors , pauvre Henri , lui de- » manda-t-il ? A cette question , le cardinal sourit et ap- » prouva le discours du frère. >»

Alberic s'est fort étendu sur le siège d'Acre, en 1 190. 11 xite , comme à son ordinaire , les différons auteurs qui en

ont parlé ; mais il a rapporté de préférence tout ce qu'a écrit sur ce siège le chantre de Saint-Étienne de Châlons. La chronique de Guy étant perdue , le morceau que nous allons citer fera sans doute regretter l'ouvrage de cet auteur, d'autant plus qu'il avait été, comme il le dit lui-même , témoin des événemens, et qu*il était le seul chroniqueur français qui eût fait une relation étendue de la troisième croisade.

« 0 jour heureux , s'écrie Guy, jour demandé par tant de » prières, acquis par tant de pleurs, acheté par tant de » soupirs, attendu par tant de vœux; jour heureux que » celui qui nous montra , à nous qui pleurions de joie , cette » terre où coule le lait et le miel , cette terre céleste et digne » d'être habitée par les habitans des cieux , cette terre » sainte et promise aux saints , la source de notre régéné- » ration , le lieu de notre rédemption , la mère des saints » pères , la patrie du Sauveur ! Quand nous arrivâmes à » Ptolémaïs , l'éclat de nos casques , de nos boucliers et de » nos armes étincelantes se réfléchissait sur les ondes de la » mer; le vent se jouait dans les plis de nos étendards de » soie. Combien l'aspect de la puissante armée des chré- » tiens nous fut agréable ! combien il était terrible pour » les ennemis î À la vue des camps on eut dit non pas une » ville, mais trois villes assiégées. Cependant les nôtres » n'avaient point encore combattu avec les Turcs de ma- » nière à se flatter de les vaincre ; et les coups de l'adversité , » qu'ils avaient déjà éprouvés deux fois, leur eût fait ou- » blier la persévérance nécessaire dans une entreprise aussi » difficile, si l'arrivée de puissans secours ne leur eût ap- » porté l'espoir d'une fortune meilleure. En effet , lorsqu'ils »» commençaient à assiéger Ptolémaïs, Saladin survenant » avec une grande armée au secours des siens , ils l'attaquè- » rent avec assez d'audace ; mais apprenant que les assiégés » avaient fait une sortie , et que déjà ils pillaient leur camp , » chacun , ne songeant qu'à ce qu'il possédait , retourna par » une fuite honteuse à sa tente, laissant plusieurs de ses m compagnons dans le combat. Peu à près, le peuple de » l'armée , fatigué des travaux de la guerre , murmura » contre les nobles ; il accusa la négligence des chefs de la » longueur et de l'inefficacité du siège. Puis , contre la déci- » sion prise par le conseil, ils font tous une irruption sur » les ennemis , n'ayant d'autres guides que leur témérité et » leur insolence ; et , trouvant le camp des Turcs plein de » richesses infinies, mais vide de défenseurs , ils s'imaginent,

» dans leur étonnement, que la crainte a fait fuir ceux qui

» ne s'étaient éloignés que pour les mettre en fuite eux- » mêmes , et ils se mettent à piller. Us se hâtent de vider » les plats et les coupes pour emplir leur ventre ; ils se dé- » barrassent de leurs armes pour charger de bagages leur » dos et leur cou , que la hache était près de frapper. Mais » le deuil va bientôt remplacer la joie. Tandis que les nôtres » se gorgent de nourriture, s'abreuvent de liqueur, enlèvent » les plats et font rouler les bagages , les Turcs reviennent » en toute hâte, et, trouvant des malheureux sans guide » et sans secours , ils tombent sur eux , les renversent , les » tuent, et poursuivent les fuyards, l'épée dans les reins, » jusqu'à ce qu'ils soient retournés à leur camp. Les chefs

• de notre armée , apprenant cette déroute , sont jus- » tement indignés contre ceux qui , au mépris de leur » défense, ont tenté une entreprise ai téméraire; mais, » touchés d'un si grand désastre, ils vont à leur secours » avec une troupe d'élite ; ils arrêtent la fuite des chrétiens , » font cesser le carnage , et forcent l'ennemi d'abandonner » le combat. »

Après avoir parlé de l'arrivée de Richard et de Philippe , et donné des détails sur le siège et la reddition de Ptolémals, Guy fait les réflexions suivantes : « La ville étant ainsi ren- » due, les étendards du roi y furent portés et placés au » haut dé la principale tour , en l'honneur de la foi chré- » tienne et à la honte des Turcs. Saladin , ne pouvant en » supporter la vue, s'enfuit aussitôt avec toute son armée.

* Dieu ! qu'il eût été utile et convenable au salut du peuple » chrétien , que les nôtres , au moment de leur victoire et »• pendant que leurs épées fumaient encore du sang des » Turcs , eussent poursuivi unanimement les fuyards , à qui » la crainte ôtait les forces. Non-seulement ils les eussent » chassés de leurs frontières ; ils auraient encore soumis la » plus grande partie de leurs provinces , et ils auraient ob- » tenu plus qu'ils n'avaient espéré. Mais l'œil envieux du » dragon, qui ne dort jamais et qui épie sans cesse l'occa- » sion de nuire au peuple chrétien , voyant que nos rois , » unis par les liens de la paix , poursuivaient sans relâché les » païens , et que ceux-ci ne pouvaient leur résister , souffla » sur ces princes son esprit de division et de colère, et ne » permit pas que de si heureux* commencemens eussent la » fin qu'ils méritaient. En effet , ces deux rois , indignés » l'un contre l'autre, parce que l'un commandait et que » l'autre n'obéissait pas, que celui-ci était supérieur et que » celui-là ne voulait point d'égal , renoncèrent à l'alliance » qu'ils avaient jure!. » (Pour avoir une idée complète des

c véncmcns de cette croisade , il faut lire nos analyses de îa chronique anglaise et de Gauthier Vinisauf. )

Mb cric, en parlant de la mort de Saladin, raconte d'après lui-même , car aucun historien arabe ni latin ne rapporte cette anecdote , que ce prince légua ses richesses par parties égales aux pauvres Sarrasins , aux juifs et aux chrétiens prisonniers dans ses états; afin que si les juifs et les Sarrasins ne pouvaient rien pour le salut de son âme , les chrétiens pussent au moins lui être utiles par leurs prières.

Cet auteur se contente d'indiquer la mort de Henri VI , arrivée dans la Calabre en 1 1 97 , et ne dit rien de la croisade entreprise par ce prince. Il est à remarquer qu'en général les écrivains allemands parlent peu de cet empereur, qui s'était fait détester par ses cruautés.

Dans le récit Sort peu détaillé que fait Âlberic de la prise de Constantinople par les Latins , nous avons remarqué l'itinéraire de la flotte des croisés depuis l'île de Jadera ou Zara Jusqu'à Constantinople.

« En quittant Zara , les croisés passèrent devant Spalatro » (l'ancienne Salone) , puis ils vinrent à Dyrrachium et en » Épire, devant Brindes. Lorsqu'ils furent arrivés à un châ- » teau nommé Corphal (Corfou), les habitans leur promirent 9 qu'ils se rendraient quand Constantinople serait prise. » D'autres places leur firent la même promesse. Les croisés, » longeant le rivage de la mer, vinrent à Andreville , puis » à Micheras. Depuis Dyrrachium jusqu'à Andreville , les » pèlerins s'éloignaient de Constantinople , selon le gisse- • ment des terres , quoiqu'ils s'en approchassent par la route 9 de la mer. En doublant le coude que fait le rivage mari- » time , ils arrivèrent à l'île de Moncion , c'est-à-dire de Si- 9 cyonie ; puis , côtoyant l'Achaie , en passant devant Argos , 9 Corinthe , Athènes et une île nommée Monovasia , les 9 croisés abordèrent à Négrepont, en face de Thèbes. Ils 9 laissèrent alors à leur droite la fameuse île de Crète , la 9 ville de Rhodes, les autres Cyclades, et à leur gauche 9 Thessalonique , Philippis , Messinopolis et Marguerie ; ils 9 vinrent en face de Troie ou de la Troade, qui était à 9 droite , au port de Bodecave , où ils se pourvurent de vi- 9 vres. De là, parcourant le canal de Saint-Georges (l'an- 9 cienne, Propontide) et mettant à leur gauche quelques » villes , telles que Maditon , Callipoli , Rossa , Rodasco , 9 Héraciée et Salembrie , ils prirent terre à un lieu nommé » Spéculum, d'où ils eurent en vue la ville de Constantino- » pie. Les croisés s'emparèrent d'abord de la tour de Gala- » tha, et rompirent la chaîne du poit^ui était attachée à

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» cette tour. Cette chaîne fut plus tard envoyée à Acre. »

Alberic copie la lettre de l'empereur Baudouin , que nous avons déjà vue dans les aunales du moine Godefroy; cette lettre forme à peu près tout son récit sur cette conquête.

L'historien , après avoir parlé en peu de mots de la guerre que Baudouin alla faire contre les* Bulgares , et de la manière dont il tomba dans les mains de Jobannice , raconte en ces termes les circonstances de la mort de ce malheureux prince :

« Tandis que Johannice , dit Alberic , était occupé à ten- » dre de nouvelles embûches aux autres troupes de i' empereur, sa femme envoya dire à Baudouin, dans sa prison, » que s'il voulait l'épouser et la conduire à Constantinople , » elle le mettrait sur-le-champ en liberté. Mais l'empereur » ayant rejeté cette proposition , la femme de Johannice se » plaignit à son mari et accusa Baudouin lui-même de lui » avoir fait ces offres, qu'il avait refusées. Johannice, un » soir qu'il était ivre , fit amener l'empereur devant lui et » lui fit trancher la tête d'un coup de hache. Le corps de » ce prince fut abandonné aux chiens, et un édit public or- » donna de célébrer sa mort. »

Alberic rapporte ces circonstances d'après le témoignage de Jean, archevêque de Mitilène, et de celui d'un moine qui passa , dans cette année 1 205 , par la ville de Tornoa , où cet événement eut lieu. L'historien grec Cinnam dit la même chose que le moine des Trois-Fontaines. (Voyez l'extrait que nous avons fait de cet auteur.)

Sous la date de 1112, Alberic raconte en ces termes la croisade des enfans : « Les Ribauds , dit-il , s'associèrent à

* cette armée et y portèrent le désordre et la corruption. » Quelques-uns de ces enfans périrent dans la mer , d'au-

* très furent vendus ; il en revint très-peu dans leurs foyers. » Le pape ordonna que ceux qui étaient échappés passassent v la mer comme croisés quand ils auraient atteint l'âge de » porter les armes. On dit que deux marchands de Marseille, » qui devaient les conduire outre-mer, en avaient rempli sept » grands vaisseaux. Lorsqu'ils furent à deux lieues en mer, » une tempête s'éleva ; deux de ces vaisseaux périrent : tous » les enfans qui "les montaient furent submergés. Les cinq » autres furent conduits dans les ports d'Égypte, et là on » vendit aux princes sarrasins et a des marchands les en- » fans qui avaient traversé la mer. Le Soudan en acheta p quatre cents. » (On peut voir dans les pièces justificatives du septième volume de notre histoire , l'indication de tous les auteurs qui ont parlé de cette croisade d'eufans. )

Alberic dit que maître Robert de Courçon , légat di» saint-siége , et plusieurs autres qui étaient avec lui et sous lui, prêchaient publiquement la croisade dans toute la- France en l'année 1215, donnant indistinctement la croix aux enfans, aux vieillards, aux femmes, aux boîteux, aux aveugles , aux* sourds , aux lépreux , ce qui empêcha plu-* sieurs hommes riches et puissans de la prendre , parce qu'on pensait qu'une pareille confusion serait plus nuisible qu'utile au succès de l'entreprise. (Voyez à ce sujet le xue. livre de l'Histoire des croisades, quatrième édition.)

Notre chroniqueur parle aussi de la prise et de la reddition de Damiette, en 1218 et 1221; mais ce qu'il en dit est fort court et ne peut rien ajouter à ce que nous savons. Il en est de même pour l'expédition de Frédéric H dans la Terre- Sainte. On pourrait croire, d'abord, qu'Àlberic ne partageait pas les préventions du clergé de son temps contre cet em-

rreu» ; car , en parlant de la paix que ce prince conclut avec Soudan , il dit que le patriarche , les Templiers et les Hospitaliers la désapprouvèrent, mais que la plupart des chrétiens et des croisés à qui elle permettait d'aller librement aa sépulcre du Seigneur, s'en félicitèrent et en glorifièrent l'empereur. Cependant, sous la date de 1259 , le moine des Ttxti s- Fontaines y en rappelant les torts de Frédéric enver9 l'Église , l'accusé surtout d'avoir blasphémé contre la religion chrétienne. Il rapporte à ce sujet que le pape , dans une de ses lettres adressées à l'archevêque de Sens , reprochait à ce prince d'avoir dit qu'il y avait eu trois imposteurs dans le monde : Moïse , le Christ et Mahomet. A eette occasion , Alberie raconte , d'après des oui-dire , qu'un jour Frédéric voyant un prêtre , qui portait le viatique à un malade , dit à un de ses courtisans : Jusqu'à quand durera cette jonglerie? C'est pour ces blasphèmes et autres cas énormes , ajoute Alberic , que le Seigneur l'a fait excommunier par tout le monde , et dénoncer comme excommunié.

Alberic, sous la même date, regarde comme un holocauste capable d'apaiser le Seigneur ( holocostum placabile Domino), la mort de cent quatre-vingt-trois Bulgares ( fiulgmrum), qui furent brûlés en présence du roi de Navarre, des barons de Champagne, et d'un grand nombre d'archevêques et évêques. Ces Bulgares , pires que des chiens , dit-il , furent exterminés dans un jour pour le triomphe de la sainte Église ( isti Bulgri pejores canibus uno die ibi ad triumphurn sanctœ Ecclesiœ exterminati sunt). ( Dans le temps où ces cent quatre-vingt-trois hérétiques expiraient dans les flammes , le roi de Navarre , comte de Champagne^

se disposait à pnrtir pour la Terre-Sainte. Voyez l'histoire des Croisades , livre xiu*. , quatrième édition.

Collection d'Henri Meibomius (1).

L'auteur de cette Collection, ne à Lubeck, en 1638> fut à la fois professeur de médecine , d'histoire et de poésie à l'université d'Helmstadt; il mourut en 1700. Malgré les occupations que lui donnaient ses emplois et la pratique de la médecine , Meibomius publia un grand nombre d'ouvrages sur divers sujets. Telle est entre autres la collection dont nous allons parler. Les chroniques qu'elle renferme n'offrent que bien peu de détails sur l'histoire des croisades. Nous allons d'abord passer en revue celles qui en donnent le moins.

La première a pour titre : Vie du pape Jean XXIII (2). Elle est de Théodore de Niehm, petite ville de la campagne de Paderborn. Cet auteur vivait dans le quinzième siècle. La vie du pape Jean XXIII , tirée d'un de ses ouvrages , n'est , à proprement parler , qu'un journal historique de tous les événemens arrivés sous ce pontife. L'auteur y parle, en plusieurs endroits, des ravages que les Turcs faisaient en Albanie, en Grèce, en Romanie, et dans d'autres contrées de l'Europe. Il donne pour auxiliaires à ces peuples barbares les chrétiens d'Orient qu'ils avaient asservis , et qui , sous la domination de leurs nouveaux maîtres , se livraient à toutes sortes de brigandages. « Il y a parmi les Turcs, dit-il, plu- » sieurs chrétiens qui , n'ayant pas l'espoir de se délivrer de » leur misérable servitude , ont , en quelque sorte , apostasié » la foi ; ils ont armé pour les Turcs ou les infidèles , des ga- » 1ères et des vaisseaux , avec lesquels ces ennemis courent » les mers et envahissent les terres des chrétiens qui en sont » voisines. Ils rasent les villes, emmènent avec eux tous ceux » qui leur résistent, hommes et femmes, tuent les vieii- » lards et les infirmes , réduisent à rien les églises et les » lieux saints ( in nihilum redigunt ) , et font aux chétiens , » qui sont presqu'abandonnés et impuissans, d'autres maux » infinis »

ruo

(1) Rcrum Gcrmanicarum scriptores, etc., ab Hcnrico Meibomio sere primura etlitos rccensuit el edidit Henrirus Meibomius junior.

(2) De vitâ papac Joannis vigcsimi tertii. (Tom. I, p. 5.)

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Le même auteur attribue encore les progrès îles Turcs aux discordes qui divisaient alors les chrétiens. Il compare la plupart des républiques d'Italie à des affranchis , dont rien ne peut réprimer l'orgueil jaloux, et qui. ne reconnaissant aucune soumission pour eux-mêmes, ne s'occupent qu'à soumettre leurs rivaux et leurs voisins.

Voilà tout ce que nous trouvons dans cette chronique sur les croisades. Celle de Levold de Northof , é^vêque de Liège (1 ), imprimée dans le même volume , n'est guère plu* instructive. L'auteur, plus occupé des comtes de la Marche , dont il fait l'histoire , raconte d'une manière succincte , sèche et sans intérêt, les événemens d'Orient. En parlant de Godefroy de Bouillon, il dit, sans citer aucune autorité, qu'il mourut par le poison (veneno pcrempto). À la suite de cette chronique, Meibomius a placé la vie de Henri-le-Lion, duc de Bavière et de Saxe, avec lequel l'empereur Frédéric Ier. fut quelque temps en guerre. Il est question , dans cet ouvrage , de la croisade où cet empereur trouva la mort dans le fleuve Selef. L'auteur , nommé Henri Hensyck, après avoir raconté ce malheureux événement , s'écrie : « Seigneur , vos » jugemens sont un abîme! Qui osera sonder les desseins >» impénétrables de votre majesté ? Vous êtes terrible dans vos » conseils sur les enfans des hommes. » Il parle ensuite de la mort du duc de Souabe , et il ajoute : « Ainsi cette armée , » qui était la fleur de l'empire , lut misérablement détruite, » sans avoir rien fait de remarquable. »

Dans des notes , que l'éditeur Meibomius a faites sur la chronique des comtes de Schawenbourg , on lit que le comte Adolphe III du nom , alla deux fois en Palestine , et qu'il fut nommé pour cela Hicrosolymitain. Il partit la première fois , en 1 1 89 , avec l'empereur. Frédéric. A peine fut-il arrivé à Tyr , avec les débris de l'armée des croisés , qu'il reçut des nouvelles du Holstein, qui l'obligèrent à revenir. Mais il s'enrôla une seconde fois, en 1 197, sous les drapeaux de l'empereur Henri VI. Dans cette seconde expédition , il fut créé chevalier par des ecclésiastiques constitués en dignité , ( a primoribus quibusdam ecclesiasticis equitem sive militent itt vocabant, crealum ) , et reçut l'autorisation d'ajouter à ses armoiries trois clous à des feuilles d'orties , et de mettre sur son casque une couronne d'épines. On voulut par là reconnaître le zèle que le comte de Schauenbourg avait montré dans cette expédition des Argonautes clirétiens, « dont l'issue

(i) Chronica de Levoldi de Northof. ( Tom. I, p. 375.)

» ne fut pas heureuse, il est vrai , ajoute Meibomius, mais » dans laquelle les chefs n'eurent à se reprocher ni témérité, » ni défaut de courage. »

La chronique de Gobelin-Persona, quoique peu riche en détails , mérite cependant de fixer un peu plus notre attention (1). L'auteur naquit en Westphalie, en 1358. Apres avoir voyagé en Italie et long-temps séjourné à la cour de Rome , il prit l'habit de moine dans le monastère de Bodekem , où il se livra entièrement à la prière et à l'étude des lettres. Sa chronique universelle commence avec le monde et finit en 1 4 1 8.

On y lit , sous la date de 1 096 , que Termite Pierre traversa la Hongrie avec près de douze mille croisés , qui portaient des étendards et des croix sur leur tête et les armes qu'ils avaient pu trouver. Ces pèlerins disaient qu'ils voulaient venger le Christ sur les juifs et lgs gentils et posséder la Terre-Sainte ; ils se donnaient le nom de jérosoîimites et tuaient les juifs partout où ils les trouvaient. Le dimanche avant la Pentecôte , ils en tuèrent à Mayence environ neuf cents , que l'évêque de cette ville ne put arracher de leurs mains. A Worms , à Cologne et dans d'autres villes, les juife éprouvèrent le même sort. L'auteur ajoute que plusieurs de ces pèlerins, qu'il appelle vulgares ( hommes du commun, infanterie), furent tués à leur tour par les Hongrois, parce qu'ils étaient sans discipline , indisciplinati. ( Nous ne citons le récit de l'historien que pour en relever les erreurs. Il confond les bandes conduites par Pierre l'hermite avec celles du comte Emicon et du prêtre Godeschal : cette méprise n'est pas excusable dans un historien allemand.)

Ce que dit Gobelin-Persona de la seconde croisade ne vaut pas la peine d'être répété. A la date de 1 1 73 , il raconte , d'après Godefroi , le pèlerinage de Henri de Saxe , qui partit avec cinq cents chevaliers pour aller visiter le tombeau du Seigneur. Le duc de Saxe fut très-bien accueilli par l'empereur grec, qui recevait mieux les pèlerins que les soldats du Christ, et par un prince infidèle qu'on croyait converti à la foi chrétienne. (C'était sans doute le sultan d'Icône auquel le pape écrivit vers la même époque, comme on peut le voir dans notre extrait de Mathieu Paris. )

Sous la date de 1 189 , Gobelin, racontant que l'empereur se mit en route pour la Terre-Sainte avec plusieurs princes

(i) Cosmodromtum Gobclini Personal, decani Bilfcldcnsis et oftîcialis parderboneosis. (Tom. I, p. 62 ).

de l'empire romain , dit que Witikind , avocat de l'église de Paderborn, et comte de Swalenbcrg et de Waldegge, renonça à sa charge , en faveur de l'évêque Bernard , en présence des prieurs et de toute l'église de Paderborn; et que ses frères Hermann et Henri, qui étaient aussi présens, renoncèrent également aux droits qu'ils pouvaient y avoir. Après cet acte de renonciation, le comte de Swalenberg prit le chemin de Jérusalem avec l'empereur. Il reçut de l'évêque, auquel il devait son autorité, trois cents marcs d'argent pris dans le trésor de l'église. Gobelin rapporte plus loin que Wittikind mourut dans l'Asie mineure.

Dans son récit de l'expédition de l'empereur Frédéric Ier, i\ cite une lettre assez curieuse qu'écrivit l'empereur de Constantinople après qu'il eut fait arrêter les ambassadeurs de ce prince , qui étaient venus lui demander la liberté du passage et du commerce , à tdfcers ses provinces.

« Le très-saint empereur de Constantinople , disait Isaac » à Frédéric, veut bien accorder sa grâce à l'avocat {advo- >» calo) de la ville de Rome , pourvu qu'il reconnaisse que lui » et la monarchie romaine sont sous notre dépendance, et » que nous avons droit de leur commander. Il faut bien » que vous le reconnaissiez , car vous et votre armée êtes « enfermés sur les terres de notre empire comme dans un » filet. » L'empereur, fort ému , répondit à l'envoyé chargé » de la lettre : « Apprends à ton maître , que tu appelles » très-saint empereur, que j'ai pris le nom et la dignité *» d'empereur romain , d'après l'élection des princes et la » consécration du pape universel de la ville de Rome ; que » je tire mon origine d'aïeux tous empereurs comme moi; » que je ne m'arroge point le titre de saint comme ce chien » arrogant (sicut Me arrogans canis) ; que je me reconnais » pécheur, et que c'est à cause de mes péchés que j'entre- « prends ce voyage pour la défense de la chrétienté. La » majesté ne réside point en lui. mais en nous , grâce à Dieu, » et dans toutes les terres de l'empire romain. Le filet dans j> lequel il se vante de nous avoir enfermés est pour nous » comme une toile d'araignée. Rapporte cela à ton chien, j> et retires-toi au plus vite; car si je ne craignais de ternir » la gloire de l'empire, je te ferais peut-être remporter des » marques telles que la vanité de ton maître les mériterait. >»

La lettre d'Tsaac , toute curieuse qu'elle est , se rapporte assez avec celle que Tagenon et autres historiens nous ont transmise. Mais la réponse de Frédéric n'a point ce caractère de dignité que ces mêmes historiens ont donne à ce prince ; on peut douter que Frédéric , dont ils louent la modération

et la prudence , ait rais autant d'emportement dans ses expressions que Gobelin le suppose.

Cet auteur, après avoir parle du traite' de paix fait entre l'empereur et le Soudan d'Icône, raconte qu'au moment où Farinée des croisés se remit en marche , des ambassadeurs de Saladin vinrent trouver Frédéric pour excuser leur maître de ce qu'il retenait la terre de Jérusalem. Us lui déclarèreut que le sultan ne méritait point la haine et la colère de l'empereur romain , et qu'il s'en rapportait pour la justice ou l'injustice de ses conquêtes au jugement des rois et des princes. (Gobelin est le seul auteur qui parle de cette circonstance peu vraisemblable ). «Lorsque toute l'armée, » ajoute-t-il, se réjouissait de ce qu'avaient dit les arabas- » sadeurs de Saladin , il survint tout-à-coup un événement » lamentable. » Cet événement est la mort inopinée de Frédéric, que l'historien rapporte en peu de mots.

Gobelin ne dit plus rien des affaires de la troisième croisade ; il est plus laconique encore pour les expéditions qui suivirent. À la date de 1 5g6 , on lit dans son histoire un récit de la bataille de Nicopolis, qui mérite d'être cité à cause de son exactitude et de sa précision. Gobelin était contemporain des événemens , par conséquent il devait être mieux informé.

« Sigismond , roi de Hongrie , dit-il , pria les rois et prin- » ces chrétiens de lui donner du secours. Plusieurs se rendi- » rent à sa prière. Le sultan des Turcs, ayant rassemblé » une année, passa le Danube, et son fils se prépara à la » guerre. Ils cherchèrent tous deux à vaincre non-seule- » ment par leurs forces , mais encore par leurs ruses. Ils en- >» foncèrent en terre, dans un espace de trois milles, des » pieux pointus , qu'Us cachèrent entre les buissons ; et dans » les endroits où. il n'y avait pas de buissons, ils couvrirent » les pieux de branches d'arbres. Le roi de Hongrie ayant » résolu de ranger son armée en bataille , d'après l'avis de » gens expérimentés , et le prince de Valachie , qui , voisin » des Turcs, avait appris leur manière de combattre, ayant >• voulu le premier engager l'action, les Français se crurent » méprisés si on ne leur laissait cet honneur. Ils attaquèrent » les Turcs sans ordre et à l'insu du roi. Les premiers rangs » des Turcs, feignant de prendre la fuite, passèrent enlre » les pieux qu'ils avaient dressés. Les chrétiens les pour- » suivirent dans la plaine en piquant leurs chevaux, et pen- *» dant qu'ils croyaient traverser les buissons à course de » cheval, ils tombèrent sur les pieux et ne purent ni avau- » ccr ni reculer, à cause de l'impétuosité de ceux qui les

» suivaient. Alors les Turcs, sortant de leurs embuscades, » se précipitent sur les chrétiens et en font un affreux car- » nage. Le roi Sigismond, qui n'était pas encore prêt à » combattre, et qui croyait n'avoir rien a craindre, appre- » nant la défaite de ses alliés et la marche des Turcs sur n lui, fut obligé de prendre la fuite; il se sauva sur une » barque. Un petit nombre de chrétiens échappèrent; le reste n fut ou pris ou tué. Parmi les prisonniers , les uns eurent » la tête tranchée, d'autres les parties coupées, ceux-ci les n yeux crevés, ceux-là furent vendus. Le sultan des Turcs » accorda au fils du duc de Bourgogne , comme à un pri- » sonnier de marque , la faculté de se racheter avec un cer- » tain nombre de croisés qu'il choisirait, n

On trouve dans le second volume de la collection de Mei-

une chronique de Brème, par Henri Volterius (I) , chanoine de Saint-Anschaire et qui vivait vers le milieu du quatorzième siècle. Elle n'est , à proprement parler , que l'histoire des archevêques de cette ville ; mais nous y avons remarqué le récit d'une expédition qui eut lieu en Orient » dans l'année 1111, époque du siège et de la prise de Be- » rythe et de Sidon , où les Danois se distinguèrent.

*» Le pape , de concert avec l'empereur, décida , dit la » chronique, que les rois, les archevêques, les ducs, les » évêques , les comtes et les barons fourniraient un certain » nombre de guerriers. L'archevêque de Brème et les comtes » d'Oldenbourg et de Stohat, et les barons de Lidersa, qui » relevaient de lui, furent taxés (taxabantur) pour une » grande quantité d'hommes armés , tant à pied qu'à che- » val, lesquels devaient prendre la route de terre et de r* mer. Les consuls et des citoyens de Brème se préparèrent » aussi, par amour de Dieu et de l'Eglise, et à leurs frais , » au pèlerinage de la Terre - Sainte. Les consuls étaient » Luder de renia , (iarber de rVaga et Luder de Linka. »

L'auteur nomme plusieurs citoyens de Brème dont le plus pauvre avait un revenu annuel de cent marcs bremois. Ces croisés se rendirent par mer dans la Palestine, où leurs services et leur constance méritèrent à la ville de Brème des armoiries que l'empereur lui accorda. Ils revinrent tous dans leur pays, à l'exception de deux.

Ce passage de la chronique nous a paru fort curieux, en ce qu il fait connaître la manière dout on levait en Allemagne les armées pour la croisade. Du reste, cette chronique

(i) Henrici Volterii chïoaica Wrocnsi*. (Tom. II, p. 19).

ne «Ut presque rien des affaires d'Orient. Elle ne parle qu'en passant des conquêtes de Saladin , de la prise d'Acre et de la captivité de Richard en Allemagne.

On a pu voir par les chroniques que nous venons d'analyser , que la collection de Meibomius fournit peu de notions intéressantes pour l'histoire des croisades. Dans nos observations préliminaires , nous avons remarqué que l'Allemagne était le pays où les guerres d'Orient furent le moins connues ; les lecteurs peuvent apprécier à chaque page de nos extraits la vérité cle notre observation. Nous avons cru devoir néanmoins faire connaître les chroniques allemandes comme les autres, soit pour avertir le public des erreurs qu'elles renferment , soit pour qu'on ne pût nous reprocher aucune lacune dans un travail dont le mérite consiste à ne rien négliger.

Collection de François Swerlius.

François Swertius d'Anvers publia en 1620 un recueil de chroniques belges et bataves (1) qui parlent aussi des croisades. La première est de Jean de Leyde (2) , de l'ordre des Carmes. Ce chroniqueur ne paraît avoir été bien informé que de ce qui concerne la première expédition en Orient. Il avait sans doute puisé à de bonnes sources. Dans deux pages et demie il a renfermé , avec assez d'exactitude , les principaux événemens qui précédèrent et accom-

Sagnèrent la conquête de Jérusalem. En parlant de la prise e cette ville , il dit , comme les autres historiens , que Letalde monta le premier sur les murs , et il ajoute qu'il fut suivi par l'aquitain, aquitanus , qui avait terrassé et tué un lion de sa propre main. Il dit aussi que Théodore , comte de Hollande, aurait été roi ou chef de cette sainte expédition, si la faiblesse de son corps , débilitas corporis, ne s y était opposée ; mais qu'il permit à plusieurs de ses gentilshommes d'accompagner son frère Robert, comte de Flandre. On croit que Théodore son fils fut du nombre de ces gentilshommes. Jean de Leyde ne dit rien de la deuxième croisade ; mais , sous la date de 1180, il parle du pèlerinage de Florent, comte de Hollande , et de Philippe , comte de Flandre, et d'autres princes qui se rendirent à Jérusalem. H ra-

(1) Rerum beîgicarum annales chronici et historici, etc.

(2) Joannis gecrbrandi Leydcnsis, Carmelitani chronicon liollandlee comitum, etc., p. 1.

81 HIBI.IOTHÊQUT

conte à'ce sujet beaucoup de fables ou de circonstances difficiles à expliquer ou à croire. Sous la date de 11 88 , il parle avec aussi peu de vérité de la troisième croisade , et , confondant les faits et les dates, il nous dit que Frédéric I«r, assiégea Damiettc. Cependant il rapporte une circonstance que nous retrouvons dans les autres chroniques de la même collection. C'est que Guillaume , comte de Hollande, second fils de Florent, dont il vient de parler, s étant joint aux babitaus d'Harlem , équipa une nouvelle flotte et alla trouver son père dans la Terre-Sainte avec des cavaliers d'élite. Ce prince Guillaume , ayant reconnu l'état de Damiette , fit construire un vaisseau dont la quille était de fer et en forme de scie. 11 attendit un vent favorable, et lorsque ce vent souffla, le vaisseau, poussé avec impétuosité, rompit les chaînes de fer qui fermaient l'entrée du port de Damiette. Jean de Lcyde ajoute , comme les autres chroniques , que l'empereur d'Allemagne, en reconnaissance de ce service, créa Guillaume chevalier ; qu'en outre il accorda aux habitans d'Harlem de mettre sur leur étendard rouge quatre étoiles d'argent surmontées d'une épée , et que le patriarche de Jérusalem leur fit présent d'un étendard triomphal décoré de la croix.

Nous lisons dans la chronique de Jean de Leyde que saint Louis*, en quittant la Terre-Sainte , après avoir appris la nouvelle de la mort de sa mère , fut assailli d'une tempête qui repoussa son vaisseau sur la côte , non loin du mont Carmcl. Dans ce moment , la cloche du monastère appelait les religieux à matines; le saint roi descendit à terre et se rendit au couvent. 11 fut si touché de la dévotion des frères, i qu'il leur demanda six d'entre eux pour les conduire avec lui en France. Les religieux donnèrent au roi six français de leur ordre; saint Louis, arrivé dans son royaume, fit construire à Paris, et à grands frais, un monastère pour les recevoir. Dans peu de temps , l'ordre des Carmes se ré- / pandit en diverses parties de la France , de l' Allemagne , à Cologne, à Bruxelles et à Harlem. Cette chronique, qui finit à l'année 1417, n'offre, comme on voit, que fort peu de choses sur l'histoire des croisades.

Celle qui la suit est d'un anonyme qui était moine d'Egmond (1); elle ne parle que de la troisième croisade, ou , pour mieux dire, de l'expédition de l'empereur Frédéric 1er., qu'elle décrit fort succinctement : elle dit que la nouvelle de

(i) Chronicon anonj mi mon.ii hi Egmontani,p 35 1.

la mort de ce prince parvint aux gentils , qui «talent assièges dans Acre, avant que les chrétiens en lussent instruits. Lo corps de L'empereur, ajoute l'anonyme, fut soigneusement frotte' de sel, sale diliçfinter infriealwn , et place' sur un brancard ; il fut transporte à Àntioche , en grand deuil , et honorablement enterré à l'entrée du chœur de la basilique de Saint-Pierre. Dans cette même ville , moururent et furent inhumes plusieurs princes et seigneurs , entre autres Florent, dixième comte de Hollande, etl'é\êque de Wirtemberg, d'un savoir et d'une éloquence admirables, et qui avait été utile à l'armée par sa sagesse et ses conseils.

La chronique de Rener de Snuits (I), sans donner beaucoup plus de détails que celle de Jean de Leyde, se fait remarquer par un style plus élégant et plus correct. Elle remonte aux temps les plus reculés , et Cnit à l'année 1519. La première croisade y est racontée fort brièvement , la seconde est omise : c'est sur les événemens de la troisième , que auteur s'arrête un peu plus. En parlant de l'expédition de Frédéric 1er. , Rener dit que jamais armée n'inspira autant de crainte- à Saladin , mais qu'un instant , une heure fit évanouir l'espérance des chrétiens. Après la mort de l'empereur, ajoute-t-il , ses troupes gagnèrent Antioche, où elles parurent se livrer plutôt à l'oisivetéqu'à la guerre; les uns furent enlevas par la maladie etpar l'intempérie de l'air; les autres quittèrent leurs étendards et se dispersèrent ça et là, de sorte qu'ils ne furent d'aucun secours. Le chroniqueur parle aussi de Guillaume, fils de Florent, comte de Hollande h et du vaisseau que ce prince fit construire ù Damiette, pour rompre les chaînes qui fermaient l'entrée du port. 11 rapporte, comme Jean de Leyde , comment l'empereur d'Allemagne et le patriarche de Jérusalem reconnurent le service que le comte do Hollande rendit en cette occasion aux croisés. 11 ajoute que , lorsque les Frisons furent de retour dans leur pays , les eufaus de Harlem couraient dans les places publiques , avec des rameaux en main , en réjouissance de la victoire de Damiette , ptteri fume cireà Damietam, victoriam referre , palmulis plate tim disewrentes. Rener parle , en peu de mots , de la bataille de INicopolis , dont il attribue la perte à l'ambition et à la témérité des Français. Il raconte, avec la naine brièveté, la prise de Constantinople par les Turcs.

Nous avons remarqué, dans cette chronique, une apos-

(i) Rencri Snoi. archiatri de rébus batavicis, lib. XIII. ( a», part.,

86 niOtlOTBfcQUE

trophe assez vive que l'auteur adresse aux princes chrétiens, pour les engager à se réunir contre les infidèles. C'est à propos des exploits que Guillaume IV, comte de Hollande, venait de faire , en 1 325 , dans la Lithuanie , et du pèlerinage qu'il avait entrepris dans la Terre-Sainte , qu'il s'écrie tout-à-coup i « Le Turc possède Jérusalem , cette ville royale de la chré- » tienté. Princes chrétiens , que n'allez-vous la venger. L'o- » dieux ennemi du Christ est maître du Saint -Sépulcre , » sepulcro Christi incubât. Il accable nos frères sous le poids » de la servitude. Mais ils sont schismatiques , dira-t-on; 9i délivrez-les d'abord : ensuite vous les persuaderez , vous >* les guérirez. Toute l'Asie , la Thrace , la Macédoine , l'É- » pire , l'Ulyrie , la Dalmatie même , obéissent à la tyrannie » du Turc barbare qui , dans sa fureur , essaie d'atteindre les » Hongrois et les Germains, dont le nom et la réputation » firent reculer, dit-on, Alexandre de Macédoine. S'il faut » l'avouer , nous ne sommes pas tombés dans ces malheurs , » nous nous y sommes précipités nous-mêmes par notre faute. >» Vous voyez tous ces maux , vous les sentez , et vous vous » engagez dans des guerres civiles ! Quand cesserez-vous donc » d'être divisés , pour chasser de Jérusalem et de toute la Ju- » dée ces animaux immondes ? impurissimos canes. Secourez- » vous, je vous en conjure; détournez de vos têtes la ruine » qui vous menace ; tirez le glaive contre cet ennemi qui est » si altéré du sang chrétien , et qui fait si ouvertement injure » à Dieu , aux hommes , à la religion et à la piété. »>

Les annales de la Belgique (1), par Gilles de Royes , abbé de Royaumont , en France , sont , de toutes les chroniques de la collection que nous venons de parcourir, celles qui renferment plus défaits concernant l'histoire des croisades.il est très-peu d'événemens qui y soient oubliés. Mais les détails manquent , et ces annales ne peuvent être considérées que comme un sommaire chronologique assez exact de tout ce qui concerne les ait aires des colonies chrétiennes en Orient. Pour faire juger de la précision du chroniqueur, il suffira de dire ue le récit de la première croisade ne renferme pas plus de eux pages ; pour la seconde , l'auteur n'a pas osé suivre les princes croisés jusqu'à Damas , car il les quitte à Antioche , et se contente de dire que leurs efforts étaient grands , mais que Dieu n'était pas avec eux , eorum conatus erat ni" mius et Deus non erat cum eis.

(i) Annales bclgïti vEgidii de Royâ , abbatis monasterii B. Maris de Rcgali-Montc in Franciâ, etc., ( a«. part., p. 209).

Sous la date de 1 1 78 , l'auteur, racontant le siège du château de Harenc par Philippe, comte de Flandre, dit que , dans un combat , ce prince arracha le bouclier d'un seigneur turc. Ce bouclier avait un lion noir peint sur un champ d'or. Philippe prit les mêmes armoiries et les porta sur ses armes tant qu'il vécut.

Sous la date de 1595, Gilles de Roye s'est beaucoup étendu sur la bataille de Nicopolis. 11 nous apprend que Galéas , duc de Milan , pour se venger de l'affront fait à sa fille Va lcntiiie, mariée au duc d'Orléans, et qui avait été renvoyée à son père comme coupable de lèze-inajesté , écrivit secrètement à Bajazet pour l'informer de la marche des Français en Hongrie , désirant qu'ils tombassent entre les mains de cet empereur des Turcs , ce qui arriva en effet , pro ut evenit. Apres avoir fait le récit de la bataille de Nicopolis, l'auteur ajoute que Jacques de Helly, envoyé par le vainqueur pour annoncer au roi de France le malheur qu'il venait d'éprouver, dit à Charles et aux grands de sa cour qu'il était facile d'apaiser Bajazeth en lui envoyant des étoffes de laine et de lin peintes de figures de diverses histoires, diversarum historianinifîgurts impictis, et des oiseaux qu'on appelle faucons. On ne put trouver qu'un faucon blanc, qui fut envoyé avec les autres présens par le seigneur de Châteaumorant et Jacques de Helly. Ces deux députés , suivant l'auteur, eurent beaucoup de peine à traverser la Hongrie, parce que le roi de ce pays ne voulait pas qu'on portât des présens à Bajazeth. Gilles de Roye dit que ce fut un marchand de Lucques , nommé Dinus de Hesponde , qui , par le moyen de marchands génois , avec lesquels il était en relation d'affaires , fit passer à l'empereur turc les deux cent mille ducats qui servirent à la rançon des prisonniers français. Il parle aussi d'un petit vaisseau d'or pur, d'un travail admirable , que Jacques de Helly , dans un second voyage, porta en présent à Bajazeth.

Première Collection de Jean Pistorius (1).

Jean Pistorius, né à Nidda, en 1516, s'appliqua d'abord à la médecine; il quitta ensuite cette profession pour la jurisprudence , et devint conseiller de cour du margrave de

(i) Illustrium veterum script omm qui rcrum à «ennani* per militas œtates gestarum bislorias vel annales posteris relujuarum , etc.

l>ade-Dourlach. U abandonna la réforme pour. embrasser le catholicisme, et fut fait docteur en théologie. Plus tard, if fut nomme conseiller de l'empereur, prévôt de la cathédrale de Breslaw , et prélat domestique de l'abbé de Fulde. Il mourut à Fribourg, en 1608. Les collections historiques qu'il a publiées n'offrent aucun éclaircissement ni aucune critique sur les différens auteurs dont elles se composent. Dans la première, nous trouvons parmi les chroniques qui se rapportent à notre sujet, X appendice à la chronique de Mariait Scot, par Dodequin , aboé du monastère de Saint -Dysibode (1). Cette chronique de Scot finit en 1083. Dodequin l'a reprise en 1084 , et l'a continuée jusqu'en 1 200.

On y Ut, sous la date de 1096, un récit assez curieux du mouvement général qui se fit en Europe pour la délivrance des saints lieux.

» Plusieurs phénomènes , dit l'auteur , se manifestèrent >» dans le ciel et présagèrent des choses étonnantes. Nous en » rapporterons deux qui feront mieux juger des autres. Les » yeux furent tout-à-coup effrayés d'une espèce de feu sem- » blable à celui de la foudre, et qui dans sa longueur avait la » forme d'une lance. Il était plus brillant que le jour le plus » clair, et courait sous la lumière même du soleil. Mais il » ne fit de mal à personne. Un autre jour , au coucher j» du soleil, des globes de feu parurent en différentes parties » de l'air, sans qu'on y vît le inoindre nuage, et allèrent se » cacher dans d'autres endroits du firmament. Quefruies- >* uns jugèrent que ce n'était pas du feu , mais les puissances » célestes qui annonçaient le grand mouvement des nations , » lequel eut bientôt lieu. En effet , pendant que ces prodiges » se manifestaient, un moine nommé Pierre, sortant d'un j» cloître d'Espagne ( Dodequin n'est pas le seul qui ait fait » venir l'ermite Pierre de ce pays ) , ébranla le monde , en » montrant un papier qu'il disait tombé du ciel , et qui or- » donnait à toute la chrétienté de se porter en armes à Jé- » rusalem pour en chasser les infidèles. ( L'abbé Ekkard » parle aussi de ce papier merveilleux ) . Il s'appuyait sur ces » paroles de l'Evangile : Jérusalem sera foulée aux pieds par » les gentils, jusqu'à ce que les temps soient accomplis . Dodequin parle du nombre incroyable de pèlerins de tout âge, Je toute condition,, qui s'enrôlèrent à la voix du pieux cénobite. Il dit que les femmes qui partirent étaient en habit

(i) Dodcchini ahhatis in mpnaslerio sanrli DUibodi ail ciuonica Maliaui Scoli continuât»; historise appendtx. (Ton», I, p. 407 ).

d'homme , et marchaient armées. Après avoir raconte le massacre des juifs, l'auteur ajoute que les Hiérosolymitcs (c'est ainsi qu'il appelle les croisés) f tirent en grande partie tues à Mersebourg, et qu'ils le méritaient bien , parce que les hommes , marchant avec les femmes , avaient commis îles abominations. Ainsi , selon lui , les croisés s'étaient attiré la colère de Dieu , par leur commerce avec les femmes et non par le massacre qu'ils avaiqpt fait des juifs, massacre dont il parle sans exprimer le moindre sentiment de réprobation.

Quelques lignes lui suffisent pour raconter la prise d'Autioche et celle de Jérusalem , la mort de Godefroy et l'élection de Baudouin qui , dit-il , soumit toutes les villes que les Turcs avaient possédées en Palestine.

Sous la date de 1 101 , Dodequin copie la lettre que l'archevêque de Pise, Godefroy et Raymond de Saint-Gilles adressèrent au pape sur la conquête de Jérusalem. (Nous avons donné cette lettre aux pièces justificatives de notre premier volume de l'histoire des croisades ). A l'année 1117, l'historien parle de l'expédition navale qui eut lieu en Portugal , et paraît avoir emprunté son récit d'un témoin oculaire. Voici l'itinéraire qu'il trace de la flotte des croisés : « Dans l'octave de Pâques , le 5 des calendes de mai , une >» armée partit de Cologne, et le 14 des calendes de juin , >» nous arrivâmes au port d'Angleterre nommé Darchimite » (peut-être Darmouth), où était le comte de Areschot, avec »» près de. deux cents bâtimens anglais et flamands. Nous re- » mîmes en mer le sixième jour, avant les, Rogations. La » veille de l'Ascension , nous éprouvâmes une grande tour- » mente. Huit jours après nous abordâmes, en Espagne, au " port Gazzis ( Cadix ) avec cinquante bâtimens. En suivant >' la même côte, nous vînmes au port Viver. Six jours avant *» la Pentecôte, nous parvînmes au port de Thanuzra, en Ga- M lice , et le surlendemain de cette fête , nous entrâmes dans " le fleuve Duero', de Portugal ^puis dans le Tage; enfin, la

* veille de Saint-Pierre et Saint-Paul, nous abordâmes à n Lisbonne. Nous fûmes repoussés par les ennemis , vers la n fête de l'Assomption ; à la fête de la Nativité de la Yierge , M on commença à construire une tour en bois , qui fut achc-

* vpe vers la mi-octobre, et qui nous servit de forteresse. M Enfin, dans la nuit de la fête de Saint-Gall , abbé, on mit M le feu aux retranchemeiis , et deux cents guerriers à pied " se portèrent sur les murs de la place ennemie. Nous n'ob- » tînmes cependant la victoire que le jour delà fête des » onze mille vierges. Deux muets , qui étaient dans l'armée ,

» commencèrent à parler le jour de la fête de Saint-Gé- » réon , martyr. »>

L'auteur ne parle de la seconde croisade, que pour annoncer, sous la date de 1 149, le retour en Europe du roi Conrad qui , dit-il , ne fit rien de mémorable ( ni h il dignurn memoriœ referens). Depuis cette date , jusqu'à l'année 1 200, où finit l'appendice , Dodequin ne dit pas un mot de la Terre-Sainte. 9

Chronique de Sigebert de Gemblou (1 ). Ce moine était français et de l'ordre de Saint-Benoît. 11 vivait vers la fin du onzième siècle , et mourut en 1112, époque où il a laissé sa chronograpliie. Robert du Mont, normand d'origine et abbé du même ordre, a continué cet ouvrage jusqu'en 1210. On lit dans la chroniciue de Sigebert, sous la date de 1096 :

« Les peuples d'Occident, gémissant de savoir les lieux » saints profanés, et les Turcs déjà maîtres de plusieurs » contrées des chrétiens , poussés par une même inspiration » ( unâ inspiratione moti), animés les uns par les autres à la » vue de plusieurs signes, se rassemblèrent de toutes parts, »> de leur propre mouvement et sans y être forcés : ducs , » comtes , seigneurs , nobles et roturiers de tout âge et des » deux sexes , accoururent de tous les pays de l'Europe , et >» tous armés , portant le signe de la croix , se préparèrent à » aller venger les injures de Dieu, sur les ennemis du nom » chrétien. Autant chacun avait été porte jusques là à exer- » cer sa malice dans le monde , autant chacun se montra » disposé à se distinguer dans la milice de Dieu : la paix s'é- » tablit aussitôt de toutes parts. On attaqua d'abord les » juifs dans toutes les villes , on les força de croire au Christ ; » on dépouilla de leurs biens , on tua , on chassa des villes » ceux qui ne voulurent pas y croire. Quelques juifs, conduits M par le ciel et par amour de leur loi ( cœlo tenendte patriœ » tegù diicti), se tuèrent les uns les autres ; d'autres feigni- » rent de croire, pour un temps, et retournèrent ensuite » au judaïsme. » Sigebert cite les noms des principaux chefs des croisés, et présente comme incitateur ( incitalor) du pèlerinage , l'ermite Pierre , qui persévéra jusqu'à la prise de Jérusalem , et fut utile , dans plusieurs occasions , à l'armée de Dieu.

Sigebert parle d'un premier combat livré le 9 des calendes de mars, au pont du fleuve Farfar, et d'un second auprès de Nicce , le 5 des nones du même mois , dans lesquels les

(1) Sigebuti GcmLIaccmis cœnobiue chrouograplùa. ( Tom. ï, p. ^77 ).

DES CROISADES. 9t

Turcs furent vaincus. Raoul de Dicet et d'autres écrivains anglais ont aussi parlé de ce premier prétendu combat; peut-être ont-ils copié Sigebert qui vivait avant eux ; car il y a entre leurs expressions et les siennes une grande conformité'. (Nous croyons que ce combat livré près du fleuve Farfar pourrait bien être celui que livrèrent aux soldats d'Alexis , ïancrède et Bohéinond , au passage du Vardar. ( Voyez , à ce sujet , Raoul de Caen. )

Ce que l'auteur raconte de la prise de Nicée , de la prise d'Antioche , de Marrah , ne mérite pas d'être répété dans cette analyse. Nous nous bornerons à citer ce qu'il dit du caractère d'Anselme de Ribemont , tué au siège d'Arclias , et dont nous avons raconté le trépas miraculeux dans le troisième livre de notre histoire. «Anselme de Ribemont , dit Sigebert , » était un homme très-prudent et fort utile à l'armée. Il » avait une si grande dévotion pour le martyr Saint-Quin- » tin, que tous les ans il célébrait la fête de ce saint, en » réunissant des clercs de toutes parts , et après que l'office » était fini , il leur faisait servir à tous une table copieuse- » ment fournie. »

La prise de Jérusalem et la bataille d'Ascalon, que Sigebert compte pour le sixième combat que livrèrent les croisés , sont racontées avec bien peu de détails. Il nous apprend, sous la date de 1 100, que Robert , comte de Flandre , rapporta le bras de saint Georges, martyr, qu'il donna à l'église d'Anchim.

Continuation de la chronique de Sigebert, par Robert du Mont. Cette continuation nous fournit quelques notions intéressantes sur les événemens qui suivirent la première croisade. Sous la date de 1 ! 1 5 , on y trouve quelques détails sur la bataille de Genezareth. Sous la date de 1118, l'auteur rapporte que le 1 3 de janvier , à la première heure de la nuit, apparurent dans les airs des armées de feu qui s'étendaient du septentrion à l'orient, et qui, se répandant ensuite dans tout le ciel , furent un sujet d'étonnement et d'effroi pour ceux qui les virent. ( Nous ne voyons pas dans 1 histoire que l'apparition de ce phénomène soit liée à quelque événement important des croisades. )

Nous avons suivi Robert du Mont dans le récit du combat qui fut livré, en 1124, pendant la captivité de Baudouin II. Voici comment il raconte cette bataille. « Les infi- » deles, enflés d'orgueil, se rassemblent de toutes parts, » au nombre de quarante mille, pour chasser les chrétiens » de leur territoire , et réunissent tous leurs bagages à As- » calon. Les chrétiens n'ayant, dans cette crise, d'autre

» espoir qu'en Dieu , ordonnent , à l'exemple des Ninivites , » un jeûne aux deux sexes. Les cnfans à la mamelle sont; » privés du sein de leurs mères, et les troupeaux même de >» leur pâturage. On indique le jour du combat : les chré- » tiens s'avancent au nombre de trois mille au plus , tant » cavaliers que piétons. Les princes marchent à leur tête ; » le patriarche portait la croix du Christ, pour étendard; » Ponce, qui avait été abbé de Cluni, tenait la lance quV » perça le flanc du Seigneur-, l'évêque de Bethléem avait en » main un vase où était renfermé du lait de la Sainte-\ierge. »» I i s Sarrasins , répandus de tous côtés, enveloppent les » chrétiens de manière qu'aucun ne puisse échapper. Pen- >» dant que ces derniers sont ainsi exposés aux coups des » ennemis . ils aperçoivent une lumière qui fend la nue et w va tomber sur les Sarrasins. Cette lumière n'était pas en- » voyée pour favoriser les ennemis , qui ne la virent point , » mais elle était le signal de leur défaite. En effet , ils per- » dent tout-à-coup leurs forces, et sont tués en fuyant çà » et là , non-seulement par les hommes , mais aussi par les » enfans et par les femmes. Sept mille périrent dans le com- » bat; cinq mille furent noyés. Tous les chrétiens, sains » et saufs, s'en retournèrent en chantant des hymnes à. » la gloire de Dieu. »

Après avoir raconté, en peu de mots, le siège de Tyrr en 1125, l'auteur parle ainsi de la prise d'Edesse, qui eut lieu en 1115. « Edesse, ville de la Mésopotamie, dans la- » quelle on conservait les corps des apôtres Thomas et Tha- » dée, et gui, depuis qu'elle était convertie au christianisme, » n'avait jamais été souillée par les impuretés de l'idolâtrie, » est assiégée et prise par les Turcs. L'évêque de la ville est » décapité ; les lieux saints sont profanés ; des abominations , » qu'on ne peut raconter, sont commises; plusieurs milliers » d'individus des deux sexes et de tout âge sont tués ou * tourmentés de diverses manières, ou ennienés en scrvi- " tude. La crainte et la douleur se répandent parmi les chré- » tiens ; l'orgueil et l'audace augmentent dans le cœur des » ennemis du Christ : et ce fut là , en effet , le commence- » ment des maux. » On sait que la perte d'Edesse arma les> peuples de l'Occident , dans la seconde croisade. Quoique le récit de Robert du Mont laisse ici beaucoup à désirer , nous le suivrons exactement, parce qu'il est du très-petit nombre de documcns qui nous restent sur cette guerre sainte : «< Louis, roi de France, enflammé de zèle parla perte de la » Mésopotamie , animé aussi par les lettres du pape Eugène , » et, comme d'autres pensent, touché de repentir de Fin-

» cendie de Vitry, prit la croix à Ve/.elay, avccles principaux ">» de son royaume , et une multitude innombrable de chré- » tiens , et se disposa à faire le pèlerinage d'outre-mer. » Pendant ce temps , l'abbé de Clairvaux , charge' par le pape » de prêcher la croisade en France, excitait les ndèles, par » son éloquence, à entreprendre le même voyage, et la » grâce de Dieu qui l'accompagnait secondait sa mission » par des miracles. Le jour de la Purification de l'année » 1147, Bernard donna la croix au roi Conrad et à tous les » princes de l'empire , dans la ville de Francfort, et le nombre >» des pèlerins s'accrut considérablement.

» Une armée navale , réunie de l'Angleterre , de la Flandre » et de la Lorraine , partit le 2 des ides d'avril du port de » Termunde, sur prèa de deux cents vaisseaux, et aborda » à Lisbonne le 4 des calendes de juillet. Après quatre mois » de siège, plusieurs combats et beaucoup de souffrances, » elle s'empara de cette ville , par la vertu de Dieu et par la » bravoure qu'elle déploya. Quoique cette armée ne fût que » de treize mille hommes , elle triompha de deux cent mille » ennemis. Quand les croisés furent entrés dans la ville , ils » y consacrèrent une église, établirent un évêque et des » prêtres. Trois muets recouvrèrent la parole , en touchant » des corps de croisés qui avaient été tués.

>» Au mois de mai, Conrad entreprit son pèlerinage avec » une grande multitude et des forces considérables. Après » avoir heureusement traversé le Bosphore, il se détourna » imprudemment pour attaquer Icône ; mais ayant épuisé » toutes ses provisions et celles du pays , il revint accablé » par la faim et poursuivi par les Turcs , qui lui tuèrent plu- » sieurs milliers d'hommes.

» Le roi de France entreprit son pèlerinage à Ja Pente- » côte. 11 traversa la Hongrie , passa le Bosphore et rencontra > le roi Conrad , qui n'avait plus avec lui qu'un petit nombre » d'hommes, les autres revenant dans leur pays , à cause >» de la disette qu'ils éprouvaient. Conrad fut bien reçu par » les Français ; il marcha quelque temps avec eux : mais >» rappelé de Tyathire par l'empereur des Grecs , il fut con- » duit à Jérusalem sur des vaisseaux de ce prince.

» Les Français souffrent de grandes pertes dans les dé- >» serts de l'Asie mineure , par la ruse et la fourberie des » Grecs , et par les fréquentes attaques des Turcs. Tour- >» inentés de la faim , quelques-uns d'eux se nourrissent de « la chair de leurs chevaux et de leurs ânes. Ils arrivèrent » enfin à Satalie , après avoir perdu beaucoup de monde par » les fatigues et par la famine. Parvenus à Antioche , ils se

>» rendirent par mer en Palestine. » ( Cette dernière circonstance est une inexactitude ; le roi de France se rendit à Jérusalem par terre ; il fit, par mer , le trajet de Satalie à Antioclie. )

m Damas était assiégée depuis trois jours (triduum), par » les Français , les Allemands et les Hiérosolymitains ; déjà » les murs extérieurs qui entourent les jardins de cette ville >, étaient pris , et l'on s'attendait que la place se rendrait « bientôt , lorsque , par la fraude des princes de la Palestine, m comme on le rapporte (utaiunt)^ le siège fut levé. Le roi » de France, étant convenu avec l'empereur d'aller assiéger » Ascalon , se rendit avec les siens à Joppé. Mais les habit ans » de Jérusalem ne voulant point seconder ce projet, Tem- » pereur retourna à Constantinople , et le roi de France , » après avoir congédié ses troupes , resta un an à Jérusalem » avec un petit nombre de pèlerins. »

Robert du Mont rapporte , comme quelques autres historiens , que ce roi , en revenant de la Palestine , tomba au milieu de vaisseaux grecs , mais qu'il fut délivré par l'amiral Georges de Sicile , qui ravageait alors les provinces de l'empire. (Si ce fait était exact, on doit croire que Louis VII en en aurait lui-même parlé dans ses lettres à l'abbé Sugger. )

Avant de parler du siège de Damas, l'auteur a raconté qu'Alphonse , comte de Saint-Gilles , était abordé en Palestine avec une armée navale , et qu'on espérait qu'il y ferait de grandes choses ( magnum quid facturus sperareùir) ; mais la reine de Jérusalem, comme on le rapporte [ut aiunt) , l'ayant empoisonné dans un breuvage , ce prince mourut à i Césarée de Palestine. Son fils, encore jeune, étant entré

dans un château qui appartenait au comte de Tripoli , son cousin-germain , fut fait prisonnier par les Turcs , avec sa sœur ; et ce dernier malheur, si on en croit Robert du Mont , fut encore attribué à la haine et à la perfidie de la reine Melisendc. Ici, le chroniqueur ne cite aucun témoignage à l'appui d'un récit qui nous paraît invraisemblable. Il est certain néanmoins que le fils du comte de Saint-Gilles mourut subitement, et qu'on crut généralement qu'il était mort empoisonné; ce qui prouve que les plus grands crimes se mêlaient quelquefois à des entreprises dont la religion était l'objet ou le prétexte.

Sous la date de 1153, Robert du Mont rend compte en ces termes de la prise d'Ascalon :

« Le roi de Jérusalem , possesseur de tout le royaume , se « rendit enfin maître d'Ascalon, capitale de la Palestine, » après un long siège ou il perdit beaucoup de inonde. On

» rapporte que plusieurs chevaliers du Temple, qui croyaient » s'emparer* de cette ville, y étant entrés, furent aussitôt » tués par les infidèles. Les autres assicgeans, à la nouvelle » de ce désastre , se prosternèrent devant la croix du Sei- » gneur, et , dans leurs vives supplications , implorèrent le » secours de Dieu. Ils méritèrent d'être aussitôt exaucés ; » car les habitans de la ville , effrayés par la vertu divine et » sentant qu'ils ne* pouvaient plus résister , rendirent la * place aux chrétiens , et obtinrent la liberté de sortir avec » ce qui leur appartenait. »

Le siège et la prise d'Ascalon sont racontés beaucoup plus longuement par Guillaume de Tyr; c'est aussi dans 1 historien du royaume de Jérusalem qu'il faut lire la guerre ui éclata entre Nourredin et les Francs de la Palestine. Robert u Mont rapporte à cette époque unfaitque nous avons peine à croire, c est une entreprise des Sarrasins contre la ville d'Acre. Notre historien parle peu des expéditions du roi Amaury en Egypte; et, sous la date de 1 177, il raconte en ces termes la défaite de Saladin entre Ramla et Ascalon :

« Dans la nuit de la fête de Saint-André , il s'éleva un vent » violent; le jour même de la fête et la veille apparut au » matin une lumière qui s'étendait de l'Orient jusqu'à l'Oc- » cident. Les chrétiens combattirent ce jour-là avec les in- » fidèles à Saint-Gcorges-de-Ramla; car Saladin, qui avait » épousé la veuve de Nouredin , avait cru qu'il pourrait se » rendre maître de Jérusalem , qui était dépourvue de dé- » fenseurs , parce que le comte de Flandre avait conduit pres- » que tous les guerriers chrétiens au siège d'Harenc. Mais le » roi de Jérusalem, le patriarche et les autres hommes reli- » gieux [alii religiosi viri) , secondés de quelques chevaliers >» et de leurs écuyers, dispersèrent, par la vertu de la vraie » croix , une armée innombrable d'infidèles. La sainte croix » parut à ceux-ci , comme ils l'ont dit eux-mêmes , s'élever » depuis la terre jusqu'au ciel. Les chrétiens, dans cette il victoire , s'enrichirent d'or et d'argent , de chevaux , d'ar- » mes et de vivres. »

Sous la date de 1 1 79 , Robert du Mont rend compte de la conjonction de toutes les planètes dans la balance et dans la queue du scorpion , et rapporte les prédictions que les astronomes tirèrent de cet événement. (Plusieurs chroniqueurs du douzième siècle parlent de ces prédictions. Voyez Guillaume Le Breton, Rigord, Roger de Hoveden, etc.)

« Le roi de Jérusalem , dit-il à la date de l'année suivante , » prince saint et honorable, mais châtié par Dieu, parce » que Dieu châtie tout enfant qu'il aime (onmem filium quem

96 DtBMOTttfeQCB

» recipit) , aidé de toute la chrétienté d'outre-mcr, construr- »» sit un château , Irès-fortifié par la nature et par l'art , sur >» le fleuve Jourdain , dans un lieu appelé Gué-de-Jacob , et » ou Jacob lutta avec l'ange. Cet endroit est agréable par les i» bois, les prés, les eaux poissonneuses , les moulins qu'on » y trouve , et par le voisinage de ttélinas et de Damas. C'est j» par là que les Sarrasins pénétraient dans la terre des chré- » tiens. Peu d'années après , Saladin s'empara du Gué-de- >» Jacob après avoir vaincu les Francs dans une sanglante » bataille. Il fit scier en deux les Templiers qui s'y trouvaient, » parce que le grand maître du Temple , fait prisonnier dans » une affaire précédente, avait refusé d'être échangé contre » le neveu du sultan , disant que , d'après les statuts de sort » ordre , il ne pouvait donner pour sa rançon que sa cein- » turc et son épée. »

Le resto de l'appendice de Robert du Mont n'offre plus aucun détail sur les événemens arrivés dans la Terre-Sainte jusqu'en 1210. Ces événemens y sont fort brièvement indiqués.

Sous la date de 1181 , le chroniqueur raconte avec des circonstances merveilleuses que la mere du Soudan d'Icône , près de mourir, révéla à son fils le secret de sa conversion , qu'elle lui avait toujours caché. Cette anecdote est rapportée dans les mêmes termes par Nicolas de Treveth ; on peut en lire le récit dans notre analyse de ce dernier historien. (Coll. de d'Achery). Nous croyons devoir ici renvoyer nos lecteurs à ce que nous avons dit à l'article de Mathieu Paris (coll. anglaise)et du inoineGodefroi,sur la haine et le mépris que les musulmans avaient pour le sultan d'Icône , parce qu'ils le groyaient de la secte des philosophes.

Le second volume de la collection de Pistorius renferme d'abord la chronique de Godefroy de Yiterbe (l) , qui vivait sous l'empereur Frédéric Ier. , dont il fut chapelain et notaire ou secrétaire. Godefroy était prêtre , philosophe et poète. Sa chronique est écrite en prose et en vers. Mais ses vers ne se distinguent de la prose la plus vulgaire que par la mesure et par les rimes , qui faisaient alors le principal mérite de la poésie. Le chroniqueur a commencé son ouvrage à l'origine du monde et l'a terminé en 1 1 86.

Sous la date de 1097, il parle en ces termes de la délivrance du Saint-Sépulcre :.

(i) Golfriili Viterbicnsis dironîca (Tom. Il, p. t6.). Celle chronique se trouve aussi dans la collection tic Mu rat or».

« Dans ce temps , dit-il , la ville de Jérusalem était foulée » aux pieds et occupée par les païens. Ils entretenaient le » tombeau du Seigneur avec décence à cause des tributs » qu'ils en retiraient. L'empereur Henri IV, et Alexis , roi » des Grecs , vivaient encore. Le pape Urbain , touché des * maux de Jérusalem, passa en France, et fit prendre les » armes aux chrétiens pour la défense du Saint-Sépulcre. » Il réunit cent mille hommes de diverses nations , et leur » donna pour chefs Godefroy de Bouillon , duc de Lorraine ; » Raymond , comte de Saint-Gilles ; Robert , comte de Flan- » dre, et Hugues, frère de Philippe, roi de France. Mais il » confia le soin spirituel de tous ces croisés à l'évêque du » Puy. Les autres chrétiens, apprenant ce mouvement, ac- » coururent en foule de tous les pays , de toutes les îles , en » disant qu'ils étaient les apôtres, les prédicateurs du Christ » et les défenseurs de sa croix contre ses ennemis. »

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer ici que les choses ne se passèrent point comme le dit Godefroi de Yiterbe. Le pape Urbain ne vint point en France pour y lever des armées , pour en nommer les chefs , mais pour exhorter les fidèles de l'Occident à secourir leurs frères de Jérusalem. Nous ajouterons que le pontife lui-même était entraîné par le mouvement général, et que les croisades ne furent point le résultat d'une volonté ou d'une combinaison, mais de l'esprit qui dominait toute, la société.

D'après la citation que nous venons de faire , on peut voir que notre chroniqueur ne nous donnera pas de notions trèsexactes et très-précises sur le caractère des croisades ; nous nous arrêterons peu sur son récit, qui ne nous offre rien d'instructif. Nous répéterons seulement ce qu'il dit sur l'ambassade envoyée aux chrétiens par le sultan du Caire, et sur les événemens qui en furent la suite : « Des députés » de l'armée chrétienne, ayant accompagné en Egypte les » ambassadeurs du Caire, furent très-bien accueillis; leur » haute taille, leur beauté, leur valeur, leur magnanimité >» excitèrent la curiosité et l'admiration des Egyptiens. >» Ceux-ci disaient que les Francs étaient plus que des hom- » mes . Le roi du Caire , d'après l'avis des siens , leva sur-le- » champ une armée qui alla assiéger Jérusalem. Ce prince » dit aux Turcs qui occupaient cette ville qu'il avait fait avec » les Francs un traité d'alliance et d'amitié, et qu'il voulait, » d'accord avec ses alliés , les exterminer, s'ils ne se sou- » mettaient eux et la ville à son empire. Les Turcs, par » crainte des chrétiens , se remirent au pouvoir du roi du » Caire. Celui-ci, chassant tous les Turcs de Jérusalem,

» confia la garde de la cité sainte à des Sarrasins; il espé- » rait ainsi dérober aux armes chrétiennes la gloire de con- » quérir l'héritage de Jésus-Christ. » (Le récit qu'on vient de lire paraît avoir été tiré de l'histoire de la première croisade par Ekkart, dont nous avons donné un extrait dans la collection de Martène.)

Godefroy raconte ensuite assez rapidement la famine que les chrétiens éprouvèrent à Antioche , la découverte de la sainte lance , la victoire remportée sur les Sarrasins , le siège et la prise de plusieurs villes de Syrie, la conquête de Jérusalem et la bataille d'Ascalon. Les détails qu'il donne sur tous ces événemens sont déjà connus. Il ajoute seule* ment que Godefroy, après la victoire remportée sur les Egyptiens , s'appliqua à apaiser les querelles que la jalousie faisait naître souvent entre les Romains et les Allemands ; et que , comme il était habile dans les deux langues ( utriusque linguœ peritus) , il parvint à les faire vivre en paix. (Il n'y avait point de Romains dans la première croisade ; quelques chroniques du moyen âge donnent quelquefois le nom de Romains aux peuples de la Gaule ou de la France, surtout lorsqu'ils les opposent aux peuples de la Germanie.)

Godefroi raconte en peu de mots les guerres que les chrétiens eurent à soutenir contre les musulmans dans la Syrie et la Palestine , puis il décrit en vers la seconde croisade ; il faut avouer que ses vers ne sont guères plus instructifs que sa prose ; il devait cependant être mieux informé qu'un autre, puisque avant d'être secrétaire et chapelain de Frédéric Ier. , il l'était déjà , comme il le dit lui-même , de l'empereur Conrad. Notre historien poète commence son récit par comparer l'empereur d'Allemagne à Sénèque pour le conseil , à Paris pour la beauté, à Hector pour la valeur; c'est tout ce qu'on trouve de curieux dans ce récit, qui du reste est fort incomplet. La chronique de Godefroy , qui finit en 1 1 80, ne parle plus des affaires des colonies chrétiennes en Orient.

La seconde chronique du deuxième volume de Pistorius a pour titre : De la première origine, des mœurs et des institutions des Germains {\), par H. Mutius. Cet auteur vivait au quinzième et au seizième siècles. Il était professeur à Basle. Son histoire commence aux premiers temps du monde , et finit en 1535. Mutius dit, dans son épitre dédicatoire adressée à un médecin , nommé Eusthatius , qu'il a lu avec soin tous les auteurs qui ont traité des affaires d'Allemagne , et

(i) De Gcrmanorum primâ origine , nioribus, instilûtis, etc. ( T. Il , p. laa).

r> L s CROISADES. 99

que c'est d'après leur témoignage qu'il a composé un corps d'histoire sur ce pays. Il s'étend assez longuement sur la première et sur la deuxième croisade, mais il dit peu de chose sur la troisième. Il donne quelques détails sur l'expédition de Frédéric II , en Palestine , et ne dit rien de la prise de Constantinople par les Latins, ni des deux croisades de saint Louis.

Mutius est remarquble par l'esprit de réserve et le ton de modération qui régnent dans son ouvrage. Il n'a point la crédulité des chroniqueurs qui l'ont précédé , et quelquefois il raconte les faits autrement qu'eux. Nous ne dirons rien de son récit de la première croisade , dans lequel nous avons cependant remarqué que l'auteur ne parle point de la découverte de la sainte lance , quoiqu'il raconte , avec assez de détails , les autres événemens de cette époque , et surtout les misères des croisés. Aussi Mutius n'attribue-t-il la victoire que les chrétiens remportèrent sur Kerbogath , qu'au désespoir de leur situation , et non à l'enthousiasme que la découverte miraculeuse de la lance excita , suivant les autres chroniqueurs.

La seconde croisade n'ayant eu, comme nous l'avons déjà dit , que peu d'historiens , nous avons dû nous attacher à rapporter tout ce que nous trouvions épars dans les chroniques sur cette expédition. C'est pour cette raison que nous allons copier ici Mutius , afin que nos lecteurs puissent comparer son récit avec celui d'Odon de Deuil , de l'auteur des Gestes de Louis VII, et d'Othon de Freisingen.

« Les Turcs et les Sarrasins , dit Mutius , sous la date de » 1 1 46 , firent éprouver de grands revers aux chrétiens » d'Orient. Louis, roi de France , touché de leurs maux , » leva des troupes , prépara tout ce qui était nécessaire à la » guerre , et se transporta en Asie. Conrad , roi des Romains, » fut invité et exhorté par le souverain pontife et par les » autres princes , à réunir ses forces d'Allemagne pour cette » expédition. Ayant donc levé une armée et disposé tout ce » qu'il fallait pour une guerre si lointaine , il partit au prin- » temps; en traversant la Bavière, l'Autriche et les lron- » tières de la Hongrie , il arriva , dans les grandes chaleurs , » à Constantinople , avec toute son armée en bon état, à » l'exception d'un petit nombre qui, n'ayant pu supporter » les ardeurs du climat et de la saison , étaient morts ou » restés malades en route.» Nous interrompons ce récit pour f aire remarquer que Mutius ne parle point des démêlés qui s'élevèrent entre les deux empereurs : et que dans la suite de sa narration , il confond les dates ainsi que les événemens ; entre autres erreurs grossières, il dit que l'empereur d'Alle-

tOO BIBLIOTHÈQUE

magne auquel Manuel avait fourni des vaisseaux , alla débarqucr à Icône. L'historien est plus exact en racontant la détresse et les revers des croises allemands. On verra, par son récit , que dès la seconde croisade cette population chrétienne qui , dans toute l'Asie mineure, venait au-devant des; premiers croisés , n'existait plus , ou tout au moins n'était plus l'auxiliaire des pèlerins de l'Occident.

« L'empereur de Constantinople , poursuit notre chroniy> queur , avait donné aux nôtres des guides qui les condui- » sirent par des chemins détournés, en leur promettant m toujours qu'ils arriveraient bientôt dans un pays abonni dant en fruits de toute espèce , et en pâturages. Les nôtres » les suivirent long -temps, et lorsqu'ils eurent consommé » presque toutes leurs provisions, les guides se retirèrent » secrètement du camp pendant la nuit. On ne sait si ce fut » par malice de leur part , ou d'après l'ordre de Manuel » leur maître, ou s'ils furent gagnés par l'argent des Sarra- » sins ; on ne sait pas non plus si , lorsqu'ils virent que les » nôtres n'avaient plus de vivres, ils ne craignirent pas leur » ressentiment , quoiqu'on rapporte que ces guides étaient » de si braves gens que presque toute V armée ne les accusa que « d'avoir ignoré les lieux et le terme de la route. Au lever du » jour , les guides ne paraissant nulle part , l'empereur con- » voqua les chefs de l'armée et les consulta pour savoir ce » qu'il fallait faire dans une si grande difficulté-, les uns » furent d'avis que l'année devait poursuivre sa marche ; » les autres que -les croisés devaient retourner sur leurs » pas. On résolut de marcher en avant. Bientôt l'avant - » garde de l'armée rencontra la cavalerie des Turcs qui » courait la campagne et interceptait les chemins. Les » nôtres se réjouissaient de voir des hommes, quoique » ce fussent des ennemis , car pour des gens tourmentés de » la faim , c'était au moins une espérance de se procurer » des provisions d'une manière ou d'autre. Les croisés, har- » celés par les Turcs , affaiblis par la disette , ne tardèrent » pas à reconnaître qu'ils étaient dans l'alternative de mou- » rir ou de s'emparer du camp ennemi. On en vint aux » mains „ et l'on se battit avec courage. Les infidèles reçu- » lèrent de quelques pas , mais les nôtres ne pouvaient les » poursuivre. La multitude des barbares , chassée un mo- » ment, revenait accabler les chrétiens épuisés de faim et » de fatigue , et ne se soutenant plus que par la force mo- » raie. L'empereur Conrad, n'ayant plus l'espoir de vaincre, » exhorta les siens à se replier peu à peu, en combattant » fermement , afin que toute l'armée ne fût pas détruite. Il

DES- CROISADTS. TOI*

» en restait à peine la moitié. Les ennemis poursuivirent les » nôtres, pendant près d'un mille, jusqu'à une hauteur où » les croisés parvinrent enfin , et d'où ils repoussèrent faci- » lement les Turcs. Au crépuscule, ils fortifièrent cette u hauteur comme ils purent, car ils manquaient d'instru- » mens nécessaires pour creuser et remuer la terre. Dans la » nuit, ils tuèrent et mangèrent quelques chevaux qui leur w auraient été très-utiles pour porter les malades et les bles- » sés. Pendant cette même nuit, ils se recommandèrent à » Dieu , pour qu'il n'abandonnât pas entièrement son peuple. » Les jours suivons ils arrivèrent non loin de Nioée , où ils- » trouvèrent quelques provisions. Ils résolurent d'attendre » là le roi de France , qui ne devait par tarder d'arriver.

» Louis avait été reçu à Constantinople avec autant d'hon- » neur que Conrad. Quand il fut venu en Bithynie , il apprit » que l'empereur allemand avait perdu presque toute son » armée. Cette nouvelle le pénétra de douleur et de crainte, » car il ne se confiait pas moins dans les troupes de Conrad » que dans les siennes. Quand les Français furent informés » du désastre de l'empereur, leurs esprits furent tout-à-coup » abattus. Plusieurs songèrent à retourner dans leur pays* » Mais le roi décida qu'il fallait se hâter d'aller joindre les » restes de l'armée de Conrad. En peu de jours Louis arriva » au camp des Allemands* Ceux-ci , à la vue des Français, » lurent un peu rassurés; mais les Français, en voyant les » calamités des Allemands , perdaient courage. L'empereur » et le roi délibèrent aussitôt sur ce qu'ils doivent faire, » et, après une longue discussion, ils décident qu'ils mar- » cheront ensemble vers Ephèse. Lorsqu'ils y furent arri- » vés, l'empereur , soit qu'il ne pût pas supporter l'orgueil » des Français , soit à cause du petit nombre de ses troupes , » ou qu'il jugeât qu'il devait peu se fier à celles du roi » effrayées de son malheur, s'en retourna directement avec » les siens à Constantinople. Il fut forcé d'y rester pendant » quelques mois, à cause de l'hiver, les vents dans cette » saison étant un obstacle à la navigation. Le roi de France , » abandonnant Ephèse , arriva au fleuve Méandre , dont les » Turcs se disposèrent à lui interdire le passage. Les rives » de ce fleuve ne présentaient pas de grands obstacles et ne >» favorisaient pas beaucoup les ennemis. Cependant Louis y envoya secrètement, par des sentiers détournés, des » guerriers qui devaient s'efforcer de passer dans un autre « lieu que celui où l'on campait. Ceux-ci, repoussés, re- » vinrent au camp et dirent que , vu leur petit nombre , ils n n'avaient pu traverser le fleuve, mais qu'ils le feraient,

» sans difficulté, s'ils étaient plus nombreux. Le roi, pour » tromper les infidèles , partagea alors son armée en petits n corps , comme s'il voulait tenter le passage en divers en- » droits. Les ennemis , qui crurent que c'était en effet son » dessein, se portèrent sur tous les points où ils voyaient >» les chrétiens se diriger. Mais les nôtres , ainsi que le roi » l'avait ordonné , reviennent avec vitesse et suivent le » prince qui passait. Tout avait été si bien disposé , qu'au- » cun corps ne manqua. Toute l'armée fut réunie sur un » même poiut , avant que les premiers , entrés dans le *> fleuve, fussent arrivés aux ennemis. Les corps turcs, en- » voyés aux lieux que leurs chefs leur avaient indiqués , y » attendirent en vain les chrétiens ; ils revinrent enfin trop » tard et sans ordre , lorsque déjà les leurs étaient tués ou » mis en fuite. Le projet de Louis fut exécuté sans une » grande perte des siens. Ce prince tua un monde infini aux » ennemis, fit un grand butin, et fier de son triomphe , » poursuivit sa marche. Mais pendant que les chrétiens s'a- » bandonnent à l'ivresse de la victoire , les ennemis rallient » leurs forces et cherchent l'occasion de se venger et de » combattre pour leurs dieux et leurs foyers. Les nôtres > » traversant une montagne sans ordre, sont attaqués en » flanc par les Turcs qui , du haut de cette montagne , fon- » dent sur eux et séparent l'armée chrétienne en deux. m Quelques-uns des croisés , arrivés au sommet , furent faci- » lement vaincus , les autres furent accablés de traits et de » pierres lancés d'une des hauteurs. Le combat fut sanglant. » Les chrétiens, séparés les uns des autres, se portent des » deux côtés sur les Turcs; ceux-ci font rouler de grosses » pierres sur les chrétiens. Un grand nombre de croisés suc- » combent : la nuit mit fin au combat. Cette journée , déjà si » funeste aux Français , le fut encore plus par la disette qui » la suivit ; car les provisions qu'ils avaient à leur suite leur » furent enlevées. Enfin, après une longue marche et de » grandes difficultés, ils arrivèrent à Sa ta lit; , ville soumise » a l'empereur de Constantinople. Aidés par les habitans de » Satalie , les nôtres se rendirent au port de Saint-Siméon , » où ils restèrent quelques jours pour se reposer et prendre » soin des blessés. Raymond, prince d'Antioche, vint trou- » ver le roi de France dans ce port ; il lui fit des présens et » le conduisit avec de grands honneurs dans sa capitale. Il » demanda au roi qu'il voulût bien l'aider à conquérir quel- » ques villes de Syrie pour les réunir à sa principauté ; mais » Louis répondit qu'aucun motif assez puissant ne pouvait » le détourner d'aller à Jérusalem. Il partit donc et s'y ren- » dit avec son armée. »

Mutius raconte ensuite que Conrad, ayant appris ce qui était arrive' au roi de France depuis son départ , se mit en mer au printemps et alla débarquer au port d'Acre, d'où il se rendit à la ville sainte.

« Tout le peuple de Jérusalem , dit-il, se porta en foule » au-devant de lui. Le roi et le clergé l'allèrent recevoir. » Peu de jours après, on annonça l'arrivée du roi Louis. Ut » patriarche fut envoyé avec le clergé à sa rencontre. Lfe » roi de Jérusalem resta dans la ville , et cela se fit pour re- » connaître que Conrad était plus grand que Louis. Le roi de. » France fut introduit avec magnificence. Dès que l'empe- » reur et le roi eurent visité les saints lieux , accompagnés » du roi de Jérusalem et du patriarche , ils convinrent de » ce qu'il fallait faire pour défendre le royaume et pour l'a- » grandir. Ils résolurent d'un commun accord d'aller assiéger » Damas, ville dont la puissance nuisait beaucoup aux hdbi- » tans de Jérusalem. Les trois rois , ayant donc réuni leurs » troupes, traversèrent le mont Liban. Lorsqu'ils furent ar- » rivés devant les murs de Damas , ils établirent leur camp n et s'emparèrent des vergers et des jardins , vivement de- »» fendus par les babitans. Après quelques jours de siège , » voyant que le côté de la ville qu'ils attaquaient était très- » fortifié , ils crurent que le côté opposé était plus faible ; » ils s'y portèrent donc en traversant le fleuve. Les assiégés, » s'emparant aussitôt des postes occupés d'abord parles chré- » tiens, purent alors, à la faveur des lieux, empêcher les » assiégeans de se procurer des vivres et de l'eau. Aussi les » croisés, après avoir plusieurs fois tenté d'attaquer la place, » et ne pouvant plus long-temps supporter la faim et la soif, » furent forcés de lever le siège et regagnèrent Jérusalem. » Conrad, jugeant qu'il était utile de retourner dans son » empire, et craignant qu'une plus longue absence n'y cau- >. sât quelque malheur, équipa de nouveaux vaisseaux , ré- » para les anciens et se remit en mer. Peu de temps après, » le roi Louis le suivit; mais en route il tomba au milieu » d'une flotte de Sarrasins et fut fait prisonnier. Par hasard , » Roger de Sicile , qui venait de triompher des barbares , » rencontra leur flotte , lui livra combat , s'en rendit maître » et délivra le roi de France. »

Ce récit de Mutius, qui s'accorde pour le fond avec celui des autres historiens de la deuxième croisade, serait plus complet si l'auteur nous avait donné quelques détails sur la prédication de saint Bernard , sur le passage des croisés à travers la Hongrie , et sur le séjour de Louis VII et de Conrad à Constantinople. Nos lecteurs ont pu remarquer que

lût IUBLIOTHÈQOE

le passage du Me'andre par les Français, et le combat qui eut lieu quelque temps après, sont autrement racontés par Mutius que par l'auteur des gestes de Louis VII, et par Odon de Deuil. Mutius , comme les autres chroniqueurs , n'explique point la levée du siège de Damas par la corruption des seigneurs de la Palestine. Enfin , le récit de la captivité momentanée de Louis VII, dont parlent quelques historiens , à son retour en Occident , offre encore dans notre historien des différences qu'on a dû remarquer. Selon l'auteur allemand , ce fut au milieu d'une flotte de Sarrasins que tomba le roi de France ; selon les autres chroniqueurs , ce fut au milieu d'une flotte grecque. Mutius , ayant écrit d'après les historiens qui l'ont précédé, aurait dû indiquer les sources où il avait puisé; c'est ce qu'il n'a pas fait. Son récit par conséquent ne peut , sur certains détails , inspirer que des doutes, surtout quand ces détails ne s'accordent pas avec le récit des auteurs que nous connaissons.

Sous la date de 1 1 89, Mutius raconte l'expédition de Frédéric Ier. Le récit qu'il fait de la marche des croisés allemands à travers l'Asie mineure est fort incomplet et manque d'exactitude. Voici comment il parle de la mort de l'empereur d'Allemagne :

« Frédéric resta quelques jours dans la Cilicie pour laisser » reposer ses troupes fatiguées. Pendant ce temps , il se li- » vra au plaisir de la chasse ; il voulait connaître les animaux » sauvages qui habitent cette contrée. Tandis qu'il poursui- » vait les bêtes fauves avec trop d'ardeur, il s'échauffa , et » voulant se rafraîchir, il se précipita témérairement dans » un fleuve rapide et profond. La violence du courant l'emu porta aussitôt au fond de l'eau , où il fut étouffé à la vue » de plusieurs de ses gardes , qui firent de vains efforts pour » le secourir. »

Mutius est le seul des historiens , que nous avons lus , qui donne à la mort inopinée de Frédéric une cause aussi peu vaisemblable que celle de l'exercice de la chasse. L'historien ajoute que cet empereur fut aussi grand dans la paix que dans la guerre , qu'il fut un gardien vigilant des lois , ami de l'équité et ennemi des hypocrites. ( Quantus in armis, in pace, quant diligens leguni custosy verœ probitatis amator osor verb hypocritarum fucrit hic Fredericus , abundè facta ej'us testantur. )

a Frédéric , fils de l'empereur, poursuit notre historien , » remplissant les fonctions d'un bon prince, convoqua les » plus sages de l'armée , et , d'après leur conseil , il conduisit » les troupes à Antioche, où Us trouvèrent en abondance

»> les choses nécessaires à la vie. Cette abondance fut suivie » d'une peste qui emporta presque toute Tannée. Les méde- » cins ou physiciens jugent diversement de la cause de ce

* fléau. Les uns l'attribuent à la plénitude et à la saturation » immodérées qui suivirent la disette; car une* armée si » nombreuse ne put pas pendant une si longue marehe être » sans manquer quelquefois de vivres ; d'autres l'attribuent » à l'intempérie de 1 air, au temps de l'année , à la trop » grande chaleur du climat; et non-seulement les philoso- » phes, mais les paysans et les bergers savent que tous les » animaux et même les plantes ne supportent pas facilement » les- ebangemens de l'atmosphère, surtout quand ces chan- » gemens sont grands et soudains; d'autres enfin pensent >» que le poison mêlé au vin et à la farine fut la cause de la » perte subite d'une si grande armée. Cette perte força le » duc Frédéric de changer tous ses* desseins. Sans s'arrêter » à faire la guerre aux musulmans de la Syrie , comme il en » avait le projet, il se rendit par mer à Tyr avec le reste de » ses troupes , emportant le corps de son père , qui avait été » embaumé. Après lui avoir fait de magnifiques funérailles » dans cette ville , il continua sa route. »

Ici . Mutius se trompe en faisant venir Saladin au-devant des Allemands. Nous ne nous arrêterons pas au récit que l'historien nous fait du siège d'Acre ; ce qu'il dit à ce sujet est trop connu , et il s'en faut bien qu'il dise tout ce que nous connaissons. Mais nous rapporterons ce qu'il raconte de la croisade de Henri "VI. Après avoir dit que cet empereur se réconcilia avec le pape et promit d'aller au secours de la Terre-Sainte , il ajoute :

« Henri résolut donc d'entreprendre cette guerre , surtout » parce qu'il y avait alors en Allemagne un grand nombre » de guerriers oisifs. Mais comme plusieurs causes le rete- 9* naient dans ses états , il envoya en son nom l'archevêque >» de Mayence , le duc de Saxe , et plusieurs personnages dis- » tingues par leur naissance et par leurs exploits , entre » autres Conrad, chancelier de l'empereur; Léopold , duc

* d'Autriche; Hermann, landgrave de Thuringe; le duc de » Brabant; lesévêques deRatisbonne, dePassaw, d'Halbers- » tadt, etc. Tous, par amour delà religion, abandonnèrent » leurs belles possessions , leurs épouses et leurs enfans. Ils » avaient certainement le courage d'entreprendre quelque » chose de grand. Cette élévation d'esprit est toujours le » fruit d'une bonne éducation. Tous avaient été instruits et » élevés , non dans des écuries , stabidis equorum, et dans » les plaisirs sensuels , mais dans des monastères , écoles sa-

» lutaires de la république chrétienne, et formés par de » saints religieux à la prière , aux jeûnes et aux préceptes » de la doctrine évangélique. Ces chefs conduisirent une * armée d'intrépides Allemands dans la Terre-Sainte , et le » Seigneur seconda leur entreprise. Il faudrait plusieurs vo- » lûmes pour raconter ce qui leur arriva en chemin, ce qu'ils » firent tous pour surmonter tant de périls et de difficultés. f Platina et Blondus disent qu'ils recouvrèrent Joppé et Be- »» rithe , et que lorsqu'ils allaient camper près de Jérusalem , » on leur annonça la mort de l'empereur Henri , qui les » avait envoyés à la croisade. A cette nouvelle , tous réso- » lurent unanimement de retourner dans leur pays , et ils » revinrent par le chemin le plus court. »

Cette manière de raconter une expédition qui paraissait promettre de si grandes choses, ressemble un peu par le début et par la fin à la fable de la montagne en travail.

On peut voir dans le ixe. livre de notre histoire , dans les récits d'Arnold de Lubec, et dans la chronique de Goslar, que cette guerre fut peu glorieuse pour les croisés allemands , et que les chefs n'y donnèrent pas tous l'exemple de ces vertus chrétiennes, qu'au rapport de notre historien, on leur avait enseignées dans les cloîtres.

Mutius rend un compte assez fidèle de l'expédition de Frédéric II à Jérusalem ; on y désirerait seulement un peu plus de détails. En parlant du traité que cet empereur fit avec le Soudan, il s'exprime d'une manière assez remarquable. « Cette paix , dit-il , ne plut point au pontife , parce » qu'il n'y vit rien de stable. Les infidèles conservaient » toutes les places fortes du royaume de Jérusalem , de ma- » nière qu'ils devaient reprendre tout ce qu'ils avaient cédé » quand l'armée de Frédéric se serait retirée. L'empereur » aurait dû. le prévoir; mais toutes ses pensées étaient » tournées vers l'Allemagne et l'Italie. Il lui suffisait d'avoir » accompli son vœu.

Mutius montre à l'égard de cet empereur une réserve qu'on ne trouve dans aucun des historiens qui ont écrit pour ou contre ce prince. Après avoir parlé de sa mort, il ajoute : « Les écrivains qui ont raconté les actions de ses » dernières années , Font fait avec tant de passion, qu'il est » impossible de les suivre sans s'égarer (de gestis per hos » aliquot amios vehementer scriptores diversa scribunt ut eorum » vestigia sine lapsu semâ impossibile sit. ) »

Avant de raconter la ruine des colonies chrétiennes en Orient , notre historien fait observer que deux causes contribuèrent beaucoup aux succès des infidèles : d'abord lat

rapacité de ceux qui étaient chargés de lever les décimes ; ensuite les divisions qui éclatèrent dans la ville d'Acre. « Les » souverains pontifes, dit-il, se plaignirent plus d'une fois » de ce que ceux qui étaient envoyés en France , en Angle- » terre , en Espagne , en Allemagne et dans les états chré- » tiens pour recueillir l'argent destiné à la guerre contre les » Sarrasins , employaient cet argent à des usages criminels. » Plusieurs de ces envoyés en remplirent leur ventre , qui » devait devenir la pâture des vers (ex quibus inventi sont » multi qui ventrem suwn curaverunt, vermium escam.) »»

Mutius rapporte que le pape Nicolas , à la nouvelle des désastres des chrétiens en Orient , envoya partout des légats pour prêcher une croisade , et qu'il promit libéralement des indulgences à ceux qui iraient combattre les ennemis sous l'étendard de la croix. « Jamais , ajoute l'historien , on ne » vit en Allemagne plus de monde se préparer à cette expé- » dition* mais comme personne ne donnait l'argent nécessaire » pour le voyage (nemo dabat obsonium seu viaticum), il » fallut rester, et la bonne volonté soulagea du moins les » consciences (voluisseque erat conscientiis solatium.) »

Dans le récit que fait Mutius de la bataille de Nicopolis , on retrouve cet esprit de retenue que nous avons déjà fait remarquer dans cet historien. Il n'accuse pas, comme les autres écrivains , les Français d'orgueil et de présomption ; il dit seulement que craignant de perdre l'occasion de combattre les infidèles, ou désirant montrer leur bravoure et leur ardeur, ils se précipitèrent tumultueusement et avec audace sur l'ennemi. Du reste, il fait un grand éloge de leur valeur. Les chrétiens, selon lui, perdirent vingt mille hommes, et les ennemis soixante mille.

Mutius, après avoir parlé de la trêve de dix ans qui fut conclue entre le roi de Hongrie et le sultan Amurat , contre le gré du cardinal-légat, dit que le pape Eugène employa toute son autorité apostolique pour faire rompre cette trêve, et qu'il délia le roi du serment qu'il avait fait d'observer la paix. Il ne parle point du discours que le cardinal prononça dans cette occasion ; mais on voit d'après son récit que le légat n'agit que d'après les ordres du souverain pontife.

Notre historien paraît reprocher à Jean Hunniades la perte de la bataille de Varna , qui fut la suite de la rupture de la trêve. Il dit que le roi de Hongrie et le cardinal-légat, sachant que l'ennemi n'était pas loin, conseillèrent d'occuper les hauteurs et les lieux les plus avangeux; mais qu'Hunniades s'opposa fortement à cet avis, en disant que ce serait paraître céder à l'ennemi. H ajoute qu'à la vue de l'armée

106 ÎHBLIOTHÈQUE

turque, qui était beaucoup plus nombreuse qu'on ne l'avait annoncé, Hunniades fut effrayé, et que le roi, qui s'en aperçut, lui reprocha sa vanité et son arrogance (jactatiomm et arrogontiam) . Hunniades , à ces reproches, fit éloigner sa troupe du roi, et suivant notre historien, qui s'en rapporte à cet égard aux autres écrivains , ce chef hongrois s'enfuit avec dix mille hommes, lorsque le sort de la bataille n'était point encore décidé. A la fin de son récit, Mutins ajoute : « Je sais qu'un auteur hongrois raconte les choses » un peu différemment; mais je ne suis pas volontiers le u récit d'un historien lorsque j'entends dire par d'autres des » choses différentes (verum non libenter sequor îiominem , ubi » ab aliis diversa a ut Ho. ) *

Notre auteur allemand ne Sait pour ainsi dire qu'indiquer la prise de Constantinople par les Turcs; mais il fait sur cet événement les réflexions suivantes : « Il est nécessaire » de remarquer ce que put l'avarice dans le désastre de cette » ville; car si, comme on dit, les citoyens eussent donné la » dixième partie de l'argent qu'ils avaient enfoui dans la » terre pour payer des troupes auxiliaires , ils auraient facir » lement résisté aux Turcs, dans les mains desquels ils tom- » bèrent, eux, leurs enfans et tout ce qu'ils possédaient. >»

Mutins , après avoir raconté la défaite des Turcs devant Belgrade, s'arrête pour donner des éloges fort équivoques au moine Capistran, dont il n'avait pas encore parlé. Je ne dois , » dit-il, priver personne de sa gloire, autrement je tourne- » rais contre moi. tous les frères franciscans. Jean Capistran « voulut passer pour l'auteur de cette victoire et pour le » sauveur de Belgrade. Ce n'était point sans raison ; car il » se tint sur une tour bien fortifiée, revêtu de l'habit de son » ordre et montrant un grand étendard sur lequel était peinte » une grande croix, afin que les troupes chrétiennes pussent » l'apercevoir de loin pendant le combat. D'où il suit, d'à- « près quelques frères mineurs , qu'on doit tout l'honneur » de la victoire à ce Capistran. Non-seulement , disent-ils, » il montra du haut de la tour un étendard aux combattans , » mais encore il bénit les nôtres et maudit les ennemis. » Ainsi , ce moine seul mérite d'être chanté par un Homère} » pour cette action {heroico sono à quodam Homero decan- » tondus est ob hœc facto) , et c'est pour cela aussi qu'après » sa mort il a brillé par des miracles mcrveiHeux (et propte-* » rcà etiam post mortem clorait mirabilibus miraculis). »

Cet éloge que fait Mutius du moine Capistran n'est, comme; ou. le voit, qu'une ironie assez piquante. Cependant, Jean» Taliacoti et. Nicolas de Fara s'accordent à dire que le fran^

DES CROISADES. f09

ciscain ne se borna pas à des prières, et (Ju'à la tete des croisés H. passa la Save, au mépris de la défense faite paT Hunniades, et qu'il s'écria : Foàà le jour que nous attendions, passons. Presque toute l'armée chrétienne le suivit. (Voyez page 360 de notre ve. volume de l'histoire des croisades, quatrième édition). Il est vrai que Jean Taliacoti et Nicolas Fara étaient aussi des Franciscains compagnons du moine Capistran. C'est peut-être d'eux que Murius veut parler. Mais il nous semble qu'il aurait dû réfuter leur témoignage par d'autres raisons que par des plaisanteries.

Mutius dit peu de choses du concile de Mantoue tenu par le pape Pie H. Sa chronique , qui va jusqu'à l'année 1 535 , ne renferme presque plus que l'indication des événemens.

Deuxième Collection de Pistorius (i).

Cette collection est encore un recueil de chroniques allemandes en un seul volume. La Grande Chronique belge (2) , par un anonyme de l'ordre de Saint-Augustin , et religieux des chanoines réguliers, près de Nuitz, est la seule de ce volume qui parle des croisades. Elle commence à l'an 54 de J.-C. , sous l'empire de Claude , et finit en 1 474. Cette chronique est , comme celle d'Alberic , presque toute copiée des historiens <jue l'auteur avait lus et qu'il a eu soin de citer en parenthèse. Alberic lui-même y est souvent mis à contribution. Tout ce qui regarde la Terre- Sainte , depuis la première jusqu'à la troisième croisade , est pris de Sigebert , de Guy, de l'évêque Othon, de Jacques de Yitry, de Robert le moine, de Baudri, de Gobelin-Persona , de Bernard, du chronographe de Guillaume Malmesbury, etc. En réunissant tous les passages ainsi extraits , on aurait de l'histoire de la Terre-Sainte , sous les rois Francs , un tableau assez exact et qui ne serait pas sans intérêt, si l'anonyme avait mis plus d'ordre et de méthode dans son récit. Mais il règne dans cet ouvrage une certaine confusion qui vient de ce que l'auteur reprend souvent des époques qu'il a déjà parcourues et sur lesquelles il s'étend de nouveau , comme s'il n'en avait point parlé.

(1) Rerum Germanicarura veteres )àm prlmùra public a ti script or es ^1 etc.

(2) Magnum chronicum belgicum, p. i.

Pour ne pas répéter ce que nous avons déjà vu dans les ouvrages cités ou copiés par la grande chronique, nous nous bornerons à en extraire les faits moins connus ou qui nous auraient échappés dans nos précédentes analyses.

L'anonyme , par exemple , nous fournit quelques détails sur une circonstance particulière et assez remarquable dont nous avons parlé dans notre premier volume de l'histoire des croisades. En nommant les principaux chefs de la première armée des croisés , il cite Geoffroi de la Tour , qu'il présente comme un homme digne de mémoire (vir memorid dignus). « Pendant qu'il faisait, dit-il, de célèbres excur- » sions contre les ennemis , il arriva qu'il fut attiré par les » rugissemens d'un lion qu'un énorme serpent serrait dans » ses replis. Ses compagnons d'armes le dissuadèrent en *» vain ; Geoffroi s'élance avec audace , et coupant le reptile » de son épée , il délivra le lion. Cet animal , chose admira- » ble à raconter ! reconnaissant du bienfait qu'il venait de » recevoir, suivit Geoffroi comme un lièvre , sicut lepus, et » ne le quitta point pendant toute la croisade. 11 lui fut plu- » sieurs fois utile , soit à la chasse , soit à la guerre , et lui >» fournit abondamment de la venaison. Toutes les fois que » le lion voyait son maître attaqué par les ennemis, il se » précipitait sur eux et les renversait. Lorsque Geoffroi » monta sur un vaisseau pour s'en retourner dans son pays , » le lion ne voulut pas l'abandonner ; mais les nautonniers » refusant de le recevoir sur le bâtiment , parce qu'ils le >» regardaient comme un animal cruel, le lion suivit son » maître à la nage jusqu'à ce qu'il succomba de fatigue et » périt dans les flots de la mer. »

L'anonyme raconte aussi , d'après Gobelin-Persona , que pendant le siège de Jérusalem , un chevalier du duc Godefroi , étant allé fourrager, fut attaqué par un lion , et qu'après s'être défendu quelque temps avec son bouclier, il fut tué par cet animal. Le duc en eut tant de douleur, qu'il perça le Hon avec un pieu; l'animal furieux se jeta sur lui , et du fer qui garnissait le pieu et qui pendait de sa blessure, il écorcha la jambe de Godefroi ; celui-ci avec son épée l'éventra, evisceravit. (Nous sommes tentés de croire que l'auteur se trompe en parlant d'un lion ; on sait que Godefroi se battit avec un ours et triompha de ce terrible animal dans les montagnes de la Cilicie. Cette anecdote aura été défigurée par l'anonyme. )

Nous lisons , sous la date de 1101, que Conon , comte de Mont aigu, et Lambert son fils, comte de Clermont, dans le diocèse de Liège , revenant de la Terre-Sainte avec plu-

sieurs gentilshommes , le vénérable Pierre l'hermite et quelques bourgeois de Huy firent vœu , pendant une tempête dont ils furent assaillis , de construire une église s'ils échappaient au danger. Ce vœu fut aussitôt suivi d'un grand calme. Us fondèrent donc un monastère en l'honneur du Saint-Sépulcre et de saint Jean-Baptiste , et le mirent sous la règle de saint Augustin. Pierre l'ermite, qui avait été chargé de l'exécution du vœu , fut enterré dans ce monastère. (Voyez la note de la page 486 de notre premier volume de l'histoire des croisades.)

L'anonyme, en parlant de l'institution des ordres des Templiers et des Hospitaliers, dit qu'en 1210 ces derniers avaient trois mille cinq cents chapelles , sans compter les granges , et que vers la même année, les Templiers avaient jusqu'à sept mille cinquante manoirs, quoiqu'ils en eussent perdu plusieurs dans la Pouille, sous l'empereur Frédéric. Cela est d'autant plus étonnant, ajoute-t-il, que l'ordre du Temple ne commença qu'après celui de l'Hôpital. L'auteur dit plus loin que les Templiers , qui portaient d'abord un habit blanc sans croix, y adaptèrent, sous le pontificat d'Eugène HI, des croix rouges , et prirent un étendard blanc et noir, qu'ils nommaient banter. L'habit blanc était le symbole de l'innocence dans laquelle ils devaient vivre ; les croix rouges désignaient le martyre qu'ils devaient souffrir pour la défense de la Terre-Sainte et en combattant les ennemis de la croix; l'étendard mi-parti indiquait par sa couleur blanche qu'ils devaient être de bonne foi et bienveillans envers les amis du Christ, et par sa couleur noire, terribles aux ennemis de Dieu. C'est dans Jacques de Yitry que l'anonyme a puisé ces explications.

La chronique belge parle en ces ternies de la prédication de saint Bernard pour la deuxième croisade :

« Saint Bernard, abbé de Clairvaux, prêchant la croix en » Allemagne , par ordre du pape , fit plusieurs grands mi- » racles , parmi lesquels on compte la résurrection d'un » mort. Lorsqu'il était dans la ville de Spire , un si grand » concours de monde vint à lui, que l'empereur Conrad, le » voyant étouffé par la foule , quitta sa chlamyde , et le » prenant sur ses épaules , le porta hors de la basilique. » Bernard vint de Spire à Liège par Cologne. Sur sa route , » plusieurs gentilshommes se consacrèrent à Dieu , par suite » de ses prédications. A Liège . il prêcha publiquement " près de l'église de Saint-Lambert, dans un pré qu'on » nomme pné de Vévêque , et dans le palais ; il fit trois mira- » cles en présence de l'éyêque Henri ; ce fut à cette occa-

» sion que cet évêque , pénétre de piété , fonda l'abbaye de » Alva »

En racontant la prise d'Edesse par Nourredin , notre historien dit que les Sarrasins se portèrent à de tels excès contre le culte des chrétiens, que , dans la grande basilique , un de ces infidèles dressa son lit sur le maître-autel, et qu'au mépris du souverain Dieu, il y coucha avec une courtisanne. (Et ibi ad contemptum summi Dci cum meretrice cubuerit. )

En parlant des désastres de l'armée des croisés , conduite par Conrad et Louis VII , il s'exprime ainsi :

a Quoique ces malheurs soient arrivés par un secret juge- » ment de Dieu qu'on ignore (quod ncscitur) , il est constant » cependant que dans cette armée il se commit plusieurs » crimes et des infamies qui attirèrent la colère de Dieu sur j» les croisés , en sorte que tous leurs efforts devinrent inu- » tiles. Il serait diflicile de trouver dans les histoires et dans » les annales , depuis la naissance du christianisme jusqu'à » ce jour, une si grande multitude d'hommes combattant » pour Dieu , détruite si subitement et d'une manière si » misérable. »

La chronique belge devait naturellement s'étendre sur les exploits des pèlerins qui appartenaient au pays dont elle fait l'histoire. Elle rapporte que Théodore VI se rendit pour la troisième fois à Jérusalem avec quelques seigneurs de ses domaines, emmenant avec lui son épouse, qui était animée d'un grand zèle de dévotion. Il avait avec lui quatre cents chevaliers et un bel appareil de guerre. Son fils Philippe prit soin du comté, et se fit louer et aimer par sa justice, par son courage et par sa libéralité envers tout le monde. Son père trouva la Syrie dans un si grand trouble et dans un état si désespéré , que les chrétiens pensaient à abandonner tout le pays aux profanations des gentils. Le comte de Flandre remporta dans la principauté d'Antioche de grands avantages sur les troupes ae Nourredin ; il recouvra par son courage tout ce que le prince Raymond avait perdu par son incurie ou sa témérité. S'étant ensuite avancé plus loin , il assiégea Césarée de Gapadoce, la prit au bout de quatre jours , et ne pouvant la garder , parce qu'elle était trop éloignée , il la détruisit. Après avoir ainsi réussi en tout , il revint a Jérusalem couvert de gloire , et fut reçu par les chrétiens avec de grands témoignages de joie. (L'auteur n'est pas d'accord ici avec Guillaume de Tyr, qui traite fort sévèrement le comte de Flandre. Voyez le ve. livre de notre histoire). Théodore resta deux ans dans la ville sainte. Son épouse prit à Béthanie l'habit de religieuse.

La chronique, après avoir raconté les désastres des chrétiens en Syrie, sous la date de 1187, dit que les habitans de Jérusalem , et tous ceux qui des lieux voisins s'étaient retirés dans cette ville par crainte des ennemis , se livrèrent à toutes les austérités de la pénitence. Tous récitaient des litanies , faisaient leur confession , se mortifiaient par des jeûnes ; « et ce qui est plus admirable , ajoute la chronique , 1 enfance » elle-même se livra à ces exercices spirituels, car elle » voyait sous ses yeux la colère de Dieu qui débordait de » toutes parts. ( Ciini vehemens Dei ira et /lagellum inundans » in oculis esset;) »

L'auteur de la chronique a puisé dans Gobclin-Persona , et dans une autre chronique qu'il ne nomme pas , tout ce qu'il dit de l'expédition de Frédéric Ier. Selon lui , l'armée des croisés devant Acre se montait à trois cent mille hommes. Le nombre seul des chevaliers s'élevait à trente mille, dont il en revint à peine six mille. Il y avait cinquante quatre comtes et vingt-huit tant évêques qu'archevêques. Le chroniqueur y compte aussi onze rois , Philippe de France , Richard d'Angleterre , le roi d'Hybernie , le roi de Galles , un petit roi de Grèce, qu'il nomme Lanfagius. Nous ne connaissons point ces trois derniers rois , ni ceux que le chroniqueur n'a pas pris la peine de désigner. Les rois de France , d'Angleterre et de Jérusalem sont les seuls dont parle l'histoire. Le même auteur parle du cimetière de Saint-Nicolas sous les murs de Ptolémaïs, dans lequel on enterrait chaque jour une foule de chrétiens, et remarque comme un phénomène qu'au bout de neuf jours il n'y restait que de la terre et de la poussière.

On peut s'étonner que dans une histoire particulièrement consacrée aux affaires d'Allemagne , l'auteur ne dise rien de la croisade de Henri VI , ni de la prise de Constantinople par les Latins , surtout lorsque cette conquête fut si glorieuse pour les comtes de Flandre. On peut s'étonner aussi qu'il dise si peu de chose de la croisade de 1217, où les Belges jouèrent un si grand rôle , et de l'expédition de Frédéric II en Syrie. Il a emprunté du chroniqueur Bernard le jugement qu'il porte sur cet empereur. •

Jusqu'à l'époque des guerres des Turcs , on ne trouve plus rien dans la chronique belge sur l'histoire des croisades en Orient. L'auteur nous donne quelques détails intercssans sur le siège et la prise de Constantinople par Mahomet II.

« En 1455, Mahomet, dit-il, revint devant Constantino- » pie avec trois cent mille hommes armes , tant cavalerie » qu'infanterie. Il amenait deux cent vingt galères , grandes » et petites , et plus de mille bombardes; parmi ces bombar-

lit RIBLIOTIIÈQUE .

» des on en remarquait surtout trois :1a première lançait une » pierre de opze palmes de tour et pesant quatorze cents li-* » vres; la seconde, une pierre de dix palmes et de douze cents n livres ; la troisième , une pierre de neuf palmes et de mille » livres. Û avait une infinité d'autres grandes coulevrines. » Avec ces trois grandes bombardes, le sultan ne cessa pen- » dant cinquante et un jours d'attaquer Constantinople. » Ces machines lancèrent contre les diverses parties des » murs de la ville au moins sept cents pierres, qui rompirent » et abattirent ces murs en plusieurs endroits. Mahomet Gt » beaucoup d'autres choses incroyables et qui semblent à » peine possibles au génie de l'homme. On avait fermé le » port de Constantinople avec une très-forte chaîne pour » empêcher les vaisseaux turcs d'y entrer, et on avait mis à » la garde de cette chaîne cinq galères vénitiennes et douze » grands vaisseaux avec les agrès , les armes et les hommes n nécessaires. L'empereur des Turcs, voyant cet état de » défense , fit sortir de la mer soixante-dix de ses vaisseaux n et les fit conduire avec un art admirable sur des bois ronds » faits à dessein et enduits de graisse , à travers les monta- » gnes et les collines , tout autour de la ville, sur un espace » de plus de trois milles. Les voiles de ces vaisseaux étaient » levées et des étendards y flottaient comme s'ils avaient >» vogué sur mer. Il les fit ainsi transporter au port, de sorte » qu'il ne fut pas besoin de traverser la chaîne. Ceux qui *» ont vu la situation du port comprendront plus aisément » l'exécution de cette entreprise. Mahomet construisit en- » suite un pont de bois sur la mer, et trois- cents tours aussi >» en bois , dont quelques-unes , renfermant des hommes » armés, étaient mobiles. Il les fit appliquer aux murs de la » ville, qu'elles surpassaient par leur hauteur. Il en fixa » d'autres dans les fossés remplis de terre , et par ce moyen » il attaqua Constantinople de tous côtés et sans interrup- » tion pendant cinquante et un jours. Il avait aussi un grand » nombre d'échelles garnies de crochets tels, que lorsqu'elles n étaient appliquées aux murs , elles ne pouvaient être ren- » versées par les assiégés. Ces échelles étaient en outre cou- » vertes de planches depuis le haut jusqu'en bas , afin que » les assiégeans pussent monter sur le mur sans blessure et » sans danger. Le cinquante-deuxième jour du siège, qui m fut le 29 du mois de mai , après un assaut terrible qui » avait duré tout le jour et la nuit précédente , lorsque des >» deux côtés on était épuisé par le travail, l'armée des Turcs «'augmentant et se renouvelant à tout moment, les assié- » geans pénétrèrent de force dans la ville par le moyen

» des échelles et des tours, et par les brèches des murs. »

L'auteur fait ici la description du carnage qui suivit la prise de Constantinople, puis il ajoute que trois turcs apportèrent au sultan sur trois plats trois têtes, dont une était celle de l'empereur de Constantinople la seconde , celle d'un guerrier turc qui avait vaillamment défendu la ville avec les chrétiens; et la troisième, celle d'un vénérable moine de l'ordre de Saint-Basile. « 11 serait trop horrible , » dit la chronique, de raconter les abominations que les » Turcs commirent dans les églises , sur les saintes images » et les reliques des saints. Ils déchirèrent, livrèrent aux >» chiens et jetèrent dans la boue le corps de sainte Théodo- » sie , qui avait souvent opéré de grands miracles , et pres- » que toutes les reliques des saints , qui étaient innom-

» brables Les prêtres musulmans , montant sur les saints

» autels , y dansaient, poussaient des cris de joie , glorifiaient » Mahomet , et le proclamaient comme le plus grand des » prophètes et comme le destructeur de la foi chrétienne. >»

La chronique belge rapporte que pendant le siège de Constantinople, des Turcs qui étaient de garde la nuit aperçurent une quantité de lumières semblables à des chandelles , sur les tours et sur les murs de la ville. Cette vue les remplit de crainte et de surprise ; ils crurent que la place était sous la protection de Dieu. Mahomet, à qui on rapporta ce phénomène , dissimula , mais la nuit suivante , ces lumières ayant reparu et s' élevant alors vers le ciel, l'empereur turc interpréta la vision en disant que ces lumières , qui avaient paru d'abord descendre sur les murs de la ville, annonçaient que Dieu avait autrefois protégé Constantinople , mais que, paraissant ensuite s'élever dans le ciel, elles annonçaient maintenant que Dieu s'était retiré de la cité et de ses habitans.

Voici dans quels termes la chronique raconte la victoire que les chrétiens remportèrent sur les Turcs devant Belgrade , en Hongrie :

« Une victoire miraculeuse fut accordée par le ciel aux » chrétiens, en Hongrie, au-delà du Danube, contre les » Turcs qui perdirent beaucoup de monde et prirent hon- » teusementla fuite, quoique personne ne les poursuivît, » le Seigneur seul les remplit de terreur. Cette victoire eut » lieu le jour de saint Sixte. Jean Capistran assistait à cette » bataille. Ce fut lui qui excita le peuple tremblant à pour- » suivre les infidèles dans leur fuite , et le carnage fut grand. » Les Turcs eux-mêmes dirent qu'ils avaient vu un nombre » considérable de cavaliers qui les poursuivaient, en sorte

» qu'ils osaient à peine regarder derrière eux , et qu'ils » avaient tout abandonné pour fuir. » Le choniqueur ajoute que ces cavaliers étaient les anges du ciel.

Sous la date de 1470 , après avoir fait le récit du siège et de la prise de Négrepont par les Turcs , et parlé de l'extrémité où se trouvaient réduite l'île de Rhode, celle de Chypre, la Crète et une infinité d'autres îles , l'auteur exprime ainsi ses craintes sur les progrès de Mahomet H : « On voit évi- » demment que ce dragon insensé, insanum hune draconem , » qui n'a d'autre plaisir que de se baigner dans le sang , et » d'autre ambition que d'exterminer le nom chrétien, pas- » sera bientôt et facilement en Italie , si les princes et les » puissances catholiques ne se lèvent contre lui. Lorsque ce » chien enragé, rabidissimus islecanis, aura occupé l'Italie, » ce qu'à Dieu ne plaise ! ne doit-on pas croire que , sur le » plus léger prétexte , il attaquera le reste de l'Europe qui i> professe le nom du Christ. »

Collection de Jean-Pierre Ludeivig (1).

L'éditeur de cette collection , conseiller aulique , professeur d'histoire et archiviste de Magdebourg , publia d'abord le premier volume de son recueil sous le titre : d'Annales de Véyêché de Bamberg, par Martin Hoffmann, auxquelles il ajouta plusieurs autres ouvrages historiques. Le second volume , qui parut ensuite , avait pour titre : Ecrivains des affaires d'Allemagne (2). C'est de ce volume que nous nous occuperons uniquement, car les annales de Bamberg contiennent si peu de chose sur les croisades , qu'il est inutile de s'y arrêter. Le seul fait remarquable que nous y avons trouvé , c'est que l'auteur, d'après le témoignage d'Aventin , compte douze mille juifs tués en France , en Souabe et en Bavière, parles premiers croisés. Les autres ouvrages historiques , qui sont à la suite de ces annales , n'ont aucun rapport à notre objet.

Mais le second volume de Ludewtg renferme une chronique qui mérite de fixer notre attention , et c'est la seule dont nous parlerons. Elle a pour titre : Chronique de Reichers-* perg(5).

(i) Novum volumenscriptorum rcrum Germanicarum plurimam parlera mine primùrn edilorum ex codicibus M*« t. II et II e museo Ludewigiaju*. (a) Scriptores rerum Germanicarum.

(3) Chronicon Bcichcrspengensii ( p. i»9)-

Reichersperg était autrefois un monastère célèbre , situé sur I I un , a quelques lieues de Passaw. La chronique qui porte son nom y avait été conservée , et Christophe GewoK, conseiller de Maximilien, comte palatin et duc Je Bavière , la sauva d'une ruine inévitable. Elle renferme beaucoup de pièces diplomatiques , et traite d'une infinité d'intérêts soit publics, soit particuliers; aussi est-elle fort estimée des érudits. L'auteur en est inconnu; mais on croit qu'il était chanoine régulier de l'ordre de Saint-Augustin. H vivait vers la fin du douzième siècle , et fut par conséquent contemporain de la troisième croisade.

En parlant du concile de Clermont , tenu en 1 092 ( il faut lire 1095 ), l'anonyme dit que le pape Urbain, après avoir réglé les affaires de l'Église , s'adressa particulièrement aux seigneurs français qui se disputaient alors pour des terres et pour les dignités de ce monde , et leur, conseilla , si le repos leur déplaisait et que leur pays leur parût trop étroit, d'aller dans l'Orient pour y arracher des mains des infidèles la cité sainte , le tombeau de Jésus-Christ , et tous les pays que les infidèles occupaient depuis quarante ans. 11 leur présenta l'alternative ou de triompher glorieusement de ces ennemis , ou de mourir plus glorieusement encore pour le Christ. Le pape Urbain, ajoute l'auteur, échauffa tellement les cœurs par son éloquence , que plus de trois cent mille chrétiens prirent le chemin du Saint-Sépulcre.

La chronique n'entre dans aucun détail sur cette première croisade : elle se contente de parler de la prise d'Antioche , où l'ancienne discipline de l'Église fut remise en vigueur, et de la conquête de Jérusalem , qui fut purgée de toutçs les impuretés des païens.

Sous la date de 1 1 45 , elle rapporte la prise d'Edesse par les Turcs , et sous celle de 1 1 47, elle dit qu'un grand nombre de députés vénérables , venus de Jérusalem , se rendirent à la cour des rois et des princes , auprès du pape , pour leur faire entendre leurs plaintes , et qu'ils s'adressèrent aussi à l'abbé de Clairvaux, qui jouissait dans ce temps d'une grande réputation. Ces députes s'étaient fait entendre dans les conciles des évêques auxquels ils avaient exposé les malheurs de la cité sainte, et le danger où elle se trouvait d'être envahie par les peuples voisins , si les rois' et tous les chrétiens de l'Occident ne venaient au plus tôt à son secours. « Le roi des Romains et le roi de France, ajoute la » chronique, touchés du malheureux état des chrétiens *> d'Orient, se mirent en marche par terre, avec une armée j>» innombrable qui se réunit sous leurs ordres de toutes les

» parties de la chrétienté. Un grand nombre d'autres croises » prirent la route de la mer. Ces armées étaient si nom- » breuses que , depuis qu'il y a des nations , on n'a point » oui-dire qu'une si grande multitude d'hommes à pied et » à cheval» se fût réunie pour une même cause. Mais cette >» grande multitude ne fit rien qui soit digne de mémoire , » à cause de ses péchés, peccatis exigentiùus. » C'est toujours là la raison des historiens des croisades. L'anonyme raconte, en peu de mots , les malheurs de cette expédition. Il cite un comte de Carinthie , nommé Bernard , qui périt dans les montagnes de l'Asie mineure , et dit que plusieurs s'enfuirent en voyant le grand nombre des infidèles. Il nous apprend aussi que , dans les chemins difficiles de ce pays , Othon de Freisingen , frère de l'empereur des Romains , eut non-seulement sa chaussure mais ses pieds déchirés ; que mourant de faim et de froid, cef évêque arriva dans une ville où il trouva des secours dans la piété des habitans , et que de là il se rendit par mer à Jérusalem avec quelques pèlerins qui avaient fui comme lui. ( Cette anecdote pourrait nous expliquer la répugnance qu'éprouve l'évêque de Freisingen à raconter , dans son histoire , les aventures malheureuses des croisés en Orient). L'anonyme ajoute que, lorsque les pèlerins furent arrivés à Jérusalem , ils trouvèrent cette ville fort tranquille , et que par la suite le roi des Romains ne parlait qu'avec surprise de l'heureuse paix qui régnait dans la Terre-Sainte.

Cependant , pour que l'expédition ne parût pas avoir été entreprise en vain, on résolut d'aller assiéger Damas. Conrad leva une nouvelle armée , à grands frais , et les trois rois se présentèrent devant la capitale de la Syrie. Mais le roi de Jérusalem , dès que le siège fut commencé , reçut de l'or ou plutôt du cuivre de la part des assiégés, à l'insu du roi des Romains , et conseilla au roi de France de se retirer. Conrad, qui était campé près des murs de la ville , au milieu des vergers , voyant qu on agissait frauduleusement avec lui , leva aussi le siège et s'en revint ainsi sans avoir rien fait d'utile.

On trouve , dans la chronique de Reichersperg , à la date de 1 187, deux lettres venues de la Palestine, qui annonçaient les malheurs de ce pays et les conquêtes de Saladin , après la funeste bataille de Tibériade. L'une de ces lettres est de Thierri , grand-maître du Temple , qui s'était sauvé avec beaucoup de peine du désastre de cette journée. Nous avons eu occasion de parler de cette lettre qui se trouve dans les annales de Baronius. La seconde lettre est aussi d'un témoin oculaire qui n'est pas nommé. Elle est adressée

DES CROISADTS. 119

au seigneur Archambaidt , maître des Hospitaliers en Italie. On y trouve le récit des mêmes événemens que dans la première ; mais nous y avons remarqué une circonstance dont celle de Thierri ne parle pas. C'est qu'au moment où l'armée des chrétiens se fut retirée sur la montagne d'Hetin, épuisée de fatigues, de faim et de soif, trois chrétiens que l'auteur appelle Baudouin de Latinor, Bachiboc de Tibériadc et Lcusy se séparèrent de l'armée , avec trois autres compagnons d'armes , et se rendirent auprès de Saladin. « Ce qu'il » y a de plus déplorable, ajoute l'auteur de la lettre , c'est » qu'ils apostasierenl , se donnèrent au sultan et lui livrè- » rent l'armée du roi de Jérusalem , en lui découvrant l'ex- » trémité où elle se trouvait. Aussitôt Saladin envoya contre » nous Taki-Eddin, avec vingt mille hommes d'élite, lesquels » fermèrent toute issue aux débris de l'armée chrétienne. » Le combat fut opiniâtre depuis la neuvième heure jus- » qu'au soir. Plusieurs des nôtres furent tués ; il ne resta » plus rien de notre armée ; le roi fut fait prisonnier , etc. »

Il n'est pas inutile de faire remarquer ici que l'auteur de cette lettre , non plus que Thierri , ne parle point de la prétendue trahison du comte de Tripoli. Tous deux disent, au contraire , que ce comte eut beaucoup de peine à se sauver, ainsi que Balian et Reinauld de Sidon.

La troisième croisade et le pèlerinage de Frédéric Ier. sont racontés d'après d'autres auteurs déjà connus , par la chronique de Reichersberg. Elle rapporte en entier la lettre de Dietpold , évêque de Passaw , datée du 3 des ides de novembre 1 189. Nous avons déjà donné cette lettre à l'article de Tagenon , auquel nous renvoyons le lecteur. L'anonyme copie une autre lettre, qui fut à cette époque envoyée d'outre-mer en Allemagne, et qui contient des détails qu'on ne trouve point ailleurs , sur les relations de Saladin avec les empereurs de Constantinople. Nous en allons faire connaître les passage les plus curieux. « Dans le temps où An- » dronic , environné de complots, sévissait contre ses enne- » mis, lorsque le roi de Sicile et celui de Hongrie se levaient » contre lui, et que tout le peuple conspirait sa perte, cet » empereur eut recours, dans son ressentiment et dans sa » douleur, aux conseils et au secours de Saladin. Il lui rap- » pela leur ancienne amitié et les bienfaits qu'il avait reçus » de lui ( Andronic était resté long-temps parmi les Sarra- » sins), et lui représenta que son élévation à l'empire lui « donnait le droit d'exiger son hommage , et qu'alors il se- » rait tout disposé à secourir le sultan , de toutes ses forces , » s'il en était besoin.

» Il fut donc convenu et juré entre eux que, si Saladin » pouvait, par les conseils et le secours d'Andronic, se ren-« » dre maître du pays de Jérusalem , il posséderait une partie » de ce pays , mais qu'il laisserait libres Jérusalem et toute » la côte maritime , excepté Âscalon , à condition toutefois* « qu'il reconnaîtrait tenir ces terres de l'empereur; que » tous deux tâcberaient de s'emparer de la principauté d'I- » cone, que l'empereur retiendrait pour lui les terres » conquises jusqu'à Antioche et au pays d'Arménie. » Andronic , ayant été prévenu par la mort , ne put exé- » cuter ce projet; mais Isaac, qui lui succéda, confirma » cette alliance , en haine des Latins qu'il redoutait, et la » scella de son sceau d'or. IL rappela son frère ( Alexis ) qui » était auprès de Saladin. Alexis, en passant à Acre, lut » arrêté par les ordres du comte de Tripoli et du prince » d' Antioche, qui avaient eu connaissance du traité par » leurs affîdés et par quelques seigneurs sarrasins , dont Sa- » ladin avait fait mourir les proches. Ils enfermèrent le » frère d'Isaac dans une étroite prison , et le chargèrent de » fers.

» L'empereur grec , qui en fut instruit , rappela à Saladin a l'alliance qu'ils avaient contractée et lui ordonna, comme à » son vassal qu'il chérissait, de porter toutes ses forces contre » les chrétiens d'outre-mer leurs ennemis communs, promet- » tant que, de son côté, il les attaquerait puissamment, et * travaillerait à délivrer son frère de prison; ajoutant qu'après » la victoire , ils se partageraient le pays , suivant les termes » du traité d'alliance. Isaac envoya, en effet, au secours de » Saladin quatre-vingts galères bien armées. Mais Margue* » rit, amiral du roi de Sicile, les attaqua et les dispersa à la » vue de l'île de Chypre. Le sultan , étant entré inopinément » dans les terres de Jérusalem , s'en rendit maître , comme » on sait , presque sans obstacle , traîna les croix dans les » places publiques , profana le Saint-Sépulcre , et emmena en » servitude les femmes , les vierges et les enfans.

» Enflé de ses succès , au-delà de ce qu'on peut dire , Sa- » ladin envoya des ambassadeurs à l'empereur grec pour lui » faire part de sa victoire. Il lui envoya, en même temps, » un éléphant, cinquante selles turques , une fiole pleine de » baume , cent arcs turcs avec les carquois et les flèches , » cent Grecs captifs , remis en liberté , mille cinquante che- » vaux turcs ou turcomans , et une infinité de choses pré- » cieuses. L'empereur, charmé de ces présens, reçut les » ambassadeurs avec toutes sortes d'honneurs. Il les logea » au milieu de Constantinople dans un très-beau palais , ce

* oui n'avait jamais été fait, ou très-rarement, en faveur » des ambassadeurs des Latins. Il renouvela l'allia noe jurée. » Lorsque les ambassadeurs s'en retournèrent, Isaac en- » voya avec eux Sevestor, espion, et l'interprète Constan- » tius, qui étaient chargés de remettre à Saladin un couronne » d'or avec ces mots : Je vous l'envoie parce que, selon moi , » vous êtes vraiment roi, et que vous le serez par mon appui » et par la volonté de Dieu. L'empereur envoya , en même » temps , quatre cents belles cuirasses , quatre mille pals de » fer, cinq mille épées qu'il avait eues du roi de Sicile, » douze samites ( manteaux ), deux coupes d'or, deux habits » impériaux, et des peaux de castor. Il envoya au frère de » Saladin six samites et deux habits impériaux , et à chacun » des trois fils aînés du sultan , six samites et un habit im- » périal. Ces ambassadeurs abordèrent à Acre le jour de » l'Epiphanie , lorsque Saladin y revenait lui-même après sa » vaine tentative contre Tyr. Le sultan vint au-devant d'eux » pour les saluer. Il convoqua tous les seigneurs de sa cour, » ses amis et ses enfans , et jura de nouveau , en présence » de ses secrétaires , d'observer le traité d'alliance. Il rendit » de grands honneurs aux députés , et s'informa avec soin » de l'état de l'empereur, de la guerre des blasjues et des » guerres avec d'autres peuples. Les députés se proster- » nèrent devant le frère de l'empereur Isaac , et lui era- » brassèrent les genoux , en disant à Saladin : C'est par vous » qu'il a été délivré des mains des Latins qui le retenaient en » prison a cause de vous.

Quelque temps après , Saladin ayant appris la croisade et » l'arrivée prochaine des princes latins , pensa aussitôt aux » moyens de détourner l'orage , et renvoya les députés de » l'empereur. Il les fit accompagner de nouveaux ambassa- » deurs qu'il chargea de présenter à leur maître vingt che- » vaux latins, un bassin d'une coudée de longueur rempli » de pierres précieuses , et un autre bassin de même lon- » gueur, plein de baume, trois cents frondes avec leurs » pierres trouées et d'une grosseur extraordinaire, un coffre » plein d'aloës , un arbre précieux avec ses franches et ses n rameaux verts , cent feuilles de musc , vingt mille bezans , » un petit éléphant et une civette qui porte du musc , un » autruche , cinq léopards , trente quintaux de poivre et » autres épiceries , un vase d'argent fin qui pouvait contenir » vingt métretes de vin , et rempli d'un poison violent. Pour » en prouver la force , le sultan fit amener devant les dén putés un prisonnier latin ; on mit le vase au milieu d'une »» grande cour, les Sarrasins se tenant à une grande distance ;

» on ouvrit le vase, et le chrétien qui était auprès expira « sur-le-champ. Saladin ajouta à ce vase six mille muids de » farine empoisonnée , et trois mille muids de froment aussi » empoisonné. Il envoya , en outre , une idole de Mahomet , * maumeriam, pour que l'empereur , comme il l'avait pro- >» mis , lui fît rendre publiquement des honneurs par les Sar- » rasins qui étaient à Constantinople. »

L'auteur de la chronique de Reichersperg ne dit point par qui cette lettre singulière était écrite. Elle renferme des circonstances fort remarquables , dont on trouve quelques traces dans la lettre que la reine Sibylle adressa à l'empereur Frédéric Ier. , pendant que ce prince était à Pbilippopolis. Nous en avons rendu compte à l'article de Tagenon. Ces deux pièces , qui circulèrent en Europe à l'époque de la troisième croisade, lors même qu'elles ne seraient pas authentiques , servent a montrer du moins quelles étaient alors parmi les Latins les préventions contre les Grecs.

L'anonyme reprend son récit de l'expédition de Frédéric et le copie de Tagenon , comme il le dit lui-même en parlant de cet auteur , qui mourut et fut enterré à Tripoli. Il nous apprend aussi que Dietpold , évêque de Passaw , mourut à Ptolémaïs avec les chanoines qui l'avaient suivi. II ne dit qu'un mot de la prise d'Acre par les rois de France et d'Angleterre , du traité conclu entre ce dernier et Saladin, et de la captivité de Richard en Autriche. La chronique finit à l'année 1294.

Collection d'Heineccius (i).

Jean-Michel Heineccius , écrivain saxon , né à Eisenberg en 1674, fut d'abord pasteur à Goslar, puis inspecteur et surintendant des églises luthériennes du duché Magdebourg, et professeur à Halle , où il mourut en 1 722. Il était trèsversé dans l'histoire et les antiquités d'Allemagne , comme le prouvent les ouvrages qu'il a laissés. La collection que nous lui devons ne nous offre qu'une histoire où il soit question des croisades. Cette histoire a pour titre : Antiquités de Goslar et de ses environs (2). Elle n'est , à proprement parler, qu'une compilation où les anciennes chroniques sont

(1) Scriplores rcrnm Germanicarum Johannis Michaclis Heinecci in unum volumen collecti.

(2) Antiquitatum Goslaricnsium et vicinarum regtonum descriplio.

citées avec assez d'exactitude. On n'y trouve presque rien sur la première croisade. La seconde y est brièvement racontée dans les termes suivans :

« La lointaine expédition du roi Conrad en Palestine , en- » treprise pour la religion , mais dont l'issue fut si malheu- » reuse, nous donna quelques années de repos. Cependant, » Conrad et Louis , roi de France , s'étaient disposés à cette » expédition, en 1147, avec tant d'appareil, qu'au témoi- » gnage d'Othon de Freisingen , les fleuves ne pouvaient » suffire pour les flottes, ni la largeur des campagnes pour » la marche des troupes. Mais tous ces préparatifs s'en allé— » rent en fumée. L'armée fut détruite en partie par les fati- » gues du voyage , en partie par l'inconstance de la mer et » par les embûches des Césars de Constantinople. On aurait » dit que tant de milliers d'hommes s'étaient croisés , à l'ins- » tigation des émissaires du pape , pour aller, sous un autre » ciel, éprouver les insultes et la cruauté des barbares. » Nous aimons mieux toutefois admirer avec saint Bernard » les jugemens de Dieu, que de jechercher avec trop de cu- » riosite les causes d'un succès si funeste et si peu prévu. »

On voit par cette citation que l'auteur de la chronique tenait à l'esprit de la réforme et au'il n'aimait pas les papes. On retrouve cet esprit dans sa relation très-abrégée de 1 expédition de Frédéric Ier. L'auteur s'étonne que tant de désastres n'aient pas dès-lors dégoûte les peuples des guerres saintes; il adopte à ce sujet l'opinion de Heidegger, qui pense que les papes ne persistèrent à prêcher les croisades que par l'espoir de s'enrichir et de dominer, et pour appuyer cette opinion, il cite un passage de Mathieu Paris, qui dit aussi que le pape Innocent prêcha la croisade pour servir sa cupidité et pour extorquer beaucoup d'argent à l'ordre de Cîteaux.

Du reste, l'auteur fait un grand éloge de Frédéric Ier. et le venge des injustices de quelques écrivains , entre autres du grammairien saxon , qui , dit-il , a osé l'appeler un homme très-faux , homincm fallacissimum appclare ausus est. Il rapporte que les dépouilles mortelles de ce prince furent d'abord ensevelies à Antioche , mais qu'ensuite elles furent transportées en Allemagne et déposées à Spire, dans la sépulture des autres empereurs.

L'anonyme ne parle de la guerre qui se faisait en Orient, dans les années 1 191 et 1 192, que pour rendre compte de la querelle qui s'éleva entre le roi Richard et Léopold , duc d'Autriche , querelle qui fut cause de la captivité du mo-

Marque anglais en Allemagne , et de l'excommunication prononcée ensuite par le pape Célestin contre Léopold.

Sous la date de 1 196, le chroniqueur s'exprime en ces termes sur l'expédition entreprise sous les auspices de Henri VI :

« Les forces de l'Europe , malgré tant d'expériences in- »» fructueuses en Orient, ne paraissaient point encore abat- » tues, car une nouvelle guerre sacrée fut résolue dans » cette année. On prêcha partout, selon la coutume, une » croisade contre les Sarrasins ; il y eut un grand concours » de croisés. L'empereur Henri "VI avait résolu d'être de cette » expédition, mais les grands de l'empire l'en dissuadè- >* rent. Toute l'année se passa en consultations et en prépa- » ratifs de guerre , et le nombre de ceux qui s'enrôlèrent » fut si grand , qu'il s'éleva en Allemagne à plus de soixante » mille hommes.

v La guerre se poursuivait avec succès en Orient , ajoute » l'historien , sous la date de 1 197, car dès que les chrétiens » furent arrivés en Palestine, ils s'étendirent jusqu'à Tyr, » battirent plusieurs fois \e% Sarrasins, prirent Sidon, Sa- » repte , Berythe , et peu s'en fallut qu'ils ne recouvrassent » Jérusalem. Le courage des habitans de Goslar ne manqua » point dans cette expédition. Il y avait un château, que » Arnold appelle Thoron , bâti sur un rocher escarpé , et où » les Sarrasins avaient une forte garnison. Comme le siège » de cette forteresse traînait en longueur et que le jeu des » machines de guerre était sans succès, le prince Palatin » fit venir des mineurs de Goslar, qui , creusant la pierre » (actis per medullas petrœ cuniculis) , firent crouler les murs » et rendirent l'accès plus facile aux assiégeans. »

L'anonyme termine son récit par un passage de l'historien Arnold , que nous analyserons plus loin et qui nous fournira plus de détails sur cette cinquième croisade.

« La fureur des guerres civiles s'étant calmée en Allema- » gne, disent les annales de Goslar, à l'année 1217, on en- » treprit une nouvelle expédition en Palestine. Un nombre » infini de seigneurs marchèrent sous la conduite d'André , » roi de Hongrie , et de Léopold , duc d'Autriche. Le com- » mencement de cette guerre fut heureux ; plusieurs châ- » teaux furent pris sans résistance. Mais , comme il arrivait » toujours dans ces expéditions, des querelles s'élevèrent » entre les princes , et André de Hongrie revint avec une » grande partie de son armée. >»

Sous la date de 1221, les annales racontent ainsi les événemens qui suivirent la prise de Daniictte :

« Quoique Tannée précédente les chrétiens eussent pris » Daraiette après un long siège, on annonçait cependant » qu'ils étaient tellement menacés par le soudan , que , si » on ne leur envoyait de nouveaux secours d'Europe, ils » perdraient non-seulement Damiette , mais les autres places » qu'ils occupaient. Ce bruit se répandit tellement, qu'une » grande multitude d'hommes prirent la croix et se dévouè- » rent au saint pèlerinage. Le moine Godefroi les fait monter » à deux cent mille. Cette multitude, poussée par une aveugle » impétuosité {cœco impetu) , étant débarquée en Egypte, » résolut d'aller attaquer le Caire. Les uns , portés sur des » vaisseaux, suivirent le cours du Nil; les autres, marchant » par terre , s'avancèrent vers cette ville. Mais les barbares , » sans attaquer à force ouverte ni par embuscades les péle- » rins , qui ignoraient les chemins , élevèrent des digues et » creusèrent la terre de manière que, quand ils le vou- » draient, ils pussent inonder tout le pays. Lorsqu'ils virent » enfin les chrétiens assez avancés , ils lâchèrent tout-à-coup » les écluses du Nil et environnèrent d'eau toute l'armée ; ils » brûlèrent en outre les vaisseaux avec leur feu grégeois , et » ôtèrent ainsi aux croisés tout moyen de fuir. Cette défaite » fut honteuse pour les chrétiens ; car toute cette multitude » d'hommes tomba au pouvoir des barbares , et Damiette » et les autres places furent rendues au soudan par un » traité. »

Ce récit sur la restitution de Damiette, comparé à ceux d'Olivier Scholastique et de la chronique de Tours, qu'on a lus dans notre troisième volume de l'histoire des croisades , est loin d'être satisfaisant ; cependant il s'accorde pour le fond, sinon pour les détails, avec ce que ces auteurs ont rapporté.

L'anonyme parle d'une nouvelle croisade qui fut prêcbée en 1 225 , et dont Frédéric II devait être le chef. « Pour dé- >» terminer ce prince, dit-il, on lui fit épouser la fille du » roi de Jérusalem , et on lui promit le titre de roi de la » Palestine. Des envoyés du pape vinrent alors en Allema- » gne pour conjurer les princes de cet empire de rétablir » dans ses états le roi de Danemarck Waldemar , prisonnier j» du comte de Schwerin; le chef de l'église ne voulait point » qu'on fût privé des secours de Waldemar , dans l'expédi- » tion d'outre-mer. Engelbert, archevêque de Cologne, qui >» gouvernait en l'absence de l'empereur , convoqua une as- » semblée à Nordhausen , et supplia le comte de ne pas pré- » férer sa vengeance particulière au salut public, en retenant >. plus long-temps captif un prince chrétien dans des cir-

» constances si critiques pour l'Église. Mais la prière d'En- » gelbertfut inutile. Waldemar avait tellement excité la haine » de ses voisins , que tous aimaient mieux le voir prisonnier m que soldat de Jésus-Christ. »

Sous la date de 1 227 et 1 228 , l'anonyme parle encore de l'expédition de Frédéric II en Palestine, mais avec peu de détails. Il dit que l'empereur mit moins de temps à remplir la Syrie de ses victoires qu'un autre en aurait mis à la parcourir. Le chroniqueur ajoute à ce pompeux éloge un l'ait qui est entièrement inexact. Il raconte que Frédéric, étant entré dans l'église de Jérusalem en grande pompe , reçut La couronne des mains du patriarche. On sait que le patriarche n'était pas présent à cette cérémonie , et que Frédéric prit lui-même la couronne sur l'autel et la posa sur sa tête. L'anonyme , comme on le voit , est un partisan de l'empereur. Aussi s'attache-t-il à le justifier, et n'hésite point à condamner la cour de Rome , qu'il accuse d'avoir voulu dominer l'Italie et d'avoir employé tous les moyens pour y parvenir.

Les annales de Goslar, après cette époque , ne présentent plus rien sur les croisades en Orient, ni même sur celles d'Europe contre les Turcs.

Collection d'Eccard (i).

Jean-Georges Eccard , né à Duingen , dans le duché de Brunswick , fut lié avec le célèbre Leibnitz, auquel il succéda dans la chaire d'histoire, à Hanovre. En 1725, il quitta secrètement cette ville et se rendit à Cologne , où il embrassa la religion catholique. Appelé à Wurtzbourg par les jésuites , il y remplit les charges de conseiller épiscopal, d'historiographe, d'archiviste et de bibliothécaire. L'empereur l'anoblit. Eccard mourut en 1750. Il a laissé beaucoup d'ouvrages , entre autres la collection dont nous allons nous occuper.

Le premier volume renferme trois chroniques que nous avons déjà analysées , telles sont V annaliste saxon et la chronique de Vito-Durand, pour lesquels nous renvoyons à la collection de Leibnitz, et X histoire impériale de Ricobaldo ,

(i) Corpus htsloricum medii œvi sive scriptores rcs in orbe uni verso, etc., enarranres.

dont nous avons parlé dans la collection de Muratori. On y trouve de plus la chronique royale de saint Pantaléon , de l'ordre de Saint-Benoit (1 ) , ainsi nommée parce qu'elle a été rédigée par des moines de Saint-Pantaléon de Cologne. Les archevêques de cette ville et les abbés de Saint-Pantaléon y sont exactement désignés. La chronique royale commence à l'origine du monde et finit en 1 162. Sous ce titre : De expédition hierosolymilanâ quœ facta est sub Godefrido duce LotJiaringiœ , l'auteur fait le récit des principaux événemens de la première croisade , depuis le départ de Pierre l'ermite jusqu'à la bataille d'Ascalon. Ce tableau , renfermé dans trois pages environ , n'est pas sans intérêt ; nous en citerons un ou deux passages, non pour rappeler des faits bien connus, mais pour donner une idée de la manière dont ils sont racontes. Après avoir rendu compte des victoires que les croisés remportèrent sur les Sarrasins , à la suite de la prise de Nicée , l'anonyme poursuit en ces termes :

« Comme ces succès avaient enflé d'orgueil plusieurs pé- » lerins , Dieu leur opposa Antioche , ville puissante et >» inexpugnable; et pendant neuf mois qu'il les retint à ce » siège , il les humilia tellement , que tout leur orgueil fut » abattu , ut omnis superbiœ illorum tumor desisteret. Après » les avoir ainsi humiliés , de manière crue dans toute l'ar- » mée on trouvait à peine cent bons chevaux , Dieu leur >> ouvrit la source de sa bénédiction et de sa miséricorde ; » il les introduisit dans la ville et livra à leur pouvoir les >» Turcs et tout ce qu'ils avaient. Mais les croisés, jouissant » de ces biens comme s'ils les avaient acquis par leurs pro- >» près forces, et ne rendant pas à Dieu de dignes actions de » grâces pour ce qu'il leur avait accordé , ils se virent bien- >» tôt assiégés par une si grande multitude de Sarrasins , que » personne n'osait sortir de la ville. La famine devint en » outre si grande dans Antioche, que quelques-uns ne pu- » rent s'empêcher de recourir à des mets humains, utab hu- » manis dapibus se aliqui non continerent. Il serait trop long » de raconter les misères qu'ils éprouvèrent dans cette cité. >» Mais le Seigneur,, regardant son peuple, qu'il avait châtié » si long-temps , daigna enfin le consoler ; pour lui montrer » qu'il était satisfait de tant de tribulations , il lui offrit » comme gage de la victoire la lance avec laquelle le Fils de » Dieu avait été percé sur la croix t et qu'on n'avait point

(i) Chronica regia monachoram S. Pantaleonis ordinis S. Benedicti. (Tom. I, p. 911 ).

» vue depuis le temps des apôtres; ensuite il inspira aux » croisés tant de courage , que ceux à qui la maladie ou 1» » faim avait ôté les forces prirent les armes et combattirent » vaillamment les ennemis. »

Nous citerons encore un passage relatif à la prise de Jérusalem. On y trouvera le même style et le même esprit de piété :

« Comme les croisés souffraient beaucoup pendant ce » siège, surtout de la disette d'eau, les évcques et les sei- » gneurs décidèrent dans un conseil qu'on ferait le tour de » la ville pieds-nuds , afin que celui qui y était entré pour » nous dans un état d'humilité, nous en ouvrît les portes à » cause de notre humble soumission, et pour faire justice » de ses ennemis. Le Seigneur apaisé livra donc la ville »> sainte aux pèlerins huit jours après leur acte d'humilité, » c'est-à-dire le jour même où plusieurs fidèles célébraient » la fête de la dispersion dés apôtres. »

L'auteur nous apprend que Godefroi , devenu roi de Jérusalem , eut une paix stable avec les habitans d'Ascalon et de Damas ; qu'il honora surtout les guerriers allemands , et qu'il essaya de corriger leur rudesse par l'urbanité des chevaliers français , Jeritatem illorwn suavissimtî urbanitate gallicis caballariis comniendans. La connaissance que le duc de Lorraine avait des deux langues lui facilita les moyens d'adoucir l'esprit de rivalité et de jalousie qui existait naturellement entre les guerriers des deux nations. (Invidiam quœ inler ut ro s que ruiluraliter quodani modo versatur per innatam sibi utriusque linguœ peritiani mitigavit. )

La chronique royale est beaucoup plus courte dans son récit de la deuxième croisade. « On ne pourra croire , dit— » elle , à la multitude d'hommes qui se réunirent de toutes » parts sous les enseignes de Conrad. Jamais la Grèce n'eu- » voya d'armée si nombreuse à la ruine de Troie. Le roi n Cyrus n'en commanda jamais d'aussi grandes. Mais, ù » douleur ! plus ces guerriers étaient nombreux et coura- » geux , moins ils laissèrent de traces de leur valeur. Tout » ce qu'ils firent ce fut d'attaquer Damas, où le brave et » jeune Adolphe , fils du comte Adolphe de Berg, fut tué en » combattant vaillamment. Cette ville allait se rendre, lors- » que la perfidie des habitans de Jérusalem et l'avarice de » quelques princes firent échapper cette conquête de nos » mains. Tout le pays des infidèles fut enrichi de dépouilles n et des armes que l'armée chrétienne y laissa. Cette expc- >» dition fut un sujet de deuil , de misère et de honte. Nous

des Croisades. 129

» ne devons point en entretenir la postérité , et par pudeur *> nous garderons le silence. »

Le même sentiment a retenu la plupart des auteurs qui ont parlé de la seconde croisade ; voilà pourquoi nous avons si peu de documens sur cette époque.

L'anonyme donne un peu plus de détails sur l'expédition qui eut lieu dans le même temps en Portugal et qui fut plus heureuse. Il prétend qu'un grand nombre de Sarrasins demandèrent et reçurent le baptême ; il dit qu'il s'opéra des miracles sur les tombeaux de quelques chrétiens qui succombèrent sous les murs de Lisbonne.

Les Annales dcPosen (1) , qui se trouvent à la suite de la chronique royale de Cologne , n'offrent pas plus de détails sur la deuxième croisade. Elles disent que la multitude innombrable d'hommes à pied et à cheval qui suivirent les deux rois , effrayés par les discours de personnages religieux et en grande estime, qui annonçaient que le jour du Seigneur approchait (dicenlium quod instaret dies iJomini), partirent , pleins de zèle pour la foi , dans le dessein de combattre les païens. Mais, arrivés à Jérusalem, ils ne firent rien qui fut digne de la grandeur du nom impérial et teutoniqiie ( nihil pro wiperialis et teutonici nominis niagnifîcencid peregit). En parlant de la prise de Jérusalem par Saladin, l'auteur des annales rapporte que ce prince, quoique bien instruit par les siens et par la renommée de 1 excessive charité de ceux qui dans l'hôpital du Temple recevaient chaque jour et soignaient les pèlerins pauvres et infirmes , les força cependant de sortir tous de la ville au bout de quelques jours, parce qu'il se défiait de leurs sentimens. La chronique dit un mot des lettres du pape Clément adressées à tous les chrétiens pour les exciter à aller réparer les maux de la Terre- Sainte; il raconte que l'empereur Frédéric reçut àNuremberg, en 1 1 89 , des ambassadeurs du roi des Grecs , du soudan d'Icône et du roi des Arabes , qui lui promirent un saufconduit et des provisions pour les chrétiens qui traverseraient leurs pays en allant à la délivrance de Jérusalem. Du reste , l'anonyme ne donne aucun détail sur les événeniens de la troisième croisade et ne les indique même pas tous.

Les annales de Posen , qui commencent en 1125, se terminent en I 198.

Le premier volume d'Eccard contient trois autres chroniques , dont deux méritent peu de nous occuper. La première

(i) Annales Bosovienscs. (Tom. I, p. 1007 ),

130 «7BLIOTHÊQ1TE

est la continuation de la chronique de Martin de Pologne (1 )> qui commence au règne de Frédéric Ier. et va jusqu'en 1 445. L'expédition de cet empereur et celle des rois Philippe et Richard y sont sommairement indiquées de même que la prise de Constantinople par les Latins. Sous la date de 1 274, l'auteur dit que le pape Grégoire , après avoir tenu un concile à Lyon, alla à Lausanne, où le roi Rodolphe vint le trouver, et que le pontife ayant invité le monarque à faire le voyage de la Terre -Sainte , Rodolphe promit de le faire quand il aurait réglé les affaires de l'empire. Grégoire , content de cette réponse, confirma l'élection de Rodolphe comme empereur.

La seconde chronique est de Martin deFulde (2), qui commence à l'an 716 et se termine à l'an 1378. On ne sait pas au juste quel était ce Martin , qui du reste parle de toutes les croisades avec une brièveté qui nous dispense de nous arrêter à son ouvrage. Son récit se borne le plus souvent à des dates , et n'a même pas toujours le mérite de l'exactitude.

La troisième chronique est de deux auteurs , André , chanoine régulier de Saint- Augustin et du monastère de Saint- Magne, dans la banlieue de Ratisbonne; et Jean Cl mit h , prédicateur de la ville de Camb , dans le diocèse de Ratisbonne. Ce dernier, ayant trouvé la chronique d'André, y ajouta ce qu'il avait lu dans les chroniques de Martin de Pologne et de Martin le minorité, et des trois en fit une seule (3).

L'auteur parle en peu de mots de la découverte de la sainte lance faite à Antioche , puis il ajoute que l'armée s'avança jusqu'à Ptolémaïs avec cette même lance , qui servait d'étendard. Il fait monter le nombre des croisés à six cent mille, outre les clercs, les femmes, les enfans, dont plusieurs , dit-il , perdant la crainte de Dieu et se livrant à la débauche , périrent honteusement , ex qui bu s rmdti postposilo Dei timoré cwn lasciviis ùicumberent turpiter perierunt.

L'anonyme raconte ensuite , comme l'abbé Eccard , que tous les peuples allemands , qui ignoraient d'abord le motif de ce passage, à cause du schisme qui divisait alors l'empire et le sacerdoce , voyant tant d'escadrons de cavalerie , tant de troupes d'infanterie passer dans leur pays , se moquaient des pèlerins etles traitaient d'insensés , parce que ceux-ci pré-

(i) Continuatio chronicî Martini Poloni. (Tom. I, p. i4aa). ^2) Martini Fuldensis chronicon. ( Tom. I, p. 1643 ). (3) Aiulreœ RatUbonensii clironicon à Joan. Chrafh praedicatore Cambensi interpolatum, etc. (Tom. I, p. 1931 ).

feraient l' incertain au certain et qu'ils abandonnaient si légèrement leur terre natale. « Mais notre nation, ajoute la » chronique , mieux instruite enfin de la vérité par la misé- » ricorde divine , se porta à un voyage si salutaire , tandem » ex respectu divines miserationis gens nostra ad integrum edocta, ad tant salutarc iter inclinatur. Welf , duc de Bavière , » ayant pris le chemin dç Jérusalem , mourut dans l'île de » Chypre. Ses compagnons de pèlerinage furent tués ou » livres aux Sarrasins par les perfides machinations de l'em- » pereur Alexis. •

Voici comment l'auteur s'exprime sur la bataille qui eut lieu en 1396.

« Quelques- uns disaient que la cause de la perte de cette » grande armée des chrétiens devait être attribuée à la vie * déréglée que les Français avaient menée en traversant » notre pays ; d'autres à la ténxrité de ces derniers qui, dans » le combat, s'étaient placés avant les Hongrois ; d'autres , à » la fuite des Hongrois eux-mêmes , qui s'étaient retirés avec » leur roi Sigismond. Cependant on rapporte que ce prince » avait dit : Placez les Hongrois à la tête de l'armée ; si vous >» ne le faites pas, je ne puis vous répondre de leur secours. » Celui à qui rien ne peut être caché, ajoute l'auteur, con- » naît seul ce qui est vrai. »

Le fécond volume de la collection d'Eccard contient cjuel-

3ues autres chroniques relatives aux croisades qui méritent 'être analysées. La première est celle d'Hermann Cornerius (1) ou Corner. Cet auteur était originaire de Lubeck et vivait au monastère des Dominicains de cette ville. Il assista au synode de Hambourg en 1 406 , et fut plus tard docteur en tnéologie. Sa chronique est fort étendue : elle commence au règne de Charlemagne et finit en 1435. Hermann a consulté pour faire son ouvrage un grand nombre de chroniques , qu'il cite à l'exemple d'ALberic et de l'auteur de la grande chronique belge. Pour la partie des croisades , il s'est souvent servi du spéculum de Vincent de Beauvais , dont nous parlerons plus loin, et d'une chronique de Guillaume. (Cornerius Hermann et Vincent de Beauvais citent souvent cette chronique de Guillaume , sans autre désignation. ) On peut reprocher à Hermann de la prolixité et peu d'exactitude dans les dates, ôn désirerait aussi qu'il eût fait un meilleur choix dans ses autorités. Cette chronique de Guillaume , qu'il copie souvent , lui fournit , sous la date de 1 095,

(i) Hcrmanni Corne ri chronicon. (Totn. II, p. ).

une anecdote, que nous avons rappelée dani notre histoire, mais avec moins de détails , sur le pèlerinage de Foulques , comte d'Anjou. « Ce prince, déjà vieux, dit-il, alla à Jérusalem, » où il se fit traîner publiquement et le corps nu , sous les » yeux des Turcs et des Sarrasins , au tombeau du Seigneur, » par deux domestiques auxquels il avait fait promettre par » serment d'exécuter ce qu'il leur ordonnerait. Un de ces doit mestiques lui avait passé autour du cou une corde de bois » {retem ligneam) ; l'autre le frappait avec une poignée de » verges {flagris terga nudati urgebat). Le comte, pendant » ce supplice , s'écriait : Seigneur, recevez le mallieureux » Foulques, votre parjure, votre transfuge {perjuriun tuum , » profugum tuurn). L'auteur ajoute que ce prince pénitent retourna chez lui contre son désir.

Ce qu'Hermann raconte de la première croisade est tire de Vincent de Beauvais , de Guillaume et de Baudri , et ne nous apprend rien de nouveau. Nous avons seulement remarqué qu'après avoir parlé des prédications de Pierre Termite , que , suivant Vincent de Beauvais , il dit espagnol , il nomme plus loin un autre Pierre l'ermite , lombard , qui fut, selon lui, très-utile à l'armée de Dieu jusqu'après la prise de Jérusalem. Hermann a sans doute fait deux personnages du même prédicateur de la croisade.

Il raconte , d'après la chronique d'Helraode , le pélesinage du roi de Dannemarck Eric-Eghote, qui mourut à son retour dans l'île de Chypre, au grand regret de ses sujets. Nous aurons occasion de parler du pèlerinage de ce prince à l'article de la collection de Langebeck.

Sur la prédication de la deuxième croisade, nous lisons dans Hermann un prodige rapporté encore , d'après Vincent de Beauvais , à l'assemblée tenue à Spire , où l'abbé de Clairvault prêchait la guerre sainte ; il y eut un si grand concoure de monde , que le roi Conrad, dans la crainte que l'abbé fût étouffé , le prit dans ses bras et le porta dans une église voisine. Nous avons déjà lu ce fait dans une chronique allemande ; mais voici un prodige que nous n'avons trouvé nulle part : « Dans cette église, dit l'auteur, une image de la Vierge » en bois et presque consumée de vétusté , salua saint Ber- » nard et lui dit en français .Benvenia mifraBcrnarde; à quoi > le saint répondit : Grant merce mi dompna. » Ce français était sans doute la langue romane, qu'on parlait alors dans la plus grande partie de l'Occident; ce qui explique la facilité qu'avait le prédicateur de la croisade de se faire entendre des babitans des bords du Rhin.

Le récit que fait Hermann de la deuxième croisade nous

apprend beaucoup moins de faits que les autres historiens qui ont parlé de cette expédition. Nous en trouvons cependant quelques-uns qui prouvent la crédulité et l'ignorance de l'auteur. Il dit, par exemple, que, lorsque l'empereur grec eut accordé tin sauf-conduit et la liberté des marchés aux croisés, plusieurs prodiges, qui annonçaient des jours de désastre et de calamité, furent aperçus dans le camp , entre autres un nuage très-épais qui couvrit un soir toutes les tentes ; lorsque ce nuage se fut dissipé , tous les pavillons parurent arrosés de sang , comme si une pluie de sang fût tombée du ciel. « À » cette vue , ajoute l'auteur, les rois conjecturèrent qu'ils » étaient réservés à de grands travaux et a de grands dan- *» gers , et leur conjecture ne les trompa point. >» Nous retrouverons ce fait rapporté par Helmode.

Après une relation fort courte et très-imparfaite de cette expédition , Hermann fait aller Conrad en Portugal , avec les croisés qui se rendirent maîtres de Lisbonne. Nous n'avons pas besoin de relever une erreur aussi grossière. Nous ne nous arrêterons pas non plus sur le pèlerinage de Henri-le- Lion, dont Meiboinius a parlé , et que l'auteur raconte fort longuement. • •

Sous la date de 1187 , Hermann fait, d'après "Vincent de Béarnais , l'histoire des divisions qui régnaient à Jérusalem, au sujet de la succession à la couronne et des conquêtes de Sala clin , qui profita de ces divisions pour s'avancer jusqu'à Tibériadc. Il accuse , comme la plupart des historiens latins, le comte de Tripoli, et cependant il loue les conseils que ce prince donna au roi de Jérusalem , en l'engageant à ne pas donner l'avantage du terrain aux riiiJifclman. Hermann se trompe lorsqu'il dit que le sultan ne put prendre la ville de Tyr, que ce même comte de. Tripoli défendait vaillamment, il confond ici le comte de Tripoli avec le marquis de Montserrat, sans faire attention qu'il se. contredit , en attribuant use i défense si courageuse à un prince qu'il a représenté d'abord comme un traître.

L'autour raconte, assez brièvement, la prise de Jérusalem par les Sarrasins, et s'étend uu peu plus sur les commence mens du siège d'Acre, sur l'expédition de Frédéric Ier., et sur le départ des rois de France et d'Angleterre. Hermann s'aceu nie assez avec les autres historiens, dans tout ce qu'il raconte du passage des Allemands à travers la Bulgarie, la Grèce et la Romanie.Mais son récit laisse beaucoup à désirer pour les détails. On peut lui reprocher encore plus de brièyeté et même de l'inexactitude à l'égard du «iè$e d'Acre par les croisés. Il appelle sans cesse le roi d'Angleterre du nom

de Henri , au lieu de Richard , et il ne dit rien des exploits de ce prince après la reddition de cette place. Ce n'est qu'en racontant sa mort, arrivée dans le Limousin, qu'il lui rend son vrai nom. Il se trompe aussi de date, en plaçant en 1 1 99 , au lieu de 1 1 96 , l'assemblée dans laquelle Henri VI lut les lettres du pape Innocent, qui lui enjoignait d'achever l'expédition que son père Frédéric avait entreprise pour la délivrance de la Terre-Sainte. L'auteur raconte , avec assez de détail, cette quatrième croisade. On voit qu'il s'est servi du continuateur de la chronique des Slaves, c'est-à-dire d'Arnold de Lubeck. Nous renvoyons donc à l'extrait de cet historien qu'ila suivi, mais au récitduquel il n'a rien ajouté.

Hermann, toujours en défaut sur les dates, se trompe de trois ou quatre ans, en rapportant à l'année 1222, le siège et la prise de Damiette, qui eurent lieu en 1219. Il tombe dans d'autres erreurs , quand il dit que le roi de Hongrie fut présent à ce liège , que le roi de Chypre accompagna Louis IX en Egypte > et quand il place la captivité du saint roi en 1 248 , année de son départ pour la Terre-Sainte.

On a droit de s'étonner qu'un historien allemand ne parle point de l'expédition de l'empereur Frédéric U en Palestine r lorsqu'il raconte tant d'autres actions de ce prince»

Nous avons remarqué, sous la date de 1217, les détails suivans sur le Soudan des Turcs , défait et mis en fuite par les Tartares. Ce Soudan avait, selon Hermann, ou plutôt Vincent de Beauvais dont il emprunte le récit, auarante chars chargés d'armes et de cuirasses ; trois mille bêtes de somme portant ses meubles et effets ; trente chameaux chargés de b es ans d'or éffcis et larges d'une palme*, dont chacun valait cent besans ordinaires ; trois cents autres bêtes de somme portant chacune quarante mille sultanins, trois échelles dont une avait six échelons , la deuxième quatre , et la troisième trois. Les deux premières étaient d' argent, la troisième était d'or. Le saudan avait de plus un vase d'argent de la capacité de deux muids et plus, et qui contenait du vin qu'il buvait avec ses soldats. Il avait, en outre, de quoi remplir une maison de vases d'or et d'argent de différentes formes. Il y avait dans son armée quarante mille lances dont les pointes étaient d'or fin. Le trésor de l'empereur grec , Manuel , qui consistait en mille chariots chargés d'or et d'argent, fut, dit-on, perdu dans la déroute. Nous ne pouvons juger du degré de confiance qu'on doit avoir dans la vérité' de ces détails , ni savoir comment le trésor de l'empereur grec se trouvait dans l'armée du Soudan , car l'auteur ne donne aucune explication à cet égard.

Sous la- date «le 1 2 19 , Hermann rapporte que Te pape Innocent envoya au prince des Tàrtares , qui était alors en Perse, à- quarante-huit journées de chemin d'Acre, des frères prêcheurs , chargés d'exhorter le kan à recevoir les vérités de la foi. Il raconte, avec peu de détails, l'expédition de ces Tar tares et la prise d'Alep, en 1 261 , la deuxième croisade de saint Louis en 1272 (lisez 1270), et le voyage que fit, en 127 5, Henri de Mecklenbourg, qui tomba dans les mains du Soudan* de Damas et fut retenu prisonnier pendant vingt-six ans. L'auteur dit un mot du concile de Lyon, tenu l'année suivante, et dans lequel on ordonna un subside pour la Terre-Sainte , fixé au dixième des biens du clergé , pendant six ans.

Hermann entre dans quelques détails sur la ruine d'Acre , eu 1291 , et fait de cette ville une description intéressante, qu'il a empruntée de la chronique d'Egghavd. (Nous avons inutilement cherché cette chronique.) Cette description nous a beaucoup servi pour notre récit , dans le cinquième volume de L'Histoire des croisades. Nous allons en rapporter ici le texte, parce qu'elle est la partie la plus curieuse de la chronique d'Hermann , et qu'elle complétera ce que nous avons dit no us-même de cette cité célèbre.

« La ville d'Acre , située sur le bord de la mer , était bâtie » en. pierres de taille carrées , murée et ceinte de tours fortes i> et élevées / distantes entre elles d'unjei de pierre. Chaque f porte de cette cité était entre deux tours. Les murs étaient - » si larges que deux chars , venant à la rencontre l'un de » l'autre , auraient pu passer dessus. Telle était la situation >' de la ville du côté de la mer. Mais du côté de la terre , de » doubles murs , des fossés très-profonds , divers endroits » fortifiés , et des sentinelles faisaient sa sûreté. Les places » de l'intérieur étaient belles et propres; toutes les mai- » sons, égales en hauteur, étaient construites en pierres » de taille et uniformément décorées de fenêtres en verre» * peints. Des étoffes de soie, ou. d'autres- belles tapisseries » couvraient les places publiques, et les garantissaient de » l'ardeur du soleil. A chaque angle de ces places était une » tour très-forte , ayant des portes- et des chaînes de fer. » Dans l'enceinte de la ville , on avait- aussi construit des » châteaux forts , où les princes et les seigneurs faisaient » leur résidence. Au milieu cVAcre , demeuraient les » marchands èt les artisans qui, selon leurs facultés , achej» taient ou louaient des maisons particulières. Tous les » habitans avaient chez eux les, manières des anciens » Romains. Les princes et seigneurs qui résidaient dans » cette ville étaient d'abord le roi de Jérusalem, ses frères

» et sa famille ; ensuite le prince de Galilée et celui d'An- » tioche , le représentant du roi de France , le duc de Césarée, » le comte de Tripoli , le comte de Jaffa , les seigneurs de » Baruth , de Tyr , de Tibériade , de Sagette , d'Ibelin , » d'Arsur , de Vaus , de Blanchegarde. Tous ces princes » et seigneurs se promenaient sur les places , comme des » rois , une couronne d'or sur la tête , et suivis de leur nom- » breuse maison, oui se faisait remarquer par des babits pré- » cieux, couverts d'or, d'argent et de pierreries. Ils passaient » les jours dans des tournois et dans toutes sortes de jeux et » d'exercices militaires. Dans la même ville , demeuraient les » fidèles défenseurs de la foi catholique ; les maîtres et les » frères de la milice du Temple , tous chevaliers armés ; le » maître et les frères de Saint-Jean de Jérusalem , le maître » et les fi#es de l'ordre Teutonique ; le maître et les frèrea » de Saint-Thomas de Cantorbéry ; le maître et les frères de » l'Hôpital; le maître et les frères de Saint-Lazare, tous » chevaliers armés. Tous étaient alors à Ptolémaïs, et » combattirent jour et nuit avec leurs servans et leur mai- » son contre les Sarrasins. Les plus riches marchands de » tous les pays du monde, entre autres des Pisans, des » Génois , des Vénitiens , des Florentins , des Romains , des 9 Parisiens, des Carthaginois, des habitans de Constanti- » nople , de Damas et des Egyptiens habitaient cette ville , » èt de ce mélange de nations naquit une funeste discorde, » qui causa la ruine de cette noble cité. On y apportait, de » toutes les parties du monde , tout ce qui pouvait servir » aux besoins et au luxe des princes, des seigneurs et des » riches. H serait trop long de parler des autres classes d'ha- 9 bitans , et de tout ce qu'il y avait de remarquable et de » merveilleux dans cette ville royale; »

L'auteur , après cette description , fait le récit des dissensions qui éclatèrent d'abord entre les Génois et les Pisans ; dissensions qui portèrent en Orient cet esprit de faction et d'animosité dont les Guelfes et les Gibelins avaient si long-» temps infesté l'Italie et l'Allemagne. Hermann raconte ensuite le siège et la ruine d'Acre par les Sarrasins. Son récit ne nous apprenant rien de nouveau , nous ne nous y arrêterons pas. Mais comme cet historien a coutume d'altérer plus ou moins la vérité dans ses récits les moins inexacts, nous devons encore relever ici une de ses erreurs ; il prétend que les Templiers se défendirent pendant deux mois contre les Sarrasins dans la tour du Temple, après la prise de la ville; ce qui est contraire à tout ce que rapportent les autres historiens qui ont parlé de cet événement. Hermann dit un mot

de l'invasion des Turcs en Hongrie , et de la bataille de Nicopolis. H place, en 1426, la prise et le pillage de l'île de Chypre , par une armée de cent mille Sarrasins.

Comme on le voit , Hermann est un guide peu sûr. On peut lui reprocher beaucoup de légèreté dans la lecture qu'il a faite des auteurs qu'il a suivis , et dans l'ordre des dates et des événemens.

L'ouvrage le plus important du second volume de la collection d'Eccara est celui d'Olivier Scholastique , divisé en deux parties distinctes. La première a pour titre : Histoire des rois de la Terre-Sainte (1). Olivier vivait au commencement du treizième siècle. Il prêcha la croisade dans le Brabant et la Flandre , et s'embarqua à Marseille avec un grand nombre de croisés. H assista au siège et à la prise deDamiette en 1218. En 1223, Olivier fut nommé évêque de Paderborn , puis enfin cardinal ; mais il ne jouit pas long-temps de cette dignité, car il mourut presqu'aussitôt après en T227.

En tête de son Histoire des rois de la Terre-Sainte, l'auteur nous avertit qu'il a compilé son ouvrage chez les Egyptiens , pendant qu'il était au siège de Damiette ( in obsidione Damietœ apud Ègyptios compilavit). Cette histoire n'est, en effet , qu'un tableau assez rapide des croisades et des affaires des colonies chrétiennes en Orient, jusqu'au temps où vivait Olivier. On n'y trouve rien de neuf. Les ouvrages de Guillaume de Tyr et d'Albert d'Aix paraissent avoir servi de matériaux à l'abréviateur. Cependant Olivier s'est beaucoup plus étendu que dans le reste de sa narration , sur les commencemens de Saladin et sur les expéditions des chrétiens en Egypte. H nous représente le sultan comme un guerrier habile et un tyran cruel, qui étendait sa puissance par des incendies, des rapines et des massacres.

Après avoir raconté la nouvelle invasion de ce conquérant dans la Palestine , et les victoires qui la signalèrent jusqu'à la bataille de Tibériade, l'auteur devient tout-a-coup plus concis. Il ne fait, pour ainsi dire, qu'indiquer les événemens qui furent les suites de cette bataille. Olivier est peut-être le seul des historiens latins qui ait nommé la montagne d'Hettin t où le roi Guy fut fait prisonnier avec les grands du royaume qui l'accompagnaient. Voici ses expressions : Rex victus curn majoribus tïronem iiatti ascendit ubi comprehensus est curn principibus suis et aliis , et in

(i) Oliveri Scholastici historia regum Terrœ-Sanctse. ( Tom. Il, p. .355). î .

t3S BIBLIOTHÈQUE

eaptiviiatetn ductus. Mêlant à son récit l'histoire fort abrégée de ce qui se passait en Occident, l'auteur parle de l'expédition de Frédéric 1er. , du siège d'Acre par les rois de France et d'Angleterre , de la prise de Constantiwople par les Latins, de l'expédition entreprise par le roi d'e Castille contre Miramolin , ro i de Cartilage ; expédition d'abord sans succès , et qui , reprise une seconde fois , se termina par la défaite des Sarrasins; mais H n'entre dans aucun détail sur ces divers événemens. Il faut cependant excepter la quatrième croisade, dans le récit de laquelle Olivier parle un peu plus longuement du siège de Thoron. Ce qu'il en dit s'accordeassez avec Arnold de Lubeck.

L'histoire des rois de la Terre-Sainte finit à>Pannee12t3, où se tint le concile de Latran, dans lequel une croisade générale fut de nouveau décidée.

L'autre partie de l'ouvrage d'Olivier intitulée : Histoire de Damictte (l), peut être regardée comme la continuation dela première ; mais il y a une grande différence dans l'intérêt qu'offrent ces deux parties. Celle que nous allons analyser est un récit exact et complet du siège de Damiette , l'événement le plus remarquable de la sixième croisade. Olivier assista à toutes les opérations de ce siège ; il construisit et dirigea plusieurs des machines que les croisés y employèrent; sous le simple rapport historique, ce récit offre donc tout L'intérêt qui s'attache aux productions d'un témoin oculaire. Mais ce qui ajoute encore à cet intérêt, c'est l'es—* prit de modestie qui caractérise l'auteur. Olivier rendit les plus grands services aux assiégeans , et jamais il ne parle de ce qu'il a fait. Nous ferons remarquer , dans notre analyse , les passages où se montre cet esprit d'humilité chrétienne , qu'on retrouve si souvent dans les vieux chroniqueurs.

Nous avons dit que le troisième livre de Jacques de "Vitry n'était qu'une copie de l'histoire d'Olivier. Nous l'avons retrouvée dans la collection anglaise de Th. Gales. Le moine Godefroy en a aussi extrait les principaux faits; d'autres chroniqueurs allemands y ont puisé de même. La lettre d'Olivier adressée à l'archevêque de Cologne, et publiée par Bongars, en est évidemment une partie. Il est présumante que l'auteur composa cette histoire à plusieurs reprises.

Yossius avait parlé d'un manuscrit qui existait à la bibliothèque de Louvain, sous le titre : Relatio de expeditkm& hierosolymitanu , et qui n'était que cette même histoire

(i) <)li\eri Scholaslici liistoria Oamialina. (Tom. Il, p.

d'Olivier, continuée jusau'à la reddition de Damiette. Schatenius avait dit aussi qu'il existait plusieurs ouvrages pieux et saVans d'Olivier, dans la bibliothèque de l'évéché de Paderborn, et avait exprimé le vœu qu'ils fussent publiés. Ce vœu a été rempli. Les manuscrits d'Olivier ayant passé de la bibliothèque de l'éveque de Paderborn dans celle du monastère de Saint-LuJger d'Hermanstadt, le bibliothécaire de ce monastère les communiqua à Georges Eccard, qui y trouva l'histoire complète de Damiette , depuis le commencement du siège de cette ville en 1218, jusqu'à sa reddition en 1 222.

En comparant ensemble cette relation d'Olivier Scholastique , la narration qui se trouve dans le mémorial des Podestats de Reggio, le récit tiré de la chronique de Tours, inséré dans les pièces justificatives de notre troisième volume , et ce qu'ont écrit les auteurs arabes sur les mêmes événemens, on aura une idée complète de cette partie de l'histoire des guerres saintes.

Olivier commence son récit en exprimant son allégresse et en remerciant Dieu , « cjui a arraché des mains des infidèles » une terre que les patriarches possédèrent , qui fut la nour- » rice des prophètes , la maîtresse des apôtres et le berceau » de la foi. Nous écrivons, dit-il ensuite, pour tous les » fidèles, sans aucun mélange de fausseté, ce que nous » avons vu , entendu et su , afin que tous les hommes ver- » tueux se répandent en louanges et en actions de grâces. »

L'historien fait d'abord un récit très-abrégé de quelques expéditions qui eurent lieu sur le territoire de la Palestine , avant que l'armée chrétienne s'embarquât pour l'Egypt#. Dans la première de ces excursions , les croisés bavarois se portèrent à toutes sortes d'excès , et pillèrent les habitations et les champs de leurs frères, les chrétiens. Au milieu du désordre, Quelques hommes furent tués et des religieux chassés de leurs couvens. Le spectacle de la piété et de la ferveur des fidèles formait un étrange contraste avec ces scènes de brigandage. Toute l'armée chrétienne quitta son camp pour aller au-devant du patriarche , portant avec humilité le bois de la vraie croix. On se demande comment on revoyait ainsi ce bois sacré, puisqu'il était tombé au pouvoir de Saladin qui avait refuse de le rendre à Richard- Cœur-de-Lion. Olivier répond à cette objection, en disant que la croix du Sauveur avait été coupée en deux avant la bataille de Tibériade , et qu'une des deux moitiés avait été conservée. Cette explication ne se trouve que dans Olivier Scholastiquc.

La guerre qu'on fît alors aux Sarrasins ne présente aucun événement remarquable , quoiqu'elle fût dirigée par trois rois , celui de Chypre , celui de Hongrie et celui de Jérusalem. Nous ne parlerons ici, d'après Olivier, que de la seule expédition du Thabor. Le premier dimanche de l'arrivée des croisés au pied de la montagne ,# tandis qu'on lisait l'Evangile, iteincastellum quodcoiitrà vos est, allez à ce château qui est devant vous , le patriarche marcha en avant avec la bannière de la croix. Jean de Brienne , suivi de la milice du Seigneur, renversa tous les obstacles , et la forteresse occupée par les infidèles était près de tomber entre les mains des chrétiens, lorsque tout-à-coup l'entreprise fut abandonnée. On croit que la discorde s'était introduite dans le conseil des princes. Mais Olivier n'ose point ici sonder les desseins de Dieu. « Nous pensons, dit-il, que le Christ, » notre Seigneur , s'est réservé pour lui seul ce triomphe ; » lui qui monta sur cette montagne avec un petit nombre » de ses disciples , et qui leur fit voir en ce même lieu la » gloire de sa résurrection. »

Après cette entreprise malheureusé , l'armée chrétienné 6e sépara en plusieurs corps qui ne se distinguèrent par aucun exploit. Le roi de Chypre mourut à Tripoli; le roi de Hongrie abandonna la Terre-Sainte; il fut excommunié avant son départ, ce qui ne l'empêcha pas, comme on le voit dans l'histoire , de revenir dans son royaume avec de nombreuses reliques. Olivier parle ici du zèle des Teutons pour la croisade , et surtout du pieux dévouement des habitans de Cologne sa patrie. Ce dévouement avait été puissàmnfent excité par plusieurs prodiges. Des croix de différentes couleurs et de formes diverses avaient été vues dans la Frise et sur les bords du Rhin. Un de ces phénomènes célestes s'était manifesté aux yeu* d'Olivier lui-même qui prêchait alors la guerre sainte.

Sous la date de 1218, il commence en ces termes le récft de l'expédition d'Egypte et du siège de Damictte. ( Çage;

« Au mois de mai, après l'Ascension, les vaisseaux étaut » préparés et armés , le roi de Jérusalem, le patriarche* les » évoques de Nicosie, de Bethléem et d'Acre, le duc d'Au- » triche , les trois ordres de chevaliers et une grande mul- » titude de pèlerins sortirent du port d'Aere. Le rendez-vous » était indiqué au château des pèlerins ; un vent du » nord s' étant élevé, le roi „Jê duc et les grands maîtres y » arrivèrent : mais le reste de la flotte , voguant à pleines

» voiles, les précéda, et dans trois jours arriva au port de » Damiète. Les chefs , qui s'étaient un peu arrêtés au ehâ- » teau des pèlerins, ne purent y aborder que le sixième » jour. Plusieurs croisés, qui n'étaient pas prêts ou qui dif- » iérèrentde partir, restèrent à Acre; d'autres, repoussés » parles vents, furent trois ou quatre semaines en mer. L'ar- » chevêque de Reims et l'évéque de Limoges, à quileurgrand » âge ne permit pas d'aller en Egypte, moururent l'un à » Acre , l'autre en repassant la mer. Les croisés , débarqués » à Damiète, choisirent pour chef le comte de Sarbruck et » prirent terre avant l'arrivée du roi , sans rencontrer de » résistance. Ils campèrent entre !c rivage de la mer et les » bords du Nil , au grand étonnement de ceux qui vinrent » après eux. Il y eut ensuite une éclipse de lune presque to- » taie. Quoiqu'un pareil phénomène arrive assez souvent, » par des causes naturelles , quand la lune est dans son » plein, cependant comme notre Sauveur a dit : il y aura » des signes dans le soleil et dans la lune, nous regardâmes, » continue Olivier , cette éclipse comme un présage de la *» défaite des Sarrasins , qui attribuent à cet astre une » grande influence sur leurs destinées. On lit dans Quin- » te-Curce que lorsqu'Alexandre le Macédonien , qui fut » comme un marteau sur le monde entier , se rendit de » Grèce en Asie, pour combattre Darius et Porus, tandis » que ses corps d'armée étaient rangés en ordre de bataille, » on vit une éclipse de lune , qu'Alexandre interpréta en » faveur des Grecs et contre les Perses, et qu'ayant ainsi » redoublé le courage des siens , il les conduisit au combat » et triompha de Darius.

» -Il y avait au milieu du Nil une tour qu'il nous fallait » prendre pour pouvoir traverser le fleuve. Les Frisons, im- » patiens selon leur caractère , se lancèrent de l'autre côté, » enlevèrent les bestiaux aux Sarrasins , et désirant établir » leur camp sur la rive opposée, ils tinrent ferme et se » battirent contre les Sarrasins , qui vinrent de la ville à » leur rencontre. Cependant nos princes leur ordonnèrent » de revenir ; on avait jugé qu'il ne serait pas conve- » nable de laisser, sur leur derrière, cette tour occupée » par les païens et toute remplie d'Agariens. Pendant ce » temps le duc d'Autriche et les Hospitaliers de Saint-Jean » préparèrent deux échelles sur deux bâtimens. Les Teu- » tons et les Frisons formèrent des retranchemens sur un *» troisième navire et construisirent une petite tour au som- » met de leur mât sans y suspendre d'échelle. Ils avaient » pour chef, pour guide et pour juge le comte Adolphe de » Mons , homme noble et puissant, frère de l'archevêque de

» Cologne, qui mourut devant Damiète et avant la prise de » la tour. Les échelles du duc et des Hospitaliers furent » dresse* s à l'époque de la fête de saint Jean-Baptiste , le m premier dimanche qui la suivit; et les Sarrasins firent de » vigoureux efforts pour s'y opposer. L'échelle des Hospiv taliers fut brisée et tomba avec le mât et avec les coin- » battans qu'elle portait ; l'échelle du duc fut pareillement » brisée et presque à la même heure , et les vaillans che- >• valiers qui la montaient, revêtus de leurs armes, tom- » bèrent, mais en même temps leurs âmes, couronnées d'un » glorieux martyre , s'élevèrent vers les cieux. Les Egyp- » tiens remplis de joie , poussèrent de grands éclats de ». rire et de grands cris , battant le tambour , faisant » résonner les trompettes; dans le même temps les chré- » tiens étaient saisis de chagrin et de douleur. Cepenj> dant le vaisseau des Teutons ayant jeté l'ancre entre la » tour et la ville , faisait beaucoup de mal aux Egyptiens , à » l'aide des archers qui le montaient , et principalement à » ceux des ennemis qui occupaient le pont qui s'étend de » la tour à la ville. De leur côté les ennemis attaquaient vi- » vement le même navire , tant du côté de la ville que de la » tour et de dessus le pont , et lui lançaient des feux gré- « geois. Ces feux ayant atteint le navire , les chrétiens eu- » rent lieu de craindre qu'il ne fût entièrement brûlé , et » ceux qui le défendaient travaillèrent avec ardeur et réus- » rirent à éteindre l'incendie; puis le vaisseau, criblé de » flèches en dedans et en dehors , sur la petite tour dres- » sée au sommet du mât ainsi que dans tous ses cordages , » fut enfin ramené vers sa première station, au grand hon- » neur des chrétiens. Un autre navire des Templiers , qu'on » avait de même garni de retranchemens, et qui, durant » cet assaut, s'était toujours tenu près de la tour, essuya » également de grandes avaries.

n Considérant alors que nous ne pourrions réussir à nous » emparer de la tour , ni avec nos pierriers , puisque nous » l'avions tenté vainement pendant quelques jours ; ni en » dressant un camp tout à Tentour , à cause de la profon- » deur des eaux ; ni par la famine , attendu le voisinage de » la ville, ni en pratiquant des mines, à cause de la proxi- » mité des eaux qui l'entouraient; agissant sous les yeux » du Seigneur et lui obéissant comme à notre architecte , » nous prîmes deux bâtimens des Teutons et des Frisons , » que nous liâmes ensemble , non sans beaucoup de peine , » les attachant fortement l'un à l'autre avec des poutres et » des cordes , pour empêcher qu'ils ne vinssent à vaciller ; » ensuite , jious dressâmes sur un bâtiment quatre mâts et

tance ne se trouvent que dans l'histoire de Guillaume deTyr.

Les premiers actes du gouvernement de Baudouin II furent très-favorables aux libertés politiques et aux franchises commerciales de ses sujets ; Guillaume de Tyr rapporte qu'il leur accorda une charte de commune (paginant communitalis), et les déchargea des droits d'entrée et de sortie perçus sur les marchandises. Afin que la ville sainte fût perpétuellement pourvue de subsistances nécessaires, il permit aux. Arméniens, aux Syriens, aux Grecs, et même aux Sarrasins, de transporter dans Jérusalem, en franchise de tous droits , le riz , le blé et toute autre espèce de grains et de légumes. De telles concessions , ajoute l'archevêque de Tyr, lui méritèrent l'amour des peuples.

Pendant tout le règne de Baudouin II , on voit sans cesse le roi de Jérusalem aux prises avec les musulmans de Damas et ceux d'Ascalon; d'un autre côté, les princes d'Antioche, continuellement en butte aux agressions des Turcs venus des bords de l'Euphrate et du Tigre. Toutes ces guerres sont racontées avec étendue par Foucher de Chartres , par Gauthier le chancelier, et par les auteurs arabes Kemal-edd in et Ibn-Ouzi ; la captivité de Josselin et du roi de Jérusalem , ainsi que leur délivrance, se trouvent racontées en détail dans Orderic-Vital , qui vivait à- cette époque. Guillaume donne des notions peu satisfaisantes sur Burso , qu'il appelle Barsoquin ; sur Ilgazi , sur Zengui et sur Balac, sur les principaux chefs des Turcs , qu'on ne peut bien connaître qu'en lisant les historiens arabes : il n'est point d'accord avec Kemal-eddin , lorsqu'il dit que Balac fut tué par Josselin, et que la tête de ce chef des barbares fut portée à l'armée chrétienne qui assiégeait la ville de Tyr. Le siège de cette ville est très-longuement raconté par l'historien de la guerre sainte. Il parle ensuite avec beaucoup de détails de la victoire remportée par Baudouin sur les Turcomans , et des troubles survenus à Antioche après la mort du jeune Bohémond , tué en Cilicie; troubles occasionnés par la mère de ce jeune prince } qui avait des prétentions au gouvernement, et s'opposait à l'arrivée du roi de Jérusalem. Il rapporte, à ce sujet, un fait assez remarquable : c'est que la princesse, qui voulait succéder à son fils dans la principauté d'Antioche, ne craignit point d'appeler les Turcs à son secours contre le roi de Jérusalem. Elle avait envoyé à Zengui un député chargé de lui offrir un palefroi d'un poil aussi blanc que la neige, ferré à fers d'argent , avec un frein d'argent, couvert d'une housse de satin blanc, symbole de la fidélité de ses promesses et de la candeur de ses paroles.

Nous terminerons ce tableau rapide du règne de Bau-

douin II par le portait qu'en fait Guillaume de Tyr : « Ce » prince, qu'on avait surnommé V Aiguillon. (Acideus), était » un homme religieux et craignant Dieu ; il se faisait remar- » quer par sa bonne foi dans les traités et son habileté dans j» les exercices militaires. Baudouin était, dit-on, d'une haute » taille et d'une belle (igure.il avait peu de cheveux, ils étaient » blonds etmêlés de blancs; sa barbe, également peu épaisse, » tombait sur sa poitrine ; il avait le visage coloré , autant » que son âge le permettait. Ce prince était prévoyant et » heureux dans ses expéditions; on vantait sa clémence et » son humanité. L'habitude qu'il avait de rester prosterné » jusqu'à terre pendant ses prières , lui avait endurci la peau » des genoux et l'avait rendue calleuse. Quoiqu'avancé en » âge, il était très-actif • toutes les fois que les affaires du » royaume l'exigeaient. »

Baudouin du Bourg eut, comme son prédécesseur, quelques démêlés avec le patriarche de Jérusalem. Guillaume de Tyr fait entendre dans son récit que le patriarche Etienne fut empoisonné ; il rapporte que le roi étant allé voir le patriarche à son lit de mort , et lui ayant demandé comment il se trouvait , celui-ci lui répondit : Comme vous l'avez voulu. L'historien n'ajoute pas la moindre réflexion à son récit, et laisse ainsi planer le soupçon le plus odieux sur un prince qu'il nous représente d'ailleurs comme un modèle de piété. Ce fut dans la première année du règne de Baudouin II, que l'ordre des Templiers fut institué. Durant les neuf premières années de leur institution , dit Guillaume , ils por* tèrent l'habit séculier , et n'eurent d'autres vêtemens que ceux que le peuple leur donnait par charité; un peu plus tard , il n'y avait pas dans le inonde chrétien une province où ils ne possédassent des terres. Leurs richesses égalaient celles des rois. Guillaume de Tyr ajoute que cet ordre, d'abord très-soumis aux patriarches, finit par se rendre très-incommode aux églises.

Règne de roulques d'Anjou. — Les quatorzième et quinzième livres de Guillaume de Tyr sont consacrés au récit des événemens arrivés sous le règne de Foulques, gendre de Baudouin : « Ce prince était fils de Foulques le Rechin , » comte de Touraine et d'Anjou. Il avait la barbe et les che- » veux roux, dit notre historien; mais, contre la na- » ture des personnes de cette couleur , il était doux , af- » fable et bon ; il se distinguait par sa piété et par sa libé- » ralité. Il était habile dans la guerre, dont il supportait » les fatigues sans se plaindre. Sa taille était médiocre. » Il avait plus de soixante ans quand il monta sur le » trône. Sa mémoire était si courte, qu'il retenait avec

» frondeurs. Enfin ceux qui étaient dans la tour demandè- » rent à capituler; ils se rendirent au duc d'Autriche avec » la vie sauve; ils étaient au nombre de cent. Les autres »» qui s'étaient précipités la nuit précédente , par les fenêtres » de la tour, furent noyés ou tués; un très-petit nombre » se sauva. Dès ce moment, les Egyptiens furent confus et » effrayés; on croyait qu'ils allaient prendre la fuite; nos » chefs se laissant aller à l'oisiveté, différèrent de poursuivre » l'entreprise ; ils n'imitèrent point Judas-Machabée , qui, » lorsque la fortune le secondait, ne laissait aucun repos à » l'ennemi. »

Après avoir décrit ainsi le siège et la reddition de la tour du Nil, Olivier parle de l'arrivée de l'évêque d'Albano, légat du pape, du cardinal de Courçon, des évêques de Paris, d'Angers, de Mantoue, de l'archevêque de Bordeaux; le comte de La Marche, le comte de Cad et son fils , Olivier, fils du roi d'Angleterre, beaucoup de chevaliers et des gens du peuple, dégagés alors des intérêts de ce inonde, entrèrent dans le sein du Seigneur. On voit qu'Olivier Scolastiquc mêle sans cesse à son récit des pensées religieuses : chaque triomphe des chrétiens lui offre l'occasion de remercier la bonté divine. « Celui qui est sage de cœur est » fort de sa force, s'écrie le pieux historien après la prise » de la tour du Nil, celui qui juge les superbes t qui exalte » les humbles, doit être seul glorifié pour le siège de Dali miète. » Olivier parle ici de la mort de Saphadin ou Malec-Adel , qui, plein de mauvais jours, mourut de douleur, et fut enseveli dans les enfers.

Cependant les Sarrasins attaquèrent les croisés qui n'avaient pas profité de leur première victoire. Le jour de la fête de saint Démétrius , et le jour de la fête de saint Denys, ils livrèrent sans succès plusieurs attaques. De même qu'autrefois les Egyptiens avaient été précipités dans les flots de la mer Rouge , ainsi quinze cents musulmans furent noyés dans le Nil ; mais Dieu voulant éprouver son peuple , envoya une inondation terrible qui désola l'armée chrétienne. La veille de saint André l'apôtre, au milieu de la nuit, le ciel ouvrit ses cataractes ; les flots de la mer se soulevèrent ; les tentes nageaient dans la plaine; « les poissons de la mer » et du fleuve, dit Olivier, vinrent jusques dans nos lits; » nous les prenions avec la main; nous nous serions bien » passés de ces nouvelles provisions ; si le Saint-Esprit ne •» nous avait inspiré auparavant de creuser un fossé pour

d'autres usages, la mer jointe au fleuve aurait porté à » l'ennemi les hommes et les bêtes de somme , les vais-

» seairx, les armes et les vivres. Quatre cogons, sur les- » quels on avait élevé des machines pour battre la ville, » ne purent échapper au danger. La violence du vent les « poussa , avec un cinquième vaisseau qui était au milieu de » ces bâtimens, sur la rive opposée, et nous les vîmes bru- » lés par le feu grégeois de l'ennemi. Le Seigneur épargna » les ouvrages des Teutons et des Frisons, qui avaient pris » la tour. Des vaisseaux chargés , qui stationnaient dans le » port, périrent par la rupture soudaine de leurs amarres. » Cette tempête dura trois jours , au bout desquels le Sei- « gneur, qui console son peuple dans les tribulations, com- « manda aux vents et à la mer, et le calme se rétablit. Mais » un mal , auquel les médecins ne purent trouver de re- » mède, vint attaquer plusieurs soldats de l'armée. Une » douleur subite se faisait sentir aux pieds et aux cuisses ; » les gencives et les dents se gâtaient; les malades ne pou- » vaient plus mâcher ; leurs jambes se couvraient d'une hor- » rible noirceur. Plusieurs allèrent se reposer dans le sein » de Dieu. Ce mal dura jusqu'au printemps : la chaleur le v fit cesser. » ( A ces symptômes décrits par Olivier, on reconnaît aisément la maladie que nous appelons le scorbut), « Le dimanche qui suivit la tempête , on se prépara à pas- » ser le fleuve; mais les traits et le feu grégeois empêchè- » rent les vaisseaux de monter au-delà de la tour et de la » ville. Un vaisseau des Templiers , entraîné par la force des m eaux près de la rive ennemie , fut attaqué par les Sarra- »» sins , qui étaient montés sur des barbottes et armés de cro- » chets de fer. Ils le couvrirent de feu grégeoi&v Les Tem- » pliers se défendirent vaillamment, mais ils ne purent empê- » cher les ennemis de se précipiter sur le vaisseau, où l'on » se battit long-temps avec acharnement. A la fin , le bâti- » ment , percé par les nôtres ou par les ennemis , coulant » à fond , engloutit les Egyptiens et les chrétiens. On ne vit » plus au-dessus de l'eau que le sommet du mât ; de même » que Samson mourant, ajoute l'auteur, fit périr avec lui » plus d'ennemis qu'il n'en avait tué de son vivant, de » même ces martyrs entraînèrent avec eux dans le gouffre >» des ondes plus d'infidèles qu'ils n'en avaient pu tuer avec » leurs épées.

>» Les Teutons et les Frisons se portèrent vers le pont, que » les ennemis avaient repare, avec le petit vaisseau qui leur » avait servi à se rendre maîtres de la tour, et l'attaquèrent » avec audace. Dix d'entre eux , bravant toutes les forces » des infidèles , montèrent sur ce pont et le brisèrent à la » vue de tous les chrétiens , qui exaltaient leur courage. Ils

» revinrent ensuite triomphans après avoir ouvert i% libre * passage à nos vaisseaux. Les Sarrasins , qui virent le dan- » ger dont ils étaient menacés , élevèrent des retrancliemens « sur l'autre rive ; ils dressèrent des pierriers et des machi- » nés de guerre pour nous ôter l'espoir et la facilité du pas- » sage. Depuis Casai, où se terminaient leurs nouveaux ou- » vrages, a un mille au-dessus de Damiète, ils coulèrent à *» fond , en travers du fleuve, un grand nombre de vaisseaux, » qu'ils y fixèrent au moyen de pieux enfoncés dans le » gouffre. Mais tous nos navires, d'après les conseils et les » exhortations du légat, se réunirent et remontèrent le » fleuve, en évitant les obstacles placés sur leur route. » Alors les ennemis , dissimulant leurs craintes , opposèrent » à notre flotte trois rangs de troupes sur le rivage. Le pre- » mier était composé de fantassins couverts de leurs bou- » cliers ; le second , placé derrière . était armé de même ; le » troisième formait une longue ligne de cavalerie qui ne » cessait de lancer des traits et des pierres sur les nôtres. » Mais dans la nuit de la fête de Sainte-Agathe, le Soudan, » saisi d'une frayeur subite, s'enfuit avec tous ses émirs, » laissant les Egyptiens dans l'ignorance des motifs de sa » retraite. » (Ce n'étaient pas les Egyptiens, mais Olivier et les Latins qui étaient dans cette ignorance; les historiens arabes nous ont appris les causes de ce départ). « Un apos- » tat , qui avait long-temps servi le Soudan, vint alors sur » la rive crier en français : Que tardez-vous? pourquoi hé- » sitez-vous? le soudan s'est îetire. Cet apostat demanda à » être reçu à bord d'un vaisseau chrétien. Le lendemain ma- » tin on débarqua. Les Templiers s'avancèrent à la tête de » l'armée. On s'empara des tentes , des armes, des vaisseaux » que les ennemis avaient abandonnés. Tout ce qui fut » trouvé depuis Casai jusqu'à Damiète tomba en notre pou- » voir. Plusieurs guerriers , saisis de frayeur , quittèrent » cette dernière ville, où ils laissèrent leurs femmes et leurs » enfans. Damiète fut alors enveloppée de tous côtés; mais » la négligence des nôtres donna aux ennemis le temps de » se reconnaître. Corradin vint avec des troupes d'Alep et » s'empara du lieu où nous avions effectué notre passage » miraculeux. Pendant que nous assiégions la ville, nous » fûmes plus dangereusement assiégés nous-mêmes ; et si les » Teutons et les Frisons n'avaient conservé notre premier » camp entre la mer et le fleuve , ce poste nous aurait été » enlevé et notre entreprise aurait couru le plus grand >» risque. Les Sarrasins avaient repris tant de confiance , » qu'ils vinrent jusques dans nos retrancliemens. Quoique

*les nôtres n'eu6sent pas prévu ce nouveau péril, cepen- » dant, avec l'aide de Dieu , ils repoussèrent l'ennemi et lui » firent éprouver une grande perte de cavaliers et de fan- » tassins. »

Olivier raconte ici la démolition des fortifications de Jérusalem, ordonnée par Corradin. Les Sarrasins avaient délibéré s'ils ne détruiraient pas le glorieux sépulcre du Sauveur; mais personne, dit Olivier, n'osa donner les mains à une entreprise aussi téméraire, à cause du respect qu'inspirait aux Turcs le nom de Jésus qu'ils regardent comme un prophète : il se livra devant Damiète deux grands combats , l'un le jour des Rameaux et l'autre le jour de l'Ascension. Dans le dernier de ces combats, les chrétiens, attaqués nisques dans leur retranchement, ne durent leur salut qu'à la bravoure disciplinée des Templiers et des chevaliers teutons. Dans le premier, les Templiers, les Teutons et le duc d'Autriche forcèrent l'ennemi à prendre la fuite; les femmes des croisés portaient aux combattans de l'eau , du vin , du pain, des traits et des pierres. Ce jour là, selon l'expression d'Olivier, ils ne portèrent d'autres rameaux que des épées , des javelots et des lances. L'historien déplore le dc-

{>art du duc d'Autriche, qui laissa des sommes d'argent pour es dépenses du siège ; cette retraite , qui eut lieu la veille du jour de l'Ascension , aurait pu être funeste aux chétiens , s'il n'était arrivé en même temps de nouveaux pèlerins avec des armes, des chevaux et des vivres.

Cependant les assiégés étaient parvenus à brûler les machines de guerre des chrétiens dirigées contre Damiète. Les Pisans et les Génois se vantèrent alors qu'ils prendraient la ville au moyen de quatre vaisseaux sur lesquels étaient suspendues des échelles. « Mais, dit Olivier, ces guerriers » n étaient pas de l'espèce de ceux qui devaient opérer le » salut d'Israël; car ils avaient pour but de se faire une » grande renommée. » Réflexion qui montre l'esprit d'humilité chrétienne qui animait l'auteur, et qu'il regardait comme une des vertus nécessaires aux croisés. Le légat leur fournit de l'argent, pris du trésor commun; le roi et les autres chefs leur donnèrent toutes les cordes et les ancres qu'ils demandèrent. S'avançant au bruit des trompettes, élevant leurs étendards , ils attaquèrent la ville , et le premier jour ils tuèrent et blessèrent un grand nombre d'ennemis. Leurs échelles, brûlées par le feu grégeois, furent

Plusieurs fois réparées ; mais ils se virent à la fin obligés 'abandonner leur entreprise ; alors on reconnut que Damiète , ajoute l'auteur , ne serait livrée aux chrétiens que par la vertu divine.

DES CHOISAUES. 149

Olivier décrit longuement la bataille qui fut livrée le jour île la décolation de saint Jean-Baptiste , et qui se trouve décrite aussi dans l'histoire des Podestats de Reggio. Nous

{provoquions contre nous, dit-il, la colère divine par le uxe des grands et par les murmures des petits. Ces derniers reprochaient aux autres leur lâcheté. Tout le monde sortit du camp en désordre ; la victoire ne tarda pas à se déclarer pour les infidèles. Olivier reproche aux guerrier» de Chypre leur poltronerie, et n'épargne pas les Italiens. Il termine son récit en disant que cinq cents têtes de croisés furent envoyées au sultan du Caire. « Cette défaite, ajoute- » t-il, fut la peine de nos péchés, et la punition était loin » d'égaler l'offense. • Le sultan envoya néanmoins un de ces prisonniers pour proposer une trêve, et pendant les conférences qui eurent lieu , les croisés réparèrent à la hâte leurs retranchemens et leurs fortifications. D'un autre côté, un grand nombre de pèlerins, qui s'aimaient plus eux-mêmes qu'ils n'avaient de compassion pour leurs frères ( magis se ipsos amantes quam fratribus compatientes), mirent à la voile, avant le temps du passage , et quittèrent le port de Damiète. Cette retraite inspira de l'audace aux infidèles : pendant qu'on traitait de la paix, ils vinrent sur des galères et des ùarbottes, avec des mangoneaux, des targes, etc., dans le dessein de combler et de franchir les fossés des croisés. « Mais le Dieu d'Israël, dit Olivier, ayant envoyé par mer » Savari de Moléon avec des galères armées et plusieurs » guerriers , aidés de ce secours , nous tuâmes ou blessâmes » les ennemis et nous les mîmes en déroute. » Ce combat eut lieu la veille de saint Cosme et de saint Damien.

La disette commençait à se faire sentir dans la ville assiégée; la famine amena diverses espèces de maladies. Les habitans , au désespoir , finirent par murer en dedans les portes de la ville, afin qu'aucun d'eux ne pût sortir, et faire savoir aux chrétiens jusqu'à quel point les jours de l'affliction s'étaient levés pour eux; s'il s'en échappait quelques-uns, ils paraissaient comme des fantômes sortis du royaume de la mort. Le Nil ne s'était point élevé cette année à sa hauteur ordinaire , et tout présageait une disette générale. Le Soudan offrit enfin aux chrétiens, de concert avec Corradin , de leur rendre la vraie croix , la ville sainte et tous les prisonniers qui se trouveraient au Caire et à Damas ; de réparer les murs de Jérusalem et de restituer tout le royaume , excepté Crac et Montréal , pour lesquels iL s'engageait à payer un tribut tant que la trêve durerait. Le roi Jean , les Français , le comte de Chester et les chevaliers

de l'ordre Teutonique furent d'avis d'accepter ces offres; mais le légat, le patriarche, les ëvêques et archevêques , les Templiers, les Hospitaliers , tous les chefs italiens, s'opposèrent à ce traité , et montrèrent, par de bonnes raisons , qu'il fallait prendre Damiète.

Le Soudan , ne pouvant obtenir la paix , essaya de faire entrer des renforts dans la ville. Les guerriers qu'il avait envoyés par des lieux marécageux , furent surpris dans cette mission périlleuse ; la plupart périrent par le glaive , ou furent faits prisonniers. « Enfin, nous copions ici le récit » d'Olivier , le 5 novembre , le Sauveur du monde régnant » sur la terre , et le cardinal Pelage remplissant les fonctions » de légat du satnt-siégc , la ville de Damiète fut conquise » par notre activité et notre vigilance, sans capitulation, >» sans résistance, sans pillage ni désordre. Le sultan de » Babylone, couvert de confusion, brûla son camp et prit » la fuite. »

Nous ne suivrons point l'historien dans les réflexions générales qu'il fait sur Damiète , et sur la conquête des chrétiens. Au milieu de ces réflexions , il est inspiré tout-àcoup par le sentiment du patriotisme , et s'adressant au pays qui l'a vu naître : « Réjouis- toi , s'écrie-t-il , province » de Cologne; célèbre les louanges de Dieu, livre-toi à tes » transports, puisqu'aujourd'hui , par les bras de tes ha- » bitans, par tes instrumens de guerre, par tes soldats et » tes armes , par tes munitions et tes trésors , tu as con- » couru à cette conquête plus que tout le royaume des Teu- » tons. » Le tableau qu'il nous retrace de l'intérieur de Damiète, au moment où les chrétiens y entrèrent, mérite d'être rapporté ici : » Une odeur insupportable, un spectacle » horrible frappèrent aussitôt les croisés. Les morts tuaient » les vivans; le mari et la femme, le père et le fils , le maître » et l'esclave se donnaient mutuellement la mort par leur » infection. Non-seulement les places publiques étaient cou- » vertes de cadavres, mais les maisons, les chambres et les » lits en étaient remplis. La femme, couchée à côté de son » mari mort, ne pouvant se lever faute de secours, péris- » sait par l'odeur qu'elle ne pouvait supporter. Le fils auprès » de son père, l'esclave auprès de sa maîtresse, mouraient » de faiblesse et de langueur. Les petits enfans demandaient » du pain, et il n'y avait personne qui pût leur en donner. » Les enfans à la mamelle expiraient sur le sein de leurs » mères mourantes. Les riches périssaient de faim au milieu » <le leurs trésors; à défaut de mets délicats dont ils, avaient » coutume de se nourrir, ils demandaient en vain des me»

h Ions i de l'ail , des oignons , des animaux engraissés , du » poisson frais et de la volaille , des fruits et des lé- » gumes, etc. »

Les chrétiens , maîtres de Damiète , s'en partagèrent les maisons et les richesses. L'or, l'argent, les perles, les marchandises , les objets mobiliers , furent distribués non-seulement entre les clercs et les chevaliers, mais aussi entre les soldats, les femmes et les petits enfans. On sauva quelques enfans des infidèles qui reçurent le baptême. La grande mosquée fut convertie en église et dédiée à la Vierge. On donna la ville au roi de Jérusalem.

Dans le même mois de novembre , le jour de Saint-Clément, les chrétiens entrèrent dans le château de Thanis, d'où les Sarrasins s'étaient retirés. Ce château avait sept tours très-fortes, et était environné d'un triple fossé, d'un double mur et d'un avant-mur. Il était à une journée de chemin de Damiète. C'était autrefois une ville fameuse,

Ï>lus grande que Damiète même. Le prophète Jérémie y fut apidé.

Ce qui suit dans la relation imprimée , par Bongars , sous le nom de Jacques de Vitri, ne mérite pas d'être analysé; on y parle de quelques expéditions peu importantes de Corradin dans la Palestine , du débarquement en Egypte d'un envoyé de l'empereur Frédéric II, annonçant la prochaine arrivée de ce prince , du passage de plusieurs archevêques et d'une troupe nombreuse de guerriers italiens. Le légat convoqua alors tous les chefs de l'armée , et leur proposa de poursuivre la guerre contre les troupes du Soudan ; il ne put faire adopter son avis ; la suite de l'histoire d'Olivier ne se trouve que dans la collection d'Eccard : la plupart des auteurs modernes qui ont écrit avant nous sur les croisades ne l'ont point connue.

Olivier, dans cette partie de sa relation, parle des nouvelles tentatives du légat pour décider les chefs des croisés à marcher vers le Caire ; le comte Mathieu de la Pouille , arrivé depuis peu , ne put les déterminer à poursuivre la guerre , et , dans son mécontentement, il les invita à se juger eux-mêmes, afin que celui qui connaît le secret des cœurs, ne les jugeât pas trop sévèrement. Pendant qu'on restait ainsi dans un funeste repos , la corruption de l'armée était à son comble ; les soldats passaient le temps dans les festins et dans l'ivresse; le camp était souillé par les fornications, le jeu et les vols. Au mois d'août le doge de Venise arriva avec quatorze galères , mais son arrivée apporta peu d'avantages aux chrétiens.

152 K I~B L 10THÈQD S

« Au mois cle novembre, l'empereur Frédéric envoya à » Damiète le duc de Bavière , avec un évêque de Hollande, » le marquis de Hath, le comte Guy de Brevanne et autres » gentilshommes. Le légat renouvela auprès du duc ses ins- » tances sur la nécessité de se porter en avantr Le duc fut » d'avis qu'il fallait aller attaquer le camp du Soudan avant » la crue du Nil ; cet avis fut suivi. Le légat ordonna un » jeûne de trois jours et une procession hors de Damiète. » Les archevêques et évêques y assistèrent. On se rendit au » camp en remontant le long du fleuve. Le lendemain, le » roi Jean revint a Damiète , amenant avec lui une nora- » breuse escorte. » ( On regrette ici qu'Olivier n'ait point parlé du motif des discussions qui s'élevèrent entre le légat et le roi de Jérusalem ). « Le 16 des calendes d'août , l'armée « chrétienne se trouva toute réunie à Pharescour, à trois » milles de Damiète. Elle s'avança , en ordre de bataille , » par escadrons de cavalerie et par troupes de fantassins. » Les premiers se montaient à douze cents hommes , sans » compter les turcopoles et autres cavaliers auxiliaires. Les » fantassins étaient si nombreux, que les Sarrasins les corn- » paraient à des sauterelles, à cause du grand espace de » terrain que leur multitude occupait. Nous avions quatre » mille archers, dont deux mille étaient soldés. Notre flotte » se composait de six cent trente vaisseaux , grands et petits. » Les ennemis étaient au nombre de sept mille cavaliers, » suivant le rapport des transfuges. Voici quel était l'ordre » de notre marche : Nous avions à notre droite le fleuve » couvert de nos vaisseaux; à notre gauche, les fantassins » marchaient sur une longue ligne en bataillons serrés. La » cavalerie s'étendait du fleuve aux fantassins , prêtant et »» recevant à la fois des forces de chaque côté. Les lanciers » et les archers étaient réunis afin de soutenir le choc des » ennemis s'ils tentaient d'approcher. Les bagages , la troupe » sans armes , le clergé et les femmes s'avançaient en sûreté » le long du fleuve. Un édit avait défendu, sous des peines m très-sévères , de devancer la tête de l'armée , ou de rester » en arrière , ou de rompre les rangs pour tenter quelqu'en- » treprise. Les éclaireurs ennemis, tout en admirant l'ordre » et la discipline de l'armée chrétienne, ne laissèrent pas de » l'attaquer. Mais les archers, formant un bataillon carré, >> firent une si bonne contenance, qu'aucun d'eux ne fut » pris ou blessé le premier jour. Le légat fit de grandes lar- » gesses aux guerriers; il arma des vaisseaux à ses frais, » et n'épargna ni peines , ni trésors pour le succès de » l'entreprise. Le roi Jean, le duc de Bavière, les archevê-

» ques et évêques, les grands-maîtres des trois ordres le » secondèrent avec ardeur.

» Le Soudan détacha alors la meilleure partie de ses for- » ces , qui consistait à peu près en quatre mille cavaliers. » Ils vinrent attaquer, avec assez de timidité , l'extrémité de » notre infanterie; mais nos guerriers résistèrent courageu- » sèment et tinrent constamment leurs rangs serrés. Le » lendemain, les ennemis revinrent à la charge avec plus » de vigueur et forcèrent les nôtres à lancer plus de traits » que la veille. Dans ces deux jours , les chrétiens eurent » peu de blessés , encore moins de tués , et ils ôtèrent à l'en- » nemi l'espoir de les vaincre.

» Le troisième jour, les cavaliers sarrasins retournèrent >» auprès du Soudan , laissant le chemin libre jusqu'à Sarem- » sac , et brûlant devant nous leurs habitations. Cependant » nous trouvâmes abondamment du bled , de l'orge , des » légumes, de la paille et des fruits. Les habitans du pays j» s'enfuyaient avec leurs femmes et leurs enfans. La veille » de Saint-Jacques, nous campâmes à la pointe d'une île » triangulaire , où le Nil , se partageant en deux branches , » séparait le camp du sultan du nôtre; dans cet endroit une » branche du Nil s'éloignant du bras qui passe à Damiette , » forme une île de douze milles de longueur», qui renferme » plusieurs bourgs. Cette île a retenu le nom de terre de » Damiette. Celle qui est au-delà du fleuve ( du côté de » l'Orient ) , s'appelle Thanis ; la troisième , qui est au- » delà de la rivière de Damiette ( du côté de l'Occident ) , *» se nomme Mehallé : c'est la plus large. A l'Orient , et au- » delà du Thanis, commence la solitude du désert, où l'on » trouve cependant quelques maisons , quelques habitans » et assez d'eau. Cette solitude se termine a Daron et à Gaza. » Au midi est la ville appelée Babylone ( le vieux Caire ) , » dont la forme est triangulaire ; elle est située sur le Nil » et s'étend en long et en large ; ses rues sont étroites ; ses » habitations les unes sur les autres , à cause du concours » de monde qui s'y rend. Les chrétiens y ont plusieurs égli- » ses, car ils y sont en grand nombre; ils paient un tribut » au prince. Cette ville est l'entrepôt des marchandises qui » viennent de l'Ethiopie , de la Lybie , de la Perse et autres » pays. A un mille de là , et en tirant vers Damiette , est le » Caire , dont les rues sont larges et les maisons magnifi- » ques ; c'est là que demeuraient les barons et les seigneurs » les plus riches du pays. Cette ville ne s'étend pas comme » Babylone sur le fleuve ; elle eu est séparée par un espace » rempli de joncs et de roseaux. On voit sur une hauteur

t51 BIBLIOTHÈQUE

» le château royal, composé de grandes leurs et en forme » de triangle. De deux côtés de ce château descend un mur » qut renferme le Caire et Babylone. Entre ces trois points » est un grand espace sablonneux où une armée nombreuse » peut camper. Entre le Caire et Babylone est l'église de » Sainte-Marie, où demeura, dit-on, l'Enfant-Jésus lorsqu'il » fut conduit en Egypte. Le Caire est à trois journées de » Damiette. A un mille du Caire est le jardin de Baume , ter- » vain sablonneux, enclos d'un mur et au milieu duquel » coule une fontaine célèbre , où la Vierge venait laver les » langes du Seigneur. »

Olivier fait la description de ce jardin et des quatre espèces de baume qui s'y trouvent; il parle ensuite d'un pays qui est au-dessus de Babylone , où croissent , dit-il , des aromates en abondance ; puis il fait la description de l'E*thiopie et du peuple chrétien qui l'habite; ce peuple, selon lui , est très-nombreux et soumis à la domination des Sarrasins, Après uneassez longue digression sur les différentes sectes chrétiennes qui sont dans l'Ethiopie et la Nubie , l'auteur revient à Saremsac, et dit que le Soudan, après la prise de Damiette, avait fait détruire le beau palais qu'on admirait dans ce bourg.

« Au-delà de ce palais , le fleuve se courbait et se rétré- » cissait. Un. ruisseau , venant de l'île de Mahallé , se joi- » gnait au Nil; il était assez fort pour porter des galères et » autres petits bâtimens ; les chefs de l'armée chrétienne le » dépassèrent pour se rendre à la tête de l'île, où les soldats » se promettaient un grand butin; car on leur avait fausse- » ment annoncé que le soudan se préparait à la fuite. IL est » vrai qu'il avait quitté Saremsac ; mais il avait fait venir » des fantassins et des cavaliers du Caire et d'Alexandrie » pour les opposer à notre armée. Les prisonniers qui étaient » au Caire, voyant que la ville était déserte, formèrent le » dessein de s'emparer des fours et de nous les livrer à notre » arrivée.

» Pendant ce temps , la reine de Chypre , les Templiers et » les Hospitaliers d'Acre et d'Antioche firent savoir aux * croisés que le soudan de Damas et les princes de Hama et » de Calamela marchaient avec toutes les forces de l'Orient » au secours du soudan d'Egypte. Ils les exhortaient à quit- » ter Damiette , ou, s'ils en étaient sortis, à se mettre à l'abri » des attaques des barbares. Le roi Jean, réfléchissant plus » mûrement à l'état des choses , pensa qu'on devait accepter » les conditions si souvent offertes par les ennemis, et ne » pas exposer plus long-temps les croisés aux hasards de la

D£S CROISADEJS. 155

» guerre. Mais le souverain pontife avait défendu de traiter » sans un ordre de l'Eglise romaine. L'empereur avait éga- » lement défendu , par des lettres scellées de la bulle d'or, » de faire de paix ou de trêve avec les Sarrasins. On fortifia » donc le camp par un fossé très- profond et par un rempart » de terre. On dressa des machines le long du fleuve. Mais » les forces de l'ennemi augmentaient de jour en jour ; celles » des chrétiens diminuaient au contraire ; car plusieurs , » profitant de la saison du passage , abandonnaient ouver- » tement ou secrètement le camp des croisés. Plusieurs yais- » seaux , qui étaient allés à Daraiette chercher des vivres , » ne purent revenir. *La perte de quelques galères , qui fu- » rent prises ou submergées par l'ennemi, augmenta en- » core son audace. Le Soudan , faisant venir une partie de » ses galères par le ruisseau dont nous venons de parler, » au-dessous du camp des chrétiens , les avait fait couler à » fond dans le lit du fleuve , à notre insu , et le %passagc » étant aiusi intercepté , nos vaisseaux ne pouvaient plus » ni monter ni descendre. Il avait en outre placé sur les< leux » rives, jusqu'à Damiette, une multitude d'hommes armés » qui veillaient nuit et jour et qui empêchaient les nôtres » d'envoyer ou de recevoir des nouvelles. Du moment où le » fleuve nous fut interdit , nos chefs délibérèrent sur ce » qu'il convenait mieux de faire , ou d'attendre les vaisseaux » promis par l'empereur, ou de se retirer, à quelque risque » que ce fût , à cause de la diminution des vivres. La plupart » lurent de ce dernier avis , mais c'était le plus dangereux. » Un des personnages les moins importans de l'armée repré- » senta qu'on n'avait ni assez de vaisseaux ni assez de botes » de somme pour transporter les malades et les .infirmes , » et quron pouvait attendre encore vingt jours dans un lieu » bien retranché , pourvu qu'on distribuât les provisions » avec prudence. Ce conseil fut rejeté et l'on résolut de par- » tir de nuit. » (La manière modeste dont Olivier parle de l'auteur de ce conseil porte à croire que c'est lui-même qui le donna.) «Les évêques de Hollande et de Bavière firent pré- » valoir l'avis de la retraite. Le 7 des calendes de septembre., » à la première veille de la nuit , lorsqu'on pliait les tentes , j» des imprudens mirent de leur propre mouvement le feu à » des pavillons ; c'était annoncer ainsi leur fuite aux senti- » nelles ennemies , et inviter les Egyptiens , qui étaient plon- » gés dans le sommeil , à nous poursuivre. Le Nil , alors au » plus fort de sa crue, avait inondé les campagnes. Les » princes musulmans, arrives par le désert, avaient campé » sur le Thanis , près de Synnon , où était un pOnt. Le peuple

» de l'armée , qui ce Jour - là s'était gorgé du vin qu'on ne » pouvait emporter, fut tué ou fait prisonnier, pendant son » ivresse , soit dans le camp , soit sur la route ; d'autres , » qui partirent au milieu de la nuit , luttèrent misérable- » ment contre le limon apporté par les eaux du fleuve , et » restèrent en arrière ; d'autres se précipitant sur des » barques , les submergèrent par leur poids et furent noyés. » Nous perdîmes dans cette même nuit les chameaux et les » mulets qui portaient des armes , des tentes , des vases » d'argent et autres effets précieux. Les Templiers , qui » étaient à l'arrière-garde , exposés au plus grand danger , » se tinrent fortement serrés les uns contre les autres ; ceux » de l'avant-garde , semblables à des brebis errantes , pri- » rent au milieu des ténèbres différens chemins. Les Egyp- » tiens , assurés de notre fuite , nous poursuivirent avec ar- » deur et nous firent éprouver des pertes qu'on ne peut » calculer. Ceux qui descendirent le fleuve n'eurent pas de » moindres dangers à courir, ni de moindres pertes à es- » suyer. Le vaisseau que montait le légat, portant beau-

• coup de malades et de vivres, semblable à un château » fort , était défendu par des hommes armés et par des » archers. Il protégea efficacement les galères qui mar- » chaient avec lui. Mais comme il voguait trop vite, peut- » être parce qu'il était entraîné par la force du courant, il » ne put fournir à temps les vivres dont l'armée de terre » avait besoin. Un de nos cogons , rempli de guerriers alle- » mands , s'étant trop éloigné du vaisseau du légat , et une » petite galère des Templiers, où étaient cinquante ballistes » et autres armes , furent pris par les ennemis. Mais pour- » quoi m'arrêier à raconter les désastres de cette nuit? qu'elle » reste plutôt ensevelie dans les ténèbres; qu'elle ne soit plus » comptée au nombre des jours de l'année ! qu'elle soit seule » et sans gloire !

» Le Soudan , au commencement de cette nuit , avait en- » voyé des ordres pour faire rompre les digues sur la route » aue nous devions tenir. L'eau, s'étant répandue, laissa » dans la campagne un limon gras et épais qui arrêta les » chevaux et les cavaliers. A la première heure du jour, » nous aperçûmes , à notre droite , la terrible cavalerie des » Turcs qui nous pressa vivement. A notre gauche, les ga- » 1ères ennemies, montant et descendant le fleuve, nous » harcelaient sans cesse. Derrière nous, la phalange des

* fantassins noirs , traversant des lieux marécageux , nous » poursuivait cruellement. Une troupe, qui vint au-devant » de nous , ne nous laissa aucun repos. Dans cette extrémité,

DES CIIOISADE9. 157

» le roi Jean fondit avec impétuosité sur les Turcs qu'il avait » en face de lui, et parvint à rejoindre sa troupe sain et » sauf. Les Templiers et les Hospitaliers , alors réunis , ne » pouvant supporter les aggressions des Ethiopiens , tom- » Kèrent sur eux et les forcèrent à sauter, comme desgre- » nouilles , dans le lit du fleuve. D'autres guerriers , accourus » au secours des Templiers , repoussèrent à coups de flèches » ceux de ces Éthiopiens qui voulurent regagner le bord. » On dit qu'il en périt mille qui furent atteints et blessés en » nageant. Les autres , voyant cette déroute , se retirèrent » un peu ; comme nous ne pouvions avancer , le roi ordonna » de dresser le petit nombre de tentes qui restaient. Les » ennemis ne cessèrent tout le jour de nous attaquer à coups » de traits. Nous leur opposâmes les fantassins qui nous ser- » virent de rempart, et leur renvoyèrent leurs flèches. Nos » cavaliers, continuellement sous les armes, protégeaient » nos fantassins. » (La chronique de Tours donne à peu près les mêmes détails. "Voyez-en l'extrait au troisième volume de notre histoire , aux nièces justificatives. )

« La nuit suivante , les Égyptiens , soit par ordre du » Soudan , soit à son insu, rompirent les plus belles di- » gues , et firent ainsi couler les eaux sur la tête de ceux qui » dormaient. Un peu avant l'aurore, lorsque les ténèbres » couvraient encore la terre , les Ethiopiens , échappés du » gouffre où ils avaient été poussés , se réunirent comme » des sauterelles , et , quoique la plupart fussent nus , ils se » précipitèrent , pour venger leur perte , sur notre arrière- » garde. Yous eussiez vu alors nos chevaliers et leurs sui- » vans chercher à fuir de tous côtés , et le vulgaire , sans » armes, montrer toute la frayeur qu'il avait. Mais ren- » fermés de toutes parts par les eaux, ils ne savaient de » quel côté s'échapper. Le maréchal du Temple , avec la » troupe qu'il commandait , leva l'étendard et faisant volte- » face à ceux qui nous poursuivaient , les força de s'arrêter » et de reculer. La cruelle position où l'on se trouvait fit » songer à demander la paix. Imbert, procurateur de la » milice du Temple , entraînant avec lui tous ceux qu'il put » gagner , passa du côté des ennemis et alla exposer au sou- » dan l'état critique où nous étions. Cet Imbert était le » confident des secrets du légat , et les trahit pendant long- » temps. Néanmoins le Soudan écouta patiemment les dé- » putes qu'on lui envoya. Pendant les conférences qui » eurent lieu, il ordonna aux siens de cesser toute hostilité h contre nous. Ses frères , et surtout le prince d'Emesse , » ennemi déclaré du nom chrétien, essayèrent de le dé-

» tourner de tout arrangement , en lui disant que les Francs, » enveloppés par les eaux, ne pourraient lui échapper. Mais » le soudan , prince doux et prudent , plus ami de la paix » qu'altéré de sang , ayant tenu conseil avec ses frères et les » grands de sa cour, leur remit sous les yeux l'exemple du » sultan de Perse qui , trop enflé de ses succès , avait voulu » imposer au roi du Caire et aux autres rois de l'Asie , le » joug de la servitude , et qui , à la fin , vaincu* par le roi » David, prince de la Géorgie, avait perdu tous ses états. » Cependant les négociations traînaient en longueur ; elles » durèrent tout le samedi et le dimanche jusqu'au soir , » sans que rien fût décidé. Le jour de la décolation de Saint- » Jean-Baptiste, la disette de vivres et cle pâturages fit » prendre aux nôtres la résolution de mourir honorable- » ment dans un combat, plutôt qne de périr honteusement « dans un déluge. Tous les Francs , s'animant les uns les » autres, se rangèrent en bataille; les ennemis en firent » autant. Mais les Turcs, considérant que celui qui provoque » un ennemi, par désespoir de cause, est presque sûr de j> triompher , s'éloignèrent un peu , d'après 1 ordre de leurs » chefs , et la nuit qui survint empêcha le combat. D'ail- » leurs les plus prudens craignaient quelque trahison , si « l'on venait , par une attaque subite , à rompre les négo- » ciations de la paix.

» Enfin , le 1 3 du mois de septembre , toutes les difficul- » tés étant aplanies , nous tendîmes la main à l'Égyptien et » au Syrien , pour en obtenir du pain ; ce ne fut ni le fer ni » les traits qui nous réduisirent à cette humiliation, dans » un pays ennemi, mais le débordement des eaux et le dé- » faut de vivres. »

A la suite de quelques réflexions pieuses sur ce sujet , Olivier rapporte ainsi les conditions du traité :

« Les Sarrasins s'engagèrent à remettre aux chrétiens la » vraie croix et tous les prisonniers qui se trouvaient à Ba- » bylone et au pouvoir de Corradin ; et les chrétiens à » rendre Damiette avec toutes ses dépendances. Il fut con- » venu, en outre, que les chrétiens se retireraient avec » leurs familles et leurs effets , et qu'il y aurait une trêve » de huit ans entre les Francs et les Sarrasins. Yingt-quatre » otages , choisis par le soudan , furent donnés comme ga- » rans du traité; ce furent le légat, le roi de Jérusalem, le » duc de Bavière , les trois grands maîtres et dix-huit autres. » De leur côté, les chrétiens reçurent le fils du soudan, héri- » tier du royaume et un de ses frères, ainsi que plusieurs fils » des principaux émirs. Ces otages devaient être gardés jus-

» qu^au retour des croisés àThoron et au port de Damictte. »

Olivier nous donne la formule du serment que le Soudan prêta à l'occasion de ce traité ; elle est ainsi conçue :

« Moi, Kamel , roi de Babylone, je jure de mon propre » mouvement, de ma bonne volonté et sans interruption » ( absque interruptione) , par le Seigneur, par le Seigneur, par » le Seigneur et par ma loi, que j'observerai , avec bonne foi, » tout ce qui est écrit sur ce papier qui est sous ma main : » si je ne le fais pas, que je sois exclus du jugement futur » et de la société de Mahomet, et que je croie au Père, au » Fils et au Saint-Esprit. » Seraf, Corradin et les principaux émirs jurèrent de la même manière.

L'auteur fait remarquer l'erreur et la contradiction contenues dans cette formule. « Cette nation aveugle , dit-il , » nomme trois fois Dieu , et elle ignore le mystère de la Tri- » nité. Pour mettre le comble à sa damnation, elle abhorré » le nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit, Elle prétend » qu'elle* n'est point tenue à sa promesse , si elle jure avec » mauvaise volonté ou avec interruption dans la formule du » serment. »

Olivier s'attache ensuite à prouver que ce traité était le meilleur qu'on pût faire dans la nécessité présente; car pour une ville que la chrétienté ne pouvait garder longtemps , parce que le bled et la farine s'y corrompent dans l'année , et que le maître même de l'Égypte peut a peine la peupler, les ennemis rendaient la vraie croix avec des milliers de }>i isonnifcrs. Malgré les raisons qu'il apporte pour se consoler de la perte de Damiette , Olivier ne se plaint pas moins de ce qu'elle est retombée sitôt au pouvoir des infidèles.

L'auteur termine son histoire par deux lettres qu'il écrivit , Tune au roi de Babylone , l'autre aux docteurs de l'Égypte , pour leur démontrer la divinité du Christ , et leur faire comprendre le mystère de l'incarnation. Il ne dit point à quelle occasion ces lettres furent écrites , ni comment elles furent reçues.

On a dû remarquer que l'historien parle du cardinal légat avec des expressions bien plus modérées que la plupart des autres chroniqueurs , qui le représentent comme un homme violent et despote, et l'auteur des revers de cette expédition. On doit , sur ce point , se défier un peu du récit d'Olivier qui , en sa qualité de prêtre et de prédicateur de la croisade, aurait cru manquer à ses devoirs , en censurant le légat de l'Eglise de Rome. Cependant son autorité peut affaiblir , jusqu'à un certain point , la censure trop vive que l'histoire fait de la conduite de ce légat.

Journal de la cour de Rome, sous le pape Alexandre VI (l), par Jean Burcliard , maître des cérémonies.

Tel est le titre d'un petit ouvrage qu'on trouve à la fin du deuxième volume d'Eccard , et dans lequel on remarque un tarif curieux de la taxe imposée aux cardinaux, pour subvenir aux frais de l'expédition projetée contre les Turcs. Cette taxé avait été fixée , dans un consistoire secret , dans les premiers jours du mois de juin de l'année 1500.

Les juifs avaient été taxés au vingtième de leurs revenus , et le clergé au dixième pendant trois ans. Voici la taxe des cardinaux :

Le cardinal de Napîes 10,000 ducats.

de Saint-Pierre-ès-liens 20,000

de Sainte-Marie in Portico. . . 1 5,ooo

de Saint-Ange 12,000

de Lisbonne 12,000,

Borgia ■ 10,000

Nous ne copierons pas toute cette longue liste; nous ferons seulement observer que le cardinal d'Aragon est celui qui est le moins imposé ; sa taxe n'est portée qu'à 2,000 ducats. Les cardinaux de Rhodes , de Pologne et de Strigonium ne devaient rien payer, parce qu'ils étaient à la guerre.

Le vice-chancelier , les notaires , les auditeurs , le trésorier-général, les clercs, les procurateurs de la chambre apostolique, du palais , de la chapelle, de la chancellerie, y sont aussi plus ou moins imposés. Ces différentes taxes vont depuis 5 ducats jusqu'à 2,000, que les secrétaires apostoliques devaient payer. Le sénateur de la ville est porté pour 100 ducats. Les hôpitaux mêmes y sont taxés ; celui du Saint- Esprit , in Saxia, est porté pour 400 ducats ; celui de Saint- Eustache Francorum, est porté pour 20.

RECUEIL DE CANISIUS (2).

Expédition d'Asie de l'empereur Frédéric Barberousse, par

un auteur contemporain (3) .

Canisius est le premier qui ait fait connaître cette rela-

( 1 ) Joannis Burchardi ceremoniarum magistri diarium curicc Romanse sub Atexandro VI papâ. (Tom. II, p. ai 18).

(a) Thésaurus monumentorum et historicorum ccclesiasticorum , sive lecûoncs antîquae.

(3) Frederici pnmi imperatorb cognomeato BàRBBROSS.» expedi-

tion. Il l'a tirée des manuscrits du monastère de Selmans-Weiller , eh Souabe. L'auteur vivait du temps du prince dont il décrit l'expédition ; il était à la fois historien et poète, ainsi qu'on peut en juger par les vers dont il a entremêlé son récit , et par ces mots qu'on lit dans sa préface : Licct forte ironicè me sommasse dicant aliqui in parnasso. Il n'était pas de l'expédition, mais il paraît avoir été bien informé, car il s'accorde presqu'en tout avec les autres historiens. Sa narration , écrite avec plus d'élégance et de pureté, renferme aussi plus de détails curieux et beaucoup de traits de mœurs. Il a encore le mérite particulier que les faits qu'il rapporte , d'accord avec les autres historiens , sont relevés par quelque trait ou par quelque circonstance qui leur donne , pour nous , un . caractère de nouveauté. Tous ces motifs réunis nous font ,

Î>our ainsi dire , un devoir de donner à l'analyse de cette reation une certaine étendue ; on y re verra quelques-uns des faits qui se trouvent mentionnés dans d'autres chroniques déjà analysées ; mais ici ces faits sont mieux racontés et plus développés :. il nous semble surtout que l'auteur anonyme a très-bien exprimé l'intérêt que l'Europe portait à l'expédition de Frédéric, qu'il s'est montré le fidèle interprète de ses contemporains ; et , sous ce rapport , son récit mérite toute l'attention de ceux qui s'occupent de l'histoire de ces temps reculés.

L'auteur , sous la date de 1 1 87 , parle d'abord des légats que le souverain pontife , a la nouvelle des désastres de Jérusalem, envoya auprès des rois et des princes ae l'Occident pour solliciter leurs secours. Ces légats furent très-bien accueillis par l'empereur, qui tenait alors une assemblée à Strasbourg pour traiter des affaires de l'empire. Ils y prêchèrent la parole de Dieu, en présence de Frédéric , des évêques, des autres princes et de la multitude de citoyens et de chevaliers qui s'étaient rendus dans cette ville. Mais leur éloquence n'eut pas un grand succès , puisque , suivant l'anonyme , il n'y eut qu'un seul chevalier que son zèle et sa dévotion portèrent à prendre la croix.

L'évêquede Strasbourg vit cette indifférence avec douleur, ët, saisissant l'occasion de parier, il se concilia, dit l'auteur,

tio asiatica a<1 sepulchrum Domini ab scquœvo conscripta (Tom. III, page 499. )

l'attention de tous par un genre d'éloquence persuasif et digne de Tullius. Il reprocha à tous les chevaliers présens leur froideur et leur peu de charité : a Si quelqu'un de vous » voyait, leur dit-il, son maître molesté, injurié ou chassé » de son héritage, certainement il vous paraîtrait honteux » de ne pas prendre les armes pour lui. Et nous tous mem- » hres d un seul chef qui est le Christ, ne lui devons-nous » pas tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons , » tout ce qui nous fait vivre ? nous avons tout reçu de sa « plénitude. Mais les rejetons ne répondent point à l'arbre. » C'est dans la nécessité qu'on reconnaît les vrais amis ; le » Christ souffrant va de nouveau éprouver les siens. Il vous « appelle à son secours , lui qui s'est fait homme pour vous » racheter, lui qui a été suspendu à une croix, lui qui a » opéré votre salut au prix de son sang. »

Ce discours, que nous abrégeons, réveilla, dit l'anonyme, la dévotion qui était comme endormie dans tous les cœurs. Les larmes de la pitié coulèrent. Plusieurs comtes et barons et des milliers de chevaliers et de gens de pied accoururent en foule pour prendre la croix. Le bruit de cette résolution , se répandant de tous côtés, excita le zèle des autres nations.

Aucune des chroniques que nous avons vues ne parle de cette assemblée de Strasbourg où se fit la première prédication de la troisième croisade en Allemagne. L'auteur de la relation parle de l'assemblée que l'empereur tint ensuite à Mayence avec un ^rand appareil. Selon lui l'évéque de Wurtzbourg , nomme Godefroi, s'y concilia tous les esprits par un discours plein de sagesse et dit tout ce qui convenait pour entraîner ses auditeurs.

L'anonyme parle aussi de l'édit de l'empereur qui défeudait qu'aucun homme à pied et peu propre à l'exercice des armes , ou qui n'aurait pas assez d'argent pour fournir » la dépense de deux ans , prît avec lui le chemin du pèlerinage. Il rend compte des quatre ambassades envoyées par Frédéric , la première à Saladin , la deuxième au roi de Hongrie , la troisième à l'empereur grec et la quatrième au Soudan d'Icône.

Le départ fut différé d'une année , pour donner le temps d'achever les préparatifs de l'expédition , et tous les pélerius eurent ordre de se réunir à Ratisbonne le 9 des calendes d'avril 1 1 89.

L'auteur anonyme est encore le seul qui donne des détails sur le traiîé conclu à Nuremberg, entre Frédéric et l'empereur grec ; comme ce traité sera souvent rappelé dans

le cours de l'expédition , et qu'il renferme des choses que les vieilles chroniques passent ordinairement sous silence , nous croyons devoir en faire connaître les principales dispositions.

« Il était dit expressément , que les pèlerins recevraient 3> les fruits des arbres , les légumes des jardins et du bois ?> pour le feu , et qu'ils ne se permettraient aucun dégât » dans les maisons des Grecs ; qu'ils recevraient aussi du » foin et de la paille pour les chevaux , et qu'ils achèteraient » les autres choses à un prix raisonnable , suivant l'état du » pays et l'exigence des temps. »

Le duc de Souabe et les autres princes et seigneurs présens , reçurent la promesse de la sûreté du passage , et jurèrent de leur côté d'observer la paix. On jugea convenable d'envoyer à Constantinople de nouveaux ambassadeurs pour recevoir une plus grande assurance et pour confirmer la paix d'une manière plus solide.

Cependant la discorde qui s'était remise entre les rois de France et d'Angleterre, fut cause que ces princes et beaucoup d'autres qui s'étaient engagés ne pensèrent point à partir. Quelques-uns aimèrent mieux faire le voyage par mer, la terre leur présentant plus d'obstacle et de danger. D'autres , saisissant ce prétexte , renoncèrent tout-à-fait au pèlerinage. L'auteur prononce contre ces derniers la sentence suivante : Celui qui mettant la main à la charrue regarde en arrière n'est pas digne du royaume des deux.

Mais l'empereur , qui pensait qu'il mettrait le comble à ses exploits s'il employait ses armes au service de Dieu , ne poursuivit pas son entreprise avec moins de constance. Les pèlerins se rendirent à Ratisbonne au temps fixé , et les ambassadeurs envoyés à Constantinople partirent emmenant avec eux cent chevaliers et une suite nombreuse. Le moine Godefroy ne fixe leur départ qu'après l'arrivée des croisés h Nyssa. « Ils attendirent quelque temps, dit l'auteur de » la relation, le retour du prince grec qui était absent. m Isaac les reçut avec un visage gai, comme s'il se fût » réjoui de l'arrivée prochaine des pèlerins, et les ambas- » sadeurs le quittèrent fort contens. Mais le lendemain ils » furent, d'après ses ordres, arrêtés, dépouillés, injuriés, » séparés les uns des autres et jetés en prison. On viola » cruellement envers eux les anciens droits des ambassa- » deurs et de l'hospitalité , pour plaire à Saladin dont le » coupable empereur grec avait reçu depuis peu une am- » bassade. »

tGl . BIBLIOTHÈQUE .

Trop de témoignages se réunissent ici pour qu'on puisse* révoquer en doute les relations des empereurs de Constant!nople avec les infidèles. Nous en avons vu des preuves dans Tagenon, dans la chronique de Rechersperg, dans Gauthier Yinisauf et autres. L'auteur de la relation suit Frédéric à Ratisbonne et parle de l'exemple de sévérité que ce prince donna en livrant aux flammes la ville de Mulitxin, de l'édit qu'il rendit pour le maintien de la discipline et des peines que quelques pèlerins subirent pour l'avoir enfreint. Ansbert, le moine Godefroy et Cornerius Herinann parlent aussi de ces châtimens. Ces historiens s'accordent encore sur l'accueil que Frédéric et son armée reçurent, en Autriche , de la part de l'archiduc Léopold , et en Hongrie , de la part du Roi Béla.

Mais la scène changea bientôt, lorsque les croisés furent entrés en Bulgarie. Les Grecs, les Bloques, les Bulgares et d'autres peuples , excités par le duc de Brandeis , méditaient déjà des embûches contre eux, et tenaient des assemblées secrètes où ils s'occupaient des moyens (Je les détruire. Ils cachèrent cependant leurs projets sous l'apparence de l'amitié; le duc de Brandeis et les principaux de la province, après avoir envoyé des présens, vinrent saluer* l'empereur.

Comme une armée si nombreuse avait à traverser, un pays rempli de bois et des chemins fort difficiles, on la fit marcher par corps détachés. L'auteur en désigne quatre. Les peuples dont nous venons de parler fondirent bientôt avec leurs traits empoisonnés sur ceux des pèlerins qui allaient chercher du fourrage. Plusieurs furent tués; d'autres, revinrent dépouillés et blesses. Les croisés , n'osant encore accuser de ces excès l'empereur grec , crurent devoir les supporter avec patience.

Les Hongrois et les Bohémiens , entrant les premiers dansles forêts de la Bulgarie , ouvraient le chemin avec le feu et la hache. Les ennemis fondirent sur des sentinelles qui n'étaient ni assez bien placées ni assez bien distribuées , et en blessèrent plusieurs. L'empereur, de son côté, tendit des embûches aux barbares : ceux qui furent pris furent aussitôt pendus. Il apprit que des habitans de Brandeis se tenaient dans un retranchement qu'ils avaient tout nouvellement fortifié; il alla les y assiéger, et s'en étant rendu maître , il leur fit subir le même supplice. Il renvoya aussitôt à Brandeis une partie de sa milice , avec ordre d'incendier cette ville. Mais les brigands ne cessaient d'inquiéter les croisés dans leur marche. « Tous ceux qui tombèrent dans nos mains , dit la relation

p anonyme, furent suspendus à des arbres le long de la »> route, la tête en bas, comme des chiens immondes ou des »> loups rapaces'. » L'empereur Frédéric, dans sa lettre à son lils Henri, se sert à peu près des mêmes termes pour désiguer le même supplice.

« Un chevalier de distinction , nommé le chevalier de » Bergues , ajoute la relation , voyant tout-à-coup le cheval "» qu'il montait blessé d'un trait , regarde de tous côtés , et » n'apercevant pas l'auteur de cette blessure , U reste tout » étonné ; cependant , levant les yeux en l'air, il voit à la » cime d'un arbre un ennemi qui s'y tenait caché au milieu » de branches touffues ; il va à lui , l'attache fortement à » l'arbre , et appelle ses camarades pour être témoins de ce » spectacle. » (Ansbert raconte le même fait avec quelque différence. )

Arrivé à Rabbinel, l'empereur reçut des lettres du chancelier de Constantinople qui annonçait que son maître s'étonnait de n'avoir point encore été informé de l'arrivée de Frédéric et des croisés , son intention étant de leur faire rendre les honneurs qui leur étaient dûs et de leur assurer la liberté des marchés. Des personnages de la plus haute distinction avaient été, disait-il, envoyés à Stralitz pour attendre l'armée et aller au-devant de l'empereur avec tout l'appareil convenable. Mais ce n'étaient là que de vaines promesses ; le méchant duc de lîrandeis, gagnant les croises de vitesse , avait sur toute sa route conseillé la fuite aux habitans du pays , et avait fait détruire les moulins et enlever les provisions.

Au milieu de ces difficultés, qui prouvaient si manifestement l'infraction du traité de Nuremberg, l'armée approcha, par un temps serein, de la ville de Nyssa. Les comtes de Servie et de llascie vinrent en grande pompe et dans un appareil magnifique au-devant des pèlerins. (Ansbert donne sur l'arrivée de ces deux princes des détails plus précis et plus curieux que l'anonyme ; nous y renvoyons le lecteur. )

Comme l'armée avait à passer tantôt pal- des montagnes escarpées , tantôt par des défilés profonds , les ennemis , déjà réunis de toutes parts, l'attaquaient soit à force ouverte, soit par embuscades. Un chevalier fut tué; plusieurs furent blessés par des flèches; les chariots de l'évêque de Passaw et du duc de Méranie furent pillés.

L'auteur raconte que , dans une de ces incursions , un chevalier, malade et porté sur un brancard, à la vue des barbares qui étaient près de lui , et aux cris de guerre qu'ils poussaient , se couvrit aussitôt de sa cuirasse , ç\

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comme si la saute lui eût été rendue , sauta de son lit, renversa courageusement un des ennemis , mit les autres en fuite et retourna sur son lit. « La crainte , dit l'anonyme , » lui avait donné de l'audace; le danger passé, il retomba » dans sa faiblesse. » (Ansbert rapporte aussi le même fait.)

Les attaques journalières des barbares roultiplaient les actes de courage des croisés. L'auteur anonyme rapporte deux autres anecdotes guerrières qui méritent d'être citées. Le duc de Méranie traversait une vallée remplie d'arbres et fort étroite , lorsqu'il se vit attaqué à droite et à gauebe par une troupe nombreuse qui sortit des montagnes. Les bois et les vallons retentissaient de leurs cris terribles. Les pèlerins , vivement pressés de toutes parts , étaient près de céder, quand le duc , saisissant son étendard , rappelle au combat ceux qui pensaient à chercher leur salut dans la fuite. « Tel qu un sanglier furieux , dit la relation , se pré- » cipite avec ses dents menaçantes au milieu de chiens » aboyans , tel ce prince magnanime s'ouvre audacieuse- » ment un chemin avec son épée à travers les barbares, » qui sont forcés de plier. » Les croisés , à la vue de leur chef, reprennent courage; ils pressent à leur tour les ennemis , dont ils font un grand carnage ; ils coupent les membres aux uns ; ils précipitent les autres des arbres où ils espéraient se cacher ; et pour effrayer le reste , ils suspendent sur la route trente prisonniers à une potence. La troupe du duc de Méranie fut pendant quelque temps plus tranquille dans sa marche.

Un autre corps de l'armée , traversant une vajiée profonde, que des montagnes escarpées resserraient de tous côtés , fut attaquée à coups de traits et de pierres. Les croisés, ne pouvant plus avancer, ni reculer, ni se mesurer de près , ne virent d'autre moyen d'échapper au danger qu'en abandonnant leurs chariots au pillage des ennemis ; mais un pèlerin les exhorte à renoncer à cette résolution, et trouve des soldats qu'il associe à son audacieux projet ; aussitôt il monte avec eux la colline , fond le fer à la main sur les barbares , et donne la mort à ceux qu'il rencontre ; saisissant enfin leur chef, il lutte corps à corps avec lui : tous deux , en luttant , tombent et roulent dans la vallée ; une foule de croisés accoururent auprès des deux combattans, pendirent le barbare et louèrent le pèlerin de sa noble hardiesse.

Quand on fut arrivé aux portes de Sainl-Basile s dernier défilé de la Bulgarie et le mieux fortifié, on apprit qu'une

armée innombrable île Grecs se préparait à en disputer le passage. Le duc de Souabe , qui marchait le premier, choisit cinq cents cavaliers armés de cuirasses; leurs chevaux étaient aussi couverts de fer. Cette troupe , dont les armes jetaient un grand éclat , s'avança en bon ordre pour combattre. Les Grecs, envoyés devant le duc, saisis de crainteàla vue de ces guerriers, s en retournent au plus vite vers l'armée ennemie, en publiant que les Allemands indomptés et couverts de fer arrivaient sur des chevaux couverts de fer comme eux , et qu'il valait mieux fuir au plutôt que d'attendre ces terribles ennemis. L'armée, franchissant librement le défilé, arriva le 9 des calendes de septembre à Philippopolis. Elle venait de recevoir un renfort commandé par Pierre, évêquc de Toul , et Gobert d'Apremont. Ces pèlerins rapportèrent qu'en traversant la Bulgarie , ils avaient vu pendus à des arbres les cadavres de croisés, qu'on avait exhumés de leurs tombeaux. « Vengeance cruelle et inouie ! s'écrie l'au- » teur de la relation ; persécution monstrueuse ! que n'au- » raient pas fait ceux dont la colère ou plutôt la fureur s'é- • » tait ainsi exercée sur des morts, s'ils avaient pu trouver » l'occasion de se venger sur des vivans? Youloir accabler » l'homme après sa mort est aussi insensé que barbare. »

C'est à Philippopolis que l'empereur fut assuré de l'emprisonnement de ses ambassadeurs. C'est là aussi que nous allons voir à découvert l'astucieuse politique de l'empereur grec. Un pisan, nommé Jacob, vint, suivant la relation, présenter à Frédéric des lettres dans lesquelles Lsaac prenait ces titres fastueux.

Isaac, établi par Dieu , empereur très- saint, très-excellent, tirs-puissant, sublime modérateur des Romains , ange de toute la terre, héritier de la couronne du grand Constantin, à son cher frère le grand prince d'Allemagne, grâce et amitié fraternelle et pure.

Le superbe empereur disait, après un préambule aussi ridicule, qu'il était indigné de ce que , contre sa volonté , le présomptueux empereur et ses pèlerins fussent entrés dans la Grèce. Cependant , comme ils étaient étrangers , il voulait bien leur offrir un passage et un marché libres , si , outre les ambassadeurs qu il retenait auprès de lui, on lui donnait encore pour otage le fils du prince allemand avec six évêques et autres seigneurs qu'il choisirait.

Frédéric, quoique intérieurement irrité de l'emprisonnement de ses ambassadeurs, ne fit pas moins paraître sur son visage et dans ses discours la modération qui lui était ordinaire. Mais les croisés, informés du contenu des lettres,

168 BIBLIOTU fcQUE

conçurent une violente colère contre les Grecs. Aussi le duc deSouabe, tombant le lendemain sur eux, les dispersa et pilla le pays. Les jours suivans , il prit la ville de Berrhoea et s'empara de dix autres places. Les croisés s'enrichirent de butin et de dépouilles. Les bœufs , les moutons et le menu bétail furent <m si grande quantité dans le camp, qu'un bœuf s'y vendait cinq deniers, et un mouton deux ou trois. L'or, l'argent, la monnaie y étaient aussi abondans. Les tapis, les vêtemens de soie étaient en si grand nombre, qu'on n'en faisait presque plus de cas.

« Tout le pays , dit l'auteur qui nous donne ces détails , » se tenait en silence devant notre armée. Lesbabitans de- » mandèrent la paix et promirent de fournir des provisions. » L'empereur la leur accorda à cette condition, qu'ils rem- » plirent assez fidèlement. »

Cependant Frédéric n'était pas exempt de soucis. La longueur du pèlerinage lui causait de l'ennui , l'emprisonnement de ses ambassadeurs excitait sa pitié. Isaac , de son côté, n'était pas moins inquiet à la vue de son empire livre* au pillage. Il y eut des pourparlers de paix ; on s'envoya des députés pour traiter* Le nommé Jacob revint avec des seigneurs grecs. Ils promirent la liberté des ambassadeurs ; mais on n'eut aucune foi à leurs paroles , et ils s'en retournèrent sans avoir rien fait.

On annonça enfin aux croisés que les ambassadeurs de Frédéric allaient revenir, et que le chancelier et quatre autres personnes de marque les accompagnaient. L'auteur, anonyme donne , sur ce retour des ambassadeurs allemands, des détails quejnous avons déjà lus dans la lettre de :évêque de Passaw. Il y ajoute que l'évêque de Munster , après avoir fait le récit des malheurs de sa captivité , parla de la perfidie des Grecs, de l'alliance d'Isaac avec Saladin , de la prédication du patriarche de Constantinople , crui avait exhorté les Grecs à exterminer les chrétiens , et enfin des machinations des Grecs. ( Nous renvoyons ici à la lettre de la reine Sibyle et à celle de Frédéric, adressée à son fils Henri. ) Ce prélat dit comment les Grecs se proposaient d'attaquer les

Eélerins par terre et par mer, quand ils auraient passé le ras de Saint-Georges. Tl ajouta qu'ils avaient apporté des retards à ce passage , afin qu'il ne se fît que dans l'hiver , parce qu'ils espéraient qu'alors la Romanie , pays froid et stérile , ferait périr ceux qu'ils n'avaient pu vaincre par la guerre. Tels étaient les pièges que les Grecs tendaient aux croisés. « Mais le filet, dit l'anonyme, est en vain jeté de- » yant ceux qui ont des plumes. »

PKS CROISADES. 16f>

Le chancelier et ses collègues se présentèrent ensuite devant l'empereur, tous prêts à confirmer, par serment, les articles de paix que le même chancelier avait jurés à Nuremberg. L'anonyme met ici dans la bouche de Frédéric un discours qui diffère, par les expressions, de celui que lui

λrête 1'évêque de Passaw , mais où l'on retrouve à peu près e même sens et le même ton de dignité, mêlé d'ironie.

Le chancelier et les autres Grecs , en entendant la réponse de l'empereur, ajoute la relation , crurent que le supplice de la prison leur était réservé ; ils commencèrent à trembler. L'empereur , qui s'aperçut de leur trouble et vit leur pâleur, ajouta aussitôt :

« Il est manifeste pour tous , et nous savons nous-même » combien votre maître a manqué envers nous à ce qu'il » devait à sa dignité. Mais il ne nous convient point de vous » en faire supporter la peine. Ce n'est point la coutume de » notre empire ; nous ne nous autorisons point de vos » exemples pour maltraiter des députés. Je n'attends qu'une >» chose de votre maître , c'est qu'avant que je sorte de ce » pays , il rende pleinement tout ce qu'il retient encore des » effets et des dépouilles de mes ambassadeurs. »

Les députés grecs, rassurés par ces paroles, ne se montrèrent pas de meilleure foi. Us répliquèrent qu'ils n'étaient point envoyés pour répondre sur de pareilles questions; ils reportèrent à Constantinople des bruits de mésintelligence et des menaces de guerre.

Frédéric tint alors une assemblée des principaux chefs de Farmée, pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Quelques-uns conseillèrent de passer l'hiver à Philippopolis , la saison étant avancée et le temps n'étant pas favorable pour lever le camp. D'autres jugèrent qu'il valait mieux laisser une garnison dans la ville , et aller combattre l'armée des Grecs en marchant sur Andrinople. Tout le monde se rangea à cet avis. Au bout de sept jours de marche , Frédéric arriva à Constantine. Là, des ambassadeurs du roi de Hongrie vinrent lui demander , pour les croisés hongrois , la permission de retourner dans leur pays. Frédéric y consentit, et l'évêque de Javarin et les autres évêques de Hongrie quittèrent l'armée. Il n'y en eut qu'un petit nombre qui eurenthonte d'abandonner un pèlerinage commencé.

Un messager grec vint de nouveau présenter à l'empereur des lettres remplies de fierté et d'arrogance. Files annonçaient qu'Isaac se réjouissait beaucoup de l'arrivée des Allemands, parce qu'il les tenait dans des fdets dont ils ne pourraient se débarrasser. Isaac voulait effrayer Frédéric et

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ses croisés. Mais l'armée n'en poursuivit pas moins sa marche à la lueur de l'incendie des villes , des bourgs et des villages, et la troupe des Grecs, soutenant mal les rodomontades de son empereur, fuyait en toute hâte devant les Allemands. Arrivée à Andrinople , elle n'osa y rester , et répandit la crainte dans tous les cœurs des habitans. Les uns se réfugièrent à Constantinople , les autres à Dimotique , emportant ou emmenant avec eux tout ce qu'ils pouvaient.

Le duc de Souabe alla assiéger cette dernière ville et s'en rendit maître, après avoir tué quinze cents Grecs et Alains de la garde de l'empereur. L'évêque de Ratisbonne s'empara de Probaton, où il trouva une immense quantité de vivres et beaucoup de richesses. Le pannetier de l'empereur et le sénéchal Marchoard assiégèrent JSikis, d'où l'on envoyait tous les ans à l'empereur de Constantinople un tribut de poison ; tribut digne , en effet, de la fourberie des princes grecs. Les croisés apprirent des habitans de Nikis que déjà , dans plusieurs lieux, on avait empoisonné de l'eau et des outres de vin pour faire périr l'armée chrétienne. Quatre mille Grecs et Comans furent tués ou brûlés au siège de Manikava. D'autres Comans furent mis en fuite sous les murs à'Archadiopolis, dont le duc de Souabe se rendit maître. On prit, dans cette ville , une femme en habit d'homme , armée et très-adroite à lancer des flèches. « La fortune souriait aux » nôtres, dit la relation anonyme, la douleur et l'effroi étaient »le partage des Grecs. »

L'abondance de toutes choses était si grande dans l'armée , qu'elle y fit oublier les règles de la tempérance et les lois de la discipline. « Mais l'empereur , continue la relation, » comme un autre Phinée , déploya sa sévérité contre quel- >» ques-uns des transgresseurs. Les uns furent punis de la » peine capitale , pour des fautes très-graves. D'autres , sur- » pris en fornication, furent battus de verges avec les » femmes leurs complices , et exposés à la honte et à la ri- » sée du camp. »

De nouveaux députés grecs vinrent , sur ces entrefaites , trouver l'empereur. Ils dirent qu'ils étaient envoyés cette fois pour faire la paix , et s'entretinrent secrètement avec le prince. D'après le conseil d'hommes prudens , on rédigea par écrit un traité qui fut lu en public. Les Grecs, usant de leurs artifices ordinaires, en désavouèrent quelques articles qui paraissaient nécessaires au rétablissement de la paix , et tout fut rompu. Us s'en retournèrent à Constantiuoplc , où se répandit la consternation.

Pendant ce temps la garnison de Philippopolis , qui avait

nr.s crois adës.

soumis les villes et les campagnes des environs , entrait dans le pays de Gradnitz. Comme elle vit Aw les murs des temples et des maisons des peintures qui représentaient des Grecs à cheval sur la tête de pèlerins , elle dévasta toute la contrée et y mit le feu.

La relation anonyme nous apprend que le chef des Blaques, qu'elle nomme Kalopêtre, envoya alors une ambassade à Andrinople pour prier l'empereur de mettre sur sa tête le diadème du royaume de Grèce. Il promettait en reconnaissance de venir avec un secours de quarante mille Comans contre l'empereur de Constantinople. C'était la seconde fois

3ue Frédéric était sollicité par des princes voisins ou alliés 'Isaac de ruiner ou d'humilier l'empire grec ; ce qui prouve qu'Isaac était odieux à ceux mêmes qui le servaient quelquelois. Frédéric n'avait en vue que son voyage à Jérusalem. Il fit aux offres de Kalopêtre une réponse gracieuse , mais il ne les accepta pas.

(1 190). Enfin l'empereur grec, voyant que toutes ses entreprises de perfidie tournaient à la ruine de son pays , poussé par un repentir tardif, envoya de nouveaux ambassadeurs à Andrinople. Il demanda humblement alors qu'on voulût bien lui accorder ce qu'auparavant il demandait avec tant d'arrogance. Comme on ne se fiait pas encore aux paroles des députés grecs, on envoya avec eux des ambassadeurs à Constantinople pour s'assurer de la vérité des intentions d'Isaac. Quand elles furent bien connues, on travailla à la paix, et les ambassadeurs revinrent avec les conditions écrites.

La relation anonyme est la seule qui donne sur ce nouveau traité des détails exacts et précis. Nous allons les faire connaître :

« L'empereur de Constantinople remet purement et vo- » lontairement tout le dommage qui a eu lieu dans son émit pire, soit par le pillage, soit par la destruction des villes . » soit par la mort des hommes et toutes les offenses qui lui » ont été faites.

» Il fournira au glorieux empereur de Rome et à l'armée » du Christ une quantité de vaisseaux suffisante pour passer » soit à Callipoli , soit entre Sestos et Abydos , et de plus le » marché de toutes les choses à vendre.

» Pour gage de ses promesses , l'empereur Isaac donnera » quatorze otages , pris dans sa maison , et pour guides , le » fils de Jean , frère de l'empereur , le seigneur Andronic , » six autres juges , six des plus distingués de Constanti- » nople, le seigneur Michel, fils de l'oncle de l'empereur et » d'autres personnages de marque qui accompagneront

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» l'empereur Frédéric , jusqu'à ce qu'il puisse marcher ei\* » sûreté au-delà de Philadelphie , d'où ils reviendront sans » avoir éprouvé aucune disgrâce. » (Tagenon fait monter le nombre des otages jusqu'à neuf cents).

« L'empereur de Constantinople indemnisera aussi , au » gré de l'empereur des Romains , l'évêque de Munster , le » comte Robert et ceux qui les ont accompagnés , pour les » pertes qu'ils ont éprouvées à Constantinople. »

En confirmation de ce traité, cinq cents personnes des plus distinguées de la ville et de l'empire jurèrent dans la grande église de Sainte-Sophie, en présence du patriarche Dosythée , que les conventions seraient fidèlement exécutées. Les articles en ayant été lus et approuvés, les ambassadeurs de Frédéric , à la demande de l'empereur grec , jurèrent aussi d'observer la paix, si on la tenait inviolablement envers eux.

Cette affaire venait d'être terminée quand des ambassadeurs du soudan d'Icône et de son fils Melich arrivèrent à Andrinople. Nous avons vu dans les autres chroniques , qu'à leur passage à Constantinople , Isoac avait fait arrêter ces députés , et ces mêmes chroniques disent qu'ils ne furent remis en liberté qu'après le traité que Frédéric conclut avec le prince grec. Les ambassadeurs , suivant la relation anonyme, fléchirent le genou devant l'empereur , lui baisèrent les mains, feignirent une grande joie et accusèrent la perfidie des Grecs qui les avaient retenus prisonniers : « Mais ils » oubliaient tous les maux qu'ils avaient soufferts, puisqu'il » leur était enfin permis de voir la personne si long-temps » désirée de la majesté impériale. »

Après ces complimens ils présentèrent une lettre du Sou dan qui s'intitulait : le grand seigneur des Turcs, des Arméniens et des Syriens et saluait très-affectueusement l'empereur auquel il promettait toutes sortes de secours contre ses ennemis.

Frédéric, trompé par de si belles apparences, retint les ambassadeurs auprès de lui : « Mais c'était, dit l'auteur, la n vipère qu'il réchauffait dans son sein. »

L'anonyme raconte le passage des croisés par le canal Saint-Georges. « Les Grecs applaudirent solennellement à » ce passage ; toute leur flotte retentit du bruit des tromn pettes, des flûtes et de divers instrumens de musique. ».

L'armée, ainsi transportée d'Europe en Asie, se trouva bientôt dans la Romanie, d'où elle entra dans l'Asie mineure. «Elle était arrivée, dit l'auteur, sur la terre des » scorpions, dontla tête n'a rien qui inspire la crainte, mais > qui piquent avec lq queue. » En effet de nouveaux corn-

bats et de plus grands maux l'attendaient dans ce pays. Dèsqu'elle eut traversé le grand fleuve Anelonica, des brigands grecs tuèrent des ccuyers de pèlerins. L'auteur rapporte qu'un souabc de la ville d'Ulm reconnut parmi les victimes son frère misérablement mutilé : la douleur et la colère 1er portent à venger cette mort. Il prend avee lui des hommes armés, et se mettant sur la trace des brigands , il en aperçoit dix qui étaient cachés dans une espèce d'îlot entouré d'un marais ; ses compagnons l'invitent à revenir sur ses pas. Mais lui , que la douleur rend audacieux , leur répond : Attendez un peu y je vais aller demander compte du sang de mon frère à ces bngandsi Aussitôt il se jette dans le marais , gagne la rive opposée et se bat à coups d'épée avec les meurtriers de son fière. 11 en renverse neuf et met le dixième en fuite. Celui-ci, à la vue du massacre des siens, se précipite épouvanté dans l'étang , et le pèlerin vainqueur vient rejoindre ses compagnons.

L'armée arriva à la ville de Thyatire aprè^ avoir traversé un pays montagneux et rempli de roseaux. Elle fut continuellement inquiétée dans sa marche par des attaques que les chevaliers croisés repoussaient chaque jour , en faisant un misérable carnage des ennemis. Un jour, Conrad , comte de Doremberg , envoyé pour reconnaître les passages , vit à l'entrée d'une vallée des tentes de brigands qui étaient venus préparer des embûches aux pèlerins. Il se dirige aussitôt vers eux, à course de cheval, et en poussant des cris. Les brigands qui étaient à table , tout-à-coup elFrayés , prennent la fuite et laissent leurs chevaux , leurs dépouilles et leurs vases d'argent , qui deviennent la proie de Conrad.

Les croisés se portèrent ensuite sur Philadelphie , où s'éleva une rixe entre eux et les habitahs de cette ville; l'anonyme dit que ces pèlerins s'étant mis à couper les moissons et à exiger avec arrogance des marchandises et des denrées , on en vint à un combat dans lequel des croisés furent blessés ou perdirent la vie; toutefois ces violens débats coûtèrent plus de sang aux Philadelphiens qu'aux soldats de la croix. Sicardi, François Pipin et le moine Godefroy donnent une autre cause à cette querelle. Quoiqu'il en soit on conseilla à l'empereur d'attaquer la place; mais des hommes sages l'en détournèrent, en lui représentant que cette ville , remplie d'églises et de saints lieux , était dans ces contrées le seul refuge des chrétiens contre les* incursions des Turcs. D'ailleurs le gouverneur de Philadelphie , pour donner à Frédéric toute satisfaction , s'excusa par serinent, lui et les habitans , d'avoir été la cause de ce

combat. Frédéric s'éloigna donc après avoir renvoyé les Otages grecs.

11 arriva victorieux à Laodicée , où il resta quelques jours pour s'approvisionner ; mais les maux vinrent assiéger son armée. Les pèlerins furent en proie aux maladies et aux douleurs : ils n'en furent délivrés que pour entrer dans un pays triste et desséché. Ils trouvèrent cependant le long de la route des tentes de Turcs et des troupeaux. L'empereur, qui comptait sur les bonnes dispositions des habitans , avait défendu qu'on pillât quoique ce fût ; cette défense , jointe à la stérilité du pays , fut cause qu'un grand nombre d'animaux périrent dans l'armée et queplusieurs cavaliers se virent démontés. Les Turcs auxquels on avait à faire étaient de ceux qu'on nomme sauvages. Ils n'ont point de demeures fixes ; ils passent toute leur vie sous des tentes , errant de pâturage en pâturage avec leurs troupeaux et se tenant toujours sous les armes et prêts à combattre. Ricobaldo , dans son histoire impériale , a donné aur ces peuples des détails curieux que nous avons fait connaître. ( Yoyez nos extraits de Muratori. )

Une multitude innombrable de Turcs se portant de toutes parts sur les pèlerins , ceux-ci se virent forcés par la nécessité de pourvoir sans cesse avec courage à leur propre défense. Tagenon dit que ces troupes étaient envoyées contre eux par le Soudan d'Icône : la suite du récit de l'auteur anonyme ne doit laisser aucun doute à cet égard.

Les barbares se réunirent sur une colline qui bordait la route par où devaient passer les croisés. Ils faisaient résonner leurs trompettes et leurs tambours pour s'exciter au combat ; quelques-uns qui suivaient de près l'armée harcelaient et provoquaient les chrétiens. 'L'empereur leur dressa lui-même des- embûches. Toutes les tentes , excepte la sienne, étant levées, il cacha des soldats armés dans son pavillon et fit allumer des feux à l'entour, afin que l'épaisseur de la fumée empêchât d'apercevoir le piège. Quand l'armée se fut un peu avancée, les Turcs, voyant cette tente , crurent qu'elle avait été abandonnée précipitamment par crainte. Ils y coururent donc en toute hâte pour la piller. Mais les pèlerins , sortant de leur embuscade , et secondés par l'arriere-garde qui revint sur ses pas, en firent un grand carnage. Tagenon , comme nous Favons vu , parle aussi en peu de mots de ce piège tendu aux Turcs.

Pendant ce temps, les autres barbares avaient été obligés d'abandonner la colline, laissant sur la place cinq cents des leurs. L'auteur anonyme , pour nous donner une preuve

<le la férocité de cette nation , rapporte que lorsque les Turcs se voyaient dans l'impossibilité de se sauver par la fuite , ils éventraïent leurs chevaux avec leurs armes , pour que les croisés ne pussent s'en servir, et que, lorsqu'ils étaient renversés deini-morts et palpitans dans leur sang , ils arrachaient de terre des pierres et du gazon qu'ils lançaient contre les pèlerins.

Les ambassadeurs du Soudan furent troublés à la vue de ce désastre des musulmans ; mais ils surent cacher leur douleur sous le voile d'une fausse joie. « Cette nation odieuse, n sauvage, indomptable, effrénée, disaient-ils, n'est sou- » mise à aucune loi. Ce sont des brigands accoutumés à dé- >» vaster les terres voisines. Ils ne craignent pas d'insulter le » soudan lui-même par des guerres et des rapines fréquentes. » Quelle joie il éprouverait s'il savait que ce malheur leur » est arrivé! » Les Grecs n'auraient pas mieux dissimulé ; et les croisés, comme on le voit, n'avaient rien gagné en quittant la Grèce.

Us passèrent Susopolis , après avoir remporté une nouvelle victoire. Cette victoire même les faisait désespérer des bonnes dispositions du Soudan. L'armée du Christ manquait de guide qui connût le chemin. Mais, dit la relation ^ Dieu, qui n'abandonne point ceux qui espèrent en lui , vint apporter aux pèlerins un secours prompt et opportun. On amena devant l'empereur un des ennemis naguère tombé dans les inains des croisés. Frédéric lui offrit de le racheter de la mort , s'il faisait sortir Vannée de ces lieux déserts et impraticables. Le Turc , qui ne trouvait rien de plu,? doujc que la vie, conseilla de prendre le chemin qui était sur la gauche, et qui, quoique fort difficile, conduirait l'armée dans les campagnes de la Turquie où l'eau ne manquerait pas , et d'où les pèlerins pourraient aller , par un pays plat et de ville en ville, jusqu'à la riche Icône. (Ce fait trèscurieux est également rapporté dans la chronique de Godefroi. )

Le Turc, ayant une chaîne de fer au cou, prit donc la conduite de l'année, qui trouva le même jour , sur les montagnes, des troupeaux de gros et de menu bétail qui lui furent d'un grand secours dans sa disette. A la vue d'une vaste plaine qui se déployait au-dessous de ces montagnes , chacun se réjouit. « Mais les pèlerins ne savaient pas , dit la » relation , les dangers qu'ils devaient Courir en les descen- » dant. Ils perdirent, en effet, beaucoup de chevaux et de » bêtes de somme qui tombèrent dans des précipices avec » les vivres et les bagages qu'ils portaient. » Ce fut là aussi

que se livra le combat où le duc de Souabe fut blessé. Les pèlerins eurent enfin le dessus, et les ennemis, forcés de fuir , laissèrent sur la place soixante de leurs plus braves.

L'armée, poursuivant sa marche, mit quatre jours pour arriver à la ville de Philomène , se battant continuellement avec les barbares, et en tuant un grand nombre. Ce fut dans un de ces combats que Frédéric de Husen mourut, au grand regret de l'armée , d'une chute de cheval. La relation nous apprend que les plus distingués d'entre les Turcs , témoins de la constance et de l'intrépidité des croisés , envoyèrent un député à l'empereur pour le tenter. « Comme » nous sommes des soldats mercenaires , lui dirent-ils , si » vous voulez que nous cessions de vous inquiéter, donnez- » nous libéralement une partie de votre argent, car vous » aimerez mieux sans doute le partager avec nous, que de le » perdre tout entier de force.

» Puisqu'il faut acheter la paix avec vous , répondit l'em- » pereur avec ironie , nous vous donnerons à tous une pièce » d'argent que vous partagerez également entre vous.

» Cette réponse , ajoute notre auteur , frappa les Turcs » d'étonnement. Ils admirèrent ce prince qui , ne sachant j» ni céder ni fléchir sous tant d'assauts, marchait tous les » jours à la tête de son armée belliqueuse et indomptable , » avec beaucoup d: ordre et comme en triomphe. »

Les ambassadeurs du Soudan , qui cherchaient une occasion de s'éloigner de l'empereur , lui dirent un jour : « Si *» votre majesté y consent, nous irons avec un de vos che- • » valiers trouver l'émir de Philomène pour l'engager à » ordonner à cette nation féroce, qui nous inquiète ainsi » tous les jours, de retourner dans son pays. » L'empereur consentit à cette demande artificieuse. Les ambassadeurs se rendirent à Philomène , où le député de Frédéric fut arrêté ; puis ils le renvoyèrent vers ce prince , et feignant d'être retenus eux-mêmes par les Turcs, ils redemandèrent ce qu'ils avaient laissé auprès de l'empereur. Leur trahison était évidente ; mais Frédéric ne voulut rien garder de ce qui leur appartenait.

L'armée , en approchant de la ville , eut de nouveaux combats à soutenir. Les croisés tuèrent environ cinq mille ennemis. Mais plus on en tuait, plus leur nombre paraissait augmenter. La relation les compare à l'hydre de la fable. Les Turcs, d'après un édit du Soudan, avaient caché leurs vivres ou les avaient transportés au loin dans les forêts et les montagnes. Le nombre des pèlerins , très-petit en comparaison de celui des barbares , ne permettait pas de diviser

l'armée pour aller à la recherche des provisions. Sans cesse attaqués, ils ne pouvaient pas même, auprès du camp, se procurer un peu de fourrage pour les chevaux , sans livrer des combats. Cependant la famine augmentait chaque jour. De nobles guerriers sévirent réduits à se nourrir de la chair d'âne et de cheval. Un bœuf se vendait douze marcs, un petit pain cinq sous et plus. Mais on se plaignait bien plus de la rareté des vivres , que de l'énormité de leur prix.

Dans cette disette extrême , quelques-uns apostasièrent et se soumirent au pouvoir des vainqueurs ; d'autres , accablés de faim et de faiblesse , et ne pouvant aller plus loin , abandonnaient à le ui s compagnons ce qu'ils possédaient, afin que ceux-ci combattissent avec plus de courage, et s'étendant à terre , les bras en croix , ils s'offraient eux-mêmes au martyre , en laissant passer l'armée sur leur corps.

Au milieu de ces tribulations , les croisés , toujours poursuivis , arrivèrent à un fleuve qui allait se perdre dans un lac voisin. Frédéric et le duc de Souabe , faisant volte-face , fondirent avec ardeur sur les Turcs. Ils en firent périr une centaine; le reste des musulmans , à qui on avait coupé la retraite, fut contraint de se jeter dans le lac, et s'y noya. L'avant - garde , pendant ce temps , attaquée du haut d'une montagne au pied de laquelle elle passait, y monte rapidement, bat les Turcs de tous côtés et en tue plusieurs.

Les croisés 6e virent forcés de célébrer la fête de la Pentecôte, dans un lieu stérile et sans pâturage. Us apprirent là que Melich venait à la tête de cinq cent mille cavaliers pour s'opposer le lendemain à leur passage.

« Les principaux et les plus braves de l'armée , dit l'an o- » nyme que nous copions ici, se réunirent, par "ordre de » l'empereur , en assemblée et parurent devant lui sous un » extérieur misérable. Ceux qui étaient habitués à s'asseoir » à des banquets splendides et à célébrer cette fête solen- » nelle , en prenant des bains et en se couvrant de riches » habits, abattus alors par de longs jeûnes , sales et portant » des armes rouillées, éprouvaient tous les inconvéniens » d'une route difficile et rude. Plusieurs d'entre eux mar- » chaient à pied, revêtus de leur cuirasse, et paraissaient » supporter leurs maux avec d'autant plus de peine qu'ils n n'y étaient pas accoutumés. »

L'évêque de Wurtzbourg , se tenant debout au milieu de rassemblée, chercha dans la solennité du jour des motifs pour relever les courages et disposer tous les cœurs au combat. L'empereur, après lui, les anima par ses paroles et ses exhortations^ et tous, d'une voix unanime, firent en-

tendre le cri de guerre, suivant la coutume des Allemands, et retournèrent à leurs tentes faire un repas frugal.

Le lendemain , après la célébration de la messe , chacun reçut le viatique, et les ennemis renouvelant de tous côtés leurs attaques ordinaires, l'armée fut rangée en triangle , par trois troupes de cavalerie.

La relation nous apprend qu'un guerrier de l'armée de Melicli vint alors offrir à ce chef le bras d'un turc, qu'il avait trouvé coupé avec sa cuirasse. » Les mains et les » épées de ceux qui démembrent un homme ainsi cui- » rassé, dit-il au prince, ne sont ni faibles ni émoussées. Il » n'y a pas de sûreté à se battre de près avec une nation » ainsi armée. Il est impossible de vaincre des guerriers si » forts et si habiles dans l'usage des armes. D'ailleurs cette » troupe terrible d'hommes vêtus de blanc peut inspirer » une grande terreur. Croyez -moi, la victoire nous sera » plus facile en différant le combat. Cette nation de fer et n armée de fer sera domptée et vaincue par la faim ; dans » peu elle succombera et se consumera. »

Melich méprisa ce conseil. Le combat s'engagea ; les pèlerins , se confiant dans le secours d'en haut, pénétrèrent dans les bataillons turcs , les rompirent et tuèrent tout ce qui s'opposait à eux. Melich , renversé de cheval , mais promptement remis en selle par les siens , prit la fuite et se rendit à Icône par les chemins détournés et escarpés des montagnes voisines

« Un cavalier arménien , ajoute la relation , vint pendant » le combat se rendre auprès des nôtres , en disant qu'il » avait vu la légion blanche dont le turc avait parlé à Melich. » Un personnage puissant dans notre armée, nommé Louis , » d'une vie recommsîndable et reconnu par tous pour un » homme de bien , dit aussi qu'il avait vu cette légion : il » l'attesta sur son pèlerinage et sur le Saint-Sépulcre , et se » montra tout disposé à subir l'épreuve du fer chaud , canr> dentis ferri judicio , pour donner à son témoignage plus de » force et de certitude. »

Gauthier Vinisauf, Cornerius Hermann, François Pipin et Sicardi ont confondu ce combat du lendemain de la Pentecôte avec celui qui précéda la prise d'Icône : des deux ils n'en ont fait qu'un.

' Le turc qui conduisait l'armée des croisés, ne craignant plus apparemment d'exposer sa vie, la fit marcher le lendemain de cette victoire vers des lieux déserts et sans eau , afin d'attirer sur elle la ruine et la mort.

Nous avons vu que les pèlerins étaient déjà en proie aux

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