‹ Bibliothèque des croisadesChapitre 6 sur 17 · B L LO T H È Q U E · texte numérisé non relu

B L LO T H È Q U E

parti à prendre. Les uns trouvaient plus sur d'aller en ayant et de se hâter d'entrer en Arménie, en laissant Icône; car une ville si grande ne pouvait être attaquée par un petit nombre, surtout avec tant d'ennemis au -dedans et audeliors , qui arrêtaient et assiégeaient tous les jours l'armée en rase campagne.

D'autres disaient au contraire que, quand même les ennemis n'attaqueraient pas les croisés , ceux-ci ne pourraient avancer et vivre long-temps, vu leur misère et leur disette. L'Arménie était encore fort éloignée , les chevaux succombaient en grand nombre ; les pèlerins eux-mêmes étaient déjà vaincus par une longue faim et par la misère. Il valait donc mieux combattre audacieusement et mourir honorablement les armes à la main, que de languir et périr d'une mort si honteuse.

Tout le inonde se rangea enfin à cet avis. L'empereur fît publiquement vœu de fonder au Seigneur une basilique sous 1 invocation de saint Georges, si, par le secours de ce saint , il obtenait de Dieu de surmonter la nécessité présente. L'évêque de Wurtzbourg, par ses discours, inspira une nouvelle confiance et donna des consolations aux pèlerins. L'armée, toujours combattant, vint camper le long du parc d'Ieone , après avoir tué un grand nombre d'ennemis. On délibéra alors de nouveau sur la manière dont on combattrait le lendemain. Il y avait à peine dans toute Farinée mille chevaliers dont les armes fussent encore en bon état. On les partagea en deux troupes; l'une, sous le commandement du auc , devait attaquer la ville ; l'autre , sous les ordres de l'empereur, devait résister au-dehors à quatre cents mille Turcs. Quant aux bagages et au peuple sans armes , on ne régla rien , si ce n'est qu'ils seraient exposés aux hasards des événemens et qu'on ne leur assignerait point de garde militaire. Tagenon et la lettre sur l'expédition d'Asie s'accordent assez sur ces dispositions avec la relation anonyme.

Quand on eut ainsi réglé l'ordre de bataille le mieux qu'on put , l'empereur adressa ces paroles au duc :

« Mon fils , un grand fardeau nous est imposé à l'un et » à l'autre , à vous l'attaque de la ville , à moi celle de tant n d'ennemis qui sont au-dehors. Quelque succès ou quelque » revers qui nous arrive à tous deux , je ne vous porterai » aucun secours et je n'en attendrai aucun de vous. Faites >» donc tout ce que la nécessité urgente et votre bravoure » infatigable vous invitent à faire pour le salut de l'année.

»» Je vous recommande à tous que, jusqu'à la fin du corn- » bat, personne ne cherche à faire de butin et ne soulève

bts CROISADES. Itfl

» son ami succombant; mais que, passant sur son corps, ' » il s'avance courageusement pour combattre les ennemis. » Que celui qui a des alimens en donne à celui qui en man- » que; car demain, quoi qu'il arrive, nous serons tous » riches. Si nous triomphons des ennemis, nous aurons leurs » vivres et leurs dépouilles ; si nous mourons pour le Christ, » nous jouirons des biens célestes. » fp

Pendant la nuit qui précéda l'attaque d'Icône, une pluie mêlée de tonnerre tomba avec tant d'abondance , qu'on eût dit que les cataractes du ciel étaient rompues. Les pèlerins se virent fôrcés de se lever de leurs lits , se plaignant toutà-coup de l'inondation d'un lieu où le manque d'eau les tourmentait la veille.

Le matin , le ciel s'étant purgé de nuages , et le soleil brillant sur l'horizon , tous les croisés Communièrent pendant la célébration de la inesse. Après avoir plié leurs tentes encore tout humides , ils s'avancèrent au combat dans l'ordre convenu.

Suivant la relation , le Soudan envoya demander la paix à l'empereur. Mais Frédéric , s'apercevant que la chaleur du jour commençait à se faire sentir, fit demander au due pourquoi il tardait à entrer dans la ville.

« Le duc s'avança donc ( nous laissons parler l'ano- » nyine) , et les Turcs venant à lui , un grand combat s'en- »» gagea devant les portes de la ville. Quelques-uns des nô- » très , qui s'étaient glissés dans un passage étroit entre les » fossés et les murs, se virent forcés de reculer devant le » grand nombre d'ennemis et sous une grêle de traits. » Ici , l'auteur met dans la bouché du diic de Suabe un discours que ce prince ne prononça pas sans doute, mais que nous mettrons néanmoins sous les yeux de nos lecteurs :

Braves guerriers, dont la valeur et V intrépidité ont brillé jusqu'ici dans tant d'occasions, pourquoi, à la honte de la sainte croix et de votre pèlerinage, abandonnez-vous le combat comme des hommes timides et dégénérés? Le nombre des eivnemis prêts à vous recevoir dans votre fuite est encore plus , grand que celui devant qui vous cédez, V ous ne pouvez échapper d'aucun coté. Il faut que notre courage soit notre refuge. Il faut déployer toutes nos forces. A lions, braves guerriers,, retournez au plus vite au combat; que le souvenir du jour oh vous prîtes le signe salutaire de la croix excite votre audace !

« Tous, également animés par ces paroles, retournent à » la charge et forcent les Turcs qui les attaquaient avec ar- » deur à fuir par les portes et à se renfermer dans Us-nmtft

» de la ville. Les nôtres , par leur vertu guerrière , ou plutôt » par la vertu divine, brisent les unes et escaladent les au- » très , et se précipitent dans Icône. »

L'empereur, qui ignorait cette victoire , se battait de son côté contre les ennemis du dehors et triomphait de même : « Qui pourrait compter , dit notre auteur , le nombre de ceux » qui |> tinrent ^pu pourrait estimer Les richesses et les dé- » pouilles que procura cette double victoire ? Le butin fait dans » le seul palais de Melich se montait à dix mille marcs. Cet » argent avait été envoyé' par Saladin pour faire des levées » de troupes. Ceux qui étaient naguères malheureux et dans » l'indigence eurent alors en quantité des mulets, des ânes, » du froment, du vin, de l'huile. Le Soudan et Melich m voyant qu'ils étaient tombés eux-mêmes dans le fossé «qu'ils avaient creusé, et craignant pour la ville et plus » encore pour eux, furent fort troublés. La frayeur les sai- » sit ; ils envoyèrent donc à l'empereur des députés qui lui » dirent : »

Le soudan , reconnaissant sa Joute et confiant dans votre clémen:c, ne désespère, point du pardon, quoiqu'il ait été forcé par des sugestions, et parla violence des siens, à rompre d'anciens traités d'amitié. Chargé d'années, décrépit et faible , il supplie votre majesté de lui accorder la paix et la miséricoide. et d'épargner lui, sa ville et son pays. Il vous promet une paix sûre, un marché suffisant de chevaux et de vivres jusqu'à votre sortie du royaume, et pour garant de ses promesses, il est prêt à vous donner tous les otages que vous voudrez, excepté son fis Melich,

L'empereur délibéra sur cette demande dans un conseil de pèlerins, et, après avoir considéré qu'en présence des ennemis toujours supérieurs en nombre, v il n'était pas assez fort pour garder la ville et occuper le pays, et que d'ailleurs il n'attendait aucun secours des nations chrétiennes, il répondit aux députés :

Le soudan nous demande une paix qu'il n'a pas méritée , car, depuis long-temps , il nous avait promis toutes sortes de biens, en nous invitant à venir dans son pays. Ou est nuiintenant l'effet de ses promesses? ou sont les senuces annoncés? Melich est venu au-devant de nous avec toutes ses forces. Ses bataillons, semblables à des essaims d'abeilles, nous ont entouré d'obstacles et de périls. L'or du soudan s'est changé en scorie; sa bonne foi s'est anéantie. Il a remplacé la simplicité par la ruse, la paix par la guerre, et l'amitié par la haine.

Cependant le Seigneur nous a délivré de tous ces maux, puisqu'il a remis cette ville dans nos mains et nous a fait triompher

de ceiuv qui nous haïssaient injustement. Puisque votre maître nous supplie de lui faire miséricorde et de lui donner la paix, nous nous laissons fléchir par ses prières, pourvu qu'il exécute ce qu'il nous promet» ,

Tagenon a mis dans la bouche de l'empereur un discours semblable quant au sens ; on peut comparer aussi ce que dit cet historien sur la prise d'Icône avec la relation anonyme.,

La réponse de l'empereur causa une grande joie dans la ville. Les otages de la paix furent donnés , et Frédéric reçut du Soudan et de Melich plusieurs présens magnifiques.

La relation suit les pèlerins jusqu'à leur arrivée à Laranda. Elle raconte que pendant qu'ils y reposaient sous les tentes . ils entendirent dans la nuit comme un bruit terrible d'armes et de troupes. Tous les pèlerins éveillés se levèrent aussitôt, se demandant les uns aux autres d'où venait ce bruit ; mais personne ne sut répondre. Les sages, dit l'anonyme, ont depuis assuré que c'était le présage d'un malheur prochain.

Après quatre jours de marche , depuis son. entrée en Arménie, l'armée se réjouissait d'avoir échappé à tant de dangers et de trahisons, et d'être arrivée dans un pays sûr et ami, lorsqu'un événement malheureux et inopiné convertit ses chants de joie en chants de deuil.

Voici dans quels termes l'anonyme raconte ce funeste événement :

« On marchait par un chemin étroit et difficile , tantôt » en gravissant des montagnes, tantôt en traversant de » profondes vallées , le long du fleuve qui coule devant la » ville de Selef. Les pèlerins avançaient avec beaucoup de » peine. Quelques cavaliers du dernier corps d'armée que » commandait l'empereur essayèrent de trouver un gué dans » le fleuve. Frédéric , contre l'avis de ceux qui étaient avec » lui, y descendit pour se rafraîchir et se baigner. Comme » il se disposait à le traverser à la nage, il perdit ses forces, » entraîné par le courant ; aussitôt il appela à son secoufr* » un chevalier qui était entré dans l'eau avec lui. Ce cheva- » lier le saisit , mais la force du courant lui fit lâcher prise , » et il eut beaucoup de peine à se sauver lui-même. Un » autre à cheval saisit promptement l'empereur; mais il » était trop tard ; ce prince était déjà mort , au grand regret » et au grand malheur de toute l'armée.

>» Misérable et cruelle infortune des chrétiens, dont les » péchés furent ainsi punis par le renversement de la Cûf » Ion ne de la foi! 0 fleuve fatal et odieux dans lequel ht »» lumière de toute probité fut éteinte. "

C'est au milieu de ces réflexions que s'arrête la relation

anonyme. Le reste manque , et c'est une perte qu'on doit regretter. Ce récit de la mort de Frédéric difïere de celui de presque tous le9 autres historiens que nous avons vus.

En lisant cette relation , on ne peut s'empêcher de faire une remarque, c'est que l'empereur Frédéric avait parcouru à peu près les mêmes lieux qu'Alexandre-le-Grand , et qu'il mourut comme lui. Ces deux princes avaient une égale valeur ; Frédéric ne le cédait point en habileté au héros macédonien; il triompha des armées du sultan d'Icône, comme Alexandre avait vaincu les armées de Darius. Pourquoi donc les résultats de leurs triomphes furent-ils si différens? Le premier n'eut affaire qu'à des armées rangées en bataille et

au'il ne s'agissait que de vaincre une fois ; le second avait evant lui et autour de lui des peuples acharnés à le détruire , et qui ne lui laissaient point de repos même après leurs défaites. Nous ne parlerons point des perfidies dont les croisés furent les victimes, des difficultés d'un climat nouveau pour eux, de l'ignorance où ils étaient du chemin à suivre , de l'impossibilité où ils se trouvaient de s'approvisionner, toutes circonstances qui affaiblirent leur armée victorieuse x et rendirent inutile tant d'héroïsme déployé sur le champ de bataille.

11 ne faut pas oublier non plus ce que le fanatisme musulman pouvait donner de zèle et de force aux Turcs , pour défendre les provinces qu'ils habitaient, et dans lesquelles l'islamisme avait, depuis près d'un siècle, planté ses étendards triomphans. Il n'y a point de pays plus difficiles à envahir que ceux qui sont défendus par des croyances religieuses; c'est pour cela que les efforts miraculeux des croisés n'avaient pu réussir à conquérir l'Orient, et que les chrétiens perdirent à la fin leurs conquêtes en Syrie. On nous objectera que toute l'Asie avait été elle-même conquise par les disciples de Mahomet; mais on peut répondre que les croyances religieuses qui leur étaient opposées, n'entreprirent point de se défendre.

Histoire de la prise de Constantinople , parles Latins, en 1 205 et 1 204, par Gunther, moine au monastère de Paris, près deBdle(\).

Gunther était contemporain de la cinquième croisade. L'abbé de son monastère fut lui-même de l'expédition , et

(i) Guntheri monacîii in cœnobio parisiens! historia Conslantinopoliar.a, sub Baliluino, circa annum Doraini i2o3 et tzo4 (T. IV, p. i ).

lengagea à en écrire l'histoire. La relation de Gunther aurait pu être fort intéressante; mais il n'y est guère question que du pèlerinage et des aventures de Martin.

L'auteur, dans son prologue, parle des précieuses reliques que cet abbé rapporta dans son monastère. A cette occasion , il admire la providence de Dieu , qui se sert des créatures les plus faibles pour opérer les plus grandes choses. C'est ainsi , dit-il , qu'il choisit Moïse pour délivrer les Israélites du joug des Egyptiens , et de simples pêcheurs pour prêcher sa divine parole. Gunther rapporte le discours que Martin prononça à Bâle, en présence du clergé et du peuple, pour les exhorter à la croisade.

« Mes seigneurs et mes frères , dit Martin , je viens vous » annoncer, non pas ma parole, mais celle du Christ : je ne » suis qu'un instrument fragile. Le Sauveur vous parle au- » lourd hui par ma bouche. Il vient se plaindre à vous des » ^jures qu'on lui fait. Le Christ est chasse de son lieu » saint , de sa demeure ; il est dépossédé de cette ville qu'il » a consacrée par son sang. 0 douleur! une nation barbare » et profane domine dans ces lieux où les saints prophètes » avaient promis que le fils de Dieu se ferait chair; où il » naquit en effet et fut présenté au Temple. » Nous ne suivrons pas plus loin l'orateur , son discours n'étant qu'une répétition des idées pieuses et des motifs religieux que tous les prédicateurs des croisades faisaient valoir pour entraîner leurs auditeurs , c'est-à-dire la gloire de délivrer les saints lieux , et les récompenses du ciel , promises à ceux qui succomberaient dans cette sainte entreprise.

Quand le vénérable prédicateur eut cessé de parler, dit Gunther, vous eussiez vu des larmes abondantes couler sur son visage et sur celui de tous les assistans ; vous eussiez entendu des gémissemens , des soupirs , des sanglots et toutes les expressions d'une dévotion fervente. Le nombre de ceux qui se croisèrent à la voix de Martin fut considérable.

L'historien fait ici l'éloge de son abbé : « Entre tous ceux , » dit-il , que l'amour du Christ avait animés , on admirait » principalement le bienheureux Martin. On s'étonnait qu'un » homme aussi doux , aussi bienfaisant , pût conduire avec « tant de sévérité l'armée des pèlerins. Ce fut cette réunion » de la charité chrétienne et du courage qui lui fit donner » le nom de Martin , car il avait quelque ressemblance avec » le saint patron de l'église de Tours. » Gunther entre dans plusieurs détails qui établissent cette ressemblance.

L'abbé partit de Bâle avec les croisés allemands et se ren-

dit avec eux à Vérone , puis à Venise. Les disputes qui s'élevèrent à l'occasion du siège de Zara et la retraite de plusieurs pèlerins riches et pauvres, inspirèrent à Martin le désir de s'en retourner dans son monastère. Il voyait avec peine qu'on oubliât le but de l'entreprise. Il alla trouver le cardinal Pierre de Capoue, envoyé par le souverain pontife pour diriger la croisade. Il pria ce légat avec instance de le dégager de son vœu; mais ce cardinal lui enjoignit de rester et de partager avec les autres tous les périls de l'expédition ; il lui donna en outre , de la part du souverain pontife , toute autorité sur les Allemands qu'il avait amenés ou qu'il avait trouvés, ou qui viendraient ensuite rejoindre l'armée. Lorsque Zara fut au pouvoir des Vénitiens, et que les croisés eurent eu connaissance de l'excommunication prononcée contre ceux qui attaqueraient les possessions du roi de Hongrie , on décida dans l'armée d'envoyer une députation auprès du pape pour le prier d'user de miséricorde et de révoquer sa sentence. L'abbé Martin fut un des ué-

Sutés ; il partit avec l'évêque de Soissons et maître Jean e Paris. Tous trois obtinrent par leurs humbles prières l'absolution demandée. Gunther fait à cette occasion un portrait assez curieux du pape Innocent Œ : « Il était, dit-il, » plein de grâce et de discrétion , jeune encore par ses an- » nées , mais vieux par sa prudence ; sa naissance était illus- » tre et sa physionomie imposante ; autant il aimait le bien » et l'équité , autant il détestait la malignité et l'injustice; n de sorte qu'il paraissait tenir le nom d'Innocent plutôt de » son mérite que du hasard. »

L'abbé Martin , en revenant au camp des croisés , rencontra le cardinal Pierre de Capoue qui se disposait à partir pour Ptolémaïs. Martin s'attacha à lui et le suivit avec ses Allemands en Palestine. Lorsqu'ils furent arrivés à Acre , la peste ne tarda pas à se manifester. Gunther rapporte que les pèlerins malades , qui ne pouvaient disposer de leurs effets , appelèrent l'abbé, et les remirent entre ses mains pour qu'il les distribuât à leurs compagnons qui étaient dans la misère, en lui permettant toutefois de disposer , pour lui - même , de ce qu'il voudrait retenir. Martin exécuta fidèlement les volontés de ces croisés. En deux jours il distribua cent vingt marcs, et le troisième jour soixantedix. H racheta ou dégagea libéralement de ses propres deniers les armes que des pèlerins avaient engagées dans le besoin. Martin donna aux malades tous les soins spirituels ou corporels qu'ils pouvaient attendre de sa piété et de sa chanté. Au fléau de la pèste vint se joindre celui de la

guerre. Les barbares, violant la paix qu'ils avaient jurée , pillèrent deux vaisseaux des chrétiens. Ceux-ci ne tardèrent pas à se venger en capturant six grands vaisseaux sarrasins chargés de marchandises et de provisions. La guerre étant ainsi renouvelée , les chrétiens de Ptoléînaïs songèrent à envoyer demander du secours à l'armée des croisés, qui était alors devant Constantinople. L'abbé Martin se chargea de cette ambassade avec Conrad, avocat de Swartzcnberg. Le tableau que firent ces députés des maux et des dangers auxquels la ville "d'Acre était exposée., excita la compassion de tous; mais les envoyés ne reçurent aucun espoir de secours. « L'année des croisés , dit Gunther, » était dans une telle extrémité, qu'elle n'avait pour elle- » même aucune sûreté autour de la ville , à cause du grand » nombre de Grecs ennemis qui l'environnaient. Elle ne » pouvait s'éloigner qu'avec les plus grands dangers , vu la » quantité de vaisseaux qui n'auraient pas manqué de la » poursuivre et de l'attaquer si elle avait pensé à la retraite. » 11 arriva donc ce qui se voit rarement, c'est que les nôtres m résolurent d'assiéger une ville dont ils n'osaient s'éloi- » gner. »

L'historien fait le récit de ce siège , du rétablissement du jeune Alexis , dont il a rapporté plus haut la' fuite et l'arrivée au camp des croisés , et de l'usurpation de Mursufle. On ne trouve rien dans ce récit de Gunther qui puisse ajouter à ceux de Nicétas et de Yillehardouin , qui nous ont fourni tous les détails du siège de Constantinople.

Gunther raconte ensuite les combats livrés aux Grecs et la prise de la ville, « Quoique les Grecs , dit-il , eussent » éprouvé une jjerte d'hommes plus considérable que celle » à laquelle ils s étaient attendus, cependant le massacre ne » fut pas grand. Les croisés les épargnèrent , et ce fut l'abbé » Martin et d'autres religieux présens à l'armée qui , par » leurs pressantes exhortations , empêchèrent les vainqueurs » de tremper leurs mains dans le sang. »

L'historien rapporte que les femmes et les enfans , les vieillards et les malades , qui ne pouvaient fuir, s'avançaient au-devant des croisés, et, plaçant leurs doigts en forme de croix, disaient en sanglottant aij'os pJiasileos marchio (sans doute agios Bas iléus marchio), ce qui , continue l'historien , signifie saint roi marquis* parce que les Grecs considéraient le marquis de Montferrat comme le chef des pèlerins. Mais si l'abbé Martin fut assez heureux pour empêcher le massacre des Grecs , il ne le fut pas autant pour arrêter

le pillage de la ville, et lui-même, comme on va le voir, ne pût se défendre d'y prendre part.

« Pendant que les vainqueurs , dit Gunther avec une naï- » voté tout-à-fait singulière , dépouillaient gaîment cette » ville, dont le droit de la guerre les avait rendus maîtres , rt l'abbé Martin pensa aussi à faire son butin , et, pour ne pas » rester les poches vides pendant que tous les autres s'enri- » chissaient, il résolut de porter ses mains sacrées à la rapine. » (Ccepit Mordrais abbas de sud prxedd cogitare, ac ne aliis » omnibus ditatis ipse vacuus remaneret proposuit se sacratas » manus suas ad rapinam extendere). Mais comme il jugeait » indigne de lui d'enlever des choses profanes , il songea à » s'approprier des reliques des saints , dont il savait que le » nombre était considérable à Constantinople. Il prit donc » avec lui un chapelain, et, poussé par je ne sais quel » grand pressentiment, il alla dans une église qui était » en vénération parce que la mère du fameux empereur » Manuel y avait été ensevelie. On y gardait de grands tré- » sors et des reliques précieuses qu'on y avait apportées des » églises et des monastères voisins , dans le vain espoir » qu'elles y seraient plus en sûreté. Les nôtres avaient ap- » pris cette circonstance avant l'attaque de la ville par ceux » que les Grecs en avaient chassés. Pendant que les croisés a se précipitaient en foule dans cette église, et enlevaient de » tous côtés l'or, l'argent et les effets précieux qu'Us trou- » vaient, l'abbé Martin, jugeant indigne de commente un » sacrilège, si ce n'était pour des cJioses sacrées (indignum » ducens sacrilegium, nisi inre sacrâ , committere) , gagna un » lieu secret où la religion semblait lui promettre ce qu'il » désirait le plus. Il y trouva un vieillard d'une belle figure, » portant une barbe longue et blanche : c'était un prêtre » mais un prêtre fort différent des nôtres par son habille- » ment. L'abbé, le prenant pour un laïc, lui dit d'un air » calme, mais d'une voix terrible : Perfide vieillard, mon- » tre-moi les précieuses reliques que tu conserves, ou at- » tends-toi à la mort. Le vieiMard , phis effrayé du ton que » des paroles , car il ne les comprenait point , essaya d'adou- » cir l'abbé en lui adressant d'un air suppliant quelques » mots latins. L'abbé lui fit alors entendre- dans la même » langue ce qu'il exigeait de lui. Le vieillard , jugeant à l'air » et à l'habillement de l'abbé qu'un religieux aurait plus de » crainte et de respect pour les saintes reKaues ,, que des » laïcs , qui les souilleraient peut-être avec des mains en- » sanglantées , ouvrit un coffre de fer et lui montra le tré- » sor, que l'abbé Martin estimait plus que toutes les riches-

» ses de la Grèce. A cette vue , l'abbé plongea aussitôt avec » avidité ses mains dans le coffre {festinanter et cupide ut ras- » que manus immersk) , et remplit de son larcin sacré les » pans de sa robe et de celle du chapelain qui l'accompa- » gnait. Tous deux, cachant avec adresse ces précieuses » reliques, sortirent promptement-de l'église et se rendirent » auprès de leurs navires. Ceux qui connaissaient et aimaient » l'abbé lui demandèrent en le voyantquel était le butin qu'il » venait d'enlever. Martin leur répondit d'un air joyeux : » Tout va bien pour nous ; à quoi ceux-ci répliquèrent : Deo » ^ratios. Mais l'abbé, ne pouvant souffrir aucun retard, » monta précipitamment sur son vaisseau et cacha dans sa » petite chambre les dépouilles votives de son expédition , » attendant que le tumulte et le bruit qui remplissaient la » ville fussent apaisés. Il resta trois jours dans cette chambre, » se livrant à toute l'ardeur de sa dévotion ; personne ne » connaissait le secret , excepté le chapelain et le vieillard » qui lui avait livré les reliques. Celui-ci avait reconnu dans » Martin un homme bienveillant et généreux , et s'était at- » taché à lui d'une manière assez intime. Il fît préparer à » l'abbé une maison décente et commode , située auprès » d'une église de la ville , et qui convenait beaucoup à son » état. Après que le tumulte eut cessé dans Constantinople, «l'abbé, chargé de ses précieuses dépouilles, se rendit r » avec le chapelain , dans la demeure qui lui était destinée ; » il y passa la saison de l'été , baisant sans cesse les reliques » sacrées; il les vénérait avec une affection secrète, mais » bien vive ; et la ferveur de sa dévotion intérieure suppléait » à ce qui lui manquait à l'extérieur. Plusieurs motifs enga- » gèrent l'abbé à prolonger son séjour dans la cité. Il avait ap- » pris que la trêve violée par les Sarrasins avait été renouvelée ; » la navigation n'était pas d'ailleurs assez sûre au milieu » d'un si grand changement dans les affaires; il était en » outre retenu par l'amour qu'il portait à ses compagnons » de pèlerinage; il attendait enfin que le sort de la ville et » de l'empire fût fixé, afin de pouvoir en instruire ceux » qui l'avaient envoyé. »

Gunther ajoute ici , que jamais l'histoire ni la poésie ne

{courront trouver un plus beau sujet que le pieux larcin de 'abbé Martin. Revenant ensuite à son sujet, il parle de l'élection de Baudouin et du supplice que les princes latins firent subir à Mursufle. La description que fait Gunther de la colonne d'où fut précipite ce Mursufle, nous a paru assea curieuse pour trouver place dans cet extrait.

« Cette pyramide ou colonne , comme la plupart l'appel-

» èeut , est construite avec de grandes pierres étroitement » unies ensemble par des barres de fer. Elle est très-épaisse » par le bas , et va en diminuant peu à peu jusqu'à une » hauteur immense. On dit qu'un solitaire avait établi sa » retraite au sommet de cette colonne. Dédaignant la terre » et n'atteignant pas encore au ciel , il s'était ainsi placé » entre les deux, au milieu de cette ville célèbre. On dit m aussi que diverses figures antiques étaient sculptées sur » ce monument, et que quelques-unes exprimaient des » oracles de la sibylle et la destinée future de l'empire. » Parmi ces figures on voyait des vaisseaux et des échelles » où montaient des hommes armés , comme pour attaquer » et prendre une ville sculptée sur la colonne. Les Grecs » avaient jusqu'alors méprisé ces sculptures , ne pensant pas » qu'il fût possible que leur ville éprouvât un pareil sort. » Mais quand ils virent des échelles dressées sur nos vais- » seaux , ils se rappelèrent ces figures , et commencèrent à » craindre ce qu'ils avaient méprisé. Alors ils se mirent à » les mutiler à coups de pierres et de marteaux , croyant » détourner ainsi sur les nôtres un funeste présage. Mais » leur espérance fut trompée et l'événement prouva que ces » prophétiques images avaient dit la vérité. »

L'aobé Martin, voyant que les croisés ne s'occupaient plus que des affaires du nouvel empire , songea à retourner auprès de ceux qui l'avaient envoyé , afin de les informer de tout ce qu'il avait vu et su, et pour accomplir aussi le vœu qu'il avait fait. Tout à la fois plein de crainte et^e désir, il s'embarqua le jour de laNativité delà Vierge, et arriva à Ptolemaïs, où il retrouva les Allemands qui le reçurent avec joie. Il ne voulut confier son secret qu'à un nommé Werner, qui jouissait dans cette ville d'un grand crédit, c Werner, à la vue des précieuses reliques, fut saisi, dit » Gunther, de crainte et de joie (lœto timoré). Il admira la » faveur que Dieu avait accordée à son serviteur. Quand il » sut que l'abbé se préparait à son retour , Werner lui re- » présenta les dangers qu'il allait rencontrer dans son pas- » sage; il lui parla des pirates qui infestaient les mers, et » de tous les maux qui l'attendaient. Il l'exhorta , le pressa » de demeurer , et lui offrit de l'établir dans un monastère » du Mont-Carmel. L'abbé résista à toutes les sollicitations ; » il lui dit qu'il ne désirait autre chose que de porter à son » monastère les reliques que Dieu lui avait données. Il se » remit donc en mer. »

Gunther rapporte que, pendant la traversée, un ecclésiastique nommé Egidùur, de Bohême, qui était sur le vais-

seau de l'abbé, vit, pendant une nuit qu'il ne dormait point , des anges autour du coffre qui renfermait les saintes reliques. Le lendemain Egidius dit à l'abbé, en versant des larmes : « Je ne sais qui vous êtes, d'où vous venez, ni ce » que renferme votre coffre ; mais ce que je sais certaine- » ment , c'est que la main du Seigneur est avec vous ; c'est » pourquoi je ne vous quitterai pas , car je suis sûr que je m ne puis courir aucun danger sur le vaisseau qui vous » porte. » L'abbé , frappé du miracle de cette sainte vision, surtout parce qu'il avait reconnu que cet homme était religieux et véridique, lui raconta, de son côté, une vision qu'il avait eue cette même nuit en dormant. Cette apparition nocturne, que raconta l'abbé, lui présageait son retour dans son monastère , où le peuple du voisinage, hommes et femmes , et les principaux du couvent devaient venir au-devant des reliques sacrées ; ce qui e ut lieu en effet. Pendant le voyage, la vertu des saintes reliques protégea l'abbé Martin contre tous les dangers. La tempête s'apaisait en leur présence ; les pirates les plus féroces , dont le métier était d'attaquer les pèlerins de la Palestine, s'adoucissaient en approchant du vaisseau de l'abbé. En arrivant à Venise, Martin trouva l'Italie déchirée par la guerre civile. H n'y avait plus de sûreté pour les voyageurs. Cependant il n'hésita point à se confier à la protection de Dieu. Plein de sollicitude pour les trésors qu il portait, il franchit les Alpes alors infestées de brigands; il arriva, toujours protégé par les saintes reliques , à Bâle , où il fit présent à son monastère des fruits précieux de tant de travaux. Yoici en quoi consistaient ces reliques : Martin avait des restes du sang de Notre Seigneur Jésus-Christ ; du bois de la vraie croix ; il avait aussi une grande portion du corps de saint Jean , précurseur de Jésus ; un bras de l'apôtre saint Jacques , de saint Christophe , de saint Georges , de Théodore et de plusieurs autres mar«tyrs ; en outre , des morceaux de pierres tirées du lieu de la naissance de Notre-Seigneur , du Calvaire , du Saint-Sépulcre, du lieu de l'Ascension, de celui tm saint Jean baptisa Notre-Seigneur , etc.

« L'abbé Martin , ajoute l'historien , fît présent à l'empe- » reur Philippe d'un médaillon d'un prix inestimable*, cou- » vert d'or et de pierres précieuses et contenant plusieurs » reliques de toute espèce. L'empereur des Grecs avait cou- » tume, dans les grandes solennités, de le porter à son cou, >» suspendu par une chaîne d'or. Sur ce médaillon étaient » gravées la Passion du Seigneur et les images de la Vierge » et de saint Jean l'Evangéliste. Il s'y trouvait aussi un sa-

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