BIBLIOTHàoiTE
tant d'épisodes au sujet principid. Alb^t d'Aix est de tous \eê chroniqueurs contemporains de la première croisade le seul , peut-être , qui puisse fournir les matériaux nécessaires pour en e'crire l'histoire complète. Comme il nous a e'te' impossible de faire entrer datis notre Histoire une foule d'anecdotes et de de'tails rapportes par Albert d'Aix , nous y suppléerons en donnant plus d'e'tendue à cet extrait.
La plupart des historiens des croisades commencent leur récit au concile de Clermont : l'historien remonte plus haut^ il suit l'ermite Pierre dans son pèlerinage à Jérusalem , et raconte le merveilleux effet de ses pre'dications. Après avoir parle du voyage du pape en France , de l'enthousiasme qu'excita son discours éloquent, et du départ spontfùie des croises, il raconte y avec des de'tails qu'on ne trouve pas dans les autres chroniques et que nous avons déjà fait connaître dans notre Histoire, les premières expe'ditions des croises: il ne dissimule aucun des excès des champions de la croix conduits par Gautier sans avoir et par Pierre l'Ermite ; mais il le fait sans aigreur , et avec un ton qui force , pour ainsi dire ^ a plaindre ceux-là même que l'on condamne. Il juge avec plus de sévérité les bandes que conduisaient le prêtre Godescal et le comte Emicon , ramas d'aventuriers et de femmes de mauvaise vie. L'historien raconte tous les excès de ces bandes rassemblées au nom de Jesus-Çhrist,etfaitun horrible tableau du massacre des Juifs. En parlant de la catastrophe qui dispersa les soldats de Godescal et smvtout ceux d'Emicon , Albert a soin de rappeler que Dieu les punit pour s'être souilles de toute sorte de pe'che's , et pour avoir exerce' d'affreuses violences envers les Juifs qui refusaient de se convertir à la foi chre'tienne. u Car , ajoute-t-il ici , Dieu est juste , et ne veut i) pas qu'on emploie la force pour contraindre perso^inc à » venir à lui. v Lé re'cit de ces expe'ditions tient tout le premier livre d'Albert, et doit nous paraître d'autant plus précieux, qu'il supple'e, pour cette partie de l'histoire, au silence ou aux lacunes de toutes les autres chroniques contemporaines. Dans le second livi'e, l'historien suitl'expe'dition de Godefroi j il dit qu'arrive's en Hongrie ce chef illustre et ses compagnons , avertis par les malheurs qui étaient arrive's aux autres croise's , voulurent s'attirer l'amitié' de Coloman , roi de Hongrie , et obtenir de lui un libre passage pour l'arme'e. A cet effet, ils députèrent vers ce monarque douze seigneurs, pris parmi les vassaux de Godefroi. L'histoire n'a conserve' que le nom de Godefroi des Aches , de Baudri et de Stabulou. Ils e'taient charge's d'une lettre ainsi conçue :
uGoDEFROl , Duc de Lorraine, et autres seigneurs de n France , au Roi de Hongrie Coloman , salut et toute » sorte de biens en Jésus-Christ,
n Nos princes et seigneurs sont étonnes que , faisant pron fession du christianisme , vous ayez extermine par un si » cruei martyre Farmee du Dieu vivant; que vous lui ayez n défendu de passer sur vos terres et dans votre royaume , et n que vous l'ayez accable'e de calomnie. Frappe's de crainte n et d^nquîetude , ils ont décide d'attendre à Tollenbourg n que le roi leur explique lui-même pourquoi un si grand » crime a ete commis sur des chrétiens par d'autres chre- » tiens. »
Le roi repondit aux députes en présence de sa cour assemblée :
«Nous ne sommes point persécuteurs des fidèles : si n nous avons montré de la «évérité, si nous avons tué des n chrétiens , c'est que nous y avons été poussés par la né- » cessité; car, ayant accordé à la première armée que Pierre f> PErmite conduisait, la permission d'acheter des provisions « et de traverser paisiblement la Hongrie , ils nous ont rendu » le mal pour le bien, en enïevarft, non-seulement Por, l'ar- » gent , les chevaux , les mules et les troupeaux de notre 9 pays, mais en ravageant nos villes et nos châteaux, en " tuant quatre mille des nôtres et en les dépouillant de leurs » vétemens et de leurs effets. Après ces excès si injustement «commis par les. troupes de Pierre > l'armée de Godescal, 9 que vous avez rencontrée fuyant et retournant sur ses pas , «a assiégé Mersébourg, le rempart de notre royaume, dans » Pintention de nous punir et de nous exterminer. Ce n'est » qu'avec le secours de Dieu que nous avons été préservés. »
Après cette réponse , Coloman donna l'bospitahté aux députés dans son palais , et les y traita magnifiquement pendant huit jours ; u les renvoya ensuite avec des ambassadeurs de sa cour , et les chargea de sa réponse aux princes croisés , conçue en ces termes :
«Le Rot Coloman , au Duc Godéfroi et à tous les Chrc- » tiens ^ salut et affection , sans feinte.
y> Nous avons appris que vous êtes un homme puissant et » un prince datis votre pays , et que tous ceux qui vous con- » naissent vous ont trouvé fidèle ; c'est pour cela que nous » desirons vous voir et vous connaître : nous avons donc 9 formé le dessein de vous engager à vous rendre sans
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9 défiance près de nous au château de Cyperon; nous retttroif^j • sur l'un et l'autre bord du fosse , et noos nous entretien-'^ » drons de tout ce dont vous tous plaignez et dont T0« 9 nous croyez coupable, n
Godefroiy après avoir pris l'avis des chefs de FaniMu^ accepta la proposition que lui faisait Coloman; en casmr quence, il se rendit auiieu indique, accompagna sc|iiIemÇBt% de trois cents cavaliers. Lorsqu'il. fut arrive dans ee Iiei^|ï laissa son escorte sur ia rive opposée du fosse, et, snivî detrqii. seigneurs, il traversa le pont, et vint trouver ie roi, ^pA salua avec douceur et embrassa avec le plus profond respect Ce monarque , pour cimenter la paix d'une manière plus do» rable , proposa à Godcfroi de le suivre en Pannonie , sans antrs escorte que celle de douze hommes pris parmi les trois cents qin l'avaient accompagne. Le duc de Bouillon accepta; il suhnti en effet , le roi, et par-tout ii fut reçu comme il le merittit^ Coloman assembla les grands de son royaume , et leur de^^ manda des conseils sur les moyens à prendre pour donner V passage à une si grande armée, sans compromettre lasoreis j de son royaume. On décida de demander en otiige on des ^Ins À illustres chefs des croises. Godefroi accéda à cette condiboa. * Un traite fut conclu et respectivement jure , et Baudouin , is femme et toute sa famille furent désignes pour otages.VGodefroi revint ensuite au milieu des siens ; il leur raconta toutes les circonstances de son entrevue avec Coloman, et leur exposa la condition qui avait ete imposée aux croises pou obtenir le libre passage à travers la Hongrie; puis iTprit Baudouin en particulier, et l'exhorta à se donner en otage pour le bien de tous. Baudouin murmura contre son frère, et refoss avec véhémence de se soumettre à la condition que Godefroi avait acceptée. Celui-ci , inquiet de ses hésitations , offrît de lui laisser le cominandement de l'armée , et d'aller lui-même, en qualité d'otage , se mettre dans les mains de Coloman. Ces offres généreuses calmèrent l'irritation de Baudouin; il consentit à supporter une pe'nible captivité pour le salut de ses frères. Après que les croises eurent traverse la Hongrie, ce prince et les siens furent rendus a l'armée. Arrive' dans is Bulgarie, Godefroi reçut de l'empereur de Constantinople une lettre ainsi conçue :
« Alexis^ Empereur de Constantinople et de la Grèce, à n Godefroi et à ses compagnons.
9 Je vous prie, prince très- chrétien , de ne pas souflKr que • votre armée pille et dévaste le territoire soumis à ma demi*
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• nation et qa'elle va traTemer; par^tout elle ponrra acheter m ce dont elle aura besoin, v
Albert peint ensuite les sentimens d'indignation que fil n^tître dans tous les cœurs la nouvelle de ia captivité de Hugues le Grand, qu'avait fait arrêter le gouverneur de Du- TKOLo : il parie de la vengeance qu'en tirèrent les croises, de la joie qu'ib firent éclater lorsque la liberté fut rendue à Tiliustre captif; des nouvelles perfidies de l'empereur grecj et des nourales vengeances des soldats de Jesus-Christ. A ce sujet, fliistorien retrace avec assez de vérité les rapports, ifiine part
Ïleins de dissimulation, d'autre part pleins de méfiance, Alexis et de Godefroi, et les longues négociations entre bs Latins et les Grecs, souvent suspendues par des combats. Cet état dlostilite ne cessa que lorsqu'Alexis , pour faire tnre tout soupçon , en voja dans le camp des croises Jean, ' pins cher de ses fils. Godefroi entra alors sans défiance dans DStantinopIe, eidelàse rendit au palais de l'empereur. Bauin demeura ponr garder le camp. Alexis fut rempli d'ad- ^tîoD y selon Albert d'Aix, à la vue d'un si noble chef et de eompagnons, vêtus d'habits précieux où brillaient egaleiient For, laponrpre, et la blancheur de l'hermine, parure ordi« aaire d^ princes d'Occident.L'emper eur les accueillit avec une nande douceur, et les embrassa tous l'un après l'autre selon feora rangs. Notre chroniqueur raconte ensuite avec e'tendue toutes les circonstances de la cérémonie de l'hommage fait p#;)es croises à Alexis : cet historien est le seul qui soit entre 'dans de grands détails à ce sujet; tous les chroniqueurs latins ont gKsse sur les circonstances de cette cérémonie humiliante pQ|flj|^:|es nobles chefs des croises; Anne Comnène dle-méme, lojuours empressée de rehausser la gloire et la malesté de soqj|^e , et si enthousiaste du «eremonial de la cour de Bjrzance, n'en a parie que d'une manière vague. Cette partie du récit du chroniqueur est don c precieus6l5>^'em- 9 pereor, dit-il, était assis, suivant sa coutume, sur un trâne
• âeve: il ne se courbait point pour donner le baiser d'u- » sage aux chefs des croises ; ceux-ci fléchissaient le genou ,
• et se baissaient pour baiser un prince aussi glorieux. » De ce passage un peu obscur. Du Gange, dans ses notes snr VA' Uxiade, a conclu que les croises avaient baise les pieds iPAlexxs* Après l'hommage, l'empereur parla ainsi à Godefroi:
• J'ai entendu dire que vous êtes l'un des plus puissans princes ,
• Fun des plus braves soldats de la chrétienté', et par-dessus tout
• on homme d'une grande loyauté; c'est pourquoi je vous
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V adopte pour mon fîls , et je illMlïsous votre protection tout f> ce que je possède, afin que vous puissiez garantir mon empire « centime tout ennemi. »
Un tel abandon de la part d'Alexis fit cesser toute crainte dans l'ame des croises. Albert indique ensuite comment on pourvut aux besoins d'une arme'e aussi no mW ' eu se, a Depuis ff l'Incarnation jusqu'à la Pentecôte, dit-il, quatre hommes, ff charges de byzantins en or et de dix mesures de tartarons, ft étaient eitVojes chaque semaine du palais impérial dans le ^ camp des croise's ; ce qu'il y avait de plus extraordinaire, » c'est qbe tout cet argent, qui etKt distribue aux soldats n pour acheter des vivres, retourAaît immédiatement dans yf le trésor. Il ne faut, toutefois, pas trop s'en étonner; car f> tout le commerce de l'empire, soit qu'il consiste en huile, n soit en vin ou en ble, se fait au bénéfice de Tempereur : f> voilà pourquoi le tre'sor, recevant continuellement, neipeut
V être épuise. »
Après ces observations, qui annonçait sûr le gou
nement des empereurs grecs des connaissances pfeu co: munes parmi les chroniqueurs, Albert entre dans une |pu]ft-. de détails peu importans sur les rapports d'intérêt W.Jbjpf* mitie qui naquirent entre GK>defroî et Alexif. pendant w' "' séjour de l'armée des pèlerins à Constantinoplei^jpuis il tsèit cette armée entrant en Remanie et venant etSaw son •i* camp sous les murs de Nice'e; ici il raconte les travaux, les souffrances et les victoires des croise's pendant le siège de cette ville. En célébrant leurs exploits à Doryle'e , ^ âdit qu'après que le carnage eut cesse, les prêtres recommandèrent à Je'sus- Christ par leurs prières et leurs cantiques l'ame des guerriers morts en combattant le|. infidèles; cette assertion est d'autant plus remarquable,^AiJe, dans les croyances du temps , les soldats chrétiens qttHiouraient dans les guerres saintes étaient regai*des comme des martyrs: or on sait iflk l'église ne prie point pour les martyrs de la foi. AU suite au siège de Nicee, l'historien rapporte une anecdote à assez curieuse. Une religieuse du couvent de Sainte -Marie ' de Trêves, que les infidèles avaient prise et conduite à Nicee lors des de'sastres de l'armée de Pierre, s'échappa et vint au camp des chrétiens , où elle se plaignit d'avoir ëte l'objet et la victime de la brutale passion d'un Turc. Pendant qu'elle racontait sa triste aventure , elle vit dans la foule Henri des Aches, qu'elle reconnut et dont elle implora la pitié : ce noble guerrier, touche de son sort, la conduisit devant Godefroi, et demanda pour elle au bienheureux Adheniar l'ab-
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solution d'un pèche qu'flS|^9tàît involontairement commis. Cette absolution lui fut aisément accordée: mais, dans la nuit soirante, un agent secret du Turc vint trouver la religieuse , et, à force de protestations et de promesses , il la fit consentir à retourner auprès de son maître, qui ne pouvait se consoler d'avoir pfordu une si belle femme ^ et qui promettait, (Tailleurs , de se faire chrétien, u Quand on apprit dans le 9 camp des pèlerins cette évasion de la belle religieuse, dit » Albert d'Aix avec naïveté , on vit bien qu'elle n'était rer> tournée auprès du Turc que par libertinage. »
Après avoir raconté ^ avec des détails que nous avons empruntés de lui, la bataille de Dorylée, notre chroniqueur décrit la marche de l'armée des croisés s'avançant vers les plaines de l'Asie mineure , et les souffrances que cette armée éprouva par suite du manque d'eau et de la chaleur excessive. Quoique Je récit d'Albert d'Aix nous ait servi à peindre dans notre premier volume la déplorable situation des soldats [^iA Jésus-Christ, ce qu'il rapporte à cet égard est si extraor- ^naire, qu'on a besoin de l'entendre raconter de la bouche de l'historien même, a Le chemin par lequel s'avançait l'armée ^^4|hi -pèlerins était sec, aride, et plein de précipices; une MCmieur brûlante augmentait encore les difficultés de la » marche. Le dernier samedi du mois d'août , le manque » d'eapt se fit sentir avec tant de violence , que , selon le 9 rapfUdrt que m'a fait un croisé qui éprouva lui - même «tous les tourmens de la soif, plus de cinq cents per- » a^Qnes des deux sexes périrent ; les chevaux , les mulets , 9 levl>œufs et les ânes moururent également de soif : mais 9 ce qui fait frémir d'horreur et remplit de crainte ceux-ià * ïï^éme qui n'en entendent que le récit, c'est que des femmes n enceintes /"dont les entrailles étaient consumées par les ar- 9 deurs du soI«Let le gosier desséché par l'excès de la chaleur, « accouchaient subitement sur le chemin.... Ces malheureuses, l\ « étendues sur la route auprès de leurs enfans, oubliaiaV^dans \ n leurs souffirances de dérober aux regards ce que la pudeur *l «leur commandait de cacher (sécréta). La situation des F 9 hommes n'était pas moins déplorable ; succombant sous la I «chaleur, et affaiblis par une sueur continuelle, ils respi- « raient , la bouche béante, le peu d'air qui restait ; les oiseaux \À\ «apprivoisés, délices des grands et des nobles, mouraient i' , «de soif sur le poing de leurs maîtres, et les chiens dressés « pour la chasse expiraient dans la main de leurs conducteurs.»^ Guillaume de Tjr a décrit cette déplorable situation de rarmée des pèlerins avec des couleurs peu différentes de
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celles qu'a employées Albert (TA»; seulement !a narration de l'archevêque de Tjr est plus ele'gantc et plus harmonieuse. i Après avoir fait le triste tableau de ia pénible position ! de l'armée de Jesus-Christ, Albert d'Aix décrit la joie qui i s'empara de tous les cœurs lors de la découverte du fleuve où i les malheureux croises purent apaiser leur soif dévorante ; il % parie des nouveaux dangers auxquels furent exposés les pelé- j rins, par leur empressement à se désaltérer; il raconte la i séparation de Baudouin du grand corps d'armée commande t par Godefroiy et décrit la campagne délicieuse où cette armée vint asseoir son caitip. « Là, dit-il (c'était dans le ^ » territoire d'Antiochette ) , tous les chefs et Godefroi lui- - » même, séduits par la beauté des environs, résolurent de se % f> donner le plaisir de la chasse ; délassement très-agréable ; J9 à la noblesse. Après avoir quitté leurs armes de bataille, > » ils s'avancèrent l'arc en main , chacun dans un endroit | » séparé de la forêt, pour suivre le gibier que l'instinct g n de leurs chiens leur découvrirait. Godefroi s'étant avance' * 9 seul vers un côté fort épais de la forêt , aperçut un pauvre \ 99 pèlerin chargé d'un fagot , que poursuivait un ours d'une g » grosseur horrible. Ce malheureux allait en être dévoré *y. , » Godefroi, toujours prêt à secourir les chrétiens ses frères, . » ayant tiré son épée, piqua son cheval et se' précipita da . n côté du pauvre pèlerin. L'ours ayant vu le coursier de Go- ^ j» defroi » ( nous traduisons ici les propres expressions d'Albert) tf se confia à sa férocité naturelle et marcha droit à » lui. Lorsqu'il fut arrivé tout auprès , il se mit sur ses pattes jf de* derrière, et lui montra sa gueule prête à le dévorer, . » et ses griffes aiguè's prêtes à le déchirer. Godefroi, voyant f) la férocité de l'animal, cherche à lui enfoncer dans le cœur ^ 9 la pointe de son épée ; mais l'ours évitait totis les coups » qui lui étaier^ portés , et faisait retentirla fdrêt decrissihor- » ribies , qu'on ne savait ce que ce pouvait être. La bête fu- J9 rieuse saisit enfin Godefroi par son manteau, et, l'entraînant 9f à terre , s'apprêtait à le mettre en pièces ; alors le duc de < » Bouillon ( ajoute notre chroniqueur ) , se ressouvenant de i » ses exploits et regrettant de périr ainsi, fît un effort et se » releva sur ses pieds. En voulant retirer son glaive engage *"- » entre ses cuisses , il se blessa lui-même. Mais , malgré la » perte de son sang , il continua à se défendre avec vigueur. " * Enfin le pèlerin que Godefroi avait délivré, fit tant par î n ses cris , qu'un des croisés qui se trouvait dans la forêt J9 accourut, et se réunit au duc de Bouillon pour abattre r> l'animal furieux. Au sortir de cette lutte terrible, Godefroi,
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9 grièvement blesse, sVvanouit, et bientôt tout le monde f accourut. Lorsqu'on le transportait au camp, les chefs, » les hommes et les femmes gémissaient à ce spectacle ; les 9 plus habiles médecins pansèrent la blessure de Godefroi. 9 L'animal sauvage fut coupe en morceaux , et tous les n spectateurs disaient qu'ils n'ayaient jamais vu un ours
• aussi énorme. »
Albert passe ensuite au corps de pèlerins commande par Bandouin, et qui s'était de'taché de la grande armée des croir ses. Il raconte les aventures , les conquêtes de ce héros , ses querelles avec Tancrède , querelles plusieurs fois ensanglantées; il vient enfin à la réunion de toutes les troupes des croisés devant Antioche. Le besoin d'union qui se faisait alors sentir avec plus, de force, inspira à l'évéque Adhémar le discours qu'on va lire : a O mes frères et mes très-chers » fib , nous approchons d'Autioche , ville fortifiée par de » hautes murailles, que ne peuvent détruire, ni le fer ni
• les pierres. Les Turcs, les Sarrasins et les Arabes qui » ont fui devant nous se sont réunis sur les hautes mon-
• tagnes de la Remanie. Tenons - nous sur nos gardes ; » qu'aucune expédition particulière ne divise plus l'armée , 9 et que chacun dirige son courage vers le but commun. » Ce discours fit une profonde impression, et fut reçu par les pèlerins avec des applaudissemens unanimes. Albert raconte lensuite toutes les opérations du siège d'Antioche. Cet historien a su jeter de l'intérêt sur le tableau un peu long des opérations de ce siège , en racontant , par forme d'épisode, une foule de petites anecdotes, en général toutes intéressantes pour l'histoire des mœurs des croisés : nous en avons déjà raconté plusieurs dans le tome I.^^ de notre Histoire, telles que celle du diacre Alberon ; pour ne point tomber dans des rèpétitîdns inutiles , nous nous bornwons à analyser les faits dont nous n'avons pas parlé, et qui peuvent offrir quelque intérêt au lecteur.
Pendant la durée du siège d'Antioche , les infidèles firent plusieurs sorties, à la faveur desquelles ils massadrèrent qudques pèlerins. Le désir de les réprimer fit naître dans i'ame du comte de Saint-Paul , croisé français , un projet noble et Irardi. Il s'adressa à Engelred, son fils , et lui demanda de se joindre àlui avec tous les hommes sur le dévouement des
Îoels il pouvait compter. Il voulait, disait-il , ôter aux infidèles envie de surprendre et d'attaquer les croisés. Son fils, et un grand nombre de volontaires , acceptèrent la proposition du vieux comte de Saint^Pa^I. Ce seigneur, malgré son grand
âge, monta I« premier achevai, et se plaça avec sa troupe dans les deTiIes étroits d'une montagne. Les Turcs , comme ît leur ordinaire, sortirent d'Antioche, et se répandirent dans la campagne : ils y trouvèrent un pauvre pâerin qui coupait du bois, et que le comte de Saint-Paul avait place tout exprès pour les attirer dans un piège. Les infidèles se précipitèrent sur lui : celui-ci prit la fuite, et dirigea ses pas vers l'endroit où le comte de Saint-Paul et sa troupe étaient caches. A ce même instant , les chrétiens sortirent de leur de'file et tombèrent sur les Turcs; deux des infidèles furent tue's , deux autres faits prisonniers, u Vous eussiez vu , dit n Albert d'Aix, les pèlerins nobles ou non nobles, chantant les *> louanges de Dieu, accourir pour voir les deux Turcs captifs; >y tous rendaient grâce au Seigneur de l'heureux succès de » Fentreprise du comte Hugues et d'Engelred , son fils , dont ff la prudence et le courage avaient délivre' les chrétiens des ff outrages des Turcs. »
L'historien raconte ensuite les misères éprouvées par les pèlerins devant Antioche , et peint les horreurs de la famine et les ravages des maladies contagieuses qui se firent sentir dans le camp des chrétiens. Cette pénible situation, apporta la tristesse et le desespoir dans Famé des chefs et des soldats. Nous ne répéterons point ici ce que dit Albert de la mort tragique de Suenon et de Florine , tues par les Turcs dans PAsie mineure : nous en avons parle assez longuement dans le troisième livre de notre Histoire. Après avoir raconte cette déplorable aventure , l'historien ajoute que les soldats de Soliman , se rejouissant de leur victoire, se dirigèrent immédiatement vers un lac d'eau chaude situe près d'un lieu que l'historien appelle Finiminis. Là , ils trouvèrent des pèlerins malades et fie'vreux qui se baignaient dans le lac afin de guérir leur débile corps. Les infidèles les accablèrent de leurs flèches; et bientôt f eau de ce lac, teinte du sang des chrétiens, prit une couleur rougeatre Quelques-uns de ces malheureux, cachant leur Xèit sous les eaux afin de la dérober aux coups qui la menaçaient, furent etoufies par le poids et la chaleur de ces eaux mêmes. Ces tristes eVe'nemens , et les calamités qui affligeaient les chrétiens devant Antioche, furent attribues, suivant notre historien , aux de'sordres et aux pèches des pèlerins. Les chefs, pour arrêter ces désordres, portèrent des peines sévères contre la fraude , le dol et la fornication : quelques-uns des coupables furent condamnes à la prison ; d'autres , battus de verges, tondus, ou marque's au front. Un homme et une femme surpris en adultère furent promenés nus dans tout
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le cil'inp et t>attus de verges en présence de toute fai'mec, afin j dit Albert, que les témoins de cette punition conçussent un effroi salutaire.
Dans le quatrième livre, Albert parle des eiforts que firent ies gouverneurs d'Antioche et Soliman chasse de Nicee , pour exciter les puissances musulmanes contre les chre'tiens ; son récit doit sur ce point être compare avec celui des historiens arabes analyses à la fin du volume suivant.
Tandis que Kerbogath , à la tête des troupes infidèles, s'avançait pour secourir Antioche, Tarmee chrétienne était toiijours en proie à la famine la plus horrible : Baudouin , prince dïldesse, qui en fut informe', envoya plusieurs sommes d'argent à son frère Godefroi, à Robert de Flandre, à Robei-t de Normandie, au comte Raymond, et aux autres chefs des croises , pour les secourir dans leur détresse; et, comme cette détresse augmentait tous les jours, Baudouin envoya dans le camp du froment, de i'orge, du vin, de Thuile , puis enfin tout le revenu d'une anne'e de la ville de Turbaysel, qui s'e'levait à cinquante mille besans.
Sept mois s'étaient écoulés depuis que les chrétiens avaient mis le siège devant Antioche; et les chefs comme les soldats désespéraient déjà de s'emparer d'une place aussi bien fortifiée, lorsque Boémond dévoila dans le conseil des croisés l'intrigue qui devait les rendre maîtres- de cette cité. Selon notre historien, qui diffère sur ce point des autres chromqueuFi» , cette communication fut reçue par les chefs avec des transports de joie : il ne fut besoin d'aucune ruse^ d'aucun expédient, pour les déterminer à consentir aux désirs de Boémond; tons spontanément lui promirent le gouvernement d'Antioche, s'il parvenait à s'en rendre maître. Baudouin, excité par ces promesses, suivit le projet qu'il avait concerté avec l'Arménien , et bientôt les étendards des ciroisés flottèrent dans Antiodie. Dans notre récit du siège de cette cité, nous avons préféré, pour cette circonstance importante, fc relation très*étendue et fort détaillée de Guillaume de Tyr et de Bernard Trésorier à celle d'Albert d'Aix. Il est nature! que les détails- de cette intrigue ou de ce complot préparé dans l'ombre aient échappé à plusieurs histoviens, et qu'il soit plus difficile ici de connaître et d'apprécier la vér^é qae dans beaucoup d'autres événemens qui se passaient sous les yeux de tous les croisés.
En parlant de l'entrée des chrétiens dans la ville conquise, Albert d'Aix dit qu'ils recherchèrent avec soin les vivres qui pouvaient y être i^estés ;. mais ils n'en trouvèrent que très-peu.
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«• II n'y avait , dh-il , que des tissus de divers genres et de n couleurs variées, du poivre, des habits, des pavillons, 79 des de's, et autres 7)bjets servant à des jeux de hasard; n ils trouvèrent aussi quelque argent, mais en petite quan- » tite'. Cela n'était pas extraordinaire : Antioche avait ete asn siegee pendant neuf mois; et plusieurs milliers d'hommes « qu'elle avait eus dans ses murs y avaient tout consomme', n
Le peu de ressoui*ces que les chrétiens trouvèrent dans Antioche , ne put les préserver des horreurs de la famine lorsqu'ils y furent eux*mâmes assiégés par les Turcs; le tableau qu'Albert d'Aix trace de cette famine est si curieux, que nous croyons devoir rapporter les propres expressions de l'historien :
« Tonte sortie étant devenue impossible , puisque l'armée ft des Turcs, qui s'accroissait journellement, garidait toutes » les avenues , une faim si cruelle se fh sentir parmi les chrén ÛétiSy que ces malheureux, manquant de pain, n'éprouvèrent 9 aucune répugnance à manger non-seulement des ânes y des n chevaux, des mulets et des chameaux , mais encore du n vieux cuir qu'ils trouvaient dans les maisons , et qui ^j était B durci depuis trois ou six ans. On humectait, on amollissait n ce cuir avec de l'eau chaude ; on l'assaisonnait avec du » poivre et d'autres épiceries : il en était de même du cuir n des harnais ; et tant était grande la faim qui pressait les «) croisés, qu'ils le mangeaient sans hésiter. On m'a appris n les maux que le peuple de Dieu, tourmenté par une faim n horrible, souffrit dans Antioche : le seul récit en fait frémir n d'horreur. Pour un œuf de poule, encore lorsqu'on pouvait n le trouver, on donnait six deniers ; pour dix fèves, un denier; jipour la tête d'un âne, d'un cheval ou d'un chameau, un n byzantin; pour un pied ou une oreille de ces animaux, on n donnait six deniers, et pour leurs entrailles cinq sous. Le • pauvre peujJle était forcé, parles angoisses de la faim, à n manger le cuir de ses souliers; plusieurs remplissaient leur «misérable ventre, miserabilem ventrem, d'orties ou d'au*» «très herbes des forêts; et chaque jour la mort diminuait «le nombre des croisés : Godefroi, comme l'ont rapporté f ceux qui y étaient prés^ns, donna quinze marcs d'argent » pour la chair d'un mauvais chameau, et Baudri , son maître « d'hôtel, acheta pour trois marcs d'argent une chèvre très- » maigre, n
Albert raconte ici la fuite des chrétiens assez lâches pour préférer une vie déshonorée à un trépas glorieux; mais, comme notre historien ne perd jamais son caractère anec-
ëotique, il abandonne un mQOient son tableau principal pour raconter quelques-uns de ces faits particuliers qui va> rient sans cesse son récit. En voici un qui nous a paru uiteVessant :
«Quelques personnes, dit- il ^ d'une basse extraction, et 9 méprisant les dangers qui menaçaient leur vie, sortaient « secrètement chaque nuit de la ville , et se dirigeaient vers 9 le port Saint-Simeon ; là , elles achetaient aux nautoniers 9 et aux marchands, des denrées qu'elles apportaient ensuite «dans Antioche avant que le jour parût. Elles reven- 9 daient ces denrées aux habitans , et faisaient ainsi des be- « néfices énormes ; par exemple , elles vendaient un morceau »de frooMge ue Flandre cinq sous. On rapporte que ces 9 malheureux, étant demeurés plus tard qu'à leur ordinaire , 9 ou peut-être parce que la nuit était plus courte , furent «surpris par les Turcs, qui les massacrèrent impitoyable- 9 ment; peu d'entre eux purent écha^^per des mains des in- 9 fidèles , et rentrèrent en toute hâte dans la ville : les Turcs 9 se dirigèrent ensuite vers le port Saint-Siméon , où ils «surprirent et livrèrent à la mort les nautoniers et les
* marchands , puis ils brûlèrent leurs navires ; ce qui , dit 9 Albert d'Aix , imprima une telle terreur dans les esprits ^ 9 qu'aucun marchand n'osa plus venir au port Saint-Simeon. t
L'auteur raconte ensuite les divers engagemens qui eurent lieu entre les chrétiens, maîtres d'Antioche, et les soldats de Kerbogath ; engagemens qui se terminèrent par le combat célèbre à la suite duquel le pririce turc fut mis en fuite et son •rmée dispersée. Albert d'Aix raconte cette bataille avec tssez d'étendue, et termine son récit par des détails intéressans qu'on ne trouve point dans les autres chroniques. « On
• remarqua, di^iI) une foule de chevaliers qui, dès leur en- « fance» avaient coutume de combattre à cheval, confondus
• avec les fantassins , parce qu'ils avaient perdu leurs coursiers «et qu'ils étaient réduits à la misère. On vit d'illustres guerriers
* marcher contre l'ennemi sur une mule, sur un âne, ou sur 9 toute autre vile monture qu'ils avaient pu se procurer. Toute «solde leur manquant depuis long-temps , ils s'étaient mis à » mendier, et , après avoir vendu leurs armes , ils se servirent 9 de celles des Turcs qu'ils n'étaient point habitués à manier.. «Parmi ces chevaliers, on distinguait un seigneur allemand ^ «puissant et riche, nommé Herman, monte sur un âne, et «n'ayant pour toute arme dans le combat qu'une épée et le- « bouclier d'un Turc; privé de tout, il avait vendu son armure,. « «t il avait de la peine à vivre en demandant l'aumône. TA
« avait ete aussi le sort de Henri des Aches, noble guerrier » couvert de gloire. Le duc de Bouillon envoyait chaque jour, )t sur sa faible provision , un pain avec une portion de poisson xr et de viande , au malheureux Herman ; quant à Henri des ff Aches , comme il avait ete long-temps son compagnon » d'armes, le duc de Bouillon l'admettait à sa table frugale. Cet ff état de misère était inoui pour les grands et les princes ; Goden froi lui-même, et Robert, maître du riche pays de ia Flandre, » manquèrent de chevaux et des choses les plus nécessaires i» à la vie; le duc de Bouillon montait, dans la bataille, » un cheval qu'il avait emprunté au comte de Toulouse, et i» qu'il n'avait obtenu qu'à force de prières. Au milieu de la f> famine qui avait désolé les croisés , on avait vu mendier le i9 comte de Flandre, et plusieurs personnes, témoins oculaires, 9 m'ont assuré que le cheval qu'il montait le jour de là bataille jf était le produit des aumdnes qu'on lui avait faites.
f> Parmi les dépouillés des Sarrasins vaincus dans ce com- » bat , on trouva , dit Albert d'Aix , une foule de manuscrits où » se trouvaient retracés les rites sacrilèges des musulmans et f> leurs cérémonies en caractères exécrables, cum characteri- *> husexecrabilihus (c'étaient sans doute des caractères arabes). » Les croisés trouvèrent aussi une grande quantité de chames » préparées pour les guerriers de Jésus-Christ, n
Après la défaite des infidèles , l'armée chrétienne se trouva maîtresse absolue d'Antioche ; mais elle fut bientôt assiégée par une maladie contagieuse, qui diminua sensiblement le nombre de ses guerriers. Nous avons vu dans notre premier volume , que la plupart des chefs des croisés , oubliant Jérusalem pour des conquêtes moins importantes , se répandirent dans les environs d'Antioche , et c'est à Albert d'Aix que nous avons emprunté la plupart des détails dans lesquels nous sommes entrés à ce sujet. C'est d'après lui aussi que nous avons raconté les discordes qui naquirent entre le gouverneur de Hazart ou de Hezas et le prince d'Alep ; l'aventure de la noble épouse de Foulques, et les effets qu'elle produisit sur les rapports des chrétiens et du commandant de Hazart. Voici comment le Turc épris des charmes de la belle chrétienne parle à ce gouverneur musulman : « Voyez-vous, dit-il , comn ment le prince d'Alep menace de vous combattre : si vous f9 m'en croyiez, vous vous lieriez avec Godefroi, chef de l'armée » chrétienne , qui s'est emparé d'Antioche et a mis en fuite Ker- « bogath ; vous vous attireriez ainsi les secours et l'amitié des 9 chrétiens, choses indispensables dans la nécessité qui vous » presse. Vous savez que la nation des chrétiens est la plus vaiû
9 Imnte et la plus glorieuse; qu'aucune autre ne peut lui étçc » comparée^ ni pour l'honneur, ni pour la loyauté'. Ne tardez «i pas , sollicitez l'amitié de Godefroi ; et si vous l'obtenez , vous » aurez celle de toute l'armée chrétienne, n En eflèt, le prince musulman écrivit àGodefroi pour solliciter son alliance. Ici l'historien rapporte les hésitations et les scrupules qui s'élevèrent d'abord dans l'ame pieuse du duc de Bouillon. Ces scrupules cédèrent devant les conseils d'une politique plus réfléchie , et un traité fut conclu entre Godefroi et le commandant de Hazart. Nous avons déjà parié de ce trait dans jaotre Histoire ; et quoique le récit d'Albert d'Aix otfre de l'intérêt, nous ne le traduirons pas pour éviter des répétitions.
Après ce récit, l'historien quitte un moment le grand corps d'armée des croisés pour rapporter les victoires de Baudouin, les mesures arbitraires et les extorsions de son gouvernement. Ces mesures inspirèrent de telles craintes à ses sujets, que le beau-père de Baudouin lui-même, craignant que ses richesses n'éveillassent l'avidité de son gendre , s'enfuit dans les montagnes. Il faut le dire cependant ; si le prince d'Ëdesse tourmentait ses sujets par des levées d'impôts arbitraires , il secourait les croises avec une noble générosité. Albert d'Aix célèbre plusieurs fois ses largesses envers l'armée des pèlerins. Cette armée, qui était encore dans Antioche, brûlait d'impatience de voir la cité sainte ; elle murmurait hautement contre ses chefs, qui la faisaient servir à leur vaine ambition. Au siège de Marra, elle eut à souflrir encore une fois toutes les horreurs de la famine, u Chose extraordinaire et horrible » à entendre ! s'écrie Albert d'Aix : les chrétiens mangèrent « non-seulement des Sarrasins, mais encore des chiens cuits. » Au reste, pourquoi s'en étonner? la faim cause des douleurs «plus aiguës que la pointe d'une épée. n D'autres événemens moins lugubres se passèrent au siège d'Arcbas. Ce fut là que, selon notre historien, s'élevèrent les premiers doutes sur l'authenticité du miracle de la sainte lance. En racontant cet eyénement, Albert s'exprime en ces termes : u Une dispute «s'éleva au siège d'Archas sur cette question ; La sainte » lance est-elle bien celle qui perça le cœur de Jésus-Christ? «On se divisa d'opinion. L'auteur de cette invention, aucf tor inventionis , passa à travers un bûcher, sain et sauf, se- » ion les uns ; demi-bruIé , selon les autres : ce qui fit que » la vénération qu'on avait pour la lance diminua beaucoup "parmi les fidèles, qui virent plutôt en elle une invention » de l'industrie et de l'avarice , industria et avaritia, de Ray- «rnond, qu'un véritable miracle de Dieu, n L'armée des pèle-
rins,1après avoir abandonne le siège d'Archas, se mit en marche pour JeVusalem. Le chroniqueur de'critphacune de ses situations, les phénomènes qui Tetonnèrent, et les contrées qu'elle traversa. Uhistoire naturelle fixe aussi quelquefob son attention ; c'est ainsi qu'il s'arrête à peindre la canne à sucre y qui fournit une nourriture agréable aux croises, et le reptile appelé tarentey dont la blessure venimeuse et quelquefois mortelle causa tant de maux à l'armée chrétienne. Albert parle aussi des rapports qu'eut Godefroi avec les souverains des petites principautés situées sur la route de Jérusalem ; puis il peint Fendiousiasme .'<{q%D9pira dans l'armée chrétienne la vue de la sûat»^ cite'. u Lorsque l'armée des fidèles entendit pronoïteer le nom de n Jérusalem, dit-il, des larmes de joie coulèrent do toiis n les yeux ; les pèlerins étaient enfin arrives près d'an lieu si n saint, si désire , et pour lequel ils avaient essuyé tant de fay> tigues et brave tant de fois la mort. Ces fatigues et ces n dangers ils les oublièrent tout-à-coup , hâtèrent leur marche n vers Jérusalem. Bientôt les croises de l'un et de Fautre n sexe, au nombre de soixante mille , s'avancèrent en chantant « des hymnes jusque sous les murs de la sainte cite. »
Ici Albert d'Aix suit toutes les opeVations du siège de Je'rusalem; il raconte les massacres dont les Francs se souillèrent en entrant dans la ville sainte. Ce qui caracte'rise bien le siècle dans lequel vivait notre historien , c'est rindifference barbare avec laquelle il fait ce récit ; il n'adresse pas un senl reproche aux pèlerins, et il ne donne pas une seule larme à leurs victimes. « Les croise's , dit-il , percèrent avec la pointe y> de leurs e'pees les femmes qui s'étaient re'fugiees dans la «tour; ils arrachèrent du sein de leurs mères ou de leurs n berceaux les enfans encore à la mamelle, et ils leur e'crty> sèrent la tête "tîontre les murs ou sur le seuil des portes; y» ils tuaient les uns avec leurs armes, accablaient les autres » avec des pierres , n'e'pargnant ni l'âge ni la condition. »
'Ces massacres horribles se renouvelèrent plusieurs fois; nous en abre'geons le tableau. Albert rapporte même une sentence de mort prononce'e par les chefs des croises, rassembles, contre tous les Sarrasins indistinctement; les motifs par lesquels on justifia cette sentence, sont assez curieux. «Vous » savez , dirent les chefs à Tancrède , qui s'indignait de ce que » des soldats avaient ose méconnaître la protection qu'il avait n accorde'e à quelques malheureux Sarrasins, vous savez que » ce n'est qu'ai)rès les plus grands travaux et après les plus » grandes pertes que JeVusalem, la cite' de Dieu, a e'te' res-
DBS CROISADr.S. 59
f tituee à ses propres enfans, et délivrée des mains du roi de
• Bdbjlone. Craignez qu'en épargnant nos ennemis par avaf rice, par indiflerence ou par miséricorde, cette cite ne
• nous soit arrachée par les captifs , ou par ie reste des in- » fidèles ; car , si déjà, notre attention est occupée à. sur- 9 Teiiler dans TinteVieur une si grande multitude , n'avons- 9 BOUS pas à craindre qu'attaques extérieurement par le roi de 9 Babjlone , nous ne soyons condamnes à un exil perpétuel ? «II nous paraît donc nécessaire , pour éviter de grands
• malheurs y de livrer sans délai au glaive les captifs, ou
• ceux qui se sont rachetés. 9 Albert rapporte avec beaucoup de sang-froid cette sentence sanguinaire; et ce qui fait voir qu'il partageait les sentimens qui la dictèrent , c'est que, toutes les fois que notre historien raconte quelques traits d'humanité des chefs des croises à l'égard des msdheureux Sarrasins, il ajoute que ces chefs furent corrompus par de l'argent, eorrupti pecunid. Cependant Albert s'anime en nous représentant Godefroi fuyant le théâtre du carnage pour se rendre au tombeau de Jesus-Christ ; et la pieté touchante de ce chef contraste , sous la plume de l'historien , avec les scènes qu'il vient de décrire sans en paraître emu.
Albert, aussi crédule que la plupart des chroniqueurs, raconte, à l'occasion de la prise de JeVusalem et de l'élection d'un roi delà ville sainte, beaucoup d'anciennes visions qui annonçaient ce grand événement et l'élévation future du duc de Lorraine.
« Dans le temps où Godefroi soupirait avec ardeur, dit-if, 9 après Tinstant où il pourrait faire un pèlerinage aux saints 9 lieux, Stabulon , un de ses domestiques , eut une vision dans
• son sommeil. Il vit une échelle qui, de la terre, s'élevait jus- « qu'aux cieux : Godefroi, accompagne de Rothard, son « maître -d'hâtel, y montait; ce dernier avait une lampe à 9 la main ; parvenu au milieu de l'echelIe , la lampe s'etei-
• gnit; le maître- d'hôtel décourage' descendit, et ne voulut *m rallumer la lampe, ni tenter de monter ^une seconde *fois sur l'échelle. Godefroi persista dans soA entreprise; 9 alors lui , Stabulon , ralluma la lampe et suivit courageu» «sèment son maître; tous deux accomplirent le voyage : arrives dans la demeure céleste , ils jouirent de toutes les
• faveurs de Dieu. Qui peut douter, s'e'crie Albert d'Aix ^
• qife cette échelle ne fut l'image de Jérusalem , porte de la » patrie céleste ? Cette échelle était d'or, parce qu'il fallait cn- » treprendre un tel pèlerinage avec un cœur pur et un esprit « humble. Rothard, qui, parvenu au milieu de l'échelle, aban-
^ donnait lâchement son maître, n'etait-il pa$ Timage de ces » pèlerins qui, ne pouvant supporter les fatigues du voyage, « désertèrent i'armee de Jesus-Christ ; et Stabuion , ce fîdèfo n serviteur, celle des pieux croises qui persistèrent dans leur n entreprise, espe'rant ainsi visiter Jérusalem, la table et la » demeure des saints? n
^^^Ibert raconte encore d'autres visions : il parle ensuite de Telection de nUustre chef des croises ; des diflferens qui s'élevèrent entre lui et le comte de Saint-Gilles , avant et après la bataille d'Ascaion; de Felevation de Daimbert au p»^ triarcat, dignité dont avait ete provisoirement revêtu le prêtre Arnoul : selon notre historien, ce fut plutôt l'argent que le choix de l'église naissante de Jérusalem , qui 4eva Daimbert à ce poste eminent. A cette occasion, l'historien trace en peu de mots le portrait historique de Daimbert. Ne à Pise, ii avait ete envoyé' par le Saint-Père en Espagne, auprès du roi Alphonse. Dans l'exercice de ses fonctions apostoliques, il avait amasse, par son avarice et sa mauvaise foi, de grandes richesses, qu'il employa auprès de Boemond et de Godefroi pour se faire e'Iire. L'historien parle d'un bélier d'or que ce pre'Iat avait reçu pour le pape, et qu'il avait gardé. Albert déplore ensuite la mort du nouveau roi de Jérusalem , et peint la désolation de la cite sainte à la nouvelle de ce triste eVe'nement; puis il parle de la captivité de Boe'mond, de l'élection de Baudouin , et des efforts du patriarche pour empêcher cette élection, qui seule pouvait sauver la sainte cite'. Ces efforts furent vains; et bien qu'ils se renouvelassent plusieurs fois, jamais ils ne furent couronne's de succès. La raison en est simple : dans un état où le premier besoin e'tait la de'fense du territoire et où l'esprit de conquête était le principe fondamental, le pouvoir mihtaire devait être tout , et la puissfince ecclésiastique peu de chose.
A peine le nouveau roi fut-il proclamé, qu'il marcha vers Ascalon et en forma le siège. Baudouin le leva ensuite pour aller attaquer une troupe de brigands envoyés par le sultan du Caire , et que l'historien appel le^^o^arf. Ces brigands se tenaient dans les campagnes désertes qui sont entre Ascalon et les frontières d'Egypte; ils habitaient des souterrains d'où ils sortaient pour attaquer les pèlerins qui allaient à Jérusalem. Baudouin mit le feu à l'en tirée de leurs cavernes ; il espérait que la flamme et la fumée les forceraient d'en sortir : mais fl n^j en eut que deux qui parurent en implorant sa pitié; ik étaient d'un aspect horrible et dégoûtant. Baudouin leur parla avec botitc ; et quand il sut d'eux ce qu^d desirak
sftToir, il les fit revêtir d'habits magnifiques, en retint un auprès de lui, et renvoya l'autre vers ses compagnons pour ies engager par ses discours et par ia richesse de ses habits à sortir de leur demeure et à prendre confiance dans un prince qui Pavait si bien traite. •
Le brigand se rendit dans les souterrains et ramena dix des siens. Pendant ce temps Baudouin fit couper la tête à celui qui était reste auprès de lui. Quand ies dix autres brigands eurent ete amenés en sa présence, ii fit aussi trancher secrètement la tête à celui qui était aiië les chercher ; neuf de ces brigands éprouvèrent ie même sort. Le dixième fut renvoyé couvert aussi de riches habits , et charge d'amener au roi autant de ses compagnons qu'il pourrait. Il partit, et ramena avec lui trente des siens , qui furent tues à l'exception d'un seul. Celui-ci, ignorant le sort que ses compagnons avaient éprouve , alla à son tour dans les souterrains, vêtu comme les deux precedens, et charge comme eux de la même mission. H ramena avec lui deux cent trente brigands, que Baudouin fit décapiter sur-le-champ. Il ne restait plus dans leurs retraites souterraines que leurs femmes et leurs enfans, qui, ne voyant plus revenir personne, n'osaient sortir. Baudouin fit alors transporter une grande quantité de bois et de paille avec des etoupes à l'entrée de leurs cavernes. La flamme et la famée forcèrent enfin ces victimes à sortir et à venir se livrer elles-mêmes aux soldats chrétiens. Les uns se rachetèrent avec leurs familles , les autres furent décapites.
Ce fut peu de temps après cette expédition , que Baudouin découvrit que le patriarche Daimbert avait travaille de tout son pouvoir à faire reconnaître Boemond pour roi de JeVusalem. Des lettres e'crites par son secrétaire , nomme More l y et adressées à Boemond, avaient ete interceptées, et avaient révèle tout le secret de l'intrigue. Baudouin se«plaignit au pape Pascal, qui envoya en Palestine le cardinal Maurice, charge' d'examiner la conduite du patriarche , et de prononcer contre lui la sentence qui lui paraîtrait juste. Maurice se rendit à Je'msalem. Il y convoqua une assemblée d'evêques et d'abbes, dans laquelle le roi Baudouin accusa le patriarche de parjure y de trahison et d'homicide,. ayant eu le projet de faire tuer le roi par Boemond , sur la route qui conduit d'Edesse à Jérusalem. Le monarque demanda que si le patriarche ne pouvait se justifier de ces accusations , il fut dépose. Daimbert, n'ayant pu en effet se purger de ces griefs, sur-tout du crime de sacrilège qu'on lui imputa comme ayant altère ou disperse une partie du bois de la vraie croix , fut suspendu de
ses fonctions. Cependant on iai accorda un délai pour présenter quelques justifications. Quand la solennité de Pâques fut venue, temps où les e'véques font la consécration du saint chrême , ie cardinsd Maurice monta sur la montagne ies Oliviers pour faire cette cérémonie. Le patriarche Daimbert, voyant qu'il allait être remplace dans cette sainte fonction, dont jusqu'à ce jour les patriarches ses prédécesseurs s'etaieot acquittés sur cette montagne, vint trouver le roi, les larmes aux yeux, et le supplia de lui épargner dans ce jour un affront dont tous ies pèlerins allaient être témoins. Le roi se montra insensible à ses prières et résista long-temps. A h fin, le patriarche, s'approchant de lui et lui parlant à Foreille, lui offrit trois cents besans. Baudouin se laissa fléchir, et fit valoir auprès du cardinal Maurice dés raisons tirées du scandale que l'absence du patriarche dans cette solennité ne manquerait pas de causer parmi les fidèles. Le cardinal se rendit à ces raisons, et à dater de ce jour, dit Albert, le cardinal et ie patriarche furent liés d'une étroite amitié. Ils détournèrent à leur profit les offirandes des fidèles, et se livrèrent nuit et jour , dans des lieux écartés , au vin et à la bonne chère , à l'insu du roi.
Guillaume de Tyr et Baronius , qui ont parlé des démêlés du patriarche et du roi de Jérusalem , leur donnent des causes toutes différentes. Ils rapportent tous deux une lettre de Daimbert à Boémond , dans laquelle le patriarche se plaint de ce que le roi a usurpé les droits de l'église , et lui a euleve' SQS trésors. Cette lettre, selon Guillaume de Tyr, ne parvint point à Boémond , qui venait d'être fait prisonnier. Mais on doit croire que l'historien de la guerre sainte n'a pas voulu tout dire pour sauver l'honneur du patriarche , et l'on va voir , par la suite du récit d'Albert, que Baudouin avait plus d'une raison de se plaindre de Daimbert. Albert rapporte qu'après la prise de Césarée, Baudouin étant à Jaffa se trouva très-embarrassé pour payer la solde à ses troupes. Il partit pour Jérusalem , et demanda au patriarche une partie des offrandes des fidèles , afin dç payer ce qui était du aux soldats ; il lui dit que sans cela ils ne voulaient plus rester à Jérusalem ni défendre les lieux saints. Le patriarche demanda la nuit pour tout délai, et le lendemain il apporta au roi deux cents marcs d'argent, assurant qu'il n'avait pu recueillir davantage. Le roi crut à la parole du patriarche , et prit l'argent ; mais le chancelier Arnoul , et plusieurs autres qui connaissaient la masse des offrandes , prétendirent que le patriarche avait caché pour son usage une grande somme d'argent. Le roi
irrîté pressa de aouyeau le patriarche de lui remettre d'autres fonds pour la paie des soldats. Daimbert , très-He avec le legat du pape y et qui dépensait avec lui en festins les oflTrandes faites au saint sépulcre , fit peu d'attention aux instances du roi. il se rappelait d'ailleurs qu'avec quelques prières et des presens il Tavait déjà apaise'. Baudouin néanmoins continua de presser le patriarche , et celui-ci était toujours sourd à ses demandes. Mais il arriva qu'un jour, pendant que Daimbert et Maurice étaient, selon leur coutume, à un festin splendide, et buvaient largement, on vint annoncer au roi que c'était ainsi que ces deux prélats dévoraient tous les jours les trésors dei'egiise, et qu'il pouvait, aisément s'en assurer par lui-même. Baudouin se rend aussitôtchez le patriarche avec quelques-uns de ses principaux officiers , et , le trouvant assis avec le iegat à une table somptueuse , il lui adressa de violens reproches. crVous passez, lui dit-il , les nuits et ies jours dans ies 9 festins; nous, nous souffrons jour et nuit pour le salut de 9 nos frères : vous, appliquez à vos plaisirs les oblations des « fidèles , et vous oubliez nos tourmens et nos souffrances. Par » Dieu [per Deum], vous ne toucherez plus les dons des fidèles, et vous ne remplirez plus aussi délicatement votre ventre « avant que mes soldats aient reçu leur solde. Nous avons 9 acheté Jérusalem par notre sang , nous la défendons pur » nos travaux, et vous, vous disposez des offrandes deschre'tiens. » Ils sont loin de nous les jours où nous supportions de " tels crimes^ et dans lesquels vous pouviez à volonté vous 9 remplir les mains. Certes , ou vous boirez dans le même f csdice que nous , ou vous ne vous mêlerez plus des af- « faires de l'Eglise, n Le patriarche , plein de colère , éclata à la fin, et repondit : u Vous n'avez pas réfléchi à ce que vous v dites, en nous insultant aussi témérairement; car il est de » toute justice que ceux qui servent l'autel vivent de l'autel : » pensez-vous rendre l'Eglise du Seigneur tributaire et es- » clave, cette église que Je'sus-Christ a rendue libre par son t sang, et dont il nous a confié l'administration? Ne parlez plus, « car cela ne vous regarde pas ; craignez , par vos paroles 'ï indiscrètes, d'encourir ITndignation du saint-siége. » Le roi, encore plus irrité de cette réponse du patriarclfé, le menaça d'enlever de force l'argent de l'église et tout l'or du saint sépulcre. Le patriarche intimidé promit, d'après le conseil du cardinal, de payer la solde de trente guerriers : mais il ne tint pas long-temps sa promesse; il enleva une grande somme d'argent, et laissa ces trente guerriers manquer de tout Le roi, connaissant de jour en jour l'hypocrisie du
patriarche, renouvela ses instances avec ttQf.dSinportunite', que ceïui << ci se retira à Jaffa, où le roi confteÂtit à le laisser passer l'automne et Thiver. Au comAiencement de mars, Daimbert se rendit à Antioche, où Tancrède gouvernait alors. Baudouin, à force de menaces, découvrit, par ies cameriers du pati*iarche , vingt miile besans d'or qu'il avait caches. Ils lui dirent qu'il y en avait aussi en argent une quantité si grande, qu'on he pouvait en savoir ni le nombre' ni le poids. Cependant Baudouin retint auprès de lui le cardinal Maurice , et le traita honorablement.
Albert d'Aix , après ce re'cit que nous avons abrégé , termine son septième livre par la description du combat que le roi de Jérusalem livra près d'Ascalon aux Sarrasins venus d'Egypte, et dans lequel il obtint l'avantage après avoir perdu plusieurs braves guerriers.
L'historien a consacré son huitième livre à raconter les aventures et les malheurs de nouvelles troupes de pèlerins , qui partirent de l'Occident pour l'Asie, après que lapremièrccroisade eut été achevée par la prise de Jérusalem .Comme il est le seul de tous les historiens qui ait donné des détails circonstanciés sur ces deux expéditions, auxquelles d'ailleurs nous n'avons pu consacrer que quelques pages de notre Histoire, nous croyons qu'il sera utile de faire connaître son récit par une analyse étendue, qui équivaut presque à une traduction.
Après la prise d'Antioche et de Jérusalem , une multitude innombrable [incomputabilis] , ayant appris le»-insignes victoires des chrétiens , se réunit de différentes parties de l'Italie, et se dirigea vers la Hongrie et la Bulgarie, dans le dessein de secourir les chrétiens. Il y avait , dans cette troupe , l'évéque de Milan; Albert, illustre comte de Blandras; Gui, brave chevalier , et plusieurs autres guerriers des plus nobles parmi les Italiens. Cette armée s'élevait à plus de trente mille hommes, et tous brûlaient d'une sainte ardeur. Arrivés dans la Bulgarie , les pèlerins envoyèrent des députés à l'empereur de Constantinople pour obtenir la permission de traverser le territoire de l'empire , et celle d'acheter ce qui pouvait leur être nécessaire pour les besoins de la vie. Alexis accueillit bien leur demande; mais il exigea que l'armée des croisa respectât dans sa marche les possessions de l'empire. Au lieu d'exécuter la volonté d'Alexis , les pèlerins , sans écouter la voix de leur chef, enlevèrent aux Bulgares et aux Grecs leurs troupeaux et leurs volailles. Albert censure cette conduite; mais ce qu'il blâme plus encore, c'est que les croisés mangèrent les poules et les animaux qu'ils avaient ainsi dérobés^ va
VDES CROISADES. 6A
jour de quatre- tSemps. «r Action indigne, dit-il , de sol- 9 dais chrétiens ! » Le 'Afaroniqueur raconte d'autres excès des croises, et finit ce tableau en s'ecriant: u Chose horrible 9 à entendre ! un des pillards de l'armée » (désigne plaisamment par notre chroniqueur sous le nom de parasite) «coupa la 9 mamelle à une femme qui défendait son bien » : sua de/en" dens. L'empereur, instruit de ces excès, fit*hâter la marche des croises , qui arrivèrent enfin à Constantinople. Là , ils établirent leurs tentes près le bras de Saint-George, attendant les pèlerins français et allemands qui devaient se joindre ieux. Pendant les deux mois qu'ils y demeurèrent, ils commirent tant de desordres , que l'empereur se vit force de les sommer de passer le bras de Saint-George , et d'aller s'e'tabiir sur les frontières de la Cappadoce et de la Remanie , afin d'j attendre les autres croises. Les pèlerins declm'èrent qu'ils ne partiraient pas avant l'arrivée de leurs frères , les Français et les Allemands. L'empereur irrite défendit à ses sujets de vendre aux champions de la croix les choses nécessaires à la vie ; alors ceux-ci, tant cavcdiers que fantassins , pres-^ sa par le besoin, saisirent leurs armes, et se précipitèrent sur le principal palais de l'empereur, où ils entrèrent par force, et mirent à mort un jeune homme, allie d'Alexis, et un lion dompte , l'ornement et les délices du palais. L'arohevéque de Milan et les plus prudens des chefs, sachant bien que cettt révolte ne pouvait avoir aucun résultat favorable à Fentreprise des croises, se mirent au milieu de la multitude, et empêchèrent, par leurs prières et leurs menaces, qu'elle ne se livrât à d'autres excès ; puis ils se rendirmt auprès de l'empereur , violemment irrite' de leur conduite. Ils cherchèrent à lui faire entendre que ce n'étaient point eux qui étaient coupables, mais les hommes fous et incorrigibles qu'ils conduisaient. Alexis leur rappela les anciens dàordres des croises, et leur reprocha sur- tout l'injure qu'ils avaient faite a sa personne , en s'emparant de son propre palais, et sur-tout en tuant son proche parent et son lion. Par knrs discours adroits et âoquens, les chefs des pèlerins italiens parvinrent à le calmer; mais il demanda que les croisés passassent le bras de Saint-George. Pour obtenir volontairement ce qu'il demandait , Alexis les accabla de pre'sens. Suivant lui, Albert deBlandras reçut dix chevaux et d'autres dons précieux, et se laissa séduire; l'evéque de Milan , craignant qne Fempereur ne les livrât aux Turcs s'ils passaient le détroit, refusa d accéder à la volonté' d'Alexis. Cette fermeté de l'e- ▼ique engagea le monarque à concéder de nouveau aux
croises italiens la faculté d'acheter ce qui hibr était nécessaire. , Dans ce même temps, le comte Ra^ond était venude Lao- ^ dfcee à Constant! nople : sa présence contribua beaucoup i ^ reconcilier l'empereur avec les croises; car, de tous les princes qui avaient pris la croix , le comte de Toulouse était celui qui avait acquis à un plus haut degré ia confiance d'Alexis. Les pèlerins italiens passèrent ensuite le détroit, et allèrent s'établir près de Nicomedie, où ils furent joints par deux mille croises allemands, sous la conduite de Conrad, connétable de Henri III. Etienne comte de Blois , qui était ramené par les remords à JeVusalem , les joignit aussi, et avec lui un autre Etienne, duc de Bourgogne , Milon de Braje, Gtii le Roux. Albert d'Aix désigne encore phisieurs seigneurs laïcs et ecclésiastiques.
Aux appr<yîhes du saint jour de Pentecôte, continue notre chroniqueur y plus de deux cent soixante mille personnes, hommes, femmes, enfans, moines et prêtres, et plusieurs bandes composées d'une populace désarmée, se rassemblèrent à Çonstantinople , et demandèrent à l'empereur des guides' polir les conduire à Jérusalem. Alexis mit à leur tête le comte de Toulouse , suivi de cinq cents cavaliers turcopoles. Ces nouvelles troupes décroises se reunirent aux Italiens, et toutes se mirent en marche vers Jérusalem. Etienne comte de Blois se proposait de prendre la route que Godefroi avait suivie par Nicomedie et à travers la Romanie; mais les Italiens, se fiant à leur nombre, s'e'crièrent qu'ils voulaient aller, par les montagnes, attaquer les e'tats de Corrozan, délivrer Boémond de sa captivité, assiéger et prendre de force Bagdad. Quoique le comte de Blois, Raymond et les chefs les plus prudens de la troupe connussent bien l'impossibilité d'exécuter le projet de délivrer Boemond , toutefois, comme ils connaissaient aussi toute l'irascibilité du caractère des Italiens , ils n'osèrent pas leur résister, et, après leur avoir adressé toutes les observations qu'ils crurent convenables, ils prirent ia route que les Italiens indiquaient. Raymond , marchant a la tête des Turcopoles , les précéda. Après trois semaines d'un heureux voyage , la troupe des pèlerins , vivant dans l'intempérance et la débauche, arriva au pied d'une montagne d'un accès difficile, près d'un château nommé ^itcra^. Elle attaqua la garnison turque, et, après l'avoir égorgée, elle remit la forteresse aux soldats de 1 empereur, à qui elle avait, été injustement enlevée
Ils s'avancèrent ensuite sur Garzara , détruisant les moissons sur leur passage. La position fortifiée de ce château
arrêta Fintrépidité des croises : ils passèrent sans l'attaquer ; ce qui remplit de joie les Turcs. Depuis ce moment , les infidèles suivirent l'armée chrétienne, et tuèrent les soldats sortis des rangs. Cette armée s'avança vers plusieurs villes et châteaux dont Albert ignore le nom. Les Turcs , qui en formaient la garnison , s'efforçaient de séduire Raymond et les Turcopoles par des présens qu'ils leur envoyaient; et comme ceux-ci précédaient l'armée des pèlerins , ils la détournaient de sa route , et la faisaient marcher dans deé déserts secs et arides , où les infidèles pouvaient facilement forger ceux que la fatigue ou la négligence faisait rester en arriéré. Les chefs des croisés résolurent de faire marcher sept cents Français à la tête de l'armée , et de placer à la queue autant d'Italiens. Cette dernière troupe fut bientôt attaquée par cinq cents cavaliers turcs , qui s'élancèrent sur elle en poussant de grands cris. Les Italiens , à leur approche , furent saisis par la crainte de la mort ; les cavaliers prirent la fuite , et les misérables fantassins , au nombre de plus de mille , furent massacrés. Cette nouvelle répandit la terreur dans le camp ; on s'éleva contre la lâcheté des Italiens, et l'on convint de protéger l'armée par une autre arrière-garde. Le seul duc de Bourgogne s'offrit pour corn* mander dans ce poste périlleux à la tête de cinq cents hommes. Il défendit si bien le derrière de l'armée qu'il ne périt pas un seul pèlerin. L'historien raconte ensuite avec détail les attaques que les infidèles dirigèrent contre le corps commandé par le comte de Toulouse , qui avait succédé dans le commandement au duc de Bourgogne. Il peint ensuite la triste situation de l'armée chrétienne au milieu de vastes soHtudes et de^montagnes escarpées , où elle eut à souffrir toutes les horreurs de la famine. « L'or et l'argent ne ser- ^ » vaient de rien , dit Albert d'Aix ; car on ne trouvait au- » cune espèce de nourriture que l'on pût acheter. Si des n Provençaux prenaient le devant pour chercher des vivres , » l'armée en poursuivant sa marche trouvait le chemin » couvert de leurs cadavres. Les Provençaux, à cause de leur » avidité, étaient souvent exposés à de grands périls. Les n pauvres parmi les croisés, continue l'historien, mangeaient » des écorces d'arbre et des racines d'herbe. Dans cet état de h détresse , mille hommes furent détachés de l'armée , afin » de chercher des vivres. Ils trouvèrent de l'orge et une es- » pèce de pomme amère qu'ils faisaient cuire lorsqu'ils furent j» surpris par les Turcs, et tous reçurent la couronne du mar- » tyre. Comme , à raison de la situation des lieux , il était »» impossible aux infidèles d'attaquer les chrétiens et même
r> de les atteindre de leurs flèches , ils mirent le feu aux y* bruyères et à toutes les matières combustibles qui étaient i> dans la campagne , et livrèrent ainsi les pèlerins aux n flammes. Dès que Tarmée chrétionne eut appris cette dé- » plorable nouvelle , on décida qu'aucun corps ne serait n plus détaché du gros de Tarmée , qui dorénavant ne mar- » cherait que réunie. Au bout de sept jours , Doniman, So- » liman, et plusieurs autres chefs infidèles, parurent à » la tête de vingt mille guerriers , habiles à tirer de Tare ; a ils étaient venus des montagnes de la Flagonie , du » royaume d'Antioche , et ils allèrent au-devant des chré- » tiens. Ceux-ci, après avoir observé leur marche et reji connu toutes leurs embûches , se décidèrent à les attaîi quer. Ce jour là même , l'armée des croisés franchit le M défilé et les gorges de la Flagonie ; elle s'avança dans une 7t plaine , et le même jour , à la neuvième heure , elle y fi plaça son camp pour prendre du repos. Cependant voilà » que les Turcs en jetant, selon leur coutume, des cris rt terribles , se précipitent sur les pèlerins, et le combat s'enn gage avec acharnement. Les flèches des barbares portaient w le désordre dans le camp des chrétiens , lorsque les croisés n de la Gaule et de la Lombardie , quoique exténués par les 7t fatigues du voyage , s'élancèrent sur les ennemis , repous* v> sèrent leurs violentes attaques , et firent mordre la pousw sière à cinq cents Turcs, sans que l'armée chrétienne eut à « déplorer la perte d'un seul homme. Les chrétiens avaient Tf présenté aux infidèles un bataillon serré , et l'ennemi ne ji put jamais le rompre. » Albert raconte ensuite quel fut le sort déplorable d'une troupe de pèlerins qui , après s'être emparés d'un château , sous les ordres de Conrad et de Brunauld , furent surpris et massacrés par l'ennemi à travers des gorges de montagnes , pendant qu'ils retournaient dans leur camp, chargés de vivres et de riches dépouilles. Le lendemain , jour du dimanche , les croisés et les Turcs restèrent dans le repos. Le lundi, au lever du soleil, l'évéque de Milan parut au milieu de l'armée , et , inspiré par l'Esprit saint, il annonça que ce jour-là il y aurait une bataille. Il exhorta le peuple du Dieu vivant à confesser ses fautes , le délia de ses péchés au nom de Jésus- Christ, puis le bénit avec le bras de saint Ambroise. Afin de sanctifier le peuple, on montra la sainte lance que Raymond avait apportée avec lui. L'armée se disposa ensuite à combattre. L'historien nomme ici les chefs auxquels les commandemens furent confiés, et décrit l'ordre qui fut observé dans la disposition de l'armée. Bientôt
DES CROISADB». 69
les Italiens , jdaces à la tête des bataillons des pèlerins , furent atlaques par les infidèles : ils résistèrent long-temps; mais Albert, leur chef, dont le chevai était affaibli par défaut de nourriture, prît la fuite avec l'etendard, et ses soldats l'imitèrent. Conrad , guerrier intrépide , vola avec les siens à leur secours \ il repoussa avec constance tous les efforts des ennemis , depuis neuf heures du matin jusqu'après midi : mais , épuise par la faim et la fatigue, et accable par les traits des ennemis, il se retira vers le camp. Le duc de Bourgognej^ le cotnte de Blois le remplacèrent successivement : mais i^irs efforts furent inutiles; l'un après l'autre ils àe virent forces à la retraite. Raymond , qui vola à leur secours, éprouva le même sort. Abandonne' par les Turcopoles et après avoir vu périr à ses cotes presque tous ses Provençaux, le comte de Toulouse,, suivi de dix de ses guerriers, se retira, toujours en combattant, sur un rocher escarpe où les Turcs l'attaquèrent presque immédiatement. Le danger qui le menaçait fut bientôt connu dans le camp; le comte de Blois fit un appel aux plus braves de l'armée, et , à la tête de cent hommes couverts de fer, il s'élança sur les infidèles, les dispersa, et délivra le comte Raymond. Les succès des Turcs , dans cette journée , avaient ete ensanglantes ; plus de trois mille des leurs avaient perdu la vie , et ils ne durent la victoire qu'aux pèches des chrétiens, que Dieu punit en les livrant au glaive des impies. Cette même nuit, tandis qu'on prenait du repos et de nouvelles forces pour combattre , le comte de Toulouse, saisi on ne sait par quelle terreur panique y. abandonna , à la faveur des ténèbres de la nuit , le camp des chrétiens, et, suivi des Turcopoles et de ses propres soldats , il s'enfuit , par des routes inconnues , au château qu'Albert appelle Pulveral, alors au pouvoir de l'empereur. La nouvelle de cette fuite, tout-àcoup répandue dans le camp des pèlerins, y causa une terreur si grande, qu'aucun des chefs ne voulut plus y rester; grands et petits , nobles et non nobles , tous , en un mot, le quittèrent par amour de la vie , ignorant que la même terreur régnait dans le camp des infidèles. Ils se dirigèrent tous sur Sinope, et abandonnèrent ainsi ieurs bagages, leurs épouses tendres et chênes, leurs enfans et leurs richesses. Les espions annon« cèrent cette nouvelle aux Turcs , qui reposaient alors leurs bras fatigues par le carnage des pèlerins. La trompette et le clairon retentirent dans leur camp ; ils se levèrent tous , saisirent leurs armes y et , comme des hommes qui veillent sur ieflr proie , ils parurent à la pointe du jour devant les tentes des croises. Là, ils s'élancent sans pitié sur les nobles
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et belles dcunes italtenoeB et françaises, tuent celles qui étaient (Tun âge avance', chargent les autres de chaînes, et les destinent à passer leur vie comme un troupeau muet au milieu de nations barbares dont elles ignorent le langage, et à souffrir un exil perpétuel dans le royaume de Corrozan ; car il faut savoir , ajoute l'historien , que ce royaume est entoure par des montagnes et des marais, de telle manière qu'une fois qu'on y est captif, il est aussi difficile d'en sortir sans ia permission des Turcs qu'à un troupeau de sortir de son bei^ caiL a quelle douleur ! s'écrie Albert d'Aix : oh ! combien ne » devaient-eHei^ pas paraître misérables , ces femmes si tendres j»^etsi nobles, conduites en captivité par des hommes aussi •j » impies et aussi horribles! Ces hommes avaient la tête rasée ^% n par-devant , sur les côtes et sur la nuque ; le peu de cheveux » qui leur restaient, tombaient sans ordre et en quatre mèches n sur leur cou; leur barbe était épaisse et en desordre , et tout, » dans leurs vétemens , les rendait semblables aux esprits » immondes et infernaux. II n'y eut rien de modéré dans l'ex- » pression des craintes et de la douleur de ces femmes déiijipt oates ; le camp retentissait de leurs gémissemens : c'était s» dans ce camp que les unes avaient vu périr un tendre époux, » et que les autres avaient été délaissées dans les mains deleurs » bourreaux par un mari que la nécessité avait forcé de fuir. » Qudquei»-unes d'entre elles furentdécapitées, après avoir été n plusieurs fois souillées par les sales et insatiables passions , » àç& Turcs; quelques autres , dont la figure plus riante, plus ^' » gracieuse et plus belle, avait frappé leurs yeux, furent ré- » servéespour une malheureuse captivité. Après avoir pris tant » d'honnêtes femmes dans les tentes des chrétiens , les Turcs ff se mirent à la poursuite des fantassins, des cavaliers, des » clercs et des moines, qui s'étaient enfuis; ils les frappèrent » avec le glaive comme le moissonneur coupe le blé avec sa » faux : ils ne respectèrent ni l'âge ni le rang; seulement ils M épargnèrent les jeunes gens qu'ils destinaient au service mi- » litaire. D'après le récit des témoins de ces désastres, quimao- » quèrent eux-mêmes d'en être les victimes, la terre était couf> verte d'immenses richesses abandonnées par les fuyards, xy On voyait épars çà et là la pourpre , les pelisses de coun leurs variées, des chevaux et des mules; le sang inondait ff les chemins, et le nombre des morts s'élevait à plus de cent n soixante mille. ;» L'historien, quij en peignantles plus tristes ta* bleaux, ne perd pas un seul moment son goût pour les anecdotes, raconte que deux chevaliers de la troupe d'Etienne de Blois s'efforçaient d'échapper par la fuite aux Tuixs qui les poursuis
▼aient : un cerf eiTraye par le tumulte des arme;i se précipita au-devant d'eux, et leur barra le passage; ce qui fut cause
Îue les deux chevaliers furent atteints et décapites par les 'urcs. Les pèlerins se retirèrent à Sinope, sous la protection des troupes impeViales. Dans cette ville se réunirent i'eVéque de Milan, Etienne de BIoîs, Conrad, TeVéquede Soissons, révéque de Lyon et plusieurs autres guerriers qui se ren* dirent ensuite à Constantinople , où ils furent bien reçus de l'empereur. Raymond les avait devances. A ce sujet, Albert rapporte qu'Alexis parut s'indigner de ce que le comte de Toulouse s'était, en fuyant, sépare ae ses compagnons, Etienne de Blofs et Conrad \ le comte de Toulouse s'excusa en prétextant qu'il l'avait fait dans la crainte que les pâerins qui l'avaient ▼u fuir ie premier , l'accusant d'avoir trahi la cause des chre- ^
tiens par i ordre de l'empereur, ne se soulevassent contre lui. Alexis s'apaisa facilement; il plaignit les malheurs des croises, et les combla de presens. L'evéque de Milan mourut à Constantinople.
A peu près dans le même temps, et la première année du règne de Baudouin , Guillaume seigneur aeNevers, dans la France occidentale, traversa les mers, à la tête de quinze mille guerriers ou fantassins, sans compter un grand nombre de femmes , débarqua à Salonique, puis se rendit à Constantinople. Cette armée observa la plus exacte discipline dans sa marche; elle fut bien accueillie par Alexis, qui lui assigna pour lieu de campement le rivage du canal de Saint-George, , .. situé du côté de Constantinople , et lui ordonna ensuite de "^ passer le détroit et d'établir ses tentes là où s'élève la colonne de marbre dont la sommité est dorée. Guillaume y demeui^a quatorze jours : pendant ce temps les pèlerins pauvres et riches reçurent des présens de la munificence de l'empereur ; pois ils se mirent en marche par la même route qu'avait suivie la malheureuse armée conduite peu* le comte Raymond, à laquelle ils comptaient se joindre : mais, ne pouvant l'atteindre parce qu'elle les dev^inçait de plusieurs journées ,. ils se dirigèrent vers Stancon , se proposant d'y attendre de ses. nouvelles. Soliman, et Danischmend , a qui notre historien donne le nom de Doliman, encore couverts du sang des croisés itdiens ,. et instruits de l'arrivée de l'armée de Guillaume, se portèrent à sa rencontre par des chemins détournés, et l'attaquèrent a coops de flèches : les pèlerins opposèrent une vive résistance à leurs efforts ; quelques guerriers en retard succombèrent sous les traits des infidèles. Enfin les chrétiens arrivèrent devant Stancon : ils n'hésitèrent pas à attaquer la garnison
turque qui la défendait; mais ils furent repoussas : alors tisse f portèrent sur Reclei. Durant la route ils éprouvèrent une soif ^ si grande ^ que dans l'espace de trois jours plus de cinq cents 'T personnes moururent; et i'armee tout entière fut épuisée de * telle manière, qu'elle n'était plus capable de combattre les * musulmans. Ceux-ci, lorsqu'ils connurent le triste état ou elle ''■ était réduite, l'attaquèrent, et abreuvèrent la terre de son sang : toute la plaine fut bientôt couverte de cadavres d'hommes et de femmes. Les chrétiens, affaiblis par la soif, prirent la fuite : le comte de Nevers gagna Germanicopolis ; il fut suivi par Robert son frère et ce qui restait de cavaliers : les fantassins furent laissés dans les mains de leurs féroces ennemis; d'une armée si nombreuse à peine sept cents hommes s'échappèrent-ils par la fuite; les femmes des soldats de Jésus-Christ et un butin immense tombèrent au pouvoir des musulmans. Le comte : de Nevers, arrivé à Germanicopolis, ne renonça point an ] pèlerinage de Jérusalem ; il obtint une escorte de Turcopoles pour se rendre à Antioche : mais, durant la route, ces soldats mercenaires , aveuglés par l'avarice, dépouillèrent le malheureux Guillaume^ qui, couvert de misérables vétemens, et k pied, continua sa route et arriva enfin à Antioche. Tancrède, qui régnait sur cette principauté, accueillit le comte de Nevers avec humanité; il lui fit donner un équipage digne de sa naissance, et le retint quelques jours à Antioche. Lors* qu'il eut réparé ses forces épuisées, le comte pai*tit pour Jérusalem.
Ces malheurs arrivés à toutes ces troupes de pèlerins n'arrêtèrent point le zèle des chrétiens de l'Occident ; quelque temps après ces deux expéditions, Guillaume comte de Poitou, accompagné de Guelfe duc de Bavière et dlde marquise d'Autriche, à la tête de cent soixante mille pèlerins, hommes et femmes , traversa le territoire des Bulgares pour se rendre à Jérusalem. Albert suit pas à pas cette nouvelle armée de croisés; il raconte ses querelles avec les Bulgares, les circonstances de son séjour à Constantinople, et les malheurs qu'elle éprouva non loin de ces mêmes plaines encore abreuvées du sang des pèlerins conduits par Guillaume de Nevers. Ce triste tableau a une si grande ressemblance avec les précédens, que nous craindrions, en l'analysant, de jeter de la monotonie dans cet extrait; nous dirons seulement que la
{)lupart des croisés furent massacrés par les Sarrasins , sur es bords d'un ruisseau où ils s'étaient précipités afin d'étancher la soif dévorante qui les accablait. La comtesse [de disparut: on ne sait si elle fut prise, ou si ses membres dis-
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S ne peniiirent plus de reconDaîb*e son cadavre; ceint, quelque temps après, on dit qu'elle avait été con-
dans le royaume de Gorrœzan. Le comte de Poitiers, d'un seul écuyer, parvint à une petite forteresse souk la domination des chrétiens , appelée Lcmginach, dans Ue commandait Bernard surnommé /'i!^//vz/ig-er. Ce comte lillit Guillaume de Poitiers avec distinction. Tancrède , ké de ses malheurs , lui envoya une escorte de chevaqui le conduisirent à Antioche , où s'étaient déjà réunis
réunissaient journellement , pour achever leur péige, les chefs des principales troupes des croisés ,. mois* Fes par les Turcs. Il est à remarquer qu'^Albert ne parle e Hugues le Grand , qui fît partie de ces expéditions , i , selon Foucher de Ghartres , mourut à Tarse. Dans îme temps le comte de Toulouse était arrivé au port int-Siméon : Bernard FÉtranger l'y retenait captif, parce L l'accusait d'avoir livré aux Turcs les croisés itaainsi détenu, il fut envoyé à Tancrède. Mais les
des chrétiens , qui étaient réunis à Antioche , ne putouffrir qu'un prince aussi illustre fût jeté dans les fers , a sim.ple souçon non vérifié ; ils sollicitèrent Tancrède, MU de Jésus-Ghrist , de rendre Raymond à ses frères. rède y consentit, à condition que le comte n'envahirait le portion de territoire du coté de la ville d'Acre. Le s de Toulouse s'y obligea par serment : immédiatement » tous les pèlerins partirent d' Antioche ; ils signalèrent marche par la prise de Tortose , qu'ils confièrent d'un lun accord à Raymond , parce qu'iJs connaissaient son se et sa prudence ; puis ils prirent la route de Jérusa- Albert peint ici la dévotion , l'humanité de ces nobles iers d'Occident, et leur bienfaisance envers les pauvres «us-Ghrist ; il ajoute qu'au milieu des cérémonies reises de la seconde semaine pascale , les chrétiens réunis usalem , touchés des malheurs de leurs frères massa-
conseillèrent à Baudouin de soUiciter la pitié de l'émir de Gonstantinople , pour qu'il secourut l'église de Jéem ; qu'il cessât de tendre des pièges aux croisés qui , Occident , venaient défendre la terre de Jésus-Ghrist , l'il rompît ses liaisons avec les Sarrasins : » Gar, dit istorien, c'était ime opinion unanime au milieu des^ *étien$ que l'empereur avait livré les pèlerins italiens
glaive des Turcs. Quoique des hommes nobles trèstingués partageassent cette opinion , toutefois il est plus »yable qu'Alexis ne se rendit pas coupable d'un tel me ; car ce fut malgré ses avis plusieurs fois répétés
» que les Italiens prirent la route de la Paplilagonie. » Baudouin suivit le conseil qu'on lui avait donné ; il envoya auprès de Teinpereur révêque Gérard etTévêque de Barcelone; il les chargea de remettre à ce monarque , en gage de son amitié , deux lions domptés , qui lui étaient chers. Ce présent de deux lions fait par Baudouin pour gagner l'amitié d'Alexis est assez remarquable, si Fon se rappelle qu'une des causes de l'irritation de ce monarque contre les croisés italiens avait été le massacre d'un lion dans le palais impérial ; n'était-ce pas là , dans les mœurs du temps , une sorte de réparation? En acceptant les présens de Baudouin , Alexis se justifia avec serment du soupçon que les chrétiens faisaient peser sur lui , à l'occasion du massacre des Italiens ; il promit d'honorer et d'aimer Baudouin , et d'avoir pitié de tous les croisés. L'ertipereur exigea de l'évêque de Barcelone qu'il le justifierait aux yeux du pape du crime de trahison dont on l'accusait ; mais ce prélat ayant surpris le secret de la trahison du prince grec , envers les Francs , loin de servir les intentions d'Alexis, vint à Rome en gémissant ; il accusa l'empereur auprès du souverain pontife , et celui-ci donna à l'évêque des lettres qui excitèrent l'Europe entière à venger les pèlerins victimes de là perfidie d'Alexis.
Dans le neuvième livre ^ Albert suit toutes les expéditions miUtaires de Baudouin, et raconte ses victoires et ses revers. Il n'oublie pas les actes du gouvernement intérieur du royaume de Jérusalem ; il suit pas à pas cette lutte continuelle entre la puissance temporelle et le pouvoir ecclésiastique , dont nous avons déjà eu occasion de voir les scandaleux effets. L'acte le plus vigoureux du gouvernement de Baudouin fut sans doute la déposition du patriarche Daimbert : nous devons, à cet égard, entrer dans quelques détails. Daimbert s'était depuis long-temps mis sous la protection de Tancrède , lorsque Baudouin , pressé dans Jérusalem , fit un appel à tous les barons de la Palestine. Ces barons, dont le patriarche avait conquis le suffrage, exigèrent, avant de fournir du secours , le rétablissement du prélat sur son siège. Baudouin y consentit : mais ce fut malgré lui ; car, selon les expressions de notre chroniqueur^ le roi de Jérusalem se souvenait toujours de l'argent que lui avait caché le patriarche. En même temps il demanda qu'on soumît Daimbert à un jugement régulier, et cette condition fut accordée. Le patriarche comparut le lendemain devant im concile d'évêques et d'abbés, présidé par le légat du pape;
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en pre;sence de cett« assemblée , il fut accusé de simonie , et de trahison envers Baudouin ; on lui reprocha d'avoir excité les Génois ^ par ses conseils , à assassiner les chrétiens grecs de CéphaloS) et d^avoir détourné à son profit les oblations des fidèles. Daimbert se tut , et fut rempli de confusion ; l'assemblée le déclara coupable, et ie déposa.
Durant ie court intervalle de paix qu'avait le royaume de Jérusalem , Baudouin allait souvent à là chasse. Un jour qu'il chassait, accompagné de dix chevaliers, dans les environs de Césarée, on vint lui annoncer que soixante cavaliers musulmans s'étaient répandus dans la contrée pour piller les chrétiens. A cette nouvelle , Baudouin excita ses chevaliers à poursuivre les Sarrasins. Quoique couverts d'armes légères , sans cuirasse ni bouclier ni lance, ils piquent leurs chevaux, et se précipitent, le glaive en main , vers les musulmans, qu'ils atteignent bientôt Baudouin marchait en tête , et, lelon Fexpression forte et pittoresque du chroniqueur, il multipliait la mort, cœdem multiplicans ; mais, au mÛieu du combat, il fîit blessé par la flèche d'un Sarrasin , qui l'atteignit à l'endroit où la cuisse se joint aux reins. Le roi de Jérusalem pâlit, chancela, puis tomba de cheval, baigné dans son sang. A ce spectacle , ses chevaliers redoublent de courage, et contraignent les Sarrasins à prendre la fuite. Ils portèrent ensuite Baudouin à Jérusalem , dont la population ^tière versa des larmes; mais, par le soin de médecins habiles, toutes les craintes furent calmées.
Albert a consacré la fin de ce neuvième livre à raconter les nouveaux exploits de Baudouin pour défendre le royaume de Jérusalem ou pour l'agrandir. Notre chroniqueur abandonne on moment ce tableau intéressant, pour parler de la captivité de Boémond et de sa délivrance. L'empereur offrit deux cent soixante mille byzantins à Soliman , s'il voulait lui livrer le princ6..d'Antioche: ce n'était pas pour le rendre aux chrétiens qael'empereurse montrait si généreux; mais c'était pour le faire périr, ou le destiner àun exil perpétuel. Alexis disait qu'il n'exer-
S't qu'une juste vengeance; car Boémond tramait sans cesse \ complots contre lui et la gloire de son empire. Les offres de fempereur excitèrent des dissensions au milieu des princes musulmans. Soliman , qui avait partagé les périls de Doliman au milieu des combats , voulut aussi participer aux fruits de la rictoire; sur le refus de celui-ci, il envahit ses états, et le menaça jusque dans sa capitale. Doliman fut consterné; et comme Boémond devina son chagrin, il fit valoir auprès de lui tous les avantages d'une alliance avec les chrétiens , et renou-
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vela les anciennes offres de rançon qu'il lui avait faites. Apres quelques hésitations , Doliman accepta, et Boemond fut rendu à ia liberté. On peut comparer le récit d'Albert d'Aix avec celui d'Orderic Vital : il y a pour le fond des choses une grande res* semblance ; seulement Thistorien de Normandie a ajoute à son récit quelques circonstances romanesques qu'on ne re? trouve nulle part, et qui furent peut-être raconte'es à Orderic jiar les Normands, compagnons de la captivité de Boemond^ qui vinrent en France, ou recueillies par lui d'après quelquesunes de ces vieilles chansons des gestes , espèce de monumens historiques dont i'etude est trop négligée.
Dans ce même livre, fhistorien raconte un fait qui prouve que les chefs des croises se laissaient quelquefois entraîner par l'avarice et l'ambition. Dans un de ces nombreux combats que les musulmans et les chrétiens se livrèrent pendant les premières années du règne de Baudouin , Baudouin du Bourg était tombe dans les mains des infidèles ; les chrétiens l'avaient presque' oublie, lorsqu'ils s'emparèrent d'une noble dame turque : les musulmans proposèrent , pour sa rançon , ou^e leur rendre Baudouin , ou de payer quinze mille byzantins en or. Cette nouvelle se repandit jusqu'à Jérusalem; le roi sollicita Boemond et Tancrède, au pouvoir desquels la dame turque était tombée , de saisir cette occasion de délivrer leur frère , Baudouin du Bourg. Les deux guerriers, sous le prétexte des besoins de leur armée, refusèrent d'acceder aux prières du roi , et pre'fe'rèrent les quinze mille byzantins d'or. u Cette excuse aurait ete bon ne, si elle eut e'te vraie, dit Albert; 9 mais ni Tancrède ni Boemond n'avaient le désir de racheter 9 Baudouin , afin de jouir plus long-temps des revenus de sa J9 principauté'. » Notre chroniqueur parle ensuite des victoires nombreuses que Baudouin remporta sur les infidèles, victoires qui leur inspirèrent un tel degré' de crainte , que, selon l'expression d'Albert , ils n'osaient ni résister ni vivre en sa présence. Comme Baudouin voulait attaquer la ville d' A scalon et forcer les habitans à se rendre , il se repandit avec son armée dans la campagne, et ravagea tout le territoire. Cette entreprise se borna à une simple excursion. En revenant a Jérusalem , Baudouin traversa les hautes montagnes qui se'-
[>araient Ascalon de la sainte cite'. Arrive's dans les gorges, es soldats firent retentir l'air du son de la trompette et du cornet, en signe de victoire : ce bruit fut si grand, que les animaux sortaient de leurs antres , et, pleins de frayeur, parcouraient les montagnes ; les oiseaux eux-mêmes effraye's ne se servaient plus de leurs ailes , et tombaient au milieu des
bataillons chrétiens, a Un daim malheureux et timide , ajoute n notre chroniqueur , conduit par une erreur aveugle , se di- » rigea vers Tarme'e; dès que l'avant-garde Feut aperçu, elle 9 hâta le pas de ses chevaux pour le prendre : il arriva que » i'ecuyer d*ArnouI , jeune et vaillant chevalier, se mit à pourn suivre le daim; comme la bride de son cheval se brisa, il 9 ne put plus le diriger, et bientôt il fut renverse. Le coursier , effi^ye par le bruit, prend à son tour la fuite , et plusieurs, « parmi lesquels était Arnoul lui-même, se mirent à sa pourn suite. Leurs efforts furent inutiles : tous revinrent successive- » ment; le seul Arnoul persista. Les Arabes, qui suivaient » Farmee pour se venger des maux qu'elle leur avait faits , » voyant le jeune et noble Arnoul presque desarme, se preci- » pitèrent sur lui. Après une résistance longue et courageuse, n Arnoul fut perce de coups, et tomba de cheval. En signe de leur victoire , les Arabes coupèrent sa tête , et l'emportèrent. » Son cheval traversa les montagnes , et vint au camp ; le sang jf dont il était couvert fit connaître le sort de son maître; onen- » voya sur-le-champ dans les montagnes , et l'on trouva son ca- « davre sans tête : on l'emporta à Jérusalem , où il fut enseveli 9 dansla vallée de Josaphat. Le roi et les principaux guerriers 9 le pleurèrent beaucoup ; car ce jeune homme était affable, 9 et sans r^roche dans le combat: mais la douleur de la 9 noble épouse du comte Baudouin de Hàinautfut plus grande 9 encore; car Arnoul avait été son ami et son compagnon de 9 voyage depuis la France jusqu'à Jérusalem. 9 Albert ajoute que les habitans d'Ascalon envoyèrent la tête d'ArnouI dans le camp des chrétiens , avec une lettre attachée à une mèche de ses cheveux, où ils insultaient à la douleur des croiséis. En voici les termes : u Les Ascalonites envoient au 9 roi Baudouin la tête d'un noble et vaillant chevalier; ce n'est 9 pas par amitié qu'ils le font , mais afki que la douleur du 9 roi soît renouv)élée et augmentée par la vue de cette tête, et 9 qu'il sache que les maux qu'il a causés aux Ascalonites ne 9 sont rien , s'il les compare à la perte d'un si noble et si vail- 9 lant chevdiier : dès ce moment, les Ascalonites oublient 9 leurs maux , et se croient vengés. »
Dans son dixième livre , Albert suit toujours Fhistoîre du royaume de Jérusalem; parmi les choses remarquables que fit alors Baudouin, nous indiquerons celles-ci. Une armée innombrable de Sarrasins avait envahi le royaume de Jérnsalem^ Baudouin , à la tête de quinze cents hommes, n'hésita pas à marcher contre elle : les Turcs, avant d'en venir aux mains, envoyèrent quinze députéis^ au camp de Baudouin
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pour lui faire des projpo«hionft; le roi les comUà de pre* sens, et, après les avoir plusieurs fois entretenus secrètement, les renvoya dans le camp des infidèles. Ces députes, pour nous servir des expressions du chroniqueur, voulant se rendre dignes des bontés que Baudouin avait eues pour eux, augmentèrent, dans leurs récits, de sept fois au moins, le nombre des chre'tiens; ce qui détermina les Turcs à la retraite. Le roi , en étant instruit , fondit sur eux , et les mît en pleine déroute : Baudouin revint triomphant à Jérusalem, et, comme ie premier jour de jeune approchait, il se couvrit ia tête de cendres, et, suivant l'usage, il se rendit sur la montagne de Sion. Dans une autre occasion, le roi voulut chasser les Arabes qui étaient venus s'établir près de Jériir salem et s'étaient cachés dans les montagnes; mais, dès qu'il approcha des montagnes, ils disparurent comme des rats [ut mures] avec leurs troujpeaux et les instrument qu'ils avaient apportés pour construire leurs cabanes.. Après avoir cherché inutilement , le roi , ne les trouvant pas , alluma de grands feux^ et les' força par la flamme et la fumée à sortir de leurs retraites : les uns furent tués, les autres prii au nombre de plus de six cents ; leurs dépouilles furent partagées entre les soldats de Baudouin. A la 'fin de ce livre, Albert laisse la Palestine et Baudouin, et peint tous les efforts de Boémond pour exciter contre l'empereur de Constantinople les forces de la chrétienté; il rapporte les succès et les revers de ce prince ambitieux, et, revenant encore à la Palestine , il décrit les nouvelles querelles de la puissance civile et de la puissance ecclésiastique , dont l'avarice du patriarche ou l'avidité et les besoins du roi furent souvent la cause.
Le onzième livre d'Albert d'Aix est consacré à raconter le départ d'Europe de Bertrand , fils du comte de Saint-Gilles; il débarqua d'abord à Pise , où il trouva des Génois prêts à partir pour la Terre-sainte : il se joignit à eux et se rendit à Amiroth, ville sous la domination de l'empereur de Constantinople. Alexis lui envoya des ambassadeurs; et, après avoir exigé de lui un serment de fidélité, il lui accorda la même amitié qu'il avait eue pour son père. De là Bertrand se rendit à Antioche : Tancrède le reçut bien ; et Bertrand l'ayant prié de lui rendre la portion de la ville que son père 'avait possédée, le prince d'Antioche ne le refusa pas; mais il mit pour condition à son consentement que Bertrand l'accompagnerait au siège de Mammistre, que l'empereur avait enlevée par trahison a Tancrède. Bertrand lui déclara qu'il ne pouvait marcher contre l'empereur, dont il s'était dé-
vassal ; qu'il lui offrait ses services pour conquérir
ville au pouvoir des Sarrasins. Le prince d*Antioche s indigne ; il lui ordonna de sortir sur-le-champ du e de sa principauté, et défendit à ses sujets de lui des vivres. Le fils du comte de Saint-Gilles se rendit à Tortose ; il demanda à Guillaume de Sartan cette ig-temps assiéeée par son père : au lieu 'de la lui r, Guillaume s unit avec Tancrède. Bertrand ne se gea pas ; il se rendit auprès de Baudouin , dont il se isal : par la médiation du monarque , toute discorde s princes chrétiens fut calmée. Après avoir rapporté itions du traité , Albert dit que Baudouin et ses com- ; pressèrent avec vigueur le siège de Tripoli, ville rcèrent bientôt à se rendre. A cette occasion, il rapue les habitans firent cacher par trahison dans un lin cinq cents guerriers musulmans , au moyen des- 5 devaient pendant la nuit se déUvrer des chrétiens. le femme que les croisés avaient mise à la torture , elle déclarât où elle avait caché son argent , dévoila $on , qui fut déjouée par les chrétiens. Notre chroniaprès la prise de Tripoli , parle des nouveaux difféû s'élevèrent entre les princes chrétiens, surtout entre le et Baudouin du Bourg , et des efforts que fit le roi alem pour les calmer : «c Vous savez , Tancrède , mon. Tère, écrivit-il au prince d'Antioche, qu'en quittant BTections les plus chères , en supportant un exil au le Jésus-Christ , et en abandonnant notre patrimoine, sommes convenus que , si quelqu'un de nous receîgitimement sur cette terre étrangère une souveraichacun la respecterait et la défendrait de toutes ses
et de sa vie ; vous avez avec Baudouin une querelle
est pas juste Cessez de haïr ce guerrier :
nent , si vous voulez vous unir avec les Sarrasins et îttre contre les chrétiens, vous n'êtes plus notre
et nous sommes préparés à défendre celui d'entre que vous attaquerez. » Ce discours apaisa Tancrède. ►arle ensuite du triste état du royaume de Jérusalem, îcours inattendu qu'il reçut par suite du débarqueune flotte de Norvégiens. Il termine ce Uvre par la
Bohémond, événement sur lequel le chroniqueur ne une réflexion.
son douzième et dernier livre , Albert raconte toutes ations du premier siège de la ville de Tyr. A cette i, il dit que les habitans de cette cité , pleins de crainte ,
résolurent de transporter toutes leurs richesses k Damât : i s'adressèrent , à cet effets à un chevalier chrétien qui , moyennant mille besans , promit de leur laisser porter tranquillement dans cette Tille tout ce qu'ils voudraient ; mais ce chevalier, homme léger, pensant qu'il ne ferait pas un grand péché en violant la foi qu'il avait donnée à des païens et des mcrédules , alla tout dévoiler à Baudouin , qui attendit le convoi et s'en empara ; ce butin immense fut partagé entre les soldats du roi de Jérusalem , alors dans le plus grand dénûment. Malgré les efforts de ce prince » Tyr ne se rendit pas , et les chrétiens furent obligés de retourner à Jérusalem. Les colonies des croisés dans la Palestine firent alors une perte immense ; Tancrède mourut : ce prince fut vivement regretté des chrétiens , dont il était l'appui. Roger, fik de sa sœur , lui succéda dans la principauté d'Antioche. les Turcs, par des invasions journalières» menaçaient les états des Francs; Baudouin rassembla toutes les forces de son royaume. A la tête de sept cents chevaliers et de quatre mille fantassins , il marcha contre l'ennemi ; mais son armée fut défaite ; dans ce combat périt la fleur de la chevalerie. Cet fut à cette même époque qu'arriva dans la Palestine la veuve de Roger, roi de Sicile , frère de Bohémond. En décrivant les richesses immenses qu'apportait cette princesse , Albert d'Aix dit qu'elle arriva avec deux galères et sept navires chargés de riches vêtemens en pourpre, en or et en soie , de casques , de cuirasses , de javelots et d'arbalètes où brillaient les pierres précieuses ; le navire que montait la veuve de Roger avait sa proue et son mât ^ dorés. Le peuple admirait l'agréable spectacle qu'offrait aux yeux ce navire lorsqu'il était frappé des rayons du soleil. Quand le roi eut appris l'arrivée de la princesse , U vint au-devant d'elle dans un appareil vraiment royal ; ses guerriers , ses pages et toute sa maison , richement vêtus , l'accompagnèrent, et des concerts harmonieux se faisaient eiH tendre au loin.
Albert parle ensuite du mariage du roi avec la veuve de Roger, de son divorce pour cause de bigamie et de parenté, provoqué par la cour de Rome et le patriarche ; il vient enfin à l'expédition d'Egypte , dans laquelle Baudouin trouva la mort. Ce prince était à El-Larisk , lorsqu'il tomba malade ; sentant que sa fin approchait , il l'annonça à ses compagnons, qui versèrent des larmes et firent entendre des gémisseniens. Privée d'un tel chef, l'armée n'avait plus d'espérance de revoir Jérusalem; Baudouin la consola
par un discours plein d'une courageuse re'sîgnation , et calma ses craintes par des exhortations^uerrières. Nous avons rapporte le texte de ce discours dans notre Histoire. Jusqu'à sa mort, Baudouin ne cessa de s'entretenir avec ses compagnons. Le roi les pria ensuite de ne pas abandonner son corps sur cette terre étrangère , où il allait être livre aux insulteii des infidèles, mais de le transporter à Jérusalem , afin qu'il put être enseveli auprès de Godefroi. Les amis de Baudouin lui repondirent, en pleurant, qu'il leur imposait une charge impossible à remplir; car, avec les chaleurs brûlantes qui régnaient, il était impossible de conserver, de toucher même un cadavre. Le roi pressa beaucoup ses compagnons ; il les supplia, au nom de leur ancienne amitié, d'accomplir le désir tfaTil avait manifeste'. « Dès que je serai mort, leur dit-il, ou- » vrez mon ventre, ôtez-en les entrailles , remplissez-le d'aro- 9 mates, et transportez ainsi mes restes à Jérusalem. « II fit ensuite appeler son cuisinier ; et, après Favoir fait jurer qu'il exécuterait ses dernières volontés, il lui paria en ces termes : « Tu sais que je vais bientât mourir i comme tu m'as aimé n pendant ma vie, montre-toi encore fidèle après ma mort : 9 ouvre mon corps , embaume-le inte'rieurement et extërieu- « rement; remplis mes yeux, mes narines, mes oreilles et • ma bouche, d'aromates, et ne refuse oas, comme les » autres , de me transporter à Jérusalem. » Ceux qui connaissaient Baudouin pour un homme d'une haute sagesse , lui demandèrent que» était l'héritier qu'il appelait à lui succéder. Baudouin repondit qu'il avait destine son royaume à son bhre Eostache , si par hasard il arrivait dans la Palestine ; qu'autrement on pouvait élire Baudouin du Bourg , ou tout satre baron capable de de'fendre le peuple de Dieu , et dont le cœur fut également inaccessible à la crainte et à la corruption. «Apres avoir prononce ces paroles, dit Albert d'Aix, cet t athlète de Dieu rendit l'esprit après s'être confesse , et avoir » reçu le corps et le sang de Jesus-Christ. » Le même chroniqueur rapporte qu'à la nouvelle de cette mort le patriarche fut si vivement afflige', qu'il expira quelque temps après. L'élection de Baudouin du Bourg, les premiers actes de son gouvernement, et ses expe'ditions militaires, terminent le doui zième et dernier livre de l'intéressant ouvrage d'Albert d'A ix.
Les Gestes des Francs cdlant armés en pèlerine à Jérusalem, par Foucher de Chartres (l).
L'historien Foucher naquit à Chartres en 1059 ; il pair pour la première croisade , avec Robert duc de Noniiaii> et Etienne comte de Blois. Avant la prise d'Antioche,
Juitta la grande arme'e des pèlerins pour s'attacher à Bt ouin , dont il devint le chapelain , et qui l'emmena a Edes Comme il suiyit ce prince dans toutes tes expe'dition avant et ainrès qu'il fut appelé au trône de. Jérusalem ^ srécit est tres-prepieux ; car Foucher n'a raconte que ce qi a vu , ou ce que lui ont rapporte des témoins oculaires. C historien n'a pas écrit comme un simple chroniqueur ; il a mêler à son récit des détails et des observations curieuses s l'histoire natureHe : sa narration est simple; le ton qui j règi est plein d'une naïveté qui lui donne beaucoup de charnu Fo.ucfaer ne raconte pas un seul événement où il assîst sans rapporter en mâne temps toutes les impressions qi cet événement fit sur son esprit; sa jpie,- ses craintes, i douleur, et jusques à ses désirs, il exprime tout avec ui fraiichise qui fait quelquefois sourire, mais qui est aussi ui grande garantie de la vérité de ses récits: rarement Fonchi remonte à rPhistotre des temps passés; toujours préoccupée lui-même et de ce qui l'entoure, il semble qu'il n'a pas J loisir de s'occuper d'autre chose ; ses sensations présentes al sorbent, pour ainsi dire, toutes les facultés de son esprit; i s'il conserve encore des souvenirs , ils s'appliquent tous aa saintes écritures et aux traditions sacrées , que devaient le rappeler sans cesse les événemens et les lieux qu'il avait eh trepris de décrire.
Bongars est le premier qui ait publié l'histoire de Fouchei sur un manuscrit imparfait qui ne va que jusqu'à Pannée 1 124 Duchesne l'a réimprimée, plus correcte et plus complète d'après un autre manuscrit qui va jusqu'en 1 127 , et Ta divisé en trois livres. Enfin Martène l'a publiée de nouveau dani son Trésor des anecdotes , en la purgeant de beaucoup di fautes ; il a aussi rempli quelques lacunes , ce qui a rendu cettf dernière édition aussi exacte et aussi correcte que possible.
Foucher , comme la plupart des chroniqueurs que nou< avons analysés , a fait précéder son histoire d'une pré
(1) Fnlchcrii CarQoteosis Gesta peregrinantiizm Francornm cnn ai mis Hicrusalem pcrgentium.
DBS CA0I8ADES. 83
face (1) ; comme eux aussi ^ il se justifie d'avoir entrepris un ouvrage au-dessus de ses forces : mais les vivans et les morts retirent un égid avantage de l'histoire des grands hommes , principalement de ceux qui se sont distingue's pour la cause de Jesus-Christ; les vivans , parce qu'alors , abandonnant les douceurs d'un monde méprisable. Us se consacrent plus par^ ticulièrement à Dieu; les morts^ parce qu'elle leur attire les prières et les dons religieux des fidèles. Voilà ce qui deter-^ mine Foucher'à écrire les grands eve'nemens de la croisade ; d'ailleurs y il éprouve une sorte de besoin de raconter les tra«- Taux et les souffrances des croises , et sur-tout les grandes choses qui furent faites en Orient par la permission de Dieu« « Qui peut s'empêcher d'admirer , s'ecrie-t-il , comment nous j» avons pu, en si petit nombre , resbter et vivre au milieu de « tant d'ennemis ? Quel est le cœur assez dur pour n'être point «ema par la pieté, pour ne pas s'élever vers Dieu par des « actions de grâces, en voyant tout ce qu'il a fait pour nous ? » Foucher fait encore , en terminant sa préface , d'autres ré* flexions dictées par des sentimens de pieté et de modestie.
II commence son hii^toire par l'eloge du pape Urbain II, et expose, dans les termes suivans, les motifs qui engagèrent ce pontife à prêcher la croisade :
« Urbain , vovant que la foi chrétienne était considérable* ment diminuée chez le clergé et chez le peuple ; que les
C rinces de la terre étaient sans cesse en guerre les uns avec » autres ; qu'on violait par-tout les lois de la paix; que les campagnes étaient alternativement ravage'es et pillées ; que
I»Insîeurs étaient injurieusement traînés en captivité, et cruelement maltraités dans leur prison, on ne se rachetaient qu'à an prix exorbitant , ou périssaient de besoin, de soif, de froid ou par une mort secrète; que les lieux saints étaient souHIés, les monastères et les habitations livrés aux flammes ; <pie personne n'était épargné, qu'on se faisait un jeu des choses divines et humaines ; apprenant, en outre, que les provmces intérieures de la Roman ie avaient subi l'invasion des Turcs y et que les chrétiens y étaient victimes de la férocité de ces barbares , touché de pitié ^pietate compatiens^ et plein de l'amour de Dieu, il passa les Alpes, et vint tenir un concile à Clermont. « n n'est pas indiffèrent de rapprocher ici les motifs que Foucher suppose au pape, de ceux que la chronique duMont-
(1) Cette préface nest point dans Bongars, elle se trouve dans le Thésaurus anécdotorum de dom Martène , tom. I rpag. 364.
Cas&in attribue aux chevaliers et aux barons qui prirent Ii croix. Le chroniqueur pnftend que beaucoup de seigneurs, coupables de grands crimes , et n'osant en faire une pénitence publique au milieu de ceux qu'ils connaissaient, internotos^ par l'autorité et le conseil du pape^ promirent d'aller, en expiation de leurs pèches, faire la guerre aux Sarrasins, et de'lÎTrer les saints lieux de leur joug.
Foucher cite le discours qu'Urbain prononça au concile. he pontife commença par s'adresser aux evéques, qu'il exhorta à veiller , chacun dans son diocèse , au maintien de la foi chrétienne , de l'ordre public, et à l'observation des lois cîvSes et ecclésiastiques. II leur présenta ensuite la délivrance des ïieux saints comme un moyen de mériter le pardon des pèches; et il pressa tous les assistans de marcher au secours des chrétiens de la Palestine contre les infidèles. Onrepon* dit aux vœux du pontife par de vives acclamations. La trêve de Dieu fut rétablie partout , et les croises se présentèrent de tous câtes, promettant de partir pour obtenir la rémission de leurs fautes, u Oh! combien , dit Foucher , les 9 yeux étaient flattés de voir tant de croix brodées en or ou f> en soie sur les manteaux et sur les tuniques ! «
A l'occasion du refus que fait le pape Urbain de commander ~la sainte milice , Foucher raconte avec qudques détails les dissensions dont gémissait l'Eglise par suite des prétentions de l'antipape Guibert. Cette guerre civile , au sein de FEglise même, inspire à l'intéressant historien de pieuses réflexions. (f Qu'y a-t-il d'extraordinaire , dit-il , que le monde soit sans ff cesse agité, lorsque l'Eglise romaine, dans laquelle résident >y toute correction et toute surveillance , est elle-même tourf> mentée par la guerre civile? Lorsque le membre principal « souffre , comment les autres n'en éprouveraient-âs pas de n la douleur? »
Sous la date de Tannée suivante , Foucher revient ensuite au départ des croisés. Il dit que les uns partirent au mois d'avril, d'autres au mois de -mai, d'autres au mois de juin oia de juillet , d'autres au mois d'août, de septembre ou d'octobre. II remarque que cette année il y eut une abondante récolte en blé et en vin , a afin , dit-il, que les croisés, par une dii- ^ position particulière de Dieu, ne manquassent pas de pais » pendant leur route. 9 Après avoir nommé les principaux cncG» de l'armée , Fauteur fait un tableau plein de chaleur et dlntérét de la tristesse répandue dans tous les cœurs par suite du départ des croisés. « Quelle douleur, que de soupirs , qae » de lamentations dans la famille , lorsqu'un mari quittait sa
femme qui lui ëtait chère , des enfans , des possessions , un père , une mère , des frères , des parens ! Mais ceux qui répandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s éloigner, sentaient leur douleur s'adoucir , en pensant que c'était pour Dieu que les pèlerins renonçaient à leurs biens , et que ces biens leur seraient rendus au centuple. Alors y ajoute Foucher, le mari fixait à son épouse l'ëpoque de son retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans , s'il rirait , et , la recommandant à Dieu , il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci craignait de ne plus revoir son époux y et succombant sous le poids de sa douleur, eDe tombait à terre presque sans vie; elle pleurait son ami qu'elle perdait vivant , comme s'il était déjà mort. » L'historien reprenant son récit , poursuit en ces termes : Nous autres Francs occidentaux, après avoir traversé la France, nous passâmes en Italie; nous vînmes à Lacques , et nous trouvâmes près de cette ville le pape Urbain, avec lequel s'entretinrent le comte Robert, le comte de Blois , et tous ceux qui le voulurent. Nous reçûmes sa bénédiction , et nous allâmes à Rome. Lorsque nous fûmes entrés dans la basilique de Saint-Pierre , nous trouvâmes des partisans de l'anti-pape Guibert {papœ sto^ Udi) qui , tenant Fépée d'une main , enlevaient de l'autre les offirandes que l'on avait déposées sur l'autel. D'autres couraient sur les poutres de la voûte de l'égUse , et jetaient des pierres sur nous pendant que nous faisions nos prières; car lorsqu'ils voyaient quelqu'un du parti d'Urbain , ils voulaient le tuer. Des hommes attachés à Urbain gardaient fid^ement une partie 'de la basilique, et ils se dé- Cendaient, comme ils pouvaient, contre les attaques de leurs ennemis. Témoins de tant de méchanceté, nous ne pûmes nous empêcher de gémir ; mais nous ne pouvions faire autre chose que de souhaiter que le Seigneur vînt en tirer vengeance. »
Ce trait peint bien l'esprit qui animait cette armée de crnsés : ces nommes pieux n'avaient qu'un seul désir, qu'une seide pensée, la délivrance du saint tombeau; tout ce qui ne pouvait avoir ce résultat, ils le voyaient avec une sorte Jladiffiérence. La guerre sainte était, pour ainsi dire, un F* KBu de chevalerie , qui liait moralement les bras aux croisés ^ dns tout ce qui n'était pas la conquête de la Palestine. S Ce fait répond aussi à ceux qui ont prétendu que les ^ papes avaient prêché la croisade dans l'intérêt de leur puisluicé. Si cette pensée les avait occupés, comment serait* il arrivé quVrbain II , dont la voix avait ébranlé toute la chré-
tientë , opprimé iiii-méme dans Rome par la faction de Fanii' pape Guibert , n'eût pas inyoquë contre elle les armes de»
§reux champions de la croix ? Ne lui aurait-il pas été facile é donner à cette guerre une couleur sacrée? Défendre Rome, capitale du monde chrétien, et l'Église de Jésus-Christ^ n'était-ce pas aussi, dans les idées du siècle , une sainte entreprise ? Répétons ici ce que nous avons déjà dit dans notre texte : les croisades ne furent le résultat d'aucune combinaison de la politique , mais elles furent amenées par un moavement spontané des esprits, mouvement qui, lors même qu'il n'eût pas été favorisé par les prédications de Pierre 1 Ermite et d'Urbain, n'en aurait pas moins» un peu plus tard , produit ses résultats.
Foucher, après avoir ainsi raconté le séjour des eroisés à Rome , trace l'itinéraire des Francs en Campanie et dans la Fouille , où ils passèrent l'hiver. Le comte de Flandre traversa la mer avec sa troupe : mais plusieurs croisés manquant d'argent ou de courage , et craignant la disette « vendirent leur3 arcs , reprirent leur bâton de pèlerin , et s'en retournèrent chez eux-, ce qui les couvrit d'opprobre « dit Foucher, devant Dieu et devant les hommes. L'auteur rapporte que pendant qu'il était à Brindes avec les antres croisés , il vit un des vaisseaux qui se dirigeaient vers cette ville -, disparaître tout-à-coup sous les ûotk , pris de toucher au .port. Il périt dans ce naufrage quatre cents personnes de l'un et de l'autre sexe dont la gloire agréable à Dieu, dit Foucher, ne tarda pas à éclater {statùn sonuit). On trouva le signe de la croix empreint sur les épaules des cadavres qu'on put retirer des eaux. Foucher croit que ce fut un miracle de Dieu , qui par là voulut montrer que les naufragés avaient porté ce signe sur leurs habits. L'abbé Guibert , comme on le verra dans l'extrait de son histoire , se moque à ce sujet de la crédulité de notre chroniqueur.
Les pèlerins s'étant remis en mer, abordèrent au port de Diirazzo après une traversée de quatre jours, et pénétrèrent ensuite dans le pays des Bulgares. En parlant d'un fleuve ap* pelé /^e/7ion^ que les chrétiens rencontrèrent dans la Bulgarie, l'historien dit que ce fleuve mérite bien le nom qu'il porte, « car, ajoute-t-il , la rapidité de ses flots emporta plusieurs » croises qui voulaient le passer à pied. » Arrivés à Gonstantinople, les pèlerins eurent défense d'entrer dans la ville, et l'empereur ne voulut recevoir que les chefs. En parlant de cette ville, Foucher s'écrie: « Oh! quelle grande et belle » 4:ité ! que de monastères et de palais ! que de choses ad- » mirables sur les places et dans les rues ! Il serait trop long
• ^e dire tout ce que cette ville renferme de riéhesses en' or » et en argent, en étoffes et en saintes relîques^! Tous nos » chefs , aioute Foucher , firent hommage à l'empiéreur ; » comme 1 avaient fait Bohémond et Godefroi* Le bedoiii^ue » les croisés avaient des conseils et des secours dé Feinbe'^ » reur, les détermina à cet hommage. » Alexis leur fouriiit en. effet, au rapport de l'historien / tout l'argent, les chevaux et les vétemens qu'ils demandèrent.
Nous ferons observer que Foucher est le seul chroniqueur
fût le récit dii siège de Nicée, des combats qui se livrèrent sous les mùrs'de la ville entre les croisés et lès trbupes'de Soliman, etdek reddition de cette place à l'empeireur grec. Alexis, après être rentré en possession de Nicée', donna encore aux chefs chrétiens de For, de l^argent, deis manteaux , et fit distribuer aux soldats de la monnaie de cuivre que les Grecs appelaient f^avtoron^. Foucher porte à sit eentsî mille hommes l'armée qui se trouva sous les murs de Nicée , sans y comprendre les ecclésiastiques , les moines , les iemmes et les enfans. Il prétend que si tous oeux qui avaient pris la croix en Occident avaient pu se réunir, le nombre des pèlerins se serait élevé à six millions. (Voyez Guibert à ce sujet. ) Deux jours après la prise de Nicée , les chrétiens» s'âant mis en marche , eurent bientôt à soutenir dans l'inteneur delaRomanie un combat dont Foucher rend compte,, avec des détails fort curieux, et dont on peut Ure le récit dans notre premier volume. Vainqueur des Turcs à la ba-^ taiDe de Dor jlée , les croisés traversèrent la Pisidie , et passèrent devant la petite Antioche et auprès d'Icône. Daps leur marche, ils -eurent beaucoup à souffrir de la disette, parce que les infidèles avaient ravagé tout le pays. « Vous auriez ri, dit Foucher, ou peut-être auriez- vous pleuré de pitié, en voyant plusieurs des nôtres, manquant de bêtes «de somme , parce qu'ils les avaient perdues , charger de leurs vêtemens et de leurs provisions , des moutons , des chèvres, des cochons et des chiens. Le dos de ces animaux était tout meurtri par le fardeau qui les accablait. Les chevaUers tout armés montaient sur des bœufs. Mais qui a jamais ouï dire qu'il y eût dans une armée tant de langages divers comme dans celle des croisés, où se troiivaient des Francs , des Flamands , des Frisons , des Gallois, des Bretons , des AUobroges , des Lorrains, des Allemands , des Bavarois , des Plormands , des Écossais , des Anglais ,
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» des Aquitains , des Italiens , des Sibériens , des Daces , des n Grecs , des Arméniens ? Si un breton ou un allemand » voulait me parler, je ne savais répondi*e ni à Fun ni à M l'autre ;. mais quoique divisés par le langage > nous paraisu ^ipns ne faire qu'un seul peuple par notre amour pour » Di^u, et notre charitié pour le prochain. Jt
L'armée approchait d'Antioche , lorsque Baudouin se se-* para des chrétiens pour s'avancer dans la Cilicie. La ville de Tarse était tombée au pouvoir de Tancrède , mais Baudouin lui epleya cette cité, et après y avoir laissé une garnison» il rejoignit l'armée chrétienne. Ici le chapelain de Baudouin n'est pas sans obscurité ; on le voit se hâter d'abandonner dans son récit la ville de Tarse , pour ne jpoint ternir par de longs, détails la gloire de son héros. Le frère du duc de Lor* raine se rendit ensuite à Ëdesse , et se lia tellement d'amir tié avec le prince de cette ville , qu'^ fit un traité nar lequel il serait maître, conime par héritage, de toute la princi* pauté d'Ëdesse , si le prince grec venait à mourir. Baudouin, après avoir passé quelques jours dans cette ville , en devint tout-à-coup le possesseur ; car les habitans , qui trahissaient leur prii|€e , conjurèrent sa perte , le tuèrent et la viHe fut remise au frère de Godefroi. Foucher aurait pu donner plus de détails sur cet événement; mais nous avons remarqué que partout où la conduite de Baudouin n'est pas sans reproche, son chapelain garde le silence. Le récit que fait l'aut^lir du siège d'Antioche ne nous ofire que peu d'intérêt; Foucher se trouvait alors à Ëdesse, et cette partie de son ouvrage est incomplète. Rien n'est plus curieux ce* pendant que le motif qui, d'après l'historien, détermina Phirous à livrer la ville. Jésus-Christ apparut à un certain Turc qu'il choisit dans sa grâce , et lui dit : « ÉveUlertoi , » je t'ordonne de livrer Antioche aux chrétiens. Quoique M frappé de cette vision , le Turc n'en parla à personne. Jésus n lui apparut une seconde fois.: rends la ville aux chrétiens, jf lui répéta-t-il; je suis Jésus-Christ, je te le commande. j> Alors le sarrasin , après quelques réflexions , fit part de » ce qu'il avait vu au gouverneur d'Antioche. Celui-ci ré- M pondit en se moquant de lui : Brute {brute), veux -tu » obéir à un fantôme ? Le Sarrasin se retira confus. Jésus- » Christ lui apparut pour la troisième fois , et d'un ton me- «» naçant lui dit :. Pourquoi n'as-tu pas exécuté ce que je » t'ai ordonné? tu ne dois plus hésiter, car je suis le maître M de toutes choses. » Ce fut par suite de ces apparitions que Phirous se décida à traiter avec les chefs chrétiens.
Foucher rapporte la découverte de la sainte lance , à la-
Juelle il n*ajoute point foi. Selon notice historien , Tévêque u Puy lui-inéme ne croyait point à ce prodige. Falsurti esse putabat. Après ayoir parlé de l'arriTee de Kerbogath, et de la terreur qu'elle inspira aux chrétiens , le chroniqueur rapporte deux apparitions. Gomme la première a été répétée par un des abrériateurs de Foucher , et que nous Tavons fait connaître dans l'extrait de cet abréviateur, nous ne rendrons compte que de la seconde. Un frère mort apparaît à son frère , pendant que celui-ci descendait par le mur de la ville pour se soustraire à la misère et au trépas ; il l'invite à rester dans Antioche , parce que le Tout^Puissant doit guider l'armée chrétienne à la victoire , et que tous les croisés qui sont déjà morts dans le pèlerinage prendront les armes contre les infidèles. Le frère fugitif , étonné d'entendre parler un mort , retourna dans la ville , et porta cette nouvelle aux soldats de Jésus - Christ. 11 est assez curieux de voir notre chroniqueur refuser de croire à la découverte de la sainte lance , et raconter presque dans la même page , avec la meilleure foi du monde , trois apparitions non moins merveilleuses que l'invention du fer sacré.
Foucher décrit le combat que les chrétiens livrèrent au prince de Mossoul ; il copie la lettre que les chefs croisés écrivirent au pape pour lui annoncev; la conquête d'Antioche et la victoire qu'ils venaient de vemperter, et dit un mot de la prise des villes d'Albarie et de Marrah. En parlant de la famine que les chrétiens souffrirent au siège de cette dernière cité, il ne peut raconter sans horreur comment quelquesmis, transportés de rage par l'excès de la faim, coupèrent un au deux morceaux des cuisses (natibus) (Tun Sarrasin d^à mort y et les dévorèrent d'une dent cruelle, sans les avoir fait rôtir suffisamment. L'historien suit rapidement l'armée dirétienne à Jérusalem ; le récit qu'il fait du siège de la ville dont il ne fut pas témoin, ne mérite pas qu'on s'y arrête. En parlant des scènes de carnage qui se passèrent dans le temple de Salomon, Foucher dit qu'on marchait dans le sang jusqu'à la cheville. Les pauvres de l'armée ayant decouvert que les Sarrasins avaient avalé des bysantins d'or pour les dérober aux croisés , fendirent le ventre aux Sarrasins morts pour arracher les bysantins de leurs entrailles. Quelques Jours après on entassa les cadavres des barbares y et on les brûla pour retrouver des pièces d'or dans les cendres. A l'occasion du riche butin que firent les croisés après la bataille d'Ascalon, le chroniqueur, pour étaler ses connaissances en histoire naturelle, compte douze sortes de
piefres précieuses dont il nous donne les noms, et qui de^ vinrent le prix de la victoire.
Cependant la nouvelle de la prise de Jérusalem s'ëtait ré* pandue en Orient; Bohëmond et Baudouin se disposèrent à se rendre au tombeau de Jésus-Christ , et dans cette circonstance riiistorien ne manque pas d'excuser ces deux princes de s'être séparés de l'armée chrétienne avant Ii conquête ou la délivrance de la ville sainte. Des Italiens qui avaient à leur tête Daimbert, archevêque de Pise, se joignirent aux troupes de Bohémond et du prince d'Édesse; Foucher de Chartres , qui faisait partie de cette pieuse caravane, composée de vingt -cinq mille hommes , raconte avec les plus petits détails tout ce qui arriva aux pèlerins. Les vivres leur manquèrent; ils ne trouvèrent pour apaiser leur faim qu'une certaine plante appelée cannamelle (c'est la canne à sucre); ils furent contraints de manger leurs chevaux et leurs bêtes de somme. Pour comble de malheur, les rigueurs de la saison vinrent se joindre à la disette. « Moi Foucher, dit l'auteur, j'ai vu dans un même jour plu- » sieurs individus et un grand nombre d'animaux mourir » transis par les pluies. » La troupe arriva enfin à Jérusalem , où l'archevêque Daimbert fut nommé patriarche. Après avoir visité les saints lieux , Baudouin et Bohémond revinrent dans leurs états ; Foucher, après avoir raconté leur retour , décrit le combat malheureux à la suite duquel le prince d'Antioche tomba au pouvoir des Sarrasins.
A la mort de Godefroi , Baudoin se remit en marche pour aller occuper le trône de Jérusalem ; non loin de Beryte, il eut plusieurs fois à se défendre des attaques des barbares. Pour moi, dit naïvement l'historien en racontant ces combats , j'aurais mieux aimé être à Chartres ou à Orléans que d'être là, ( Lisez pour ces événemens l'intéressant récit du second abréviateur de Foucher. ) En continuant son chemin , la troupe arriva sous les murs de Caïphes , ville qui appartenait à Tancrède ; Baudouin , arrêté par le souvenir des querelles qu'il avait eues avec ce dernier prince, ne voulut pas entrer dans la cité , quoique alors Tancrède ne s'y trouvât point. « Quand nous approchâmes de la ville » sainte, dit le chroniqueur, tous, tant clercs que laïques, » vinrent au-devant de Baudouin ; les Grecs et les Syriens » portaient des croix et des cierges. Le nouveau roi fut ac- D cueilli au milieu des cantiques et avec la pompe la ]idus D solennelle. Daimbert ne vint point saluer le prince , parce » qu'on l'avait accusé auprès de Baudouin , et que la désu- » 11 ion régnait entre ces deux personnages ; de plus , le pa«
DfiS CROISADES. 91
irîarche s'ëtait rendu odieux à la majeure partie du clergé. Cest pourquoi Daimbert, dëpouillë de sa dignité , vivait aiors sur la montagne de Sion; il y demeura jusqu'au jour » où ses fautes lui furent pardonnëes. »
Foucher raconte ensuite l'expédition de Baudouin contre es Arabes. L'historien a su rendre intéressant le récit ie cette expédition , qui n'a rien d'important en elle-même , BB ranimant, pour ain^i dire , par les souvenirs de TÉcriture- Sainte : « Nous passâmes, dit- il, les montagnes qui sont proche de la sépulture des patriarches , où reposent glorieusement les corps d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Joseph, de Sara et de Rébecca ; puis nous vînmes dans la vallée où jadis étaient situées Sodome et Gomorrhe , criminelles cités que frappa 4a vengeance de Dieu , et où est maintenant le lac Aspnahtte. Les eaux de ce lac sont tellement amères , que les oiseaux et les autres animaiix ne peuvent en boire, ni les poissons y demeurer ; ce qui l'a fait appeler mer Morte. J'éprouvai par moi-même l'amertume de ces eaux; car, étant descendu de ma mule pour en goûter, je les trouvai plus amèfres que l'ellébore. Continuant toujours notre route , nous arrivâmes dans une vallée riche de tous fruits, celle tiù Moïse , par la protection divine , fit jaillir une source d^eau pure des flancs d'un aride rocher; cette fontaine coule encore en abondance, et moi Foucher j'y abreuvai mes chevaux. Nous montâmes ensuite sur une haute montagne où était bâti un monastère du nom de Sainte jiaron , dans le lieu même où Dieu s'était manifesté à Moïse et à son successeur. La vue de tous ces saints lieux ^ qui jusqu'alors nous étaient inconnus, nous combla de joie. » Les chrétiens , après leur expédition , revinrent, u solstice d'hiver, à Jérusalem , par Bethléem et par la sépulture de Rachel.
En parlant du couronnement de Baudouin, voici comment s'exprime Foucher : « Baudouin fut élevé sur le trône, et
» reçut Fonction sacrée. Il refusa d'abord d'être couronné,
» parce que son frère Tavait lui-même refusé; mais, après » de plus mûres réflexions , ce motif céda devant d'autres • motifs. » A cette occasion, le chapelain de Baudouin cWche à laver son seigneur de tout blâme pour cette initovation. « Pour empêcher le couronnement de nos rois , » dit l'historien , pourquoi veut-on objecter que le Christ » a été couronné d'épines dans Jérusalem ? Cette couronne » que les perfides Juifs placèrent sur la tête du Sauveur , » u'était point l'insigne de la puissance royale , mais une
» marque d'ignominie ; et cet outxage tourna par la grâce ^ « de Dieu à notre gloire et à notr'e salut. Un roi , en accep» " » tant la couronne, s'engage à rendre, la justice, et c'ett !^ » Dieu lui-même qui le fait roi. Au reste, ce qu'on a dit de ^ » Fépiscopat, on peut le dire de la royauté : celui qui détîrt ^ » un royaume y desùre une œus^n: sainie, Bonum opus deside* ^ » rat, qui regnum desiderat. h ^■
Foucner parle, sous la datr* de iioi , de l'arrivée de mA ^ ques pélterins français , italiens et vénitiens , que les cW- f tiens de Jérusalem recevaient avec beaucoup de joie^ et aux- " quels ils s'empressaient de demander des nouveUes de leon ^ parens et de leurs amis. v. Ces pèlerins , dit-il , nous infor- ^ » maient de ce qu'ils savaient. Illi vew intimabantproiUmdi ' » sapiebant. Quand ils eurent visité les saints lieux, les uns * » restèrent , les autres s'en retournèrent en France , de ma- > » nièïe que la Terre-Sainte était pour ainsi dire déserte , et ^ » qu'il n'y avait personne qui pût la défendre des Sarrasins, ^ » si les barbares avaient osé nous attaquer. > Foucher se de- < mande pourquoi ils ne l'osaient pas ; pourquoi tant de peur ^ pies et tant de royaumes craignaient d envahir un sipetit état * et un peuple si peu nombreux ; pourquoi il ne se rassemUait i|
Eis un million d'infidèles de 1 Egypte, de la Perse, de k |i ésopotamie et de la Syrie , pour renverser la puissance de \ Jérusalem , semblables aux nuées de sauterelles qui vien- < nent dévorer les moissons. « Car, dit-il , nous n'avions pas t » plus de trois cents chevaliers et autant de fantassins pour ^ > garder Jérusalem , Joppé> Ramla et te château de Ga'ifas ; \ « et lorsque nous voulions dresser quelques embûches à nos ^ » ennemis , nous n'osions rassembler tous nos guerriers , de ^ » peur qu'en laissant nos places sans garnison , il ne nous 'i » arrivât quelque malheur. C'était pour nous tous un vé- \ » ritable miracle , qu'au milieu de tant de milliers d'hommes < » nous fussions assez forts et assez puissans pour faire les ^ » uns nos tributaires , et pour confondre les autres^ soit en i » les tuant , soit en les pillant. Cette force et cette puissance , t » ajoute-t-il , ne pouvaient nous venir que du Très-Haut , > » qui se ressouvenait d'un peuple qui mettait en lui toute ^ » sa confiance. « O que ces Jours sont dignes de vivre dans \ » notre mémoire ! s'écrie le chroniqueur. » Souvent nous nous ; » affligions en pensant qu'il ne nous venait de secours ni ) » de nos parens ni de nos amis , et nous craignions que dos i » ennemis , sachant notre petit nombre , ne vinssent fondre ! » sur nous. Aussi nous n'osions nous engager dans aucune » expédition; nous n'allions jamais au-delà d'Ascalon et n d'Arsur. Ceux qui venaient par mer à Jérusalem, ne
louyaient nous amener des cbeyaux ; i} ne nous venait lucun secours par terre. Antioche ne pouyait nous secourir, et n<»us ne pouvions secourir* Antioche. » hk Fouclier s'arrête pour raconter toutes tes circonstances L miracle du feu sacre. Quoique nous, ayons^ souvent parlé i ce mirade, auquel croyait alors tes pâerins et les habint de la Terre-Sainte, nous analyserons néanmoins le récit s Foucher, parce qu'il assista luî-méme à la cérémonie qu'il Sciît.
« Selon la coutume , dit-il , on se réunit, la veille de Pâques, dans régKse duSaint-Sépulcre. A la troisième heure, les chanoines , par l'ordre du patriarche , commencèrent l'office ; on lut successivement les leçons latines et les leçons grecques. Lorsque l'office fut achevé , un grec , suiv»it l'ancien usage , se mit à chanter Kyrie eleison; tons ceux qui étaient présens en firent autant. Moi Foucher et beaucoup d'autres, qui n'avions jamais entendu une pareille symphonie , le cœur contrit , nous nous levions sur noapiras, et les regards levés, nous attendions qu'une nouvelle lumière parût. Mais vainement nous portâmes nos regards de tous côtés, nous ne la vîmes pas, parce qu'elle n'était pas encore venue. Alors on chanta trois fois le Kyrie eleison; et après que tout le monde eût répondu, il se fit un grand silence. Les chanoines continuèrent l'office qu'ils avaient déjà commencé. Cependant nous attendions dans le recueillement le feu sacré qui devait paraître vers la neuvième heure ; il ne vint point , et lorsque cette heure fut passée, le pSsitriarche ferma les portes de F^lise, et rentra- enniite, dans l'espoir de trouver le feu. S^ espérances furent- «icore trompées ; et quoiqu'il eût long-temns' prié et versé des larmes, il sortit dans la plus proionde tristesse, en- nous déclarant qu'il n'avait pas- trouvé le feu si* désiré. » Ici Foucher peint la douinr des fidèles. « Que de plaintes ! que de soupirs ! s'écriet-il; tous en pleurant, nous cliantions Kyrie eleison.» 'auteur parle des conjectures que l'on fit sur cet événement, b des consolations que les clercs cherchaient à répandre au lilieu de la multitude désolée. Les sages et les clercs dilient que tant que ce miracle avait été nécessaire pour la h%té du petit nombre de chrétiens qui habitaient la Pastine , il s'était constamment opéré ; mais que maintenant n'était plus utile , puisqu'une armée nombreuse et pleine > courage défendait les saints lieux. Après avoir rapporté m conjectures et quelques autres» Foucher décrit les trans- >rts de joie que les chrétiens firent éclater à Jérusalem ,
lorsque le patriarche i à qui l'on avait annoncé que le feasa- ^ çrébrUlait.dam une lampe devant le saint toinbeau , entra î dans rëglise». et en. sortit ensuite avec un cierge qu'il avait ^ allumé au feu céleste » et qu'il montra à tout le peuple» On ^ n'entendait partout que cris , que cbants de fête > ouc Kjrm- ^ phonies. « Cnacuq de nQuSj dit Foucher, portait un flambean ^ a» pour l'allumer au feu miraculeux* Vous eussiez vu daiu \ M VégUse plusieurs millç flambeaux allumés à ce feu que g i> l'on s'empressait de se faire passer les uns aux au- ^ » très. M ; ),
Notre historien raconte avec quelques détails les excur» 4 sions miUts^ires du r,oi de Jérusaleni- dans le territoire de ^ Joppé, de Césarée et de Ramla. En parlant du siège dçls ^ première de ces cités , il rapporte le traité qui fut conda t^ entre le roi et le commandant de la flotte génoise , par \tppA » Baudouin céda aux Génois le- tiers des conquêtes qu'ils ie- \ raient ensemble , et assura à la répubUque un quartier tout |f entier dans Joppé. Foucher parle du siège et de la prise (, de Césarée ; on massacra presque tous les Sarrasins, et ^ les femmes furent condamnées à la servitude* Le rot ; ayant reçu beaucoup d'argent de l'émir de la ville et de ,, Yévéque des Sarrasins ( episcopus ) , consentit à les laisser ^ vivre. « Oh! combien d'argent, s'écrie le chroniqueur, nous ^ » trouvâmes dans le camp ! Les plus pauvres des pèlerins ^ » devinrent riches. Là je vis Uvrer aux flammes un tas de | n cadavres d'infidèles qui exhalaient l'odeur la plus fétide; ^ 1» les chrétiens voulaient trouver les besans que ces mé- ■ n chans avaient avalés. Quelques-uns d'entre les Sar- .^ » rasins en avaient caché dans, la bouche pour les déro- » ber à Tavidité des Francs; d'où il arrivait que lorsqu'on ^ » donnait un coup de poing sur le cou d'un barbare , il so^ y » tait quelquefois d'entre ses dents dix ou douze pièces ^ jt d'or. Les femmes les cachaient dans un endroit où ^ j» il est criminel de les placer, et qu'il est honteux de nom- » mer. n Nefas erat sic reœndendwn, et turpe est satis reciUmr j dum. Ce fut pendant ces expéditions que le roi de Jérusalem, ^ à la tête de sa petite troupe , eut à se défendre contre une g armée dix fois plus nombreuse que la- sienne. Notre chroni- .
aueur^ qui assista à ce combat , met une espèce de désordre ,' ans la peinture qu'il en fait : il semble que les impressions r, de terreur qu'il a éprouvées dans ce combat , se reproduisent ^ dans son esprit à mesure qu'il en décrit les circonstances. ^ Voici comment il en termine le récit : « Le combat ne fut ' 9» pas long-temps incertain, et bientôt les infidèles furent 1» mis en fuite. guerre odieuse aux cœurs. innocens! et .
» frayante pour ceux qui y assistent! C'est par antiplira9e# » et non point parce que la guerre est belle » qr Vn Fa ap- » pelée beltum, » IciFoucher suspend ses exclamations .pour ayouer avec ingénuité sa répugnance personnelle pour les batailles. « Je voyais ce combat, j'hésitais à y assister y je » craignais les coups. Tous se précipitaient sur le £çr, comme » s'ils n'eussent point redouté la mort. Là où il n'y a point » de charité , il doit y avoir de grands malheurs. C'était un » bruit terrible des deux côtés ; l'un frappe > l'autre est ren- » versé ; celui-ci ne connaît point de pitié , celui-là n'en » réclame point; l'un perd le poignet, l'autre un çeil. L'esprit t e£Grayé de tant de misères, en repousse l'afireux tableau. » Apres cette description que Foucher a accompagnée d-aufes détails , il trace succintement l'itinéraire dç difféi-^^dtes roupes de pèlerins conduites par les cipnites de Poitiers et le Blois, et par le duc de Bourgogne. Albert d'Aix , comme lous l'avons vu, décrit très-longuement ces expéditions ; Lous n'y reviendrons point pour ne pas • nous . répéter. ^oucher raconte que Hugues le Grand, qui faisait partie le ces troupes de pèlerins , mourut à • Tarse : . circonsance que n'a point rapportée Albert d'Aix. Notre hisorien applique aux chefs de ces troupes ces paroles du ttalmiste : Ûieu les a châtiés ) mais il ne les a point livrés ï la mort, « Car il me semble , dit-il , qu'ils avaient mérité ce • qui leur est arrivé , par leurs péchés et leur orgueil. » Lie chapelain de Baudouin raconte que , dan$ Tannée i io5 , e roi de Babylone marcha à la tête d'une arm^e nombreuse contre Jérusalem. Comme le roi était à Joppé ; et jue les lieux saints . n'avaient jamais été menace de d grands dangerS:, Baudouin envoya au patriarche un messager pour l'inviter à faire prier Dieu en faveur du royaume de Jérusalem. Le patriarche fît sonner la grosse cloche, assembla le peuple, et lui , parla en ces termes i ft Mes frères , les ennemis nous menacent , implorons » la clémence de Dieu , afin qu'il secoure le roi Baudouin
» et tous les siens Selon les paroles de l'apotre ,
» veiUez cette nuit, demeurez fermes dans la foi et dans » la charité; demain vous visiterez les saints lieux, pieds » nus et en priant. Je marcherai moi-même au combat^ n et s'il reste parmi vous quelqu'un qui puisse porter les » armes , qu'il vienne avec moi ; car le roi a besoin de «tout le monde. » Ceux qiii étaient en état de combattre, narchèrent avec le patriarche an secours de Baudouin ; les lutres se livrèrent a la prière et à la plus rude pénitence ; \s chantaient en pleurant, dit Foucher, et pleuraient en
chantant. Le roi de Jërusalem, secouru par cette troupe , remporta une yictoire eomplëte.
A la date de 1106, Fauteur rapporte rajpparition d'une comète qui se montra pendant quarante jours. ( C'est h même, a après les calculs astronomiques, qui parut à la mort de Câar, et qui fut observëe de nouveau au règne de Louis XTV.) Notre auteur dit aussi qu'on aperçut à la droite et à la gauche du soleil, comme deux autres soleils qui avaient presque la forme et Tëclat du grand astre. Sur le firent d'un de ces soleils apparut comme un cercle d'une grande blancheur , ayant toute l'ëtendue d'une vaste cité ; le soleil brillait au milieu d^ deux astres nouveaux , et l'on voyait dans son cercle toutes les couleurs de l'iris. Foucher raconte de plus que l'on vit pleuvoir des étoiles au milieu de la nuit. Un des anonymes qui ont voulu reCaire cette histoire , a copié ce passage mot pour mot , comme nous le dirons plus lom. A mesure qu'il avance dans son récit , l'historien devient plus bref. Ainsi îl passe assez rapidement sur l'arrivée du comte Bertrand , fils du feu comte de Toulouse , et sur le siège et la prise de Sidon par ce prince , qui fut, conune on le sait, secondé par des Génois qu'il avait amenés avec lui.
Foucher raconte succintement encore la tentative des infidèles contre Jérusalem, lesquels furent repoussés par Baudouin; il place la mort de ce prince en 1 1 18, année où mour rurent, comme le remarque le chroniqueur, un grand nombre d'illustres personnages , entre autres le pape Pascal , l'enir
S ereur Alexis et le patriarche Arnoul. L'élection de Baudouin u Bourg, les guerres du prince d'Antioche contre les Turcs, dont le chroniqueur ne donne qu'un court récit , et sur lesquelles on verra les plus grands détails dans la chronique de Gauthier le chancelier ; le siège de Tyr, dans lequel les Vénitiens furent d'un grand secours au patriarche de Jérusalem, et la description de cette antique cité, terminent l'ouvrage de Foucher de Chartres ; dans le texte donné par Duchène, le récit de Foucher va jusqu'en 11 2 7.
Nous croyons devoir placer à la suite de notre analyse de Foucher, celle des deux anonymes qui l'ont abrégé. Le premier a donné à son ouvrage le titre suivant :
Les Gestes des Francs attaquant Jérusalem (i).
L'auteur dit dans son deuxième chapitre , qu'il s'est proposé de réduire Foucher en évitant sa prolixité , et en res-
(i) Gesta Francoram cxpugnanlium Hieriisalem.
ign&nt sa narration aux choses qui appartiennent à son jet. Mais nous avons remarque qu'en faisant cette réduction nonjme se sert le plus souvent du texte même de Fouchér , que son abrège consiste plus dans des suppressions de iges entières que dans une veVîtable analyse : il preVient isù son lecteur qu'il a ajoute différentes particularités in* ressantes qu'il avait recueillies' d'aifleurs. D'après ce qu'il îtTers la fin de son livre , il paraît que l'histoire de FôuiDher 'était pas publiée tout entière lorsqu'il entreprit de la reoir ; car^ sous la date de 1106, il fait entendre que la ville e Tripoli n'était point encore prise par les chrétiens. Ils *en forent maîtres en effet qu'en 1109, comme le dit Fouher dans la suite de son ouvrage. Cette observation sert n même temps à fixer l'époque ou l'anonyme a écrit , c'est-àire, entre 1106 et 1109.
L'abréviateur anonyme de Foucher de Chartres commence on récit, comme Foucher lui-même, au concile de Cier-' iont;et, comme lui, il indique succinctement les causes aux- [oelles on attribuait alors les croisades. Après avoir rapporté e discours du pape Urbain , et raconté l'effet merveilleux qu'il produisit sur la multitude , il dit que ce lut par ses efforts que A trêve de Dieu fut proclamée, et que le monde dut ainsi la souverain pontife la paix dont il jouit L'abréviateur trace ensuite l'itinéraire des croisés à travers la Hongrie et la Bull^arie, et vient enfin à Constantinople. A la peinture de cette grande cité que Foucher a faite dans son ouvrage, l'anonyme ajoute ce qui suit :
a Qu'elle est belle et remplie d'églises et de palais d'une
n architecture admirable ! que d'ouvrages merveilleux ciselés
9 en airain et sculptés en marbre! D'un coté, elle est ceinte
n par la mer et par un mur inexpugnable ; de l'autre, par dès
9 remparts , par un double fossé et par un mur d'une gran-
n denr immense. Elle est défendue par des tours. En tout
» temps un grand nombre de vaisseaux apportent aux ha-
n bitans tout ce qui leur est nécessaire. Chypre , Rhodes ,
9 Mitylène , Corinthe et une infinité d'îles la fournissent de
» leurs productions.
n L'Achaïe , la Bulgarie et toute la Grèce . lui envoient 9 leurs rie hesses. Les villes de la Roman ie , l'Europe et l'A- » frique , ne cessent d'y apporter leurs produits, il s'y rend f des hommes de toutes les nations ; des Grecs , des Bulgares , 9 des Alains , des Comans, des Italiens, des Vénitiens, des «Romains, des Transylvains, des Anglais, des Turcs, des ' Juifs , des Cretois et des Arabes. »
iN
L'abreriateilr parle ensuite An passage de l'armée des p^^ lerins de Fautre côté da bras de Saint-George : cette armée ofirait plus de six cent mille combattans $ous le» armes , outré les femmes et les enfans ; elle versa des iarmts à la vue des ] ossemens des chrétteBS de ia troupe de Pierre , massacres ',
EST le$ infidèles , et jura de les venger avec l'aide da ^ ^ieu, Deai$ijuvante* ici f anonyme parle du siège et de b ^ reddition de Nicée; il dit qu'immédiatement après cet évene* , ment Alexis vint trouver les chefs des croisés , et qu'il obtînt | d'eux une nouvelle promesse d'observer les traites conclas ^ à Constantinople. Tanorède seul s'y refusa; les prières , les ^ menaces , les promesses , rien ne put le toucher. En pariant ; du siège d'Antioche , notre chroniqueur entre daAs ii^ dé- ; taib plus curieux que cetix que Foucher a donnés. Dorant j, les opérations de ce siège , l'armée des pèlerins se trouva ré- ^ dnite à la misère la plus extrême ; elle fut obligée de deVorer | ia chair des Sarrasins, comme si ces infidèles avaient été des ^ animaux. A cette première calamité s'en joignaient plusieurs i autres. Faute de nourriture, les bétes de somme étaient inca- .^ pables de tout service ; le froid , la grêle , fatiguaient con- > tinuellement l'armée chrétienne , et les tentes , à demi pom^ < ries , ne leur ofiraient plus d'abri ; on doit croire que les croi- i ses auraient abandonné le camp , si Dieu ne fat venu à leur f secours. L'anonyme ajoute ici : u Au milieu de ces calamités i n parut dans le ciel , et du côté d'orient , un signe rouge : » en forme de croix; des tremblemens de terre se firent n sentir dans plusieurs lieux du monde; et l'on ne doutait pas - » que ces temps de peste et de famine annoncés par le Sei- - » gncur dans l'Évangile ne fussent arrivés. Toutes ces ca- » lamités, dit encore notre chroniqueur, avaient été meVi- » tées. » II fait en même temps le tableau des débauches qui avaient souillé le camp des croisés dans les jours de prospérité et d'abondance, et parle du salutaire effet que produisit le courroux du Seigneur. Les tentes des pèlerins furent pu^ gées de la présence des femmes ; et plusieurs croisés , dans le transport de leur reconnaissance envers Dieu y qui les avait subitement guéris de longues maladies, promirent de vivre perpétuellement dans le célibat. Le récit de Tabréviateur de Foucher di(ïere peu du modèle qu'il a suivi dans ce qui concerne le siège que les croisés éprouvèrent à leur tour après la conquête de la ville : comme lui , il raconte des visions ; car c'était une sorte d'obligation pour les historiens contemporains des croisades d'en raconter à l'occasion de ce siège. En parlant de la fuite de plusieurs des pèlerins assiégés dans Antioche^ii
it que le Seigneur résolut de prévenir cette contagion, A cet ffet , Jésus-Christ apparut à un certain clerc qui, à l'exemple les autres , voulait prendre la fuite. « Frère, où vas-tu ? lui » dit-il. — Je fuis , répondit le prêtre , pour ne point mourir. » — Demeure, frère, reprit le-Seigneur, et va dire aux autres • pèlerins qu'ils restent dans la ville et qu'ils ne soient point » incrédules ; les prières et les larmes de ma mère m'ont » toucl^é ; voilà pourquoi je serai encore propice aux cbré- » tiens, et je les délivrerai de leurs ennemis. Dis aux chefs » que je serai avec vous dans le combat ; car moi qui te » parle, je suis le Seigneur. »
En parlant de ces visions rapportées piar les chroniqueurs , ^u'U nous soit permis de faire une remarque générale. Dans. la jdupart des apparitions merveilleuses de cette époque , il, est toujours question de la Yierge, qui prend pitié des croisés et implore le secours de son fils pour adoucir leurs maux. Dans les dessins et les figures qui ornent certains manuscrits iu temps , on nous représente aussi la Yierge apaisant par ses prières la colère céleste. Cette dévotion à la \ierge et cette croyance à son pouvoir miséricordieux ne provenaientelles pas d'un sentiment naturel parmi les Francs , qui leur Eaisaît croire que le sexe le plus faible avait en lui quelque chose de la miséricorde divine , et que le ciel lui-même était soumis à son mystérieux ascendant ? On sait que ce sentiment devint un des caractères distinctifs de la chevalerie.
L'abréviateur de Foucher de Chartres rapporte ensuite d'autres visions , toujours à l'occasion du même événe-^ ment. Dans la suite de son ouvrage, il ne s'éloigne que très-peu de son modèle : seulement ses descriptions €;t les discours qu'il prête aux chefs des croisés, ont plus d'étendue.
L^ouvrage au second anonyme qui a abrégé l'histoire de Foucher, a pour titre :
Seconde partie de V Histoire de Jérusalem (i).
La première partie a été perdue : celle qui reste commence à Tannée i loo , au départ de Baudouin et de Bohémond pour Jérusalem ; elle finit en l'an 1 1 1^, Cet anonyme a suivi la même marche que le précédent ; mais il a copié moins servilement Fauteur original. H a aussi ajouté à sa narration des particularités et quelques réflexions qu'on ne trouve point lians Foucher.
L'abréviateur commence son histoire par la peinture
(i) Incipît secunda pars historise hierosolymitanx.
de la joie que ressentirent Bohëmond , Baudouin et leurs '* soldats à la nouvelle de la prise de Jérusalem et de l'en- « tière expulsion des infidèles. « Antioche, dit l'anonyme; ï 3> se rejouit avec son Bohémond , Édesse avec son Baudouin, ic » Bohëmond , poursuit l'auteur, rougit de son retour , Bau- î » douin de son retard. Ils sont honteux de n'avoir point i » ajouté à leurs victoires la conquête de la cité sainte. » f L'abréviateur excuse ces deux princes de n'avoir pas suivi k l'armée chrétienne, et trouve qu'il y aurait eu la plus grande i folie à délaisser des villes que les croisés avaient rendues à i Jésus-Christ au prix de leur sang, « En voyant les uns pour- i i> suivre le pèlerinage , et les autres s'arrêter pour prot^er î » des cités conquises , que l'on reconnaisse , dit l'anonyme , i » la divine providence de celui qui faisait fuir d'innombrables i » bataillons devant une poignée de guerriers chrétiens. » Les i Perses ayant a^^ris que Baudouin et Bohémond étaient parti» pour Jérusalem afin de s^acquitter de leurs vœux, envahirent \ le pays d'Édesse pour y égorger tous les adorateurs du Christ. ; L'anonyme raconte comment Baudouin , revenu sur ses pas, fondit à l'improviste sur les Perses , et remporta une victoire complète.
Les deux princes, en se rendant à Jérusalem^ rencontrèrent un évêque de la PouiUe , ainsi que Daimbert , archevêque de Pise , qui était à la tête d'un grand nombre d'ItaUens, et tous ensemble ils continuèrent leur route. La disette se fit bientôt sentir parmi cette multitude , et les bestiaux , pressés par le besoin , ne pouvaient plus avancer : les chrétiens mangèrent de la chair de chevaux , d'ânes et de chameaux , « afin que y> ces animaux, dit l'abréviateur, servissent au moins de 3> nourriture , puisqu'ils ne pouvaient achever le voyage. >» Il parle des secours que les pèlerins tirèrent de la canne à sucre ; il ajoute qu'ils recevaient de ce miel précieux plus de douceur que de force. Plus indè saporis capienles^ quant vivons. Après de grandes fatigues , on arriva enfin à Jérusalem. Godefroi vint au devant du prince d'Édesse ; les deux frères s'embrassèrent tendrement, et tous deux se félicitorent sur leurs travaux glorieux. Les désirs des croisés sont enfin satisfaits ; ils visitent les lieux saints , ils les couvrent de leurs baisers, et ne s'en arrachent que pour faire place à d'autres chrétiens rempUs de la même ardeur. « De Jérusa- >» lem, dit l'anonyme, ils volaient à Bethléem , et de Bethléem » à Jérusalem. »
Le chroniqueur passe immédiatement au combat où Bohémond fut fait prisonnier. « douleur ! s'écrie-t-il : les chré- » tiens furent réduits à la merci des Turcs; plusieurs périrent
» SOUS les coups des vainqueurs ; d'autres furent faits pri- » sonniers : un très - petit nombre parvint à s'échapper ; » Bohëmond lui-même tomba entre les mains des ennemis , » et cet événement porta le désespoir parmi les guerriers. » Ici l'anonyme dit , comme Fouèher, que Bohémond fit passer à Baudouin une boucle de ses cheveux, en le priant, au nom de Jésus-Christ , de venir à son secours. Baudouin , en apprenant cette nouvelle , fut profondément affligé ; il pleurait un ami , un compagnon , et gémissait sur la perte que faisaient les chrétiens. U prit aussitôt les armes et se mit en narche ; mais , n'ayant pu délivrer le prisonnier, il revint à Édesse accablé de douleur.
Après avoir raconté la mort de Godefroi et le départ de Baudouin pour Jérusalem , dont ce prince allait occuper le trône, l'anonyme fait une description intéressante des dangers que les chrétiens coururent auprès de Beryte , et de la manière presque miraculeuse dont ils échappèrent au glaive des Sarrasins. Nous en donnerons un extrait.
« Non loin de la ville de Béryte , et près de la mer, est
» un défilé très-étroit qu'on ne peut éviter, et où cent
» hommes peuvent facilement résister à cent mille et les
» empêcher de passer : les habitans de Damas et d'Alep
» s'en étaient emparés. Les chrétiens en arrivant furent
» obligés de tirer Fépée , et dès le premier choc , les ennemis
» qui ne reçurent point la mort , furent contraints de se re-
» tirer dans le creux des rochers et dans les montagnes. Les
» croisés placèrent leur camp dans l'endroit même où ils
» avaient commencé de combattre ; car pour peu qu'ils
» eussent reculé , ils auraient donné à croire à l'ennemi
«qu'ils le redoutaient, et les infidèles, quoique à demi
» vaincus , auraient pu revenir au combat. Les hommes et
M les bêtes de somme passèrent la nuit sans prendre de nour-
>» riture et sans goûter le sommeil ; les chrétiens feignaient
» de montrer de l'audace , mais ils étaient peu rassurés. Il
» était dangereux de rester campé , il l'était davantage de
» se hasarder dans le défilé ; il l'était encore bien plus de se
» retirer et de fuir. Les chrétiens ayant ainsi perdu l'espoir
1» de la fuite et celui de la victoire , le salut leur paraissait
to presque impossible. Ce fut dans cette anxiété qu'ils pas-
» sèrent une nuit qui leur parut bien longue , soit par les
>» besoins qu'ils éprouvaient , soit par l'horreur d'une mort
» qui leur semblait inévitable. Cette aurore qu'ils redou-
» taient et qu'ils désiraient tout à la fois, parut enfin. Les
. » chefs décident qu'il faut passer le défilé ou mourir glorieu-
» sèment les armes à la main.^es tentes sont repliées , on
* charge les bêtes de soimue , et en se défendant contre les
3> ennemis qui fondent de toutes parts , on avance vers If ^ 31 défilé. Les Sarrasins jettent des cris terribles , lancent des • » traits et des flèches , et veulent pousser les chrétiens dans <: i> le défilé, pour en faire un horrible carnage. Les fidèles, - » près d^étre écrasés par les barbares , aperçoivent dans ces 3* gorges une petite plaine contiguë , ils s'en emparent aus- - « sitôt , et redoublant d'ardeur et de courage , ils forcent les ' i> Sarrasins à une fuite précipitée. Il y eut des barbares qui » montiuit sur leurs barques , s'avancèrent précipitamment >* au milieu de la mer ; ils semblaient croire que pour échap- > per au glaive des chrétiens , il ne suffisait pas de quitter le » rivage , mais qu'il fallait encore se dérober entièrement à w la vue de ces intrépides défenseurs de la croix. »
Les exploits de Baudouin dans leç comraencemens de son règne , tels que la reddition de la ville d'Arsur, le siège de Césarée de Palestine , la prise de cette place , et la bataille livrée entre Ascalon et Joppé , sont successivement racontés par l'abréviateur. A l'occasion de cette dernière bataille , il met dans la bouche du roi de Jérusalem tm discours dont Foucher ne parle point ; nous allons en citer quelques traits: « Courage , soldats du Christ ! vous voyez ce que vous êtes » venus chercher de pays si éloignés , et à travers tant de » périls sur terre et sur mer. Yous êtes venus exposer votre » vie pour Jésus-Christ , eh bien I vous trouvez maintenant » ce que vous avez désiré. Ce qu'une sainte dévotion vient 3> enfin de trouver, que la lâcheté ne le rejette point. Vous » allez combattre pour le Seigneur, mettez votre confiance i> en lui, il est assez puissant pour vous sauver. Rappelezj' vous ses promesses et gravez-les dans votre esprit. C'est » lui qui a encouragé votre faiblesse et votre petit nombre, » quand il a dit : Petit troupeau ^ ne crains rien, car il a plu à » ton père de te donner un royaume. Si vous n'attendiez que j' les récompenses d'un roi de la terre , vous auriez raisoD » de craindre la défaite ou la mort ; mais la mort doit être ^' quelque chose de désirable pour celui qui va combattre >' en ce moment , puisqu'il sait qu'en mourant il aura coni> quis un éternel royaume , etc. >*
Sous la date de ii 02 , l'anonyme rend compte , ainsi que Foucher, du combat qui fut livré près de llamla , et où se trouvèrent avec le roi , Etienne , comte de Blois , le comte de Bourgogne , Geoffroi de Vendôme , Hugues de Lusignan , frère du comte Raymond. Baudouin fit dans ce jour des prodiges de valeur; mais il ne put se sauver des mains de Tennenû <[u'cn passant la nuit dans les montagnes. Le comte de Blois et le comte de Bourgogne perdirent la vie dans la bataille.
L'abréviateur raconte , dans rauuéc suivante , que Bail*
douîn fut blessé d'un dard lance par un éthiopien , qui s'é^ tait caché derrière une roche , pendant que le roi poursuivait des Sarrasins qu'il avait forcés à la fuite. C'est , au rapport de notre auteur, de cette même blessure que mou? rut Baudouin , après avoir mangé des poissons du Nil. Il fait ensuite le récit du siège dé la ville d'Acre , en 1104, par l'armée chrétienne et par la flotte des Génois, et d'un combat donné à Ramia , en 1 1 05 . entre les Sarrasins du Caire et les chrétiens. 11 dit, comme Foucher, qu'il y eut quatre mille hommes tués du côté des infidèles , et à peine soixante du côté des chrétiens. « Des choses étonnantes , ajoute-t-il, » sont suivies de choses plus étonnantes encore ; car la flotte » du Caire ayant abordé à Joppé le jour même du combat , » les Sarrasins , qui s^attendaîent à la défaite des chrétiens , » regardaient déjà comme en leur pouvoir Joppé et les au- » 1res villes maritimes. Mais quand le triomphe des chré- » tiens leur fut annoncé , la flotte se retira dans les ports » de Tyr et de Sidon. En retournant en Egypte, elle fut » battue par une tempête ; une partie des vaisseaux périt; » et l'autre, repoussée dans le port de Joppé, tomba entre lies mains des croisés. Yingt-cinq vais&eaux furent pris, » tous remplis de Sarrasins. » Ce récit ne diffère de celui de Foucher que dans les expressions.
L'abréviateur parle aussi, comme Foucher, dé la comète de 1106, et des deux soleils qui parurent autour du véri^ table soleil. Mais il indique plutôt qu'il ne raconte les événeroens arrivés dans les années 1107, 1 108 , 1109 , 11 10, tin, 1112.
Il décrit le tremblement de terre qui eut lieu en 1 1 1 5 ; il parle de l'invasion des Turcs sur le territoire d'Antioche à la même époque ; de l'expédition de Baudouin en Arabie en 1 1 16 , et de là mort de ce prince en 11 1 8. Tous ces événeinens sont racontés dans notre deuxième volume. En peignant la douleur qui régna dans Jérusalem , lorsque le dimanche des rameaux , les fidèles , qui faisaient la procession, rencontrèrent les funérailles du roi, l'abréviateur s'exprime ainsi : « Les Francs poussent des cris de douleur ^ (utulant JFranci) , les Syriens se lamentent [lairientanlur » iWrt) ; les Sarrasins même qui lui étaient soumis sont » mlî^é^ {Sarraceni ;mfûEw/Mr). Qui aurait pu en effet retenir » ses pleurs en voyant tomber avec un seul prince toutes les > forces du royaume? »L'abréviateurpousse son récit jusqu'à Tannée 1 1 23 , et s'arrête au commencement du siège de Tyr. On voit , par l'.extrait qiie nous venons de donner de ces Jeux abrëviateurs , que leur récit diffère peu de la narratio»^ •qui leur a servi de modèle^ Ces deux copies ne présentent
pas beaucoup d'intérêt; elles attestent seulement rimportance de la chronique de Foiiclier, et prouvent que Tou- "vrage du chapelain de Baudouin a dû être fort répandu ^ pendant le moyen âge.
Histoire des guerres d'Antioche^ par Gaiitliier le
chancelier (i).
On ne sait rien de certain sur le lieu où naquit Gauthier; on croit qu'il était français d'origine. Il accompagna en Orient Godefroi de Bouillon , et devint chancelier de Roger, îprince d'Anlioche. Le chroniqueur partagea , comme il le dit lui-même , la bonne et la mauvaise fortune des croisés. Il ajoute que les douleurs de sa captivité ont affaibli sa tête, ce qui doit excuser l'incorrection de son stjle, qui est ea effet barbare et souvent inintelligible. Comme il est le seul de nos vieux historiens latins qui ait parlé avec étendue des affaires des chrétiens de la Syrie occidentale, et de leurs guerres avec les Turcomans et les Parthes , Gauthier mérite de fixer particulièrement notre attention. On pourra comparer son récit avec celui deKemal Eddin , auteur arabe de l'histoire d'Alep, le seul des écrivains orientaux qui se soit aussi principalement occupé du même sujet. (Voyez nos extraits des auteurs arabes. )
La relation de Gauthier, divisée en deux parties, com-' mence en 1115, et finit en 1119. L'auteur a fait précéder son histoire d'un petit prologue dans lequel il célèbre la bravoure , la sagesse et la piété de Roger, et déplore la corruption et les éga remens des chrétiens de Syrie. D'innombrables légions de saSterelles étaient venues dévorer les moissons ; et les fidèles, au lieu d'implorer la miséricorde du Seigneur, se liv^raient à toute espèce de crimes. « Les » uns , dit Gauthier, ennemis du jeûne et courant après les » plaisirs de la table , s'appliquaient à imiter la vie et les î) mœurs , non point de ceux qui vivent bien , mais de ceux i) qui paissent bien, benè pa.scendum. Les autres , par amour w pour l'inceste , fréquentaient les tavernes des impudiques, » et dépassaient les borurs de toute pudeur. Plusieurs de » ceux qui étaient riches , abusant de- leurs propres riches- » ses, se faisaient fabriquer des vases pour servir leursxri- » minelles voluptés. Ils employaient l'or de l'Arabie et les » pierres précieuses à parer et à couvrir avec art les parties » sexuelles de leurs épouses i et ils agissaient ainsi non point » pour dérober aux yeux les parties honteuses , ni pour » éteindre la flamme de la débauche , mais afin que quibus
(i)Gauteni Bella Antiochcna, p ,\.
» în^aluni erut quod iicebcU, eos acriùs ureret quoil non lice^ » haty qui cum hoc modo suam vellerU îmiiare libidinem , mu- 1 Lieres dealbare et eis satisfacere , putarenty ut prœlibaremus , » augebant crimina criminibus. Les femmes, dans leur ma-
> nière de jouir des plaisirs de la chair, n'avaient rien de » saint , rien de prudent. Méprisant la couche de leur mari, » elles allaient dans les lieux de prostitution pour y com- » mettre des incestes. Elles passaient la nuit et le jour au » milieu des plaisirs , des divertissemens et des banquets. » Elles appelaient les passans dans les rues et sur les places » publiques , et se livraient à eux pour de l'argent. Ceux » qui rejetaient les propositions de ces femmes , ne pou- » vaient échapper à leurs instances et à leur importunité » qu'en leur donnant de l'argent. C'est pour punir de si «grands crimes, que l'auteur de toute justice fît tomber » sur ce peuple d'effroyables calamités. Les Grecs, les Par- » thés et les Français étendirent tour- à-tour sur eux leur » pouvoir oppresseur. Comme ces fléaux ne corrigeaient » point les Syriens , Dieu leur envoya un tremblement de » terre si violent, qu'on n'en voit point de semblable dans » l'histoire. »
Gauthier commence la première partie de son récit en décrivant les terribles effets de ce tremblement de terre, qui se fit sentir à Antioche et dans les environs. « L'an 1115.
> dit le chroniqueur, la veille de saint André, pendant lé » silence de la nuit , aux heures où les humains se délassent » dans le sommeil des fatigues de la vie , il arriva à Antio- » che et dans les lieux d'alentour un tremblement de terre » horrible et immense. Les habitans, éveillés d'une manière » terrible , sentent , voient et entendent chanceler les mu- » railles , les tours et les édifices. Parmi ceux qui croyaient » se sauver en fuyant, les uns tombèrent des murailles, » elapsimœnibusy les autres se précipitèrent du haut desmai- » sons ; plusieurs encore plongés dans le sommeil , furent » entraînés dans la ruine de leur maison , et disparurent » sans retour sous les décombres. Un grand nombre d'ha- » bitans , frappés de terreur, abandonnaient leurs demeures » et leurs richesses , et couraient cà et là comme des insen- » ses dans les rues et sur les places publiques; ils tendaient » les mains au ciel , en criant , chacun dans sa langue : » Parce Domine , patve populo tuo. Le matin , lorsqu'on vit » les ruines et les malheurs de la nuit, tous , d'un accord «unanime. Latins, Grecs, Syriens, Arméniens, étrangers » et pèlerins , confessèrent que cette calamité était arri- » vée à cause de leurs péchés. Ils se rendirent aussitôt dans » l'église du bienheureux Pierre , apôtre , pour lui demander
» sa protect'iQji' Ils Payaient méconnu dans la prospérité; , » mais au jour de raûliction , ils reconnurent sa clémence j^ M et sa puissance auprès de Dieu. »
Pendant que les chrétiens s'humiliaient ainsi devant le Seigneur, quelques habitans de Miracle, échappés comme par miracle à la ruine de leur ville , vinrent leur annoncer que celte cité avait été renversée de fond en comble, et que^on prince , son évêque , son clergé et tout 'son peuple avwnt
Séri. Cette nouvelle et le souvenir de la destruction de lalmistra jetaient partout la terreur ; de plus , chaque jour, de nouvelles secousses se faisaient sentir, et les hommes se disaient entre eux : O misérable condition que celle de neutre^ plus misérable encore celle de mourir!
« Quoiqu'on sut bien , dit Gauthier, qu'on ne peut dans » aucun temps , ni en aucun lieu . échapper au pouvoir de » Dieu, on aimait mieux aller habiter avec les animaux » sauvages , que d'avoir à craindre à tout moment d'être » écrasé par des édifices tombant en ruines. Aussi voyait-on » le plus grand nombre quitter leurs demeures pour se re- » tirer sur les chemins , dans les places, dans les jardins, j) dans les bois , dans les lieux déserts ou sous les tentes. » Le patriarche , qui était l'hoinnije le plus habile de son » temps , discourait sur la philosophie et la discipline , et » cherchait à répandre des consolations dans le co&ur de » ces malheureux , livrés au désespoir. Il prescrivit au peu- » pie un jeûne de trois jours , invitant tout le monde à évi- » ter le mal et à faire de bonnes œuvres. Yoici comment » les chrétiens rentrèrent au service de Dieu : Ils commen- » cèrent à fuir la gourmandise, l'ivrognerie; ils eurent en » exécration les débauches et les violences exercées sur les » jeunes filles ; négligeant la parure de leur corps , ils firent » pénitence dans la cendre et le cilice. Les hommes et les » femmes allaient séparément , de place en place , d'église » en église , nu-pieds , la tête rasée , se frappant la poitrine A et arrosant leur visage de leurs larmes. La nuit, dans » leurs chambres , comme dans les églises , les fidèles va- » caient à Toraison; ils soulageaient les orphelins, les veuves » et les. pauvres. Au bout de cinq mois, les chrétiens fureft » délivrés des tremblemens de terre, non point par leur » mérite , mais par la grâce de Dieu. »
Le prince , après avoir visité toutes les ruines, fît rechercher tout ce qui était nécessaire à la défense de son territoire ; car il apprit que les ennemis approchaient , et se hâta de réparer et de fortifier sa ville , qu'on menaçait d'attaquer. Il donna ordre à son armée de le devancer à la fontaine de Far, Il songea à pourvoir à la sûreté de
ontières, et envoya des eclaireurs sur celles des Partfaes. etour à Antioche , il consulta d'abord Raoul d'Acre , me très-experimente', et convoqua ensuite les grands de ie , puis ie peuple, pour leur faire part de ses resolu-
et leur demander leur avis. Tous jugèrent qu'd fallait :^r la place; et grands et petits contriboLTent kcés retiens. Le prince. emmena tous ceux qui lui étaient le dévoues, et, après aVoir préparé les armes' et les pi-ons de guerre, il se recommanda hit et sa ville au S^ir et an patriarche, et partit :pour son expédition. 9 storîen raconte que des espions vinrent trouver Roger, aitirejoîntson armée | et lui î dirent que les Perses se saient de la ruine et des malheurs de la Syrie ^ que [an du Corasan , après avoir tiré 'des augures de I as* u soleil et de la lune, avait appelé les guerrieiss de 1. Perse, en assurant tjn^il était tres-SaeîIé de subjuguer e, que Dieu avait. abandonnée, «t où il ne restait- plus petit nombre Kfhabitans. Ces «spions ayant été essûite dans le conseil seâcret du prince Roger, lui révélèrent s circonstances qui ne poiiicaîesit être rendues. |>u- ». Peu de temps après il futrésbfaiqHfdQ se porterait sur . La cause de cette résolution étaîtJà nouvelle qu*on d'apprendre que DàldéquinyBou'dBXï dé Damas, réuni tgazi, émir des Turcomans', étdît arrivé à la , tète nilie hommes devant Alep , pour' s'en! emparer,. Roger, une marche forcée, obligea le soudan à change dt i; car, à l^a nouvelle que. les nâtres avaîeiit de'^à ,«(- Bs frontières, Doldequin envoya ééà ambasâadeacs aire un traité d'idliance avec la prince d'An tiûohe^ dédarcr . qu'il ne. s'était mii en nuli^e quQ:p«Ar ttre les Partbes. a Quoique Doldequin f dit Gauthier ^ itât également la puissance des. chrétiens et celle dés les j il aima mieux faire une paix simulée avec lespre^ I qu'avec les seconds, qu^ii fvait trouvés aussi oràelsk"; la paix ique dans la guerre. » Le traité se fit donc ,. -et nvint de marcher contre lés Pavthes.. Le Soudan: de
voulait prendre des chemins qui lui fussent aussi dans une défaite que dans tuie^'Victoire; le pr^ce >che, au contraire, voulait aller par lé plus courte afin lier plus tât les ennemis. II arriva à Apamée^ du il pendant deux mois, avant d'avoir aucune nouvelle proche des PartheS. Mais, aîi mois d'août, il apprit ',rso , chef de leur milice, après avoir passé l'Euphrate» ;e de plusieurs milliers de combattans , était entré dons.
la Syrie , ou il commettaît de grands ravages. li envoja surlo-champ des messagers et des lettres au roi de Jérusalem c?t au comte de Tripoli , pour leur aDnoncer l'arrivée des ennemis et les prier de venir promptement avec leurs forces au secours des chre'tîens Le roi se met aussitât en marche: pendant ce t^mps les ennemis arrivèrent devant Hamah, dont ils essayèrent de gagner le prince par menaces et pir prières. N'ayant pu en venir à bout, Ûs attaquent la vdie à force ouverte et s'en emparent, tuent une partie des hftbitanS| se partagent leurs richesses , et mettent une garnison dans la place. Après cette conquête, ils se présentent devant Schaysar, espérant que le commandant, sur l'amitié duquel ils se fiaient, les recevrait volontiers. Mais celui-ci, pensant, au sort de la ville dliamah, jugea qu'il valait mieux fournir aux Parthes hors de la ville ce qui leur était nécessaire, que d'avoir à souffrir de leur séjour; car non-seulement il cr»gnait pour ses biens et ses richesses, mais pour sa vie même. II leur envoya donc son frère, qu'il fit suivre de chevaui chargés de présens pour Burso et les autres chefs.
Lorsque les Parthes, dit Gauthier, se préparaient à nous attaquer avec plus de fureur, on apprit que le roi de Jàu* salem était près d'arriver. Alors , se fiant plus sur leur nombre que dans la force du Saint*Esprit fnon ts virtute Spirkis sancti, sed in multitudine exereitus confiai] , les ennemis se mirent en ordre de bataille, et, avant que le roi fut arrivé, ils se portèrent sur notre camp. Leur chef Burso' resti sur les derrières avec une troupe nombreuse pour protéger les assaillans. Ils lancent leurs flèches et leurs javelots, et viennent nous attaquer presque dans nos retrandiemens. A cette vue, le prince, monté sur un léger coursier, court autour du camp Fépéc à la main, en criant: J*en atteste la foi de Dieu , par laquelle nous viçans , celui qui osera sortir du camp, périra par mon épée; et ii . ordonna en même temps à chacun de se -tenir devant sa tente sous les armes et en sentinelle. Les Parthes furent tout étonnés de voir qu'une nation si prompte a combattoe, qui supportait si impatiemment Tin jure et qu ils venaient fRP^ voqner, restât si tranquille et semblât comme vaincue par la crainte. Quelques-uns des nôtres pensaient aussi que cette inaction était l'effet de la timidité. Mais ceux qui avaient l'esprit plus pénétrant jugeaient mieux des ordres du prince; ils soupçonnaient qu'il attendait un moment favorable et sur-tout l'arrivée du roi, pour fondre à propos sur les ennemis : car , comme on l'a plus d'une fois éprouvé dans la
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guerre, le courage et la prudence d'un petit nombre valent mieux qu'une multitude infinie de combattans. Bientôt on apprend que le roi Baudouin et le comte Ponce arrivent en toute hâte. BursO| qui était un chef ruse et perfide , dolosœ callidiiaiis, se retire^ et, feignant de prendre la fuite, s'éloigne de Schaysar, afin de laisser aux nôtres le temps de se séparer et de se retirer aussi. Son dessein, qu'il cachait, était 4e pouvoir attaquer ensuite et détruire plus sûrement les villes maritimes. Le roi^ fit pendant ce temps son entrée dans le camp au son des cymbales retentissantes et au bruit des trompettes, comme cela se pratique selon Tancienne coutume : de more pristino cymbalis resonantibus tubisque cbngentibus, castra nostrorum ingressus est.
Des que Baudouin sut que les ennemis s'étaient retires, il se plaignit d'être arrivé trop tard. Après avoir délibéré quelque temps , comme on ne savait de quel côté l'on pouvait poursuivre les ennemis , ni dans quel endroit Ton pouvait les atteindre, on résolut d'aller attaquer un château qui apparT tenait aux Parthes, et que Gauthier nomme Gistrum; on espérait par-là pouvoir les ramener au combat. Notre armée s'j rend aussitôt et attaque la forteresse avec vigueur. La première enceinte est enlevée Tépée à la main , et en partie détruite et en partie brûlée. Quoique les Parthes vissent de leurs Eropres yeux les nuages de fumée , et qu'il y eut pour eux de I bonté à être témoins immobiles d'un pareil spectacle, ils n'osèrent pourtant pas attaquer ceux qu'ils étaient venus provoquer auparavant : car ils jugèrent bien alors que l'inaction des nôtres en leur présence avait été une combinaison de la prudence et de la bravoure, et non l'effet de la timidité. Comme ils ne paraissaient point et qu'on ne savait de quel côté ils étaient, on délibéra encore sur ce qu'il convenait de faire. Ceux qui aimaient mieux s'enrichir par la guerre que de jouir de la paix dans leurs foyers , étaient d'avis de poursuivre ce qu'on avait commencé. Ceux au contraire qui trouvaient plus doux de ne point exposer leur fortune au hasard des cflMlbyts, pensant à la force des ennemis, jugeaient qu'il était |fa|. convenable de retourner chez soi pour s'y mettre en sÉCsk défense. Ainsi le roi retourna à Jérusalem , le comte a Tripoli, le Soudan à Damas , et le prince a Antioche. Gauthier ajoute cette réflexipn : u Nous pensons que cette retraite » s'opéra , non par le pouvoir de ces princes , mais sans con- « VceAit par fa puissance de celui qui voulait que les nôtres ne t jfussent plus en société avec Belial n ; faisant ainsi allusion au Soudan de Damas. Nec id fieri 4s(onim potentiâ intelligi-
muSf sed illius procul dubio qui soeietatem Belial à nostris separart volutt.
Mais, peu après, les Parthes revinrent sorprendre le cb*teau de Ôafarda , où ils tuèrent quelques chrétiens. Roger, I-ajant appris, se rendit aussitât avec sa garde à Ruhea, et ordonna à tons ses soldats de venir Vy joindre. II engages le patriarche à unir ses prières aux efforts qu'il allait fiure contre les ennemis de Dieu. Les chrétiens essayèrent en vain pendant quelque temps d'atteindre les Parthes. Un jour cependant Théodore Barneville, un des eclaireurs, vint annoncer d'un air joyeux que les ennemis avaient fixe leurs tentes dans la vallée de Sartnes. A cette nouvelle, le prince fait prendre les armes aux siens et court à Tcnnemi. (?est là que se livra un combat long et opiniâtre, ou Roger fit briller sa valeur. Après avoir harangue les siens, u kur défendit de s'arrêter à dej>ouiIIer les ennemis , ec leur ordonna de les combattre à outrance, afin d'assurer leur propre salut et d'abattre entièrement l'orgueil des infidèles. Lie patriarche leur fit la même recommandation , menaçant ceux qui y contrcviendnûent non-seulement d'une peine corporelle, mais de la malédiction du ciel. Des deux câtes on s'apprête à combattre: Le soleil , dardant ses rayons sur les armes des chrétiens, e'blouissait les yeux des Parthes, qvà, ne voyant qu'une multitude confiise de guerriers , croyaient
aue le prince n'était pas présent- Burso ordonna aux siens e lui amener les guerriers qu'ils voyaient devant lui, iei mains liées derrière le dos. Bientôt les étendards du prince paraissent : Dieu, qui les conduisait, dit Gauthier, les fit voir aux Parthes tellement déployés , qu'ils crurent que tont le pays d'dientour était cou>/ert de guerriers et d'étendards. Quœ, Deo rectore, sic à Parthis videntur dilatata, ut de albatis militibus et vexillis ipsam terram oireumquaqne tegi credidcrint. Burso avec les siens , voyant que les nôtres résistent, se hâte de monter sur la montagne de Danits. Son frère le suit avec un grand nombre de combattaDS. Ils croyaient y être secourus par leurs faux dieux. Ils y transportèrent aussi une partie de leurs richesses. Tumbares (oa peut-être Djambar, prince deRahabah) était cache avecii trou[>e derrière la montagne. Roger se porta si l'endroit où les ennemis s'étaient reunis en force. Burso fut blesse ainsi que son frère, et, ne pouvant plus résister, il prit la fuite. Le prince d'Antioche resta trois jours à son camp , où H se fit apporter les dépouilles des ennemis. Après s'être réserve cç qui lui convenait, il fit distribuer le reste à ses
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soldats. Gauthier dit qu'on ne peut évaluer le nombre ni la Tariete' des richesses enlevées aux Parthes. Roger retourna alors à Antîoche. L'auteur décrit en ces termes la manière dont il fat reçu :
m Lorsqu'il approcha d'Antioche j le bruit de son arrivée
• retentît par-tout. Le veneVable patriarche et son cierge sor- «tirent aii-devant du prince avec les saintes reliques; une
• multhude d'hommes et de femmes les suivait, en channiant : Deum time, et mandata ejus observa» On reçut fe 9 prince en célébrant ses louanges : les rues et les places 9 de la ville furent tendues d'étoffes de soie où brillaient For 9 et les pierreries ; par-tout on brûlait des parfums. On eut 9 dit que la vilie était un paradis terrestre. Le prince entra, 9 et le peuple manifesta sa joie par des chants et des hymnes. 9 On alfa à l'église de Saint-Pierre , ou l'on rendit grâces à 9 Dieu. Le prince déposa sur l'autel l'étendard triomphal. 9 Ensuite il remercia le clergé, qui faisait pour lui des prières, 9 et se trouva heureux par sa victoire r> : Victor exstitit bcatus.
(yauthier termine ici la première partie de son histoire.
Dans la courte préface qui précède la seconde partie, il déplore le malheur de Roger et le sien; puis il annonce qullgazi, prince des Turcomans , étant entré les armes à fa main sur les terres de la principauté d'Antioche, Roger nisembla de toutes parts ses soldats , et se mit en marche poar Artésié. II blame ce prince de n'avoir point écouté taparavant les avis du patriarche latin , et d'avoir négligé de prendre des mesures et des précautions nécessaires contre fOk ennemi accoutumé à se faire redouter par ses excursions. Les chrétiens, partis sous de sinistres auspices, continue Gauthier, «lièrent camper à un endroit appelé le Champ du sang, où ib restèrent plusieurs jours. L'eau et les vivres venant à leur manquer, ils furent forcés d'aller au loin chercher des provisions. Us chargèrent quelques-uns des leurs de faire des ouvrages extérieurs pour fortifier leur camp. Les ennemif l'iqperçurent du besoin qui tourmentait les chrétiens. Ih dissimulèrent, et, rangeant leurs troupes en bataille, iNnme s'ils avaient eu le projet de faire une attaque à Finipfoviste, ils envoyèrent en avant leurs soldats les plus expérimentéîs et se mirent à observer ce qui se passait dans notre camp. Après qu'ils eurent examiné nos travaux, quoiqu'ils fassent en très-grand nombre , ils se mirent à fuir comme s'ils /
eussent été saisis d'une crainte soudaine. Mais ce n'était qu'une ruse de leur part. Cette ruse, qu'on emploie souvent oans la guerre , dit Gauthier , est en générid regardée comme
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une adresse et une habileté, quoiqu'elle né soit pourtant que de la perfidie. Quodfactum sœpb à pluribus bellatorum cautis inspectoribus pro improbitate reputatur, Ucht multo tiens ex astutiœ ingenio idfieri comprobetur. Les ndtres, continue Iliistorien , poursuivent aussitôt les ennemb et en tuent quelques-uns. Robert de Vieux-pont , qui les pressait avec plus a ardeur, est perce de plusieurs coups et blesse; il tombe de son cheval: mais Robert, se relevant, essaie de se défendre avec sonepee ^ et ne cesse de crier : A moi, cam* pagnons! On vient à lui, et on lui donne un autre cheval sur lequel il monte. Réuni aux siens, il se précipite de nonveau sur les ennemis. D'un autre coté, Alan, gouverneur du château de Cérept, auprès duquel on combattait, tantâfc résistait comme un mur, tantôt poursuivait les infidèles comme un lion , resistendo vice murifruitur et in sequend^ leo perhihetur. Au coucher du soleil, les chrétiens se retirèrent dans leur camp, après s'être vaillamment défendus. Le prince tint conseil sur ce qu'il convenait de faire dans la nuit ou le lendemain matin. Il proposa d'aller à Cérept dans Fespoir que, si l'ennemi venait y attaquer les chrétiens, on le punirait de son audace, ou que, s'il n'7 venait pas , on irait le jour suivant droit à son camp. Ce conseil plut à un grand nombre; mais d'autres pensèrent qu'il valait mieux se retirer et aller placer le camp auprès du rocher voisin. L'avis du prince prévalut enfin. Il fut re'solu que Manger de Hauteville partirait dès le matin avec quarante cavaliers , que dix éclaireurs se dirigeraient vers ia tour qui était au sommet de la montagne, et que, siFcnnemi veuait à Cérept, ilsy feraient avertir le prince en toute hâte. D'après l'avis de l'archevêque d'A pâmée, on fit publier dans le camp que tous les guerriers devaient se réunir avant le jour à la chapelle pour $*y confesser et y communier, afin que , s' étant fortifiés du pain céleste, ils pussent vivre 0U mourir comme il contaient à des soldats du Christ. Cet ordre fut aussitôt publié. Pendant ce temps il vint une femme que Gauthier appelle Lunatica, qui cria : u Allons , allons , partez n sans retard; car demain l'ennemi triomphant vous coupera n la tête , et ce que vous avez enlevé jusqu'à présent , vous me n le rendrez, n Agite, agite, nec diù utiquc; cras enim^ manu kostili prœvalente , amputatis capitibus , quœ kactenui abstulistis mea mihi regimina dimittetis. Les événemens du lendemain , ajoute Gauthier, nous rappelèrent ces paroles de la prophétesse. Quelques-uns en rirent, malgré leur tristesse : d'autres pensèrent qn*il était plus convenable de
pleurer, quoique tard, sur les maux qui venaient de nous accabler.
Gauthier dit que le prince , après avoir pris conseil de son chancelier (c'était , comme on sait , Gauthier lui-même) , fit transporter pendant la nuit à la tour d'Artësie tout ce qu'il avait de vases et d'effets précieux. Avant le jour, les guerriers se rendirent à l'église, où ils implorèrent le secours dtt Tout-Puissant. Lorsqu'ils eurent reçu la communion et la bénédiction pontificale , ils retournèrent à leurs tentes. Le prince confessa aussi tous ses péchés , reçut le viatique , et, avant de rentrer dans son pavillon , fit d'abondantes aumônes. Au point du jour, il monta à cheval. Il se fit amener, dit l'historien, ses oiseaux, ses petits chiens et tout son appareil de chasse; précédé de ses piqueurs^ comme il convient à un prince , il se mit à parcourir les plaines et les vallées , à faire le tour des montagnçs et des collines ; puis il prit des oiseaux avec ses oiseaux , et força des bêtes iiEiuves avec ses chiens. Tout-à-coup, l'esprit frappé de ce ^i allait se passer > il abandonna la chasse et se dirigea vers la tour pour observer les mouvemens de l'ennemi. Lorsqu'il s'en retournait au camp , un messager vint lui annoncer que l'ennemi s'avançait en trois corps de troupes. Roger ordonne aussitôt aux hérauts d'armes d'avertir l'armée de se tenir prête. Au premier son de la trompette , tous devaient se revêtir de leurs armes ; au second , les cavaUers et les fantassins devaient tous être à leurs rangs ; et au troiâème , tous les bataillons , suivant leurs étendards^ devaient «e présenter devant la croix du Seigneur : ce qui fut exécuté. Toute l'armée se trouvant réunie devant la chapelle où était la croix du Sauveur, l'archevêque ordonne l'attaque , et invite les guerriers à attendre avec résignation ce qu'il plairait à Dieu de leiu* envoyer, la victoire ou le trépas. Le prince demanda que la croix du Seigneur fût portée devant lui , afin qu'il lui adressât ses prières , et l'archevêque y consentit.
Alors Albéric , un de ceux qu'on avait envoyés à la dé-^ couverte, arrive percé d'un coup de lance à la figure et d'une flèche près de l'œil : il annonce que quatre de ses compagnons ont eu la tête coupée^ que plusieurs autres ont succombé , et que Mauger, cédant à une force supérieure , va paraître ; et Mauger paraît en effet presque aussitôt. (Quelques instans après ^ on aperçoit sur le flanc des mon* :agnes et à travers les oHviers les drapeaux et les étendards les infidèles. Le prince, à cette vue, exhorte ses soldats t fait ses dispositions ; après quoi Ton adore le signe !e la sainte croix , et , au son des trompettes , on marche
à Fenneini en invoquant le nom de Dieu, On se lance de pari *: et d'autre une grêle de traits. Le bataillon de SaintrPierre^ ^ qui était à la droite , et qui avait le privilège de marcher f en avant pour attaquer le premier les eimemis , se porte " avec impétuosité sur la troupe qui lui était opposée , abat "= plusieurs infidèles et dissipe les autres. En voyant cette > déroute, Geoffroi le Moine, suivi d'un autre bataillon, ^'élance avec courage sur un corps de dix mille ennemis, l'attaque et le force à fuir. De son côté, Gui de Frenelle se porte de toutes ses forces sur les perfides (c'est ainsi que Gauthier appelle toujours les Partnes ) , et les renverse ; inais^ comme les nôtres les relâclièren.t dans leur poursuite, il y en eut plusieurs de tués. Les ennemis, par m volpnté tlu Seigneur, nutu Doniini, reprenant courage, ne craignirent plus d'attaquer les chrétien&, et ils les accablèrent de leurs traits, de leurs lances, de leurs flèches, de leurs^ plombs ferrés, et tombèrent sur eux à grands coups d'épée. La troupe conduite par Robert de Saint-L^ud, qui était ï la gauche et sur les premiers rangs , voulut en vain résister^ mais, le& Turcopoles qui s'y trouvaient ayant pris la fuite, elle se vit entraînée par eux et fut effrayée par les cris que poussaient les ennemis. Le prince, qui était à cheval, es-^ saya de l'arrêter et de la soutenir avec les siens; mais^ malgré tous ses efforts , il ne put y réussir. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est qu'une partie des siens mêmes se dispersa^ Alors , eomme un malheur est souvent l'indice d'un malheur plus grand , il s'éleva un tourbillon de poussière que l'aquÛon poussa au milieu du champ de bataille , et qui aveugla les combattans. Gauthier compare ce tourbill)n à un tonneau plein de soufre, qui Drûle et s'élève jusqu'aux astres. In modurn dolii sulfureis igniOus ccwtreinati quasi ad astra se extidit. Les ennemis , à cette vue , poussèrent des cris horribles. Cependant le prince restait inébranlable sur le champ de bataille, et,, voyant autour de lui tous les siens renversés, il ne recula- ni \\e r^arda derrière lui ; mais , pendant qu'obéissant à Tordre de Dieu et du pontife^ accompagné d'un petit nombre, il soutenait l'attaque avec intrépidité, il reçut on • coup d'épée qui le blessa au milieu du nez et pénétra jus- \ qu'à la cervelle : il tomba à terre , et rendit l'âme en pré- : se^ce de la croix. Le prêtre qui portait cette croix fut égale- : ment tué. Les ennemis , qui désiraient s'emparer du bois ; sacré à cause de l'or et de& pierres précieuses qui le couvraient, firent tous leurs efforts pour Tenlever, et plusieurs trouvèrent la mort, Gauthier dit que ces infidèle»
'talent au nombre de cent mille, et que de tous cÂtes ils Pondirent alors sur les chrétiens, comme s'ils fussent accourus des quatre parties du monde. Us firent un grand carnage et beaucoup de prisonniers.
Renaud Mansuer , après avoir combattu long -temps, s'était réfugie dans la tour de Sarmes. II fut obligé de «e rendre à Ilgazi^ qui vint bientât l'attaquer. « Comme il » était plein de ruse, dit Gauthier, il exigea que le vain- 9 queur lui promit par Mahomet de lui donner sûreté. «Pourquoi non? .repondit Ilgazi, qui était encore plus
* rusé que Renaud : tant que vous avez été dans les com-
* bats, l'ai du agir envers vous et envers les autres comme n envers des ennemis ; maintenant je vous regarde comme 9 des hommes, et j'aurai de l'humanité pour vous, et, pour »qae vous n'aje2- aucune défiance j recevez mon anneau 9t^mme un gage de ma foi et de mon serment. Au bout fi d'un mois , en me le remettant vous recevrez votre liberté. n Renaud , qui croyait n'avoir pas un jour à vivre , entendant » parler d'un mois , reçut l'anneau d'un air joyeux quoiqu'il » lut intérieurement fort triste , et se rendit prisonnier. »
Gauthier ajoute que phisieurs guerriers distingués, qui avaient abandonné le prince sur lé champ de bataille avant qu'il eut succombe, se hâtèrent de retourner à Antioche, ou ils avaient déjà été devancés par d'autres guerriers qui, comme il y en a dans toutes les armées, sont les premiers aoz portes et les derniers aux combats [ in partis primi, in bellis ultitnij,
Lliistorien rapporte qu'un nommé Euterpe , d'une taille extraordinaire et d'un courage égal à sa taille, voyant les ennemis qui se disputaient, l'épée à la main, la tente du prince et toutes les richesses qui étaient dans la chapelle , courut à eux et traversa d'un coup de lance un émir couvert d'or qu'il rencontra; puis, se précipitant sur les autres, il trouva dans le martyre te terme de sa vie et alla jouir de la béatitude éternelle. Plus de cinq cents chrétiens faits prisonqiers furent conduits les mains attachées derrière le ^fiB , les fers aux pieds , et liés deux à deux par le cou , comme. iiei chiens, devant le chef des barbares, qui, dans sa fureur, ordonna de les faire périr par divers supplices. Lef uns moururent sous les coups , les autres eurent la tête tranchée; ceux-ci furent écorchés, ceux-là coupés par le milieu du corps. A la troisième heure du jour, beaucoup le ces prisonniers nus furent conduits dans une vigne nouvellement cultivée , liés les uns aux autres par le cou et menés
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à coups (T^pée, de bâton et de fouet, pendant Tespuce d'un i mille. L'auteur remarque qu'il faisait une chaleur excessÎTe, j et que les prisonniers et ceux qui les conduisaient étaient , tourmentes par une soif dévorante. Ilgazi fît venir de Peau i d'un endroit éloigne, en but et en fit boire aux siens; puis ) iï fit placer les outres au milieu des prisonniers , et ordonnt i qu^on les fit boire. deux a deux, et qu^on tranchât la Ûtt i à ceux qui s'approcheraient de ces outres sans y être conduits. «Mais plusieurs, dit Gauthier, se précipitèrent à travers n les epees sur cette eau qui leur était destinée, et furent » les uns accables de pierres, les autres perces de traits, et n d'autres tues de diverses manières. Ilgazi souriait de plaisir ^ à la vue de ces barbaries. Ceux qui restèrent ayant e'té n amenés dans le champ, un des émirs s'adressa en ces termes y) à Ilgazi : Étoile de ta lot, pourquoi mets-tu un terme li n prompt a tes plaisirs ? quand ces prisonniers seront tués, n quel sujet de triomphe ofiriras-tu aux autres rois et princes n de notre loi? Ne livre donc point ceux-ci à cette mort, y» et ne refuse point de croire au conseil que |e te donne 9 dans TinleVét de ton honneur; car je ne te conseillerai rien » qui ne s'accorde avec notre loi et ta gloire. Fais donc mettre n à part les plus riches et les plus puissans de ces chiens » [ex his canibus] ; tu en tireras une plus forte rançon, ou n tu les réserveras pour les faire peVir dans d'autres tourn mens, aux jours des solennités de notre loi : ceux que » tu enverras au sultan et aux autres princes musulmans, n seront des preuves vivantes de ton nom et de tes ex- 91 ploits; ceux que tu garderas, en périssant sous tes coups, n sentiront combien eux et leurs parens et leurs compatriotes n ont manque' envers notre sainte loi. n
u Ce conseil de la scélératesse, dit Gauthier, plut à un scé- 39 lerat. Ilgazi le suivit. On choisit ceux qu'on destinait a pcrtr n plus tard par les supplices ; les autres furent tues sur4e-chanip« n Soldats, dit Ilgazi , deTenseurs et protecteurs de notre sainte 39 loi , voilà les chiens qui sont reserves 'pour devenir Iff n victimes de VOS epées; idlons, allons, tombez promptemeat n sur eux. Les impies exécutent cet ordre , et ne cessent de n frapper que quand il ne reste plus une seule partie enn tière des prisonniers: quûusque captivorum partium partes 9 intégras non inveniunt. Ces bourreaux, se roulant alors » dans le sang qu'ils viennent de répandre, comme utt n porc se roule dans la fange, ut sus in volutabro luti, snp* fy plient à genoux Ilgazi de leur permettre d'exterminer de ff même ceux qu'il venait de choisir peur d'autres tourmenf ;
• mais Ilgazi ^y refusa. Il envoya ces prisonniers à son tils y tf qui les fit conduire à Alep. Une partie de ces prisonniers 9 j pérît dans divers iourmens ; les autres parvinrent à se » racheter, n
Depuis la mort de Roger, Antioche se trouvait sans chef. Gauthier fait, sur la situation de cette ville, desTeflcitiops qui doivent paraître un peu étranges de la part d'un Français et d^on chancelier de Roger. « Antioche, dépourvue de garni- » son , et ayant perdu tout secours des Francs ^ se vit , par la » ne'cessite' , soumise à son cierge'^ et dès-lors, dit-ii , eue eut 9 beaucoup plus à craindre de la trahison de ses ennemis in- 9 teneurs que de la violence de ses ennemis extérieurs. Cela » ne doit pas surprendre; car cette viHe, privée de ses biens 9 par la force et la méchanceté de notre nation fvi et ptavc 9 mgenio gentis nostrœ privata suis bonis] , adonnée à de
• mauvaises habitudes [addieta pravœ cohsuetudini] , très- 9 souvent accablée par le desespoir /J$^j9ti£^iiiâ?rortf concussa], 9 aurait peut-être voulu, par un reto^r de justice, rendre le 9 mal pour le mal, et aurait pu maltraiter les nôtres , soit 9 par trahison , soit de toute autre manière. Le patriarche, en « homme prévoyant , appela auprès de lui les Francs , et, s'ap-
• pnjant sur la force de Dieu et sur les secours de son cierge ,
• prit des mesures pour prévenir toute trahison ; et, de concert «avec le cierge et les Francs, il se chargea lui-même de la «garde d'Antioche. U fut reWu que tous les habitans, de «quelque nation qu'ils fussent, excepte les Francs, seraient «sans armes; que personne ne sortirait jamais la nuit de sa « demeure sans lumière. Il fut décide, en outre, qu'on éta- « blirait des tentes (sans doute des espèces de corps-de-ga/'de ) « dans tons les endroits faibles de la ville , afin de protéger « les «shretienj}, et que toutes les tours recevraient un nombre
• de moines et de clercs unis aux laïcs. » Par ce moyen , htéifonne et la police d'Antioche se trouvèrent tout enti^Nia^dans les mains du patriarche, qui pe cessa , selon GautUeTf (Tezercer par-tout la vigilance la plus active; ce qui nii ainsi la ville à l'abri des tentatives de toute espèce d'enaem» jusqu'au moment où il la remit entre les mains de Baudouin , roi de JeruMdem.
Ce passage de notre historien explique ce que d'autres écrivains ont dit du gouvernement passager du patriarche d'Antioche, gouvernement qu'ils ont représente comme une sqrte d'usurpation, mais qui prouve au contraire que ce pimtife développa, dans les circonstances critiques où se trouvait la capitale de la Syrie, un grand ca ractère et beau-
.coup d'habilete. Ce que dit Gauthier de là violence et de la j méchanceté des Francs ne s'explique pas aussi naturellement; t car il semblerait que Gauthier regardait le gouyemement : des princes francs dans Antîoche comme un gouvernemeot -: oppresseur. En rapprochant de ce passage la fin de son prologue, dans lequel , en parlant des pUûes dont Dieu affligea les habitans d'Antioche pour les rappeler à lui, il met au rang de. ces plaies la domination intoIeVable de la posteVite des Français , qui vinrent après les Grecs et les Parthes [intolerahiliori succubuere Gallàrum posteritati] , on ne peut douter deTopinion de Gauthier sur le caractère et la conduite de ses compatriotes.
«Cependant Ilgazi, qui, dans ses festins et ses deliau- 9} ches , avait oublie Antioehe , apprend que Baiidouinlst le n comte de Tripoli marchaient en toute hâte vers cette n ville. II fait aussitôt partir dix mille hommes , qu'un pareil n nombre ne tarda pas à suivre; il leur ordonne d épier n la marche du roi, et de lui dresser des embûches. Les inn fidèles s'avancent vers Laodicee, et, parvenus au mont n PaUrius, ils se partagent en trois corps; l'un va au-devant » du roi , l'autre ravage le pays , et le troisième se rend n au port de Saint -Simeon. Le roi tombe à Fimproviste snr n le premier corps , le culbute, le renverse, et le force à se » disperser dans les montagnes. Le lendemain, il se met à » la poursuite de ces infidèles , et se fait suivre du comte n de Tripoli. Celui-ci rencontre une troupe d'ennemis oui t emmenaient avec eux un grand butin : il les attaque aussitôt, » les bat et leur enlève leur proie. Mais les infidèles , repre- » nant courage, tombent à leur tour sur les Provençaux » que commandait le comte, et leur coupent le chemin, de y> manière qu'ils ne peuvent rejoindre le roi : quelques-uns » furent tues, d'autres se réfugièrent dans les montagnes, " et le reste, errant toute la nuit, trouva enfin le roi, qui e'tait n k la Maison Blanche, Ce prince fut fort afiligé en appiref> nant ce qui venait d'arriver : comme il ne savait de qaei » côte il pouvait se mettre à la poursuite des ennemis, il n résolut d'aller a Antioehe, pour consoler cette ville et ^ « prendre conseil avec le patriarche sur les moyens d'atta- ^ >y quer les infidèles. Sur ces entrefaites, trois mille ennemis » se portèrent vers le port de Saint-Sime'on , et passèrent au H » de Te'pee une partie de la garnison, qu'ils surprirent dans les ' w bras du sommeil ; l'autre partie se re'fugia sur les vaisseaux. ' »♦ Deux heures après l'aurore , les ennemis charge's de butin pt- * « rurentnon loin d*Antioche, enseignes déployées. A la vue
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» des ennemis, un cri immense se fait entendre. Le clergé, » les chevaliers et les habitans qui étaient accourus pour » combattre , prennent les armes. Quelques-uns vont à la » découverte pour s'assurer du nombre et de la force des » infidèles. Parmi les envoyés , il y en eut deux qui furent » tués dans la campagne ^ et les autres, repoussés par les » Sarrasins, se hâtèrent de revenir sur leurs pas. Les nôtres, » qui étaient placés non loin de la ville , en voyant fuir ce » peuple faible et sans armes ^ commencèrent à trembler. «Soudain, les infidèles qui étaient à la poursuite des » fuyards , pressent leurs coursiers de l'éperon, et tombent » sur les nôtres. Ils en précipitent quelques-uns dans le » fleuve et poursuivent le reste jusque sur le pont. Trente- » sept des nôtres périrent dans ce choc : cependant les chré- » tiens parvinrent peu à peu à repousser les ennemis de » Dieu. Bientôt après arriva le roi Baudouin ; aux yeux de » tout le peuple chrétien il était grand pourTattente. eocpec- » talione magnus, plus grand pour son arrivée , adventu ma- » jor, et très-grand par sa protection , ad protectum maxi" » mus. Lorsqu'on eut appris au monarque quelle avait été » la tyrannie des perfides envers les nôtres y le feu de Vindi'^ 1 ffiation lui pénètre entre cuir et chair, et jusqu'à la moelle , » et le prince se hâta d'entrer dans la vitle. » Ce n'est pas pour s'y reposer, dit l'auteur , mais pour conquérir le royaume de Dieu. Ayant à combattre pour la patrie, il voulait se rendre dans l'église de Pierre , comme il convient u un roi, afin d'adresser à Dieu ses vœux et ses prit'rés-, eu sortant de là, et fortifié par le conseil absolu des ecclésiastiques, il pouvait s'avancer sans crainte contre les perfides. Baudouin ne négligea rien; mais après avoir fait son oraison et consulté le patriarche , il se sentit enflammé d'une double ardeur. Au dedans de lui-même, « son âme respirait la » vengeance , au dehors , ses devoirs de guerrier l'appe- » iaient au combat ; il envoya en avant des éclaireurs , et » après avoir rangé son armée en: bataille, il se mit en » route. »
Gauthier raconte qu'après s'être assuré de la retraite prëcipitée des ennemis, Baudouin retourna à Antioche, et qu'il veilla à la sûreté de la ville. Le monarque tint une assemblée dans le palais de Saint-Pierre. Là il fut dé- 'cidé que Baudouin , souverain arbitre des chrétiens d'Orient, donnerait au fils de Bohémond la principauté d'Antioche avec sa fille. Il fut aussi résolu que ceux qui acquerraient des terres et des honneurs dans ce pays étranger , en récompense des services qu'eux ou leurs parens auraient reuiUi à
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la chrétienté, posséderaient ces bénéfices à perpétuité et par droit héréditaire. Ces décrets furent sanctionnés par les paroles de Baudouin , et le monarque en jura l'ei^écution. Bientôt il s'occupa de rassembler des troupes et de leur procurer des armes. A la nouvelle de ces préparatifs, Ilgazi se mit en marche contre le château de Cerept, commandé par Alan.. Ilgazi , après avoir dirigé contre Cerept d'inutiles attaques, fit creuser de vastes cavernes, et envoya dans ces lieux souterrains des hommes av€^ des chariots chargés de bois sec; ceux-ci avaient ordre d'allumer le bois, lorsqu'ils seraient arrivés aux pieds des tours du château. Les assiégés étaient pressés de toutes parts; les machines de guerre , les traits et les javelots allaient porter au milieu d'eux l'épouvante et la mort. « A la fin , dit Gauthier , les ,) habitans , saisis d'effroi en songeant aux flammes qui dé- „ vor aient les pieds de leurs tours , tremblans à la vue de )) l'appareil terrible qu'on déployait contre eux, aimant ,1 mieux vivre encore dans ce monde plutôt que d'être en » proie à des craintes continuelles dans leur château ou de » recevoir la couronne du martyre, malgré la honte quis'at- ,, tachait à une capitulation , proposèrent de se rendre ; en- » suite tristes et couverts de honte, ils se retirèrent vers le n roi. Mais les perfides, ayant laissé au château une forte «garnison, se disposèrent à aller attaquer Sardouas. Peu- » dant ce temps-lu le roi Baudouin , espérant trouver en- » core les scélérats à Cerept, après avoir préparé tout ceqttî j) était nécessaire , s'était rendu dans les églises de ses bien- » heureux intercesseurs, avec un e&prit d'humilité , le cœur » contrit, revêtu d'un habit de laine, et nus-pieds. Il agissait » ainsi afin que par le secours de Dieu, quiTavait placé à la » tête du royaume, et par la vertu de la sainte-croix, il j) pût abaisser et renverser, pour l'honneur et la gloire de » son saint nom, les tyrans et les ennemis de la chqtienté » qui, pleins d'orgueil et de confiance dans leur propre » force , croyaient triompher du monarque. Le clergé et » tout le peuple de la ville se réunirent dans l'église du bien- ,) heureux Pierre. Le patriarche, après avoir célébré l'office » divin , instruisit et arma les fidèles des préceptes du Sei- „ gneur , et leur donna sa bénédiction au nom du ciel; » ainsi devait agir un père à l'égard de ses enfans prêts à ]» marcher à la guerre. Tous les chrétiens, tant ceux qui j» devaient marcher au combat que ceux qui devaient rester » dans leurs foyers , s'inclinèrent respectueusement devant » l'autel, et se dirigèrent hors de la ville jusqu'à la borne » où ils devaient se séparer. Us s'avançaient tous en procès-
DES CHOISADES. 121
» sion nus-pieds et revêtus d'habits de laine , avec leurs ban- » niëres el leurs saintes reliques , précédés de la croix du » Sauveur, chantant les litanies et autres prières. Lorsque » les fidèles furent arrivés au lieu désigné, le patriarche » prit dans ses mains la sainte- croix , les bénit tous par la » vertu du bois sacré, et les recommanda au Seigneur : » Que celui qui nous a rachetés par son précieux sang, s'écria » le pontife, soit notre guide et notre soutien, afin que vous » tous qui restez ou qui partez-, absous de vos fautes, consolés » et victorieux , vous vous rejouissiez en lui et par lui, A ces » mots, les larmes coulèrent de tous les yeux; précédés du > signe de la croix sainte, le roi s'en alla à la guerre, le » clergé à l'église , le peuple dans ses foyers -, conjurant l'au- » leur de toute justice de glorifier son saint nom et de bri- » ser les infidèles. La nuit suivante, pendant que Baudouin « s'avançait sur Cerept, il rencontra les habitans qui » avaient abandonné leur château à Tennemi. Leur pré- » sence et le rapport qu'ils lui firent l'accablèrent de dou- » leur. » ^
Le prince se dirigea vers iRw^ef, dans l'intention de camper près de la montagne de Danitz ; il apprit bientôt que les infidèles assiégeaient Sardonas. Les habitans de cette ville, forcés de capituler , demandèrent et obtinrent une escorte pour les accompagner ; mais ceux qu'Ilgazi leur avajt donnés pour garde étaient des bourreaux chargés de passer au fil crêpée ttn peuple vaincu et désarmé. Gauthier le chancelier raconte un grand combat que Baudouin el le comte de Tripoli livrèrent aux troupes infidèles; les deux princes firent des prodiges de valeur ; Euzomère , archevêque de Cesarée, vêtu des habits sacerdotaux, maudissait les ennemis sur le champ de bataille; il tournait contre eux la croix sainte, en prononçant ces paroles : Scélérats, par la sainte vertu de celte croix, soyez anathématisés ; la vengeance dis^ine vous poursuitf périssez tous. Les chrétiensperdiifent dans cette bataille cinq ou sept cents fantassins et cent cavaliers , et du côté des infidèles , dit le chroniqueur, il y eut, de leur aveu , deux ou trois mille hommes de tués. Baudouin retourna à Antioche , où le clergé et le peuple le reçurent en procession , en chantant des hymnes et des cantiques.
Le chancelier d'Antioche raconte que Robert de Foulques, dechî^ et écorché par les impies , fut présenté au prince IIgazi. A cette nouvelle , les habitans d'Alep , transportés de joie , coururent auprès de Robert comme vers un objet de curiosité. Quasi admonstrum confluunt, « Ce n'était point, dit » Fauteur , pour délivrer cet infortuné qu'accourait la mul-
N titude, mais pour se réjouir de ses tourmens et insulter a la » victime. » Ilgazi renvoya le prisonnier à Daldequin, qae Gauthier représente comme un homme habile dans le raffinement des cruautés. « Lorsque Robert parut devant lui y | » dit le choniqueur , Doldequin lui adressa la parole en ces % » termes : Allons ^ Robert, vois quels sont les ai^antages de j » notre loi, et oà vous conduisent l'erreur et l'incrédulité. Pour- \ » quoi voulez-vous perdre notre loi, qui est meilleure que la » vôtre et toutes les autres? Pourquoi voti'e petite puissance, » telle qu'un ver qui rampe, veut-elle s'éleoer contre notre » pouvoir? Jusqu'à présent nous avons marché en tombant \ » et en nous relevant; et aujourd'hui, par ùn'bienfait de Dieu, » vous nous êtes soumis. Je me rappelle que déjà tu m' as paye » tribut, et c'est pour cela que je ne trouve point de raison. \ » pour te faire mourir. Et il renvoya Foulques à Ilgazi , en \ TSi lui disant : J'aime mieux qu'il périsse par ton glaive que » par le mien. Ilgazi , après avoir maltraité le prisonnier , le » renvoya une seconde fois à Doldequin , qui, saisissant sob » épée , lui dit : Renonce à ta loi, ot^ meurs. Robert répon* » dit : Je renonce à toutes les œuvres de Satan et à ses nom'- ., » pes; mais je ne renonce point au Christ. A ces mots, l'infi- i » dèle, transporté de fureur, trancha la tête à Robert, et ii » la fit ensuite promener dans toutes les rues d'Alep. » |
Gauthier décrit ensuite en ces termes les maux qu'on fit : éprouver aux autres prisonniers :
« Les uns étaient suspendus par des cordes à un poteau, » la tête en bas et les pieds en haut, et dans cet état ser- » vaient de but aux flèches qu'on leur tirait; d'autres étaient » enterrés jusqu'au menton ou jusqu'au nombril, et deve-» -i » naient ainsi le point de mire des infidèles; d'autres eurent t^ » les membres coupés et furent traînés dans les rues et les » faubourgs, pour être donnés en spectacle aux passans* » Le lendemain du combat où Ilgazi triomphant s'enivra, M il fit venir devaftit lui tous les prisonniers chrétiens , et » condamna à souffrir de pareils tourmens cinquante -sept >» chevaliers et soldats; puis, leur ayant fait trancher la. » tête , il inonda de leur sang tout le portique de son pa- » lais. » Ilgazi, dans un de ses momens d'ivresse, se mit au milieu des captifs, et, l'épée à la main, en présentait la pointe à chacun d'eux , en leur demandant surle-champ des besans, non qu'il voulût leur faire acheter , leur rançon , mais parce qu'il était ivre. Il donna ensuite^ son épée au cadi de Damas, en l'invitant à frapper un | nommé Arnoul : le cadi remit l'épée à un émir, en lui disant : Faites , à ma place , cet honneur à notre loi , et
• qu'un si grand chevalier soit décapité par un si grand » guerrier. »
Après avoir Rapporté quelques autres traits de barbarie , Gauthier ajoute : «"Je pense qu'U est plus convenable de
• garder le silence sur le nombre et respèce des autres » tourmens que les nôtres endurèrent^ afin que les chré- » tiens n'en usent pas de même entre eux , et ne s'accou- > tument pas à ces actes de cruautés. »
Ilgazî^ s'étant uni au Soudan du Corasan , entreprit de
marcher contre David , roi des Mèdes , espérant Soumettre
ensuite Jérusalem et Ântioche. Mais ce roi , à la tête de
quatre-vingt mille combattans, parmi lesquels étaient deux
cents chevaliers français , battit les Turcomans. Ilgazi, blessé
i la tête , s'enfuit avec un petit nombre. L'année suivante il
se mit en marche pour aller assiéger 5(Zr£?o/2<2^^ que le roi avait
iortifié. A cette nouvelle, Josselin, comte d'Êdesse, partit
wec les siens et une partie de la garnison d' Antioche, pour
-délivrer Sardonas, Le roi de Jérusalem arriva aussi avec ses
-troupes. Bgazi effrayé retourna à Alep, déjà attaqué d'une
-«spèce de paralysie , dont il mourut. Gauthier rend compte
4e cette mort en termes que nous osons à peine répéter en
Irançais. Il dit qu'à la suite d'une indigestion la vilaine âme
^Ugazi lui sortit par l'anus , et que , tirée par les ongles des
scorpions de l'enfer, elle aUa tomber dans les chaudières
jieines de feux éternels , qui brûlent sans fin , et que rien
ne peut éteindre. Après ce récit , l'historien ajoute naïve-
vient: « Ce dont nous préserve la grâce de Notre-Seigneur !
» Amen. »
C'est ainsi que Gauthier termine son ouvrage. Nous avons
é quelque étendue à notre extrait , parce que Thisto-
raconte des faits peu connus et que nous n'avons fait
.«n'indiquer dans notre Histoire : on ne doit pas oublier que
fCiiitiiier était témoin oculaire de tout ce qu'il raconte ; ce
donne un grand poids à son récit. Aucun historien n'a
des détails plus curieux sur les mœurs des guerriers
en Syrie ^ sur leur manière de combattre , sur leurs
militaires.
Gestes de Dieu par les Francs (1).
. Gnibert, auteur de cette histoire , était né en 1 055 , d'une pnnîlle noble, à Clermont en Beauvoisie. Il prit l'habit reppeiix dès l'âge de onze ans , dans le monastère de Flaye ,
L^ (i) GesU Dei per Franeos,
124 BIBLIOtHÈQUlK j
et devint ensuite abbé de Notre-Dame de Nogetit-sôu^Loub; | dans le diocèse de Laon. Cet auteur a fait plusieurs alitres ^ ouvrages, parmi lesquels on distingue ses propres Mémoires, \ où se trouvent très-bien décrites les mœurs et les babitudes J des cloîtres. On remarque dans ce dernier écrit un réàt très-curieux d'une révolution dont il fut témoin dans It ^ ville de Laon» contre l'évêque. Guibert dit lui-même qu'il t«j| composé son bistoire de la première croisade , ayant sons *, les yeux une relation anonyme , et reprocbe à Fauteur de J cette relation d'avoir blessé les règles de la grammaire, ', et de n'employer qu'un langage commun. L'abbé de Nogeot , annonce le projet qu'il a d'écrire d'une manière plus cou* ] venable, et de s'élever, autant que son génie le luiper^ j mettra, à la hauteur de son sujet; ce -qui le détermmet ^
provmces pour i étude de la grammaire En adoptant le titre de Gesta Deiper Francos, il nous dit que. ce titre est sans prétention, et qu'il doit servir à honorer k] nom français. On ne trouvera dans Guibert ni la simplicité 1 rustique de Tudebode , ni la simplicité vive et animée de! Robert-Ie-Moine. Son style , qui s'élève quelquefois, Mv trop souvent plein d'affectation, et ce défaut répand àbi l'obscurité dans ses récits. On ne peut s'empêcher néa»* \^ moins de reconnaître dans Guibert un observateur piaf ^ habile et plus éclairé que la plupart des chroniqueurs coiH ; temporains ; et , sous ce rapport , son histoire est un moinh '■[ ment précieux pour tous ceux qui veulent étudier l'espiit ■ et le caractère de la première croisade. '
Le but de l'historien, comme il l'annonce lui-même daafV le titre qu'il a choisi , est de montrer que la croisade n'eit f point l'ouvrage des hommes, mais celui de Dieu : ceux q»^ partaient n'avaient point reçu d'ordre , la plupart n'obâi^'" saient point à des chefs ; tous renonçaient à leurs habitue à- leurs familles , à leur pays ; on n'avait pas même b( de les prêcher dans les églises pour les encourager ; le i oubliait ses trésors , le pauvre sa misère. On vit , si on croit le récit de l'abbé de Nogent, tous les peuples recev< ensemble la même impulsion ; le sauvage écossais, les jambflpT nues , vêtu d'une casaque de poil hérissé , portant ses vivriir= dans un sac suspendu à ses épaules , quitta son climat bra»^ meux; d'autres avec des armes inconnues, venaient offiitv le secours de leur bras ; des hommes accourus des îles loQ taines, et parlant un langage qu'on n'entendait point, çaient les doigts de leur main en forme de croix , et d raient ainsi qu iU voulaient combattre pour le Christ. Guil
ne- croit pas pouvoir mieux exprimer ce qu'il y ftvait de merveilleux dans ce mouvement général, qu'en rappelant ce proverbe de Salomon : Les sauterelles n'ont point de roi, tt toutefois elles marchent toutes par bandes. Rien n'est plus bixarre et plus singulier que le développement de cette comparaison dans l'histoire dont nous donnons ici un fidèle extrait.
Après ces considérations préliminaires , l'abbé Guibert décrit l'état religieux et politique de l'Orient ; il parle avec assez de vérité des diverses hérésies nées dans les contrées orientales ; il rapporte sur Mahomet et sur les progrès de sa secte , des fiables ridicules qui circulaient alors comme des vérités , et que nous ne répéterons point. Le seul document utile
Se nous offre. le commencement de son histoire, est la tre qu'écrivit l'empereur Alexis au comte de Flandre, pour engager les guerriers de l'Occident à secourir Constan* tinople. Nous ferons connaître cette lettre dans les extraits de dom Martenne (1). Nous remarquerons seulement que f abbé Guibert s'étonne de voir l'empereur d'Orient vanter 4a beauté des femmes grecques, comme si elles avaient vuelque supériorité sur les femmes françaises. Selon notre auteur, un pareil motif ne pouvait déterminer les guerriers de l'Occident à quitter leur pays. Notre historien fait une remarque non moins curieuse au sujet de la tête de saint Jean-Baptiste , que les Grecs se vantaient d'avoir dans leur capitale. Les moines de Saint- Jean -d'Angeli se vantaient devoir la tête du même saint , et Dieu n'a pas permis qu'u/z 'snd homme eut jamais eu deux têtes, Guibert s'élève ici contre l'habitude qu'on avait de couvrir les reliques d'ornemens ^étrangers , et de les colporter de pays en pays pour amasser .'de l'argent^ ce qui annonçait une coupable avidité. « Le tort ^ qu'on a , dit-il , est de ne pas laisser les saints jouir du repos «qui leur est dû dans une tombe immuable {immutabilis se- ^mutune quietem), » Dans le second livre de son histoire. Gui- ^%ert arrive au concile de Clermont ; il loue beaucoup l'élo-
tence d'Urbain, et dit que ce pontife s'exprimait en latin avec tant de facilité qu'un avocat quelconque dans sa langue ma- ^temelle : le discours qu'il met dans la bouche du pape , ne réi^^ondguère néanmoins à l'opinion qu'il a voulu nous en donner: 'cette prédication médiocre ne ressemble point du reste aux
(l) L^antlientîcité de cette lettre est aujourd'hui reconnue par tous les ^~ ' u ; on ne sait quel 'scrupule a pu porter Dom Martenne à relrapcher lettre d* Alexis le passage sur les femmes grecques. Voyerlc preraW de notre histoire.
discours ^e nous rapportent d'autres chronicpiieurs ; Gui* bert ne se fait jamais de scrupule de faire parler à sa ma» : nière les personnages de l'histoire , et se montre touioun ;
^ disposé à leur prêter le secours de son éloquence. Note \ historien est mieux inspiré et surtout plus -véridique, Ion* qu'il décrit l'enthousiasme qui , comme une flamme dérop . rante , courut de province en province , embrasa tous les . peuples à la suite du concile de Glermont : chacun allait j solliciter ses parens et ses amis d'entrer dans la voie de Diem; , les comtes et les chevaliers étaient entraînés comme par une , force surnaturelle ; la multitude suivait leur exemple ; ceux , qui prenaient la croix, se hâtaient de vendre leurs biens à , bas prix , comme s'il eût été question de racheter leur & , berté ou leur vie. Il y avait alors une grande disette; kl ^ avares comptaient leurs boisseaux de froment ; le pauvre , dévorait les herbes des champs ; mais tout- à -coup sept j brebis ne furent vendues que sept deniers ; tout-à-cQup as i donna pour quelques pièces de monnaie ce qu'on B.'aarait i pas donné auparavant pour éyiter la prison ou le supplice^ ^ €eux qui s'étaient d'abord moqués de l'enthousiasme de, leurs voisins , prenaient aussi la croix et faisaient comme kf ^ autres. On voyait partir pour la guerre des femmes, des-', enfans , des vieillards ; ils couraient au-devant du mar^rs» et disaient à ceux quiportàient les armes : Fous comboÊlm pour nous, nous souffrirons pour Jésus-ChnsL
Tel est en abrégé le tableau de Guibert , qui était rcilé I en Occident, et qui a mieux décrit que tous les autres In ' singularités du spectacle qu'il avait sous les yeux. C'est df ^ son histoire qu'on a tiré ce trait si connu et si souvent rj* . pété de ces petits enfans , qui , partant avec leurs ft>iwîU*» ^ pour la croisade , lorsqu'ils voyaient une ville ou un chl» teau , demandaient si c'était là Jérusalem, Le même autour «
- ajoute que l'Occident avant cette époque était tout reiii|di L de troubles; lorsqu'on eut parlé de la croisade, tout rentia'^ dans le calme. De même qu'un grand vent, dit -il, «rt£ apaisé par une légère pluie ; ainsi la guerre et toutes lespMr^ sions de la discorde furent calmées par l'inspiration de k: croix qui venait du ciel. *
Nous ne répéterons point ce que dit Guibert sur le succk^ des prédications de Pierre l'ermite. Il en rapporte beaucoup " de choses merveilleuses ; puis il ajoute : « J'ai dit ces choses
ne
des premiers croisés. C'est dans Albert d'Aix qu'il faut veiff ■
les ^vëiiemens et les combats qui furent le triste prélude de la croisade ; une bande de ces premiers pâerins fut dispersée devant une ville de Hongrie^ qu'on appelait il[foû- 107»/ les fuyards qui revinrent dans leur pays dirent qu'ils revenaient de Moissons, et la multitude les accablait de railleries. Ainsi l'abbé de Notent ne dédaigne pas de répéter un jeu de mots qui faisait rhre ses contemporains. Dans la suite de son récit, il raconte ^ comme Robei*t-lemoine et comme Tudebode , le désastre des compagnons de Renaud dans le cbâteau d'Exorogorgon, et la défaite de Farmée^ commandée par Gauthier sans avoir, dans le voisinage de Nicée. Sa verve s'anime à l'aspect des princes ëroisës qui partent pour l'Orient; il célèbre leur valeur^ leur puissance et leur piété. « Tous ces princes , dit-il , quit- • tant les objets des plus tendres affections , des femmes » illustres et d'aimables enfans , leur préféraient un exil » lointain ; beaucoup de comtes, de barons et de chevaliers » partaient, et leur nombre était si grand , qu'il surpassait, » à n'en pas douter, celui des princes et des héros qui com- ^ battirent au siège de Troie. » Guibert s'étonne et s'indigne ea même temps que des guerriers si fiers aient fait hmnnage k l'empereur de Constantinople , et se soient par là soumis à la domination de ces pauvres petits Grecs,, les plus fàSUes des hommes.
Arrivé au siège de Nicée , il retrace un tableau brillant et animé de la discipUne , de l'ardeur héroïque , de la dévotion sineère des croises. Il ne porte le nombre des eombattans qu'à cent miUe {cenium circiter millia); il ajoute qu'on ne pouvait compter les gens de pied et la multitude qui suivait l'armée dntienne.Nptre historien pense que, pendant ce siège, ceux qui forent moissonnés par la fmnine , durent recueillir les palmes du martyre comme ceux qui mouraient les armes à la ■ain. Guibert, dans le récit qu'il fait de la bataille de Dorylée, de la marche des croisés à travers la Phrygie, de l'expédition de Baudouin et de Tancrède^ n'ajoute rien de remarquable «m récit de Robert4e-Moine et des autres chroniqueurs qui Pavaient précédé. Après avoir parlé de l'élévation de Baudouin au trône d'Édesse , il donne des détails assez curieux sur une conspiration formée contre ce prince , par les princ^ux habitans de la contrée. Baudouin fît couper aux uns les pieds, aux autres les mains, à plusieurs le nez, les oreilles, la langue; tous furent soumis à la mutilation des eunuques. « Dès-lors Baudouin, ajoute Guibert, commença Va jouir du bonheur de gouverner tin si beau pays. » On peut juger par là de la conduite des Francs dans les pays
qae la fortune dés armes avait mis entre leurs ir Le «iège d'Antioche, tel qu'il est raconté par noU teur, offre peu de détails qui n'aient déjà été raconti d'autres. 11: décrit assez longuement la famine qui ra rarnaée chrétienne ; il ne plaint pas ceu^ qui mour car ils allaient se nourrir du pain des anges ; il rem que la faim portait le feu dans les entrailles et dans 1 veau, ce qui ajoutait à l'exaltation des esprits, et i blait en quelque sorte la force morale des croisés. £ lantdèla désertion de Guillaume Carpentier, et de pli autres, l'historien fait cette réflexion : u C'était dt ». guerres injustes qu'ils faisaient chez eux à des chri » qu'ils auraient dû se montrer timides ; mais toute ' y* tion était coupable , lorsqu'il s'agissait du salut ét€ Lorsqu'on vit dîéserter Pierre rerinite , c'est commi étoiles :étaient. tombées du ciel. Guibert apostropht nkoôit le.céuobite qui aurait dû se souvenir, en cetti §kH»:y:<}u'il ^l'appelait Pierre, et que la pierre ne se mi lég^rein^it^ï Après ce jeu ^e mots , l'abbé de Nogent f au prédicateur. de. la croisade une longue réprhnant nou»- abrégeons : « Souviens-toi de tes jeûnes ; tant 9:! peau demeure attachée à tes os> roidis ton estonu i».tpendu. conrnie à un fil, sache le nourrir de l'her » troupeaux ; lorsque tu haranguais les peuples , tu i>:appàais .pas à des festins ,-• sache te conformer à ce »'as dit, etr .donne l'exemple. » L'abbé Guibert se': beaucoup plus indulgent pour ce prêtre qui , afîn d'( les .aujp(iones desf fidèles , s'était fait une croix sur lè qu'il. ejitr.e tenait. avec des sucs d'herbe préparés. P le siège d'Antiochc^ il confessa sa fraude^ et on la h dôntia'.^ Sans doute, dit notre auteur, il avait été par le zèle de Dieu; mais ce zèle s'était montré vide gesse : .ce même:prctre devint dans la suite archevé Césarée. Guibert termine le quatrième livre de son hi en dracoiitant le martyre d*ua chevalier quHl avait Ce- cUevalier , menacé de la mort s'il n'embrassait la Mahomet , demanda aux Sarra$ins un délai de six joui de pouvoir mourir un vendredi. Cet homme se n< Mathieu, et^ conformément à son nom, il ne voulut se t/u'à Dieu, •
Au comiiiencement de son cinquième livre , Guil quelques mots sur sa manière de raconter et d'écr qui est commun et vulgaire lui déplait ; ce qui est * ^t-rcçherchp convient davantage à son esprit ; il déc! içstje qu'il fi'éciut jtjiie poui* sa propre satisfaction ,
K>ml pour plaire aux autres. En conséquence , il prend son *^rti sur les jugemens qu'on portera , et poursuit son ou- 'mge, très-aisposë à subir sans se plaindre la sévérité de tt critiques ( toleremus hominum nos diUUare judicia ).
Guibert, après avoir parlé de la conspiration de Phirous, li'H appelle tantôt un brw^e traître, tantôt un heureux traître, iconte assez brièvement la prise d'Antioche. La seule chose i^e de remarque dans son récit, c'est que les Arméniens
les Syriens , dit-il trës-sérieusement , furent sans injuste enveloppés dans le massacre général^ car ils s'étaient lociés aux Turcs, « Les nôtres » nous répétons l'opinion littérale de l'abbé de Nogent, auraient épargné trop de uonde , s'ils s'étaient arrêtés à Caire quelque différence sntre les païens et ceux qui professaient notre foi. » On ; porté à croire , d'après cette observation étrange , que tsieurs croisés périrent sous les coups de leurs frères qui les reconnaissaient point. Guibert nous apprend que le lage amaigri des pèlerins était couvert de crasse , et qu'au lieu des travaux .du siège , ils négligeaient de se couper barbe. L'évêque du Puy^ prévoyant des méprises funestes, ait ordonné aux siens de se raser, et de suspendre à leur Dp une croix d'argent ou de tout autre métal. Lorsque Kerbogath eut assiégé la vUle^ l'armée cbré- !ime se trouva dans la plus grande détresse : Guillaume
Normandie, Alberic, son frère, désertèrent l'étendard
la croix. Guibert ne veut point citer les lieux dont les Nsés portaient les noms , parce qu'il les connaît ; par la hne raison , il garde le silence sur la fuite de quelques très chevaliers. Notre auteur raconte , comme les autres coniqueurs , les visions qu'eurent alors plusieurs des pélins. Au milieu de ces visions , les chefs jurèrent de ne ttnt quitter l'armée ; Tancrède promit de rester sous l'éndard de la croix, tant qu'il lui resterait cinquante cheva- TS. Dans l'incendie qu'alluma Bohémond^ plus de deux yHe édifices, tant églises que palais et maisons, furent nsumés par les flammes. A la même époque, il parut du té de l'occident un feu du ciel qui tomba sur le camp des loemis. « Si les Turcs , dit à ce sujet Guibert , avaient eu de l'intelligence , ils auraient prévu , à n'en pas douter, la catastrophe que leur annonçait cette apparition extraordinaire. » Ici notre historien décrit le camp des infidèles : i voyait des tentes magnifiques , des chevaux agiles , des istiaux, des richesses de toute espèce. On y avait remarié de jeunes femmes , nouvelles Dianes , portant l'arç et
le carquoi», qui étaient venues, dit Tabbé Guibert, moini pour combattre que pour faire des enfans. Après la bataiQe, on trouva beaucoup d'enfans nouveaux-nés dans les champs ' et dans les buissons touffus. Le chronloueur admire la résignation des seigneurs et des chevaliers au milieu des horreurs de la famine. « Ce qui paraîtra merveilKux, dit-ï, » c'est que les mêmes hommes , lorsqu'ils habitaient dans » leur pays, ne savaient pas seulement demeurer trois jonii » de suite sous les tentes et dans l'armée de leur roi , Ion » même qu'on ne les forçait pas à sortir de leur province. » L'auteur parle de la désertion du comte de Bloîs y mais 3 en parle avec moins d'amertume que les autres chironî^ queurs du temps. 11 est persuadé que la mort de ce prince» après la prise de Jérusalem, a racheté tops ses torts aux yeux de Dieu. Si on en croit ce que nous rapporte Guibert» la croisade et ses périls n'auraient pas rendu meilleur mi grand nombre de chevaliers et de barons^ qui, après avoir supporté tous les maux de la guerre sainte , se condiûsireBi à leur retour de manière à faire rougir tous les gens de bieSt
La découverte de la sainte lance est racontée par tous ki chroniqueurs , et le récit de Guibert ne nous apprend ries de nouveau. Il parle avec enthousiasme de la victoire des chrétiens ; il ne manque point de rappeler le bataillon o^ leste qui vint à leur secours^ ajoutant que ce secours leur était bien dû, après tout ce qu'ils avaient souffert pour Dieu. « Pierre et Paul, dit-il, livrèrent cette grande bataîDe » le 28 juin , la veille même de l'anniversaire de leur mar^ » tyre. » La mort de l'évêque du Puy, les expéditions de» croisés en Syrie, les différends survenus entre Bohémondel Raymond de Saint- Gilles , remplissent une grande partie da sixième livre de cette histoire. En parlant de la famine da Marath , l'auteur se contente de dire que quelques-uns des pèlerins coupaient des morceaux de chair sur tes cadavrei des Sarrasins , et les faisaient cuire pour les manger. B ajoute que cela arrivait rarement et toujours loin des re» gards du public ; ce qui a fait révoquer cette circonstance eu doute. En racontant le siège d'Archas , il parle de la moit d'Anselme de Ribaumont, et des doutes qui s'élevèresl ' parmi les croisés sur l'autenticité de la lance du SauveuTi découverte à Antioche. « La multitude du peuple , dit-il» » ne tarda pas à chuchoter tout bas sur cette affaire. On et » vint à l'épreuve du feu ; Pierre Barthélemî mourut peu d>- » temps après , et l'incertitude resta dans les esprits. ■
Le siège et la prise de Jérusalem, la bataille d'AscaIo0M
sont décrits dans le 7^ livre de Guibert; la prise de la vUIe sainte remplit Tauteur d'un si grand enthousiasme , qu'il s'arrête pour nous montrer cet événement comme ayant été prédit par l'écriture , et surtout par de nombreux passages aEsécmel. Ici Guibert reporte ses regards en arrière, et raconte plusieurs particularités intéressantes sur le siège d'Antioche. Dans ce siège si mémorable , on avait
' TU les enfans des chrétiens et ceux des musulmans se former en bataillons^ et livrer des combats en présence des deux armées , qui quelquefois s'ébranlant à leur aspect , en Tenaient à une bataille générale. Chaque chef d'une de ces troupes d'enfans , portait le nom d'un prince ou d'un chef de l'armée chrétienne ; les princes étaient les protecteurs et ki soutiens de ceux qui portaient leur nom. Un spectacle moins touchant, c'était celui d'une troupe de vagabonds qui inivait l'armée ; un noble guerrier de la Normandie se mit
, à leur tête; il se faisait appeler le roi des ^eux, thqfurs dans la langue syrienne. Des que l'un de ses sujets avait sur hi. la valeur de deux sols , on le renvoyait de la troupe. Cuibert ajoute que ces vagabonds mangeaient de la chair hunaine , ce qui inspirait un grand effroi aux Sarrasins , et que leur multitude , soumise aux règles de la discipline , tendit les plus grands services à l'armée chrétienne. L'abbé de Nogent est le seul des chroniqueurs qui parle des droonstances que nous venons de rappeler ; il est le seul smti qui ait parlé de la sage politique de l'évêque du Puy, qai, au milieu des horreurs de la famine , ordonna d'ensemencer les terres voisines d' Antioche , et fit croire ainsi aux ^nemis que rien ne pourrait lasser la constance des chrétiais*
Ce ii*est point dans l'histoire que nous analysons c^u'on trouvera des notions suffisantes sur la marche et les défaites de cette multitude de pèlerins qui partirent d'Europe après Il prise de Jérusalem. La seule particularité remarquable
Cnous ayons trouvée dans le récit de Guibert, c'est que ^heyêque de Milan avait emporté avec lui une chappe » dt saint Ambroise, et que cette chappe, richement ornée,, tomba au pouvoir des Turcs. « Dieu punit ainsi , ajoute ^ s notre auteur, la folie de ce prélat étourdi , qui avait porté B dans le pays des barbares cet objet aussi sacré. » En dé» : crivant le combat livré près de Ramla^ l'abbé de Nogent ^ jmrle de la mort du duc ae Bourgogne , et de celle du comte «elHois; Harpin, comte de Bourges, avait conseillé àBauiwDim de ne pas risquer la bataille. « Harpin, lui répondit le mi de Jérusaiemi si tu as peur, retire-toi et vort-en à Éoiirges. »
152 BIBUOTHÈQUK
Telles étaient les mœurs guerrières de ces temps-là. Ici Guî- j bert raconte longuement Une anecdote que nous ne trou- I vons point ailleurs. « Un homme, dit-il, de Tordre des I » chevaliers , avait accepte le secours du démon , pour vcn- j » ger la mort de son frère. Le démon le suivait partout et I 1» ne lui laissait point de repos. Le chevalier prit la croix, ' » et pendant son pèlerinage de Jérusalem , le diable le laissa - » tranquille. Le démon reparut quand le chevalier revint ' » en Occident, et celui-ci eut beaucoup de peine à se débar- » rasser de la présence de l'ennemi des hommes. » Apifa cette anecdote qu'il est inutile de caractériser, Guibert re« vient à la croisade , et dit que Dieu , pour s'en réserver toute , la gloire^ ne permit point qu'elle fût dirigée par les rois et ■ les maîtres de la terre : cette pensée revient sans cesse dans son ouvrage.
La fin du dernier livre de cette chronique nous offre une \ chose curieuse , c'est la critique d'une histoire de la croi- ; sade faite par un auteur contemporain. Guibert juge kl chronique de Foucher de Chartres qui venait de lui tomba* ; entre les mains. Il reproche à Foucher d'employer des mots d'un pied et demi , d'être sans couleur, et d'avoir comims des erreurs assez graves : il se moque surtout de la credo- , lité du prêtre de Chartres , qui disait dans son histoire , que des croix avaient été trouvées sur le corps de quelques croisés qui avaient fait naufrage , et qu'on avait retirés de la mer. Guibert rapporte à ce sujet les pieuses supercheries auxquelles un grand nombre de pèlerins avaient eu recours» afin de montrer la volonté de Dieu. Pour caractériser mieux encore la crédulité populaire , il nous raconte que lui-même se trouvant à Beauvais , on vit un jour des nuages disposés obliquement les uns devant les autres , de telle sorte qu'on aurait pu y voir la figure d'une grue ou d'une cigogne ; et cependant des milliers de voix proclamèrent qu'une croix avait paru dans le ciel. L'abbé de Nogent ajoute à ce trait un trait plus curieux encore. Une femme avait pris la route de Jérusalem ; une oie , instruite on ne sait à quelle école, marchait en se balançant à sa suite ; alors , le Druit se répandit dans les châteaux que les oies étaient envoyées de Dieu à la délivrance du tombeau. On peut se rappeler ici qu'Albert d'Aix parle d'une oie et d'une chèvre que les bandes de Gostchal et d'Emiron regardaient comme revêtui d'un caractère divin, et qui leur servaient de guide. (Voyex le premier livre de notre histoire. ) On vit à Cambrai cette même oie; la femme s'avança dans l'église jusqu'à l'autel, et l'oie la suivait. Bientôt après, cette oie mourut dans le
[,pays de Lorraine. « Elle fut allée bien plus sûrement , dit
9 notre chroniqueur^ à Jérusalem, si la veille de son dé-
> part elle se fût donnée à sa maîtresse pour être mangée
• » dans un festin. » C'est sans doute cette manière de tour-
I ler en ridicule la crédulité de son siècle , qui a valu à Guibert
f le titre de philosophe que lui ont donné quelques écrivains
Tinodernes ; mais admirons ici les faiblesses et les contradic-
I tions de l'esprit humain. Après avoir ri de la crédulité du
;, Tolgaire , l'abbé de Nogent reproche très-amèrement à Fou-
^,dier de ne point croire à la découverte de la sainte lance.
■.•La maligne assertion, s'écrie-t-il , de ce prêtre Toucher,
r.» qui vivait dans le repos et se gorgeait au milieu des festins,
[ 9 tandis que les nôtres mouraient de faim dans Antioche ,
[ > pourrait-elle jamais prévaloir contre les déclarations de
:.»tant d'hommes sages qui étaient présens. » Nous ne sui-
Trons point Guibert dans ses autres critiques ; nous Cirons
leidennent qu'il accuse Foucher d'être sans cesse porté à Fexa-
fération : celui-ci élève à six millions d'hommes le nombre
loe ceux qui avaient pris la croix; et selon notre auteur,
[tout l'occident n'aurait pu suffire à fournir un pareil nombre
|( de croisés.
t L'abbé de Nogent poursuit son histoire jusqu'à la conquête
kic Ptolémaïs ou de Saint-Jean-d'Acre. Nous n'avons rien
lemarquë .dans cette partie de son récit qui méritât d'être
^nds sous les yeux de nos lecteurs. Nous finirons notre extrait
Sr ce que dit le chroniqueur de la magnificence de Baulûn !«'. « Ce prince vivait dans son duché d'Édesse avec
■ le plus grand éclat, tellement que toutes les fois qu'il se ^ » mettait en route , il faisait porter devant lui un bouclier
■ d'or, sur lequel figurait un aigle^ et qui avait la forme ' » d'un bouclier grec. Adoptant les usages des gentils^ il ^ » marchait portant une robe longue ; il avait laissé croître
.n sa barbe , se laissait fléchir par ceux qui l'adoraient , man- ^ » geait par terre sur des tapis étendus ; et s'il entrait dans i.»mie viUe qui lui appartînt, deux chevaliers en avant de "^ » Jon char faisaient retentir deux trompettes. »
Histoire de ce qui s'est passé au'delh des mers j depm le temps des successeurs de Mahomet jusqu'h l'année de Jésus^Christ 1184^ par GuSUmum, archevêque de Tyr (1 ).
On ne sait rien de positif sur l'origine et la famille de Guillaume de Tyr. Les uns disent qu'il était né en France, d'autres en Allemagne : mais , d'après la préfRce même de son histoire , on doit penser qu'il était né en Syrie ; car 3 dit dans cette préface qu'U a été moins entraîné à composer son ouvrage par le sentiment de ses forces que par l'amour dm sol natal ( natalis solima^s tractus dulcedine). Etienne deLusîgnan, qui a écrit l'Histoire de Chypre et qui était Cypriot, nous apprend que Guillaume de Tyr tenait par le sang aux princes de Jérusalem.
En 1 167 , Frédéric, archevêque de Tyr, le nomma archi» diacre de son église. Peu de temps après , il fut envoyé es ambassade auprès de l'empereur de Constantinople ; àyaot. encouru ensuite la disgrâce de son archevêque , GuiHaaiM se rendit à Rome , et ce fut à son retour que le roi Amaini le chargea de l'éducation de son fils Baudouin le Léprewc La dignité de chancelier du palais fut la récompense de sel soins. En 1 1 74 , il monta sur le siège archiépiscopal de IVr» et fut sacré dans l'église du Saint-Sépulcre par le patriarcM de Jérusalem. Ayant assisté au synode de Latran en 1 1 77 1 il passa par Constantinople^ où il resta deux mois auprès dft l'empereur Manuel, et ce séjour, nous dit-il, fut très-utib à lui-même et à son église.
Nous avons peu de notions sur les derniers événemeai de la vie de Guillaume de Tyr. On ignore l'époque et le lie» où il mourut, comme on ignore le lieu et 1 époque précité de sa naissance. Beaucoup d'historiens disent qu'il vint CB Europe , et qu'il eut la mission de prêcher la troisième croisade ; un seul chroniqueur le fait mourir empoisonné piT- Héraclius , avant la prise de Jérusalem par Saladin. Nom verrons plus loin ce qu'on doit penser de cette assertiofif' que nous avons déjà combattue.
Bongars et tous les auteurs qui ont parlé de Guillaume dt^
mt
(i) Historia rerum in partibus transmarinis gcstamm ii temporc cessomm Mahometis usque ad annum Domini ii84, «dîu à ven WiHermo , Tyrensi archiepiscopo.
DUS le ï'eprësentent comme un homme supérieur à cle par son savoir » par ia rariété de ses connaiset par la noblesse de sou caractère. Quoique la cri- 'ait placé comme historien parmi les écrivains les stingués de son temps , son histoire du royaume de ena n'est pas cependant sans défauts. Sa narration , i toujours dépourvue de chaleur, manqua souvent de »a et quelquefois de méthode ; souvent il s'arrête au d'un événement pour en raconter im autre. Ce désiûte et de clarté se £ait surtout sentir dans la derartie de son histoire ; on peut dire en général qu'il a réussi à peindre les progrès, des colonie» chrétiennes tracer leur décadence.
aume de Tyr a toutefois des qualités qu'on trouve nt dans les auteurs contemporains. Il fait preuve , s récits , d'une critique judicieuse ; îi, n'a de prévenrue pour ce qui concerne la juridiction des patriar-* lur tout autre point , lorsqu'il connaît la vérité , il la G franchise» et lorsqu'il ne la connaît pas, il sait f ce qui n'est pas ordinaire parmi les gens qui écrihistoire. Ce qu'on admire surtout dans Guillaume de I; ce qu'on trouve trop rarement dans les chroniques noraines , c'est le respect qu'il a pour les principes it des gens , et. pour la foi des traités , qui ne lui jamais d'approuver une guerre injuste , et qui le pelquefois à juger avec beaucoup de sévérité les en- » des princes chrétiens. Il décrit les Ueux avec asser itude ; les scènes de la guerre , quoiqu'elles ne soient t^-animées sous sa plume , ne sont néanmoins ja- ^pourvues de vérité. Les discours qu'il met dans la ) de ses personnages , sans avoir beaucoup d'éclat , ent toujours inspirés par la raison ; il ne se contente raconter les faits , il attache encore par des tableaux BTS. Guillaume de Tyr se plait à faire des portraits. ni tous les rois de Jérusalem , et quelques autres pères historiques : dans ses peintures , il n'oublie ni les du coi^ ni les traits caractéristiques dé la vie privée, leles auteurs qui l'ont précédé, Guillaume de Tyr mêle ta ses récits des passages tirés de l'Ecriture ou des au- «rofanes : ainsi , dans ses tableaux historiques , Isaïe , Ij.Jérémie , se trouvent à côté de Virgile , de Juvénal , :eou d'Ovide. Comme il était dans l'esprit du siède taer les revers des chrétiens à leurs péchés , l'historien uerre sainte ne manque-pas d'accuser les croisés dans faites , et ces mots , peccatis exi^sntibus, reviennent t sous sa plume. Il a d'ailleurs cela de commun avec
les autres chroniqueurs contemporains des croisades. Dans une -courte préface , le pieux archevêque fait connaître à la fois le but qu'il s'est proposé dans son ouvrage et le plan qu'il a suivi. H parle d'abord des difficultés et des dangers qu'on trouve à écrire l'histoire des rois. Si l'historien dit la vérité» il se fait de puissans et de nombreux ennemis ; s'il la passe sous silence , U manque à ses devoirs et commet un grand péché : mais que sera - ce s'il la trahit et s'il trompe la postérité crédule? Après avoir montré les inconvéniens de la carrière qu'il parcourt , Guillamne de Tyr parait rempli de scrupules et d'alarmes ; il n'est soutenu dans son entreprise que par le sentiment du patriotisme et par le besoin qu'il éprouve de conserver les hauts faits et la gloire des conquérans et des habitans de la Terre-Sainte. Il ajoute qu'il a cédé aussi aux instances du roi Amaury , qui 1 avait prié, à plusieurs reprises , de se charger de cette tâche di£tcile ; Guillaume, en terminant sa préface , conjure les lec^ teurs de son livre , si ce Uvre renferme des choses répréhensibles, de le reprendre ou de le corriger avec liberté et franchise , mais avec un esprit charitable : il espère que Dieu les récompensera dans la vie éternelle, et les suppUe de demander au ciel (/ue ses erreurs et ses Joutes ne lui soient point im» putées à damnation à V article de la mort, et que le Sauveur du monde les lui pardonne lorsqu'il paraîtra devant son terribk tribunal. Jamais historien ne montra une conscience plut timorée ; et de pareils scrupules , de quelque manière qu'on les juge aujourd'hui , doivent nous disposer à la confiance. L extrait que nous allons donner de Guillaume de Tyr paraîtra sans doute incomplet ; mais on ne doit point oublier que la plupart des faits qui .se trouvent dans cet auteur» sont racontés d'après lui dans notre histoire , et qu'on les retrouve aussi dans la plupart des chroniques contemporaines que nous avons déjà analysées. Guillaume de Tyr parle d'abord de la naissance et des progrès de la secte de Mahomet , qui domina sur l'Orient , et soumit à ses armes l'héritage de Jésus-Christ. Il décrit ensuite les désordres de tout genre qui désolèrent l'Occident comme l'Orient , et la décadence de l'empire grec , long-temps l'appui des chrétiens de la Terre-Sainte : il peint le deuil et l'affliction de Jérusalem , livrée au pouvoir des musulmans , et fait l'histoire des Turcs ou Turcomans , qui s'emparèrent d'une grande partie de l'Asie , vers le milieu du onzième siècle. Ce fut sous la domination de ces barbares que les chrétiens de Jérusalem et les pèlerins qui allaient visiter le tombeau de Jésus-Christ , eurent de cruels tourmens à souffrir ; mais l'abtme des misères, dit l'historien , attira l'abîme des misai*
tordes. Arrivé enfin au pèlerinage de Pierre FErmite , à la prédication de la première croisade , et au départ des pre^ miers croisés , Guillaume de Tyr suit ou copie , abrège ou analyse tour- à-tour Robert-le-Moine , Albert d'Aix , Ray-^ mond d'Agiles et autres chroniqueurs du temps. Le départ et la marche des premiers croisés conduits par Pierre l'Ermite et Gautliier sans avoir, l'arrivée à Constantinople de Godefroi et des autres princes de l'Occident , le siège et la
5 lise de Nicée , la bataille de Dorylée , la prise de Tarse et "Édesse » le siège d'Antioche , les malheurs qui suivirent la prise de cette viUe , la découverte de la lance sacrée , la victoire remportée sur Kerbogath, mènent Guillaume jusqu'au huitième livre de son histoire. Les longs détails qu'u a donnés sur le siège d'Antioche , sur celui de Jérusalem y sur la bataille d'Ascalon, forment la matière des hoiUëme et neuvième livres. La plupart des faits qu'il rapporte se trouvent dans les chroniqueurs qui l'avaient précédé ; il y ajoute quelques circonstances , conservées par la tradition » ou consignées dans des relations qui existaient de um. temps » et qui ne sont point venues jusqu'à nous. L'avantage qu'a le récit de Guillaume de Tyr sur celui des autres Iiistoriens , c'est qu'il a profité de tout ce qui avait été dit ' avant lui , et qu'on trouve réunis dans son ouvrage tous les laits épars dans un grand nombre d'histoires. Comme il vivait sur les Ueux et dans le temps même des croisades , il pouvait apprécier et juger les faits que d'autres avaient déjà racontés ; et tout en les adoptant, U les a confirmés.
Bègne de Grodefrou — En parlant de l'élection de Godefitt, Guillaume de Tyr raconte que le clergé voulut qu'on l'occupât d'abord de l'élection d'un patriarche de Je- \ roialem; mais cette réclamation ne fut point écoutée. L'his** ^ torien n'épargne point, à ce sujet, le clergé de la croisade , r ce clergé voyageur qui s'était livré à toute sorte de dissoi lotions, et dans lequel se faisaient remarquer par leurs t vices et leurs intrigues un évêque de Martara , venu de la t Gahbre ; et le diacre Arnould de Rohes , chansonné pen- "^ dant le pèlerinage pour ses débauches. En nous apprenantque lesdomestiques et les familiers des chefs de l'armée chrétienne fiirent invités à révéler, avec serment, les défauts de leurs maîtres , il ajoute que les serviteurs de Godefroi ne lui re- ^ prochèrent qu'une chose , c'était de rester dans les églises , l même après les offices , et de passer tant de temps à s'infor* mer des images et des peintures qu'il y voyait, que ceux de la suite en étaient impatientés, et qu'il laissait passer l'heure des repas » au point que les mets qui étaient préparés se r< froidissaient et perdaient leur saveur : diiUimî et importuna
158 BIULIOTHÈQUE
nimis exspectations f minas tempestivè, magisque insipida sumererUur,
Guillaume de Tyr, après avoir raconte l'élection de Godefroi, parle de la marche des princes croises contre Farmée égyptienne , et dit à peine quelques mots de la bataîHe ' d'Âscalon , un des événemens les plus importans de la pre* mière croisade. Il s'étend davantage sur le pèlerinage de Baudouin, comte d'Édesse, et de Bohémond , prince d*Antioche à Jérusalem; ce fut à cette époque que Dabnbert monta sur le siège patriarchal : ce dernier, au rapport de l'historien , engagea Godefroi à céder d'abord la quatrième partie de la ville de Joppé à l'église de la Résurrection; plus tard , à renoncer à la souveraineté de la ville sainte, dont il ne devait jouir que jusqu'au moment où il aurait conquis d'autres cités sur les infidèles. Ce fait singulier ne de trouve que dans Guillaume de Tyr, etnous paraît peu vraisemblaMe.
 la fin du neuvième livre , l'historien parle de la mort de Godefroi, dont il loue les qualités et la bravoure. Dans le portrait qu'il retrace de ce héros chrétien , Guillaume nous apprend qu'il était d'une belle ^ure , et qu'il avait la barbe et les cheveux un peu blonds ; il ajoute que Godefroi était d'une force de corps extraordinaire , et nous le représente abattant d'un seul coup de sabre la tête d'un chameau, en présence des Arabes étonnés. Le duc de Lorraine avait une grande simplicité dans ses mœurs et dans ses manières. Lorsqu'il assiégeait Arsur, des députés de Samarie étant venus lui ofSrir des présens , ils le trouvèrent assis à terre sur une botte de paille. « La terre, leur dit-il, peut bien nous *» servir de siège pendant notre vie , puisqu'elle dioit nous M servir de demeure après notre mort. >» Cette réponse bit connaître le caractère de Godefroi ; la surprise et l'admiration qu'elle inspira aux Samaritains , nous donnent une idée de l'esprit des Orientaux.
Guillaume de Tyr s'étend sur les entreprises militaires de Godefroi , il n'oublie point de parler de toutes les fondations pieuses de ce prince ; mais on regrette qu'il n'ait pas dit un seul mot des institutions qui furent données au royaume naissant de Jérusalem.
Règne de Baudouin P''. — Le dixième livre de Guillanme de Tyr commence par le portrait du successeur de Godefroi. « Baudouin, dit-il, fut formé, dans son adolescencei à » l'étude des lettres. Il entra dans l'état ecclésiastique, ci » obtint des prébendes dans les églises de Reims , de Gmr » brai et de Liège; mais il renonça^ pour des causes qn'o^ » ignore , à tous ces bénéfices , et quitta l'habit de deiC » pour embrasser la carrière des armes. Il ramena d'Angle-
» terre une dame de distinction qu'il épousa ; ceUe-ci , qui n avait suivi son époux dans la première croisade > mourtut non loin d'Ântioche. Devenu comte d'Édesse, Baudouin s'était remarié avec la fîUe d'un riche prince d'Arménie. Il était beaucoup plus grand que son frère Godefroi ; comme Said , il dépassait de la tête les hommes d'une taille ordinaire. Il avait la barbe et les cheveux roux , et cependant il était médiocrement blanc de peau. Il avait le nez aquilin y la lèvre supérieure proéminente, les dents inférieures un peu enfoncées , sans toutefois que cela parût un défaut. Baudouin avait la démarche grave, le maintien sérieux. Son manteau , qui tombait toujours de ses épaules , lui donnait l'air d'un évéque plutôt que d'un laie. Il n'était ni trop gras ni trop maigre. On vantait son adresse à manier les armes, à monter à cheval. Il était prompt et actif, magnifique , brave , habile au métier de la guerre , et possédait toutes les qualités héréditaires dans sa famille. » Guillaume de Tyr ne reproche à Baudouin que deux choses , d'avoir trop écouté Àrnould de Rohes, homme de mauvais cimseils et de mauvaises mœurs , et d'avoir trop cédé à son
Sachant pour les femmes , ajoutant néanmoins qu'il ne nna jamais de scandale public , et que ses désordres ne furent jamais connus que de quelques-uns de ses serviteurs.
Guillaume ne parait point approuver l'avènement de Baudouin au trône de Jérusalem , et s'exprime avec amertume coAtre ceux qui s'opposèrent aux dernières volontés qu'il suppose avoir été manifestées par Godefroi. Il rapporte à ce sujet une lettre que Daimbert écrivit à Bohémond, pour le conjurer de venir à son secours , et d'empêcher, par tous les moyens possibles , le comte Baudouin aarriver à Jérusalem. Dana cette lettre, Daimbert rappelle l'engagement Îu'avait pris le duc de Lorraine , de céder à l'église de la ésurrection ui( quart de Joppé , et de se faire l'homme du Saitd-Sépulcre et du patriarche , abandonnant ainsi la sou- TonÂitète de Jérusalem. La première de ces promesses avait été faite le jour de la purification de la Yierge ; la seconde , le jour de Pâques, en présence du clergé et du peuple : Godefroi les avait réitérées au lit de la mort. Daimbert se plaint vivement du comte Gamier et des guerriers qui avaient refusé de remettre entre ses mains la forteresse de David , et dont la domination^ usurpée fait souffrir plus de maux/à r^jtiae de Jérusalem que la tyrannie des Turcs. En terminant sa lettre, le patriarche place ses dernières espérances dans le fils de ce Guiscard , qui avait autrefois délivré TapôCre Grégoire ( Grégoire Vil ) .
Cette lettre de Daimbert n'arriva point à Bohémond, qui
140 BiBLiorHt'Qtî:
venait d*étre fait prisonnier par les Turcs , et , selon quel-» ques historiens , elle tomba entre les mains de Raymond de Saint-Gilles, qui la communiqua à Baudouin; ce qui fut l'origine des discordes qui s'élevèrent dans ta suite entre le roi et le patriarche de Jérusalem. Guillaume de Tyr, malgré «a partialité dans cjette circonstance, est obligé d'avouer que le peuple et le clergé de la ville sainte allèrent au-devant de Baudouin, et que Daimbert, resté seul de son parti, se retira sur le mont Sion. Au reste, cet historien ne mérite aucune confiance dans ce qu'il dit sur les démêlés de Baudouin et de Daimbert , dont il ne rapporte à dessein que quelques circonstances. Pour connaître sur ce point la vérité , il faut lire Foucher de Chartres , qui accompagnait le frère de Godefroi, et Albert d'Aix, auteur contemporain. Guillaume de Tyr parle , comme Albert d'Aix , mais avec beaucoup moins d'étendue, de l'expédition de 1 1 01 . A l'exem-
51e des historiens qui l'avaient précédé, il attribue les défaites es nouveaux croisés à la trahison d'Alexis. On voit dans sa relation que le comte de Poitiers , après avoir visité Jérusalem, revint heureusement en Europe; les comtes de Bourgogne et de Blois s' étant embarqués comme le comte de Poitiers , furent repoussés vers le rivage de la Palestine, et périrent tous les deux en combattant les Sarrasins. En parlant de la mort de ce dernier, Guillaume de Tyr a soin de dire que Dieu usa de sa miséricorde, en lui offrant l'occasion d'effacer par un trépas glorieux la honte de sa désertion pendant le siège d'Antiocne. Le roi de Jérusalem , après avoir échappé à l'ennemi par la fuite , rassembla de nouveau ses guerriers , et remporta une victoire décisive , à la suite de laquelle Guillaume nous dit, comme une chose très-digne de remarque, que le royaume de Jérusalem fut en paix pendant près de sept mois. Guillaume passe ensuite aux conquêtes de Tancrède dans les pays voisins d'Antioche , et aux heureux progrès du comté d'Édesse, sous le gouvernement de Baudouin du Bourg , de la malheureuse entreprise des chrétiens contre la viUe de Charan , de la captivité de Bohémond , de son départ pour l'Europe, où il suscita une croisade contre Alexis , de la délivrance de Josselin et de Baudouin du Bourg , retenus captifs chez les Turcs , des querelles sanglantes qui s'élevèrent entre ces derniers et Tancrède, de la prise de Ptolémaïs , de celle de Biblos , de celle de Tripoli ; nous nous bornerons à rapporter quelques traits de mœurs qui serviront à compléter notre récit. Quand Baudouin du Bourg fut revenu de sa captivité , il était si pauvre, qu'il n'avait pas de quoi payer la solde de ses com* pagnons d'armes. Dans cette extrémité , il s'avisa d'un stra-
iagème , qui nous montre que les hëros de ce siècle ne dédaignaient pas toujours les ressources de la ruse et du mensonge. Le comte d'Édesse avait épousé la fille d'un riche arménien nommé Gabriel, qui demeurait à Mélitène. D'après un plan concerté avec ses hommes d'armes , Baudouin se rendit auprès de son beau -père ; un jour qu'il se trouvait avec Gabriel , ses fidèles guerriers , couverts de lambeaux , se présentèrent devant lui , et lui exposèrent leur détresse , réclamant la solde qu'il leur devait , ou le gage qu'il leur avait promis. Le bon vieillard , tout étonné , demanda quel était le gage qu'avait promis Baudouin. Le comte d'Édesse ne répondit point; mais un de la troupe dit que Baudouin avait promis à ses soldats de couper sa barbe y s'il ne les payait pas. Cette réponse fit une vive impression sur l'esprit de Gabriel ; car, parmi les Orientaux , la barbe est le plus noble attribut de l'homine , et c'est une honte d'en être privé. L'arménien demanda à son gendre si la chose était comme on venait de le dire. « Oui , répliqua Baudouin ; mais » j'espère qu'on m'accordera quelque délai pour m'aqquit- » ter. » Tous les guerriers présens protestent qu'ils ne peuvent point attendre , et qu'ils vont porter ailleurs leurs services si on ne les satisfait sur-le-champ. Gabriel hésite lin moment , et se décide à la fin à payer la somme considérable de trente mille micheletz (monnaie de Constantinople] , à la condition cependant que son gendre ne s'engagerait plus de la sorte. Le comte , ajoute Guillaume de Tyr, retourna ensuite à Édesse , la bourse pleine , et ne craignant plus la pauvreté pour l'avenir.
Le trait suivant n'est pas moins curicu^t, et fait connaître aussi le caractère de Baudouin du Bourg. Le comté d'Edesse avait été en proie à une très-grande disette , et le comte luimême manquait des choses les plus nécessaires. Des députés qu'il avait envoyés à Antioche, ayant séjourné quelques jours chez JosseUn , son cousin , auquel il avait donné des terres fertiles de l'autre côté de l'Euphrate , eurent une querelle avec les hommes attachés à ce dernier. Ceux-ci , vantant la richesse de leur maître , n'épargnèrent point Baudouin du Bourg, et lui reprochèrent avec mépris la misère et la détresse dans lesquelles il se trouvait. Les députés , à leur retour à Édesse , rendirent compte à Baudouin de ce qu'on leur avait dit ; Baudouin entre en fureur contre JosseUn , et l'invite à venir le voir, lui faisant dire qu'il était très -malade. JosseUn accourt; mais, sitôt qu'il se présente, Baudouin lui reproche son ingratitude , et lui (fit en le menaçant : Rends-moi tout ce que je t'ai donné. Aussitôt il ordonne à ses gens de saisir Josselin, de renfermer dans une prison,
et là , à force de tpurmens et de tortures , on Tobligea de renoncer à tout ce qu'il possédait dans la Mésopotamie. Josselin , après cette aventure , se retira auprès du roi de Jérusalem , qui lui donna la principauté de Tibériade«
Quelque temps avant l'arrivée de Josselin en Palestine, Baudouin , roi de Jérusalem , avait épousé la comtesse de Sicile , veuve de Roger, frère de Robert Guiscard. Pendant qu'il recherchait la main de cette princesse , Baudouin avait une autre femme vivante , et tout le monde le savait , excepté la comtesse de Sicile ; «Baudouin faisait ce mariage, parce qu'il espérait en tirer de l'argent : la comtesse arriva , en effet , chargée de richesses et ne sachant point que Baudouin était marié. Tous les ordres de l'état se réunirent pour l'entretenir dans son erreur. « Elle apporta tant de » biens , dit Guillaume de Tyr, que le plus petit comme le » plus grand pouvait dire : Et nous aussi, nous asfons reçu » quelque chose de sa plénitude, n Baudouin, dans une malade grave , se repentit du scandale qu'il avait donné , et renvoya la comtesse de Sicile.
Parmi les faits nombreux du règne de Baudouin I'^. , on ne doit point oublier la prise de Bérithe et celle de Sidon, | ni les invasions des Turcomans sur les bords du Jourdain et dans le territoire d'Antioche. Peu d'années avant de mourir, Baudouin s'était occupé de repeupler Jérusalem, qui avait à peine assez d'habitans pour remplir une rue de la ville ; il y appela un grand nombre de familles chrétiennes, établies sur les confins de l'Arabie , au-delà du Jourdain. La mort de ce prince est racontée avec beaucoup plus de détails par Albert d'Aix que par Guillaume de Tyr.
Règne de Baudouin il, — Le règne de Baudouin du Bourg remplit les douzième et treizième livres de cette histoire. En parlant de l'avènement de ce prince , GuiUaume de Tyr parait penser que son élection n'était pas tout-à-fait conforme aux lois de la succession légitime , et il rapporte à ce sujet que plusieurs seigneurs, soit spontanément, soit pour ren^lir les volontés secrètes du dernier roi , se rendirent auprès d'Çustache , frère aîné de Godefroi , pour l'engager à venir en Palestine. L'historien ajoute quEustache vint jusque dans la Pouille^ mais au moment où il allait s'embarquer, il apprit que Baudouin du Bourg, son cousin, venait d'être nommé roi de Jérusalem ; alors il ne put se décider à poursuivre sou voyage , et se remit en route pour ses états , en disant : A Dieu ne plaise que ce ivyaunie , remis par la vaillance de mes frères sous VolmS' sauce de Jésus- Christ, soit troublé par moi, et dei'iemtc par mon ambition le théâtre d'une guerre civile. Cette circons-
DES CKOISAUES. 145
tance ne se troilvent que dansPhistorrede GuiHaume deTyr.
Les premiers actes du gouvernement de Baudouin II furent trës-favorables aux libertés politiques et aux franchises commerciales de ses sujets ; Guillaume de Tyr rapporte qu'il leur accorda une charte de commune {paginam commùni" taiis), et les déchargea des droits d'entrée et de sortie perças sur les marchandises. Afin que la ville sainte fût perpé-^ toellement pourvue de subsistances nécessaires, il permit aux Arméniens, aux Syriens, aux Grecs, et même aux Sarrasins, de transporter dans Jérusalem , en franchise de tous droits » le riz, le blé et toute autre espèce de grains et de légumes. De telles concessions , ajoute l'archevêque de Tyr, lui inéri* tèrent Famour des peuples.
Pendant tout \è règne de Baudouin H, on voit sans cesse le roi de Jérusalem aux prises avec les musulmans de Damas et ceux d'Ascalon ; d'un autre côté , les princes d'Antioche, * continuellement en butte aux agressions des Turcs venus des bords de l'Euphrate et du Tigre. Toutes ces guerres sont racontées avec étendue par Foucher de Chartres , par Gauthier le chancelier, et par les auteurs arabes Remal-eddin et Ibn-Ouzi ; la captivité de Josselin et du roi de Jérusalem , ainsi que leur délivrance , se trouvent racontées en détail dans Orderic-Vital , qui vivait à cette époque. Guillaume donne des notions peu satisfaisantes sur Burso , qu'il appelle Barsoquin ; sur Ugazi, sur Zengui et sur Balac, sur les principaux chefs des Turcs , qu'on ne peut bien connaître qu'en» lisant les' historiens arabes : il n'est point d'accord avec Remal-eddin, lorsqu'il dit que Balac fut tué par Josselin , et que la tête de ce chef des barbares fut portée à l'arméechrétienne qui assiégeait la ville de Tyr. Le siège de cette viHe est très-longuement raconté par l'historien de là guerre sainte. 11 parle ensuite avec beaucoup de détails de la victoire remportée par Baudouin sur les Turcomans , et des troubles survenus à Antioche après la mort du jeune Bohémond » tueen Gilicie; troubles occasionnés par la mère de ce jeune prince , qui avait des prétentions au gouvernement, et s'opposait à l'arrivée du roi de Jérusalem. Il rapporte, à ce sujet y un fait assez remarquable : c'est que la princesse , qui voulait succéder à son fils dans la principauté d'Antioche , ne craignit point d'appeler les Turcs à son secours contre le' poi de Jérusalem. Elle avait envoyé à Zengui un député chargé ie lui offrir un palefroi d'un poil aussi bkmc que la neige , ^srrë à fers d'argent y avec un frein d' argent ^ couvert d'une ïousse de sa- in blanc, symbole de la fidélité de ses promesses H de la candeur de ses paroles.
Nous terminerons ce tableau rapide du règne de Bau^
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douin II par le portait qu'eu fait GuiUaumo de Tyr : « Ce » prince, qu'on avait surnommé Y aiguillon {Aculeus), était » i^n homme religieux et craiguapt Dieu ; il se faisait remar- » quer par sa bonne foi dans les traités et son habileté dam p^ les exercices militaires» Baudouin était, dit-on, d'une haute m taille et d'une belle figure. Il avait peu de cheveux, ils étaient » blonds etmêlés de blancs; sa barbe^ paiement peu épaisse, » tombait sur sa poitrine ; il avait le visage coloré , autaat » que son âge le permettait. Ce prince était prévoyant et » heureux dans ses expéditions ; on vantait sa clémence et » son humanité. L'habitude qu'il avait de rester prosterné » jusqu'à terre pendant ses prières , lui avait endurci la peau » des genoux et l'avait rendue calleuse. Quoiqu'avancé en » âge , il était très-actif toutes les fois que les afiEaire» du » royaume l'exigeaient. »
Baudouin du Bourg eut , comme son prédécesseur ,. quelques démêlés avec le patriarche de Jérusalem. Guillaume de Tyr fait entendre dans son récit qae le patriarche Etienne fut empoisonné ; il rapporte que le roi étant allé voir le patriarche à son lit de mort , et lui ayant demandé conir ment il se trouvait y celui-ci lui répondit : Comme vous l'a^z voulu. L'historien n'ajoute pas la moindre réflexion à son récit, et laisse ainsi planer le soupçon le fdus odieux sur un prince qu'il nous représente d'ailleurs comme un modèle de piété. Ce fut dans la première année du règne de Baudouin H, que Tordre des Templiers fut institué. Durant les neuf premières années de. leur institution, dit Guillaume, ils por«> tèrent l'habit séculier , et n'eurent d'autres vêtemens que ceux que le peuple leur donnait par charité; un peu pJus tard , il n'y avait pas dans le monde chrétien une province où ils ne possédassent des terres. Leurs richesses égalaient celles des rois. Guillaume de Tyr ajoute que cet ordre, d'abord très-soumis aux patriarches , finit par se rendre très-incommode aux éghses.
Règne de Foulques d* Anjou, -r— Les quatorzième et quinzième livres de Guillaume de Tyr sont consacrés au récit des événemens arrivés sous le règne de Foulques, gendre de Baudouin : « Ce prince était fils de Foulques le Rechin, » comte de Touraine et d'Anjou. 11 avait la barbe et les che- )> veux roux, dit notre histoiûen; mais, contre la na- » ture des personnes de cette couleur, il était doux, a(- » fable et bon ; il se distinguait par sa piété et par sa libé- » ralité. 11 était habile dans la guerre, dont il supportait » les fatigues, sans se plaindre. Sa taille était médiocre. » Il avait plus de soixante ans quand il monta sur le » trène. S^ mémoire était si courte, qu'il retenait avec
» peine les noms de ceux qui le servaient , et qu'il ne rej» connaissait qu'un très-petit nombre de personnes par leur » figure ; de cette sorte qu'il oubliait bientôt ceux à qui il » venait d'accorder des grâces ou des honneurs : il était » obligé de se faire redire leurs noms lorsqu'ils se présen- • taient de nouveau devant lui. »
Nous ne répéterons point ici ce que nous avons dit dans lotre cinquième livre sur la mort de Josselin de Courtenai , lomte d'Edesse. Voici le portrait que fait Guillaume du fils de bsselin : « H avait une petite stature, une grosse corpulence» » le poil épais et noir , une face large et gravée de petite-
► vérole , les yeux gros et sortant de la tête , le nez long ;
S rince libéral au demeurant, assez expérimenté dans l'art e la guerre , mais adonné aux excès de l'ivrognerie et du
> libertinage , au point d'en être noté d'infamie. » Dans la crémière année de son règne , Foulques se rendit deux fois i Antioche , d'abord pour rétablir 1 ordre dans la ville , où a veuve de Bobémond voulait usurper l'autorité ; ensuite >our repousser Zengui , qui ravageait le pays. Ce. fut alors [ue Raymond de Poitiers , appelé en Orient par Foulques , irit possession de la principauté d' Antioche , après avoir ipousé l'infante Constance , fiUe de Bobémond. L'historien larle assez longuement des démêlés qui eurent lieu entre e prince et le patriarche d' Antioche , et des débats qui ;'élevèrent entre les patriarches d' Antioche et de Jérusaem , pour leur juridiction respective ; les négociations qui le firent à ce sujet, les lettres et les décisions du pape » ûnsi que la circonscription des diocèses de la Syrie et de la Palestine , nous semblent plus appartenir à l'histoire de ïglise qu'à celle des croisades. Parmi les personnages qui ic trouvent tnêlés à toutes ces discordes , nous ne pouvons )ubtier le patriarche d' Antioche , Raoul , né à Domfront en Normandie , homme , selon Guillaume de Tyr , très-exercé i la guerre , ambitieux et cruel , et qui se conduisait plutôt lomme un successeur d'AïUiochus que comme un successeur ie saint Pierre, Ce patriarche , toujours aux prises , tantôt ivec le clergé^ tantôt avec le peuple , tantôt avec le prince l'Antioche , tour-à-tour condamné et absous par la cour de [lome , fut chassé de son siège , y revint en triomphe , et mourut enfin misérablement ; ce qui le fait comparer par (xuillaume de Tyr à Mariuâ.
L'historien entre dans quelques détails intéressant sur la querelle qui s'éleva entre le roi Foulques et Huzues, comte de Joppé. Nous avons fait connaître, dans le cinquième livre de notre histoire , cette querelle >
ainsi que son origine et les ëvënemens dont elle fut suivie
Nous ne parlerons pas des deux expéditions de l'empereur grec en Syrie, ni de la situation des colonies chrétiennes, menacées à la fois par les Grecs et par les armées de Zengui. Parmi les événemens de cette époque , le plus remarquable fut la défaite du comte de Tripoli , fait prisonnier par les musulmans venus de Damas ; les vainqueurs immolèrent ce prince à leur vengeance. Raymond, son fils et son successeur, rassemblant le plus de soldats qu'il put, marcha contre ceux qui habitaient la cîme du Liban , et qu'on accusaitVFavoir trahi la cause des chrétiens ; il fit un grand nombre de prisonniers qu'il ramena à Tripoli , et lès fit tous périr au milieu des supplices , pour venger la mort de son père. « En quoi , » dit l'historien , le jeune comte fit preuve de sa vertu , s'atti- » rant par cette action l'affection et l'estime de tout le peuple. »
Peu de temps après , le roi Foulques , se trouvant à la chasse et poursuivant un lièvre , tomba dé cheval et mourut. Il venait de reprendre la ville de Panéas , souvent prise et reprise par les musulmans et par les chrétiens.
Guillaume de Tyr , en commençant son seizième livre , pr^ vient le lecteur que c'est désormais d'après lui-même quil continue son récit , et comme ayant été témoin de la phis grande partie des événemens qu'il va raconter. Mous donnerons donc un peu plus d'étendue à notre analyse pour ce aii va suivre , non parce que cette partie de 1 histoire est ^ us intéressante , mais parce que Guillaume de Tyr est le seul contemporain qui parle de cette époque.
Règne de Èaudouin III. — Foulques d Anjou avait laissé, en mourant , deux fils de sa femme M éKsende , Baudouin IQ et Amauri , qui succéda par la suite à son frère. Baudouin n'était âgé que de treize ans quand il commença à régner. « Ce prince, dit l'historien , était d'un excellent naturel, et » promettait beaucoup. Il surpassait autant les autres princes i> par sa figure et par toute l'habitude de son corps , que par w la vivacité de son esprit et par son éloquence. Tous ses » membres étaient proportionnés à la hauteur de sa taille. II » avait des couleurs vives qui annonçaient la vigueur de son » tempérament , des yeux un peu saillans et assez vifs ; les » cheveux tirant sur le blond, et la barbe épaisse. Il était » moins gras que son frère , et moins maigre que sa mère ; il » y avait dans-toute sa personne un air de dignité qui annon- » çait la majesté d'un roi. Baudouin était affable , humain et » libéral; il ne maltraita ni l'Eglise ni ses sujets. Il eut tou- » jours beaucoup de respect pour les ecclésiastiques et les » évoques. Il était beaucoup plus lettré que son frère Amauri ,
DES CROIâADES. 147
» et tellement ÎYistruit dans les coutumes et les usages du fl royaume, que les seigneurs plus âge's que lui le consul- «toient souvent sur ce sujet. Il e'tait d*une humeur enjoue'e; f) A aimait le jeu plus qu^il ne convient à un roi. Dans s«*|eu- 9nesse il fit le tourment des maris; mais, une fois marie, il «resta fidèle à son épouse. Naturellement sobre, il avait » coutume de dire que les excès de la table e'taient la source 9 de mille autres excès. Baudouin III fut couronne au mois »de novembre 1142. »
Après ce portrait de Baudouin , Guillaume ajoute que sa mère, femme habile et prudente, gouverna pendant la jeuaesse de son fils avec tant d'adresse et de fermeté' , qu'elle fit jouir le peuple d'une tranquillité' parfaite. L'historien raconte ensuite les expéditions de Zengui et de Nouredin , la malheureuse tentative des chre'tiens de Je'rusalem sur Bosra, Id prise et la destruction d'Edesse. Ce fut, comme on sait, ce dernier e'venement qui donna lieu à la seconde croisade. Guillaume de Tyr s'est fort peu e'tendu sur les pre'dications de S. Bernard et sûr les préparatifs de cette nouvelle expe'dition. Il parle de même assez brièvement de la marche de Conrad et de Louis VII. Les de'tails qu'il donne sur les revers qu'e'prouvèrent les croises, sur la bataille livre'e près du fleuve Méandre , et sur le sie'ge de Damas , s'accordent assez avec ce qu'en ont dit Odon de Deuil et l'auteur anonyme des Gestes de Louis VIï. Maison cherche en vain dans son re'cit plusieurs circonstances qu'on trouve dans ces deux historiens , et Ton peut's'e'tonner que Guillaume de Tyr , qui e'tait contemporain de ces grands eve'nemens, ne les ait pas racontes avec plus d'étendue. Cependant il donne sur le se'jour du roi de France à Antioche .quelques de'tails que l'auteur des Gestes et Odon de Deuil ne rionnent point. Dans ce qu'il raconte des efforts tente's par Raymond pour retenir Louis VU, rhîstorien n'e'pargne pas la reine Ele'onore. u Raymond ,.dit- » û^ proposa, ou par force , ou par machinations secrètes, ^ d^ enlever la femme de Louis, laquelle aussi (ce sont les » expressions au vieux traducteur ) , laquelle aussi de sa part * y consentait, comme l'une des plus Jolies femmes de ce finonde , et qui tant devant son arrivée en ce pays-là qu'appris son délogement , montra par indices éçidens quelle ^ était femme impudente , et, au désavantage de sa dignité » royale, par trop libérale de ce quelle devait plus chèrement » garder, »
Guillaume pense que les revers des chrétiens devant Damas commencèrent la décadence de leur empire en
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Orient. Cette décadence fut d'abord marquée par la defaite et la mort de Raymond, prince d'Antioche, et par la captivité du jeune Josselin; ce dernier, se rendant à Antiocbe et sVtant écarte des gens de sa suite pour satisfaire a certains besoins de nature , ut secretioribus naturœ satisfth eeret débuts, fut surpris par des Turcomans et traîne dans les prisons d^AIep, où il mourut de douleur et des suites de ses débauches. ( Cet événement est autrement raconte par les historiens arabes.)
Guillaume de Tyr rend cpmpte des de'méles qui s'élevèrent entre le roi et sa mère , de'méle's excite's par un nomme' Manasse , qui avait acquis un grand ascendant sur l'esprit de i Meiisende, et s'était, par son arrogance, rendu odieux au roi { et aux grands. Le royaume de JeVusalem avait d'abord ete j partage entre ia mère et le fiis : Me'lisende re'gnait sur Je- . rusalem et sur Naplouse ; Baudouin était souverain de Tyr j et de Ptolemaïs. Cet accord ne pouvait produire une paix ] durable. La discorde, étouffée un moment, ne tarda pas à ^ renaître. Les choses en vinrent au point que Baudouin prit . les armes contre sa mère, attaqua d'abord Manasse dans * le château de Mirabel, et le força de se rendre; puis il s'empara de Naplouse, et vint enfin assiéger M elisende, quis'é- , tait retirée dans la tour de David. A la fin, des hommes \ amis de la concorde parvinrent, à force de prières, à opérer ^ une reconciliation : la ville de Naplouse fut abandonnée à la reine Melisende; Baudouin régna seul sur tout le reste du royaume. Ainsi la paix, dit Guillaume de Tyr, reparut comme Tetoile du matin, brillant au milieu des nuages.
Le sultan d'Icône e'tant entre' sur le territoire d'Ëdesse, ^ Baudouin se mit en marche pour ie combattre. D'un autre ,, côte', l'empereur de Constantinople, ayant fait une ini'asioo ^ dans la principauté' d'Antioche , demanda et obtint que h ^ comte' d'Ëdesse lui fut remis. Toutes les places fortes furent ^ livre'es aux Grecs, et le roi de Jérusalem, qui s'était rendu i sur les lieux, en ramena les Latins. Mais Nouredin , instruit l de ce qui se passait, alla à la rencontre de Baudouin daos r Pintention de l'attaquer. Baudouin eut beaucoup de peine à ^ revenir à Antioche, et Nouredin, après avoir chasse' les ^ Grecs du territoire d'Ëdesse, occupa tout le comte'.
Guillaume de Tyr raconte que le roi et sa mère se ren- y dirent ensuite à Tripoli pour essayer de re'concilier le comte p Haymond et son e'pouse , que des motifs de jalousie avaient i^ divise's. Mais ils ne purent y réussir; et Me'lisende emmenait ^ ayec elle la comtesse sa sœur, lorsque le comte fut assassine |^
aux portes de Tripoli : le seigneur Raoul de Merle et un ecujer de Raymond tombèrent aussi sous les coups des assassins. li y eut alors un grand carnage à Tripoli : car tous çeax qu'on rencontra ne parlant pas la langue des Francs , urent égorges; ce qui confondit les innocens avec les coupables y et ne laissa aucune notion sur les auteurs et les moifs de l'assassinat.
Baudouin , de retour à Jérusalem , eut quelque temps après se deYendre des entreprises de quelques princes turcs qui rétendaient revendiquer , à main armée , toute la Judée , omme un héritage qui leur appartenait : ils s'étaient mis n marche ; et déjà ils étaient sur le mont des Oliviers , >rsque les habitans , craignant qu'ils n'entrassent dans leurs lurs à demi ruinés , allèrent au-devant d'eux et les mirent n déroute : dans leur fuite vers Jéricho , à travers des rohers, ces Turcs furent presque tous pris- ou tués; une roupe de guerriers réunis à Naplouse vola à leur pour^ oite, acheva de les détruire , et réalisa, selon Guillaume e Tyr , ce proverbe de l'Ecriture : La chenille a dévoré ce ve la sauterelle avait laissé.
Cette victoire fut suivie du siège et de la prise d'Ascalon. Baudouin avait conduit ses troupes sur le territoire de cette îHe , dans l'intention de le ravager : lorsqu'il vit la terreur des labitans, il assiégea la place, et la fortune favorisa le couâge des guerriers chrétiens. Guillaume de Tyr est le seul [oi donne des détails circonstanciés sur cette entreprise, [ui fut la dernière des conquêtes des Francs en Syrie.
Le récit de ce siège, que nous avons suivi dans notre iistoire , est fort intéressant; ce qui n'empêche pas l'histo- •ien de l'interrompre tout-à-coup pour raconter le mariage le la princesse d'Antioche. u Bien qu'à la façon des femmes, » dit Guillaume, cette princesse eut refusé plusieurs grands » seigneurs, l'envie de se marier la prit; elle choisit pour « époux un certain gendarme qui était à la solde du roi v » appelé Renaud de Châtillon. n Voici les expressions mêmes de Guillaume à l'égard de ce mariage , qui donna quelque «urprîse aux chevaliers de Syrie. Rainaldus duxit in uxormprincipissam, non sine multorum admira tion e , quhd tam prœelara, potens et illustris feviina , et tam excellentis ^tror viri, militi quasi gregario nubere dignaretur. Tandis ^Qe les chrétiens se réjouissaient d'avoir pris Ascalon , NoulÎBdin se rendait maître de Damas. Les Francs de Syrie cherchèrent à s'y opposer; mais tous leurs eftbrts furent Vains : ils ne purent réparer les fautes de leur propre
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politique ; car eux-mômes , ps^r leurs attaques impru avaient affsûbiK une puissance qu'ils auraient du r comme leur ^liee contre un ennemi plus formidabi est du moins la pensée qui vient naturellement à l'e; lecteur, lorsqu'il a suivi dans Guillaume de Tyr le ditioas des chrétiens contre Damas. Au reste, c^e ies auteurs arabes, et non dans Guillaume de Tj faut voir comment Nouredin s'empara de la capi la Syrie.
Dans son dix-huitième livre, l'historien, du rayai Jerusfdem parle des démêles qui s'élevèrent entre ] prince d'Antioche, et le patriarche, qui n'avait po
f>rouve' le mariage de la veuve de Boemond : il nous a cruelle vengeance de Renaud, qui fit exposer m vieux, infirme et malade, aux ardeurs du soleil, apn fait frotter sa tête de miel, pour le rendre la proie sectes et des mouches. Telles étaient les mœurs du la présence des saints lieux et la pensée des croisi rendaient pas toxijours les hommes meilleurs. Il s'ele' à JeVusalem un débat entre les chevaliers de l'Hopit patriarche de la ville sainte , dans lequel on montra et d'autre des sentimens bien contraires à la charité < ]ique^ Guillaume de Tyr rapporte que les hofpitali taient arroge' beaucoup de privile'ges, en oppositic puissance du cierge : ils admettaient à la celeoration remonies religieuses ceux que les censures ecclesit en avaient e'ioigne's; lorsque l'interdit e'tait jeté' sur ui tree, ils appelaient les habitans dans leurs églises à bration des offices divins ; ils ne reconnaissaient poin ridiction du patriarche ni des eVêques, et ne souffrai* qu'aucun de leurs domaines fut soumis à la dîme, i les débats s'étaient échauffes, les chevaliers affecta sonner les cloches et de faire un grand bruit lorî patriarche prêchait dans l'e'glise du Calvaire. Les allèrent si loin , qu'ils entrèrent un jour à main arme cette eglise, et lancèrent des flèches contre les j Ceux-ci recueillirent ces flèches et les suspendirent a railles du sanctuaire, animes en cela par un sentim* tenait bien moins de la modération que de la ven^ Ils adressèrent leurs plaintes à la cour de Rome : triarche s'y transporta, sans pouvoir obtenir la satis qu'il demandait ; il voulait que les chevaliers fussent à sa juridiction suprême , et le pape ne crut pas devoir sentir. Guillaume de Tyr ne peut ici retenir son indig
contre la cour romaine, qu'il accuse de s'être laisse corrompre, et de suivre la voie de Balaam,Jils de Bosor. En pariant de ces démêles , Thistorien de la guerre sainte raconte Torigine des chevaliers de THôpital, qui, selon lui, fut due à des habitants d'Amalfi , qui^ allaient faire le commerce en Palestine lorsque les califes d'Egypte étaient les maîtres de JeVusalem.
Guillaume raconte ensuite la reVolution qui arriva alors en Egypte par la mort du calife, qui tomba sous les coups de son vizir Abbas. Nous renvoyons , pour les détails de cette relation , aux extraits des historiens arabes.
L'invasion de l'île de Chypre par Renaud de Chatillon , la prise de Paneas par le roi de JeVusalem, le siège que Nouredin vint mettre devant cette ville ; la retraite de l'armée chrétienne, qui eut beaucoup à souffirir des ennemis; les dangers que courut le roi; le siège de Ce'saree de Syrie, entrepris et abandonne par les chrétiens; la victoire qu'ils remportèrent sur Nouredin auprès d'une caverne appelée Puthaha , occupent une grande partie du dix-huitième livre. Nous avons parle aussi, d'après Guillaume de Tyr, de l'arrivée de l'empereur de Constantinople sur le territoire d'Antiochc, des soumissions que Renaud vint lui faire, de l'arrivée du roi Baudouin , et de l'accueil qu'il reçut dans cette ville de la part de l'empereur, de la libe'ralite' du prince grec envers les habitans d'Antioche et de son retour dans ses états.
Pendant ces e've'nemens , Nouredin s'emparait du pays d'Icone. Baudouin, profitant de cette circonstance, alla ravager les terres de Damas. Renaud fut, peu de temps après, fait prisonnier et conduit charge de chames à Alep. Le roi, de retour à Antioche, y reçut des ambassadeurs de l'empereur grec, qui lui demandèrent une de ses parentes en maria«^n pour leur maître. Le roi lui envoya la sœur du comte de Tripoli : mais l'empereur la renvoya au bout d'un an , pour épouser Marie, fille du prince Raymond; ce qui excita la colère du comte de Tripoli , qui , pour se venger de cet aft'ront , fit ravager par ses troupes les frontières de l'empire grec, et prit à sa solde des pirates , qui deVastèrent les cotes , pillèrent les monastères, les églises, et dépouillèrent les pèlerins et les marchands. Pendant que Baudouin était à Antioche, il fit re'parer une forteresse qu'on appelait le Pont de fer. Etant tombe malade , le roi prit des mains du me'decin du comte de Tripoli, qui e'tait Arme'nien ou Syrien, des pluies que Guillaume de Tyr dit avoir e'te' empoisonnées. Elles causèrent au prince une dyssçntcric, dont il mourut h Beryte, en retournant à Je'rusaicm.
ti^ BIBLIOTHkQUE
Rhgne d'Amauri. — Amauri, frère de Baudouin , lui succe'da dans le royaume de Jérusalem. Guillaume de Tyr a fait, au commencement de son dix-neuvième livre, un long portrait de ce prince, auquel les auteurs arabes accordent eux-mêmes de grandes qualités.
tf Amauri, dit-il, e'tait un prince rempli d'expérience, 9 d'une grande prudence et d'une grande circonspection 9 dans la conduite des affaires. Il avait un peu de difficulté p à parler , et il valait mieux pour le conseil que pour le dis- 9 cours, li surpassait les grands du royaume par la finesse n de son esprit, par sa discrétion et par sa bonne foi; dans 9 les dangers et' les embarras où il se trouva souvent, il n montra toujours beaucoup de courage et de prévoyance, f> soit pour étendre , soit pour soutenir son empire. Son ame 9» intrépide sut toujours conserver une constance qu'on peut > appeler royale. Ce prince e'tait beaucoup moins lettre' que n son frère; mais la vivacité' de son esprit, une me'moire n heureuse , les fre'quentes questions qu'il faisait , ies lec- 9 tures auxquelles il se livrait lorsqu'il avait quelques mo- 9 mens de loisir, lui donnaient assez d'instruction. Amauri 9 mettait beaucoup de subtilité dans ses questions , et trouvait 9 un grand plaisir dans les solutions qu'on y donnait (1). II 9 pre'fe'rait l'histoire à toute autre connaissance ; il en e'tait 9 avide, et la retenait avec une grande fide'lite'. Il e'tait tout 9 entier aux occupations se'rieuses; le jeu et les spectacles ne 9 pouvaient lui plaire : il n'y avait que la chasse à l'e'pervier 9 à laquelle il se livrât volontiers. Il supportait aise'ment le 9 travail et la fatigue. Il faisait payer exactement la dîme à
(1) Guillaume de Tyr rapporte une conversation que ^.;«vrince eut un four avec lui , et daii$ laquelle ii lui fît une question qiK<^e troubla beaucoup: Unde me multiim movit intcriùs , dit-il. AmauH demanda à Farchevéque si Ton pouvait trouver, hors de la doctrine du Sauveur et des saints qui ont suivi le Christ, doctrine dont il ne doutait point, une raison à l'aide de laquelle on pût prouver, par des argumens e'yidens et nëcessaires , la re'surrection future. « A cette question toute » nouvelle qui m'ëtonna, je répondis , ajoute Thistorien , qu'il suflisait, » pour cela, de la doctrine de Notre Seigneur etRe'demp^teur ; car il enm seigne manifestement, dans plusieurs endroits de TEvangile , la ré- » surrection future de la chair , et promet de venir juger les vivant et » ies morts , et le siècle par le feu , et de donner à ses e'ius le royaume » qui leur est prépare' depuis le commencement du monde , etauxiiD' » pies le feu e'ternel qui a ëte' pre'paré au diable et à ses anges ; que • Tassurance donne'e par les saints apôtres, par les Pères, et même » par Fancien Testament , suffisait aussi. — Je crois cela très ferme-
« I!É^ise ; il entendait tous les jours la messe aveo dérotion y 9 k moins que ia maladie ou quelque circonstance grave ne ' Ven empêchât. Ce prince souffrait très-patiemment les in- 'jures et les malédictions que proféraient contre lui, en pu» blic ou en particulier , des hommes vils et méprisables ; il y paraissait si indiffeVent , qu'il semblait ne les avoir pas entendues. H avait en horreur les excès de ia tabie. Sa confiance était si grande à iVgard de ceux qu'il chargeait de ses affaires , qu'il ne leur demandait jamais de compte et ne voulait point prêter l'oreilie aux rapports qu'on pouvait lui faire de leBT infidélité : les uns regardaient cette confiance sans bornes comme un défaut ; les autres y voyaient une vertu qui, selon eux, prouvait la bonne foi d'Amauri. Toutes ces belles qualités se trouvaient un peu obscurcies par quelques défauts de caractère. Amauri e'tait taciturne plus qu'il ne convenait à un roi, et manquait d'urbanité; il n'avait rien de cette affabilité si nécessaire dans les princes pour gagner le cœur de leurs sujets. Il adressait rarement la parole à quelqu'un , à moins qu'il n'y fût forcé ou qu'on ne la lui adressât. Ce défaut était d autant plus remarqué , que son frère Baudouin avait fait admirer son éloquence et la grâce de ses manières. Porté aux plaisirs de l'amour , il attenta, dit-on, plus d'une fois aux droits des maris. Il viola aussi les libertés des élises , et par des exactions injustes et fréquentes il diminua leur patrimoine. Il était avide d'argent; mais cette avidité était fondée sur deux raisons : il disait qu'un roi qui avait toujours de l'argent garantissait l'opulence de ses sujets et venait libéralement à leur secours dans les difficultés im-
ment , r : "it le roi; mais je demande une raison qui puisse prouver la r^'sur ;ciion future et une autre vie après la mort à celui qui nie et rejette la doctrine du Christ, — Supposez-vous vous-même cette personne, repartit Guillaume, et essayons de trouver une raison. —Soit , 'dit le roi. — Vous convenez que Dieu est juste ? — Oui , je le confesse. — Cest le propre d'un être juste de récompenser rhomme de bien , et de punir celui qui fait le mal. — Cest vrai. — Mais dans cette vie il n en arrive pas ainsi : car beaucoup d'hommes de bien i\*ëprouTent que des traverses et des malheurs; les me'chans, M contraire , jouissent d'un bonheur continuel : des exemples journaliers nous le prouvent. — Cest vrai. — li en arrivera donc autrement dans une autre vie ; car Dieu ne peut pas être un distributeur ' injuste de re'compenses et de peines : il y aura donc une autre vie et
> nae résurrection de la chair , et , dans cette autre vie , celui qui aura » féi le bien ou le mal en recevra le prix. — Très-bien ; vous avez ,
> ^le roi , banni tout doute de mon cœur, n
f> prévues. En effet , Amauri n'épargnait rien dans les em* n barras où se trouva souvent son royaume ; les peines méniei n et la fatigue n'étaient rien pour lui dans ces occasioBS : n mais il ne défendit pas toujours l'opulence de ses sajeli;'] » car il trouva de fre'quens pre'textes de les ruiner. Ce prince n était d'une taille moyenne et d'une belle figure; il tnit ^ un air de dignité, des yeux brillans, et le nez aqoiiii n comme son frère; ses cheveux blonds tiraient un pcaiv ft le roux ; il avait la barbe épaisse et forte ; son rire était imf> modère et mettait tout son corps en mouvement. Jki&tff tretenait volontiers avec les personnes sages et discrkei y} qui connaissaient les mœurs et les usages des pays àranf> gers. 9
Amauri s'était marie à Agnès , fille du jeune Josseliit comte d'Edesse ; ce mai'iage n'avait point etë approuve pr le patriarche de Jérusalem , parce que les deux époux ettient parens au quatrième degré'. Lorsqu'Araauri devint roi, ce mariage fut dissous ; mais les enfans qui en étaient nei furent déclares habiles à succe'der à leur père comme des eu* fans légitimes. Guillaume de Tyr, en parlant de la cause de ce divorce , dit que , lorsqu'il eut lieu , il n'était pas enoore sorti des écoles , et qu'il faisait ses études au-delà de la mer, c'est-à-dire en Europe.
A peine Amauri fut-il assis sur le trône , qu'il diriges toutes ses pensées vers l'Egypte. Dans son dix-neuvième livre, Guillaume de Tyr parle des deux premières expéditions que ce prince fit sur les bords du Nil. Nous ne répéterons point ici ce que nous avons dit avec étendue dans notre Histoire, et qui se trouvera très-développé dans les extraits des historiens arabes. En parlant de la troisième expédition , dont le récit remplit une grande partie de son vingtième livre , l'historien déclare que celte entreprise était injuste : c'est pour ceb, ajoute-t-iî, que le Seigneur, qui connaît les pensées les plus secrètes et les replis les plus cachés de la conscience, n'sccorda point aux chrétiens sa protection divine. Guillaume déplore le sort des habitans de Belbéis , et remarque qu'Amauri, en s'avaneant vers le Caire, ne faisait qu'une journée de marche en dix jours ; ce qui prouve qu'il voulait obtenir de l'argent, et non faire une conquête. Arrivé devsnt la capitale de l'Egypte , il y perdit encore beaucoup de temps en vains préparatifs, et laissa ainsi à ses ennemis le loisir de prendre leurs mesures Je défense. Si après la prise de Bel bois il se fut porté rapidement vers le Caire, et qu'il eut profite de la terreur qu'avait fait naître son attaque iiu-
?, rien n'aurait pu résister à ses armes. Le vizir promit •mme considérable, afin d'obtenir plus de temps pour er, et d'avoir un prétexte poiir demander que la susiTi des hostilités le secondât dans la levée des deniers, ri était entretenu dans son aveugle confiance par Mii Pianci, qui lui persuadait que la poursuite de la î lui enlèverait les richesses de l'Egypte, et livrerait à té des soldats des trésors qui ne devaient appartenir ui seul. Bientôt les Francs apprirent l'arrivée des is de Nouredin , dpnt le vizir avait imploré le secours ;
alors qu'Amauri vit se dissiper toutes ses illusions,
obligé de reprendre ti^stement la route de la Pales- ^n achevant le récit de cette expédition malheureuse, urne de Tyr déplore les effets de l'ambition et de la té. tt Avant cette guerre, dit-il, nous avions à notre )sition les trésors de l'Egypte; le royaume de Jérua n'avait rien à craindre du côté du midi; la mer était , et tous les ports égyptiens s'ouvraient à nos vaisk; les marchands de l'Egypte apportaient dans nos { les productions de lem* pays , et ce commerce était table à tous. Maintenant tout est changé : la mer est e de périls ; la plus riche des contrées ne nous ofire d'accès , ne nous paie plus de tributs : notre voisinage DUS montre plus que des ennemis; notre avenir, que aalhcurs. f>
larlant de l'ambassade que le roi Amauri envoya auprès fe pour confirmer le traité^qu'il avait conclu avec celui-ci I la seconde expédition d'Egypte , Guillaume de Tyr déluxe et le cérémonial de la cour du Caire : * Comme les es du palais des princes musulmans , dit-il , ne sont point us dans notre siècle , je me suis proposé d'indiquer avec
et d'après les relations que m'ont faites ceux qui y ont ivoyés, l'état, la magnificence, les richesses et la gloire alifes. Hugues de Césarée, continue-t-il , et Gcoffroi de her , frère de la milice du Temple , à la tête de l'ambasconduite par le vizir d'Egypte , entrèrent au Caire , et hèrent droit vers le palais du cahfe , palais que les Egypappellent Cacera. » (C'est le mot arabe Casr, qui signifie ) u Précédés d'un grand nombre de personnes armées lives, ils furent conduits dans des lieux étroits , où , pour ider, on avait besoin de la lueur des flambeaux; à chaque
il y avait des troupes d'Ethiopiens , qui rendaient les leiirs dus au vizir. Après avoir passé la première et tconde garde, ils arrivèrent dans un lieu plus vaste,
ff où pénétrait la lumière du jour; dans ce iieu îi y avait ff plusieurs galeries , dont les lambris dores j soutenus par des f7 colonnes en marbre , et le pave varie dans ses couleurs, an- » nonçaient la majesté royale. Ceux qui traversaient cesgaie- » ries étaient retenus , maigre eux y par la beauté de leurs orne- » mens, et les yeux ne se lassaient pas de les admirer: là ii » y avait des bassins en marbre, remplis d'une eau iîmpide; n des oiseaux de difFeVente espèce, inconnus danli notre » pays^ dont ie chant était varie , le plumage et la forme exn traordinaires. Arrives au dernier palais, ou étaient les ehefs ff des eunuques , ils trouvèrent des édifices qui par leur elen gance surpassaient autant les premiers que ceux-ci surpasn saient eux-mêmes les édifices vulgaires. Il y avait , dans cette ff partie du palais , des animaux de toutes les espèces qae >f peut créer l'habile pinceau d'un peintre , ou l'imagination f> du poète qui use de la licence de mentir. II est à croire >f que c'est dans un tel lieu que Soiin a écrit son histoire.
9 Les envoyés arrivèrent enfin dans la salle où e'tait le can life; le grand nombre de gardes , la richesse de leurs véten mens, annonçaient la magnificence du prince. Le viur,se- /t Ion l'usage, fit trois reveVences : dans les deux premières, il f> se prosterna la face contre terre , et commença une certaine n prière , rendant ainsi au calife un culte qui n'est du à aucun f mortel ; la troisième fois , ii se prosterna encore la face contre » terre , et quitta le glaive qui était suspendu à son cou ; alors, » avec une adresse et une promptitude admirables, on tira n les rideaux, ornes de pierres pre'cieuses , qui cachaient le " trône; et le calife , entoure de quelques fidèles en nuques, se » montra dans un appareil plus que royal. Le vizir s avança » respectueusement , et lui baisa le pied ; après cette ce'rén monie, il lui exposa les pressantes ne'cessite's du royaume, » et le traite' qu'il avait conclu avec le roi chre'tien. Le cdife n en accepta les conditions : alors les ambassadeurs d'Amami » demandèrent que le calife, comme gage de sa promesse, V serrât la main de l'un d'entre eux. Les conseillers du calife » se soulevèrent contre une telle demande ; car cet usaçe *> était inoui parmi eux : cependant , sur les sollicitations da » vizir, le calife consentit à donner sa main, mais seulement » couverte d'un voile. Alors Hugues de Ce'sare'e , au grand » etonnement des Egyptiens , lui adressa la parole en ces f> termes : Seigneur, il ne faut pas ici nous donner une foi » douteuse; celle que donnent les princes doit être nue et
» sincère, et dégagée de toute arrière-pensée C'est pour-
n quoi, ou vous nous donnerez voire main nue , ou , si row
9 persistez à vouloir la tenir voilée, nous ne croirons pas à » votre sincérité. Le calife, croyant sa majesté biesse'e,ve'- 9 sistBL auelques instans , puis présenta sa main^nue à Hugues i de Cesaree , souriant de Tindignation des Egyptiens. Les I ambassadeurs chrétiens revinrent ensuite auprès du roi > Amauri. r»
Après avoir raconte' la mort de Schyrkou et TeleVation de ialadîn au vizirat, Guillaume ajoute que ce même Saiadin, liant, selon la coutume, présenter ses hommages au calife, e terrassa avec ia massue qu^il tenait à la main, et le fit dourir de la mort dont il était lui-même menace'. Nous ver- ODS, à Tarticle de Bernard le trésorier, un récit plus cironstancîe, mais moins vraisemblable, de cet assassinat, qui ernit la gloire de Saiadin Les historiens orientaux ont garde e silence le plus profond sur le meurtre du calife d'Egypte, i n'est point inutile de faire remarquer ici que la plupart [es auteurs arabes qui ont parle de ces eVenemens, apparenaient à la secte de Bagdad ou à la famille des Ayoubites, 'est-à-dire , au parti victorieux : les vaincus n'ont point eu l'historien. Guillaume de Tyr parle ensuite d'une nouvelle lescente d'Amauri en Egypte, et d'une flotte grecque qui lia seconder ses opeVations. II raconte aussi le siège de Daoiette et le mauvais succès de cette expédition. Nous avons eadu compte de ces eVenemens, de même que du trembleaeot de terre qui renversa plusieurs villes en Syrie. Nous envoyons encore aux auteurs arabes , qui ont donne d'assez j9nà& détails sur tous ces faits. Guillaume de Tyr fait le reit <}e9 preipières opeVations militaires de Saiadin , sur leslaelles les auteurs arabes se sont complaisamment étendus. reb sont, entre autres , le siège de la forteresse de Darum, le tombât que ce prince livra au roi de JeVusalem auprès de ]vaza,et la victoire qu'il remporta sur lui. Il raconte le voyage [«s fit Ami^uri à Gonstantinople pour demander des secours i Fempereur grec , et l'accueil honorable que reçut ce prince. )e retour dans ses états , le roi convoqua son armée à Sefoieh , et marcha contre Melier , prince d'Arménie , qui i^était uqi à Nouredin, et qui infestait le territoire d'Aniocbe. Pendant ce temps, Saiadin, traversant le Jourdain, ilk «ssîeger Montréal, ou plutôt Crac, et, n'ayant pu irendre cette place, il ravagea tout le pays. Amauri , inferme le ces pavages , courut à la rencpfitre de l'ennemi ; mais , apurenant dans sa marche que Saiadin s'était retire, comme 'année précédente, dans la Syrie-Sobal, il retint son armée [ans un village nomme' Carmel, non loin de la mer Morte.
158 BIBLIOTHÈatJË j
Il arriva alors, selon Guillaume de Tyr, an événement i
quècausa un grand trouble dans ie royaume de Jerùsiileni : le {
prince des Assassins j dont Guillaume fait connaître ia secte, j,
avait envoyé' auprès d^Amauri un ambassadeur charge' de lui i^
dire secrètement que, si les Templiers, qui occupaient les ^
forteresses voisines de ses états , voulaient lui faire la re- |
mise des deux mille pièces d'or qu'ils avaient coutume de m
lever tous les ans sur ses sujets comme un tribut^ il vivrait "
avec lui en confraternité', et qu'il se convertirait lui et les j^
siens à la foi chrétienne. Le roi reçut cet ambassadeur avec
beaucoup de joie , et consentit volontiers à ses propositions.
Il le renvoya ensuite avec une escorte; mais, lorsque cet
envoyé' eut passe Tripoli, et qu'il e'tait sur le point d'entrer \
dans son pays, des Templiers se pre'cipitèrent tout-à-coup ,"
sur lui , et le tuèrent. Amauri , très-irrite' en apprenant ce ..
meurtre, convoqua tous les grands du royaume, et lescon- ,
sulta sur l'injure qui venait de lui être faite. On envoya au |
grand-maitre Odon de Saint-Amand demander rëparadon \
de l'outrage et la punition des coupables. Les Templiers re- *^
jetèrent le meurtre sur un nomme' Gauthier de Mabnil, ^
homme méchant et borgne. Le grand-maître repondit au
roi, qu'il avait impose' une pe'nitence au coupable, et qu'il
le renverrait auprès du pape. Mais le roi, e'tant aile' à Siaon
pour poursuivre cette affaire , y rencontra le grand-maitre
avec plusieurs chevaliers, et le meurtrier lui-même : il tint ,
conseil avec ceux qui l'accompagnaient, et fit enlever de ^
force le meurtrier, qu'il envoya charge' de chaînes dans les ,
prisons de Tyr. Amauri s'excusa auprès du prince des As- ,
sassins, et lui promit de venger le meurtre de son envoyé, j
Guillaume de Tyr ajoute que sans la mort qui vint enlever ^
Amauri , cette affaire aurait e'te' portée au tribunal des rois .,|
et des princes de la terre. :^
Ce fut dans ce temps que mourut Nouredin , grand pcr- ^ se'cuteur de la foi chre'tienne, dit Guillaume de Tyr, mab ^ prince juste, prudent et religieux observateur des lois Je ^ sa nation. Il avait re'gne' vingt-neuf ans. ^
Amauri, peu de temps après, occupe' du sie'ge de Panéas, ^ fut attaque' de la dyssenterie, et revint à Je'rusalem, où H ^^ mourut en 1 173 , selon Guillaume de Tyr. Nous croyons que ^ l'historien de la guerre sainte se trompe sur la date; car, ^ Nouredin e'tant mort à la fin de cette année ou au coro* , mencement de la suivante, Amauri , qui lui surve'cut de quelques mois , ne peut être mort qu'en 1174.
Règne de Baudouin IV. -. — Dans son vingt-unième livre,
Guillaume de Tjnr faitle portrait de Baudouin, fifs d'Amauri; il dit que ce prince ressemblait beaucoup à son père par la figure, l'habitude du corps, et sa lenteur à s'expliquer. II était âgé de treize ans à la mort du roi , et déjà il était habile à manier et à conduire un cheval. II avait une mémoire trèsfidèle, et aimait beaucoup les contes; il était d'un esprit léger, mais très-docile aux bons avis. On sait que Guillaume de Tjr fut le précepteur de ce jeune prince : c'est lui qui découvrit le premier la maladie dont ce roi fut atteint; c'était la lèpre.
Dans la première année du règne de Baudouin IV , le roi de^ Sicile envoya une flotte avec des troupes sur les côtes d'Egypte, pour assiéger Alexandrie. Cette expédition, dont les auteurs arabes parlent assez longuement, n'eut aucun succès. Ce fut alors que commencèrent les discordes qui troublèrent le royaume de Jérusalem , et le conduisirent à sa ruine : le comte de Tripoli demandait la régence du royaume ; Milon de Planci voulait conserver le maniement des affaires. Ce Milon de Planci , que Guillaume de Tyr représente comme un homme turbulent et ambitieux , fut assassiné dans une rue dePtoIéraaite, sans qu'on put savoir quelle main l'avait frappé. Parmi les événemens de cette époque dont les chrétiens eurent à redouter les suites, on doit remarquer la prise de Damas par Saladin. a Toutes les conquêtes, dit Guillaume " de Tyr , que ce prince faisait sur nos voisins, étaient pour n nous autant de moyens de ruine et de causes d'affaiblisse- 9 ment. Les craintes des hommes éclairés, ajoute-t-iI,nesont jp que trop réalisées au moment où j'écris ; tellement que , si » Dieu dans sa miséricorde ne nous visite d'en haut, il ne » neus reste aucune espérance de pouvoir résister. »
Ici l'historien recherche les causes de l'affaiblissement du royaume de Jérusalem , et de la supériorité que les Sarrasins acquéraient de jour en jour sur les chrétiens. Il les trouve dans la corruption des mœurs de ces derniers ^ dans le relâchement qu'une longue paix avait apporté à la discipline militaire des colonies chrétiennes , et dans la concentration , eo une seule main, de la puissance musulmane, qui auparavant était divisée entre les différentes villes de cette domination. L'historien parle en ces termes de la corruption des mœurs : ^^ A la place de nos pères, qui étaient des hommes n religieux et craignant Dieu , sont venus leurs fils, véritables " enfans de perdition , des cnfans dénaturés , contempteurs n de la foi , se précipitant a l'envi dans toute sorte d'excès.... n Tels sont les hommes du siècle , et sur- tout en Orient; telle
n est ia monstruosité de leurs vices y que , si un écrivain en-
» treprenait d'en faire le tableau , il succomberait sous h i
» poids d'un pareil sujet, et qu'il paraîtrait composer plntit d 9 une satire qu'une histoire, n On verra que Jacques de Vi-
ivï se montre encore plus seVère que Guillaume de Tjr, dans ■•
la peinture des mœurs des chrétiens. «
Lorsque Saladin s'occupait de réduire les villes de Sjrie, ^
les Francs de JeVusalem firent plusieurs incursions sur le i
territoire de Damas ; ils revinrent charges de butin : mais i ces sortes d'expéditions, en exaspeVant l'esprit des musulmans , leur faisaient sentir davantage la nécessité d'avoir xx^ souverain qui put les défendre. D'ailleurs les Francs nf , s'entendaient presque jamais entre eux, ni pour ^Êattaqae,
ni pour la défense. Après l'arrivée de Philippe comte de i
Flandre, depuis long-temps attendu en Syrie, l'emperenr r
de Constantinople demanda par des ambassadeurs que les £,
traites faits entre lui et Amauri fussent renouvelés et exé- «
eûtes , et que les puissances chrétiennes reunissent leurs .
forces contre Saladin. ..
Le comte de Flandre , que Guillaume de Tjr boub repré ,
sente comme un esprit bizarre , inconstant et plein de malice^ i.
ht échouer ce projet par son refus d'aller en Egypte. Les ambas- .L
sadeurs grecs s'en retournèrent chez eux ; le comte de TripoU Ç
alla avec le comte de Flandre assiéger le château d'Harenc , -^
situe à six lieues d'Antioche , dans le territoire de l'ancienne ^
Chalcis. Ils commencèrent ce siège sans motif, ils l'abandon- .
nèrent de même. Pendant ce temps , Saladin vint d'Egypte en ^
Palestine et ravagea le territoire d'Ascalon. Baudouin lui livra ,
un combat et dispersa son armée , aide par la protection ^
du ciel ; Guillaume de Tyr nous peint la fuite de Saladin ^ et de ses guerriers à travers le désert, où ils eurent toute .^
sorte de maux à souffrir. L'occasion e'tait belle , selon Guil- z
laume de Tyr, pour marcher contre l'Egypte; car de la con- z
quête de ce pays dépendait alors l'existence du royaume de|é* ^ rusalem : le roi , au contraire , s'arrêta à construire une forte-
resse sur le Jourdain , et la donna aux Templiers; puis il alla i
aux environs de Paneas, où il tomba imprudemment dans les <
embûches des ennemis; il y éprouva une perte énorme; le ^ connétable Honfroy y fut blesse'. Transporte dans une for-
re'unir de nouvelles forces , entra dans le territoire de Sidon. Ses troupes furent d*abord défaites en plaine : mais, le grand
maître et le 'eomte de Tripoli étant montes sur une <;onine qni se présenta à eux , et Tinfanterie , qui croyait n'avoir plus rien à craindre des ennemis, s'etant mise à dépouiller fes vaincus restes sur le champ de bataille, Saladin , ralliant es fuyards et rendant le courage à ses troupes , tombe touti-coup sur les chrétiens, qui résistèrent quelque temps et lurent enfin forces de fuir. Ils auraient pu échapper aux ;oups de leurs ennemis ; mais ils se portèrent au milieu des rochers et de sentiers difficiles où ils e'prouvèrent une perte Bonsiderable. Le comte de Tripoli se re'fugia à Tjr ; le btmd-maitre du Temple, Odon deSaint-Amand, qui, selon Riîstorîen , e'tait un méchant homme , fut fait prisonnier st mourut dans sa captivité'. Du Temple , Saladin alla assiéger ia forteresse que le roi avait fait construire en dernier lieu : il l'en rendit maître et la rasa.
En terminant son vingt-unième livre , Guillaume de Tjr exprime sa surprise et sa douleur, et, comme s'il craignait que les défaites des disciples du Christ ne pussent ébranler la foi de ses lecteurs , il s'efforce de justifier la Providence , et repète plusieurs fois que Dieu est juste , que sa volonté est immuable ,' et que ses jugemens sont droits.
Dans le premier chapitre du vingt-deuxième livre , Thistorien rapporte que Baudouin fit épouser sa sœur Sibylle , ?eiiye du marquis de Montf errât , à Gui de Lusignan , eeatîlhomme poitevin. Le roi contracta en même temps une trêve avec Saladin ; ce dernier n'en vint pas moins ravager le territoire de Tripoli, et, après avoir dévaste' tout le pays y il conclut avec le comte Raymond une trêve qui ne fut pas plus respectée ; Saladin ordonna à une flotte égjgptienne de se diriger vers Tortose, et, ayant fait avancer sei Groupes, ravagea la càte, puis retourna à Damas.
Gniflauihe de Tyr e'tait alors à Constantinople ; il parle des alliances que l'empereur Manuel contracta pendant ce tmps avec le fm de France et le marquis de Mo nf errât , es mariant son -fils Alexis à la fille de l'un et sa fille au ffii de Tantre.
Peu de temps après le retour de Guillaume de Tyr, le ffib de Honfroy de Toron, parvenu à Tâge nubile, épousa ia seconde sœur du roi Baudouin, nomme'e Isabelle, qui, selon un chroniqueur anglais , n'avait que huit ans. A peu près dans le même temps, les Maronites se reunirent à la foi catholique. La principauté d'Antiochc e'tait alors trouble'c par le mariage adultère du prince Boémond , qui avait r enfoyi sa femme, princesse grecque , pour cpouseir une con-
162 BIBLIOTHEQUB
cubine, nommée Sibjfle. Le prince d'Antioehe fit h gucrrt . au patriarche et au cierge , qui avaient jeté un interdit sur cette > principauté; ii assiégea môme le patriarche dans une église. : Les autres princes chrétiens de la Palestine furent indigna d'une telle conduite ; mais quel moyen y avait-il à prendre : pour la réprimer ? Forcerut-on Boémond les armes à la i main? mais il était à craindre qu'il n'appelât les infidèles. Tenterait-on de le faire revenir par de salutaires exbortatioDs? mais adresser des exhortations à ce prince , c'était conter des : fables à un âne sourd et jeter des paroles au vent, iuri9 i msino narrare fahulam et verba ventis dajre. Les princes k chrétiens, qui craignaient que le bruit de leurs dissensions k armées ne détournât les monarques d'Occident de leur \ porter des secours , résolurent cependant d'emplojer ce ^ dernier moyen : après plusieurs négociations , Boémond con- ^ sentit ù rendre ce qu'il avait pris aux églises; mais ii ne '. voulut point se séparer de Sibyile, qu'on soupçonnait, dit . Guillaume , d'avoir employé , pour le séduire , l'art des enchantemens.
Bientôt éclatèrent de nouVelIes discordes dans le royanme : de Jérusalem. Comme ie comte de Tripoli se préparait à se rendre dans ia principauté de Tibériade, le roi^ dont la défiance et la jalousie furent excitées par des hommes pervers, lui fit défendre d'entrer dans le royaume de Jérusalem; ii -^ résulta de cette défense un mécontentement réci}M*oque qu'on ^ eut beaucoup de peine à calmer. Saladin, profitant de toutes ^ ces discordes , prit une forteresse sur les bords du Jourdain; ceux qui la défendaient furent accusés de l'avoir livrée, exemple de lâcheté, et de trahison qu'on n'avait point encore vu parmi les guerriers chrétiens. Saladin , après s'être retiré . à Damas , revint vers le Jourdain , et livra près de Hobolet, ^ dans ia province de Galilée, une bataille où la victoire resta . indécise ; il dirigea ensuite ses forces de terre et de mer contre . Béryte , dont il abandonna le siège à {'approche du roi de , Jérusalem. Le sultan, en quittant ie territoire de Béryte, renonça tout-îi-coup à ses entreprises sur ia Palestine, ponr ^ aller, au-delà de i'Ëuphrate , conquérir les villes et les provinces de la Mésopotamie et du DiarbelL, impatientes de ^ secouer ia domination du prince de Mossoul. Tandis qoe " Saladin portait ainsi ses forces hors des limites de la Syrie * les chrétiens renouvelèrent leurs expéditions sur le territoire de Damas, et n'en recueillirent d'autre avantage que d'avoir ruiné quelques villages et dévasté quelques campagnes dans le voisinage de Bosra. Redoutant le retour pro- *
•If
cbain de leur formidable ennemi, tous les grands se rassemblèrent à Jérusalem et résolurent d'imposer une taxe générale pour lever et équiper une armée.
Guillaume de Tjr a rapporte' Tacte qui constate cette re'solution. Nous croyons devoir traduire cette pièce importante et qui peut donner une ide'e du mode de repartition de l'impôt dans les colonies chrétiennes d'Orient :
tf Voici la manière de lever la taxe qui, du consentement 9 de tous les princes , tant ecclésiastiques que laïcs , et du » peuple de Jérusalem , a ete imposée pour pourvoir aux pres- « sans besoins du royaume. II est ordonne que dans chaque » ville de ce royaume on choisira quatre hommes prudens et « dignes de foi , qui prêteront serment de payer eux-mêmes o et de faire payer par les autres , sur ce qu'ils possèdent ou «sur ce qui peut leur être du, un byzantin par cent; il en 9 sera perçu deux sur chaque cent byzantins de revenu fon- 9 cier. Les quatre collecteurs emploieront tous les moyens » que la bonne foi leur suggérera pour distinguer ce qui est » nécessaire à la subsistance du citoyen et de l'habitant ; » ils les inviteront à contribuer, autant qu'il leur est possible, « à l'impôt ordonne'. Lorsque celui à qui une somme a e'te » imposée prétendra ne pouvoir l'acquitter , il évaluera , «d'après sa propre conscience, ce que vaut son mobilier; 9 puis, après avoir prête serment, il déclarera ce qu'il peut » payer , et ce sera cette somme seulement qu'il devra ac« » quitter. Les quatre collecteurs devront garder le secret sur p les déclarations que feront les citoyens, relativement à leurs » dettes actives et passives , soit que ces dettes soient consi* vderables, soient qu'elles soient peu nombreuses et que les » citoyens soient pauvres ou riches. Le cens devra être levé « mdistinctement sur toute personne possédant cent byzan- » tins , à quelque nation , religion ou langue qu'elle appar-
* tienne. Si les collecteurs s'aperçoivent que quelqu'un ne » possède pas cent byzantins , ils percevront sur lui un nfouage^ c'est-à-dire, un byzantin par feu: s'il ne le peut » donner en entier^ ils en prendront la moitié , et, s'il ne peut 9 donner la moitié , ce qu'ils verront convenable de percevoir ; 9 cette dernière disposition est aussi applicable à toute per- » sonne indistinctement. Il est ordonne' que les églises , les « monastères , les barons et les vavasseurs qui ont centbyzan-
• tins de revenu, en paieront deux comme les autres ci- » toyens ; les soldats n'en devront qu'un.
• Quiconque aura une propriété rurale déclarera avec » bonne foi le nombre de feux qu'il y poss ède , et paiera un
n byzantin par feu, de telle manière que s'il j a cent feax,
y> le propriétaire rural paiera cent byzantins ; il fera ensuite
y> la repartition proportionnelle entre les paysans , afin qae
n chacun y participe selon ses facultés et que le pauvre ne
n soit pas plus chargé que le riche : ce cens sera levé dans
f> toutes les villes situées en deçà de Caïphas , jusqu'à JeW
J9 salem. Les citoyens préposés à sa répartition feront ensuite
39 parvenir l'argent , en nombre et en poids, dans Aes sacs
>9 scellés, aux collecteurs de Jérusalem : ceux-ci déposeront Ifes
f) sacs scellés en présence du patriarche ou d'un délégué, da
» prieur du Saint-Sépulcre et du châtelain de la ville, dans un
n coffre a trois serrures , placé dans le trésor de Pégase de la
» Sainte-Croix ; une des clefs sera remise au patriarche , Fantre
J9 au prieur du Saint-Sépulcre, la troisième au châtelain et aux
y> quatre citoyens préposés pour recueillir l'impôt. Les coQec-
» teurs des villes situées depuis Caïphas jusqu'à Béryte feront
J9 parvenir l'argent perçu , de la manière déjà indiquée, à la
y) cité d'Acre; et il sera déposé, avec les mêmes précautions,
39 dans un coflfre à trois clefs , dont l'archevêque de Tyr aura
79 la première, Josselin, sénéchal du roi, la deuxième, et la
n troisième sera remise aux quatre citoyens préposés par la
n cité d'Acre à la perception de l'impôt. Cet argent ne pourra
99 être appliqué aux affaires journalières du royaume , mais sea-
» lement à la défcfise de la Terre-sainte ; et tant que cet argent
99 durera, les exactions levées sous le nom Ae taille sur les
99 églises et les cités cesseront. La présente levée de deniers
99 n'aura lieu que pour cette fois , et ne pourra pas être const-
ff dérée comme un usage. y>
En mettant en regard cette pièce importante avec le cha-
f)ître des assises de Jérusalem sur le service militaire du par es baronies dépendantes de ce royaume, que nous avons donné dans les pièces justificatives du tome ii de notre Histoire, on pourrait se faire une juste idée des ressources extraordinaires que pouvait employer Jérusalem dans ses plus pressantes nécessités.
On apprit bientôt l'approche de Saladin , qui , en revenant de la Mésopotamie , avait ajouté la ville d'Alep à ses vastes conquêtes ; l'armée chrétienne se réunit à Séforieh , ne sachant sur quel point l'orage allait tomber. Pour comble de malheur , la maladie de Baadouin faisait des progrès ; il fut obligé de nommer un lieutenant général du royaume, et son choix tomba sur Gui de Lusignan. On avait peu de confiance dans la capacité de ce dernier prince, et son élévation fit pressentir des malheurs pour le royaume. Guillaunae
de Tyr parait avojir cette pensée , mais il Texprime avec une grande circonspection. A mesure que les temps deviennent plus difficiles , les jugemens de cet historien sont plus timides , et ces paroles reviennent souvent sous sa plmue : Je nejkis que répéter ici ce que j'ai entendu dire à plusieurs.
Saladin vint camper avec son armée dans le voisinage de Scythopolis. Près de là se réunit l'armée chrétienne , la plus belle et la plus nombreuse qu'on eût vue depuis long-temps en Palestine, et qui aurait vaincu les musulmans, dit Guillaume, si les péchés des chrétiens eussent permis que Dieufavorisât leurs armes. L'historien de la guerre sainte a quelque peine a s'expliquer l'inaction de l'armée chrétienne en présence d'un ennemi qu'elle aiu^ait pu vaincre facilement ; il rapporte l'opinion de ceux qui attribuaient cette inaction à la jalousie de la plupart des chefs , lesquels aimaient mieux ne pas combattre que de vaincre sous les ordres de Gui de Lusignan. L'opinion générale reprocha à ce dernier d'avoir laissé échapper l'occasion d'abattre la puissance des musulmans. Tandis que Saladin faisait le siège de Montréal , Petra de^ terli^ Baudouin fit couronner son neveu Baudouin V, âgé de cinq ans , et retira des mains de Gui de Lusignan le gouvernement du royaume. Un roi enfant remplaçait ainsi un roi infirme : tout le monde désirait que le comte de Tripoli ttt appelé à gouverner l'état, et surtout à commander l'arméei. Saladin poursuivait le siège de Montréal, et se préparait à profiter des discordes et de la décadence des Francs.
C'est ainsi que Guillaume de Tyr termine son vingtdeuxième livre, n déplore avec amertume les malheurs des colonies chrétiennes , et parle delà répugnance qu'il éprouve & poursuivre une histoire , d'abord oremplie de tant de hauts iaits, de tant d'actions glorieuses, et qui ne doit plus offrir que le tableau de la misère , de la faiblesse et delà corruption des chrétiens. L'historien commence néanmoins le Tingt^troisième livre , mais il s'arrête au premier chapitre ; et, après nous avoir dit que le. comte de TripoU fut chargé de l'administration du royaume , il suspend tout-à-coup son rédt, et laisse à d'autres le soin de^raeonter les malheurs qui suivirent.
L'histoire de Guillaume dé Tyr. a été publiée pour la première fois à Baie y en 1 549 , m - 8^ PhiUppe Poissenot la réimprima en la même ville en 1 564 , et y ^outa une épître dédicatoire , la vie de l'auteur , et la continuation de cette, histoire donnée par Jean Hérold. Bongars s'est contenté de faire entrer dans sa collection ^i ïbistoire de Guillaume de Tyr, sans y joindre la continua-
tion donnée par Hérold , ni l'épître dédicatoire de Poissenof.
Quoiqullérold soit peu estimé des savanâi, et au'il ne puisse servir de guide à ceux qui voudront étudier rListoire des croisades , nous le ferons néanmoins connaître en qudr ques mots.
Jean-Basile Hérold naquit en 151 1 à Hoechstadt, dans la Souabe. C'était un écrivain laborieux et fécond. Il fut curé d'un village voisin de Baie. Les magistrats de cette ville lui j donnèrent le droit de bourgeoisie , en récompense de ses ^ travaux. On ignore le temps où il mourut; mais il vivait 1 encore en 1 581. 3
Cet historien , qui s'annonce pour être très-instruit des événemens dont il avait entrepris le récit , puisqu'en tête de son ouvrage il cite plus> de cent auteurs d'après lesqueb il dit avoir écrit , se montre au contraire fort ignorant dans i beaucoup d'endroits. U adopte sans critique ou sans discer* nement tous les bruits populaires , tous les préjugés historiques qui étaient encore établis dans son temps, ou, s'il ne les adopte pas entièrement, il ne prend pas la peine de les détruire ou de les combattre. Dès le commen- | cément de son ouvrage , il fait apercevoir son ignorance en | appelant sultan d'Egypte Schaver, qui n'en était que ministre» et en donnant à Saladûi le titre de caUfe, qu'il n'eut jamais. Hérold, dans un de ses chapitres , fait prendre Antioche par Saladin avant le siège d'Acre; et, vingt pages plus loin, il ne craint pas de dire qu'en racontant ce fait plus haut, il savait bien qu'il n'était pas vrai. Il rapporte avec la même indifférence pour la vérité historique, la fable de l'hostie donnée par saint Louis au sultan d'Egypte , comme une garantie du traité conclu avec le prince musulman. Hérold se livre trop souvent à des digressions qui interrompent l'ordre de son récit. Lorsqu'il nous a rapporté la prise de Jérusalem par Saladin , il s'arrête pendant trois ou quatre chapitres à nous faire l'histoire de cette ville , depuis sa fondation jusqu'à l'époque où elle retomba au pouvoir des musulmans. Il y revient encore en parlant du siège de Tyr, que Saladin fut forcé d'abandonner. Après avoir raconté le siège d'Acre et la prise de cette ville par les rois Philippe et Richard, Hérold dit que la cupidité des Francs les porta à ouvrir le ventre des musulmans pour y trouver l'or qu'ils cherchaient. H assure qu'il y en eut qui firent brûler les cadavres des Sarrasins^ et les réduisirent en cendre pour en tirer l'objet de leur cupidité ; que d'autres se servirent de la peau de ces barbares pour en faire des chaussures et des cordes d'arc. Nous ne trouvons ces faits dans aucune autre chronique.
La continuation d'Hërold commence à Fâévation de Saladin au yizirat , et finit à Fannëe 1512. Elle est divisée en six livres. Elle fut imprimée à Basie en 1 560. On Ta mise après coup à la suite de Tédition de Guillaume de Tyr , imprimée dans cette même ville en 1565. .
Le second continuateur de Guillaume de Tyr est plus estimé. Nous en parlerons dans les extraits de ÏAmplissime Collection de Martène. Nous nous bornerons à citer ici le passage dans lequel ce continuateur rapporte la mort de notre historien. Lorsqu'Héraclius fut nonnné patriarche de Jérusalem, Guillaume de Tyr ne voulut pas le reconnaître , et alla auprès du pape , qm le reçut bien. Quand le patriarche Emcle, ajoute le continuateur, sot que Vcaxhevesque de Surfil allé à Rome pour ly çxver, bien sout que si vivoit longuement, quHl serait déposé; por ce , dit à un sienfisicien qu'il allast après, et qu'il l'empoisonnast ; et cil si fit, sifiu mort. Après alla le patriarche a Rome , et fit ce qu'il vaut, et im retourna en Jérusalem, Ce récit singuUer ne se trouve confirmé par aucun autre historien ni aucune autre pièce historique. On s'étonne d'abord de la manière dont Héraclius fit mourh* Guillaume ; mais on s'étonne encore davantage de la manière dont le continuateur le rapporte : le crime le plus horrible est raconté comme l'action la plus ordinaire , et la mort d'un historien ne peut assez intéresser celui même qui continue son histoire , pour qu'il exprime le moindre regret y et qu'il joigne à son récit quelques détails qui auraient pu le rendre vraisemblable. Aussi avons-nous refusé d'y ajouter foi , pour l'honneur de celui qui le raconte , et pour l'honneur de l'humanité.
Outre l'Histoire de la guerre sainte , Guillaume de Tyr a encore composé l'Histoire des princes d'Orient , depuis l'an 614, temps où Mahomet répandit ses erreurs,, jusqu'en 1184. Cet ouvrage n'est pas venu jusqu'à nous , non plus que le Recueil des actes du concile de Latran , qu^ avait ht chargé de dresser en 1 1 79.
L'Histoire de Guillaume de Tyr a été plusieurs fois tradwte en français. On ne Ut plus que la traduction de Gabriel du Pr&iu , qui a paru en 1 567 , sous le titre $ Histoire de la guerre dite la Franciade, Cette traduction , à laquelle du Préau a ajouté quelques chapitres tirés d'Hérold , n'est pas sans intérêt , et plaît au lecteur par la naïveté même de son langage. Ce titre de Frànciade qu'a donné du Préau à sa traduction, est remarquable, en ce qu'il annonce que de son temps l'histoire des guerres saintes était regardée comme une histoire toute française. Il existe une traduc-
168 BIBtIOTHÈQUE
tion antérieure à celle de du Prëau de près de deux siècles, laquelle n'a jamais été imprimée. On en trouve plusieurs . exemplaires a la Bibliothèque du Roi. [
Histoire de Jérusalem j par Jacques de Vitri j é^êqjat ^
d'Acre (i).
H n'est pas un seul historien des croisades , qui , en ra- : contant ces grands événeniens, n'offre un intérêt particulier. ) Quoique dans ces temps pieux, ces événemens n'eussent pra« t duit sur tous les cœurs et sur toutes les imaginations qu'une ? sensation uniforme , cependant chaque historien , dans le ^ récit qu'il en a fait , a écrit d'après ses impressions , la na- r ture de son esprit , et le genre particulier de ses connais- : isances.
Jacques de Vitri, dont nous allons analyser Touvragc, se distingue, sous plusieurs rapports, de tous les chroniqueurs que nous avons déjà fait connaître. Cet intéressant historié» naquit vers la fin du douzième siècle ; il fut d'abord curé d' Argenteuil , près de Paris , et devint ensuite chanoine régulier d'Oignies , dans l'évêché de Liège. Il fut envoyé pour prêcher la croisade contre les Albigeois , et sa réputatioR s'étant étendue au loin , les chanoines d'Acre ou de Ptolémaïs le demandèrent pour évêque. Par la suite , il quitta cet évêché , et devint évêque de Tusculum avec le titie de cardinal. Dans une préface qu'il place en tête de son livre , Jacques de Vitri s'étonne et s'afflige que ses contemporains négligent de raconter et de mettre en écrit les œuvres admirables de Jésus-Christ , tant celles qu'il îï daigné faire par lui-même , que celles qu'il a faites par le ministère de ses élus. « De nos jours , ajoute-t-il , le Seigneur a fait des » choses dignes d'être célébrées , et dignes de rester éter- » nellement dans la mémoire des hommes , en Espagne » contre les Maures , en Provence contre les hérétiques , ei » Grèce , contre les schismatiques , en Syrie , en Egypte , » contre les fils d'Agers , dans tout l'Orient , contre ks » Perses , les Assyriens , les Chaldéens et les Turcs. » Jacques de Yitri ne veut point , comme les autres , laisser dans l'oubh les mémorables triomphes du Roi étemel ; il craint d'être accusé d'ingratitude, et semblable à la pauvre veuve, il veut offrir l'humble tribut de sa reconnaissance au Seigneur.
(i) Jacobi (le Vitriaco, Acconensis episccpî, Historta hierosoWmitaiU'
Lorsque l'on construisit ce tabernacle, les uns offrirent de l*or , d'autres de Targent , d'autres de Tairain , quelquesims de la laine couleur d'hyacinthe , de l'écarlate teinte deux . fois , des poils de chèvres , des peaux de moutons ; ainsi notre historien se propose de travailler pour la gloire de Dieu , selon ses facultés ^ consultant moins ses forces que son zèle , et se confiant dans la bonté du Sauveur.
C'est ainsi que Jacques de Vitri explique les motifs qui l'ont déterminé à prendre la plume. Son livre est en général écrit avec pureté, quelquefois même avec élégance. Toutefois on peut lui reprocher souvent de manquer de clarté , d'abhord parce qu'il n'a pas soin de mettre de l'ordre dans ses récits ou dans ses tableaux , ensuite , parce qu'il emploie trop fréquemment les expressions et les passages de l'écriture , ce qui donne à son style quelque chose d'embarrassé et de pénible à suivre. Jacques de Yitri n'a pas manqué d'enrichir son ouvrage du fruit de ses travaux sur l'histoire naturelle ► La nature /ses productions, ses phénomènes, les mœurs et l'origine des peuples , la description de plusieurs contrées de l'Orient , occupent surtout son attention. L'histoire proprement dite ne tient dans son livre qu'une place secondaire ; é&e sert comme d'épisode à une espèce de tableau statistique de la Terre-Sainte et des pays voisins. C'est ainsi qu'on peut considérer cet ouvrage ; on croit même que l'auteur ne l'a écrit que par ordre du pape et pour foire connaître au saint-père l'état des colonies chrétiennes et des provinces orientales. Nous n'avons pas besoin de remarquer ici que l'histoire de Jacques de Vitri ne mérite pas sous ce rapport toute la confiance du lecteur ; mais tel qu'il est , cet ouvrage est très-précieux , en ce qu'il montre l'état des sciences natarelles dans le siècle où il a été écrit ; on y trouve d'aiUeurs beaucoup de notions exactes sur la géographie, sur les usages, les croyances et les institutions des peuples.
« Dans le premier Uvre de mon histoire, dit Févêque d'Acre,
B j'ai retracé sommairement l'histoire de Jérusalem; j'ai rap-
» porl4 en détail les œuvres de la miséricorde divine dans les
» nays d'Orient ; j'ai décrit les races des habitans , les villes et
» les antres lieux dont il est fait mention fréquemment dans
a les écritures; dans le second livre ^ parcourant rapidement
9» Fhistoiredes modernes Orientaux, j'ai passé delà aux choses
n que le Seigneur a opérées de nos jours dans les régions de
«lOccident; dans le troisième, retournant d'Occident en.
n Orient, j'ai commencé à traiter des choses que j'ai vues de
» mes propres yeux, etque le Seigneur a daigné faire, après le
■ concile de Latran , dans son peuple et dans l'armée des-
>» chrétienA jusqu'à la prise de Damiette. » Telle estFanaljse succincte que l'auteur nous donne lui-mérae de son ouvrage : si Ton en juge par les promesses qu'il nous fait , et que son ouvrage ne réalise pas complètement, on doit croire qu'il n'a pas rempli toute la tâche qu'il s'était ipiposée , ou qu'une partie de son travail n'est point arrivée jusqu'à nous. Nous parlerons à la fin de notre extrait du troisième livre de cette histoire , qui a été plusieurs fois imprimée sous le nom de Jacques de Yitri , et qui nous a paru être l'ouvrage d'Olivier Scolastique.
Dans le commencement de son premier livre , l'évêque d'Acre , après avoir fait un tableau rapide de la Terre- Sainte, arrive' à la conquête de Jérusalem par Omar, disciple du perfide et très-méchcmt Mahomet , et son troisième successeur comme roi, H donne sur le prophète de la Mecque, sur sa doctrine et les progrès de sa secte, des notions qui paraissent généralement exactes , et que les recherches des Orientalistes n'ont point démenties. En racontant les funestes progrès de l'islamisme , la piété de Jacques dé Wtn s'étonne que la justice divine se soit tû si long-temps, tandis que l'impie dévastait ainsi la vigne du Seigneur. L'auteur fait remarquer que de son temps tout les Payais et Idolâtres de l'Orient n'avaient pas adopté la loi de Mahomet. Quelques-uns des peuples orientaux persévéraient dans le culte de leurs idoles ; d'autres , n'ayant ni loi , ni civilisation, prenaient pour dieu les arbres, les animaux, la la première chose que le hasard leur faisait rencontrer le matin , la servaient et l'adoraient toute la journée. Quelques-uns d'entre eux, confessant qu'ils ne connaissaient point le Dieu véritable, jetaient en l'air de la chair, du pain, ou tout autre objet du même genre , en l'honneur de celui qui est Dieu et qu'ils ignoraient. Ici l'auteur fait la description de plusieurs peuples d'Orient tels que les Turcomans , les Arabes Bédouins et les Assassins. Le portrait* qu'il nous fait des Bédouins nous paraît digne d'être cité.
M Ils tirent principalement leur origine , dit-il , de ces » Arabes dont on prétend que Mahomet descendait : ils ont » pour principe , que , ne pouvant prévenir ni retarder le » jour que Dieu a marqué pour leur mort , ils ne -doivent » jamais aller au combat couverts d'armes défensives: aussi » ne vont-ils qu'avec des chemises et la tête enveloppée d'un » voile comme les femmes. Ils ne se servent que de lances et t> d'épées ; ils dédaignent l'arc et lies flèches dont les autres » Sarrasins font usage : quoiqu'ils prennent aisément la fuite, » ils regardent comme des lâches et des hommes timides les
DES CROISADDS; 17I
» Sarrasins qui lancent àt lom des traits et des javelots. » Ces barbares manquent de foi non-seulement envers les » cbrëtiens^ mais envers les musulmans ; ils éont menteurs , » inconstans , avides , dissimules dans leur conduite , et s'at-^ » tacbent volontiers au parti du plus fort. Ils portent avec » leurs voiles des bonnets rouges ; dans leurs tentes , ils
> couçbent sur des peaux d'animaux ; ils Se révêtent de » peaux de mouton et de cbëvre. N'ayant aucune demeure >nxe, ils marchent par tribus, habitent çà et là dans les
> plaines , cherchent les verts pâturages , vivant de lait , et n traînant avec eux de nombreux troupeaux ; entièrement
> oisifs y ils abandonnent à leurs femmes le soin de leui*s )* chevaux, de leurs bœufs et de lem^s brebis. »
En comparant les relations des voyageurs modernes , on voit que les Bédouins n'ont pas beaucoup change leur manière de vivre depuis Jacques de Vitri. Cet auteur ajoute (pi'il y a aux environs du mont Liban une peuplade qui suit en grande partie la loi de Mahomet , mais qui prétend avoir ime autre loi occulte qu'il n'est permis de révéler à personne Qu'aux enfans quand ils sont adultes. Les femmes et les nlleSy élevées dans la religion de leurs m^aris et de leurs parens, croient, disent-elles, à cette loi occulte qu'elles ignorent. S'il arrivait par hasard qu'un fils , par légèreté -, révélât cette loi à sa mère , le mari tuerait l'un et l'autre , sans rémission. Cette peuplade , contre la coutume des infidèles , bcnt du vin , mange de la chair de porc ; elle est regardée par tous les autres musuhnans comme hérétique. Ceux qui ont fréquenté cette peuplade , ^rapportent , selon Jacques de Titri, que les hommes se Uvrent en secret à des actes abominables et contre nature, et que c'est là leur loi eeculte qu'ils craignent de laisser connaître à leurs femmes , de peur qu'elles ne les abandonnent ou ne les méprisent.
^près avoir décrit les mœurs des Bédouins , Jacques de Vitri décrit ainsi les Assassins , ou sujets du Yieux de la Montagne :
« Dans les provinces situées en avant de la Phénicie et sur i les confins de Tortose , dans un lieu entouré de montagnes » et de rochers inaccessibles , habite le peuple des Assassins ; » dix villes fortifiées , et que fortifie encore leur position » naturelle , servent d'asile à cette peuplade ; les campagnes
> qui les environnent sont agréables , et produisent en abon-
> dance des fruits de toute espèce. On dit que le nombre j* des Assassins est de plus de quarante mille ; ils élisent un k chef, qui tient sa dignité du choix de ses compagnons , ■ et non par suite de droits héréditaires ; ils l'appellent
)» Vieux , non tant à cause de son ôge ^ que pour ga pro- » dence et sa dignité.... Us sont si aveuglément soumis à ce » chef, qu'ils exécutent , sans être arrêtés par aucune diffi* » culte , tout ce qu'il leur ordonne. Leurs enfisuis sont » élevés au milieu des délices par le Yieux de la Montagne : » on les instruit dans les différens idiomes ; puis leur chef. » les envoie , armés d'un poignard , assassiner les princes. » chrétiens ou musulmans que sa haine , son caprice ou » sa cupidité lui désignent. » Jacques de Yitri , après avoir parlé des promesses que faisait le Yieux de la Montagne à ces jeunes adeptes pour les exciter à se dévouer , et de l'espèce d'apothéose décernée à ceux qui périssaient victimes de leur dévouement , dit que , pour mieux cacher leurs desseins , souvent ceux-ci se déguisaient en moines ou en ecclésiastiques , et s'introduisaient ainsi à la com* des princes chrétiens. (Yoyez au sujet de cette peuplade la lettre fort curieuse de M. Jourdain, dans les pièces justificatives- du second volume de notre histoire ; on peut voir aussi ce que disent à ce sujet les auteurs arabes. )
Jacques de Vitri , passant ensuite à l'histoire des croisades,
Cint la triste situation où l'Eglise d'Orient était réduite sous domination des Sarrasins. Il parle du voyage de Pierre l'Ermite, de son retour en Europe et de ses prédications. Il raconte ensuite fort brièvement le départ des croisés , le siège et la prise d'Antioche , la victoire des chrétiens sur Kerbogath, le siège et la prise de Jérusalem. Il nomme quelques-uns des croisés qui revinrent en Europe, et dit comment ceux qui restèrent en Judée étendirent leurs conquêtes. Il décrit avec élégance , mais avec quelque confusion, les sièges des différentes viUes de la Palestine , de la Phénicie et de l'Egypte qui eurent lieu sous le règne des premiers rois latins de Jérusalem. « Il serait trop long, ajoute l'auteur, et au- » dessus de ma capacité , de raconter en détail la puissance » et la splendeur , l'héroïsme que déployèrent ces princes » chrétiens. L'Eglise entière des saints redira jusqu'à la fin » des siècles leurs combats et leurs triomphes. » Jacques de Yitri fait ensuite la description des quatre grandes principautés qui formaient les colonies chrétiennes en Orient. La première était le comté d'Edesse , commençant à une forêt nommée Marith , et se prolongeant vers l'Orient audelà de l'Euphrate ; là seconde , la principauté d'Antioche, «'étendant d'un côté jusqu'à Tarse, de l'autre « jusqu'aux chiiteaux de Margat et de Méraclée, situés sur les bords de la mer ; la troisième , celle de TripoU , qui s'étend le long de la mer , depuis le château de Margat , jusqu'au ruisseau
DES CKOISADES. 175
3ui coule entre Bîblos et Bërite ; la quatrième est le royaume e Jérusalem , qui commence aux frontières du comté de Tripoli et finit au désert qui fait face à VEgypte, audelà du château de Daroum.
« Pour que le pays fût mieux défendu et mieux gardé» « les successeurs de Godefroi en retinrent la meilleure et ^sx n plus belle partie , savoir : Jérusalem , Naplouse , Acre et » Tyr , avec quelques villes et villages. Les barons qui ju- 31 rèrent fidélité au roi de Jérusalem, et qui s'engagèrent à Il le servir avec un certain nombre de soldats , furent le
> comte de Tripoli , le seigneur de Béryte, celui de Sidon, Il cdui de Ga'iphas ouPorpnyrie , celui de Gésarée , le prince » de Galilée, qui était aussi se^neurde Tibérîade, le comte
> de Joppé et d'Asealon, le seigneur de Montréal et de tous Il les pays au-delà du Jourdain , le seigneur d'Arsur et d'Ibé- » lim, avec quelques autres, » Geux que l'historien vient de fiommer étaient tes plus grands par leur prééminence et leur dignité ; car 9 y avait encore d'autres seigneurs après eux. On peut consulter , sur ce point intéressant , les Assises, «le Jérusalem, dont nous avons présenté une analyse dans les éclaircîssemens de notre second volume^
L'esprit de piété et de dévotion qui régnait alors dans la Tecre-Sàmte , anime- surtout l'imagination de Jacques de Titrir « Dès ce jd^oment, dit-il, l'Eglise d'Orient commença à reverdir et à fleurir ; on voyait s'accomplir en elle ce qpî a été écrit dans le -cantique des cantiques; l'hiver est déjà passe ,^ les pluies ont cessé, les Jfeurs paraissent sur noire terre , le temps de troi^iller les- arbres est venu. Des diverses parties du monde, de toutes les tribus et de toutes les langues, de toutes les nations qui sont SOU9 le Giet , des pèlerins dévoués à Dieu , des hommes religieux attirés par le parfum des lieux saints , aceouraient en foule dans la Palestine. Les églises antiques étaient restaurées , on en construisait de nouvelles; des couvens de religieux réguliers s'élevaient sur des emplacemens bien choisis, fondés par les libéralités des princes et par la charité des fidèles; nulle parties ministres ne manquaient aux autels ; des hommes saints , renonçant au siècle , choisissaient à leur gré les lieux les plus convenables pour leur vie de dévotion ; les uns , à rexemple du Seigneur, préféraient ce désert où Jésus, après son baptême , jeûna pendant quarante jours ; d'autres , en hnitation du saint prophète Elie , vivaient solitaires sur le mont Garmel , habitant au milieu des rochers de petites cellules , et véritables abeilles du Seigneur ,
174 BIBttOTnfeQUE
1» faisant du miel d'une douceur toute spirituelle, dukedi" 7i nem spîrituaiem mellifîcantes, )>
Après cette peinture presque poétique y Jacques de TitrI décrit lé Jourdain , le lac de Génézareth , le mont Thabor , les villes de jSébaste , de Tibériade , de Bethsan , la Pierre .du désert, Nazareth, IlébrQu, Lydda, Bethléem, et la cité sainte sur laquelle il revient souvent. Il parle du patriarcbe de Jérusalem et des sufiragans , des abbés et des prieurs qui fqrei^t établis sous sa juridiction. Le Saint-Sépulcre , le Calvaire , la montagne de Sion , le temple de Salomon , la montagne des Oliviers , . la vallée de Josaphat et quelques ailles- lieux vénérables . sont décrits successivement par l'historien. Dans ce tableau des vUles et des institutions des colonies chrétiennes , Jacques de Yitri. n'oublie pcdnt les ordres militaires et religieux; établis à Jérusalem, tels que les frères hospitaliers de SainVJean , ceux de la milice du Temple., et ceux de l'hôpital de Sainte-Marie appelés les chevaliers tcutoniquçs, n remonte à leur origine, et en fait en peu de mots l'histoire.
En parlan:^ des peuples d'Occident qui étaient venus se fixer dans la Terre-Sainte , il fait un tableau intéressant et rapide , dont nous donnerons une; traduction abrégée.
(( La Terre-Sainte , dit-U, florissaitcompn^ un paradis de » volupté. Semblable aux roses , aux Us et aux violettes , elle » répandait au loin les plus doux parfums. Le Seigneur avait » versé sur elle ses bénédictions. Les déserts s'étaient chaur 3> gés en campagnes grasses et fertiles ; les moissons, s'éle- » vaient dans les lieux qu'avaient habités les serpens et les 7> dragons. Le Seigneur, qui avait autrefois abandonné T9 cette terre, y avait alors, par un eflfet de sa grande misé- >> ricorde , rassemblé ses enfans. Les honuues de toute i) espèce et de toutes les nations qui étaient venus s'y fixer » par l'inspiration de Dieu^ en doublaient la population. On » y arriva en foule des contrées d'au-delà de la mer , sur* » tout de Gênes , de Yenise et de Pise. Mais la plus grande » force de ce royaume lui vint <ie la France et de l'Alle- >» magne, dont les peuples sont si belliqueux; les premiers » ( les Italiens ] , plus courageux sur mer ; les seconds ( les » Français et les Allemands ) , plus puissans sur terre : les » uns plus propres et plus exercés aux combats maritimes: » les autres plus adroits h manier les chevaux , l'épée et la 7f lance : les uns plus formidables par leurs galères; les » autres supérieurs par leur cavalerie. Ceux d'Italie sont plus » graves, plus prudens et plus réservés. Ils sont sobres uans »> leurs riîpas , ornés et polis dans leurs discours , circons-
pects dans leurs résolution&, prompts à les exécuter; pleins de prévoyance , se soumettant difficilement aux autres , défendant leur liberté avant tout , s'imposant à eux-mêmes des lois , et les confiant pour l'exécution à des <;hefs qu'ils se sont choisis. Ce peuple est très-nécessaire à la Terre- Sainte , non-seulement pour les combats , mais encore pour le commerce et le transport des pèlerins et des provisions. Comme les Italiens ont de la sobriété , ils vivent plus long-temps en Orient que les autres nations de l'Occident. Les Allemands , les Français , les Bretons et les Anglais , et autres d'au-delà des monts , sont moins dissimulés , moins circonspects , mais plus impétueux ; moins sobres dans leurs repas, plus prodigues dans leurs dépenses ; moins discrets , moins prévoyons , plus dévots à l'église , plus charitables ^ plus courageux dans les combats : aussi sont-ils considérés comme plus utiles à la défense de la Terre-Sainte { principalement les Bretons ) et plus formidables aux Sarrasins ; cependant Hntempé- » rancè et la lég^èreté de 'quelques-uns d'entre eux les ont *» fait appeler^^& d'Héniaudius (1) par les Poulains. »
Ici Jacques de Vitri recherche l'origine du mot poulain, et indique quels hommes portaient ce nom. « Les Poulains , » dit-*il , sont ceux qui naquirent dans la Terre-Sainte après » la conquête, soit parce qu'on les regarde comme^ des » hommes nouveaux et comme des poussins ( pulli ) , eu » égard aux Syriens , soit parce qu'ils ont eu en général n pour mères des femmes de la Pouille ; car , l'armée des » cisoisà ayant à sa suite un petit nombre de femmes , en » fit venir de la Pouille comme plus voisine de la Syrie , » afin de les marier à ceux des chrétiens qui restaient. Il y M a encore dans la Terre-Sainte plusieurs autres nations de » mœurs et de religions différentes , telles que des Syriens , » et des Grecs , des Jacobites , des Maronites , des INesto- » riens , des Arméniens et des Géorgiens ; ils y sont très- » utiles pour les affaires, pour l'agriculture et les autres arts; M ils sèment les champs , ils plantent les vignes et forment > la principale population du pays. » L'historien rappelle ensuite les différentes sectes religieuses répandues alors en Orient ; il explique avec beaucoup de savoir la nature de leurs superstitions , de leurs hérésies^ et ce qu'il dit sur ce sujet n'est pas la partie la moins curieuse et la moins ins-
(i) Cette dénomination sîgnlBaît léger d^ esprit , et, dans son sens- U plus étcnda , fou, insensé.
176 BIBLIOTHÈQUB
tructive de son livre. Nous avons vu comment Jacques de Yitri a décrit les mœurs simples et pieuses des habitans de la Terre-Sainte après la conquête. Mais bientôt , si on eii croit le témoignage de l'auteur , le démon , suivi des sept pécbés capitaux , s'introduisit dans ce nouvel Eden ; cette terre de prédilection ne renfermait plus qu'une race corrompue et dégénérée. « Aussi l'enfer, ajoute l'austère prélat, » prépara-t-il dès-lors des logemens pour tous les crimes d » pour tous les vices : depuis la plante des pieds Jusqu'au » haut de la tête , il n'y avait rien de sain , et tel était le ^> peuple , tel aussi le prêtre. Commençons par le sanctuaire. » Depuis que le monde était devenu tributaire des prélats T» et des ordres réguliers par ses aumônes, ses om^ndes i> et ses dons , les pasteurs paissaient eux-mêmes ; ils enle- > vaient aux brebis leur lait et leur laine : ils n'avaient » aucun soin des âmes. Ce qu'il y a de pire , ils donnaient, » à ceux qui leur étaient soumis, des exemples de perfidie; » ils s'étaient enrichis de la pauvrçté de Jésus-Christ. Ib ji étaient devenus superbes de son humilité, glorieux de » son ignominie , et riches de son patrimoine. Cependant, » lorsque le Seigneur dit à Pierre , Paissez mes brebis , nous » ne voyons pas qu'il lui ait jamais dit : Tondez mes brebis,.»,
i> Les ordi'es réguliers , quand ils ont été infectés du ve- » nin des richesses , ont étendu outre mesure leurs vastes » possessions ; ils ont méprisé leurs supérieurs , rompu les » liens qui les attachaient à eux , secoué le joug , et sontde- » venus à charge , non-seulement aux éghses et aux eccléy> siastiqucs^ mais à eux-mêmes, par la jalousie qui les dë- » vore et par leurs dissentions. Au grand scandale de toute » la chrétienté, ils en sont venus à des outragés publics, » à 'des haines manifestes, à des violences et à des com- » bats
»» Les abbés , les prieurs , les moines , les chapelains , re- » jetant toute crainte de Dieu, ne redoutaient pas de porter >« la faux dans la moisson d'autrui , ni d'unir , par des ma- » riages clandestins, des personnes qui ne pouvaient être M unies légitimement. Ils visitaient les malades , non par j> piété , mais par cupidité , et leur administraient les saj» cremens malgré leurs propres pasteurs, liant et déliant, » contre l'ordre de Dieu et les dispositions des saints canons. » les âmes dont le soin ne leur appartenait pas.
» Parmi les laïcs et les séculiers , la corruption était d'aun tant plus grande qu'ils étaient plus puissans. Une généj) ration méchante et perverse , des enfans scélérats et dc'- » gcnérés, des hommes dissolus, des violations de la loi
0£8 GROISJIDES. 177
» divine , ëtaieiit sortie des premiers croisds , hommes » religieux et agréables à Dieu , comme la lie sort du vin , » et le marc de l'olive , ou comme l'ivraie sort du froment y et la rouille de l'airain. Ils avaient succédé aux posses* sions , mais non aux mœurs de leurs pères ; ils abusaient des biens temporels que leurs paréns avaient acquis de leur sang , en combattant pour Dieu contre des impies. Tout le monde sait que les enfans de ceux qu'on nommait Poulains , nourris dans les délices , mous et efféminés ,
Elus accoutumés aux bains qu'aux combats , adonnés à i débauche et à l'impureté , vêtus aussi mollement que des femmes y se montraient lâches et paresseux , timides et pusillanimes contre les ennemis du Christ ; personne n'ignore combien les Sarrasins les méprisaient à la guerre : leurs ancêtres , quoiqu'on petit nombre , faisaient autrefois trembler ces Sarrasins ; mais dans les derniers temps , ils n'étaient plus redoutés , quand ils n'avaient point avec eux des Francs , ou des guerriers d'Occident. Ils fiEÛsaient des traités avec les Turcs ; ils vivaient en paix avec les ennemis du Christ , et , pour la plus légère cause , ils étaient entre eux en procès , en querelles , en guerre civile 9 et souvent ils demandaient du secours contre les Chrétiens aux ennemis de notre foi. Us ne rougissaient point de tourner au détriment de la chrétienté , des forces qu'ils auraient dû employer en l'honneur de Dieu et contre les païens, etc. »
Jacques de Yitri n'épargne pas dans ses peintures le^ Génois, les Pisans et les Vénitiens établis dans la Terre- Sainte ; il se montre surtout sévère envers les Syriens qui , de temps inunémorial , habitaient la Palestine. Il revient sur ce qu'il a déjà dit, et résumant les hideux portraits qu'il vient de tracer , U ne peut voir dans la terre de promission que des impies ( impii ) , des sacrilèges ( sacrilegi ) , des voleurs {fures)^ des adultères {adulteri), des parricides (famcidœ), des parjures {perjuri), de mauvais bouffons (wtmi et histriones) , des moines apostats {apostatœ monachi) , des religieuses impudiques ( moniales , meretrices publiûp), etc. eCd. Nous n'achèverons point cet horrible tableau , parce que l'histoire impartiale ne peut s'appuyer sur un témoignage aussi passionné.
Après avoir peint à sa manière l'état moral de la Terre- Sainte et des colonies chrétiennes d'Orient , Jacques de Yitri consacre plusieurs pages de son Uvre à nous exposer l'état physique de ces contrées lointaines. Il n'a pas vu tout ce qu il décrit, et conmie nous l'avons dit en commençant
cet extrait , il rëpète trop souvent les bruits populaires de son temps ou les traditions fabuleuses des anciens. Ainsi il nous parle des Amazones comme Hérodote, du phénix comme les poètes , de l'aspic comme il en est parle dans certains passages allégoriaue» de l'Ecriture. Il rapporte sérieusement que la vigne du baume ne croît et ne fleurit point, si elle est cultivée par des Sarrasins^ et qu'il y a dans rOrîent un peuple qui ne vit qu'en respirant l'odeur ou les parfums ue certains fruits. On retrouve dans cette description de Jacques de Yitri, toutes les fables recueillies par Pline, ou inventées plus tard, et la nature y ressemble à celle qu'imaginent les romanciers. Au milieu d'une foule d'erreurs i on rencontre néanmoins des choses exactes , des faits constatés , des notions vraies- Ce que dit l'auteur du diamant de l'Inde ou plutôt de l'aimant , est digne d'être rapporté , et peut servir à l'histoire de la boussole. « Ce » diamant , nous citons ses propres expressions , attire le » fer par une vertu secrète ; une aiguille de fer en contact « avec lui se tourne sans cesse vers l'étoile du nord , qui » étant comme l'axe du firmament , ne remue pas , tandis » que toutes les autres étoiles tournent. Cette propriété le » rend indispensable aux navigateurs. » Nous avons remarqué en général que toutes les descriptions géographiques que Jacques de Yitri fait de la Syrie et de l'Egypte , se sont trouvées conformes aux recherches et au?: observations des savans et des voyageurs ; il nous apprend lui-même qu'il avait sous ses yeux , en composant son ouvrage , les livres de Solin , de Pline , et de plus une mappemonde ; on s'étonne cependant qu'il n'ait pas dit un mot des pyramides; il est vrai que les croisés ne s'en occupaient gueres , et de tous les chroniqueurs qui ont suivi les armées chrétiennes en Orient, un seul, Arnold de Kubel , a parlé de ces monumens de la vieille Egypte.
Le premier livre de Jacques de Vitri se termine par un récit très-abrégé des conquêtes de Saladin et de la troisième croisade. Dans le second livre, l'auteur ne parle que de rOccident; sa pieuse misanthropie n'épargne pas plus dans ses tableaux les peuples de l'Europe que ceux de la Palestine et de la Syrie. Pour faire connaître l'amertume de ses censures , il suffira d'indiquer les titres de quelques-uns de ses chapitres. Le chapitre 2 est intitulé : Des rapines et des earactions des hommes puissans, soU par eux-mêmes , soit par leurs satellites; des divers crimes de ces hommes puissans. Le chapitre 4 a pour titre : De la nc^Ugence et des péchés des pjvlais. Toutes les classes , toutes les professions passent
DES GROISADfiS. 179
tour-à-tour 80us le pinceau satirique- de l'évêque d'Acre. Jacques de Yitri traite la ville de Paris et ses écoles , comme les prophètes d'Israël traitaient Sodome , Babylone ou Minive. Lorsqu'on lit tout ce que cet historien rapporte sur les chrétiens de la Palestine , on s'ëtonne que l'Occident ait jamais pu prendre les armes pour aller au secours d'un peuple aussi corrompu ; et lorsqu'il nous représente les mœurs impies de l'Occident 9 on ne peut croire qu'il s'y soit rencontré des homnaes qui aient pris la croix de Jésus-Christ. Cependant l'évêque d'Acre avait lui-même prêché la croisade , et c'est peut-être parce- qu'il l'avait pr^chée qu'il écrivait ainsi. Pour frapper l'imagination des peuples , la chaire avait recours à des déclamations violentes contre le siècle , et ces déclamations violentes produisaient toujours leur effet. Nous voyons dans l'histoire de toutes les guerres saintes , qu'on n'avait d'empire sur les croisés qu'en leur reprochant leur corruption et leurs vices. Nous ne serions point surpris que le prédicateur des croisades n'ait quelquefois débité , dans la chaire cvangélique;, une partie des satires véhémentes que nous trouvons dans son Uvre.
Jacques de Yitri a censuré avec amertume l'hypocrisie des faux, prophètes , la conduite de ceux qui prêchaient la parole de Dieu» et dans tout le clergé il ne trouve à louer qu'un petit nombre de prêtres, parmi lesquels il distingue surtout Foulques, curé ae Neuilly; maître Pierre-, chantre de Paris y et maître Jean de NiveUe. Adonné long-temps à l'ignorance et à la. dissolution, Foulques se réveiUa tout-àcoup , et devint un autre Paul. Il prêchait souvent sur une place de Paris , appelée Champaux; là , les usuriers , les femmes pubUques, les plus grands pécheurs, dépouillant leurs vêtemens , portant des verges à la main , se prosternant à' ses pieds , confessaient leurs fautes , et suivaient la voie du salut. Les malades se faisaient porter devant lui ; la foule se précipitait sur ses pas , et déchirait sa robe sacerdotale , pour s en partager les lambeaux : en vain il écartait les plus impatiens avec un bâton , il ne pouvait dérober ses vêtemens à Pavidité pieuse des spectateurs ; aussi se montrait-il presque tous les jours avec une soutane nouvelle. Selon. 1 expression de Jacques de Yitri, Foulques était le nunte^ïu des hommes cupides , des prévaricateurs, de tous ceux qui violaient les lois de la charité ; une sainte colère l'animait contre les prêtres impudiques et contre leurs concubines , qu'il dénonçait publiquement et qu il couvrait de confusion. Il se mit enfin à prêcher la croisade , invitant les princes , les chevaUers et les hommes de toute condition , à
Lettres des Princes ei des Rois (2).
A la suite de sa collection » Bongars nous donne un recueil de lettres adressées à Louis le Jeune; eUes sont écrites d'Orient, une seule exceptée, et sont toutes postérieures au pèlerinage de ce monarque.
La première est de Renaud de Ghâtillon ; ce prince, après avoir fait une triste peinture de l'état de la Terre-Sûnte, presse le roi de France d'exaucer les vœux de ces malheureux chrétiens qui implorent son secours. « La main, dit n Renaud, se refuse à écrire^ et la bouche à raconter les » misères qui nous accablent. Tous les chrétiens n'espèrent » qu'en vous, et sont impatiens de vous voir marcher à » leur délivrance ; chaque jour ils nous interrogent sur vos » desseins , et comme saint Jean dans les fers , Us appellent » de leurs vœux l'heure delà rédemption. Du jour qu'on leur » a annoncé que vous méditiez leur délivrance , ils n'ont » cessé d'adresser au Seigneur les plus ardentes prières pour » qu'il daigne assurer le repos et la gloire de votre royaume, » et que vous puissiez alors visiter sans crainte les misé- » râbles qui ne soupirent qu'après vous. » Le prince d'Aïktioche termine sa lettre en priant le roi de chercher en Europe un prince qu'on puisse unir à la fille de Raymond; il serait presque impossible de la marier en Palestine , faute de seigneurs dignes d'elle , ou à cause des liens de parenté qui existent entre cette princesse et les seigneurs qui pourraient la mériter.
Nous ne nous arrêterons point à la lettre de Gerbert, grand-maître des Templiers, à celle d'Amaury, roi de Jérusalem, qui annonce à Louis la captivité du prince d'Antioche et le tremblement de terre qui a porté dans cette ville le deuil et la mort.
Le patriarche de l'église de la résurrection demande au roi de France des secours pour l'hôpital des lépreux ; Louis ne fermera point son cœur à la pitié, parce que les rois doivent être la providence des pauvres.
Dans une seconde lettre , le même patriarche implore la bienfaisance du monarque pour la réparation d'une petite église presque détruite par les nations barbares qui avaient envahi de toutes parts le territoire des chrétiens d'Orient:
(2) Kegum et prîncîpum Epîstolse.
DES caoïSAors. 185
cette i^lise , sanctifiée par un grand nombre de miracles , fut construite au lieu même où saint Pierre avait reconnu et proclame la divinité de Jésus-Christ , dans ce lieu où il avait reçu la douce récompense de son dévouement en entendant le fils de Dieu lui adresser ces consolantes paroles : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église.
On lit dans les pages suivantes deux autres lettres relatives à des négociations avec l'empereur de Gonstantinople ; ces deux pièces ne renferment aucun fait assez curieux ou assez important pour que nous y arrêtions l'attention de nos lecteors; elles n'offrent point de traits de mœurs , et n'ont rien de caractéristique. En général, ces lettres, recueillies par Bongars, sont loin d'avoir l'intérêt que nous trouverons dans celles que nous ont conservées Duchesne et Martëne , et dont on Ura l'analyse dans le courant de cet ouvrage.
La lettre suivante, écrite par le roi de Jérusalem, n'est pas indigne d'être remarquée. « Accomplissez, dit-il au monar^
> que français^ le louable dessein que depuis long-temps
> TOUS avez formé dans votre cœur. Chaque jour on nous » annonce l'arrivée de l'empereur de Gonstantinople ; il
> est à craindre que s'il met le pied sur cette terre , nous
> et tous les chrétiens d'Orient soyons forcés de nous sou- » mettre au prince grec. Notre situation est si misérable,
> que pour nous sauver de la fureur des Turcs , il faudra »■ que nous nous jetions dans les bras des Grecs. » Bertrand defilancfort écrit dans le même sens ; Gilbert^ gardien de Iliôpital de Jérusalem , demande au roi de nouvelles aumônes
Eur cet hospice , et Amaury, en annonçant la mort de udouin m, fait part à Louis de son avènement au trône. Geoffroi Foulques , procurateur du temple , raconte les invasions de Nouredin , le siège de Harenc , la captivité du rine Bohémond , du comte de Tripoli et autres seigneurs, sollicite des secours pour défendre Jérusalem^ qui ne compte plus qu'un petit nombre de Chrétiens. « Voyez • notre état , dit le procurateur au roi de France , voyez » nos besoins ; si vous feignez de ne pas connaître nos mal- » heurs , ou si vous y croyez trop tard , selon votre cou-
> tume {lUsoletis ), il ne sera plus temps Que les fils ne
> perdent point l'héritage que leurs pères ont conquis au *prix de leur sang (1165). » Dans une lettre datée de l'année précédente, ce même Foulques avait annoncé au roi qu'il avait visité les lieux saints en son nom , et qu'il avait appliqué son anneau sur tous les Ueux consacrés par les my$> tères de la Rédemption. Nous passerons rapidement sur les lettres de Foulques qui rapportent les conquêtes de Noure-
din , et qui pressent vivement le roi d'aller au secours de la Terre-Sainte ; sur quelques autres lettres qui , roulant toujours sur le même sujet, n'ont aucune importance pour Tliistoire; nous appelerons l'attention de nos lecteurs sur une lettre d'Adrien IV à Louis "Vil. Celui-ci , sur le point de " marcher avec le roi d'Angleterre contre les Maures d'Espagne, avait sollicite les conseils de la cour de Rome. Voici la réponse que lui adresa les souverain pontife : « Vous mëriteK » des éloges pour avoir conçu avec le roi d'Angleterre le n projet d'aller combattre en Espagne les nations ennemie» >» de Dieu , et de reculer les limites de l'empire de Jésot- » Christ ; vous ne négligez rien pour qu'une pareille entre* » prise ait un plein succès ; vous levez des troupes , vous » faites tous les préparatifs nécessaires ; et ce qui vaut en- D core mieux, vous demandez les conseils et laDénédUction » de TEglise , votre sainte mère. Ce grand dessein nous est » d'autant plus agréable, qu'il a 'été enfanté par une foi j » vive et ardente et par un sincère amour de la religion. ,1 n Mais quoique Votre Excellence y ait lon^-temps réfléchi , » et qu'elle ait été éclairée par les lumières de la sagesse, 'û i) nous semble que dans cette affaire elle va beaucoup trop » vite; aussi votre résolution a jeté une foule d'hommes » dans l'étonnement. Tout ce qui n'est pas fait à propos et » d'une manière convenable, ne saurait êti'e agréable au » Créateur. Pour nous faire mieux comprendre, nous allons » vous proposer un exemple. Personne n'ignore que rece- « voir le corps de Jésus-Christ , immoler sur l'autel la vic- » time du saint-sacrifice , est en soi-même quelque chose de » bon et de salutaire. Mais si l'immolation de l'agneau sans » tache n'avait pas lieu aux heures marquées, cet acte, qui en w lui-même est très-méritoire , attirerait en ce cas les ma- » lédictions divines. Il en est de même de votre voyage pro- » jeté; il n'y a ni prudence ni sûreté à le faire, si auparai} vaut vous ne demandez l'avis des princes et du peuple w d'Espagne. On nous a dit que sans avoir consulté FEi> glise et les grands de ce royaume , vous hâtez vos prépa- » ratifs pour vous mettre en route ; vous ne devriez partir » qu'après vous être assuré que votre présence est absolu- » ment nécessaire dans ce pays , et que l'Espagne eUe-même j) vous appelle. C'est parce que nous vous aimons que nous M ne voudrions point que vous vous engageassiez dans une » affaire semblable, sans avoir un motif raisonnable (nia » ralionabili causa exigetîte) , et sans un exprès consente- » ment de l'Eglise , des princes et du peuple de cette co»- » trée. Si vous ne suiviez pas notre conseil, il serait^
» craindre que votre voyage n'eût qu'une fatale issue , et » qu'il ne servît qu'à accabler ceux que vous vouliez secou- » nr; dans cette supposition, vous sentez combien nous » pourrions paraître légers. Yous n'avez pas dû oublier le » pèlerinage que vous fîtes avec le roi des Romains ; vous
> prîtes le chemin de la cite sainte sans consulter les chrë- » tiens que vous espériez délivrer ; aussi votre entreprise , » loin de servir la chrétienté, ne fut qu'une calamité pour s elle f et des cris d'indignation s'élevèrent contre TEglise » romaine, qui passait pour le premier auteur de ces maux. » (Test le souvenir de ces grands désastres qui nous a poussé
> i vous écrire en ce moment pour vous engager à retarder » l'exécution de votre projet , persuadé que ce qui est dif- » féré n'est pas perdu. »
Le lecteur a dû être surpris du reproche que fait Adrien au roi de France d'avoir marché contre les infidèles sans .être appelé par les chrétiens de la Terre-Sainte ; car on sait
SI pendant deux siècles, Jérusalem n'a cessé d'implorer secours de TEurope.
lettre d'Olivier Scholastique^ de Cologne^ touchant la
prise dé Dandette^ a Engelbertj arches^éque de
Cologne j page 1185 (1).
Cette lettre , publiée par Bonsars^ n'étant qu'une partie de VHistoire de Damiette par Olivier, nous renvoyons à la «oDection d'Eccard, où cette histoire est analysée.
lettre de saint Louis sut sa captknté et sa délivrance (2).
Noos avons donné cette pièce curieuse dans te tome lY Jk notre Histoire.
Bulle du Pape Innocent IF (3).
Cette bulle avait pour objet de vérifier les privilèges acfivdés par le saint-siége et les lettres que lui avaient adres-
(i) OlÎTen Scholastici Golonîensis de captione Damiette ad Engelber- * ^iMi,Golcmlexisem archlepiscopum, etc.
'■ (a) LndoTici régis de captione et Uberatione suà lEpî&tola.
i}) BnlU hmocentii papae lY.
%ées les eÀipereurs » les tois et autred* princes p $eïgi fidèles chrétiens, afin d'en perpétuer le souyenii cette bulle sont rapportées deux lettres du roi d grie au souverain pontife. Dans la première , ce r compte au pape de son pèlerinage aux saints lieux, nage qu'il a entrepris d'après les avis d'Innocent et prédécesseur. « Nous ne tûmes retenus, dit^il, dans q» sein que vous nous aviez suggéré , ni par les mena .» rebelles, ni par l'extrême jeunesse de notre fîk : » ce&considérations cédèrent devant le désir de voir] » SépulcBd'; et, plaçant notre royaume sous la ga » saintr-siége , nous nous dirigeâmes vers la Palestix ce roi se plaint de ce que , pendant son absence , les i ont machiné contre lui. Lorsqu'il est revenu en Hon a découvert des conspirations plus coupables enc( celles dont il avait été informé dans son pèlerinage, .afin de les déjouer, sollicite la protection de Sa Si -.et appelle sa sévérité sur les coupables. Il lui denuii assentiment pour diverses alliances qu'il a contracta quelques princes païens, dans l'espoir de les rendrt tiens. Il finit en s'excusant de n'avoir envoyé à Sa £ que de faibles présens. '
»Dans l'autre lettre, qu'il . écrivit avant celle àa venons de rendre compte , le roi mande au pape que licie désire pour roi son fils Coloman. Il sôlGcite ràt du pontife , et le prie d'envoyer à l'archevêque de S les pouvoirs nécessaires pour couronner le jeune pi annonce en même temps les préparatifs qu'il fait p< voyage d'outre-mer, et nomme les grands et les nol doivent l'accompagner. H termine en denlandant contre un prélat qui , abusant de son ministère , «'< paré d'une forte sômiilé d'argent qui appartena monarque.
Canomsathn de saint toui^j roi de France (
Bo^gars a {>làcé dans sa collection la bulle du pape B relative & la canonisation de saint Louis^ Dans cette h
(i) Ludoylci Regîs Franc. Canoniflatio.
sraiû pontife commence par recapituler les grands medu saint rôi. « Ce prince, dit-il, brille dansïe siècle comme flambeau lumineux; TÉglise se réjouît (PaVoir produit et fe cdt enfant, déjà resplendissant dé gloire au milieu de sainte milice, et les saints se félicitent de le compter *mi eux. Levez-vous, troupeaux nombreux des fidèles; ez-vous, zèles sectateurs de la foi, et, de concert avec giise , chantez des hymnes de re jouissance. Que vos jeux lieiit des larmes de joie, que votre ame soit remplie d'aï- TtsAe en pensailt à Texaftation d'un si grand prince, d àoiirrÀ , lâ'e'crié ensuite le souivei^ain pontife , entreïDdre Pâoge d'un tel prince? quel orateur assez disert, téz âoquenf , pourra celel>rer les mérites d'un ittonarque î brilla par de si grandes vertus ? » Ici le pape trace dément ià vie de S. Louis ; il examine, d'abord les mé de son enfance^ A fâge de douze ans, ie jeune iâ fut prive des avis et des secours de son père ; confié ïache^ de glorieuse mémoire, il écouta avec respect les QB de cette tendre mère , et suivit ses exemples : à quae ans il fut placé sous des maîtres habiles ; jamais on ne (ans un jeune prince plus de soumission envers ses préeurs , plus de dévotion sincère envers les ministres des Iil. Après avoir parié du vœu fait durant sa mfdadie, le srtfeonte les actions grandes ou pieuses du saint roi pent là croisade. Puis il suit ce prince en France, et raconte tout iffl fit durant son administration pour la gloire de la reli- ( chrétienne ; il fonda des monastères , établit des hospices, Qioii Content de faciliter ainsi la guérison des maiâded , il ht iui^méme les soigner. Ici le pape s'arrête pour peindre eVduement du monarque charitable. La lèpre faisait d'hores ravages dans les hôpitaU]):; ceux qui en étaient atteints aient un aspect horrible et dégoûtant : mais ri^en ne pouvait lier le généreux dévouement de Louis ; il goûtait lui-Aiéme potions préparées pour les malades , et les servait ensuite înoux. Ses aumônes s'étendaient à tout ; il dotait de jeunes « pauvres , qui , ne pouvant espérer de se ftiarier , se fussent it^ltre abandonnées à de criminelles piiisions; les couréns évident de lui d'abondantes aumônes. Le pape parle eAte de ia seconde croisade de S. Louis, de sa mort, pré-* ose aux jeux de Dieu. II termine sa bulle en récapitulant •niiracles de S. Louis; des aveugles ont recouvre la vue, iet paralytiques ont été guéris sur son tombeau.
Livre des Secrets des Fidèles , sur le moyen de re vrer et de conserver la Terre-sainte , ouvrage contient une description géographique de c contrée et des provinces voisines , par Mi Sanutiy dit Torse lie, Vénitien (l).
Marin Sanuti, ou Sanudo, descendait de Marcus San
noble patricien , que Blondus et Sabeiiicus disent avoû
envoyé à Boniface , marquis de Montferrat , pour traiter t
lui de la cession que ce marquis fit aux Vénitiens de III
Crète ou Candie. Ils ajoutent qu'après cela Marcus , ave
secours de quelques citoyens confeaeVes , soumit piusteun
de la mer Egée ; ce qui arriva en 1307. Les Sanuti eurei
souveraineté de ces îles pendant plus de cent vingt ans.
. Mai'in Sanuti naquit sur la paroisse de Saint-SeVère, i
ia viile de Rivoaiti, vers la fin du xiii.® siècle. Le son
de Torsello lui vint du nom d*un instrument de musi
qui fut substitue dans les églises à celui qu'on nomi
rigahello, parce que ce fut par son crédit qu'il parvint
faire adopter à Venise. On ignore quelle était la forme ii
deux instrumens , qui ont précède dans les églises ceux <|
sont aujourd'hui en usage. Sanuti alla, dès son enfance, c
la Terre-sainte; il en fit cinq fois le voyage. 11 en re
toujours charge de missions importantes. Il alla ausf
Anvers , en Alsace et en Sclavonie. Il était très-expe'rim<
dans l'art de la navigation ; et c'est pour cela qu'il entreprit
ouvrage , qui ne pouvait être fait qu'avec une connaisse
étendue des affaires maritimes. Il lé commença en 1306
l'acheva en Allemagne. Ce ne fut qu'en 1321 qu'il le prës<
au pape. II l'adressa ensuite aux rois de France, d'Anglete
de Sicile, aux cardinaux et aux prélats, aux princes et
barons. Il y joignit quatre cartes de géographie : une d(
Méditerranée; la seconde, de la terre et de la mer; la 1
sième, de la Terre-sainte ; et la quatrième , de l'Egypte.
Dans une sorte de requête que Sanuti présenta au sai père, il fait connaître dans quelle intention il avait entrq l'intéressant auvrage que nous allons analyser, u C'est le b
(1) Liber secretorum fidelium crucis super Tfrrœ-sanctœ recop* tione et eonservatione , quo et Terrse-sanct» historia ab origin* eyasdem vicinarumque proviiieiarum geographicadescripti* conti tur. Cujus auctor Marinus Sanutus, dictus Torscilus, patricins Vcn^l — OrifiiTaiis Ilijitoriîc tom. IL
un de la chrétienté qui m'amène à y«9 pieds , dit-il au ce ne sont point les ordres de quelque roi , de quelque lique , qui m'ont porte' à entreprendre ce voyage, mais lonte' libre et spontane'e ; car, ayant iong-temps me'dite itilite immense que votre sainteté peut procurer sans mdes de'penses à i'Eglise chre'tienne par i'aneantîssedes ennemis de la foi, mon ame, je puis le dire avec , a soupire' ardemment après le jour où je pourrai liînt me jeter à vos pieds. ^
s cette exposition, Sanuti recapitule tous les avanue ia chre'tiente' pourra retirer de la sainte expédition >pose. tt De quelle utilité' ne serait-il pas pour la société enne, et pour le pape lui-même, d'extirper la loi de net, et de s'emparer de la Terre-sainte? Vous aneanla puissance des ennemis de la foi, et particulièrement idan de Babylone , qui règne sur les Tartares , et des , qui s'emparent successivement des îles de ia Ro-
suite de cette première pièce , en vient une seconde, le de pre'face. Sanuti fait connaître l'accueil bienveiî- 1 reçut du pape, u Le saint-père, dit-il, accueillit trèsout ce que je lui présentai; H se fit lire, en ma pre'- , une grande partie du prologue et des rubriques , et »sa plusieurs questions auxquelles je repondis. — Je dit-il à la fin , que votre ouvrage soit examine. — Je bre beaucoup , repris-je avec respect , pourvu que les dateurs soient^dèles. — N'en doutez point, re'pliqua tîfe. Puis il ajouta: Allez vous reposer jusqu'à ce que s envoie chercher. Je me retirai donc , c'est toujours 1 qui parle; et le même jour, il fit venir Bonce d'Ast, 'dre des frères Prêcheurs, vicaire dans la province enie; Jacques de Camerino, de Tordre des frères rs , qui porte une barbe , et qui était venu à la cour de pour les frères de Perse ;>Mathias de Chypre , et Pausnitien , pe'nitencier du pape , l'un et l'autre du même des frères Prêcheurs. Il leur donna mon livre ,^ trdre de l'examiner soigneusement et de lui en faire port. Ces quatre religieux s'asseiplfèrent chez le frère 1. Ib examinèrent le livre avec sota , et , d'un commun l, lis firent leur rapport. Vingt-trois jours après, le père me fit venir avec les frères. Il leur demanda ars fois : Etes-vous d'accord de vos faits? Et ils reponavec respect : Nous avons e'crit d'un commun accord s nous pensons. II y eut plusieurs autres discours , les
» frères et moi répondant aux questions du pape. A la iiHj y> le saint-père dit : Il est tard , laissez ici votre rapport : je ip n verrai, et je vous enverrai chercher cn)5uite. Le livre et Iç. )f rapport restèrent ainsi par-devers lui. » f |
Au mémoire de Sanuti se trouve joint le rapport des ex| p minateurs, qui approuvèrent son projet. Il nous paraît utile, ^ pour peindre Tesprit du siècle , de faire conoç^tre sur qjjifj^ f < objets portèrent les modifications demandées par les exami- ff nateurs dans un projet aussi vaste. Sanuti proposait de fritlh ^ per d'excommunication ceux qui acheteraiej^t des choseï ^ qu'ils présumeraient provenir des terres du sultan : les e^^ ■> minateurs proposent d'effacer une telle disposition, parce » qu'elle alarmerait toutes les consciences. Sanuti demaçd^t :^ que la même peine fut appliquée aux états qui toléreraient ii|i semblable commerce : les examinateurs refusent d'admettii^J une telle disposition , qui frapperait d'une commune peinje ^i les innocens et les coupables. Quant aux dispositions militaires , les examinateurs se bornent à proposer qvi'oii joigne au capitaine de lailotte un conseil compose d'hommes nobiei^l et expeVimentes , et qu'au lieu de prêcher une nouveifc croisade la première ou la seconde année de l'expedidon, comme le propose Sanuti , on s'occupe iminediatemeut dW prédication pour Ja continuation dfi la guerre sainte. I^ projet de Sanuti est divise en trois livres; chaque liyrÇi ! en plusieurs parties; et chaque partie, en chapitres. |# ^' première partie du premier livre contient les nxoyens itt f^ faiblir la puissance du soudan : c'est d'interdire aux chré '^ tiens tout commerce avec les infidèles , et de défendre d'ae* c quérir, de quelque nation que ce soit, rien qui puisse .ibP ^ présume originaire des états du Soudan. II désigne sur-toft "" les épiceries et les autres marchandises des Indes , qu'il veft ' qu'on tire de tout autre port que de ceux d'Egypte. Selon ^|*i^ nuti , le Soudan et ses sujets eprouveraieut de grandes pertes A si les chrétiens se procuraient ailleurs que chez Ie3 infidèles ^ de la soie et du sucre, du coton et du lin ; ce qui , sur-tout poqr le sucre, pourrait facilement s'effectuer, puisque Ille ifi Chypre produit autant de sucre qu'on peut en désirer ppV tous les besoins de la chre'tiente , et que d'ailleurs on pourmit en tirer des autres îles de la Romanie. .Ce préjudice s'augpneQ- 1 terait encore, si les chrétiens s'abstenaient de porter en Elgypl^' de l'or, de l'argent, du fqr et autres métaux, du corfûl et de l'ambre, tous objets sur lesquels le Soudan perçoit ifi gros droits d'importation; s'ils ne lui envoyfiient point it l'huile, du miel, des avelines, des amandes, du safran, dn
BfiS CROISADES. I9i
ifiiîp , &c. y dont les pays d'Europe abondent; s'ils né transirtnient point dans ce pays toute sorte de hois pour in ijQSitructîpn des vaisseaux. Ici Sanuti s'eSbrce de prouver le^ si .l'Egypte ii'av«it pas de vaisseaux, la plupart de ses ioa florissantes^ cites deviendraient désertes, et particuliè- «ent le Caire et Babylonc, qui, par leur situation geogratHqo^ f ne peuvent être pourvues de ce qui leur est necesûrc qu'au moyen de vaisseaux.
Dans la seconde partie, Sanuti fait voir que les possessions «I Soudan sont désertes vers l'Arménie , et que la Syrie a aancoup perdu de ses richesses depuis qu'il n'y a plus de bratîeos , et particulièrement à la suite des invasions des VirtareSy qui furent excités à marcher contre les Turcs ar iea oonaeib de ïrère Jean , de l'ordre des Mineurs, il lit voir encore combien ces pays ont perdu soijis le rapoit de la population , mais sur-tout des hommes propres à % giienre.
Dana la troisième partie , il rappelle de quelle utilité il fut «wr Jes précédentes croisades d'interdire Pexportation du lois 9 du fer et de la poix , au pays des Sarrasins. Il insiste poui* |ae C£tte prohibition soit renouvelée. Il ajoute à cela que , «ovune I'J%ypte ne produit pas assee d'hommes pour la guerre, la ide^ kommes asse^ propres à la faire, le Soudan et ses émirs «Hraieut sur les mers acheter des enfans de toutes les naîons 9 et que c'est avec ces enfans , instruits et âevés dans \fi u^étàer des armes , qu'ils se soutiennent et qu'ils ont chassé les chrétiens. Quant aux enfans du sexe féipinin , les Turcs ^^abvlsfinlt pro delectatione carnia,
8pitQti4émontre daus la quatrième partie la nécessité d'in-
terdive aux chrétiens le transport , soit par terre , soit par
jMT y de toute espèce de marchandises chez les Sarrasins , et
jie tirer de même aucujie production de leur pays, parce que
blliefft Jb moyen le plus sur de leur oter toute ressource, et de
F al priver de tous les secours que leur fournissent les chré-
4Bas (ooatre eux-mêmes. Il demande qu'on pmrte des lois pé-
Balei contre ceux qui transgresseront les ordres de FEglise à
«ci égard. Les coupables , selon lui , doivent être frappes
; loaç infamie perpétuelle, et être, en outre, déclarés ii^ca-
LpUos de tester ou de reeevoir aucun legs: il veut aussi qu'ils
■liint ejcclus de toute succession naturâle ou testamentaire ,
iMiarés indignes d'occuper des«empfois publics ; que toute ac-
tiofîaa justice leur soit interdite, que leurs .biens soient confis-
4péi ; et , js'ifssont pris en faisant en personne cet odieux trafic ,
u t^eutjqu'ils deviennent esclaves de ceux qui s'en empareront
Maigre la sévérité des mesures qu*ii propose ^ Sanutî craint encore que, si Ton n'en prend de plus ge'nérales , raviditéne brave tous les dangers: de simples croisières, qui ne pourront j être continuelles ni s'étendre sur tous les points de la Médi* terranée , ne lui semblent pas des moyens suffisans pour arrêter tous les efforts et déjouer la ruse des commerçant ; une excommunication , par exemple, prononcée contre eux, pos^ rait avoir des résultats plus généraux et plus effectifs, llpronrt encore la nécessité d'interrompre le cours du commerce qni se fait en Afrique et en Espagne , et il désire que cette interruption s'étende depuis la partie septentrionale du flente Saleph îvLS({v!k Annie , parce qu'il se fait de ce câté un honteux trafic d'enfans des deux sexes , tant chrétiens qu| païens , ainsi qu'un grand commerce de bois de constrôetion , de poix , et de beaucoup d'autres marchandises. St^ nuti veut encore que personne n'ose acheter ou recevoir ,' dans quelque partie du monde que ce soit, sur-tout 4aBS la Romanie et dans les îles , des marchandises venant de Ilnde, parce qu'elles peuvent avoir été tirées ou envoyée! du pays des Sarrasins; et il demande encore qu'on établisK des peines contre les maîtres ou les gouverneurs des paji dans les ports ou sur les terres desquels se ferait ce cornmerce défendu. Enfin il propose, pour garder la mer, (Par mer une flotte et de lever une armée chrétienne. La flotte serait composée de dix galères, et chaque galère serait montée par deux cent cinquante hommes , qui auraient à leur tête un chef vaillant et probe.
Dans la cinquième partie , Sanuti déplore les calamités qni pèsent sur les fidèles de l'Arménie , de Chypre , &c. , qui sont , dit-il , sous les dents de quatre bâtes féroces : d'un coté , du lion, ce sont les Tartares; de l'autre , du léopard, c'est le Soudan ; du troisième , du loup , c'est-à-dire les Tum; et du quatrième, du serpent y savoir , les corsaires qui rongent chaque jour les os des chrétiens d'Arménie. Sanuti finit son premier livre en appuyant sur la nécessité de prendre promptement les mesures qu'il propose.
Le second livre de l'auteur vénitien a pour but de trouver les^ moyens de recouvrer la Terre-sainte. Ce livre a quatre ' parties. La première traite de la formation d'une seconde armée de quinze mille piétons et de trois cents cavaliers, toiF chrétiens, conduite par un seul chef. Cette armée devait être à la solde de l'Eglise , et fournie de vaisseaux , de vivres , ft de toutes choses nécessaires à la guerre. Le chef devait débarquer sur les côtes d'Egypte , y camper , y rassembler
: tous les bâtimens de la mer et dès fleuves voisins , et fondre r sur les ennemis de la foi quand Toccasion lui paraîtrait ^ favorable.
Sanutî pensait que la flotte ne devait être composée que Ê de Vénitiens, cette nation e'tant plus exercée au service de L mtr, et l'expérience ayant démontré que la réunion de plusieurs peuples nuh toujours au succès des entreprises maritimes. Les Vénitiens étaient en outre la seule nation capable de fournir tout ce qui était nécessaire. Après avoir parié des préparatifs de la flotte et de Tarmement, Tauteur recommaifde qu'on recherche d'abord l'amitié des Tartares. B fait ensuite le calcul des dépenses que coûterait l'entre- J-fien des quinze mille piétons et des trois cents cavaliers: i évalue ces dépenses a sept cent mille florins par an ; ce qui fusait pour trois ans deux millions cent mille florins. Dans il seconde partie, Sanuti s'attache à prouver que l'armée chrétienne doit être conduite en Egypte par mer, et non par terre. II combat les raisons de ceux qui pourraient désirer qu'elle se portât en Arménie ou en Syrie : il pense que c'est an cœur qu'il faut attaquer la puissance des Sarrasins. II blame une descente dans l'île de Chypre. Sanuti compare la puissance des Sarrasins en Orient à une forteresse qu'on n'avait attaquée jusque-là que par ses câtés, ses murs et ses ouvrages extérieurs , mais qu'on devait au contraire attaquer par la grande porte ; qui est toujours ouverte, et cette grande porte est l'Egypte maritime. Il compare l'Egypte à un arbre , à fombre duquel le sultan du Caire. étend sa domination. II rappelle l'expédition de S. Louis, qui avait un but salutaire, mais qui eut une issue funeste, parce qu'efle fut mal dirigée. La troisième partie est destinée à faire voir les avantages décisifs pour l'armée chrétienne de s'établir en Egypte. licite pour exemple les Vénitiens, qui restèrent in- * tacts pendant les tempêtes suscitées par les Gaulois, les Africains, les Cypriotes, Attila, les Lombards et autres. II sappuie du même exemple pour démontrer que les chrétiens pourront facilement se défendre en Egypte de leurs voisins les Sarrasins , et combien il serait difficile aux ^Egyptiens de nuire aux chrétiens une fois établis chez eux. quatrième partie est peut-être la plus savante de tout le mémoire de Sanuti. Elle est divisée en vingt-neuf chapitres. L'auteur discute et combat les objections qu'on pourrait tirer de l'inégalité des forces de l'armée chrétienne et de celles du Soudan. Il parle des provisions à emporter, des
194 9I9LIQTI1ÀQUK
S précautions à prçndrv, de% diBerentes armes k emplQjei a forme et du nombre des batiraens de transport > dei chines de guerre , de l'ordre et de la discipline ^/oTû introduire dans rarmee, de la quantité' de vivres à de à un nombre d'hommes deWminé , du prix de ces vi et du nombre de vaisseaui^ nécessaire dVberd pour pn terre en Egypte. Il entre dans des détails sur hi eoni tion des batimens de mer, et fixe ie temps et Todrclre < doivent être construits. Il parle aussi de la temperata V^lgjpte, de la boate de son air et de ses eaux. Il iai le pays qui fournit les bons marins. Sanuti veut ^oa p ia croisade pendant que l'armée prendra terre en Eg afin qu'on puisse renouveler cette arme'e^ s'il eat neoea et reparer les pertes qu'elle pourrait faire. (Cet artîc mû((âie f comme nous l'avons vu j^ par les eitamÎQateQn demandèrent que la croisade fut immédiatement pvéc Enfin il termine son livre parla description très-detiuilM cÂte maritime de l'Egypte. Les villes, les ports ^ les dista rien n'est oublie'.
Il règne en gênerai , dans ce mémoire de Sanuti, ben d'ordre et de clarté. Le génie de l'e'crivain avait emi une foule de choses de détail sur lesquelles on peut l procber de se répéter quelquefois; mais on ne peut Loi n des connaissances approfondies et des vues justes et éten II n'a peut-être manqué à la gloire de Sanuti que l'accoi souverains de l'Europe et une politique plus éclairé leurs vrais intérêts ; car il est hors de doute que la puis des Sarrasins aurait échoué devant une volonté bien noncée et des moyens tels que ceux que Sanuti prop On peut comparer le travail de Sanuti avec le métna. Leihnitz que nous avons fait connaître dans les pièces j ratives du tome V. Ces deux ouvrages sont un c&ef-d'c de critique et un prodige d'érudition.
Le troisième livre de Sanuti , qui est divisé en quinz< ties, est entièrement historique, sauf la dernière, dans lai l'auteur revient à son projet. II remonte aux premiers tans de la terre de promission , et présente un al^re tous les événemens qui s'y sont passés jusqu'au cône Clermont. Le tableau historique des croisades ne peul arrêter, parce qu'il n'est qu'un abr^é de GuîHann Tyr et des autres historiens qui ont précédé San«t écrivain n'a as;sisté a aucun des événemens qu'il rai quoiqu'il eut fait cinq fois le voyage de la Terre-sainte.
DES CROIfADES. 19;!
^ne pas m^m^ mu* les derpiert evejQemt ns tou# lei détails
I'on dfevaît attendre d'un contemporain. Le siège et I^ prjse ioTfi en 1200 a'ocoiipent pag dan? son livre la place qu'ils I^HlUaient Jey^îr y tenir. J^ous n'avons remarque dans ce Art que la daseripti^^il suivante de Ig ruine de la ville d'Acrfs : r «lie «oiidAB 6t mettre }e feu aux quatre coins de ia vilU ^ poqr la détruire tovt entière par le fer et par le feu. Les roif • et lea prince» de {a terre se rendaient en fouie dans cett^ 4 Cfta; toutes Ie# parties de l'Occident lui envoyaient leurs tri- » buts. Maintenant tous les elemens combatteut contre eiie : 4 la terre deVore {e sang chrétien dont elle est arrosée ; la ^ater engloutit ses babitans; le feu consume ^e$ édifice^; ffb fumée obscurcit son atmosphère. »
Safiuti parle ensuite, mais non moins brièvement, de Ja pBte des autre? places qui restaient aux chrétiens , telles \ut SîdoUy Beryte^ et le château des Pèlerins.
Il donne quelques détails sur les Tartares, sur les moeurs tt les guerres des Mogols de la Perse, et sur leurs relation^ •▼ec les Francs. Il fait ensuite une description de la Palestine et de l'Egypte , et revient sur les moyens de conquérir et de oonserver la Terre-sainte. Son premier soin est de pre- IhnHT la corruption des moeurs, qu'il regarde comme la source n«toaa les Jiifdbeurs des colonies chrétiennes. II veut que UStmée qu'on enverra en Orient soit formée 4 la disci- BGae y au maniement des armes et aux fatigues de la guerre. U recQminande le plus grand secret sm* les opérations miiitiiretf. Il se plaint de ce que les chrétiens ne savent pas employer quelques stratagèmes qui ont souvent servi à leui*a ean^ois; et à cette occasion il cite ces paroles de Saladin, •JreN^'es aux chrétiens : i* Vous êtes de^ insensés et des 9 imprudens ; vous ne savez ni combattre^ ni tenir la paix, Pli fuir a propos, k
Sanuti indique la manière d'asseoir un camp, et le lieu qu'il faut choisir ; il décrit les camps de» Sarrasins. II veut qu'an aaîsisse le moment opportun pour attaquer, et qu'on asttsnde pas que l'ennemi vous force à combattre. Il donne nelquca conseils sur ce qu'il faut faire à la suite d'une de% Me ou d'une victoire, et recommande de n'i^aquer que hnqu'on a la certitude de vaincre. Sanuti regarde conuna âne chose extrêmement importante aprè^ la conquête de la Terre-saînte de choisir pour chef un ayitre Godefroi. Ce roi devra avoir un état convenable à la majesté du trâne ; mai^ il évitera le luxe et la pompe qu'on a reproches à Salompn.
Les seigneurs et barons n'auront point à ieur suite deschieni^ des singes, des oiseaux de proie, sujets de fréquentes contestations. Un monarque, dit l'auteur, doit se garantir de Yunrice, source de tant d'injustices, de vexations et de mau. Son devoir est d'employer une partie de ses trésors au bica de l'Eglise et à l'affermissement de la conquête. Qui observera les lois divines , si ce n'est un roi de Jérusalem T Enfin Sanuti , après avoir donné les meilleurs conseils , termine soa ouvrage en récapitulant tous les moyens qu'il a proposa ^ pour conserver la Terre-sainte. II ajoute qu'on doit multi- \^ plier les hospices pour les pèlerins, créer des pasteun ^ qui rendent aux mœurs et à la religion toute leur pureté, i^, rechercher les fauteurs de l'hérésie et les schismatiques, ^ chasser de la Terre -sainte tous les hommes irrdigieox, || engager par des encouragemens et par le don de quelqm | portion de terre les fidèles des autres pays à venir se fixer t dans la Palestine , et avoir soin qu'ils ne puissent faire passer ^ à d'autres peuples les fruits de leur industrie qu'ils devront \^ à la bienveillance des princes chrétiens établis au<Ielà dei; j, mers. |;
A la suite de ce grand ouvrage, Bongars a joint vingt- ^ deux lettres de l'auteur adressées à divers personnages , et qui l ont toutes un rapport plus ou moins direct avec ses plans et \ son mémoire. Paierai ces lettres il en est une remarquable; j elle est adressée au roi de France ( Philippe-le-Bel ). Dans , cette lettre, l'auteur commence d'abord par prier le monarque j de se souvenir de lut Marin Sanud, dict Torxel, lequel lui • présenta les livres et les mappemondes pour conquerre et .^ tenir la Terre -saincte et les terres circonstans à icelle; ^ puis il ajoute que ce seroit chose plus légère pour le roi , en ., exécutant le plan qu'il lui présente , d'avoir la seigneurie du ^ monde et gagner paradis que nefu à Alexandre , qui fu sire , du monde.
Ce plan se compose de quatre articles.
Par le premier, Sanuti demande que le roi encommence . la besogne du voyage d'ouUre-mer; et s'il lui est impossible de , le faire dans ce moment, qu'il arme au moins dix galères, , montées chacune de deux cent cinquante hommes , et, de plus, trois cents hommes à cheval et mille hommes de piedi pour garder la terre d'Arménie; car trop seroit grand dommage et grande honte à toute chrestienté si icelle terre st fier doit.
Par Iq second, Sanuti veut que le roi, concurremment
DES C ROISÀDES. 197
pape, envoie des ambassadeurs de tous cotes pour
les chrétiens de secourir la Palestine de leur fortune irs bras ,et que selon ce que chascun y mettra, il aura de la terre,
licite , par le troisième , le roi de France d'avoir / compagnie avec le duc et commun de Venise ; et |uatrième, il le prie de designer immédiatement le e de tost, II termine cette partie de sa lettre en ces
Par cette voye vous pourrez vous conquester la aincte et les autres terres circonstans à iceUe , et nent du monde ne se pourra défendre» contre vostre eigneurie , selon ce que vous pourrez veoir par les ' mappemondes dessus dictes,
ti repond ensuite à l'objection qu'on pourrait faire ^ mement qu'il sollicite sera trop petit; à cela il répond
qu'avec l'aide de Dieu serait assez suffisans pour haison ; puis il indique les ressources qu'on pour- : des îles de Chypre et de Rhodes , de l'Arménie , &c. Il [ettre en disant que si aucune chose ne se Jàit assez ent et si la haulte seigneurie et heningnité du roi brièvement remède, te peuple des chrestienssera deses- \ toute la chrestienté en grand péril.
requête de Sanuti au monarque et Pbuvrage qu'il i au roi) provoquèrent^ sans doute ^ l'ordonnance lu 28. août 1312, dont nous allons parler.
ordonnance existe dans le registre Pater de la chamcsomptes de Paris y feuillet %1 'y elle a été insérée dans- 3tioa du Louvre, tome I.^"^, pftge 505.
[)pe4e-BeI s'j plaint de ce qrfe ses précédentes ordonqui défendaient l'exportation des différentes marchanez Lss ennemis de la foi , n'ont pas été exécutées , mdgré I qu'il avait attachée à la violation de cette défense, et Hition qu'il avait prise, u Mais , ô douleur !. ce qui us horrible encore , dit le monarque ,. c'est que le Xy cet ancien ennemi des hommes , qui v<^fait dans prohibition la perte de son pouvoir , a soufflé tout oison dans le cœur de quelques marchands, tandis^ ! pape , les prélats et nous-mêmes étions réunis àLyon ,. chercher des moyens de délivrer les saints lieux de isence des infidèles. Des marchands leur ont révélé 56 qu'ils ont pu connaître sur les desseins des chré-
ces marchands ont continué d^avoir avec eux des res commerciales ;.ib leur ont porté dufer^ des toiles-
19^ B'lBLlOTliÈQO&
net d'Antre» inârchahdiiseÉt prohibées," et , <iiii fùnttmi 1 » croire ! jdiSqu'à des ênf Ans deà dent sekéil et des pertoniie 7» de toute cokiditioh. « Le toi ajoute eh^iie beà |>ârolil u Nous, qui sommes attentifs au bien publie, et qui brâluÉ n d'un ardent désir de faire le saint pëiéfîâAge) «fin ieêmm n les Teètiged dé iios deranciers, âoui$ boÂSldiSrotià codUM 9 f Auteurs dès èiinëmii^ , eottitilë perturbAtietirfl et Ia (Mil i» publique, côfnme fils adoptifs dé TAnteûhrist, àiùptkê^ hfiUoÈ ahttchfi'sti , ceux qUi se tivretit à ub tel èofAniérôe. tf Philippe terminé cette ordotihance en reitduteliuit lis AA' tiennes défenses sur l'exportation dès marehAÀdités el Oriebt) il veut qil'aucilîi tiautonnier ne puisse enbérqnct dans son navire des enfAhs des deux sexes sans l'Assefltimdlt formel des pAretts , tti aucune des marchandises dont râin* mérAtton se trouve datls l'ordonnance : la peine Appliquée AU coupable est Ia confiscation du chargement.
Du Recouvrement de la Terre-sainte, par un auteur anonyme f Avocat du Roi d'Angleterre dam U duché d'Aquitaine (1).
C£T ouvrage est encore un projet pour lè reeoUvreibeAt df la Terre-sainte ; il ne contient rien d'historique sur les croisades. L'auteur, dont le nom est inconnu, était avocat du roi d'Angleterre dans le duché d'Aquitaine. II vivait au commencement du XIII.® siède. Il dédia son mémoire à Edouard, et l'adressa au pape Clément V, qui se le fit lire. Il parait que ce mémoire fut achevé en 1300. Le premier moyen que Fauteur propose , c'est le rétablissement de la paix entre les princes chrétiens. « L'union des nations chrétiennes, dit-il, peut ^ seule atteindre ce but. n
li penise que les Allemands et les Espagnols, quoiqu'ilhutres dans la guerre , ne peuvent venir au secours de la Terresainte, à cause des divisions de leurs rois. II voudrait qoe \t pape assemblât un concile pour forcer les princes chrétiens i niire lA paix et à s'unir pour l'expédition de la Palestine. Les frais en seraient supportés par les couvens, les abbayes, les cardinaux, évoques, prêtres, &.c. L'église ordonnerait des prières pour attirer lès bénédictions du ciel sur l'armée.
'1) De reciiperationc TcrrsB-sanct» , auctor anonymus, patron»» l'cgius cautanim eccicsiasticanin in ducatu Aquitanie.
DfiA CROIéADEi. 109
Un autre mojen dont l'auteur se promet de grands «uccis , jsrmît d'envoyer sur les lieux des clercs et laïcs instruits dans es langues pour connaître les mœurs , les coutumes et le caactefe Am ttiWidiniaiis, pour les éclairer et les convertir au
Mais il voudrait que le roi Edouard et son fils ame resausent dans le royaume pour y maintenir la paix ; ils pourriraient mieux aussi à la levée et à l'envoi du Subside pour la Tcrra^Aaiiite. L'iMiteur s'âtUtché a ]proUver à Édetiard, qui ■toit déjà âge I ^uenen n'était plus facile que le recouvrement ât la 'Terre-sainte. Il Tengage à employer les annexes que loi tateseia paix à illustrer la fia de sa carrière par une eon- ^aéie tffii doit ittiihortÀliser son nom.
H yabîfi toutefois dé ce m^oire de l'anonyme à celui de Mann Sanuti.