COLLECTION DE DUCHESNE
la
Ecrivains contemporains de l' histoire de France ^ depuis l'origine de cette nation jusqu'au temps de Philippe- le-Bel , avec les Lettres des Rois , des Reines, des Papes, des Grands, des Abhés,et les autres vieux monumens de V histoire de France t recueillis par les soins d'André et de François Duchesne (1).
DucHESNE a ete appelé le père de Iliistoire de-France, sans doute à cause delacoliection des historiens de France qu'il a publie'e, d'après Tidee que lui en avait donnée le premier pre'sident Mathieu Mole'. Cette collection devait contenir vingtquatre volumes in-folio : Duchesne avait mis sous presse le troisième et le quatrième lorsqu'il mourut, écrase par une charrette, à l'âge de cinquante-six ans. Son fils, François Duchesne, héritier de l'érudition de son père, publia le cinquième volume de ce recueil.
II n'y a que les deux derniers volumes qui offrent des matériaux pour les croisades. Les trois premiers ne contiennent que des histoires ou des chroniques anteVieures aux premières expéditions d'outre mer. Duchesne a re'imprime quelquesunes des histoires que Bongars a fait entrer dans sa collection , et dans lesquelles il a trouve plusieurs incorrections qu'il a fait disparaître , ou des lacunes qu'il a remplies. Nous avons, en geneVal, suivi l'ordre de l'e'diteur, quoique cet ordre ne soit pas toujours celui de la chronologie ; mais pour les lettres que Duchesne a réunies, nous avons adopte un ordre plus
(1) Historiîc Franconim scriptores rosctanei, ab ipsias gcnl» origine ad Philippi IV dicti Puïchri tempera, mm Epistolis Rega». Ueginarum, Pontificum, Ducum, Comitam , Abbatum, etaliis Telfribus rcrum Francicarum monumentis; opcrâ et stndio André» '* Fiancisci Duchesne. (Lutetiœ Parisiorum, 1636 — 1649, 5 volumfi iu-fol. )
ncthodique , parce qu'il ëtait impossible de suivre saus con* usion celui de l'éditeur.
Cùuji Usures de V Histoire de son temps ^ écrite par naoul Glaber^ moine de Clunij commençant à Vavenement de Hugues Capetj et finissant a Vannée 1046 (1).
L'histoire des temps antérieurs à la grande époque des croisades doit être étudiée , si l'on veut se faire de justes idées sur les causes qui amenèrent ce mouvement extraordinaire de toutes les nations : c'est principalement dans les historiens qui se sont attachés à peindre les mœurs et les habitudes des peuples , qu'il faut rechercher l'origine et le développement de ces causes ; c'est dans ces historiens que chaque phrase, chaque expression, peut jeter un jour lumineux sur toute luie époque. Le ctironiqueur dont nous allons analyser l'ouvrage , est , sous le rapport de la peinture des mœurs, un des historiens les plus intéressans du ii<^. Bifede ; il nous fait connaître avec une égale naïveté les phé- Qomënes de la nature , les grands événemens de son temps , ses propres impressions , ses propres pensées , qui sont aussi céDes de ses contemporains.
Raoul , surnomme Glaber, c'e&t-à-dire , sans poils , naquit ïu commencement du ii^. siècle : à peine avait-il atteint l'âge de douze ans , que son oncle le contraignit à embrasser la vie monastique. Les austérités de la pro£;ssion religieuse devinrent bientôt pour lui un pesant fardeau ; il passa successivement dans plusieurs couvens , et partout il montra beaucoup d'inconstance et des mœurs assez irrégulières ; il se fixa enfin à Cluni , où , à la prière de l'abbé Odilou , il acheva l'histoire de son temps , qu'il avait commencée dans le monastère de Sainte-Bénigne de Dijon.
Nous n'avons point à relever les erreurs grossières qu'on retrouve souvent dans la chronique de Glaber ; nous ne l'exaloinons ici que pour ce qui regarde notre sujet. Ce n'est que ^ans le troisième livre que cette chronique présente quelques faits qui se rattachent directement, non à riiistoire proprement dite des croisades, mais à Torigine et aux causes (le cette grande révolution. Nous allons mettre ces faife sous les yeux de nos lecteurs.
y) Glabri Rodai phî , Gluniacensîs monachi, Historiarum sui tcmpcri* "wi V, ab electione Hugonis Capetl in rcgem , ad annum usque MXLvr \ Duchesnc , tome IH , pag. i et suiv. )
L'auteur patle de la conversion d'Etienne , rqi de Hongrie t qui accueillit et reçut comme ses frères les pëlerins qui se rendaient à Jérusalem. Dës-lors , on préféra la route de terre à celle de la mer ; en parlant de cette conversion, et de celle de quelques peuples payens du nord , Glaber remarque avec joie que Dieu réservait ses grâces pour l'Occident, tandis que l'Orient et le Midi semblaient abondonnés à Ferreur. La raison qu'il en donne nous a paru curieuse. « Tout cela, n dit-il , se trouvait annoncé comme par un présage certain M dans la position même de la croix du Seigneur, quand le >» Sauveur y était suspendu. En effet, pendsmt que l'Orient >» avec ses peuples féroces était cache derrière la face du » Sauveur, attaché sur la croix , l'Occident au contraire , 1» placé devant ses regards , recevait de ses yeux la lumière i> de la foi , dont il devait être bientôt rempli. »
Sous la date de 1 009 , le chroniqueur raconte la destruction de l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem : comme on accourait de toutes les parties de la terre à la ville sainte , le démon en conçut de la jalousie , et il inspira sa malice ^ux juifs d'Orléans, qui envoyèrent en Orient un vagabond nommé Robert , clerc fugitif de l'église de Sainte-Marie ; ce Robert se chargea d'un message adressé au prince de Babvlone ( sultan du Caire ) , qu'il cacha dans un bflton de pèlerin. Le message des juifs d'Orléans, écrit en caractères hébraïques , avertissait le prince infidèle que , s'il ne se hâtait de détruire l'église du Saint-Sépidcre , son royaume serait bientôt anéanti par les chrétiens. Le sidtan d'Egypte donna aussitôt l'ordre de renverser de fond en comble le temple du Seigneur ; ce qui fut exécuté. Les infidèles néanmoins essayèrent en vain de détruire l'intérieur du Saint-Sépulcre. Sans examiner ici la part que les juifs purent avoir à cet événement , il ne serait pas impossible qu'ils eussent été frap* pés des dispositions de FEurope chrétienne, et qu'ils en eussent fait avertir les princes d'Orient. Quoi qu'il en soit , il s'éleva contre eux une violente persécution ; ils furent . partout chassés et proscrits ; plusieurs périrent par le feu, par Teau ou par le glaive. Robert , arrêté à son retour à Orléans , fut battu de verges et brûléhors de la ville. Nous avons parlé dans notre histoire des croisades de la pluie de pierres que rapporte Glaber, et qui était comme un pronostic des malheurs qui devaient arriver. Nous devons dire que Gbiber ne lie point ce phénomène avec la destruction du Saint- Sépulcre ; il raconte que cette pluie de pierres tomba pendant deux ans dans l'habitation d'Arlebaud , près de Joigny. et que plusieurs y reconnurent les bornes de leurs champs: ce qui doit afTaiblir ï'idce du prodige. La destruction du
tem|de de Jérusalem donna sans doute aux peuples de FOc-
cident la pen^e de rebâtir et de réparer leurs propres
églises. Glaber nous apprend qu'il y eut à cett^ époque une
émulation incroyable pour rédification des lieux saints.
c On eût dit, ce sont ses expressions, que le monde entier^
9» d'un même accord , avait secoué les haillons de son anti-
» quitë pour revêtir la robe blanche des temples du Sei*
» Êneur. »
L'auteur raconte encore que , cinq ans après sa destruction, le temple de Jérusalem fut rebâti en pierres carrées et Clies, par 1 ordre de la mère du sultan d'Egypte , nommée urie , qui était devenue chrétienne du vivant de son époux , lequel l'avait imitée. On doit toujours un peu se défier de la vérité de ces conversions rapportées par des historiens chrétiens ; les fidèles étaient si malheureux à la Terre-Sainte et soumis à un despotisme si barbare , que , toutes les fois que leur situation s'améliorait , ils l'attribuaient à la conversion du despote ou de ceux qui avaient sur lui quelque influence. Les fréquentes calamités qu'éprouvaient les peuples de l'Occident, devaient les disposer à abandonner leur patrie, pour aller chercher un refuge , des secours et des consolations dans les saints lieux. Quelques années après la destruction du temple de Jérusalem, l'Europe éprouva pendant trois ans une famine dont le moine Glaber fait une effrayante description. « Les fureurs de la faim, dit-il, renouvelèrent » ces exemples d'atrocité si rares dans l'histoire , et les » hommes dévorèrent la chair des hommes. Le voyageur, » assailli sur la route , succombait sous les coups de ses ag- » cresseurs ; ses membres étaient déchirés , grillés au feu et • dévorés. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la fa- > mine , recevaient l'hospitalité sur les chemins , où leurs » hôtes les égorgeaient pendant la nuit , pour en faire leur ^ nourriture. » Glaber parle d'un homme qui osa porter de la chair humaine au marché de Tournus, et d'un autre honme, habitant la forêt de Ghâtenai près deMâcon, chez lequel on trouva quarante-huit têtes ahonunes qu'il avait égorgà f et dont il avait dévoré la chair. Beaucoup de personnes dans ce même pays , ajoute notre historien, mêlaient une terre blanche, semblable à l'argile, avec ce I'dles avaient de farine ou de son , et elles en formaient s pains pour satisfaire leur faim cruelle. (Un fait pareil est rapporté par Yillani et par Yito Durand, dans le récit d'une bonne qui ravagea plus tard la Hongrie.) De toutes les parties de l'univers , il se rendit alors au sépulcre du Sauveur , une i&ultitude incroyable de pèlerins. D'abord , ce fut du bas peuple ; ensuite , des gens de la moyenne classe ; après eux ,
des comtes , des prélats et des rois : à la fin , ce qui n'ëtait pas encore arrive ^ beaucoup de femmes de distinction s'y rendirent avec des femmes du peuple. Plusieurs désiraient mourir avant de revenir chez eux. L'historien racontéla mort miraculeuse d'un pèlerin de la Bourgogne , du territoire d'Autun. Apres avoir vu les saints lieux et être monte sur la montagne des Oliviers, d'où le Sauveur s'éleva au ciel, ce pèlerin se jeta à terre, s'étendit en croix , et pria Dieu en répan4ant une grande abondance de larmes ; se relevant de temps en temps, les bras tendus vers le ciel, il faisait des efforts pour s'y élancer , témoignant le plus vif désir de mourir , et l'exprimant à haute voix. Étant retourné à l'hospice avec ses compagnons, ceux-ci se mirent à table pour dîner, lui^ se retira dans sa chambre et s'endormit. Il resta ajmsi jusqu'au soir ; alors , se sentant malade , il fit appeler ceux qui étaient venus avec lui , reçût, en leur présence , le saint viatique, les salua affectueusement et rendit Tâme. « Gelui4à, ajoute Glaber, » n'avait point fait le pèlerinage de Jérusalem par vanité; » aussi Dieu ne lui refusa-t-il point la grâce qu'il deman- » dait. » Un seigneur danois mourut de la même nuuiière dans le 12<'. siècle. (Voyez les extraits de Langebeck.
Glaber rapporte que le vidgaire , étonné de la foule des nélerins , qui s'augmentait tous les jours , consulta quelques nommes sages et instruits sur ce que présageait ce grand concours de fidèles : ceux-ci répondirent que c'était le signe avant-coureur de l'infâme antechrist que les hommes attendaient en effet vers la fin du siècle , sur la foi des écritures. Toutes les nations se dirigeaient ainsi vers TOrient où Tantechrist devait paraître, afin d'aller à sa rencontre. Au reste, le chroniqueur ne prétend point nier par là le mérite des pèlerins devant le souverain juge.
L'auteur parle aussi du baptême du Jourdain et du miracle du feu sacré le jour du sabbat. Un évêque d'Orléans, témoin de ce miracle , acheta du patriarche des Grecs une des lampes du Saint-Sépulcre , et la rapporta dans son église, avec rhuilè qu'elle contenait. Ce même évêque apporta au roi Robert un morceau de la vraie croix , que lui avait donni' l'empereur de Gonstantinople. Glaber dit tenir ce fait de l'evêque lui-même. H cite encore , sur les pèlerinages , d'autres traits curieux, dont il a été parlé au premier livre de Vllistoifv des croisades.
Glaber mourut dans l'abbaye de Cluni , en 1 -108. Son histoire fut publiée à Francfort en 1 596. Duchesne y a fai' beaucoup de corrections en la réimprimant ; dom Bouquet. en l'insérant dans sa coUcctioiî , y a encore ajouté des améliorations.
Chronique d'Adémar de Chabannes , Moine de Saint'Cihar d' Angouléme (1).
Adémar de Chabanais ou de Chabannes , ne d'une illustre famille, vécut à la fin du x.*' siècle et au commencement dq XI.*^ ; il s'instruisit dans les lettres au monastère de Saint-M^rtiai de Limoges , et eut pour précepteur un moine distingalMle cette abbaye. Quelques justes reproches que la critique puisse adresser à Ademar sur ses nombreuses erreurs historiques , il n'en est pas moins un chroniqueur intéressant et recommandable : comme Glaber , il est fort crédule ; mais y comme lui aussi , il peint avec naïveté les mœurs de son temps : c'est ce qui nous a engages à le placer à côte de cet historien , quoiqu'il n'appartienne pas à la même coQection.
Sous l'année 1010, Ademar, après avoir rapporte beaucoup de phénomènes qui présageaient une grande calamité , raconte de la même manière que Glaber la destruction du temple de JeVusalem par l'ordre du sultan d^gjpte; mais il ajoute dans son récit une circonstance digne de fixer l'attention, u Les Juifs , dit-il , accusèrent les 9 chrétiens d'avoir une armée prête à marcher contre. les «Sarrasins d'Orient « : exercitus Francormn super Saracenos Orientâtes commotos. On voit ainsi justifiée, par le témoignage formel d'un contemporain , l'opinion que nous avons exprimée dans notre Histoire des croisades , que , long-temps avant les .grandes expéditions d'Orient, les peuples ne dissimulaient plus le désir qu'ils avaient de délivrer le saint tombeau , et que même des préparatifs avaient été faits pour l'accomplir. A l'occasion de la destruction des églises chrétiennes d'Orient « Adémar de Chabannes rapporte plusieurs miracles. « Les paï)ens ayant allumé un grand/feu pour consumer les ' » pierres de l'église de la Résurrection , démolie , ces pierres , « semblables au diamant , résistèrent à l'action du feu. Ceux »dcs infidèles qui tentèrent de détruire l'église de Beth- «léem, furent dévorés par une flamme subite. Le monastère 9 du mont Sinaï, où vivaient en pai:^plus de cinq cents moines »80us le gouvernement spirituel d'un abbé, ne dut son salut "qu'à un miracle. Les Sarrasins qui s'approchaient de la «montagne la virent tout en feu. Le roi de Babylone, ù "la vue de tant de prodiges, se repentit des mesures qu'il
n)€hronic. Ademari Cabanensis, monachi SaDcti-EparcIiii Ëngolismensis. ''^D. Bouquet, Historiens de France, toni. X, pag. 144.)
206 KIBLIOTHÈQITS
fi avait prises contre les chre'tiens, et ordonna de relarcr yy le temple du Seigneur, qu'il avait fait détruire : mau 99 ce temple n'eut plus rien de sa grandeur et de sa magni> f> ficence passée; en punition de ieur crime , Pieu envoji >» aux Sarrasins la famine , la peste et la guerre. La Palestiiic n fut envahie par les Arabes; ils se saisirent du roi de Bi- » bylone, qui s'était, dans son orgueil, eleve contre Dicv; n ils lui arrachèrent les entrailles ; et, après avoir rempli f«a n corps de pierres , ils le précipitèrent dans la nier. «
Sous l'année 1019, Ade'mar de Chabannes parle d'une invasion des Normands dans la Pouille, soiia les ordres de Richard comte de Rouen. L'empereur des Grecs fut troii fois vaincu par ces braves aventuriers; mais il appda bi Russes à son secours, et les Normands furent à leur tov vaincus, d'où vint le proverbe: «rLcs Grecs ont pris un iièm n avec une charrue, n Grœcus cum carruea leporem eapit Le chroniqueur , comme on le voit , fait ici allusion à la fineise d'esprit des Normands et au caractère grossier des Russa non encore civilises. II ajoute que les difficultés des pâerinages furent augmentées par cette circonstance; car bl Grecs , par haine des Normands , arrêtaient à Constantinople tous les pèlerins qui arrivaient d'Occident.
Adëmar de Chabannes a cité dans ses chroniques quelques faits qui sont relatifs aux mœurs pietises des pèlerins: nous renvoyons pour ce sujet aux éclaircissemens du tomel.^
Fragment de l'Histoire de France depuis le Roi Robert jusqu'à Philippe l/% par un auteur ano* nyme (l).
Ce fragment paraît être d'un moine de i'abbaye de Flenri ou de Saint-Benoît-sur-Loire ; il est à la suite d'une chronique dont Duchesne a donné la première partie dans le tome D de sa collection. II prouve, dans Fauteur, des connaissances sur fattaque et la défense des places , sur les machines de guerre alors en usage ; et , sous ce rapport , il présente de Futilité et de l'intérêt. Quoique fait dans la forme chronologiqae, cet écrit n'est ni sec ni décharné. On peut toutefois regretter que le récit en soit trop abrégé.
Ce fragment commence à l'année 997. Sous la date de
(1) Hifltorias Francicte Fragmentum » à Roberto ad mortera Phi* lippi I régis , auctore anonyme. (Tom. IV,*pag. 86. )
DES CHOISÀDES. 207
1066, il parle de trois expéditions de chrétiens contre les Sarrasins d'Espagne : la première , sous la conduite de Guillaume , duc d'Aquitaine ; la seconde , sous les ordres de Bugues^ duc de Bourgogne ; il ne désigne pas le chef de la troisième. (Ces guerres, quoique peu importantes, préparaient successivement les esprits aux grandes expéditions dfOrient. ) Il n'y a que les six dernières pages de ce fragment qm soient consacrées au récit de la première croisade ; ce récit commence en 1096, et finit en 1109. Après avoir parlé des étoiles qui tombaient du ciel comme des gouttes de pluie [vdul plusnanun guttœ) , et de deux conciles , dont l'un tenu à Clermont et l'autre à Nîmes , l'historien nous fait connaître kl motifs qui avaient porté le pape Urbain à prêcher la croisade. Les Turcs avaient poussé leurs conquêtes jusqu'au Bosphore ; ils menaçaient de s'emparer de la ville de Constantin. Ces barbares avaient outragé la religion et ses mi- | nistres; les ^lises d'Orient avaient été renversées, et les . malheureux chrétiens qui avaient été l'objet de la fureur \ des infidèles, sollicitèrent des secours auprès du pontife / romain. Le chroniqueur compare le nombre des croisés aux grains de sable qui couvrent les rivages de la mer. Eocercitua innumembiiis, qualis arena maris, pcuratur ammam po- WTt pro fratriJbus, Ces derniers mots expriment très-bien le sentiment de fraternité qui animait les pèlerins. Ce sentiment fîit le principal caractère des croisades. La marche de l'armée chrétienne et les événemens qui précédèrent son arrivée à Antioche , sont décrits très-rapidement par notre auteur. Il ne parle qu'en passant du siège et de la prise ■d'Antioche, du moyen qu employa Bohémond pour s'en emparer^ moyen que l'historien appelle trahison louable; il peint l'horrible famine que les croisés eurent à souffrir pendant qu'ils furent à leur tour assiégés par les Sarrasins. « La chair des animaux immondes était pour les chrétiens un mets délicieux. » L'anonyme inique seulement l'appariâon de saint André , qui d^ouvrit aux pèlerins la lance du Sattveor; il ne raconte ce prodige qu'après un dit-on {uti t'^atur obéis). uQui pourrait compter, » dit le chroniqueur •n sujet du butin que firent les chrétiens après leur victoire f « la multitude de chameaux , de chevaux , de trou-
> peaux de toute espèce , la quantité de vases d'or et d'ar-
> «ent, de riches habits et de trésors qui restèrent au pouvoir » des pèlerins.» ( C'est la coutmne des Orientaux de traîner à leur suite dans les combats tout ce qu'ils ont de plus précieux. ) L'auteur , qui a si peu de place pour les grands «▼énemens, ne néglige pas de raconter les phénomènes de la nature* Un jour, dit-il, au coucher du soleil, pen-
dant que les croises étaient encore dans la ville, une trèsgrande routeur , semblable à celle du sang , couvrit le ciel; ce phénomène dura pendant toute la nuit jusqu'à l'aurore : la rougeur s'étendait depuis l'orient , par le septentrion, jusqu'à l'occident. Cette merveille, ajoute • l'auteur , eut lieu dans toutes les parties du monde. i ( Raoul de Caen l'avait vu en Normandie.) L'historien passe . rapidement sur la marche et les mouvemens de l'armée chrétienne^ et arrive au siège de Jérusalem, dont illsit un assez lone récit. Il parle de l'effroyable massacre qui se fit dans la vule sainte , et ne dit qu'un mot de l'élection de j Godefroi : mais à ce sujet sa narration diffère de celle de \ tous les chroniqueurs. U prétend que les princes , en âe- ; vant sur le trône le duc de Lorraine , ne lui permirent point de porter le diadème , parce que Jésus^Christ seul aak ie véritable roi d'une cité ou U avait été couronné d'épines pour sauver le monde. L'anonyme est contraire à l'opinion générale qui fait honneur à Godefroi de cet acte d'huimlite'. Arnoul, nommé patriarche de Jérusalem, déclara qu'il ne se chargerait point d'un si pesant fardeau sans un or- J dre du pape. L'historien rapporte la défaite des barbares 1 près d'Ascalon , à laquelle il survécut à peine un seul fan- \ tassin pour annoncer cette nouvelle aux ennemis de la croix. Un grand nombre de cavaUers ennemis échappèrent ^ à la mort, parce que l'armée chrétienne, ayant mangé presque tous ses chevaux dans les jours de la misère , ne pouvait poursuivre ces infidèles qui fuyaient.
Après avoir parlé de l'arrivée du comte de Poitou à Constantinople , et des victoires que Bohémond , à son retour d'Europe, remporta sur l'empereur grec, le chroniqueur raconte en ces termes la mort de Gui, frère du prince de Tarente : » Gui était tombé dans un état de langueur; n voyant qu'il ne lui restait plus que peu de temps à vivre, » il nt venir Bohémond^ et le pria de lui pardonner le tort 91 qu'il lui avait fait. Le prince de Tarente ayant demandé à u son frère quel tort il avait eu, celui-ci lui reposât u' Alexis lui avait donné sa fille en mariage ; qu'en outre avait reçu de l'empereiu'la ville de Dyrrachium et d'autres » présens. Gui ajouta que ses conseils et ses discours avaient >) empêché la prise ou la reddition de Dyrrachium pendant » que Bohémond assiégeait cette cité. Le prince de Tarente, 9» ayant entendu l'aveu d'un crime si abominable ( tcm » inimane) , accabla son frère de malédiction, et se retira. " Nous remarquerons que ce Gui, dont il est ici question, est le même qui , pendant le siège d' Antioche , pleurait avec •> tant d'amertume siu* sou frère Bohémond qu'il croyait mort»
n il
Vie du roi Louis VI ^ fils , de Philippe^ surnommé le GroSj écrite par Suger^ abbé de Saint-^Denis (1).
Cet ouvrage, tel qu'il nous est donné par Duchesne^ »€ comprend que la première année du règne de Louisk-Gros : Suger s'y est proposé principalement de retracer les actes de l'administration politique de ce prince ; ce n'est ap'accessoirement qu'il parle des croisades. Nous ayons inifiqué cette chronique , parce qu'elle a parlé assez longuejBent des premiers exploits de Bohémond, de ce prince qui •depuis parut avec tant d'éclat sur la scène des guerres trâites. Les détails que donne l'abbé de Saint-Denis sur le fils de Guiscard n'entrent point dans notre sujet. Il a beau- - «oup parlé du mariage de Bohémond avec Constance , fille de Philippe I^, et de la préférence qu'il obtint sur Hugues > eomte de Troyes. Nous nous dispenserons de reproduire le .lédt de Suger.
Chronique de Morignij depuis l'année 11 08 jusqu'en 114/^ euméé où Louis VII partit pour la Palestine y écrite par Teulfe et d'autres religieux de ce mo^' nastère (2).
La chronique de Morigni est divisée en trois; livres , dont le premier est l'ouvrage de Teulfe. Ce n'est que dans le dernier paragraphe du troisième livre qu'il est question de k croisade de Louis4e-Jeune. L'auteur parle d'abord de la prise d'Edesse et de la consternation que cet événement ré-
Edit parmi les chrétiens d'outre-mer. Antioche et Jérusai envoyèrent des députés auprès du roi de France, chargés dé solliciter l'appui de ses armes. « Comme il était très- » pieux , dit le chroniqueur , notre roi fut touché des misé- » res de l'Orient , et pour que cette pitié ne fût point sté--
(i) Vîta Ludovîcî VI regîs, Phîlippî filii, qui Grossus dictus, anctoro^ Sligerio, afobatebeati Arcopagitœ Dionysii. (Tome ÏV, page 28t. )
(a) Clironicon Morîgniaccnsis monaslerii ab anne 1108 usque ad ammin 11 4? » n»o rex Ludovicus VII in Tcrram-Satictam profectus est, àvetoribus Teulfû et aliis ejusdem loci monacbis. ( Tome lY , page SSq.)
» rile, Louis convoqua à Vëzelai, pour la fête de Pâques, ^>. les grands de son royaume. S'adressant à eux avec Tac- » cent de la pitié, il s'exprima en ces termes ï (t;e discours » qu'on va44re n^e se trouve que dans la chrotiique de Mo- » rigni). Quelle honte rejaillirait sur nous, si le Philistin » allait vaincre la famille de David ; si la nation du démon » s'emparait de l'héritage que posséda long-temps le peu- » pie voué au culte divin; si des chiens morts se jouaient » du courage vivant, et surtout du courage des Français, » dontlavertu reste libre, même dans les f ers : cette veitune » sut jamais supporter les outrage ; dile est accoutumée à )> secourir les amis de la France , à poursuivre ses ennemis » jusqu'au-delà des tombeaux. Que la vertu française soit » toujours forte et puissante ; qu'elle aille relever les amis » de Dieu qui sont aussi nos amis , quelle aille épouvanter » et détruire nos vils ennemis , indignes du nom d'hommes. » Marchons, guerriers courageux; marchons contre les » adorateurs des idoles. Partons pour cette terre que foto- » lèrent jadis les pieds de l'homme pieU , pour cette terre » consacrée par la présence corporelle du Sauveur. Ken » se lèvera avec nous ; ses ennemis seront dissipés , et ceux » qui le haïssent fuiront devant notre face. Ils seront con- » fondus , dis-je , ils seront mis en fuite tous ceux po^r qui j) Sion est un objet de haine , si notre courage est inébran- » lable , ainsi que notre confiante en Dieu. Sachez que je » suis déjà tout dévoué à cette guerre. Cest pourquoi je » vous prie et vous conjure de fortifier ma volonté par votre » association et votre secours. »
Le chroniqueur dit que le discours du roi pénétra bien avant dans le cœur de la plupart des assistans. Il cite Henri, empereur d'Allemagne, au nombre des principaux seigneurs qui prirent la croix avec Louis Vil; nos lecteurs savent que c'est Conrad et non point Henri qui fut du pèlerinage. Dans une autre assemblée , convoquée à Ëtampes, le roi de France confia à Suger la régence de son royaume; après avoir reçu la bénédiction du pape Eugène , il se mit en route. La phrase suivante est toute mutilée , et les mots gallicance multum ex hoc gras^atœ eccksiœ qui ont échappé à la mutilation , nous font croire qu'il s'agissait dans cette phrase d'impôts perçus sur les églises de France, pour la croisade. L'historien ajoute que l'abbé du monastère de Morigni fut contraint de donner vingt livres, à la demande de l'archevêque de Sens. « Près de i> retourner à Rome , dit l'auteur , le pape exco^nniunia » tous ceux qui inquiéteraient le royaume avant le retour
■» clu monarque. Noire roi poursuivant un voyage entrepris » péniblement mais non sagement , suivit des conseils qu'il » n'aurait pas dû suivre; il marcha dans un cliemin qui » n'était point battu, et ne prit point gajrde aux épines » cachées sous ses pas. Aussi après avoir vu ses forces s'af- » faiblir, son armée sMteindre , il put à peine parvenir à Jé- » tusalem. Louis passa un an et plus dans la ville sainte, » et ne fit rien d'utile et de mémorable , rien de digne » de la France. » La phrase qui suit est mutilée de 9 manière à ne pouvoir y saisir aucun sens positif ; la
» voici : tJnde et obscuro a transmarinis partibus iter
» mo.... ipsamque recessu suo valdcl., quarto autempost.,. » Cette phrase, quoique incomplète et brisée, nous laisse entrevoir cependant une signification peu favorable à la mémoire de Louis-le- Jeune. Une mutilation pareille ne saurait être un effet des injures du temps; une main amie du monarque a voulu effacer un témoignage qu'on pourrait presque regarder comme l'expression de l'opinion contemporaine , dont le clergé était l'interprète , sur une croisade inutile et malheureuse.
Les historiens cénobites , séparés du monde , étrangers à la marche des événemens , avaient le privilège de dire la vérité sans crainte; ils profitaient surtout de ce privilège quand la vérité s'accordait avec les passions qui les animaient. Voilà ce qui explique les jugemens sévères de notre chroniqueur sur la croisade de Louis-le-Jeune. Le couvent de Morigni avait pourvu pour sa part aux dépenses de la sainte expédition , et l'historien a voulu venger son monastère, en déclamant contre Louis YII et sa croisade.
Gestes de Louis VII y fils de Louis'-'le''Gros (i).
Cette histoire est tirée d'un manuscrit de l'abbaye de Saint« Denis. Elle est , avec celle d'Odon de Deuil , la seule où il soit parlé avec détail de la seconde croisade. La première guerre sainte, quieut un heureux succès, fut racontée par beaucoup d'historiens : la seconde , qui n'offre que des désastres , est presque ignorée , parce que les auteurs du temps n'en ont parlé qu'en passant. La chronique que nous allons analyser est écrite avec ordre et netteté. On y trouve de l'exactitude et des détails curieux; mais il règne dans les récits du chroniqueur une grande sécheresse; on y voit peu de ces peintures naïves et animées qui jettent tant d'intérêt sur nos vieilles chroniques. On peut dire, avec quelque vérité, que le génie de cet historien anonyme diffère essentiellement de celui d'Odon de Deuil , qui a décrit les mêmes événemens : Odon peint avec des couleurs fortes et un pinceau mâle et hardi le caractère des principaux personnages de son histoire; mais son style , qui n'est pas sans affectation , manque sou- j vent de clarté ; l'anonyme , au contraire , raconte avec or- J dre et précision les faits qu'il veut faire connaître , et son 1 style est sans couleur. Le récit de ces deux chroniqueurs forme une histoire complète et intéressante de la seconde croisade ; ils se prêtent, pour ainsi dire, un mutuel secours, et l'un supplée à ce qui manque à l'autre : c'est ce qui nous a déterminés à les mettre en regard, quoiqu'ils ne se trouvent pas réunis dans la même collection.
Le chroniqueur anonyme commence par raconter la prise d'Edesse , et les menaces que faisaient les infidèles de massacrer tous les chrétiens d'Orient. Cette nouvelle , portée en Europe, arracha des larmes à tousles yeux : dès ce moment le roi promit de venger la chrétienté de ces outrages ; il assembla, à cet effet, un concile à Vézelai. Ici le chroniqueur désigne les personnes qui assistèrent à ce concile , et la ré- j solution qu'on y prit d'aller à Jérusalem : en commémora- ! tion de cette réunion sainte , on bâtit , sur le lieu même où | l'assemblée de Yézelai s'était tenue , une église qui devint bientôt célèbre par des miracles. Le chroniqueur ajoute que le roi , après avoir pris la croix , la porta brodée sur son épaule pendant toute Vannée , depuis la Résurrection jusqu'à la Pentecôte de l'année suivante , et qu'avant son dé-
(i) GcsU Ludovic! VII régis, fiUi Ludovici Grossi. ( Tome IV)
page 390.
DES CROISADES. Sl.'^
part il alla prendre Poriflamme et le bourdon de pèlerin à Saint-Denis. «Mais Dieu, continue-t^i , à qui aucun secret » n*e9t caehe et qui pénètre jusqu'au fond du cœur de i'homme , » n'eut pas cette entreprise pour agréable, et détourna sa pron tection de dessus ies croises ; cependant , il faut ie dire , 9 ceux qui ont fait ce pèlerinage dans de bonnes intentions , «doivent en recevoir la recompense comme s'ils avaient «réussi. f>
L'auteur raconte ensuite avec assez de fidélité', quoique iiiccinctement, la marche des deux souverains croisés, Louis et Conrad. Dans la crainte que des troubles et des divisions ne survinssent dans les deux armées , ies deux princes décidèrent de ne point faire route ensemble. Ils partirent l'un après l'autre , et traversèrent dans une direction diflférente la Hongrie et la Bulgarie. L'anonyme raconte ici le séjour des oroîses à Constantinople et leur marche vers la Bithynie.
Nous allons suivre son récit. II suppléera au silence da aatres historiens, et pourra servir en même temps à compléter la narration que nous avons faite des mêmes événemens dans notre cinquième livre.
ti Le Soudan dlcone , dit-il , prince puissant dans le royaume V de Turquie , avait depuis quelque temps entendu parler de « Farrivëe des deux n]iona|^ues. Il en était effrayé. Il crut que s'il a n'opposait son courage et ses forces a de si grandes armées , 9 fl s'exposait y lui, son pays et tous les peuples de l'Orient, à a des dangers imminens. II envoya donc promptement des am« » bassadeurs de tous câtés , ordonnant a tous ceux qui pour- 9 raient porter les armes et seraient en état de combattre , de « Tenir au plustot le joindre. Lui-même alla visiter avec beau* n coup de soin les villes et les forteresses de son empire , fai- « sant reparer les murs et les tours , vider les fosses qui les «environnaient, et occupant journellement tous les ouvriers 9 de ses états à ces travaux. Ce qui avait augmenté les craintes 8 da Soudan , c'est le bruit qui s'était répandu que les deux » princes chrétiens amenaient avec eux des armées si nom- » breuses , que , lorsqu'ils campaient sur le bord d'un fleuve , « Feau qui coulait dans son lit ne suffisait pas pour abreuver « les chevaux et pour le besoin des hommes , et que par-tout « onces armées passaient, elles mettaient les fleuves à sec. On «avait dît aussi qu'un royaume , quelque grand qu'il fut, ne 9 pourrait suffire avec toutes ses richesses à l'entretieti d'une 9 si grande multitude de soldats. De pareilles fables répandues 9 dans le vulgaire , dit le chroniqueur , ne devraient pas être 9 crues , parce qu'elles sont trop évidemment le produit de
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f> Pexageration. II était vrai cependant que dans la seule armée n de Fempereur on comptait soixante-dix mille guerriers à n cheval armés de cuirasse, outre la cavalerie légère et les f> fantassins , dont le nombre était infini. Dans Tarmée du roi f> de France on né comptait guère moins de combattans por- 39 tant la cuirasse , tous soldats éprouvés par les périls de la n guerre ; la multitude des fantassins était telle , qu'elle sem- » blait couvrir la surface de la terre. En voyant ces cohortes f9 avec leurs casques et leurs boucliers réfléchissant les n rayons du soleil , avec leurs étendards flottant dans les i9 airs , on aurait cru qu'elles allaient triompher de tous les r> ennemis de la croix et réduire sous là p^issance de leurs n armes toutes les contrées de l'Orient. Elles l'eussent pu sans T> doute , si ce pèlerinage avait été agréable à Dieu.
>9 L'empereur, après avoir passé le bras de Saint-George, y> voulut marcher seul , et il sépara son armée de celle du roi r> de France. Alors , suivant la coutume de son pays , il rangea ^ ses troupes par bataillons, et leur donna pour chefs les plus n nobles barons qu'il eut avec lui. Il laissa à sa gauche la Ga- » latie et la Paphlagonie , et traversa la Lydie. Arrivé près de » Nicomédie, il se rendit à la noble ville de Nicée, d'où il entra n ensuite dans la Lycaonie , qui a pour capitale Icône. L'armée 39 marchait sans précaution , et se dirigeait par des chemins de » traverse vers les gorges des montagnes , abandonnant la » grande route qui conduit directement à Icone. Le Soudan, ^ qui avait rassemblé une grande multitude de Turcs de toutes » les parties de l'Orient, attendait le moment favorable pour >! s'opposer au passage des armées chrétiennes, qui estaient » déjà entrées dans ses états.
» La terreur s'était répandue parmi tous les chefs des Sar- » rasins , à la nouvelle de l'approche ^es armées si nombreuses » des chrétiens ; car on leur avait dit que, si ces armées pouf> vaient traverser librement leur pays , elles soumettraient 39 bientôt l'Orient tout entier à la loi du Christ et en détruiy> raient les habitans. Dans la crainte qu'ils en avaient, les y> Turcs vinrent au secours du Soudan d'Icône, de toutes les >y provinces voisines, des deux Arménies, de la Cappadoce, V de l'Isaurie , de la Cilicie et de la Médie. Ils étaient en si » grand nombre, et avaient amené avec eux tant d'arnoeset 39 de chevaux , que le Soudan , plein de confiance et d'audace, 39 résolut d'attaquer les chrétiens et de leur livrer combat. 39 L'empereur Conrad avait demandé à Manuel des guides »» pour conduire son armée par les chemins les plus courts, ^ et néanmoins les plus faciles pour la cavalerie. Manuel avait
DBB CROISADES. Slâ
n en effet donne des guides, mais non tels que Conrad les 9 avait demandes : c'étaient des traîtres, pleins d'iniquité, jj Dès que Farme'e des croises fut entre'e sur les terres des » Turcs , ils vinrent trouver les chefs chre'tiens , et leur dirent n de faire pourvoir leurs troupes de vivres sufîSsans pour sje » rendre dans le pays vers lequel elles se dirigeaient , et ou n elles trouveraient tout en abondance. Les chefs croises crurent à leurs paroles , et firent charger les bâtes de somme » et les chariots de tout ce qui était nécessaire à Farmee pour 9 le nombre de jours que les guides avaient détermine; mais « les perfides. Grecs, plus traîtres que le traître Judas, qui ont
• toujours haï les Latins , ctsur-tout les Francs, conduisirent n à dessein Tarmee de l'empereur par des chemins détournes 91 et difGciles , au milieu des montagnes , où elle fut comme «prisonnière, et où les Turcs pouvaient en triompher faci- « lement. On ne put savoir si ces traîtres avaient agi par «l'ordre de l'empereur Manuel, ou s'ils étaient gagnés par «les présens des infidèles, pour livrer l'armée oe Conrad.
n Le monarque allemand s'aperçut bientôt que ses guides le 9 trompaient ; car le nombre de jours qu'ils avaient fixé pour
• le conduire dans un pays abondant en toute sorte de
• biens , était déjà écoulé. Il les fit donc venir en présence de
«ses barons, et leur demanda pourquoi ils l'avaient ainsr
«trompé. Les guides , instruits dans l'art de la perfidie , ré*
«pondirent qu'ils avaient cru que l'armée faisait de plus
» grandes journées et pouvait marcher plus vite. Ils jurèrent
« de nouveau qu'ils la conduiraient dans trois jours à la ville
«d'Icône, où elle trouverait à satisfaire tous ses besoins.
«L'empereur, dupe de sa bonne foi, ne crut pas tout-à-fait
» à la trahison ; il dit qu'il attendrait encore trois jours pour
» savoir s'ils étaient traîtres ou fidèles. La nuit suivante , pen-
» dant que l'armée , fatiguée de la marche, était ensevelie dans
» le sommeil, les Grecs s'échappèrent secrètement des mains^
» de ceux qu'ils avaient trahis. Le lendemain , l'armée s'étant
«rangée en bataillons et mise en marche, les guides, qui
«avaient coutume de la précéder, ne parurent point. Les
» chefs , les ayant fait chercher en vain , ne doutèrent plus de
•la trahison, et en rendirent compte à l'empereur. Les
«traîtres ne se contentèrent pas du mal qu'ils avaieat fait;
•ils y mirent le comble, en allant directement à l'armée du
» roi de France^ qui n'était pas loin , et qui suivait celle de l'em-
» pereur à petites journées. Ils dirent au roi qu'ils^ avaient
•conduit jusqu'à Icône l'empereur et son armée; que
» c«tt« ville venait d'être prise par force ; que tous les Turcs
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» qui s'étaient opposes aux chreuens avaient été taés , d
V que Farmee s'était enrichie des dépouilles de Fennemi. Ge
V mensonge, de la part des guides , avait un double but: U /9 c'était, ou de faire aller le roi ptûr le niéme cheroio qae 9f l'empereur, et de l'exposer ainsi aux mêmes di^ngers,uii ff que, s'il venait à connaître le malheureux état de l'armée n de Conrad , il ne pût voler à son secours ; ou peut-^tre d'enff ter par-là le supplice dont le roi les aurait punis, s'il était » venu à découvrir leur trahison.
n Cependant l'empereur, voyant qu'il était entièremort » trompé , et qu'il n'y avait personne dans toute l'armée qiii]iut >} l'éclairer sur sa marche , assembla ses barons, et les qpnsrilà y> sur ce qu'il y avait à faire dans l'extrémité où l'on se troÉH" n vait. Les plus prudeiis parmi les barons , aocablés par les n coups d'une fortune ennemie, ne purent être d'accord f> entre eux : les uns voulaient qu'on retournât sur ses pas f> par le même chemin , jusqu'à ce qu'on put trouver des n vivres dont on manquait ; les autres disaient qu'il fidlatt » avancer, parce qu'on avait l'espéraiice d'en trouver plus fy facilement qu'en retournant en arrière où tout serait épuisé. » Pendant qu'on délibérait sur l'un des deux partis à prendre, » quelques soldats de l'armée, qui s'étaient éloignes, et-qm j) revinrent, annoncèrent qu'il se rassemblait non loin de là >> une grande multitude de Turcs armés. Il était bien vrai y^ que les guides , qui s'étaient enfuis, avaient amené à dessein n Tarmée chrétienne dans ces lieux déserts que la nature avait
V condamnés à une perpétuelle stérilité, lorsqu'ils auraient du n la conduire à travers la Lycaonie qu'ils avaient laissée à '? droite, où elle aurait trouvé des chemins plus courts, des n terres labourées , des pâturages et des provisions en aboB- » dance. L'armée se trouvait alors dans la Cappadoce et loin ^ de la ville d'Icône. On disait parmi les croisés, etcelapoun vait être vrai , que ces Grecs qui avaient trahi l'armée avaient n suivi les ordres de l'empereur Manuel, qui par envie ne >y voulait pas que les Allemands réussissent dans leur entre- » prise : car les Grecs sont jaloux des Allemands; ils crai* « gnent de voir s'accroître la puissance germanique; ils s'iny> oignent de ce que l'empereur d'Allemagne se nomme emy> pereur des Romains. Selon eux , il n'y a que l'empereur ^ grec qui ait droit à l'empire du monde.
n Conrad et son armée se trouvèrent donc dai?s fa plus ^ grande détresse. Ils ne savaient d'abord de quel côté ils de^ X» vaient se diriger. Hommes et chevaux, tous étaient fft*
V tigués de monter et de descendre des collines; tous étaieoi
entes de la soif et de la faim. Les chevaux , dans ces ns difficiles , tombaient sous ie poids de leur charge e de pâturage. Les Turcs, qui connaissaient le miseétat de Farme'e chre'tienne, se partagèrent en batailayant chacun un chef à ieur tête, et, fondant tout- ) sur les chre'tiens , ils les prirent au de'pourvu ; car ;i e'taient encore dans leurs tentes et n'étaient point re's au combat. Les Turcs avaient des chevaux forts , , et rafraîchis par un long repos. Us étaient ie'gèrenlent ; la plupart n'avaient qu'un arc et des flèches. Au nt où ils fondirent sur farme'e chre'tienne, ils remt Pair de grands cris ; ils criaient , ils hurlaient , ils ient comme des chiens ; ils frappaient leurs tambours aient re'sonner leurs autres instrumens d'une manière »le, afin de jeter, selon leur usage, l'e'pouvante parmi ennemis. Les soldats de l'empereur, couverts de cui- , de cuissarts , de casques et de boucliers , avaient peine à supporter le poids de leurs armes , et leurs ux harasse's e'taient exte'nue's par la maigreur. Les , se pre'cipitant sur eux, les perçaient de leurs flèches , t-à-coup s'éloignaient en fuyant. Les Allemands, à du poids de leur armure et de la faiblesse de leurs ux, ne pouvaient les poursuivre. Alors les Turcs re- ;nt autour d'eux avec plus de hardiesse , et lançaient lèches presque à bout portant. Quand les nôtres vou* courir sur eux , les infidèles fuyaient précipitamment ; squ'ils voyaient les chrétiens revenir sur leurs pas , ils raient aussitôt avec impe'tuosite', et les frappaient au ; la pointe de leurs armes. On se battit ainsi pendant n jour, avec une grande perte de notre côte', et sans
dommage pour les Turcs. Au rapport de plusieurs taient presens , il ne resta que la dixième partie ïixante-dix mille hommes couverts de cuirasse, et
multitude infinie des fantassins: les uns pe'rirent m, d'autres par le fer ennemi; plusieurs, charge's laines, furent menés en servitude. L'empereur et iies-uns de ses barons e'chappèrent avec peine au des Turcs , et revinrent à Nice'e avec un petit nombre mes. Les infidèles qui avaient triomphe' par leurs ems et par la trahison plus que par leurs armes , trout dans le camp des Allemands beaucoup de richesses , , de l'argent, des habits pre'cieux , des chevaux et des , et , charge's de de'pouilles, ils retournèrent daixs leurs esses. Ils envoyèrent dans tout le pays tendre de*
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t9 embûches à l'arme'e du roi de France, qui nVtait|>as trèsjf e'Ioigne'e. Us exaltèrent leur triomphe , et se vantèrent de ^ pouvoir facilement vaincre cette nouvelle armée, puisqu'ils y> avaient vaincu celle d'un prince plus grand et plus puissant ff que ie roi de France. Le Soudan dlcone n'assista point à /> cette bataille ; mais il y avait à sa plac;^ un Turc très-puisff sant, nomme' Paramund. ^
Cette deTaite laissa de profonds et tristes souvenirs; car l'armée de Conrad était composée de beaucoup de nobles seï" gneurs qui périrent sans utilité pour la cause de Jésus-Christ. Ces événemens eurent lieu dans le mois de novembre 1146.
a Le roi de France et son armée, qui ignoraient encore les f> malheurs arrivés aux Allemands , s'étaient portés d'un autre » côté , et étaient entrés en Bithjnie. Lorsqu'ils eurent fait le » tour d'une espèce de golfe qui est près de Nicomédie, le roi ft consulta les chefs de son armée sur le chemin le plus court n qu'ils pourraient prendre. Le bruit se répandit alors dans le n camp que l'empereur avait été vaincu par les Turcs ; qu'il » avait perdu toute son armée , et qu'il fuyait avec un petit n nombre des siens à travers les montagnes et les bois. Ce r> premier bruit tint long-temps l'armée en suspens , parce fj qu'il n'avait aucun caractère d'authenticité. Mais Frédéric, f> duc de Souabe, prince doué d'une grande sagesse, neveu de >7 l'empereur, arriva au camp, et raconta au roi et aux barons f> ce qui venait de se passer. L'empereur avait envoyé ce prince » au monai*que français , pour-lui demander une entrevue et f) délibérer sur ce qu'ils avaient à faire. L'empereur était » bien en état de se conduire lui-même , et de conduire ce ff qui lui restait de monde ; mais il était bien aise de prendre M conseil du roi de France , son ami. Louis et ses barons furent » pénétrés de douleur en apprenant les malheurs de l'emptfy reur. Le roi, qui était naturellement compatissant , résolut f> d'aller consoler ce prince, et, se faisant accompagner de fy quelques seigneurs et d'une escorte suffisante, comme l'avait » fait Frédéric , il alla trouver Conrad , qui n'était pas éloigne V et qui attendait le retour de son neveu. Les deux princes, f> en se voyant , s'embrassèrent. Louis fit entendre des paroles y> de consolation et offrit à l'empereur son argent et ses troupes, » comme devait le faire un bon et fidèle allié. Après s'être long- J9 temps entretenus seuls , ils convoquèrent les barons , et il fut n réglé dans le conseil qu'on reprendrait ensemble le chemin » du pèlerinage , et qu'on accomplirait fidèlement le vœu qu'on » avait fait à Dieu. Cependant il y en eut plusieurs dans l'arniw » de l'empereur qui dirent qu'ayant perdu tout ce qu'ils avaient
n pour faire le voyage, ils ne pouvaient aller plus loin. Effrayes T) des dangers auxquels ils avaient échappe', et des fatigues du f> chemin qu'ils avaient encore à faire , et ne se croyant pas «hes par le vœu qu'ils avaient fait, ils retournèrent à Cons« 9 tantinople.
» Les deux rois se mirent en marche avec leurs armées , lais-
» sant à gauche le chemin que Tempereur avait suivi jusque
«là; ils se dirigèrent vers fAsie mineure, et se rendirent à
«Smyrne. Delà ils allèrent à Ephèse, où ils se reposèrent.
«Mais l'empereur, conside'rant qu'il e'tait regarde' comme un
n des plus grands princes de l'Europe, et que , parti de ses e'tats
n avec une noblesse si nombreuse , il n'avait plus maintenant
» qu'une arme'e réduite à peu de monde , dans un pays e'tran-
n ger , et p<s»ur ainsi dire dans la dépendance de l'armée fran-
» çaise , sans laquelle il ne pouvait rien ou ppu de chose, crut
9 qu'il était honteux pour lui de rester dans une pareille situa-
» tion , et que sa dignité' impe'riale serait compromise s'il conti-
Duait sa marche avec un si petit nombre de guerriers : il or-
9 donna donc à ses fantassins de s'en retourner par terre,, et
» lui-même s'embarqua pour Constantînople avec une faible
9 escorte. L'empereur Manuel le reçut avec de plus grands
«honneurs qu'auparavant. Conrad passa l'hiver auprès de
f> lui avec sa suite. Ces deux princes e'taient allie's par leurs
« femmes , ayant épouse' les deux sœurs , qui étaient filles de
» Be'renger comte de Luxembourg. Ce fut à cause de cette
9 alliance que l'empereur grec fit à Conrad un accueil si ami-
»cal, et qu'il lui offrit, ainsi qu'à ses barons, plusieurs pre'-
9 sens et des bijoux de prix.
n Après la retraite de l'empereur , le roi de France consulta 9 les seigneurs qui l'accompagnaient sur le chemin qu'ils de- 9 vaient suivre et sur ce qti^ convenait de faire. Péri dan t leur «séjour à Ephèse, ils eureiiljà regretter la perte d'un brave «chevalier français, nomo^i^e Gui de Ponthieu, que le roî «estimait beaucoup. Gui fut enterre' honorablement dans » une nef de la principale e'glise de la ville. En quittant Ephèse, « l'armée de Louis se dirigea vers l'orient, et , au bout de quel- » ques jours de marche , elle arriva sur les bords du Me'andre, «où l'on trouve en tout temps quantité de cygnes; ce qui «a fait dire à un poète latin : Ad vada Meandri concinit 9alhus olor. L'agre'ment du lieu et l'abondance des pâturages
• de'terminèrent le roi à y camper. Les Français desiraient
• rencontrer les ennemis et se mesurer avec eux. Leur désir
• ne tarda pas à être accompli ; car une grande multitude de " Turcsravaient dresse' leurs tentes sur l'autre rive du fleuve.
» Lorsque les nôtres voulaient mener boire leurs chevaux sur n les bords du Méandre, les infidèles les assaillaient de l'autre f> cote à coups de flèches. Les Français, qui brûlaient d'aDer n les joindre à I'auti*e bord , après avoir long-temps sonde' le » fleuve , trouvèrent enfin un gue' que les indigènes ne conf9 naissaient pas encore. Ils sV pre'cipitèrent alors en foule et f» gagnèrent la rive opposée , repoussant de tous côte's les n ennemis, qui essayaient, à coups de lance et d'epee, de les j» faire reculer. Le combat s'engagea de part et d'autre et » dura long-temps ; à la fin , la victoire , par la volonté de Dieu, 9> resta aux chrétiens. La plupart des ennemis peVirent par le » fer , d'autres furent faits prisonniers , et le reste prit la V fuite comme il put. Les vainqueurs , se répandant dans le » camp des vaincus , y trouvèrent' toute sorte de richesses; » des étoffes de soie , de l'or , de l'argent , des habits , des n vases de toute espèce , comme il est assez commun d'en » trouver dans les tentes des vaincus. Charges de ces de- » pouilles, ils repassèrent le fleuve et revinrent à leur propre n camp. Ils passèrent la nuit dans la joie , et louèrent Diea » de cette victoire , qui e'tait la première qu'il leur avait acf corde'e. Le lendemain ils allèrent à une ville qu'on appelle » en français la Liche [Laodice'e], et y chargèrent leurs chars » et leurs bêtes de somme des provisions qui leur étaient ne'- » cessaires; puis ils poursuivirent leur route.
f) Bientôt s'offrit devant eux unecollinetrès-e'leve'e, qu'il leur » fallut franchir. C e'tait la coutume ^ans Tarme'e qu'un des » grands barons commandât l'avant-ffarde , et \\t\ autre, l'ary> rière-garde. Les chefs de l'arme'e décidaient chaque jour en » conseil dans quel lieu les tentes seraient dressées. Ce jour-là » l'avant-garde e'tait commandée pM^Geoffroi de Rançon, noble if seigneur poitevin, qui portatt la bannière du roi, que pre'- » ce'dait d'ordinaire l'e'tendard t!^ Saint-Denis , nomme' orinffamme. Il avait e'te' décide' quft'î'avant-garde camperait au » sommet de la colline et qu'elle s'y reposerait toute la nuit. » Lorsque GeofFroi y fut arrive' avec sa troupe , il lui sembla » qu'on avait peu marche' ce Jour-là, et que le soleil e'tait » encore loin du couchant. Ceux qui conduisaient l'armée w lui conseillèrent de passer le sommet de la colline, et lai » dirent qu'il y avait un peu plus loin une plaine agre'ableoù yy il pourrait plus -'onvenablement camper. Rançon e'couta '' trop leur conseil , et, pour arriver avant la fin du jour au lieu » qu'ils lui avaient indique', il acce'le'ra sa marche. L'arrière- '' garde , qui croyait, selon ce qui avait e'te' re'gle', que Geoffroi p «'arrêterait au sommet de la colline et y dresserait ses tente*,
9 ne se doutant pas qu'il irait plus loin , suivait ravant-gardo » d'un pas lent et tardif. Les Turcs , qui observaient à peu de » distance l'arme'e chrétienne , voyant que ces deux corps » étaient séparés par un long intervalle et qu'il n'y avait sur 9 la colline que des hommes à pied et sans armes , crurent B le moment favorable pour attaquer les croisés. Le chemin « qui conduisait au sommet étant d'ailleurs étroit et escarpé, B ils jugèrent qu'il était très-difficile de monter en même temps » sur la colline et de se réunir pour combattre : c'est pour- » quoi , pressant aussitôt leurs chevaux et s'emparantde l'élé- B vation , ils fermèrent tellement les chemins , que ceux de » l'arrière -garde ne pouvaient passer à l'avant-garde qu'à B travers leurs épées et leurs flèches. Ils commencèrent donc B à attaquer les nôtres de loin et à coups de traits ; puis, s'ap- » prochant d'eux, ils les combattaient avec leurs épées. L'armée » chrétienne se trouva alors dans la plus triste situation. Les 9 soldats ne pouvaient monter la colline que les uns après les w autres et par un chemin étroit et escarpé, et les deux corps , » se trouvant loin l'un de l'autre , ne pouvaient se secourir. « n y avait en outre tant de bétes de somme et tant de bagages 9 sur la route , que les guerriers les plus hardis qui desiraient » joindre l'ennemi ne le pouvaient à cause de ces embarras. 9 Plusieurs des nôtres périrent dans le premier choc. Cepen- 9 dant peu à peu les soldats les plus courageux purent se 9 réunir ; ils s'encouragèrent mutuellement en se disant que 9 les Turcs étaient une nation sans valeur et sans force , » comme elle l'avait prouvé dernièrement dans la plaine du 9 Méandre. En s'excitant réciproquement , ils se réunirent 9 de toutes parts , se défendirent et combattirent vaillam- 9 ment. De leur côté, les infidèles s'excitaient au combat, 9 en se rappelant qu'ils avaient vaincu l'empereur et son 9 armée, lui qui était plus noble et plus puissant que le roi 9 de France.
n On combattit ainsi long-temps de part et d'autre avec 9 acharnement et fureur. Tant que les plus braves guerriers 9 français purent se défendre , ils firent un grand carnage des 9 ennemis. Mais les Turcs étaient en si grand nombre , que «lorsque, fatigués ou blessés, ils se retiraient du combat, 9 ils étaient aussitôt remplacés par d'autres ti'oupes fraîches. 9 Les nôtres , qui n'avaient point cet avantage , ne purent 9 soutenir plus long-temps le poids du combat et succom- 9 bèrent à If^ fin sous la fatigue ou les blessures. Plusieurs
• furent tués, un plus grand nombre faits prisonniers et
• chargés de chaînes.
» L'armée chre'tienne eut à regretter quatre de ses plus 9 nobles et de ses plus vaillans guerriers , le comte de Ga- » rance , Gaucher de Mont-Gai , Evrard de Breteuii et » Ythier de Magnac ; on ignore s'ils pe'rirent ou s'iis furent 9 faits prisonniers. Beaucoup d'autres guerriers reçurent la 9 couronne du martyre dans cette journe'e; et quoique les ju- » gemens de Dieu ne doivent jamais être censure's , parce » qu'ils sont toujours justes et équitables, cependant ii parac 9 extraordinaire, au jugement des hommes, que les Francs, 9 qui sont les peuples de la terre les plus pieux et les plus 9 exactement soumis à la loi de Dieu, eussent succombe sous 9 les efforts des infidèles.
9 Aucun de ceux de l'avant-garde ne se trouva à ce combat; 9 ils avaient dresse leurs tentes , et s'y reposaient , ignof ant ce 9 qui se^ïassait. Mais , quand ils virent que l'arrière-garde tar- 9 dait si long-temps à paraître , ils conçurent des craintes et » soupçonnèrent quelque malheur. Le roi avait e'te'pre'sent au » combat ; mais, quand le nombre de ceux qui l'entouraient n commença à diminuer, et que de'jà les Turcs étaient maîtres 9 du champ de bataille , quelques guerriers français tirèrent 9 le cheval du roi par la bride , et le forcèrent de monter sur 9 une hauteur qui était non loin de là. Ils y restèrent jusqu'à 9 la nuit ; mais ils jugèrent alors qu'il e'tait plus prudent de » descendre et de prendre une route quelconque que de de- 9 meurer au milieu de l'ennemi. Dans une position aussi 9 difficile , quel était le sage qui pouvait conseiller le roi , me- 9 nace' de tant de pe'rils? De toutes parts le monarque était 9 environne' d'ennemis ; son armée avait péri ; personne ne sa- 9 vait quelle route on devait prendre : cependant Dieu , qui 9 n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en lui , leur ap- 9 porta quelques consolations. Les pèlerins aperçurent àts 9 feux allume's , qu'ils reconnurent pour être ceux de l'avant- 9 garde, et ils se rendirent au lieu où elle ^vait e'tabli ses 9 tentes. Les Turcs, qui craignaient que cette avant-garde ne » vint, à la faveur de l'obscurité' de la nuit, au secours des chre- 9 tiens , se retirèrent. Quelques-uns rapportent que le roi 9 resta avec un petit nombre de croises sur le sommet de 9 la colline , où se trouvaient plusieurs guerriers qui ne l'ai- ;»> maient pas, et qui, ignorant qu'il était là, vomissaient 9 contre lui des injures. Le roi s'était vaillamment défendu 9 sur cette colline : mais , quand il avait vu la nuit approcher 9 et que l'obscurité' allait se'parer les corn battans, il s'était » retire' sous un arbre; puis, montant sur les branches, il * s'était long'temps de'fendu avec son epee contre les Turcs.
ci, craignant Tobscurite de fa nuit et Farrive'e de ne secours pour le roi, sVtaient promptement eloi- Lorsque iWant-garde aperçut le monarque et qu'elle )pris le malheur qui e'tait arrive', ce ne fut dans tout ip que cris de douleur, plaintes et lamentations. II y ait peu qui n'eussent à regretter quelques-uns des : l'un pleurait un père; Tautre, un fils: celui-ci , un celui-là, un oncle. Si la force de la douleur eut laissé ue prise à la reflexion , les chre'tiens auraient pu evoir à quels dangers ce desespoir les exposait; car, si ircs avaient pu en être te'moins , ils auraient jugé a ; extrémité l'armée était réduite, et auraient pu facilela détruire tout entière ou la faire prisonnière. Quelchrétiens cependant qui avaient échappé au fer des les, revinrent au camp, après s'être cachés dans les >ns ou dans des cavernes : mais le nombre en fut bien en comparaison de ceux qui avaient succombé en attant. Depuis ce jour les vivres commencèrent à di- ;r, puis bientôt à manquer pour les hommes et pour evaux. On ne trouvait rien pour soutenir les uns et très, parce qu'il ne venait au camp aucune espèce de siens. Il semblait que tous les marchands se fussent ;. f> (On voit par-là qu'on ne prenait aucune mesure de mce pour l'armée , et que les pèlerins dans cette e , comme dans celle qui l'avait précédée , martoujours sans s'être assurés de leurs subsistances.) tnger était d'autant plus grand , qu'il n'y avait per- I dans toute l'armée qui connut le pays ,. ou qui sut el côté l'on devait aller. Les soldats chrétiens étaient le des brebis égarées ; ils se portaient tantôt à droite , : à gauche, tantôt dans les vallées, tantôt sur les Agnes. Mais, par la volonté de Dieu, l'armée arriva jusqu'à la ville de Satalie. Ce qu'il y eut d'étonnant, :|u'aucun Turc ne se présenta devant elle , et qu'elle plus de combat à soutenir ni d'obstacles à vaincre de pt des ennemis ; ce qui fut pour plusieurs un sujet de ise et de joie.
tûïe est située sur le bord de la mer ; eïle appartient ipire grec : on trouve dans ses environs d'excellentes \ labourables , qui abonderaient en fruits si elles it cultivées ; mais elles ne rapportent rien aux agriculnî aux habitans de la ville , parce que les Turcs, qui pent les châteaux et les forts du voisinage, les oppri- "^tellement, qu'ils ne peuvent vaquer a aucun travail.
S34 BlBLtOtHEQCK
n Cependant Tenceinte de Sataiie renferme des terrait » produisent des denrées et tout ce qui est necessi p l'homme. Auprès des murs sont de belles fontaines n maisons de plaisance délicieuses , où il y a des arbi » toute espèce. Les denrées sont à bon prix , parce qi » marchands les y apportent par mer: mais le march » s'y tient ne pourrait avoir iieu , à cause de l'opprc » des Turcs , si la ville ne payait à ces derniers un l V annuel. Les Turcs appellent cette ville Achalie, » grande montagne qui la domine et qui sVtend depi 9 mont Lixodon jusqu'à la mer, vers i'îïe de Chypre » Grecs l'appellent Athalique ; nos Français la nomm 9 gouffre de Sataiie , et ce nom lui reste encore.
n Louis , après avoir donne quelques jours de repos j» armée, laissa ses fantassins dans la ville, et lui-m^me ty barquaavcc ses barons et ses chevaliers, laissant à sa gi » l'Isaurie et îa Cilicie, et l'jle de Chypre à sa droite. Li » était calme , et le vent favorable. Il arriva près de Selcut 7> débarqua au port de Saint-Simeon , qui est ù dix i yi d'Antiochc, et où le fleuve Oronte , après avoir arrose n ville, vient se jeter dans la mer.
n Raymond, prince d'Antioche, apprenant que le i » France avait aborde' sur ses terres avec une armei » conçut beaucoup de joie : depuis long-temps il att< » son arrive'e. Il s'empressa d'aller au-devant de lui av » seigneurs de sa cour et une escorte brillante; il le n dans Antioche , lui et toute sa suite , avec de grands t» neurs. Le peuple et le cierge' vinrent processionnelle » à la rencontre de Louis. Raymond s'attacha à plaire: » par toute sorte de moyens; il lui avait pre'ce'demmei » passer en France de grands pre'sens et des bijoux pre'< » quand il avait su que ce prince avait pris la croix. Il es » qu'avec le secours des Français il pourrait conque'ri « les Turcs quelques villes et forteresses, et qu'il e'tendr n principauté' sur les terres à^s Sarrasins. Il fondait ses yi rances sur l'amitié' de la reine Eleonore , qui accomps » le roi , et qui était sa nièce , cette princesse e'tant fille d fi frère aine' , Guillaume comte de Poitiers. Il n'y eut t f> des seigneurs qui e'taient venus avec le roi auquel Rayi n ne fit des pre'sens. Il les traita tous selon leur rai n leur naissance; il alla les visiter, et tâcha de plaire s cli n par ses discours affables et se'duisans : il avait fonde » d'espe'rances sur le secours des Francs , qu'il voyait » re'duites en son pouvoir Ce'sare'e et toutes les cite's Tvi
DBS CROISADES. 225
tioche. Ses vœux auraient pu sans doute être accoms'il était parvenu à faire goûter ses projets au roi de ce : car les Turcs, effraje's de l'arrivée de Louis, nV it ni l'intention ni les moyens de lui résister; ils ne sonnt qu'à fuir, si le monarque marchait contre eux. Le :ed'Antioche, ayant sonde plusieurs fois Louis en parer, ne le trouva point dans les dispositions ou il le ait ; il le vit au contraire tout-à-fait éloigne' de ses lins. Un jour il vint le trouver , et , en pre'sence de ses as , il lui exposa du mieux qu'il put ses demandes ; il a de lui prouver qu'en accédant à ses propositions il lenterait sa gloire et étendrait les bornes de la chrei. Le roi, après avoir consulte ses barons, repondit à nond qu'il avait fait vœu d'aller au Saint-Sepulcre; qu'il t spécialement croise pour accomplir ce vœu; que deson départ de France il avait éprouve' toute sorte lanx , et qu'à cause de cela il n'avait la volonté' ni de ger de dessein ni dei^ngager dans de nouvelles enises; qu'avant tout il voulait remplir son serment, et nsuite il e'couterait volontiers le prince et les autres leurs de Syi^ie pour tout ce qui concernerait les avanr de ia chre'tiente'.
*tte re'ponse du monarque fit comprendre à Raymond »utes ses espe'rances e'taient vaines. Il en conçut un tel htiment, que depuis ce moment il ne cessa de ma- *r contre Louis VIL On rendit compte à ce prince •Qtes les intrigues de Raymond et des pie'ges qu'il lui ÛL Alors Louis , ayant secrètement pris conseil de ses as," sortit de la ville pendant la nuit, avec toute sa ; Son de'part n'eut point la pompe ni l'éclat qui avaient mpagne' son arrivée. Plusieurs, blâmant avec raison njhiîte du roi , disaient qu'il ne convenait ni à sa di- ! ni a son honneur de se retirer ainsi d'Antioche. f> 'mnonyme revient à Conrad ; il dit que cet empereur , i de pre'sens par Manuel , s'e'tait embarque' lui et sa suite i vaisseau que l'empereur grec avait fait pre'parer. adque temps après , continue l'anonyme , on apprit nsaiem , que le roi de France avait quitte' An tioche et se rendait avec son armée directement à Tripoli. Le landouin, en apprenant cette nouvelle, convoqua ses «s et envoya le patriarche de Je'rusalem au-devant du Etrque , pour le prier de se rendre promptement dans la iMÛnte, où l'attendaient l'empereur d'Allemagne, lui lin et ses barons: le roi de Jérusalem craignait que des I. 15
226 filBLIOTHBQDB
» traites conclus arec le prince d*Antioche ou le comte * 'f> Tripoli ne retinssent le roi dans ces baronies. » Pc faire apprécier ces craintes , le chroniqueur traôe un tabiei géographique assez détaille des quatre principides baronî aoutre-mer : le royaume de Jérusalem, le comte de Tripd la principauté d'Antioche et le comte d'Edesse. II termine aiii ee tableau : « Les quatre princes qui j commandaient etaie » les plus puissans barons chre'tiens de FOrient : lorsqu'ib ai » prirent Tarrivée du roi de France et de l'empereur d'AK J9 magne , chacun d'eux fonda sur leur secours i'espmii » d'agrandir ses états par la conquête des cites riches et fit y» rissantes situe'es sur leurs frontières du côte des Turc f> ce fut pour accomplir ce dessein qu'ils firent chacmi < » son cote tous leurs efforts pour attirer vers eux ces dei *> puissans princes. A cet effet , ils leur envoyèrent souvent c » l'argent ainsi qu'à ceux de leurs barons et de leurs sen » teurs qu'ils supposaient avoir de l'influence dans leoi >) conseils, n Quelques lignes fdas bas, l'anonyme racon l'entrée du roi de France à Jérusalem. « La joiey dit-i » animait tous les cœurs; le monarque fut accueilli comn ■» l'ange du Seigneur, y» II parle ensuite de l'assemblée qi se tint à Acre, et nomme les barons qui y assistèrent; dit que les avis furent d'abord partagés , mais que tons i réunirent pour faire le siège de Damas. Le monarque ( ses barons se rendirent à Césarée, pour y prendre la vra croix; car c'était alors un pieux usage des chrétiens de porter dans toutes leurs expéditions militaires. La bel tenue de l'armée excite ici l'admiration de l'historien : « Oi; w combien , s'écrie-t-il , était agréable à voir le spectaei f) de cette armée , où il y avait tant de pavillons et de tente M toutes neuves , où voltigeaient au gré des vents tant d *y bannières différentes par leur couleur ou par leur forme *) Les Turcs , du haut des remparts de Dam&s , frémirent e ?» voyant approcher une armée aussi formidable : il n'y avai » là rien d'extraordinaire; car ils savaient qu'ils allaient a?oi n à combattre la fleur de la noblesse française.
y» La ville de Damas , continue le chroniqueur, est la nié V tropole de cette terre qu'on appelle Syrie mineure ou Pkâ' n nicia Libani. Les prophètes ont dit d'elle : Damas est lapbu » noble ville de la Syrie, Elle fut fondée par un escliw » d'Abraham , nommé Damas, qui lui donna son nom. CtîU fi ville est située dans une plaine sèche et stérile : cependio n les travaux et l'industrie des cultivateurs ont suppléa > f) l'infécondité du terrain; au moyen d'un grand nombre de
BBS CROISADES. S27
ruisseaux que ces cultivateurs creusent dans la terre,
petites rigoles en bois, ils conduisent les eaux du I qui descend de la montagne , par--tout ou ies besoins terre Texigent. Du côte' d'orient, sur les deux rives mve, sont beaucoup d'arbres fruitiers de plusieurs es différentes et qui s'e'tendent jusqu'à la viiie. » )S cette inteVessante description , le chroniqueur rayée détail toutes les opérations du siège de Damas ; il s efforts des princes croises pour se rendre maîtres de !, etrajpporte toutes leurs prouesses. C'est à cette odoa* l'ii consacre un chapitre tout entier à raconter une guerrière de l'empereur Conrad, action qui appartient
Tepopee qu'à l'histoire. «/Conrad, selon le chroni* 7, fendit un Turc d'un seul coup de sa bonne épée s la tête jusqu'au nombril ; cet exploit porta la ter-* parmi les musulmans , qui désespérèrent de résister à lation aussi vaillante. Il n'eut donc pas ëte difficile t de nobles barons, continue-t-il , de s'emparer de is, si Dieu avait eu pour agre'able ce pèlerinage : mais , doute à cause de leurs pèches , il de'tourna les yeux de [S leurs travau)^ ; peut-être aussi re'servait-il une aussi j conquête à d'autres temps et pour d'autres guerriers. » m que l'anonyme revenait souvent à cette idée ; ce qui : qu'elle était pour lui comme un sentiment haLit qu'elle frappait alors tous les esprits. Il raconte en-' i fraude par laquelle les Turcs arrachèrent des mains retiens la proie qui semblait ne pouvoir leur echap^
Sachan^i|u'il y avait parmi les barons de Syrie nommes qui n'étaient pas incorruptibles , ies infi- , dit-il, virent que la se'duction e'tait le seul moyen etMT restait pour se délivrer de guerriers invincibles rtnes à la main; ils envoyèrent secrètement quel-
Turcs à ces barons, et leur promirent de grandes npenses , s'ils voulaient seulement persuader i^u roi indonner le lieu où l'armée était campée: ces barons^ Syriens, dont l'histoire a tu les noms, car leurs fa-* s , encore existantes , supporteraient impatiemment 1 accusât leurs pères d'une aussi insigne trahison , ces ns conseillèrent à Louis de passer de l'autre côte de lie. O douleur! [prohdolor! ] ajoute le chroniqueur , iiivit leur avis, f) L'anonyme peint ici tous les desa- ;es du terrain sur lequel vint camper J'arme'e chre'- 1^ ia famine et tous les maux auxquels cette armée fut ^. Louis et, Conrad , voyant bien ^u'il leur etaî^
DES CROItSAPE». S29
)don est mâle, mais obscur; ses pensées sont ^quefois énergiques; il connaît assez bien les 'e à pene'trer dans les replis de leur ame : il la véritable éloquence , et le goût des siècles ^ . epousserait pas toujours ses descriptions ; celle
Constantinople est un morceau veVitablement •oie.
jft a fait pre'ce'der son ouvrage d'une espèce d*introduca qui est comme un tableau chronologique des evenemens 4e la croisade depuis l'assemblée tenue à Bourges en 1146^ jvqu'au 19 mars 1148 ^ où il s'est arrête'.
" Cet ouvrage est divise' en sept livres. Les deux premier» Knferment le re'cit des pre'paratifs et du de'part pour la croî-^ nde. Depuis uq an, Louis VU avait forme le projet d'aller ea tâerinage aux saints lieux, lorsque le religieux e'véque de Lingres annonça aux peuples la prise d'Ëdesse et l'insoioioe des infidèles. Les paroles pleines d'onction du saint évéque ne produisirent pas immédiatement des fruits ; le roi indiqua un concile à Vézelai pour l'année suivante. Pendant cet intervalle,, il écrivit au saint- siège ^ qui aceaeiilit avec transport le projet du monarque :, le pape eut foire se mettre lui-même à la tête des croises; mais il gémis^ fût aioi's sous la tyrannie des Romains. Il confia tous ses. p6Qtrofr& apostoliques à S. Bernard , et envoya au roi et à ffauneurs seigneurs français le signe révéré des croisés.
Passant ensuite à l'assemblée de Vézelai, te chroniqueur
fHàM avec vériU et énergie l'affluence des fidèles à ce concile
^'leur tsivdiousiasme pour prendre la croix. Il dit que,,
éomme S. Bernard semait [ seminasset] plutât qu'il ne
éaiMàît des croix ^ tant était grand le nombre des fidèles , il
Ibtbillige de débhirer ses vétemens. u Ce saint abbé ,.. conti*
^Htle^-a,, qui dans un corps faible et presque mourant
•'Arthait une ame forte et ardente , allait par-tout préchant
9it WoisBjie et multipliait ainsi le nombre des pèlerins. »-
WMa riEcente ensuite que, pour se préparer une route facile
tt-'aàîftt tioinbeaù, Louis écrivit à Roger, roi de Sicile, et à
fbMrM pAtentats ;. ii envoya aussi des députés à l'empereur
Al CSiNiMaiitiiiopIe y députés dont il ignore le nom , parce
fMn ne fiarënt} pas. écrits sur le livre de la route. S paraît
tp^diMs cette armée,, dont la levée avait été plus régulière
^t^riles qu\Dn^fit dans les précédentes croisades , il existait
Mrejfiiitrey on^ comme on l'appelait alors, un râle,, qui dési-
Aait le taqm ée tous les croises ou du moins des principaux
fttttfe cuXk «^ L'efhpereur , continue Odon , reçut très-bien
» les députes ; îi appela le roi de France du nom de saint , V lui donna le titre d ami et de frère : tout cela notait qu'adula-' n tton ; car il promit tout aux députes , et dans le fond de son ff cœur il avait intention de ne rien donner. Pendant ce temps, f? le roi faisait préparer tout ce qui était nécessaire pour accom- » plir son pèlerinage : il choisit sa route par la Grèce ; ce qui » affligea beaucoup de monde et en particulier les envoyés w du roi de Sicile, qui annoncèrent aux Latins tout ce que leur ff pre'paraient les embûches des Grecs. » Odon parie ensuite du choix que fit le roi , de Suger et du comte de Nevers, pour administrer son royaume pendant son absence; du refus et de la retraite du comte de Nevers dans la Chartreuse; du voyage du roi à Saint-Denis pour y prendre Tetendard de Faiibaye, et recevoir le bourdon dei pèlerin, selon Tusage, la permission de partir pour les saints lieux [licentiam aheundi]. Cet usage venait sans doute de l'obligation imposée à chaque pèlerin de se munir d'une sorte de passe-port religieux qui constatait l'état du pèlerin et appelait sur lui les libeValites des fidèles. Louis , avant de partir, fit une chose très-louable et que personne de son rang n'eut imite'e : il alla visiter les hôpitaux et les léproseries ; il retourna ensuite à Saint-Denis , où il reçut la bénédiction du pape qui s'y trouvait, visita et fut admis à baiser les saintes reliques du patron de ce monastère. La mère et l'épouse du roi assistèrent en versant des larmes à cette cérémonie qui annonçait le départ du monarque.
Dans le second livre, Odon peint la marche des croises à travers la France et l'Allemagne, etlare'ception des ambassadeurs de Manuel à Ratisbonne. Le chroniqueur entre, à cet e'gard , dans des de'tails de mœurs inte'ressans, u L'armée, n dit-il, ayant établi ses tentes, et le roi s'etant ainsi mis à » couvert , les ambassadeurs de Manuel furent introduits. » Après qu'ils eurent salue' le monarque, ils se tinrent def) bout, attendant qu'on leur ordonnât de s'asseoir. Quand 99 ils en eurent reçu l'ordre , ils s'assirent sur des sièges qu'ils f9 avaient apportes avec eux. Nous vîmes là ce que nous » apprîmes ensuite de la coutume où sont les Grecs de se J9 tenir, devant leurs maîtres, debout, immobiles, la tête in- » clinee, et prêts à obéir au moindre signe de leur volonté. » lis n'ont point d'habits , mais des vestes de soie , courtes et » fermées , avec des manches étroites. Ils sont toujours f9 vêtus comme des hommes qui vont lutter au pugilat. Les » pauvres et les riches sont habilles de la même manière, » a i'e'toffe près. Je ne puis ni ne dois interpréter ie papier
DBS CROISADES. 231
«qu'ils niantrèrent; car ia première partie en était conçue »ea termes trop humbles et trop affectueux pour être 9 sincères. Ce langage était indigne cTun empereur, je dirais 9 même d'un mime. J'aurais honte de rapporter , continue 9 Odon f les expressions viles et rampantes que ces ambassaffdeurs employèrent, et, si je ie voulais, je ne le pourrais 9 même pas ; car ies Français , iors même qu'ils voudraient n imiter la bassesse des Grecs, n'en auraient pas les moyens.'»
IOn ne sait point ici si Odon trouve la difficuhe d'imiter es Grecs dans la langue qu'il emploie ou dans le caractère de sa nation.) « Le roi supporta d'abord avec patience et j» en rougissant ies louanges qu on lui donnait; mais, à mesure 9 qu'il s'avançait dans la Grèce , comme les ambassadeurs 9 se multipliaient et avec eux ies iouanges , ie roi ies écoutait V impatiemment. Godefroi, eVéque de Langres, qui était 9 présent , fatigue de leurs flatteries et de leurs longs dis- 9 cours y s'écria tout-à-coup : Frères j ne parlez pas si souvent itde la gloire, de la majesté ^ de la sagesse et de la religion 9 du roi; il se connaît et nous le connaissons : dites promp- 9 tement et sans détour ce que vous voulez. D'ailleurs ^ 9 continue Odon de Deuii, laïcs et ecclésiastiques, tout le 9 monde se rappelait ce proverbe : Timeo Danaos et dona 9ferentes. » Odon revient ensuite à i'assemble'e de Ratisbonne; il dit que ia seconde partie de la lettre de l'empereur Manuel contenait deux demandes. Par la première , Manuel voulait que les croises respectassent toutes les viUes de l'empire; elle fut trouvée juste par les plus sages de l'armée. La seconde donna lieu à de plus longues discussions ; l'empereur demandait que toutes les villes qui avaient anciennement appartenu aux empereurs et qui leur avaient ete enlevées par les Turcs , retournassent à leur ancien maître , si «Des tombaient au pouvoir des croises: ce point, longuement discute, fut accorde par les uns et refuse' par les autres. Odon trace ensuite la marche des pèlerins. Il ne se borne pas, comme un froid narrateur , à raconter les eVenemens ; mais il fût connaître le pays par des aperçus géographiques , et slt^tout par les souvenirs de Fhistoire.
A l'occasion du passage de i'arme'e des Allemands à travers la Hongrie , ie chroniqueur raconte que Borioius , compétiteur du roi de Hongrie, écrivit à Louis VII pour lui exposer ses droits au trône et solliciter sa protection. Dans la crainte que ses lettres ne produisissent pas tout l'effet qu'il en espérait, Boricius se mit en marche pour se rendre auprès du monarque français; il rencontra dans sa route
J armée de Conrad : aiors le roi de Hongrie, qui avait tout à craindre de Boricius , s'efforça de conquérir par ses largesses Tamitie de l'empereur et de ses soldats. Odon de Deuil , qui ne perd jamais l'occasion de sVlever c'ontre fa varice des Allemands , dit , à ce sujet , que le roi de Hongrie aima mieux employer, pour obtenir le résultat qu'il se proposait, l'argent que le fer , parce qu'il lui e'tait plus facile cfe vaincre les Allemands par ce moyen.
Dans le troisième livre, Odon de Deuil commence ainsi le iHî'cit des malheurs des croise's : « Après avoir traverse' des de- » serts , nous entrâmes dans une terre très-belle et très-opu- V lente , qui s'étend sans interruption jusqu'à Coilstantinople. 9) Là, nous commençâmes à éprouver des outrages et des » affronts. Les habitans des autres pays , qui nous avaient 99 fourni^ à un prix raisonnable , les denrées et autres provi- » sions , nous trouvèrent très-pacifiques : mais les Grecs gary) daîent leurs villes et leurs châteaux , et nous descendaient » le long des murs , au moyen de cordes , ce qu'ils nous ven- >) daient. Comme ces provisions ne suffisaient pas à une si » grande multitude , les nôtres se mirent à piller et à enlever yj ce qui leur e'tait nécessaire. Cependant, ajoute Odon , quely9 ques-uns pensent que ce furent les Allemands , dont nous » avions e'te' pre'ce'des, qui avaient aigri l'esprit des Grecs; y> car ils avaient tout pille , et ils avaient brûle' même plusieurs ^ faubourgs des villes qu'ils avaient traverse'es. Ces ravages » commencèrent à Philippopolis , à l'occasion d'un saltini- » banque qui avait montre aux Allemands un serj>ent qui! « tenait dans son sein. A cette vue , ceux-ci entrèrent en fureur; y) ils se jetèrent sur le saltimbanque et le mirent en pièces. Ils y) disaient que tous les Grecs voulaient, à son exemple, erayj poisonner les croises. Leurs violences ne connurent point y> de bornes , et causèrent tous les maux de l'arme'e. y>
En parlant de l'arrive'e de l'empereur Conrad à Constantinople , Odon de Deuil s'exprime ainsi ; « Il y avait devant la >) ville une vaste et belle enceinte de murs , qui renfermait du » gibier de toute espèce, des canaux et des e'tangs. Il y avait yy des fosses et des cavernes qui servaient comme de retraite yy aux bêtes fauves. On voyait de ce lieu agréable s'élever de V très-beaux palais , que les empereurs avaient fait bâtir pour yy y passer la saison du printemps. i> L'historien ajoute que l'empereur allemand détruisit presque entièrement ce lieu de délices.
C'est dans ce livre qu'Odon parle des monnaies fausses que les Grecs donnèrent aux croise's, lors de leur entrer sur
le territoire de l'empire ; il y fait aussi une peinture assez bien trace'e du caractère lâche de ces peuples. Le rgi de France e'tait sous les murs de Constantinople. Manuel, ignorant quelles étaient ses intentions, lui envoyait, chaque jour, des de'putes ; il craignait pour son empire menace', u Les Grecs , n dit l'historien , étaient alors semblables à des femmes ; leur n ame avait perdu toute e'nergie et toute pudeur : ce que nous f) demandions, ils le promettaient avec l'intention de ne point » tenir leur promesse dès qu'ils cesseraient de craindre ; car c'est une opinion générale parmi eux , qu'ils ne se » paqurent point , lorsqu'ils violent leur serment pour la n cause sacrée de l'empire. On ne m'accusera pas de haïr le n genre humain et de supposer aux hommes des défauts 9 imaginaires; mais quiconque connaît les Grecs, avouera 9 que , quand ils ont des craintes , ils s'avilissent jusqu'à s'ou- 9 blier eux-mêmes, et que, quand ils triomphent, leur orgueil 9 se manifeste par l'oppression de ceux qu'ils ont abattus, n
Quelques lignes plus bas, Odon retrace les principales
circonstances de l'entrée du roi de France à Constantinople.
6 Nous nous approchions de cette cite, lorsque nous vîmes
9 venir à nous les nobles et les principaux d'entre les clercs
9 et les lajfcs. Ils s'approchèrent du roi, et le reçurent avec
9 les honneurs qui lui étaient dus. Ils ie prièrent très-
» humblement de se rendre chez l'empereur , et de satisfaire
9 le désir que ce prince avait de le voir et de l'entretenir.
9 Le roi de France, ayant compassion des craintes [timori
9 compatiensj de l'empereur, ajoute l'historien, se rendit au
9 palais, accompagne d'une suite peu nombreuse; il fut reçu
9 par le monarque en personne, qui vint au-devant de lui et
9 Fembrassa. Ces deux princes étaient à peu près du même
9 âge ; d'une forme presque semblable; ils différaient seule-
» ment par leurs mœurs et par leurs habits. Ils entrèrent en-
9 suite dans le palais , où ils s'assirent sur deux sièges e'gaux.
9 Là, ils se parlèrent par interprète en pre'sence de leurs
9 courtisans. Manuel demanda au roi quelles e'taient ses inten-
9 tions, ajoutant que , quant à lui , il desirait ce que Dieu vou-
9 lait, et qu'il lui promettait tout ce qui lui serait ne'cessaire
9 pour accomplir son pèlerinage. Plût à Dieu qu'il lui eut dit
9 vrai! A son maintien , à sa joie , à ses paroles qui semblaient
9 exprimer les plus intimes pense'es de son ame , tous au*
9 raient cru qu'il affectionnait le roi avec tendresse ; il n'est
9 pas nécessaire, continue Odon avec ironie, de dire com-
9 bien un tel jugement eût e'te' vrai. Après cette conversation ,
9 les deux monarques se se'parèrent comme deux frères , et
r> la noblesse de Fempire conduisit ie roi de France dans le n palais qui lui était destine', n
L^historien commence son quatrième livre par décrire Constantinople ; cette description est assez remarquable pour que nous la rapportions en entier.
u Constantinople , dit-il , la gloire des Grecs , riche pir n sa renomme'e , plus riche encore par ce qu'elle renfenne,! n la forme d'un triangle. A l'angle intérieur est Sainte-Sophie, n ainsi que le palais de Constantin , où est une chapelle qui est n honorée pour les saintes reliques qu'on y conserve. La viik f) est ceinte de deux cotes par la mer. £n y arrivant, on • fi sur la droite le bras de Saint-George, et sur la gauche, r> une espèce de canal qui en sort et s'étend jusqu'à près de i* quatre milles. Là , est le palais qu'on appelle Blaqueme, 7y bâti sur un terrain bas^, mais qui se fait remarquer par 9 sa somptuosité, par son architecture et son eleVation. Situé n sur de triples limites , il offre à ceux qui l'habitent le triple n aspect de la mer , de la campagne et de la ville. Sa beauté n extérieure est presque incomparable; sa beauté intérieure y> surpasse tout ce que j'en pourrais dire. L'or y brille par-tout, » et s'y mêle à mille couleurs. Tout y est pavé en marbre inn dustrieusement arrangé ( sans doute en mosaïque ). Je ne y) sais ce qu'il y a de plus précieux ou de plus beau de la n perfection de l'art ou de la richesse de la matière. Sur le n troisième coté du triangle de la ville , est la campagne; mais v ce côté est fortifié par un double mur , garni de tours , Ti lequel s'étend depuis la mer jusqu'au palais, sur un espace 39 de deux milles. Ce n'est ni ce mur ni ces tours qui font » la force de la ville ; elle est , je crois , tout entière dans la n multitude de ses habitans et dans la longue paix dont elle T) jouit. Au bas des murs est un espace vide , où sont des jar- » dins qui fournissent aux habitans toute sorte de légumes. n Des canaux souterrains amènent du dehors des eaux » douces; car celle que Constantinople renferme est salée, n fétide. Dans plusieurs endroits, la cité est privée de coun rant d'air; les riches, couvrant les rues par leurs édifices, » laissent ainsi aux pauvres et aux étrangers les ordures et n les ténèbres. Là , se commettent des vols , des meurtres et n autres crimes que l'obscurité favorise. Comme on vit sans *> justice dans cette ville , qui a presque autant de maîtres w qu'elle a de riches , et autant de voleurs qu'elle a de pauvres ♦ » le scélérat n'y connaît ni la crainte ni la honte. Le crime w n'y est puni par aucune loi, et n'y vient à la connaissance « de personne. Cette ville excelle en tout : si elle surpasse
•» toutes les autres villes en richesses , elle les surpasse aussi 9 en vices, n
Odon raconte ensuite le séjour de Louis VII à Constanti- Qople : Manuel et ie roi de France allèrent visiter Sainte- Sophie et les autres lieux saints de cette grande cite ; ils revinrent ensuite au palais, où les deux souverains prirent an repas , dans lequel , selon l'expression du chroniqueur , les oreilles , la bouche et les yeux étaient également satisfaits. Cette intimité de Manuel avec Louis inspirait des craintes à Parmee : le roi seul ne craignait pas ; car , comme il n'avait [amais le dessein de mal faire , il croyait que les autres partageaient ses sentimens.
L'historien rapporte ensuite que, quelques croisés français s'etant permis de piller dans les environs de Constantin opie , [e roi fit couper les membres à quelques-uns d'entre eux , et fat enfin obligé d'en livrer plusieurs à la mort pour eflfrayer les autres par la sévérité des exemples. L'auteur rappelle encore ici la perte qu'éprouvaient les croisés dans l'échange des monnaies, perte qui devait être énorme, puisque le chroniqueur y revient plusieurs fois dans son histoire. Il rapporte ensuite que , le roi se trouvant à quelque distance de Constantinople le jour de la fête de S. Denis, que les Grecs célèbrent aussi-bien que les Latins, l'empereur, afin d'augmenter la solennité de cette fête , envoya plusieurs prêtres grecs au camp du roi. Le chroniqueur donne ici de grands Aoges k leur manière déchanter, u Les chants de ces prêtres, 9 dit-il , différent essentiellement des nôtres , soit quant aux pa- 9 rôles , soit quant aux modulations de la voix ; leur douceur 9 est plus agréable ; ils mêlent artistement des voix fortes à 9 des voix faibles , et souvent ik adoucissent ainsi Famé des 9 Latins, n
Odon revient ensuite au séjour des pèlerins à Constantinople : il parle dé la proposition faite par l'évêque de Langres de s'emparer de cette cité; proposition long -temps agitée au milieu des Latins, et qui peut-être eut été adoptée et mise à exécution , si les Grecs n'eussent adroitement répandu le bruit d'une grande victoire remportée par Conrad sur les infidèles et de la marche des Allemands sur Icône. A cette nouvelle, l'impatience des croisés n'eut plus de bornes; ils blâmèrent le long séjour du roi à Constantinople , et le forcèrent, pour ainsi dire , à donner l'ordre du départ. Ce fut après que les croisés eurent passé le bras de Saint-George , qu'ils purent connaître toute la perfidie des Grecs. A ce sujet, l'historien se livre à quelques réflexions qui montrent
une grande rectitude de jugement et une connaissance profonde du caractère de ces peuples. « Quelques-uns ont n pre'tendu, dit-ii, que les Grecs nous ont nui plutôt pour » se venger du mal que nous leur avions fait, que par des f> sentimens d'une haine naturelle. Mais ceiui qui û'exaniine fa jy chose que d'un côte, ne la voit aussi que d'un cote. Sans n doute ia conduite des croises put bien augmenter la haine n que les Grecs avaient pour eux ; mais , quelle qu'eut ete n notre conduite à leur égard , jamais cette haine n'aurait n pu être absolument e'teinte. » Offendi poterant, sed non placari.
Odon de Deuil revient encore sur Constantinople dans son cinquième livre ; cette capitale avait tellement frappe' son esprit et ses yeux, qu'il y pensait sans cesse, u Constantinople ,^ dit-il, n superbe par ses richesses, trompeuse, corrompue et saûs foi, n a autant à craindre pour ses trésors qu'elle est redoutable yi pour ses perfidies et son infidélité'. Sans sa corruption , elle n pourrait être prefe're'e à tous les lieux par la température de n son air , par la fertilité de son sol , et par le passage facile n qu'elle offre à la propagation de la foi. Le brajs de Saint- » George , qui l'arrose , ressemble à une mer par la salure »'de ses eaux et la fécondité de ses poissons, et à un fleuve 19 par la possibilité qu'on a de le traverser sans danger sept » ou huit fois dans un même jour, n
Dans ce livre, notre chroniqueur suit la route des croises après leur départ de Constantinople : il fait connaître par des aperçus toujours intéressans les mœurs et les usages des pays que traverse l'armée chrétienne ; quelquefois il s'élève à des considérations d'une haute politique. Par exemple , sous les murs de Njcomédie , il dit des Grecs : « Ce « peuple lâche, qui défend ses trésors en répandan' sestre» n sors , et qui , incapable de se garantir lui-même ^'aippelle » à son secours des soldats mercenaires, voit tous les jours r> ses possessions diminuer. C'est parce qu'il possédait beau- «coup, qu'il possède encore quelque chose; car il n'a pu n tout perdre à-ïa-fois. Nicomédie nous offrit un exemple yy de la faiblesse du gouvernement des Grecs. Les ruines » superbes de cette antique cité, en même temps qu'elles n attestent son ancienne gloire, montrent aussi l'inertie de » ses maîtres actuels. >9
L'historien , après avoir raconté la défaite de l'armée de Conrad , victime de la trahison des Grecs , peint avec une grande éner^^ie la triste situation de cette armée vaincue. «Elle ne pouvait, dit-il , ni avancer ni reculer: devant elle
''la faim, rennemi, et les deiiies tortueux des montagnes;
«derrière elie, ia famine et l'opprobre. D'un côte' il e'tait
9 quelque espérance de salut ; mais une honte éternelle allait
f> rejaiiiir sur les croises : de l'autre les attendait une mort
f ineVitabïe et sans utilité pour la gloire de Dieu. D'ailleurs que
V pouvait faire ie courage dans des hommes mourant de
9 faim ? Quid igiturfaciet vir tus jcjuna? Sans doute ii est
mieux de mourir avec gloire que de vivre avec infamie :
9 mais , lorsque ia honte est e'gaiement attachée à la mort
9 et à la vie , il est préférable de conserver des jours que
9 peuvent encore illustrer de grandes^ et utiles actions. »
Odon peint ensuite l'entrevue de Conrad et du roi de Prance ; ils s'embrassèrent l'un et l'autre , et des larmes de compassion arrosèrent leur visage : oscula quœ rorabant ^aerymœ pietatis. Il rapporte ensuite le discours de Conrad i Louis, discours qui fut interprété par l'évéque de Metz. L'empereur n'accusa que lui et les siens 4e sa mauvaise fortune. f Dieu est juste , s'écria-t-il , et nous seuls sommes les cou-
> pables. n Ce discours arracha des larmes de tous les yeux.
Dans le sixième et le septième livre, l'historien suit la aarche de l'armée de Louis, depuis Constantinople jusqu'à Jatidie , et présente le tableau des souflTrances qu'elle éprouva. ^ous analyserons son intéressant récit: u Le roi avait inten-
• tion de diriger son armée vers Philadelphie, dont il était
• éloigné de huit journées ; maii| l'armée n'avait pas suffi-
> siunmentde vivres. L'empereur d'Allemagne, consulté sur ) ce 4iu'on devait faire , dit que la route qu'on voulait prendre ) était , il est vrai , la plus courte , mais aussi la plus difficile ;
> due , pour avoir de tout en abondance , il fallait suivre les
• rivages de la mer. Ce conseil était salutaire en apparence, » mais .îX n'était pas bon; car l'armée des pèlerins se trouva » bient{v au^ milieu de rochers et de précipices : tantôt les «cMeques des gueirriers semblaient loucher aux astres, et «tantôt leurs pieds se rapprochaient des enfers. Nous trou- 9 vameâ dans notre route un grand nombre de villes dé- » truites , et d'autres dont les Grecs ont rétréci l'étendue par 9 des murailles et des fortifications; nous en obtmmes diffi- 9 eilement des vivres à cause de notre grand nombre , et nous » les payâmes fort cher à cause de l'avidité des habitans. Mais 9 pourquoi , dira-t-on sans doute , ne vous emparâtes-vous «pas par la force de ces vivres qu'on vous vendait à des » prix exorbitans? Nous répondrons que la plupart des villes 9 maritimes étaient entourées de fortifications , et que d'ail- 9 leurs rien n'était plus facile aux habitans que de se sauver
» sur leurs vaisseaux. Nous arrivâmes successivement h » Smyrne , Pergame , puis enfin à Ëphèse. Parmi les ruine* -li n vénérables de cette glorieuse et antique cite , nous vîmes j« n le tombeau de S. Jean , tombeau entoure de murs qui ^ T> le défendent contre les insultes des infidèles. Là, le roi {& y> reçut des lettres de l'empereur grec qui lui annonçaient que p f) les Turcs, rassembles en grand nombre, étaient prêts à " n fondre sur l'armée chrétienne. Manuel conseillait aux pe- 39 lerins de se réfugier dans les places fortes de la câte qui y> dépendaient de l'empire. Louis méprisa également les men naces des Turcs et les offres bienveillantes de l'empereur , 7> et s'avança , maigre la pluie et les torrens , dans la plaine y) d'Éphèse, puis dans la route de Laodicee. Le fleuve Méandre r> traversait cette route ; ses eaux étaient rapides et profondes: V les Turcs , disse'mines dans les environs , voulaient , avec » leurs flèches , en de'fendre le passage. Le roi mit ses bar> gages au milieu de l'armée ; il plaça ses plus braves soldats 27 à la tête , à la queue et sur les ailes , et marcha en cet ordre » pendant deux jours : les pèlerins , ayant trouve enfin on n endroit où le passage du fleuve était plus facile, s'y précin pitèrent, ayant a leur tête le comte Henri, et Tbe'odoric f) fils du comte de Flandre , à travers une gréle de flèohes » et de traits; ils pénétrèrent jusqu'au milieu Aes rangs des n Turcs. Le roi traversa aussi le fleuve : par-tout oii le portait f) son coursier , le monarque mettait en fuite ou écrasait les f) bataillons ennemis; il sema des cadavres, selon l'expression n e'nergique de l'historien , de cadaverihus seminavit , jusque yy dans les défiles des montagnes. Les infidèles se réfugièrent n dans une petite ville nomme'e Antiochette, Louis les y eut y) assièges, si la conquête en eut valu la peine. *> L'historien rapporte , à l'occasion du combat livre sur le fleuve Méandre, que quelques personnes dirent avoir vu un soldat blanc comme la neige marcher à la tête des pèlerins , lors du passage du fleuve, et que le premier il commença le combat, u Je » ne veux point tromper ni être trompe', ajoute Odon ; mais n ce qu'il y aurait d'étonnant, c'est que, dans une position f> aussi difficile , nous eussions remporte une victoire aussi n aisée sans le secours de Dieu : aucun des pèlerins ne fut n blesse ni tue de la main des infidèles ; Milon de Nogent, J9 seul, mourut étouffe par les eaux du fleuve.;»
L'armée, après une marche de trois jours, arriva à Laodicee. Le chroniqueur parle de la trahison du gouverneur grec, qui, s'entendant avec les Turcs, avait éloigne de la ville tout ce qui pouvait être utile à l'expe'dition des croises. Cette cir-
constance jeta le trouble dans l'ame des hommes sages ; on ne savait pas quel serait le résultat d'une entreprise que tout semblait contrarier. Cependant l'armée quitta Laodicee et s'avança vers Satalie ; le chemin qu'elle avait à suivre était difficile et tortueux : les pèlerins , égares, par les habitans des montagnes , perdirent plus d'un jour à retrouver leur veVitable route; ils parvinrent enfin au pied d'un mont encore couvert du sang et des cadavres des Allemands. Les Turcs ' parurent alors , et le roi disposa son armée en bataille: il mit à la tête de l'avant-garde Geofiroi de Rançon, qui mérita te jour-là une rancune éternelle, sempitemum rancoretn (1) ; car ce guerrier, ne trouvant aucune résistance, vint camper de Tautre cote de ces monts exécrables : la montagne était élevée et pierreuse, le sommet semblait toucher les nues, et les torrens qui en descendaient semblaient se précipiter dans les enfers. L'armée s'avança au milieu de ces sentiers montueux; les guerriers se pressaient les uns les autres, et la fouie grossissait à chaque instant; les chevaux étaient attaches à la terre plutôt qu'ils ne marchaient ; les bétes de somme tombaient dans des précipices sans fond ; quelquefois des rochers se détachaient et écrasaient par leur chute les hommes et les animaux; les Turcs et les Grecs empêchaient, à coups de flèches, les malheureux pèlerins de se relever, et jouissaient ainsi de ce cruel spectacle sans être exposés à aucun danger. A mesure que le jour diminuait, le désordre de l'armée devenait toujours plus grand : les ennemis osèrent alors davantage ; ils se précipitèrent vers notre corps d'armée, séparé de l'avant -garde et de l'arrîère-garde ; ils renversèrent une multitude sans armes. Les clameurs des blessés et des mourans montent jusqu'au ciel et frappent les oreilles du roi. Louis fit ce qu'il put; mais, dans la réalite , la nuit seule sauva l'armée, a Moi, ajoute « le chroniqueur , qui , en qualité de moine , ne pouvais que 9 prier Dieu ou exciter les autres à combattre , je fus envoyé » vers l'avant-garde pour la prévenir de ce qui se passait. 9 En effet, j'arrive, j'annonce à cette avant-garde tous les 9 périls qui nous menaçaient : les guerriers courent aux p armes ; mais ils ne peuvent retourner sur leurs pas , à « cause de la difficulté de la route. Pendant ce temps , le 9 roi , accompagné de quelques nobles hommes , et mepri-
(1) On voit encore ici un de ces calembours assez fréquens dans les historiens qui ont écrit à Tëpoque de la formation de la iaugue française.
» sant la mort pour sauver la vie à son peuple, se précipita » sur rennemi ; il attaque inconsidérément une troupe eii- » nemie composée de plus de cent hommes y retranchée f} sur un terrain avantageusement situe'. Le roi était sur un » terrain oii il était difficile à son cheval de faire un pas; ce » cheval était d'ailleurs affaibli par une blessure. Les efforts fy du roi sauvent la multitude, qui prend la fuite, exposant n ainsi le souverain et les barons à la mort , qui naguère la mef) naçait elle-même. » Odon se livre ici à quelques réflexions: «Quelle chose déplorable, s'écrie -t -il, ne serait-ce pas fj de voir des maîtres mourir pour leurs esclaves , si Jésus- » Christ, le maître de toutes choses, n'en avait pas donné » l'exemple ! La fleur de la France se flétrit ainsi avant d'avoir >f porté ses fruits à Damas. Je suis suffoqué par les iarma » en faisant un tel récit, et mes entrailles gémissent; mais fy je me console en pensant que la couronne du martyre f> est la douce récompense destinée au mérite des héros » chrétiens. » Odon raconte la suite du combat , comme l'anonyme, et nous renvoyons à l'extrait que nous en avons donné; puis il vient à l'itinéraire de l'armée sur Satalie.
En traçant cet itinéraire, il dit que les barons assemblés jugèrent que Geoffroi de Rançon devait être pendu pour avoir désobéi aux ordres du roi , et violé les règles de la discipline militaire; mais, comme l'oncle du roi, qui se trouvait avec lui, était également coupable, l'un ne pouvait être condamne sans l'autre, et l'on sent que si l'un était absous, l'autre devait l'être également. L'armée dans sa marche sentait toutes les horreurs de la famine; depuis plusieurs jours les chevaux n'avaient mangé qu'un peu d'herbe , et les vivres manquaient absolument aux hommes : l'ennemi , qui , semblable aux bêtes féroces , était devenu plus avide de sang depuis qu'il avait goûté du sang, nous attaquait tout-à-la-fois avec plus de fureur et de sécurité. Mais , d'après l'exemple et le conseil du maître du Temple et les ordres du roi, des groupes armés se formèrent pour défendre les bagages et les faibles; chaque chevalier eut son rang déterminé ; on veilla avec attention à ce qu'ils ne se confondissent point les uns avec les autres , à ce que ceux d'un rang ne passassent point à un autre. «^Leschey> valiers , ajoute Odon de Deuil , que la nature ou les hasards >y de la guerre avaient rendus piétons , furent placés àTextré- >y mité, et, l'arc en main , ils demeurèrent chargés de résister ^ aux traits des infidèles ; le roi lui-même , maître des lois, se ■ >y soumit aux fois de la discipline , et, a la tête d'une troupe nomyy breuse, il protégea la multitude désarmée. Nous avançâmes
cet ordre vers la route de Satalie : nous entrâmes d'abord lis un chemin bourbeux, où nous fumes obliges de sourer avec nos bras nos bétes de somme affaiblies ; nous le iTersâmes sans éprouver de perte : nous parvînmes enîte dans un défilé où Parmee aurait pu facilement sucmber sous ies traits , si les infidèles s'étaient emparés des uteurs : mais nos soldats se rendirent maîtres d'une de 3 hauteurs avant les Turcs; et Fautre, occupée quelque nps par les infidèles , qui nous insultaient par leur jacice, leur fut enlevée par une troupe de nos guerriers, s pèlerins s'avancèrent ainsi dans la route de Satalie sans rouver de perte d'hommes. Les Turcs fuyaient de tous tes; mais, s'étant unis avec les Grecs pour nous perdre , Soignèrent de concert leurs troupeaux , et brûlèrent ou Tipïîrent d'ordure tout ce qui pouvait nous être utile : l'ûr- ;e fut réduite ainsi à manger les chevaux et les bâtes de (nme, et après plusieurs jours de marche elle arriva dent Satalie. Elle trouva dans cette cité des vivres en quans suffisante pour les hommes ; mais les Grecs * avaient luduleusement éloigné l'avoine et les autres choses néssaîres pour la nourriture dés chevaux. Le roi assembla )rs ses barons pour les consulter sur les moyens à prendre în de continuer la route vers les saints lieux : le prince 'ulah d'ardeur d'accomplir son pèlerinage à la tête de son mée , et rien ne lui semblait impossible pour satisfaire ce oient desîr; mais les barons , sans oublier les lois de In su- 3rdination , s'opposèrent à sa royale volonté. S'il est digne un roi, dirent-ils, de nous ordonner de grandes choses , est du devoir du soldat d'examiner si elles sont possibles : ras on presque tous vos chevaliers ont perdu leurs monires ; ïa plupart n'ont pas ?es moyens d'en acheter d'autres , t ceux qui ont de l'argent ne trouvent pas de chevaux à cheter. Les habitàns de cette cité nous assurent qu'il ne int que trois jours par mer pour aller d'ici à Antioche , t que nous trouverons dans la route tout ce qui peut eus être utile, tandis qu'il y a plus de quarante jours c marche par terre à travers les précipices et les défilés. éd monarque , suivant sa royale coutume , répondit à es barons : Tant que j'aurai quelque chose , mes braves oldats ne manqueront de rien; mais aussi ces soldats ne &ront pas braves qui refuseront de supporter patiemment *s misères de leur roi. Quoi! nous nous confierions en etrt nombre aux hasards d'une navigation qui noiis fut lujours désavantageuse ! nous abandonnerions ici une
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n partie de nos soldats! Suivons plutôt la roifte de *f pères, dont la gloire a retenti dans tout Fnnivers. 1 n barons qui parlèrent après le roi , observèrent qu'ils ad n raient le dévouement et la gloire des premiers pe'Ierii n et qu'ils étaient loin de vouloir les déprécier ; mais '> trouvaient- ils dans la même position? La victoire ai » accompagne les ai*mes des soldats de Godefroi ; ils avait f) conquis des villes riches de toute espèce de provisions. » les Grecs n'avaient pas ouvertement tralii la cause des d y> tiens : précisément Farme'e du roi de France se trouv '7 dans une position différente; pourquoi dès-lors cbercl n des exemples dans les temps passés ? Lie roi se sentit ébrai n par ces raisons ; il voulait, il ne voulait pas tout à-Ia-fois fy poser soii armée aux hasards d'une navigation dangereu 9> Pendant le séjour de l'armée à Satalie , les Grecs v » dirent à des prix exorbitans les choses nécessaires à n vie.. Ce fut là notre malheureuse condition avec les Grei n dit l'historien , de leur vendre pour rien les choses qui ne » appartenaient , et de leur acheter à des prîx exorbitans •^ qui nous était nécessaire : c'est ainsi qu^ls portèrent le p n du passage jusqu'à Antioche à un taux inoui ; ils exigeaii >y de chaque homme quatre marcs d'argent. Je crois , a|o« yy Odon de Deuil , que nous payâmes plus cher le repos de » nous jouîmes dans cette cité , que les travaux de toute >y route ne nous coûtèrent. » Il répète ici une observati que déjà il a faite : il s'étonne d'abord de ce qu'après avt éprouvé tant de vexations de la part des habitans de Satai les croisés ne se soient pas emparés de cette cité perfide; fait, au reste, remarquer que les fortifications de ia pli eussent rendu diilicile cette opération pour les croisés, c pourvus de toute machine de guerre, u On aurait bien p
V dit-il , s'emparer du gouverneur de la ville et des envoyés
V l'empereur , qui souvent venaient dans le camp des chi >y tiens ; mais, outre qu'il eut été douteux que les citoyens rc » dissent alors la place , cette trahison répugnait au caractc « loyal du roi de France.
yy Le Seigneur, ajoutc-t-il, pardonnera, il faut le croir yy à l'empereur d'Allemagne, par les conseils imprudens d n quel nous nous engageâmes dans cette route difficile : mi » comment pourra-t-il pardonner aux Grecs , auteurs vulo » taires de la mort de tant de chrétiens ! yy L'historien plai ici dans la bouche des pauvres pèlerins français qui ne poi vaienl pas s'embarquer vu l'énormité du prix du passage, u discours assez curieux : « Seigneur roi , nous paraissons pfria
DBS CROISADES. S43
« de Confusion en votre présence; mais nous sommes confions L • en votre bonté. Lorsque nous avons désire de continuer par
tf mer notre pèlerinage, nous comptions sur la générosité »des Grecs; mais nous nous apercevons maintenant que
• nous avons ete trompes. La misère nous porte à accomplir
• notre pèlerinage par terre ; nous le ferons sans chef, et nous » savons que nous marchons à une mort certaine : mais ne » Taut«^îl pas mieux encore périr par le glaive des Turcs que npar h trahison des Grecs? ^ Le roi, touche' de compassion
I entendant ce discours , distribua à ces midheureux pele- ^ritts tout ce qu'il avait, et, afin de leur préparer une route ificile,il passa avec les Grecs de Satalie une convention par |iM|aeIIe ceux-^ci s'obligèrent de conduire ces pèlerins [usqu'à [Tarse, et de recevoir dans la viHe les malades et les blesses^ S Mab, comme les Grecs craignaient les Turcs , ils voulurent les consulter avant de rien faire, et l'on prétend même qu'ils - partagèrent le prix que leur avait paye le roi. I Le monarque français laûssa, pour commander les pèlerins
C' ne pouvaient le suivre , le comte de Flandre et Archam- Id de Bourbon : lorsque ces chefs se furent mis en marche ,
ief Turcs , informes par les Grecs que le roi était parti , vinren^ I.Ittaqiier les Francs et les arrêtèrent dans leur marche. Les I tfoîseis étaient pleins de courage : mais ils n'avaient qu'un j petit nombre de chevaux ; encore ces chevaux étaient-ils ha^ : lanés. Toutefois ils se rangent en bataille et mettent l'ennemi
en fuite. Comme ils n'étaient pas assez agiles pour le pour-' :■ anhrre , il j eut peu de Turcs de tués. Le comte de Flandre i et Archambauld de Bourbon sommèrent alors le gouverneur \ 4e Satalie, le commissaire de l'empereur grée et les habitans ^
• fei^uter le traité qui venait d'être juré^ Ceuit-ci s^en excuriirent d'abord, en alléguant divers prétextes; à la fin ils ^ eonsentîrent à recevoir les croisés dans la première enceinte ^ de b ville , et à leur vendre des vivres jusqu'au moment où f eent-ci pourraient s'embarquer. Le comte de Flandre et Ar- I eiiambauf d de Bourbon , ne pouvant faire davantage pour ven- ; gerles injures des leurs, s'embarquèrent aussitôt. Les Turcs
• Rapprochèrent bientôt de la ville , j entrèrent et en sor-^ t tirent librement , et communiquèrent ouvertement avec le» 5 6rcc8# Les crmsés virent alors qu'ils étaient enfermés comme f. let troupeaux dans une bergerie , entre deux ennemis et E.iansHne double enceinte de murs, et que ceux qui n'osaient i y entrer, comme ceux qui n'osaient en sortir f pouvaient éga-
: kment être tués à coups de flèches. Comme l'avant-mur ■r «tait bas et incliné , la multitude des croisés ne pouvait s'y
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mettre tout entière à l'abri, et les Turcs , se plaçant hauteurs convenables , tuaient ou blessaient avec leu ceux qui étaient plus éloignes. Des jeunes gens détei saisissant leurs arcs , sautèrent sur ce mur pour d leur vie et celle de leurs compagnons , et parvinrent gner In^ «nnemis. Ils auraient pu trouver quelque n les Grecs, de leur câte, ne les eussent pas tourmenté autre manière. Comme ils avaient entasse dans i étroit et malpropre ceux des croises qui étaient ei avec ceux qui étaient malades, la corruption de Fair iant à la fSunine qu'ils éprouvaient, faute d'argent pou ter des vivres , les Grecs n^eurent pas la peine de le et n'eurent besoin que d'attendre la mort de leurs vî CSette déplorable situation engagea deux troupes de gu Fane de trois, l'autre de quatre miHe hommes, a cl leur salut dans la retraite. Elles sortirent donc tout i BUes avaient à traverser deux rivières voisines du Iieu< quittaient : elles passèrent facilement la première ; \ M seconde, elles trouvèrent un double obstacle. E pouvaient le traverser qu'à la nage , et en se déf eontre l'ennemi , rassemble sur l'autre rive. Comme < purent vaincre à-la-fois ces deux difficultés , elles re^ sur leurs pas , et ces malheureux croises furent ou fuite, ou pris, ou tues. Leur sang apaisa la soif des mais fa ruse des Grecs se changea alors en violeni Turcs prirent pitié de ceux qui restaient, et firent a lades et aux pauvres d'abondantes aumônes. Les Gr contraire, obligèrent à les servir ceux qui étaient plu et, pour prix de leur service, ils les maltraitaient. Qi Turcs , achetant à ces Grecs la monnaie des croisés , tribuaient ensuite à pleines mains entre les plus mise Ceux-ci, évitant les cruels compagnons de leur foi chaient sûreté et protection parmi des infidèles compa et l'on dit que plus de trois mille jeunes gens allèrent re I es Turcs. <( O pitié plus cruelle que la perfidie ! s'écrie ii ff auteur : ces infidèles, qui donnaient du pain aux chi f) leur enlevaient leur religion. » Cependant il est certa contens de leur service , ils n'en forcèrent aucun à nier; ce qui veut dire, car Odon de Deuil n'est pas te clair dans ses expressions , que la commisération des toucha beaucoup de chrétiens , et que d'eux - méi embrassèrent la foi d'ennemis qui les traitaient si fir Dieu , ajoute l'auteur , maudissant la ville de S » frappa tout-à-coup les habitans de mort. Plusieurs m
restèrent vides ; ceux qui survécurent, frappés de stupeur et d'effroi, se bâtèrent d'abandonner la cité. »
Odon raconte qu'après avoir séjourné cinq semaines à Saille, Louis se remit en nier, et que quelques-uns de ses aisseaux furent brisés ou mis bors de service ; cependant lucun navire ne périt complètement, et au bout de trois semaines de navigation , le roi arriva enfin à Antioche. « O » mou père Suger, poursuit l'historien en s'adressant à » V^bbc à qui son livre est dédié, ô mon père Suger ! le mo- » narque ne parvint à Antioche qu'à travers d'immenses » périls et après bien des pertes : mais vous devez vous » consoler, en songeant que du moins il est sauvé. Et même » il ne sera pas inutile au prince d'avoir éprouvé tant de n f(|tigues ; on sait maintenant qu'il peut se défendre et t supporter ses revers avec courage et fermeté ! Il ne *('in- » quiéiait que des malheurs des siens, et ces malheurs, il » les a adoucis autant qu'il a pu« pensant qu'un roi n'est » pas né pour lui seul mais pour l'utilité commune.... Au » .milieu de tant de périls et de misères , il s'est conservé » sain et sauf, sans avoir recours à aucun remède , et a pu » continuer ses pratiques de religion ; car il ne lui est ja- >» mais arrivé de marcner contre l'ennemi, sans avoir reçu «les saints sacremens, et à son retour il récitait toujours » vêpres et complies. Dieu était Valplia et Voméga de ses » œuvres. »
. Odon de Deuil termine par cet éloge le récit qu'il a fait des combats et des misères de Louis VIT, en Orient. Il est à regretter que le moine de Saint-Denis n'ait pas poussé plus loin sa relation.
Histoire du glorieux roi Louis ^ fils de Louis le
Gros (i).
Cet ouvrage a encore été faussement attribué à Tahbé Suger. Il n'y est presque rien dit de la croisade de Louis Yïî. Tout ce. qu'on y trouve, ce sont les noms des grands du royaume qui assistèrent à l'assemblée rie Yézelai. Duchesnc a place à la suite de cette histoire des fragniens tirés de dîfférens ouvrages. On y trouve , à la date de 1 1 77, le traité d'alliance et d'amitié conclu entre Louis YII et Henri roi d'Angleterre, dans l'entrevue qu'ils eurent àivri, le 12 des calendes d'octobre. Ce traité est extrait des Aimales de Roger de Hoveden, On le verra à l'article de cet auteur, dans les collections anglaises.
(i^ Historia gloriosl régis Liidovici filii Ludovici Grossi, etc. Tome IV , pag. 4i2. )
Fragment tiré d'un ancien manuscrit sur une contrit bution imposée par Louis VII a V abbaye de Fleuri, ou Saint-Benoît^sur^Loire , par un moine de ce monastère (1).
Comme les Bénédictins , dans leur recueil des Historiens de France, ont aussi donné cette pièce tout entière, nous allons la présenter ici avec les notes qu'ils y ont ajoutées ; car ce morceau historique nous a paru important et curieux.
Le roi Louis-le-Jeune, se préparant à la croisade, imposa une contribution à l'abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire. C'est le premier exemple , disait les Bénédictins , d'une semblable imposition établie sur une église par nos rois de la troisième race. Sous la seconde race, plusieurs fois elles avaient été imposées pour payer les sommes promises aux Normands. Cet exemple est d'autant plus remarquable, que ce ne fut point sur la seule abbaye de Saint-Benoit que 1 imposition tomba ; elle s'étendit à tout le clergé de France, ou au moins aux églises les mieux dotées.
Les Bénédictins ne disent point quel était ce vieux manuscrit dont ils nous offrent le fragment. U est à croire cependant qu'il était d'un moine de l'abbaye même de Saint- Benoît , ainsi que le prouvent les premières lignes : « Pour » l'utilité de nos successeurs , nous avons résolu de leur » faire connaître par cet écrit ce qui est arrivé à notre église » de notre temps ; quelle gêne elle a éprouvée par l'enlève- » ment et la distraction des choses qui jusqu à ce temps » avaient été conservées intactes dans notre trésor.
» Il y eut d'abord une si grande famine dans toute la » France, que beaucoup de nobles et de riches, ayant vendu » tout ce qu'ils avaient , et rougissant de mendier ensuite » dans leur pays , s'en allèrent en pays étranger pour y vi- » vre comme ils pourraient. La famine augmentant de jour » en jour, et une multitude infinie de gens dans le besoin » venant de toutes parts à notre monastère pour y chercher » de la nourriture , nous fûmes touchés d'une si grande ca- » lamité qui afQigeait le peuple de Dieu , et nous enlevâmes » la couverture d'argent, du poids d'environ quarante » marcs, qui revêtait le crucifix; nous sacrifiâmes ainsi » la tunique du Christ pour nourrir ses membres, c'estw à-dire les pauvres. Aidés d'un pareil secours, nous
( I ) Fragraentum tiistoricum ex veleri membranâ de tributo Floriicensibus imposilo ( Tome IV, page /^:i'i, )
DES^GROISADES. SI7
* entretînmes et nourrîmes pendmtt quelque temps cinq, six > et même sept cents pauvres par jour. »
L«es Bénédictins disent en note que cette famine dura sept ans , et qu'ayant cesse deux ans avant le départ de Louis pour Jérusalem, elle dut commencer en 1138.
Deux ans après , continue Fauteur du manuscrit , Louis , roi de France et duc d'Aquitaine, étant sur le point de partir pour Jerusidem, afin de venger et de délivrer les chrétiens qui y étaient tourmentés par les fréquentes excursions des Sarrasins, enleva beaucoup d'argent des trésors des églises de son royaume. Il demanda au vénérable Macaire , abbé de cette église de Saint-^Benoit , et que sa dignité plaçait parmi les i^ands du royaume , mille marcs d^argent. L'abbé répondit qu'il lui était impossible de donner cette somme, parce que la maison à laquelle il était préposé avait été grevée d'une manière intolérable par les persécutions qu'elle avait éprouvées BOUS son prédécesseur , l'abbé Adhemar, et sous sa propre administration , par les querelles fréquentes du monastère avec les* légats romains, par le défaut de récoite des vignes pendant sept ans , par l'achat presque continuel de vin, et , outre ces maux, par les innombrables exactions des serviteurs du roi et par de nombreuses corvées.
Le roi ayant reçu cette réponse , et s'étant assuré que ce que Fabbé objectait était vrai , se relâcha de cinq cents mai*cs. L'abbé répondit c^u'il ne pouvait* pas les donner. Au bout de quelques jours, le roi, ayant tenu conseil, appela l'abbé, et lui ordonna de livrer sans retard trois cents marcs d'argent et ciiiq cents besansd'or.
L'abbé, voyant qu'il ne lui était pas permis de résister de lui^ même au roi, revint chez lui et s'occupa avec les siens des moyens de trouver ce que le monarque demandait. H vint ensuite au chapitre. Il exposa aux frères la denvandc du roi , et les exhorta à se consoler et à Faider dans une circonstance si g[rave. Les frères ayant délibéré , et jugeant qu'ils devaient secourir leur maître et leur père dans ses besoins, lui donnèrent deux candélabres d'argent, d'un ouvrage merveilleux et du poids de trente marcs, lis lui livrèrent de plus un encensoir de huit n^arcs et trois onces d'or. L'abbé s'engagea pour luimême, et donna, en outre, des garans qui promirent qiie, s'il le rendait pas l'encensoir, ils en feraient faire un autre de la néme valeur et le remettraient au trésor dans trois ans , à daer de la Pâque prochain e,^ Mais cette clause fut changée par a suite; car Fabbé Macaire, voyant la maison dans un état niscrable et moins ornée que les autres abbayes de France ,
persuada au couvent de construire un nouveau dortoir avec le prix de ce que coûtait f encensoir , et promit de donner de ses propres deniers ie surplus nécessaire pour la construction du dortoir. Les frères trouvèrent ce conseil utile et Fadoptèrent (1).
Les Bénédictins remarquent dans une note^ comme ils Pont dit dans leur préface, que cette imposition du roi s'étendit sur tout le clergé de France , et ils ie prouvent par la corres- j*^ pondance de Suger, dans laquelle se trouve une lettre de Tabbé de Ferrières , qui demande un délai pour achever le paiement de Targent que le roi lui a demandé et dont il avait déjà donné vingt livres.
, Patru rapporte en outre, dans son Traité des décimes, des lettres des chanoines et des citoyens deBrioude au roi Louis, par lesquelles ils se plaignent qu'on refuse de leur remettre, en rendant l'argent, la couronne d'or qu'ils avaient engagée à un prêteur pour payer le tribut que le roi leur avait impose.
u Dans le même temps , Joscerand , seigneur de Saint-Benoit, 3) ajoute l'auteur du manuscrit, désirant partir avec le roi, 79 Godefroi , buticulaire de l'abbé , Gui de Belin et Ade- }> lard de Porta , partant aussi pour Jérusalem , vinrent dans f> notre chapitre et demandèrent a engager pour cinq ans y) ce qu'ils tenaient de nous; savoir : le seigneur, sa sei- » gneurie pour sept fois vingt livres ; Godefroi , son fief jy pour trente ; Gui et Adelard, chacun le leur, pour dix, }) à condition que le revenu provenant de l'objet engagé pour y> cinq ans serait employé en aumônes , à acquitter le service 9) qu'ils nous devaient et aux frais de quelque ouvrage que }) nous jugerions nécessaire à notre maison : mais , si au bout >y de cinq ans ils n'étaient pas revenus , ou s'ils mouraient, n ni eux ni leurs successeurs n'auraient plus la faculté de se 9) racheter, et tous les revenus nous seraient acquis. L'abbe » Macaire et ses frères consentirent volontiers à faire ce V qu'ils demandaient, n
(1) On pourrait conclure du passage que nous venons de lire que ce ne fut pas ie couvent de Saint-Benoît qui fut impose, mais fabbe Macaire, en sa qualité' de grand du royaume , et par suite de ce principe de ia fe'odalite' qui soumettait les vassaux à fournir des aides ta roi lorsqu'il partait pour faire le voyage d'outre>mer.
Lettres historiques qui concernent le règne de Louisle-Gros et de son fils Louis4e^Jeune (l).
Page 535, — Lettre de Pierre abbe de Cluni à Suger. Il s'excuse de n'avoir pas assiste à l'assemblée de Chartres, où l'oq avait traite des moyens de délivrer les saints lieux des mains, des infidèles, u Croyez , mon frère , dit le vénérable « Pierre, croyez que je ne l'ai pas pii et que cette impossibilité 9 m'a cause la plus amère douleur. Qui ne serait afflige de 39 n'avoir point assiste à une assemblée où toutes les affaires » mondaines étaient oubliées pour celles de Jesus-Christ ; où J9 Ton délibérait sur les moyens à prendre , afin que le Saint n des saints ne fut plus donne aux chiens ; que la terre qui a « touche ses pieds , ne fut pas souillée par les pieds des im- « pies ; que Jérusalem , sanctifiée par la présence des projvphètesy qu'Antioche, métropole de la Syi^ie, ne fussent ^9 pas soumises aux plus infâmes des hommes? Si je n'ai «.point assiste a ce concile, croyez bien que c'est parce que »\e ne l'ai pas pu. ff Le cénobite donne pour motif de son absence son état habituel de sou&ance et les affaires de son monastère.
Page 538. — Lettre du pape Eugène III à l'abbe Suger, pour rengager à presser Louis VU de se rendre , comme ii en a témoigne l'intention , dans la Terre-sainte, qui reclame les plus prompts secours. Le pontife promet une indulgence entière à ceux qui contribueront de nouveau à une aussi sainte entreprise.
Page 494. — Lettres de Louis-Ie- Jeune à Tabbe' Suger. EQes sont au nombre de onze. La première, datée des frontières de la Hongrie , parle du bon accueil que le roi a reçu des princes dont il a traverse les états; il en rend grâces au Seigneur, qui a dirige ses pas et facilite sa route. « L'ëtat n des choses , dit-il ensuite , nous avertit et nous presse de 9 vous demander les sommes que vous avez dû reunir après n notre départ : les dépenses journalières sont grandes , et n nous nous en rapportons , à cet égard , à votre fidélité et à » votre prudence. »
Page 499, — La seconde lettre de Louis annonce son heureuse arrivée à Constantinople, après des périls et àes maux infinis. Il apprend à Suger qu'une partie de son armée
(1) Ëpistolse historicœ qiis ad res Ludovici Grossi et ejus fiiii Ludoiïù Jumoris regum iliustrandas pertinent.( Tome IV, pag. 444-556.)
a déjà passé le bras de Saint-George et que l'autre va h suivre. Le roi renouvelle la demande d'argent qui chaque jour lui devient plus nécessaire ; il prie Suger de faire tous ses efforts pour lui en envoyer ( octobre 1 147 ).
Page Ô04, — La troisième lettre du roi est d'Antioche ( mars 1 148 ) : elle contient le récit de son heureuse arrivée a Constantinople, du bon accueil qu'il y a reçu de l'empereur Manuel; des maux que son armée a éprouvés par la perfidie des Grecs, dans ie trajet de Constantin opie à Satalie. II parie ensuite de la famine éprouvée par Parmee, de la mort de plusieurs de ses barons que Dieu lui a enlevés, des périls qui ont menacé ses propres jours. II justifie par toutes les raisons que les historiens ont rapportées, son embarquement à Satalie. II termine par ces mots qui sont marques du caractère d'une noble résignation : « Au reste , f9 notre entreprise est dans la main de Dieu ; nous espén rons en lui , et il ne nous abandonnera pas ; il conduira f> notre entreprise à une fin glorieuse : mais , quoi qu'il arrive, ft nous conserverons intacte la gloire de Dieu et de notre t> royaume , ou nous saurons mourir, n
Page ôiO. — Dans |a quatrième et la cinquième , Louis ordonne qu'on rende aux Templiers et à l'évéque de Lisieui l'argent qu'ils lui ont prêté pour ses besoins.
Page 512, — La sixième est écrite pour le même objet. Le roi y parle des services que les Templiers lui ont rendus, et dit que , sans les avances qu'ils lui ont faites , il n'aurait pu prolonger son séjour en Orient. Déjà , dit-il , il serait retourné dans son royaume , s'il n'avait été touché du malheureux état des églises d'outre-mer.
Page 513, — La septième annonce que la Syrie et la Palestine sont toujours désolées et ravagées par les Sarrasins , et qu'on ne peut résister qu'en employant les plus grands moyens. Le roi recommande à Suger de rembourser aux Hospitaliers l'argent qu'il a été obligé de leur emprunter.
Page 513. — La huitième annonce que le roi a appris que diverses vexations avaient été commises contre les Templiers dans son royaume ; il veut qu'il leur en soit fait réparation, a Car les soldats du Temple, dit- il, ont » montré tant de dévouement pour moi, que les injures qui » leur sont faites me blessent plus cruellement que si elles » étaient faites à moi-même. »
Page 516, — La neuvième parle du retard qu'éprouva le retour du roi en France; il remercie son ministre du zèle désintéressé qu'il a montré dans le gouvernement de la choso
lublique ; il Fengage à surveiller les factions et à dissiper es machinations des ennemis du royaume. U annonce qu'il ^Toie son chancelier Baudouin, dont il loue les grand serrices en Orient.
jPéige 524. — La dixième est datée du 29 juillet , en Caiabre. Le roi remercie Suger de Tempressement que celui-ci témoigne de le revoir. Il lui mande qu'il est arrivé le 26 juillet en Galabre , où il a été très-bien reçu par les sujets de R(d>ert , roi de Sicile ; qu'il y a attendu la reine et les Eiutres croisés , qi4 , après avoir couru beaucoup de dana;er8 , y sont< arrivés ; qu'une cause de son retard a été U maladie de l'évcque de Langres , et les nombreuses conférences qu'il a eues avec le roi de Sicile.
Pags 525. — La onzième est datée de Rome , au moment DÙ le roi quittait cette ville. Il engage Suger à devancer en secret et d'un jour tous ses aùttres amis , quand ils vienkont au-devant de lui. \
Plusieurs bruits se sont répandus sur l'état de son royaume ; il veut s'instruire de leur vérité , et il a besoin l'avoir un entretien avec Suger ; il désire que personne ne umnaisse l'existence de la lettre qu'il lui écrit.
Pags 519. •— Louis Vil écrivit aussi une letti-e à Thiimud IV, comte de Champagne , pour lui témoigner la satisaction que lui donnait le jeune Henri , fils du comte , et lui tnnoncer en même temps son prochain retour. H engage le :omte à maintenir l'ordre dans son royaume et h. surveiller es méchans.
Page 490« — Lettre de Guillaume, cardinal-prêtre du itre de Saint-Pierre-aux-liens , à l'empereur Manuel. Elle
engager
upa|>e Alexandre III, afin que , se secourant mutuellement, s pussent réussir dans leurs entreprises.
Pags 511.—* Lettre de l'abbé Suger à Louis Vil , dans laiielle le ministre peint au roi l'affliction que son absence ause à ses sujets , et le vif désir qu'Us éprouvent de son etour. ff Tous vos sujets vous parlent par ma bouche et vous disent : roi , pourquoi nous fuyez-vous ? Ne sommesnous pas les ennemis de ceux qui sont les vôtres , et avonsnous jamais tremblé devant eux ? Vous devez nous aimer
* et Tou^ aimer vous-même , et cependant vous oubliez » ces dewc devoirs. Tous vos barons sont de retour, et,
• vous seul , vous persistez à demeurer au milieu des dan- » §eTS qui vous environnent en Orient, v II lui dit que les principaux seigneurs de retour s'agitent déjà et meuaceni
le royaume de nouveaux troubles. H lui annonce ensuite le remboursement qu'il a fait aux Templiers , et finit par cet mots : « Quant a la reine, si tous ave^ encore quelques » ressentimens contre elle , il faut les dissimuler jusqu'à M votre retour en France ; vous pourrez alors prendre un » parti sur cette princesse et sur les affaires publiques, »
Il y a, dans ce même tome, plusieurs lettres d'Amauri, roi de Jérusalem , que Bongars a recueillies , et dont nous noos dispenserons de parler. La plupart» ainsi que celles du pa- . triarche et du prince d'Antioclie, adressées en Ocddeot, ■ n'apprennent rien de particulier sur les affaires d'Orient.
Histoire du Voyage a Jérusalem j par Pierre Tudebode, ^
prêtre de Sivrai (1 ).
Tudebode naquit à Sivrai , en Poitou , dans le milieu do onzième siècle. Il eut la douleur de perdre ses deux frères qui étaient partis^ avec lui pour Jérusalem. Le premier, à qu'il donne l'épithète AeproocUissimus miles, périt les armes à la main au siège d'Antioche; le second, qu il appelle opfltmus miles, fut tué par les Sarrasins , lorsque Raymond Pelet, voulant attaquer Marrah, fut mis en déroute avec la troupe qu'il conduisait. Quand les chrétiens , pour apaiser la colère céleste , firent , pieds nus et la croix à la main , une procession autour de Jérusalem, Tudebode, qui était à la tête, vit tomber à ses côtés un clerc atteint d'une flèche au milieu du front. « Il faut ajouter foi , dit à ce sujet le chroniqueur, » au récit de celui qui le premier a écrit sur la croisade » d'après ce qu'il a vu de ses propres yeux. » L'anonyme dont parlent Robert-le-Moine , Baudri, l'abbé Guibert et autres , c'est Tudebode lui-même ; la plupart des histoires % de la première croisade qui sont parvenues jusqu'à nous , ^ paraissent avoir été composées d'après Tudebode ; ce qui ï doit lui attirer l'estime et l'attention particulière des érudits.
L'auteur conunence son histoire en ces termes : « Conune » il approchait ce moment que le Seigneur annonce tous les *> jours à ses fidèles , particulièrement dans l'Évangile, » quand il dit : Que celui qui veut venir après moi , renonce » à lui-même , porte sa croix et me suive ; comme il appro- h » chait ce grand jour, il y eut un ébranlement général dans \ » les Gaules ; de manière que si quelqu'un aimq|^ le Sei- k
(i) Pétri Tadebodî sacerdotis Slvraceosis, historia de hierosolynitUM \ itinere. ( Tome IV, page 777.)
DES CROrSikDES. 253
• gneiir, et s'il voulait en disciple fidèle porter la croix » après son maître , il n'hésitait point à entreprendre , le » plus promptement possible, le pèlerinage au saint tom- » beau. Alors le pontife romain , suivi de ses ëvéques et de » ses prêtres , annonça au peuple que celui qui voulait sau- » ver son âme, devait marcner vers les saints lieux; et que si » l'argent manquait aux fidèles, la divine miséricorde leur en » fournirait. Les Francs^ en entendant de pareils discours, » prirent aussitôt la croix ; ils disaient qu'ils marcberaient » tous sur les pasdé Jésus-Christ , qui les avait sauvés de la » puissance imernale* » Ce début fait déjà connaître à nos lecteurs l'esprit de l'écrivain dont nous nous occupons. Le pèlerinage à la Terre-Sainte n'est que l'accomplissement de l'orade étemel ; Dieu parle, et à sa voix les nations se Mettent en marche.
Tudebode suit les premiers croisés à travers la Hongrie , où y selon lui, passa Gharlemagne en allant à Jérusalem. ( Cette hiAe fut long-temps accréditée au moyen âge. ) En paria&t de Pierre l'Ermite , de Godefroi^et de Baudouin , le dironiqaeur voudrait nous nommer d'autres héros de la croisadje , mais il ignore leur nom ; au reste , il écrit son histoire sans guide {auctors careo), U raconte les désordres que coBunicent les Italiens et les Lombards, et décrit la soif iTitente quidévor&itles chrétiens au château d'Exerogorgo. % Les pèlerins I dit-il, furent dans une telle pénurie d'eau,
• Att'iJjB faisaxent saigner leurs chevaux et leurs ânes , afin
• d'en boire le sang. ■ L'armée du Christ en vint- à des ex-
• pédiens plus extraordinaires ; il y en eut qui urinè- I vent dans le creux de leur main, et qui burent leur
• mine. Quelques - uns se couchaient sur la terre qu'ils
• aTaicnt creusée, et s'en couvraient, tout le corps, pour
• tfae L'hmnidité tempérât l'ardeur de ' leur soif. » Selon Fiideboâe, les Lombards et les Allemands se séparèrent les Francs , parce que ceux-ci étaient jaloux et d'un ornieil insupportaible ; et plus loin , l'historien dit que Pierre l'Ennite fut obUgé de venir à Constantinople , parce ïpni ne pouvait plus se rendre maître de sa troupe , qui rc&isait de lui obéir, même dans les plus petites choses
Bobëinond était au siège de Caphar ( d'autres disent Bary) quand il fut informé de la sainte entreprise. Ce prince , inspuni du Ciel, s'étant fait apporter un de ses plus beaux man teauxy ordonna de le couper en morceaux pour faire des croix La plupart des guerriers qui étaient au siège de Caphar , se rangèrent autour de Bohémond et demandèrent à marcher (DUS sa bannière; le comte Roger, resté presque seul, se retira en Sicile pour y gémir d'avoir ainsi perau la troupe
^|u'il commandait. Tudebode rapporte les exploits de Tancrèdepres du fleuve Vardar, contre des Turcopoks et des Pincenates qui, conduits en présence de Bohémoud, dëclarèreot à ce prince qu'en combattant les croisés, ils ne faisaient que remplir les ordres de l'empereur. Le prince de Tarente leur rendit la liberté. En racontant le passage du comte de Toulouse dans la Sclavonie, Tudebode , aussi crédule que Rajmond'd'Agiles , regarde comme miraculeuse la déUvrance de Tévêque du Puy , tombé entre les mains des Pincenates. Au sujet du serment qu'Alexis obtint des princes croisés, il se sert du mot latrones, en parlant de ces derniers. Nous pensons que sous la plume de Tudebode cette étrange expression n'avait pas le sens qu'on a coutume de lui donner ; d'autant plus que notre chroniqueur , peu versé dans h langue latine , paraît ne pas connaître toujours la valeur des mots qu'il emploie dans son ouvrage. Cependant le mot latrones, qui ne saurait se prendre en bonne part, pourrait exprimer l'opinion de l'armée cbétienne sur le serment de soumission que les chefs avaient fait à un empereur âran» ger. On peut lire dans notre analyse de Robert-le^Moîne ( collection de Bongars) quelques réflexions à ce sujet. Nous renvoyons à l'extrait de Raymond d'Agiles ( même oolr lection) et au deuxième Uvre de notre histoire ( 4*. édition), pour tout ce qui concerne l'évêque du Puy, le comte de Toulouse , son passage dans la Sclavonie, et le siège de Nicée. Dans le récit de la bataille de Dorylée , en parlant des cris que poussaient les Turcs, Tudebode • rapporte i^ ils firent entendre une voix glapissante, et qu'ils disaient je ne sais quoi de diabolique dans une langue barbare. Dicentes nescio auid diabolicum in lingud barbard, <c Nos femmes , poursuit 1 au- » teur, nous furent d'un grand secours dans cette journée ; » elles nous apportaient de l'eau, elles ranimaient notre » courage, combattaient vaillamment et protégeaient les » soldats. Protegebant viros. » Bohémond avait fait appeler à son secours Godefroi, Hugues-le-Grand, l'évêque du Puy et le comte de Toulouse. « Lorsque ceux-ci, dit le chroni- » queur, virent cette multitude innombrable d'ennemis , ils *» furent frappés d'étonnement , car les montagnes , les col- » lines , les vallées et toutes les plaines étaient entièrement » couvertes de cette génération excommuniée. Il y eut parmi >» nous un entretien secret {fœtus est sermo secretus inter y» nos) ; et , après s'être consultés , les chefs disaient aux sol- » dats chrétiens : Ayez tous confiance en Dieu, et s'il bd » plaît aujourd'hui, vous serez tous riches, >» Ce passage, qui n'est pas sans obscurité , exprime tout l'abandon de l'hcroisme des croisés , et s'explique par la flu de la narration de
DiES CftOISAlXES. 253
Tudebode, quand il avoue que toute Farnlée chrétienne aurait pëii dans cette bataille, si lelSeigneur n'eût combattu avec son peuple.
Le chroniqueur fait Féloge de la prudence , de la bravoure et de la tactique des Turcs.; toutefois ce n'est que pour laire ressortir les brillantes quartés des Francs^ « Les. » Turcs, dit-il^ croyaient épouvanter les nôtres en les me-^ » naçant de leurs flèches, coinnae ils avaient épouvante les » Arabes» les Sarrasins, les Arméniens, les Syriens et les » Grecs ; mais , s'il plaît à Dieu , Ss n'égaleront jamais les. » nôtres en valeur *, cela n'arrivera pas , cela ne sera ni vu> » ni dit, ni pensé. Us se vantent cependant de descendre » des Francs, et disent que pour être naturellement soldat, il » faut être ou Franc ou Turc. » Tudebode ajoute que si les. Tores avuent été bons chrétiens , on n'aurait jamais pu trouver des hommes plus paissons , plus courageux, et plus habiies dans le mêd&r de la guerre. Ce jugement sur les Turcs, se trouve répété dans tous les historiens de la première croir sade.qui ont écrit après Tudebode.
Nous avons fait connaître dans notre extrait de Robert*^ le-tloine les plaintes de Soliman après sa défaite à Dorylée ;, nan» renvoyons le lecteur à nos analyses de Raoul de Caen , de Feucher de Chartres , et au deuxième livre de notre histoire (4^« édition ) , pour le différend qui s'éleva entre Bau« donûvriet Tancrède , au sujet de la possession de la ville de Tarse. En peignant les misères des croisés sous les mur& d'Antioche^ Tudebode rapporte que l'on n'aurait pas pu trouver dans toute l'armée mille guerriers qui eussent de bom chevaux , et il croit que Dieu traitait ainsi les croisés pour les* punir de leurs crimes. Notre auteur, comme plusieurs lûi^riens du temps, fait toujoiu^ intervenir les volonté» immédiates de Dieu dans les. divers événemens de la croisade* H règne dans sa chronique ime certaine mélancolie religieuse , une teinte sombre et presque sauvage qui exprime les impressions qu'avaient faites sur l'esprit de Tudçbode les désordres et les revers des pâerins. La mort de ses deux frères , qui avaient péri dans la guerre qu'il nous raconte , devait aussi donner quelque chose de triste à ses tableaux. Au conunencement d!u combat livré près du pont ie rOronte, les Turcs , au premier choc , avaient forcé les chrétiens à la fuite. « Celui qui put s'éloigner d'un pas Ji rapide , dit l'auteur , s'échappa vivant ; celui qui ne put » sfeiofuir, reçut le martyre pour Jésus-Christ. Il y eut alors m plus de niille soldats des nôtres qui furent martyrisés* M Joyeux , ils s'élevaient dans le ciel, portant l'étole blanche » du martyre, et glorifiant le Dieu en trois pQrsounes >
» dans le sein de qui ils triomphaient heureusement (en ijuo n féliciter trlumphabcmt). Us lui disaient en chœur : Pourquoi » ne défends-tu pas notre sang qui a coulé aujourd'hui poer » ton nom? » Le chroniqueur dëcrit ensuite la défaite des infidèles , et nous les montre rendant leurs âmes nUsàtdflet au démon et aux ministres de Satan, Tudebode appelle le sanctuaire du diable ( diabolicum atrium ) , le lieu de sépulture des cadavres sarrasins que les chrétiens enlevèrent de leurs tombes après cette victoire. Au récit qu'il fait du siège d'Antioche , il ajoute un trait de dévouement digne dessus beaux faits des temps anciens. Les Turcs conduisirent un jour sur les remparts un chevalier chrétien nommé Raymond Porcher, et le menacèrent de lui couper la tête, s'il ne se faisait pas racheter pour une grande somme d'argent. Ce noble pèlerin , au heu d'implorer la commisération des croisés , les exhorta à continuer le siège , en leur disant que déjà douze émirs et plus de quinze cents nobles musulmans avaient succombé , et qu'il n'y avait plus personne dans les murs d'Antioche qui pût leur résister. L'émir qui s'était fait expliquer le sens de ces paroles , fit descendre Raymond du rempart , et lui parla ainsi par le moyen d'un interprète: <c Raymond , veux-tu te réjouir et vivre honnêtement avec M nous? — Gomment pourrai -je, répondit le prisonmer, » vivre honnêtement et sans péché en vivant au nEiiUett de » vous ? — Renie ton Dieu, lui dit l'émir, et adore le nôtre. » Nous te donnerons tout ce que tu nous demanderas , de » For, de l'argent, des châteaux, des femmes et les dignité » les plus brillantes. » Raymond ayant demandé quelques instans pour se recueillir, pria Dieu de recevoir son âme dans le sein d'Abraham. Accien entra en fureur; il ordonna qu'on lui coupât la tête, et les Turcs exécutèrent avec transport les ordres du tyran. Après le trépas héroïque de Porcher, les autres prisonniers chrétiens périrent dans les flammes. Tudebode nous les représente poussant des cris qui montaient jusqu'au trône du Seigneur, pour qui km cJiairs et leurs os se brûlaient, et nous les voyons comme les martyrs de l'Oronte, paraissant devant Dieu avec de blanches étoles.
Avant de raconter comment Antioche tomba au pouvoir des croisés , par le moyen de Phirous que Tudebode appelle le tendre ami de Bohémond , l'auteur nous avertit qu'il ne peut nous donner qu'une légère explication
sur ce* "^"^ * ' -'-* •--'- '^ — '- '^ *^ ^*"
>» que
» lum ) , parce qu'il n'y a personne dans l'armée , soit parmi
» les clercs , soit parmi les laïcs , qui puisse rapporter exac-
» tentent comment la chose s'est passée. » Nous ferons remarquer à ce sujet que presque tous les chroniqueurs dif- Eërent entre eux dans cette partie de leur récit. U est pro« bable que ce fut une entreprise dont le secret n'était connu que de quelques chefs , et que l'armée n'en savait rien ; car nous voyons dans Raoul de Gaen , que Tancrëde se plaignit à Bohémond de ce qu'il lui avait caché son dessein. On peut voir des détails sur le siège et la prise d'Antioche^ dans nos extraits de Robert-le-Moine , Albert d'Aix, Guillaume de Tyr> et dans le troisième livre de notre histoire.
Les chroniqueurs ne décrivent jamais une famine ou ime disette, qu'en nous annonçant le prix des denrées et la cherté des vivres. Tudebode , en parlant de la détresse où se trouvèrent les croisés, enfermés dans Antioche, ne manque
£s de nous dire qu'une poule coûtait quinze sous , un œuf ux sous , une noix un denier, trois ou quatre fèves un denier, une petite génisse soixante sous et neuf deniers , et la langue d'un chameau , qui est petite , quatre sous. Il y eut des chrétiens qui , après avoir fait amolir dans l'eau pendant deux nuits et un jour des peaux de chevaux , de bœufs^ d'ânes et de chameaux , qui étaient desséchées depuis cinq ou six ans, les firent cuire et les mangèrent après. Tudebode semble s'arrêter effrayé en présence de tant de misères , et n'ose en poursuivre le récit. Il parle ensuite de l'ordre donné par Bohémopd de livrer aux flammes une partie d' Antioche , de la fuite du comte de Blois , et du rétour d'Alexis à Gonstantinople. Quoique dans notre extrait de Robert-le-Moine , nous ayions rapporté les plaintes de Gui , frère de Bohémond, nous n'hésitons pomt à transcrire le passage de Tudebode qui exprime le désespoir de ce cheva- Der. Le texte de notre chroniqueur nous paraît avoir un caractère plus extraordinaire que celui de Robert-le-Moine. Qo peut d'ailleurs le regarder comme le récit original et comme la . source première où les autres historiens ont puisé f en racontant le même fait.
« Dieu ! s'écriait le chevalier en versant des larmes ; «pourquoi as-tu permis un si grand malheur? pourquoi » as-tu frappé de mort ceux qui marchaient pour délivrer » ton saint tombeau? Si ces méchans ont dit la vérité, » nous et les autres chrétiens , nous abandonnerons ton » coite , et personne d'entre nous n'osera plus invoquer ton » Qom. 9* Ce discours, ajoute l'historien, fut pour l'armée m si ^rand sujet de tristesse , que pendant plusieurs jours pegrBOjme n'invoquait le nom du Seigneur. Gui pleurait mam cesse ; il frappait dans ses mains , et nul ne pouvait e eQmM>ler. « Bohémond! disait-il, l'honneur et l'orne-
2S8 BlfiLIOTUÈQUE
M ment d'un monde qui te redoutai et te chërissait ! je )»'suis bien malheureux; hélas! je n'ai pas mërké de voir » ton aususte figure , ces traits que je souhaitais si viye- ^ ment de contempkr ! Que ne puis-je mourir pour toi , ô » mon ami et mon maître ! Pourquoi n'ai-je point péri cb » sortant du sein de ma mëre? pourquoi la mer ne m a-t-elk » pas englouti ? pourquoi ne suis-je point tOHibé de moB » cheval , et ne me suis -je pas brise la tête ? »
Le prêtre de Sivrai et tous les autres chroniqueurs après lui, racontent avec beaucoup d'étendue la conyersatioB de la mëre de Kerbogath avec son fik ; le discours adressé au général musulman par sa mëre, dont la vie arait atteint la durée d'un siècle , qui se vantait de con&aitre l'avenir, et qui montrait dans son langage quelque chose de chrétien, -est rapporté très-sérieusement et très-longuement par Tu* debode. Ce que disent à cet égard les ' ehronâques conteoh poraines , n'est ^sûrement point l'exacte vérité; mais le fût, tjuel qu'il soit , frappa vivement les croisés , et l'importance qu'y mettent ks historiens , peut faire connattre au moins l'esprit xlu temps et celui de la croisade.
Tudebode ne dit qu'un mot de la découverte de la sainte lance. Accourus pour voir le fer sacré , les Syriens , ks Grecs et les Arméniens chantaient le Kyrie eleison, et disaient en cœur : Les^ Francs sont invincibles, parce qu'ils oiU en leur pouvoir la lance du Christ. Les ambassadeurs choisis pour aUer au camp des infidèles, furent Pierre l'Ermite et l'interprète Herluin. « Sachez^ dirent-ils à Kerbogath, que tous les » cnrétiens sont étonnés de votre arrivée; mais peut-être êtes- » vous venus ici pour vous faire chrétiens et pour croire en » un seul Dieu , né de la Yierge Marie. Si ce motif n'est pas y» celui qui vous amène ici , nous vous prions de vous retirer » sur-le-champ. » Kerbogath répondit aux députés qu'il më-
Srisait les chrétiens et leur dieu, mais qu'il leur donnerait es villes, des châteaux et des femmes, s'ils voulaient renier leur Seigneur ; qu'autrement, la mort ou des chaînes leur étaient préparées. Tudebode donne les plus grands détails sur le combat livré au prince de Mossoul ; il se plaît à nous montrer sur les montagnes d'innombraUa bataillons venus du ciel, ayant des chevaux blancs , portant des bannières de la même couleur, et Georges , Mercurius et Démétrius à leur tête. Puis il ajoute avec l'accent de la conviction : a Ces paroles doivent être crues , parce M que plusieurs d'entre nous ont été témoins du miracle. » Pour le récit de cette bataille , lisez nos extraits de Raymond d'Agiles , d'Albert d'Aix , et le troisième livre de notre histoire. Tudebode, en racontant la mort de l'évêque du Puj,
iirle de la douleur inexprimable que ressentit alors toute armée. « Ce pontife était le soutien des pauvres , le conseil des riches; il conférait les saints ordres aux clercs, et adressait aux guerriers de salutaires exhortations, en leur disant : Personne d'entre vous ne peut être sauvé , s'il ne respecte point les pauvres clercs; vous ne pouvez être sauvés sans eux, et les clercs ne peuvent vivre sans vous. H faut que ceux-ci implorent la miséricorde du Seigneur pour tant de péchés
> que vous commettez tous les jours, et que vous ne aevrie2;
> jamais conamettre. Aussi il faut que vous les nourrissiez ,, » parce qu'ils ne savent pas, comme vous, chercher et trou- » ver de la nourriture. Je vous prie donc de les aimer pour » l'amour de Dieu, et d'avoir soin d'eux autant que vous pour- » rez. »Dans le cinquième livre, après avoir parlé, comme laymond d'AgUes , des querelles de Bohémona et du comte le Toulouse, Tudebode fait un tableau rapide des sièges de ifarrah » d'Archas , de Giblet et d'autres châteaux que les ^farëtieiis trouvèrent sur leur passage , en marchant vers la FiUe sainte. Le prêtre de Sivrai raconte , comme le chroliqueur déjà cité , les visions de Barthélemi au siège de Harrah. (Lisez, pour ces derniers événemens, nos extraits 3e Raymond d'Agiles , Robert-le-Moine et le quatrième livre de notre histoire. ) Le siège et la prise de Jérusalem sont rapportés brièvement par notre historien ; on est surpris ciau ne dise pas un mot de l'enthousiasme des croises à l aspect de la cité de Jésus-Christ. Pendant le siège de la rille sainte , les pèlerins , dévorés de la soif, allaient à six milles de distance chercher des eaux fétides dans de petits rases qu'ils avaient faits à l'aide de peaux de bœufs et ^'autres animaux. Ces eaux , quoique puantes , se vendaient knn prix si exorbitant, qu'un honune avec un écu ne pourait en avoir assez pour étancher sa soif. Pendant que les chrétiens faisaient leur procession autour de Jérusalem , les Sarrasins , debout sur les remparts, mêlaient d'af-^ freux hurlemens au bruit de leurs trompettes ; pour insulter aux croisés et à leur cérémonie, ils donnaient k im bois la forme de la croix de Jésus-Christ, et après avoir frappé ce bois avec un bâton » ils le brisaient contre le fmue , en s'écrîant: La croix est bonne {est bona crux)^ Les pèlerins , témoins d'un pareil spectacle , étaient en proie à la douleur la plus amère. ( Nous renvoyons pour les détails du siège i au quatrième livre de notre bis-» toire. ) Tudebode parle de Vélection de Godefroi , de celle. f Amoul , et termine son ouvrage par le récit de la bataille l'Ascalbn. La veille de ce combat , le patriarche Avnoul et !e chapelain du comte dé Toulouse portaient , l'un une partie
de la yiaie croix , Fautre la lance du Seigneur , et menaçaient de l'excommunication tous ceux qui pilleraient avant que les ennemis fussent terrassés par les soldats du Christ. Le lendemain , la lance du Seigneur parut dans le combat, et le patriarche lui-même portait cette partie de la vraie eroîx
Squ on avait trouvée à Jérusalem. Tudebode rapporte les laintes de Fémir de Babylone à peu près conmie Robert-leoine ; ce morceau a été traduit dîins l'extrait que nous avons donné de ce dernier historien, et nous y renyojonsnoi lecteurs. Nous observerons que Tudebode , et après lui Robert-le-Moine et Baudri , ne disent rien de l'épreuve du fea à laquelle se soumit Pierre Barthélemi , pour attester h vérite de ses visions. Ce silence d'un chroniqueur qui a assisté à tous les événemens de la croisade, sans pn>duire des doutes sur un fait si important, ne laisse pas que d'exciter potre ^ surprise. f
Tudebode partage la haine de la plupart des duroni- ' queurs pour tout ce qui n'est pas chrétien. En parbot ^ des infidèles , il ne se sert que d'expressions grossies et ^ quelquefois dégoûtantes. Oh dirait qu'il rougît de prononcer leur nom , et qu'il se croit obligé de les flétrir par quelques traits ignobles , dès qu'il ne peut se dispenser de parier d'eux. Au reste, l'impartialité n'est pas la qualité que nous " devons chercher dans nos historiens du moyen âge ; mais ' une critique éclairée peut facilement suppléer à ce qui " leur manque sous ce rapport. L'histoire de Tudebode est écrite d'un style barbare ; cette barbarie rend quelquefois '' cet auteur inintelligible. Nous avons abrégé cet extrait, r parce que la plupart des faits dont parle Tudebode , ont é\é F rapportés par Robert-le-Moine , Raymond d'Agiles , l'abbc ■- Guibert et autres chroniqueurs dont nous avons doxmé une analyse étendue dans la collection de Bongars.
Quelques écrits en vers sur les croisades.
Les chroniques en prose ne sont pas les seuls monumeos s
qui parlent des exploits des croisés dans la Palestine. Li s
Îoésie s'est emparée de ce sujet, et, long-temps avant U »
asse , d'autres poètes avaient célébré les expéditions des -r soldats de Jésus-Christ.
Ce qui rend précieux les poèmes que nous avons sur k a*
pèlerinage à la Terre-Sainte, ce ne sont point les fictions ^
épiques, ni les brillantes couleurs de la poésie» car les ai»- ^ leurs de ces ouvrages , laissant la partie poétique de leur
sujet, et négligeant le merveilleux de la croisade, se sont ^
bornés à raconter , avec une scrupuleuse exactitude^ tons ,^'
les ëvënemens de cette époque; sous ce rapport, leurs poëmes sont presque aussi importans pour l'histoire , que lei chroniques elles*-mémes. Si Ton donnait à lire la traduction sans titre d'un de ces poëmes et celle d'une chronique contemporaine , on pourrait bien prendre la chronique pour le poëme , et le poëme pour une simple chronique. La seule chose qu'on trouve de plus dans les poëmes dont nous parlons, ce sont quelques souvenirs de Taiitiquité grecque et latine , et ces souvenirs , toujours assez déplacés et peu propres à frapper l'esprit du lecteur, n'ôtent presque jamais rien, daftisle tableau des événemens, à la vérité historique.
Ce qu'il y a de remarquable dans les poésies historiques , écrites en langue romane^ qui ne sont que de simples traductions rimées de l'histoire elle-même , c'est que les romanciers rectifient quelquefois les erreurs de l'ouvrage qu'ils traduisent ; et, lorsqu'un chroniqueur se laisse entraîlier par sa crédulité à raconter des événemens qui tiennent du miracle , souvent le traducteur exprime naïvement ses doutes en termes incertains : C'est voir, ce dit<m. Ce caractère de réserve appartient bien plus à l'histoire qu'à la poésie.
I. Histoire de ce qui s'est passé rEivDiNT le voyage de Je- SDiiLEH (1), -^ Ce poëme est divisé en sept livres : les trois wemi^rs sont attribués à Foulques; les quatre autres à Gikm de Paris.
Le titre seul de ce poëme , composé peu de temps après la première croisade , nous en inmque la nature. L'auteur semble nous prévenir d'avance qu'u ne veut nous donner mie dess lrits> et que nous ne devons point nous attendre à oas inventions poétiques ; HistoHa gestorum.
Foulcnies commence par exprimer son dessein de transmettre à la postérité les hauts faits des héros de la croisade , Iié|K>$ qui se sont efforcés d'égaler Ieiu*s aïeux en valeur , et de les surpasser par une plus grande Jbù Majore fide^ Il ne ▼eut point invoquer les muses du Parnasse , mais il implore le secours de cette Trinité sainte^ qui rend les enfans élo- Ofi^iiSy et qui donne la parole aux animaux. Foulques parle, a«pji;8on premier livre, des souffrances éprouvées par les chîrétieiis d'Orient, des obstacles qui fermaient le chemin du sépulcre de vie , du miracle du feu sacré , des efforts du patriarche de Jérusalem pour réveiller l'Occident, du fojage en France du pape Urbain^ de la multitude qui fepreasait sur son passage; il peint l'enthousiasme qui
(i)IIîstoria, ge«tQnim vîœ nostri temporis hierosolymîtan». (Dq^ diesnc , Tom, Vf » pag. 890. )
suivit le concilç de Qermont , et raconte le d^art des eroH ses. « Rien ne peut les retenir, dit-il, ni les cités, ni les » châteaux , ni les richesses , ni le lit de r^[K>use , ni les en- » fans , ni la sollicitude paternelle ; tous pour la gloire de i» Dieu prennent en même temps les armes. »
Ici le poète fait le portrait des principaux chrfs de la croisade :
« On voyait à leur tête Godefroi de Bouillon , exemple de » toutes les vertus chrétiennes. En lui brillait l'héroïsme » des chevaUers , soit qu'il lançât le javelot avec la dexténté » du Parthe , soit que les coups de sa lance fendissent les » boucliers de fer , ou que son glaive renversât les bataiUon.^ » ennemis. Il délaissa tout ce qu'il avait de plus cher pour » prendre la route du saint tomoeau ; avant d ouvrir roreOle M a la voix du Christ^ il avait oublié de vieilles querelles. » Deux frères l'accompagnaient , et il menait à sa suite toate » la noblesse belge et allemande. Les infidèles tremblent au » nom de Gode&oi, comme au bruit du tonnerre ; ils sont D frappés de terreur à l'aspect de ses étendards. L'épée du » héros est le bouclier de tous ses compagnons» Robert com- » mandait les guerriers de la Flandre : la force de son bras, ». qui fut si funeste aux Parthes , lui avait acquis un grand » nom. Après lui marchait un autre Robert , chef illusi> tre des Normands. U volait avee sa troupe valeureuse » contre des légions ennemies de Dieu. Sous les ordres de » Hugu^ , surnommé le Grande s'avançait la brave noblesse » française , dont l'épée devait bientôt se rassasier du sang » des habitans du Nil. Etienne, noble rejeton du comte » Thibaud , parut aussi sur la route de la ville sainte , en- » touré d'une nombreuse milice. Mais ce prince qui, dans » les combats^ était facile à dompter par la crainte, fut » pour les croisés un guerrier inutile. Séduit par les caresses » d'Alexis , le premier il fléchit le genou devant son trône. » Désespérant ensuite de la puissance du Seigneur, ilaban- » donna honteusement Antioche , et entraîna avec lui ses » pareils. ( Consinùles secum traxit, ) n
L'auteur ne dit qu'un mot du comte de Toulouse , de Tancrède , de Bohémond , et de l'évêque du Puy qu'il nous représente comme im père au milieu de ses enfans. Danssoa second livre , il suit les premiers croisés , et en pariant de Pierre l'Ermite, il dit que celui-ci n'avait jamais appris à commander les armées. A la manière dont Ifoulques s ex-
r trime à son égard , on dirait que ce fameux personnage ui est presque inconnu. Il peint aussi fidèlement que )cs chroniqueurs, les désordres et les excès des soldats de la croix; et il ajoute que le Seigneur, pour montrer
DES GK0iSADE3. 205
aux chrétieus combien leur conduite hii avdit déplu , fît couler pendant trois jours une ibntsùne de sang, mix lieux mêmes qui avaient été. témoins de leurs bi-igandages. ^Le second livre finit par la mort de Gauthier sans Avoir , et la fuite de Pierre TËrmite à Gonstantinople , oà il devait attendre les autres cbefis. Dans le troisîefnc livre, Foulques revient à Godefroir; il suit le récit des chroniques du temps, et y mêle quelque» descriptions qui ne sont pas entièrement dépourvues de poésie. Il peint avec assez de vérité , mais trop longuement peut^tre , les différends 8ur*> venus entre les croisés et les Grecs , et le séjour des princi-
S aux pèlerins^ à Gonstantinojde. Son troisième livre tient au épart des Latins pour la Romanie. Les quatre livres qui suivent, sont deGiloa de Paris. Dans le texte donné par Duchesne , le poëme de Gilon est incomplet , et il serait impossible d'en l'aire un. extrait fidèle. Dom Martèle- l'a inséré dans son Thésaurus anecdotorum, en- remplissant un grand nombre de lacunes; nous ayons de plus découvert, dans les manuscrits du Roi:, n^. Srap^ un exemplaire presque complet des chants composés par Gilon, et c'est d'après ce manuscrit que nous ferons notre extrait.
GiloA fait précéder son ouvrage d'un» petii prolbgue. Pen^ dant sa jeunesse, il a traité des sujets légers et à la portée de son esprit ; ses vers n'ont jamais célébré ni Turnus ni Achille, et sa muse a repoussé* tout ouvrage sérieux : mais à mesure que le nombre de ses années augmente , il sent le besoin, de traiter de plus- grands sujets ; il s'avance dan» la carrière^ semblable à la roue qu'un bras nerveux a lancée vers un but ; rien ne peut l'arrêter dans sa course sapide ; il va chanter les exploits des soldats do Jésus-Ghrist : « O
> Jésus ! protège mes chants , dit-il en terminant son pro- » logue f sois toujours avec moi, puisque je vais célébrer t» » propre guerre. »
« Iles nations chrétiennes, poursuit Gilont, puissantes par » leur glaive et par leur foi , conspirèrent ( conjura^^runt ) «» pour laver le saint tombeau des souillures des infidèles , » pour vaincre des barbares insensés qui profanaient les^ M temples du vrai Dieu^ et se mirent en marche pour Jé-
> rusaiem. » Après ce début, le poète raconte le siège et la reddition de Nicée ; à cette occasion il rapporte , comme plusieurs chroniqueurs, que les croisés^ afin de purifier la ville 9 firent le tour des murailles en y jetant de l'eau bénite, et en chantant de saints cantiques; il ajoute que les habitans ayanl attaqué les chrétiens, parce qu'ils croyaient que ceux-ci voulaient s'emparer de Nicée par la magie, les soldats de Jésus-Ghrist versèrent le sang des infidèles ^ pour venger
264 «IBLlOtlIEQtJË
Touti'age fait h la religion et à ses divins mystères. L^autear donne assez de détails sur la bataille de Dorylëe , et accom-* pàgne Farmëe sous les murs d'Antioche. Dans le cinquième livre , en parlant des obstacles presque insurmontables qui empêchaient la prise de cette ville , U dit qu'un illustre sage ( clams sapiens % Ou Homère , s'il eut encore vécu, n'aurait pu faire une assez Bdèle description d'Antioche et de ses forces, n raconte ensuite, en versant des larmes {née lumine sicco) y les combats des chrétiens pendant le siège, les misères et toutes les souffrances qu'ils eurent à stmporter. Il fait mention de la trêve conclue entre les habitans d'Antioche et les croisés , et rompue par le meurtre de Walon. Il ajoute au récitdeRobert-ie-Moine,qu'ita copié, que l'épouse de Walon se nommait Humberge , et qu'elle était Me de Hugues-le-Grand. Le sixième livre est consacré à de longs détails sur la ville d'Édesse, l'adoption de Baudouin, et l'ambassade de l'émir de Babylone que le poète flétrit souvent du nom de traître et de perfide.
Dans son septième livre, Gilon raconte la trahison de Phirous qu'il appelle heureux traître. Ce fut une inspiration toute divine qui , selon notre poète , porta ce Sarrasin à livrer Antioche aux croisés. A cette occasion , il adresse des actions de grâces à Jésus-Christ , qui n'abandonne iamais ses serviteurs. Les misères des pèlerins assiégés dans la ville conquise, l'arrivée de Kerbogath, la défaite de ce prince, la marche des chrétiens vers Jérusalem , la conquête de la cite' sainte remplissent le reste du septième livre ; et c'est à ce dernier événement que se termine le poëme de Gilon. Il ne dit qu'un mot de la sainte lance , sans parler du miracle de sa découverte ; il rapporte brièvement le message de Piene l'Ermite, ne dit rien de la mère de Kerbogath, et met, comme Robert-le- Moine, un long discours dans la bouche de 1'^ vêque du Puy, au moment de la bataille dans laquelle les croisés mirent en fuite les armées du prince de Mossoul.
D'après l'idée que nous venons de donner de l'ouvrage de Foulques et de Gilon , on a dû voir qu'il est tout-à-fait dépourvu de couleurs originales , et qu'il ne diffère des chroniques du moyen âge , qu'en ce que le merveilleux en a été le plus souvent banni. La versification en est languissante, bien souvent de mauvais goût , le style quelquefois obscur. Nous avons rencontré deux ou trois descriptions qui ne manquent pas d'un certain mérite. Nous citerons celle de la famine au siège d'Antioche. « Voilà donc la cruelle » famine , plus cruelle que la peste même ! Les chrétiens ne )> dorment plus, le sommeil fuit la paupière des malheureux » tourmentés par la faim. La maigreur rend leur visage dif-
» forme y et leurs membres noircis ressemblent aux osse- » mens des tombeaux : plusieurs de ces cadavres décharnés » laissent apercevoir leurs entrailles. La foule languissante » arrache aies herbes qu'elle ne connaît point et qui mes nacent de la mort, et les dents les mâchent avec peine. » Les uns sont contens de la dépouille des arbustes ; les s autres , pareils aux animaux , dévorent les racines et » l'herbe des prairies : presque tous les alimens de ces mi- » sërables n'avaient jamais paru sur la table des hommes. » La main desséchée du soldat peut à peine soutenir le poids » de son glaive. »
Gilon a copié de Robert la description de la soif qui désola les chrétiens sous les murs de la ville sainte ; nous n'avons pas besoin de dire que cette description ne peut être comparée en rien à celle du Tasse. Le chantre de Godefroi n'a pas dédaigné, dans le poëme de la Jérusalem délwrée, de faire quelques empi*unts aux simples chroniques; mais il n'avait rien à prendre dans le poëme historique que nous venons d'analyser.
la Syriade ^ ou l'Expédition célèbre des princes chrétiens qui ^ sous la conduite de Godefroi de Bouillon j délibérèrent Jérusalem de la tyrannie des Turcs , par Pierre AngeUo da Barga.
La Syriade est composée de douze livres. Les deux prettiersUvres furent publiés à Paris, en i582, six ans après l'apparition de la Jérusalem délivrée , du Tasse. Les six livies suivans parurent à Rome, en i585, et tout le poëme ht achevé en 1591. Angelio da Barga était professeur de Aétorique et de philosophie à Pise ; il fut un des examinateurs de la Jérusalem délivrée, Angelio trouvait trop de magie et d'aventures dans le poëme du Tasse ; ce poëme lui ptraiisait peu chrétien, et c'est pour cela qu'il se mit à chanter lui-même Godefroi , comme si Godefroi eût encore attada un chantre digne de lui. Mais malgré les efforts d'une muse nourrie uniquement de la poésie d'Homère et de Virgile, Angelio, rival téméraire de l'immortel Torcreiato» n'est parvenu qu'à faire un poëme ennuyeux, et la Syriade dort paisiblement dans la poudre de nos bibUothèques.
Dans sa préface , le poète avertit ses lecteurs qu'il a pros* :rit de son œuvre tout ce qui pourrait rappeler les supersétions de l'ancienne mythologie , et qu'il a voulu faire un
ouvrage qui pût porter la jeunesse à la pieté et à la morale. Après une pareille protestation, on est surpris de rencontrer à chaque page de la Syriade le souvenir de ces fables antiques que le poète semble d'abord dédaigner. Tirabosclii, dans son Histoire ' littéraire dUtalie, en parlant de la 5^' riade, dit que ce poëme, quoique élégamment «crit , est loin de répondre à la grandeur et à la magnificence du sujet. (Tom. YII, part. III, p. 266]. John Black, auteur d'une vie du Tasse, tout en rendant justice au style d'Angelio , avoue que son poëme n'est qu'une gazette versifiée , et regrette que l'auteur n'ait pas répandu dans son ouvrage ces embellissemens magiques qu'on trouve dans la Jérusa" lem délivrée^ « L'auteur de la Syriade , ajoute Black , reçut en récompense deux mille florins d'or et de grands honneurs, tandis que le Tasjse n'obtint que la disgrâce. »
Nous allons donner une idée de la Syriade, — Angelio a dédié son poëme à Christine de Lorraine , duchesse d'Etrurie. « Yous êtes issue du sang des héros dont je^ chante les exploits, dit le poète à Christine; ils régnèrent sur les mêmes peuples que votre père gouverne , et leur nom est monté jusqu'aux cieux. a Après avoir imploré le secours de l'Esprit-Saint , esprit immense qui est l'amour du père et l'éternelle volupté du fils , l'auteur entre en matière. La religion allait se retirer du monde , et surtout des régions de l'Orient. Dans ces régions le peuple de Jésus-Christ était livré au mépris et à l'ignominie , et des mains impies renversaient les autels du vrai Dieu. Alors , dit Angelio , le Tout-Puissant tourna des regards vengeurs du côté de Solyme ; il résolut de mettre un terme à l'horrible servitude qui pesait sur ses enfans. L'Eternel appela l'ange qui veille sur la Palestine; il lui ordonna d'aller trouver l'ermite Pierre à Jérusalem et d'annoncer au cénobite qu'il était choisi pour appeler aux armes l'Europe chrétienne. L'ange, plus prompt que l'es vents et la foudre , fendit l'immensité des airs et arriva bientôt dans la demeure où reposait le héros pèlerin. Il informa Pierre des décrets de l'Eternel, lui commanda de se rendre auprès du souverain pontife et de ne pas retourner dans la Belgique , sa patrie , avant d'avoir vu le peuple marcher à la délivrance du saint tombeau. En quittant le cénobite , le messager céleste alla visitier le vieux Siméon, et celui-ci versa des larmes de joie en songeant que des jours de liberté brilleraient enfin pour Jérusalem. Le poète raconte le départ de Pierre l'ermite pour l'Europe, son entretien avec le pontife de Rome et ses courses religieuses et apostoliques dans les diverses contrées de lltalie.
Après avoir tracé l'itinéraire de Pierre dans le pays dfi
e, l'auteul» arrive au coricile de Glennont ; cet événetient beaucoup de place dans le poëme d'Angelio, et 'ination du poète parait avoir été frappée d'un specaussi imposant et aussi extraordinaire. Une foule im- 3 se pressait autour d'Urbain , semblable à ces abeilles échappées du creux des grands chênes , voltigent par as autour des arbustes et des fleurs , dans la douce : de Tempe. Un bruit sourd et profond se prolongeait ilieu de cette multitude ; la terre semblait gémir sous )ids inaccoutumé , et des nuages de poussière s*éle* t jusqu'aux cieux. Le poète fait prononcer à Pierre un irs adressé au pontife; l'orateur montre la conquête rusalem comme une conquête facile et digne de l'éet après avoir déploré la profanation des sanctuaires eu vivant , il demande si de tels malheurs ne doivent arracher des larmes. ( Quis tristissimafando temperet a nis). Un murmure favorable , pareil au bruit du vent les forêts , accueillit les paroles du cénobite, et chacun t des vœux pour la guerre. Les assistans laissèrent éclaut leur enthoiisiasme, quand le pontife à son tour eut pour Jérusalem ; alors les cris : Dieu le veut! Dieu le retentirent dans les airs comme le fracas du tonnerre, cris de religion et de guerre furent répétés au loin par ' des cavernes et des montagnes. A la tête des princes •irent la croix, Angelio place Hugues-le-Grand, Hugues, u sang royal, et qui brillait de l'éclat des jeunes anil n'avait encore vaincu que les ours et les sangliers >rêts , et ne connaissait point la guerre et ses périls. ;ur cite ensuite Godefroi, qui portait un front maj es- , et qui surpassait de ses épaules tous les autres guer- Ëustache , fameux par son audace et sa bravoure ; ae, qui n'avait point d'égal, et qui reçut d'Urbain un bouclier; les deux Robert, qui étaient deux foudres de e ; Arpin de Bourges , le plus beau et le plus fort des iers de son âge, et dont le visage était paré d'une B rougeur.
poètç retrace le départ des pèlerins pour la croisade , tableau qu'il fait de la désolation des familles qui alperdre ceux qui leur étaient chers , ne manque pas rêt. « Dans les hameaux et les bourgades , dit l'auteur, louses , les jeunes filles , les mères accablées du poids is vont couvrir les autels de leurs dons généreux ; elles ndent au ciel le retour des pèlerins , objets de leur r, et prient pour le succès de leur lointain voyage. fils, unique espérance de mes cheveux blancs! dit nère à son fils qui va s'éloigner , désormais qui me
consoler^ Âans mes misères?, près d'expirer, qui viendra fermer ma paupière ? O mon fils ! dès que tu auras visite le saint tombeau , souviens-toi de ton père et de ta mère. La jeune épouse embrasse son jeune époux, et le couvrant de ses baisers et de ses larmes, 6 mon ami, s'écrie-t-elle, pours quoi m'abandonnes-tu, pourquoi n'emmènes-tu pas ton épouse, impatiente de te suivre? les fatigues de la route, le froid et les chaleurs brûlantes , je souffrirai tout avec toi ; que je sois toujours ta compagne , toujours auprès de toi ; je partagerai ton fardeau , je te suivrai au milieu des combats , et je serai ton bouclier quand les traits ennemis menaceront de te frapper. »
Angelio a parle longuement de l'enthousiasme religieux qui enflammait les peuples d'Italie; Bohémond servit cet enthousiasme , et bientôt à la voix d'un chef aussi valeureux , une foule d'hommes prirent la croix du pèlerinage. Les ports se couvrirent de vaisseaux ; chaque croisé attendait avec impatience le signal du départ. Le poète compare la multitude de pèlerins qui se pressait sur les navires, à ces nuées d'oiseaux qui font fléchir du poids de leurs corps réunis les branches des ormeaux et des chênes. Arrivé sur les frontières de la Grèce , le héros de la Fouille exhorta les siens à se prémunir d'avance contre les embûches d'un peuple qui ne savait que tromper et trahir. « Renversons de fond en comble cette infâme Bysance , disait Bohémond , détruisons par le fer et la flamme la nation qui fut si criminelle envers nous. » En prononçant ces mots , le héros frémissait de colère et ses yeux lançaient des traits de flamme; les sages parvinrent à calmer son ressentiment. Pendant ce temps l'armée de Godefroi traversait la Pannonie , et l'Asie tremblait à l'approche de ses redoutables légions. L'ange qui protège les armes des Turcs et leur empire , effrayé de la marche des Latins , implore l'Eternel en mveur des musulmans. « Pourquoi , dit-il à Dieu , pourquoi livres-tu ces peuples à une mort certaine , au lieu de toucher leur cœur
que
lera des flots de sang et que la victoire restera aux Gaulois. Le père des hommes appela ensuite un de ses fidèles ministres, et lui commanda d'aller préparer une route facile aux pèlerins.
Tandis que l'armée de la croix s'avance à travers l'empire grec , le démon rassemble ses noires cohortes et reproche aux esprits de Fabhne leur lâcheté et leur indifférence ; il les excite à souffler la discorde et l'inimitié parmi les croisés,
pour faire périr Leur entreprise terrible. Le discours du démon est suivi d'une description de Tenfer, et cette peinture n'est qu'une pale imitation de Tenfer de Yirgile. Ângelio accompagne les Francs sous les murs de Constaritinople ; le souverain de Tempire des ombres et ses hideuses légions paraissent de nouveau sur la scène; la troupe infernale vient à Bysance , et sème la discorde entre les Grecs et les occidentaux. Angelio raconte les différens combats qui se livrèrent aux environs de la ville impériale ; son récit ne diffère pas beaucoup de celui de nos clironiqueurs : seulement au lieu de la simplicité de nos vieux annalistes , nous trouvons ici les prétentions d'une froide rhétorique qui demande en vain des inspirations aux muses de Rome et d'Athènes. La délibération des chefs pour savoir à qui on confierait la direction de la croisade , occupe une grande
Ï^lace dans le poëme que nous analysons. Adhémar porta e premier la parole , et fît sentir la nécessité d'élire un chef. Son discours fut écouté en silence; mais à peine le
|>rélat eut achevé de parler, qu'il s'éleva dans le camp un ong murmure semblable à celui des feuilles agitées par le vent. Le comte de Blois , craignant des mouvemens de révolte , chercha à apaiser la multitude. « La chose publique est en péril, dit*il, dès qu'il n'y a personne pour commander. Un navire sans guide et sans nautonnier, peut-il se sauver du naufrage ? Mais qui choisirons-nous pour diriger notre expédition sainte? Chacun de nous est égal en prudence et en courage , et parmi nous , toute préférence deviendrait une injustice : c'est l'éclat de la naiasance qui doit déterminer notre choix. Hugues est le frère du roi de France: qu'il soit votre chef. » Hugues prit aussitôtla parole. Novice encore dans le métier des armes, il demanda qu on remît en d'autres mains que les siennes la direction de la croisade , et désigna Godefroi comme le héros le plus digne de marcher à la tête des armées de la croix. Tous les suffrages se portèrent alors^ur le duc de Lorraine. Après avoir fait apparaître la mère de Godefroi à son fils pour lui dicter de sages conseils^ Angelio suit les croisés à travers l'Asie mineure, et compare les armées chrétiennes aux épaisses forêts qui couronnent les Pyrénées. Il décrit l'ordre que les pèlerins suivaient dans leur marche et passe en revue tous les héros de la croisade. Arrivé à Nicée^ le poète raconte le siège et la conquête de cette ville ; les nombreux épisodes et les descriptions dont il a chargé son récit , loin de jeter du charme et de l'intérêt dans son poëme , ne font que l'embarrasser. En parlant de la prise a Antioche et des misères qui suivirent cette conquête , Angelio ne dit presque rien de la décou-
270 RUJLIOTHKQUE
vcjrtfe àù la sainte lance ; c*est ici que Tauteur aurait pu répandre hardiment le merveillcuxde Tépopée; mais il a néglige toutes les apparitions que nos chroniqueurs ont multipliées dans cette partie de l'histoire. Il semble que ces apparitioDS lui paraissent trop vulgaires et d'ailleurs trop historiques pour pouvoir être présentées comme des fictions épiques. Angelio fait une très-longue description de la bataille livrée à Kerbogath et suit les pèlerins à la ville sainte. Lepoëme n'est plus ici qu'une récapitulation bien sèche et bien aride des événemens jusqu'à la bataille d'Ascalon; cette récapitulation ne tient pas plus de trois pages , quoique l'ouvrage en ait presque quatre cents. Angelio , en terminant, demande que son poëme , qui lui a coûté de longues veilles , vole dans toutes les bouches chrétiennes et qu'il rive dans l'avenir, afin que ses chafits continuent à remplir les hommes d'une ardeur sainte et belliqueuse, et qu'il les excitent à détruire les barbares ennemis du Christ.
Rien n'est plus fatigant que la lecture du poëme dont nous avons cherché à donner une idée ; et nous devons dire ici que les chroniques de Robert-le-Moine, de Raymond d'Agiles ou de tout autre ^ sont beaucoup plus intéressantes que de pareilles œuvres poétiques. Les poëmes latins du seizième siècle qui parlent du moyen âge , sont loin d'en être la véritable expression. Les poètes de ce temps, moins fidèles à la vérité historique que ceux des siècles antérieurs , ont peint les sociétés chrétiennes avec des couleurs empruntées à l'antiquité grecque et romaine, ce qui fait que leurs écrits sont un mélange informe de souvenirs profanes qui n'apprennent rien sur l'esprit et les mœurs des événemens et des peuples qu'ils ont voulu décrire. Nos vieux chroniqueurs , au contraire , nous parlent le langage des temps où ils ont vécu; en les lisant, nous voyons ce qu'on pensait, ce qu'on croyait alors , et leurs annales simples et naïves ressuscitent pour nous les âges qui ne sont plus. Isaïe, Job ou Ezéchiel leur tiennent lieu de \irgile et d'Homère; les souvenirs qu'ils invoquent sont toujoui^ des souvenirs pieux et sacrés et les aident à peindre leur siècle. Nous ajouterons, en finissant cet article, que ce qui a pu porter Angelio à introduire dans son ouvrage des inventions poétiques , c'est qu'il écrivait à une époque où le souvenir des croisades était déjà lointain , et presque effacé , et qu'il fallait chercher de l'intérêt ailleurs que dans le sujet même. Les poètes du douzième et treizième siècles, tels que Foulques et Gilon de Paris , parlaient à des sociétés encore remplies de l'enthousiasme des guerres saintes, et pouvaient se contenter de versifier les chroniques sans charçcr leur récit d'ornemens étrangers ; mais lorsque l'esprit des
ides s'aiFaibUssant , ces ëvdnemens perdirent de leur rtance, il fallut nécessairemeiit introduire un nouvel it.
. La Puilipfide de Guillaume le Breton (1). — Guil- 5 le Breton , auteur de ce poëme , est le même que Qtinuateur de Rigord. Ce n'est que dans son trot- \ livre qu'il parle des croisades. « La langue s'athe au palais, dit -il, la plume tombe delà main mblante , le poète oublie ses chants et ses vers , car il
peut refuser ses lamentations au sépulcre qui fut du , et que le Seigneur , offensé de nos péchés , livra te même année (Il 88) auxiduméens, selon qu'il lui t. » Guillaume parle ici de la prise de Jérusalem par lin. On est fâché que le poète n ait point décrit le deuil îrsel et la consternation que répandit cette nouvelle 1 les peuples de la chrétienté. Il ne s'arrête pas e sur l'arrivée du saint prélat , envoyé par les chrétiens ent, ni sur l'assemblée des princes et des guerriers, dans die on prit la résolution d'entreprendre une nouvelle ide. n se contente de dire que Philippe , aflQigé des eurs de la Terre-Sainte , qu'Henri VI et Richard, le foule de seigneurs et d'hommes du peuple , prirent >ix et jurèrent d'aller combattre les Sarraâins. Cepenl'ennemi de l'homme ralluma la discorde entre Richard roi de France ; le poète raconte les guerres qui éclat alors , et qui firent oublier le projet qu'on avait i par l'inspiration de Dieu. Cependant la paix se rétaii la mort de Henri , et le quatrième chant du poëme LÛllaume le Breton est en grande partie cons^ci^ a^ux anens de la troisième eroisade.
poète peint le départ de Philippe pour les royaumes ela des mers , et dit qu'on fit charger sur de nombreux «es , des grains , des légumes , des viandes , de l'or , Jhevaux, du biscuit , du vin ; etc. Nous ne nous arons pas à la description que l'auteur fait d'une tempête lispersa la flotte des croisés français , et pendant sUe chacun jetait ses effets dans la mer, abnant mieux ir les poissons de son bien que de sa personne. Les ^eods qui s'élevèrent en Sicile entre Philippe et Richard décrits par Guillaume le Breton , avec quelque étendue ,
sans aucune utilité pour l'histoire. Le poète consacre [ne quelque vers nu siège et à la prise de Ptolemaïs. \ cent quatre-vingt-onze années s'étaient écoulées de-^
Willelrnî Britonis - Armorici Philippiclos Hbrt xii. ( Dqchesne » V» |»g« ^'^' )
'l puis que Dieu s'était fait liomme ( C'est ainsi que Guillaume ^ le Breton termine son rëcit ) , lorsque la race des Françaii, conduite par son roi Philippe , s^empara de la ville d'Acca* ron , laquelle se rendit le onzième jour de juillet : on s'étonnera sans doute aujourd'hui de trouver des datadans un poëme ; nous avons dit que les poëmes de cet temps ressemblaient aux chroniques ; en voilà la preuve. Le poète nous apprend ensuite que Richard , le cœur enft ^ d'une juste colère ^ fit ( sans que Philippe s'y opposât ) o^ capiter et envoyer dans le Tartare , tous les serviteurs de , Mahomet qu'il trouva renfermés dans la ville conquise , ta ^ nombre de douze mille. ( Guillaume exagère le nombre des , Musulmans massacrés par l'ordre de Richard ; Rigord parie L de cinq mille hommes à peu près )• Le poète fait mentkm du retour de Philippe > qui était tombé malade » et qui te décida à revenir en France ^ sur l'invitation des grandi et l'avis des médecins , laissant en Palestine cinq cents che^ valiers , dix mille hommes de pieds , avec l'argent nécessaire pour les entretenir pendant trois ans. U conna le commaiH jj dément de cette armée au duc des Allobroges ( le duc de , Bourgogne ), et revint dans son royaume , en passant w l'Italie , où il fut très-bien accueilli par le pape Gâeetin uL GuiUaiune le Breton déplore les pertes des Fraiiçak pendant cette guerre lointaine. « Dans tout le royaume • » à peine aurait-on pu trouver une seule famille qui ne fiH F » dans le deuil ; l'un se lamentait sur la perte de ses pnn i y> ches , l'autre sur celle de ses amis ; celui-ci pleurait soa » serviteur , celui«-là son compagnon , les uns déplpraioil r^ leurs pasteurs , tous déploraient le désastre qui pré^ )» ciplta la noblesse de la France au cercueil. »
Ce tableau , que nous abrégeons , est peu remai'quaUe sous le rapport littéraire. L'auteur en vient ensuite à la captivité de Richard , et faisant allusion aux vaine* précautions qu'avait prises ce monarque pour n'être poiai reconnu. « A quoi bon , dit-il , dresser des mets , icr- » vir dans ime cuisine ! à quoi sert à ce roi de s'être fait » moins que le moindre de ses serviteurs ! Marins ne gagna M rien a se cacher dans les marais de Minturne , ni- le fib i » de Thétis , couvert de vêtemens honteux , à se mêler won * » chœurs des jeunes filles dans la cour de Nicomède. Ua » roi ne se dissimule point , pas plus qu'une montagne ne » se cache. » Ce dernier trait est remarquable ; le poète peint avec assez de vérité le caractère de Richard, lorsque ce prince captif parut devant la diète de Mayence , et qu 1 fut accusé devant l'empereur Henri. « Alors Richard. « comme s'il eût été assis sur le trône de ses ancêtres ou
• dans la cour de Lincoln^ ou au milieu de la viUe de Caen , » Gomine s'il eût oublié le vêtement sous lequel il était I retenu prisonnier , d'une bouche éloquente et royale et r d*im cœur de lion, prit brusquement la parole : Qua celui qui m'accuse de trahison comparaisse ; qu'il se présente ioui arméjt pour essayer s' il peut me convaincre sur ce point. Certes f mon courage ne m* a point abandonné jusque là que quelqu'un puisse me vaincre; si la loi ne me Javon'se , je ne dis plus un mot pour écarter la mott,.^., S'adressant ensuite à l'empereur , il lui dit : « Prends pitié, je t'en supplie , die m/es voyages et de mes fatigues. Prends pitié de ma pairie, que mon frère désole , hélas ! en suscitant mécluwi^ ment contre moi les armes des enfans de la France, Tandis que je demeure ici captif, le roi Philippe renverse à son gré mes châteaux et mes villes. Tu es prince depuis peu, des guerres te menacent , je vois que tu as besoin de trésors conrsidArables; je te donnerai cent mille marcs d'argent, et je recormaîtrui moi et mon peuple jjour tes vassaux. Ma cap^ tnnié n'est pour toi d'aucun avantage: il n'y a nulle gloire À renu^rter une victoire sur un roi désarmé. Permets dofic que j aille porter secours à mes provinces dévastées, n L'empereur fut touché de ces paroles, et répondit par ces mots ? jFlais donc comme tu l'as dit, et va-t-en en liberté, » ' Les choses ne se passèrent pas aussi simplement que le Bt le poète ; il faut convenir néanmoins que le tableau p'il nous présente a quelque chose d'intéressant. Nous tawrquerons y en terminant cet article, que Guillaume le iMon raconte les mêmes événemens , dans un autre ounrage en prose, et que sa chronique est beaucoup moins asfaructive que son poëme pour lépoque de la troisième véitade. Nous ajouterons que la Philippide, quoiqu'elle ne mit qu'on ouvrage assez médiocre , est néanmoins écrite ivae plus de talent que les deux poëmes latins dont nous renons de parler.
IV. Le Chevalier 9U Cygne , ou la Coii^quète de Jérusalem. — Ce poëme , écrit en langue vulgaire , est de Gandor de louai 9 trouvère distingué du xa.^, siècle. Jusqu'à présent set ouvrage est resté inédit ; il est parmi les manuscrits tu lloi 9 n"« 7 içflk. Le poète commence par prier les barons récouter ses chants s ce n'est point un poëme vulgaire rai'il va leur réciter , mais une glorieuse histoire , que uqne chevalier doit aimer et retenir :
Geste canchon doit-on tenir et amer.
Le' poète récapitule ensuite avec rapidité les grands évéemens qu'il va raconter : « Dieu confia à Pierre l'Ermite
Mi la mission d'appeler les chrétiens au secours de Jérusalem; » mais les prcmii^res armées des pèlerins qui marcbèrent' » vers rOrient , furent massacrées par les Turcs : alors de i » glorieux princes prirent les armes; Antioche, Archas, » Jérusalem , tombèrent sous les coups des croisés , mal^ ! 9 la pluie et les orages qui s'opposaient à leurs efforts»,
Grans plueos et orages de noîs et de temps.
Cette espèce d'introduction est en forme de dialogue entre im baron et le poète , qui entre immédiatement en matiire. Il raconte d'abord le pèlerinage de Pierre l'Ermite ; il pemt ce pieux cénobite, monté sur un âne^ traversant les pajl d'Orient , d'où , selon le romancier , il eut graud'peine a sortir :
. . , . . .Grand paine «juel îssî dcl pai«*
Puis il nous le représente aux genoux du pontife , soUh citant par ses larmes des secours pour ^ la Palestine. U pontlio pleure avec lui sur les malheurs de Sion.
Dolans lu le poiiitlfe .,.,.,,.
Le poète passe ensuite aux éyénemens de la premièn croisade, qu'il raconte succinctement. A la nouyeuederar* rivée des pèlerins, les Turcs ^rent sonner ban; ils^firenlamtr leur gent et marclièrent contre l*09t de Pierre,
En racontant la mort du prêtre tué au pied des autds par les soldats de Soliman , le poète ajoute que la tête de ce prêtre , séparée de soft corps , prédit à Soliman les coih quctes futures des croisés et la perte de ses villes et de tes châteaux ;
Pcr col vos perdrez vos castlaui et vos vies.
Gandor de Douai trace les événemens de la croisade de Godefroi de Bouillon : le séjour des pèlerins à Constantinople l'occupe assez long-temps; il parle des refus faits pir Bohémond , qu'il appelle le preux et le vaillant , de prêter serment de fidélité à Alexis ; il place dans la bouche du prince grec diffèrens discours qui ont pour objet de détourner les pèlerins de la conquête de la cité sainte : Godefroi lui répondit qu'il était prêt à souffrir toute chose pour l'amour de Jésus-Christ. L'auteur raconte fort longuement la prise d' Antioche -, il paraît faire de Bohémond son héros favori, et ne parle qu'en passant des autres princes. Le manuscrit, dans cette partie , est orné de petites miniatures qui représeuteiit les opérations du siège d' Antioche; elles donneBl une idée de la manière dont les croisés faisaient leurs sièges Sous une de ces miniatures, qui représente la prise d'An* tioche , on lit ces mots : C'est ainsi que les Français assiAi' rciit JnliocUc et que ils la prirent. Au récit des événemens ([v
smvirent la prise de cette ville , le romancier mêle une foule de détails singulier^ qu'on ne lit dans aucune chronique -, il est à remarquer que le poète ne rapporte pas une seule de ces visions qu'on trouve en si grand nombre dans nos vieux Idstoriens des guerres saintes. Dans la description qu'il fait de la marche des chrétiens vers Jérusalem, Gandor de Douai trace plutôt l'histoire de chaque prince , qu'il ne suit les érénemens généraux de la croisade : c'est ainsi qu'il raconte successivement l'histoire de Godefroi , de Tancrede , de Boli^nond et de Baudoin. Ces épisodes jettent dans son récit une grande confusion , défaut qui est faiblement racheté par Hntéret que le romancier a cherché à répandre daps ses ta-* Ueaux. Arrivé au siège de Jérusalem , Gandor s'arrête toutà-coup et s'exprime en ces termes : « Maintenant , seigneurs» » écoutez une chanson glorieuse ; écoutez comment les guerj* riers de la croix prirent la cité sainte , et comment ils la » délivrèrent de la race de Mahomet. » Après avoir ainsi appelé l'attention des barons et des chevaUers , l'auteur trace rapidement le siège de Jérusalem. Ici, comme pour le siège d'Antiocfae , il y a dans le manuscrit de petites miniatures
Ïii représentent les travaux des assiégeans : dans l'une elles on aperçoit le béUer ; dans une autre ^ les tours rou-> Jutes et les diverses machines employées dans les sièges au moyen âge. Gandor de Douai n'offre plus qu'un faible intérêt dirâ le reste de son récit; l'ouvrage finit à l'élection de fiodefroi.
T. Roman de Godefroi de Bouillon. — Ce roman , encore îiédit, porte Iç n°. io5 (supplément] des manuscrits du roi; c'est la vie de Godefroi, embellie par l'imagination d'un romancier. Nous en présenterons une courte analyse,
A peine âgé de quinze ans , Godefroi s'était rendu à la cour de l'empereur Othon ; quinze hommes d'armes , revêtus de riches manteaux d'hermine, accompagnaient le jeune prince. En voyant une si belle escorte , Othon demanda à fiodefirôi. quel était son parage et son nom. L'héritier de Bouillon le lui apprit : alors
ZéC bon roi le pristpar le menton , Ltaface lui baisa deux fois à sa raison.
• Fendant qu'il était à la cour de l'empereur, Godefroi eut à d^endre une jeune pucelle à la fresche coulour, contre un «TÎde châtelam qui l'avait dépouillée de l'héritage de ses
Ére9« Le romancier décrit le combat qui eut lieu entre le ros de Bouillon et le châtelain , et qui fut glorieux pour le jeune prince ; il raconte la reconnaissance de l'orpheline et le noble désintéressement du vainqueur. Quelque temp$
après le retour de Godefroi dan$ le duché de son père, del pnénomènes célestes se manifestèrent en Orient. Profonde* ment instruite dans la connaissance des astres et dans la mf gie, la mère de Rerbogath devina ce qu'annonçaient cei prodiges, et tomba en pâmoison ; revenue de son évanoidi* « sèment , elle appela une de ses femmes et lui dit qu'en la tent de France étaient nés trois damoisels qui devaient un jour envahir toute la Turcomanie : l'aîné de ces enfans portait le nom de Godefroi, et son père était le duc de Bouillon : deux de set frères étaient jeunes , biauXj et commençaux; ayant trou um ils devaient passer outre à la tête de la gent de France et desconfire Soliman. La mère de Gorboran ne se contenta pas de dévoiler ces tristes événemens à sa confidente ; elle voulut encore en instruire son fils. Le romancier place dans la bouche de cette mère en larmes de longs discours en forme de prédictions , dans lesquels elle annonce les croisades successives qui doivent désoler la Palestine. Nous passons sous silence un grand nombre d'autres événemens de la vie privée de Godefroi, pour arriver immédiatement à la première croisade.
Le romancier raconte rapidement le pèlerinage de Pierre l'Ermite , qu'il appelle Pierre à barbe meslée; û ajoute an récit des historiens des circonstances romanesques , mais peu intéressantes.
Parvenu au concile de Clermont , il traduit en vers'français le discours du pape. En décrivant la désolation que 1 fît naître au milieu des femmes et des filles le départ des croisés , il dit que ces nobles dames éplorées juraient loyauté à leurs amans et à leurs époux, et demandaient, en retour, de n'être point oubliées.
Souviegne vous de nous ne soîons oubliées.
Le romancier suit son héros à la tête des armées de pèlerins qui traversèrent la Romanie ; il parle assez longuement des sièges de Nicée et d'Antioche. A l'occasion du siège de cette dernière ville , il dit qu'elle fut prise un mercredi au soir :
AntîocKe fut prise un mercredi au soir.
n décrit ensuite toutes les horreurs de la famine éprouvc'c
{)ar les chrétiens dans cette cité : les barons et les chevaiers , si foiles ils étoient, ne purent défendre une tour élevée pour préserver la ville de toute attaque. Comme les ^ historiens de la croisade , le romancier raconte les visions £ qui précédèrent la découverte de la sainte lance ; il n'a fait ici que traduire le moine Robert. Il traduit encore ce chroniqueur dans l'itinéraire des croisés marchant vers Jérusalem. L'intérêt du roman est ici sensiblement affaibli ; cepen*
dant le poète le relève de temps en temps par des épisodes qui concernent plutôt l'histoire de son héros que celle de la croisade : c'est ainsi qu'il nous peint Godefroi se défendant de sa Taillante épée contre des serpens et des griffons , et Baudouin forçant à la retraite le démon même. Comme pour la prise d'Antioche, le romancier fixe la date de la prise de Jérusalem. <c Ce fut le vendredi quinze du mois de M juillet que Jérusalem tomba au pouvoir de nos barons. » En décrivant l'élection de Godefroi , il rapporte que l'évêque de Marrah , revêtu de son étole , parla en ces termes aux barons chrétiens :
Signor, ceste cité vous Favez conqnestee :
Or faut élire un roi dont elle soit gardée^ £t la terre environs des païens recensée.
Alors , ajoute le romancier , les barons , tout à une huée,
1 proclamèrent Godefroi de Bouillon. Ce modeste héros reiisa, «< Pourquoi , dit-il , conquise par tous , Jérusalem ne » serait-elle pas défendue par tous ? »> Ce ne fut que sur les
Xésentations , plusieurs fois répétées , de l'évêque de Mar- , que le duc de Bouillon accepta le trône. Le romancier parle ensuite de la bataille d'Asealon et du triomphe des chrétiens. Une circonstance assez remarquable dans ce roman , c'est que le nom des chefs des musulmans est toujours le même aux sièges d'Antioche et de Nicée, à la bataille de Dorylée et d'Asealon; c'est toujours Corboran et Do-lîfeme qui commandent les bataillons des infidèles et qui (nient couverts de honte devant Fétendard de la croix. Le gouvernement du nouveau roi de Jérusalem n'arrête que peu d'instant le romancier^ et celui-ci ne dit plus rien de nouveau , même en racontant la mort du héros qu'il a célébré.
Gestes de PhUippe^Auguste ^ Roi des Français , écrits par RigoMj chronographe de ce prince (1).
Rigord, né dans le bas Languedoc, était, selon ce qu'il dit lui - même dans son épître dédicatoire au prince Louis , fils de Philippe , médecin , historiographe du roi de France , et le plus munMe des clercs de Saint-Denis, La chronique de Rigord n'est qu'un journal assez médiocrement écrit du règne de Philippe-Auguste. Ce qui rend cet ouvrage précieux aux yeux des savans , c'est le soin qu'a pris Fauteur de rapporter en entier les pièces diplomatiques de l'époque
qu'il décrit : on ne trouve jusque-là que dans les seuls
-^— ^— ^— ^»— — i II II I ■ I -■ ... ■ Il I I «.— — ■
(i) Gesta Philippi Augustî,. Francoram régis, descripta à magislro Rigordo scu RigotO| régis ipsius chronographo. ( Tome Y, page i. )
278 BiSLIOTHÈQbË
chronkjueurs anglais des exemples de cette exactitude t de cette fidélité historique.
Sous la date 1184, Rigord parle de Farrivi^e à Pari d'Héraclius , patriarche de Jérusalem > du prieur des hospi taliers d'outre-mei*, et du grand-maître du Temple. Comin on craignait que Saladin ne se rendît maître de la viU sainte, on les avait envoyés en Europe pour appointer aunî très-chrétien des Francs les clefs de Jérusalem et du sépulcre, et le conjurant humblement de venir au secours d Sion désolée. Maurice, évêque de paris, vint en processioi au-devant des députés , accompagné du clergé et de tout h peuple. Philippe-Auguste vint lui-même visiter les envoyé des chrétiens d'Orient , et commanda aux prévôts et baillii de son royaume , de fournir à Fentretien de la sainte ambassade sur les revenus royaux ; il convoqua une assembla des prélats , des princes et des barons ; tous les évêques eurent la mission d'exhorter les peuples à prendre les arme pour secourir la Terre -Sainte. Philippe envoya en mém< temps au-delà des mers l'élite de ses chevaUers , et un granc nombre de fantassins , qu'il devait entretenir à ses frais.
Trois ans plus tard , d'autres messagers d'Orient TÎn* tent annoncer avec des gémissemens et des soupirs, qu'en punition des péchés des chrétiens, Saladin avait, ei peu de jours , subjugué la cité de Jérusalem et toute la tem promise , à l'exception de Tyr, de TripoU et d'Antioche. A If fête de Saint-Hilaire , qu'on célèbre le 13 janvier, PhiUppe roi de France , et Henri , roi d'Angleterre , se rendirent à um conférence entre Trie et Gisors. C'est là que^ contre touti espérance et par un miracle de la bonté divine , le Saint- Esprit fut envoyé du ciel pour inspirer à ces deux princeî une résolution digne d'eux. Rigord nomme en cette occasion les princes et les seigneurs qui prirent la croix; et sam rappeler les discours qui furent prononcés par l'archevêque de Tyr, il se Contente de dire que les deux rois fondèrent une église en mémoire de la croisade qui venait d'être résolue. On fit élever une croix de bois sur le lieu même où s'était tenue l'assemblée , et ce lieu reçut dès-lors le nom de Champ sacre y sanctus a^er.
Au mois de mars de l'année 1 1 88 , dans le milieu du carême , le roi Philippe convoqua à Paris une assemblée générale, où furent aj^elés les prélats et barons du royaume, et dans laquelle une foule de guerriers prirent la croix. Pour subvenir aux besoins de la croisade , le roi décréta , avec l'assentiment du peuple et du clergé y une dîme générale pour cette année seulement ; Rigord ajoute qu'on nomi»^ cet impôt la dîme de Saladin.
DE» CUOISADES. 279
Ordonnance sur les Délies des Omises.
« Au nom de la Sainte-Trinité indivisible , ainsi soit- il. II
» a été établi , par le seigneur Philippe , roi de France , du
M conseil des archevêques , évêques et barons de ses états ,
*» que les évêques et prélats et clercs des couvens , et les
» guerriers qui auront pris la croix, auront, pour payer les
)• dettes qu'ils ont contractées , tant envers les Juifs qu'en-
» vers les chrétiens , avant que le roi ait pris la croix , Fes-
» pace de deux ans , à compter de la prochaine fête de tous
» les saints, de manière qu à la première fête les créanciers
» recevront un tiers de leur créance ; à la fcte suivante , un
» autre tiers ; et à la troisième fête, le dernier tiers. L'intérêt
» ne courra pour personne à compter du jour de la prise de
» la croix. Si un chevalier croisé , héritier légitime , fîls ou
» gendre d'un chevalier non croisé , ou de quelque veuve ,
>» est encore en puissance de père et mère , son père et sa
» mère auront , pour s'acquitter de leur dette , le délai fixé
» par l'ordonnance. Si leur fils ou gendre qui a pris la croix,
» n'est plus dans la dépendance de la famille , ou bien s'il
» n'est point chevalier, et s'il n'e^tpas croisé , ils ne jouiront
» d'aucun délai. Dans la quinzaine de la prochaine fête de
» Saint-Jean-Baptiste , les débiteurs qui auront des terres
» et des revenus , les assigneront à leurs créanciers , aux
j» termes prescrits suivant Tordonnance , par les mains du
» seigneur dans le domaine duquel seront ces terres et reve-
» nus, afin que les créanciers reçoivent ce qui leur est dû.
» Les seigneurs ne pourront s'opposer à ces assignations , à
M moins qu'ils ne garantissent ce qui est dû au créancier du
» croisé. Le croisé qui n'aura ni des terres ni des revenus
» sùffisans pour les appliquer au paiement de sa dette , de-
n. vra la faire garantir par des fidéijusseurs ou cautions qui
» s'obligeront de l'acquitter aux termes fixés ; et si , dans la
» quinzaine de la prochaine fête de Saint-Jean-Baptistc , la
» créance n'est point garantie par assignation de terres ou
»» par cautionnement, le croisé ne jouira point du délai ac-
» cordé aux autres croisés. Si un clerc ou un guerrier croisé
M doit à un clerc ou à un guerrier aussi croisé , la créance
» sera remise jusqu'à la prochaine fête de tous les Saints , en
» donnant toutefois des sûretés.
» Si quelque croisé , huit jours avant ou huit jours après » la Purification, donne pour sûreté à son créancier de l'or, de » l'argent ou du blé, ouquelqu'autre objet mobilier, le créan- » der ne sera pas forcé d'accorder à cet égard de délai. «L'achat du fruit d'une année, fait à un prix fixe ^ par un >* non croisé , est maintenu irrévocable. Si quelque guerrier
280 niBLÏOTHÈQUE
» OU clerc engage pour un nombre d'années détermine son » bien on ses revenus à quelque bourgeois croisé, ou i un » clerc ou guerrier non croisé , Tengagiste percevra , cette » année, les fruits de la terre ou des revenus, et le créan- » cier, au terme des années pendant lesquelles il devait te- » nir l'engagement ou la ferme , les retiendra un an de (Jus, » pour dédommagement de Tannée qu'il a perdue ; toutefois » cette année , le créancier gardera la moitié du blé , s'il a » cultivé des terres ou des vignes engagées. Tous les marchés » faits dans les huit jours de la Purification , seront ratifia. » Pour que le débiteur croisé jouisse du délai qui lui est ac- 9f cordé pour le paiement de sa dette , il faut qu'il donne une » garantie aussi bonne ou même meilleure que celle à laj> quelle il était tenu auparavant. S'il s'élève des dissentions » à l'occasion de la garantie, il en sera donné une aussi V bonne ou meilleure , de l'avis du seigneur dans la moui> vance duquel sera le créancier. Si le seigneur n'amendait » pas la garantie , il en serait référé au conseil du prince du ^ territoire. Si quelqu'un des seigneurs ou princes dans la 3i juridiction desquels se trouvent les créanciers ou débi- » teurs, ne veut pas tenir ou faire tenir ce qui est ordonne, » touchant le délai des dettes ou les assurances à faire, et » qu'averti par le métropolitain ou par son évêque , il ne le » Kisse pas tenir dans quarante jours, il pourra être mis » sous la sentence de l'excommunication. Cependant tant que « le seigneur ouïe prince voudra prouver, en présente du mei> tropolitain ou de l'évêque , qu'il n'a point manqué en cela >» au créancier ou au débiteur, et qu'il est prêt à tenir ce qui i> est ordonné , le métropolitain ou l'évêque ne pourra l'ex- » communier. Aucun croisé, soit clerc, soit guerrier ou 3) autre , ne pourra être assigné pour l'exécution de ses pro- » messes , depuis le jour de son départ jusqu'à celui de son » retour, à moins que l'instance n'ait lieu avant qu'il ait pris » la croix, jq
Institution de la Dune saladine,
« Tous ceux qui ne sont pas croisés donneront , cette an- » née , au moins la dîme de tous les biens meubles et de » tous leurs revenus, excepté les religieux de Cîteaux et » ceux de l'ordre des Chartreux ou de Fontevrauld et les *> lépreux , mais seulement pour leurs biens propres. Nul ne a pourra mettre la main sur les communes , hors le seigneur » même auquel la conmtiune appartiendra. Toutefois celui y» qui avait des droits sur quelqu'une de ces communes , les M conservera comme auparavant. Celui qui a haute justice >» sur quelque terre , percevra la dîme de cette même terre.
91 n faut qu'on sache que ceux qui paieront les dîmes, les » donneront de tout leur mobilier et de leurs revenus , sans » prélever les dettes qu'ils auront contractées auparavant. » Apres l'acquittement de la dîme , ils pomTont payer leurs » dettes avec ce qui leur restera. Tous les laïcs, tant mili-
* taires que autres , donneront leurs dîmes sous la foi du » serment et la peine de l'anathème ; et les clercs , sous celle » de l'excorwnunication. Le guerrieir non croisé donnera au » seigneur croisé dont il sera l'homme lige , la dîme de son » propre mobilier et du fief qu'il tiendra de lui. S'il ne tient* » point de fief de lui , il donnera la dîme de son propre mo-
* biliier à son seigneur lige. Il la donnera de ses fiefs à ceux
* de qui û les tiendra. S'il n'a point de seigneur lige , il ' donnera la dîme de son propre mobilier à celui dans le ,
■ fief duquel il demeurera. Si quelque décimateur trouve ,'
■ dans le Romaine de celui qu'il doit décimer , des choses
■ qui appartiennent à un autre qu'à celui-ci , et que leur " propriétaire puisse le prouver, le décimateur ne pourra les
* retenir. Le guerrier croisé , qui est héritier légitime , fils
* ou gendre d'un guerrier non croisé , ou de quelque veuve, ** aura la dîme de son përe ou de sa mère. Personne ne por-
* tera la main sur les biens des archevêques , évêques , cha-
■ pitres , ou des églises qui en relèvent immédiatement , si
* ce n'est les archevêques, évêques, chapitres et églises qui en
* ont la mouvance. Les évêques qui en percevront des dîmes,
* les donneront à ceux à qui ils les doivent. Tout croisé qui ,
* devant la taille ou la dîme, ne voudra pas la payer, sera con-
* traintpar celui à quiil la doit, et qui en disposera à sa volonté,
* et celui qui s'en emparera ne sera pas excommunié pour cela.
* Dieu récompensera celui qui paiera dévotement la dîme. » Ces deux pièces importantes, qu'on ne trouve que dans
Rigord, nous fournissent des documens précieux pour l'histoire de la législation des croisades. Le même historien est loin de nous donner des documens aussi instructifs wr le caractère, l'esprit et les mœurs des croisés, les causes des événemens, et les progrès de la troisième Kuerre sainte. Rigord se borne à nous apprendre que l'an il Seigneur 1 190 , à la fête de Saint-Jean-Baptiste , Philippe «e rendit à l'égUse de Saint-Denis , reçut la panetière et le bourdon, et prit devant l'autel des saints martyrs deux étendards de soie, très-beaux, et deux bannières ornées de croix et brodées d'or.
La manière dont Rigord rapporte les bruits populaires de cette époque , prouve qu'il ne s'élève pas au-dessus de ses contemporains par les lumières de la critique. A l'année 1 1 88, il nous dit que la lune , qui désigne l'église , et qui était
pleine alors , sembla peu de temps avant Taurore , par une nuit très-sereine , descendre un moment jusqu'à terre. Elle y resta quelque temps , comme pour y prendre des forces , et remonta ensuite graduellement dans le ciel. L'historien cite ici le témoignage de plusieurs religieux d'Argenteuil et de Saint-Denis. Il était lui-même à Argenteuil, lorsque le phénomène dont il parle fut aperçu par un grand nombre de personnes. Nous citerons un autre prodige rapporté par le même historien. A l'époque où la nouvelle de la prise de Jérusalem par Saladin fut arrivée en Europe, on remarqua que les enfans qui naquirent , n'eurent plus que vingt-deux dents ou vingt au plus, au lieu de trente ou trente-deux qu'ils avaient auparavant. Cette assertion d'un fait si extraordinaire et si facile à vérifier, a d'autant plus droit de nous surprendre , que le chroniqueur n'avait pas seulement le titre d'historiographe, mais qu'il se donnait encore pour médecin. Parmi les choses que rapporte Rigord , on peut distinguer des vers latins qu'il appelle prophétiques , et dans lesquels on annonçait la gloire de Philippe. Nous nous bor* nerons à mettre sous les yeux de nos lecteurs ce que dit k poète du roi de France partant pour la croisade : Terribk comme un lion , rapide comme un corbeau, doux comme m agneau, il relèvera les murs de Jebus (Jérusalem). C'est ainsi que les poètes parlaient avant la croisade. Au retour de Philippe, la flatterie elle-même se tut ; tout l'honneur de cette guerre fut à Richard , et voilà pourquoi sans doute les historiens français en ont si peu parlé.
A l'année 1 1 89 , l'historien rapporte que Philippe , avant de sortir du royaume , avait convoqué à Paris ses conseillers et les principaux seigneurs de sa maison , et qu'il leur avait lu son testament, par lequel il réglait l'administration de ses états. Ce testament nous paraît digne d'être analyse. Après un court préambule , le roi ordonne ce qui suit : I". Ses baillis désigneront quatre prud'hommes qui seront placés auprès de chaque prévôt pour administrer, conjointement avec lui , les affaires de chaque ville. Afin que les affaires de ses sujets puissent être promptement jugées, \t roi nomme des baillis qui tiendront des assises mensuelles. 1"^, La reine et Guillaume , archevêque de Reims , devront eux-mêmes tenir un plaid au moins tous les quatre mois, pour juger les différends élevés entre les hommes du roi. 3". Si un bailli commet quelque crime ou se laisse séduire, l'archevêque de Reims et la reine devront en écrire au roi; ils ne pourront le destituer que pour crime capital : les baillis , à leur tour, rendront compte au roi de la conduite des prévôts. 4^. Chaque année, la reine et l'archevêque de Reintf
feront connaître au monarque la situation du royaun^. 5®. Si quelque siège épiscopal vient h vaquer, la nomination du nouveau prélat appartiendra au roi ; mais les moines et les religieux éliront librement leur abbé. G°. Quant aux r^ales , elles seront perçues par la reine et rarchevéque jusqu'au retour du roi. 7°. Pendant le pèlerinage du monarque , aucune taille ne pourra être levée sur ses sujets que d'après ses ordres, ou , s'il meurt , jusqu'à la majorité de son fils. 8**. Les baillis et les prévôts ne pourront arrêter aucune personne ni saisir aucune propriété lorsqu'une caution sera fournie. Par les derniers articles de ce testament en forme d'ordonnance • Pbilippe détermine le mode de paiement des redevances dues pas ses sujets et l'emploi qui doit en être fait ; il veut qu'on les renferme dans un trésor placé dans le Temple , pour y demeurer déposées jusqu'à ce que le roi en dispose par des ordres précis : il veut que ce trésor, dans le cas où il viendrait à mourir pendant son expédition , soit partagé en deux parties , dont l'une sera appliquée à la réparation des églises détruites par la guerre , et à indemniser teux de ses sujets que les tailles ont appauvris ; l'autre sera remise à son fils, et, si celui-ci vient à mourir, sept personnes» qu'il désigne» en feront la répartition connue il convient.
Histoire de la Vie et des Gestes de PluUppe^ Auguste ^ Roi des Français j par Guillaume le Breton j c/wipelaùi du Roij continuateur de Rigord (1).
Guillaume , né en Bretagne , était chapelain de Philippe- Auguste ; il accompagna ce prince dans toutes ses expéditions, n a fait un abrégé et une continuation de l'histoire de Ugord. Comme ce dernier, il fait descendre la première race de nos rois de Francion , fils d'Hector , et la nation française des Troyens. Telles étaient alors les opinions des savans sur les commencemens de notre histoire.
Guillaume le Breton donne peu de détails sur les croisades; ions la date de 1 187, il rapporte , comme Rigord, que des ^astrologues avaient prédit pour le mois de septembre un terrible ouragan , qui devait tuer beaucoup d'hommes et d'animaux. Cette prédiction se trouva fausse, mais l'historien pense qi^on devait l'entendre de l'invasion de Saladindans la Terre- &inte, et du massacre des chrétiens d'outre-mcr. Guilfanime nous parle ensuite de l'assemblée de Gisors , dans lavudle les rois de France et d'Angleterre prirent la croix ; tf ne nous donne aucun détail sur cette assemblée, non
(t) Historîa de vitâ et gestis Philippi-Aiigusti,Francoruinrcj>is, postRigorauaiy anctore Gaillelmo ArmoricO| ipsius régis capellano. (T. V,p. 68.)
plus que sur le départ et le Voyage de Philippe-Auguste. En parlant du siëge d'Acre , il se borne à dire que très-peu de temps avant la prise de la ville, il y eut une éclipse de soleil qui dura quatre heures. Ce trait suffirait pour caractériser 1 esprit du chroniqueur, très-attentif à raconter les phénomènes de la nature ; il nous rapporte fidèlement les inondations, les gelées extraordinaires, les sécheresses, les longues pluies , et jusqu'aux éclats de la foudre qui un jour renversèrent le coq doré placé sur le clocher de Saint-Denis. \ L'historien paraît beaucoup moins attentif à la marche des événemens qu'à celle des saisons. Il attribue le retour précipité de PhiHppe à la défiance que lui inspiraient les relations j trop fréquentes de Richard avec Saladin. La mahidie de ce I prince qui lui fit tomber les ongles , les cheveux et la super- ' licie de la peau , lui paraît avoir été occasionée par le poison. Ayant appris , quelque temps après , que des émissaires du j
S rince des Assassins avaient été envoyés , par les conseils de \ ichard , pour le tuer de la même manière qu'on avait assassiné le marquis de Montferrat, Philippe s'entoura d'une garde '\ plus nombreuse. C'est là l'origine des gardes de la porte : on peut considérer cette garde comme le premier corps de troupe régulier et permanent ^evé en France; innovalioB dans le système militaire européen , qui , comme on le sait, porta le dernier coup à la féodalité. Peut-être PhBippe- Auguste et plusieurs de ses successeurs supposèrent-Us ces menaces fréquentes d'assassinat de la part du Vieux de b Montagne , aha de s'autoriser de ces prétendus dangers pour se permettre des innovations importantes qui devaient être impatiemment supportées par les hauts barons du royaume. Guillaume passe sous silence la conquête de Constantinople par les Latins , et ne dit qu'un mot de la prédication de la sixième croisade. Le cardinal de Gourçon donnait la croix aux femmes , aux enfans , aux aveugles , aux sourds, aux lépreux , ce qui indisposa les chevaliers. Le même légat et les prédicateurs qui le suivaient, pour 'plaire au peuple, diffamaient le clergé plus qu'il ne faut, et leurs aiscours devenaient un sujet de scandale et de schisme. Le roi et le clergé de France adressèrent des réclamations au pape. On trouve dans l'histoire de Guillaume le Breton quelques détails sur la guerre que Louis , fils de Philippe , soutint contre le roi d'Angleterre qu'il voulait détrôner. Ce dernier, pour éviter sa ruine , s'était déclaré le vassal du Saiut-Sicge ; le pape voulut rétablir la paix , et, comme il ne put y réussir, ce fut alors qu'il prononça ces paroles terribles : Glaist, j glaive, sors au fourreau pour verser le san^, etc. « Le Sci- j M gneur, dit ensuite notre historien , qui protège toujours i » Philippe-lc-Magnanime , tourna alors contre le pape (Iû- ;
» nocent III) le glaive qu'il aiguisait contre les autres. Les » médecins, par un dessein partictdier de Dieu, se trompèrent » sur la maladie du Pontife , et le laissèrent mourir. » L'histoire que nous analysons ne 's'étend pas plus sur le siège de Damiette que sur celui de Ptolëmaïs. On y lit seulement que le cardinal Pelage distribuait à son grë l'argent du public y extorqué dans tout V univers au clergé et au peuple par des ecclésiastiques qui l'exigeaient sous le nom de vingtièmes, ttd'autres formes peu légitimes, Guillaume ajoute que le légat força les chrétiens d'aller assiéger TLanis ( les chrétiens marchèrent alors sur le Caire). Comme le roi Jean et d'autre» guerriers n'étaient point d'avis de cette expédition , le l^t menaça d'excommunier tous ceux qui étaient d'une (^inion contraire à la sienne. Cependant l'armée chrétienne rat faite prisonnière et capitula ; ce qui démontra , dit l'historien de Philippe , que les sen>içes forcés et l'argent extorqué ne sont jamais agréables à Dieu.
Cette chronique se termine par la mort de Philippe-le- Ifagnanime^ que Rigord et Guillaume appellent tous deux krtH irès-chrûien de France. Philippe avait fait un testament fjk partant pour la croisade; l'histoire de Guillaume le Breton nous a conservé un second et dernier testament , par lequel le monarque français lègue au roi de Jérusalem trois mille marcs d'argent , deux mille à la maison de l'hôpital , autant futac Templiers. Philippe lègue de plus , pour le secours de la Terre-Samte , cent cinquante mille cinq cents marcs d'argent 9 à condition que le roi de Jérusalem , l'ordre de Saint- Jean et celui du Temple, entretiendront trois cents chevaliers déplus q[u'ils n'ont coutmne d'en avoir. Yoilà tout ce que nous avons trouvé dans Guillaume le Breton sur les croisades. Dans un morceau d'histoire intitulé : Autres Gestes de PUUppe-Auguste , roi des Français y tirés d'un vieux ma~ muent (tome Y, page 257) , il est mention d'une cérémonie rdigieuse qu'on observait lors du départ de nos rois pour h guerre sainte. On exposait à Saint-Denis les reliques du paàron de la France et de plusieurs autres martyrs ; les fidèles fhf rendaient en foule , et priaient Dieu pour la conservation &k roi et de ceux qui devaient le suivre.
Lt$ Gestes de St. Louis ^ écrits par le frère Guillaume de Nangis ^ moine de Saint-Detùs en France (1 ).
GuiLLAUHE DE Nangis cst pcu connu. Les historiens du
(i) Gesta S. Ludovic! noni, Francorum régis, dcscripta per fra-
286 biblxothIquk
temps ne disent rien de lui. Nous apprenons seulement » par la petite préface qu'il a mise à ta tête des Gestes de st. Louis , qu'il était moine de Saint-Denis et qu'il présenta à Philippe-le-Bel ces Gestes et ceux de Philippe-le-Hardi.
Dans cette préface , qui est commune aux deux ouvrages, Fauteur loue les historiens qui mettent sous les yeux des princes les grandes actions de leurs prédécesseurs > et nous dit qu'il a voidu les imiter. Quoiqu'il ne soit pas savant , il ne laissera pas de glaner dans*les ouvrages des autres , et d'en composer la vie de St. Louis.
Les histoires de GHon de Reims et de Geoffroi de Beanlieu ont servi à celle de Nangis. Geoffroi de Beaulieu avait accompagné le roi dans ses deux expéditions d'outremer ; il avait toujours eu sa confiance. Guillaume de Nan^s ne pouvait donc prendre de documens plus certains sur la vie privée du saint roi.
L'ouvrage de Guillaume de Nangis a été traduit en entier dans les chroniques de Saint-Denis. Nous avons préféré cette traduction au texte même de l'historien , parce qae , d'une
fart , elle offre l'agrément du vieux langage , et que , de autre, son insertion dans les chroniques de Saint-Deais donne à cette traduction un plus grand caractère d'authenticité ; car on sait qu'avant d'insérer un monument historique dans cette chronique , on procédait à une sorte d'eiH quête sur la vérité des faits qui y étaient rapportes. Guillaume de Nangis parle d'abord du projet formé par le Yieux de la Montagne d'assassiner St. Louis. Ce qui avait déterminé le prince des Assassins à cet acte impie , c'est , selon notre historien , que le roi de France estoii de tous les princes chrestiens celui qui gardait mieux les commandement de lafoy chrestieime. L'historien rappelle ici les idées de ses contemporains sur le Yieux de la Montagne : il avait ^ selon lui , plusieurs enfans nés de sa terre qu'il faisait nourrir et vUrodwrc dans son palais ^ et leur faisait apprendre toute manière de langues et à craindre et à doubler leur sci^ gfieur terrien par-dessus tout , et obéir à lui jusqu'à la moft. Guillaume ajoute que le Yieux de la Montagne désigna deux Assassins pour tuer le roi, mais que bientôt il s'en repentit; alors il en envoya deux autres pour provenir ce prince , qui accueilUt les premiers et les derniers avec la même bienveillance.
L'historien dit ensuite que le roi , ayant rétabli la paix dan? son royaume , n'oublia pas les biens que Nastre-Seigneur lui
trem Gulllclmum de Nangiuco , Monachum Sancti-Diqpiysii in Fnnci.u ( Tome Y, page 3aG. )
fisL A cet eflcty l'empereur de Constantinopic étant venu on France pour solliciter des secours pour la Terre - sainte , il le pria de lui donner la saincte couronne éTespines dont NostrcSeigneur fust courosnc en sa passion. Lorsque le roi apprit que d'aussi précieuses reliques étaient dans son royaume, il recommanda de ies déposer provisoirement dans spn château de Vincennes;^tft5 , l'an de grâce mil deux cent trente-neuf et le vendredi d'après VAssumption Nostre-Dame , le roi vint tout nu-piés et desceint en sa pure cotte , et ses trois frères Robert ^ Alphons et Charles ^ et apportèrent les reliques honorablement à grant compaignie du clergie et du peuple et des gens de religion , faisans grands mélodies de douls chantz,
S. Louis plaça la couronne dans la Sainte-Chapelle : en celle chapelle establit, le roi, chanoines et chapellayns et ^ clercs qui de jour et de nuit font le service Jesus-Christ, ^ L'historien passe ensuite au pèlerinage du roi de Navarre, du duc de Bretagne , des comtes de Bar et de Montfort : ils arrivèrent, suivant notre historien, sains et saufs jusqu'à Acre ; là, le duc de Bretagne se sépara du gros de la troupe des pèlerins , sans le congie du commun et sans le sceu du roi de Navarre, qui estoit maistre de tous eulx. La tentative du duc de Br.etii^e fut couronnée d'un heureux succès; car ies pèlerins qu'il commandait s'etant approches d'une grosse ville de Sarrasins , ilz y entrèrent assez ligierement et misrent les mecreans en ckativoison.
Les comtes de Montfort et de Bar, voulant imiter le duc de Bretagne , quittèrent le roi de Navarre et s'avancèrent sans précaution vers la cite de Gaza. Les Sarrasins profitèrent de l'etat d'épuisement des pèlerins , qui avaient chevauché toute la nuit , pour les attaquer ; ceulx-ci ne purent durer contre les Sarrasins , lesquels occirent d'eulx tant comme il leur pleut et misrent le remanens en lyens et en fers / le comte de Montfort fut liez de cordes, et les autres barons menés en diverses prisons. Après ce triste événement, on disait dans l'armée que Nostre-Seigneur souffroit tcsle ferte , pource que les contes tendoient plus à vaine gloire de chevalerie qu'à faire le prottjit de la Terre-sainte, Richard prince de Cornouaillcs , ayant appris, durant son pèlerinage d'outre-mer, les malheurs arrive's aux pèlerins français, conclut avec les infidèles un traite par lequel les chresiien'i eurent sauf-conduit d'aller visiter le Sainct-Sepuickre de Nosfre-Srigneur en Jérusalem,
Dans un chapitre suivant, Guillaume parle de FinvasioD
des Tartares ; ii raconte succinctement les vastes conquêtes de ces barbares, et dit, à cette occasion, que, s'etant empares par la force d'une ville de la Syrie , ils massacrèrent tous les habitans , sauf deux chrétiens français qu'ils épargnèrent , parce qu'ils avaient entendu parler de la valeur et de la loyauté de cette nation ; mais, afin de connaître par leurs propres yeux si cette réputation e'tait me'rite'e , ils ordonnèrent que les deux Français se mesureraient en combat singulier , et que le vainqueur seul aurait la vie. Les deux chre'tiens acceptèrent cette proposition ; mais à peine furent-ils arme's, qu'ils se pre'cipitèrent sur Tes Tartares, et en tuèrent plus de trente avant qu'ils pussent être arrête's. Guillaume ajoute ({uepoiir ce que ces deux chrestiens ne voulurent pas s'occire l'ung Vautre, les Tar tarins prisèrent fort les gens de France.
L'ouvrage de Guillaume de Nangis commence à devenir plus inte'ressant pour l'histoire des croisades dans le trentecinquième chapitre , où cet auteur parie de ia maladie de Louis IX à Pontoise, maladie pendant laquelle ce monarque fit vœu d'aller à la Terre-sainte. Voici comment s'exprime le vieux traducteur de la chronique :
u Si comme ceste doutante nouvelle couroit par le pays , K celur qui commande aux vents et à la mer et aux eiemens , y) et les tourne quelle part qu'il veult, fut esmu de pitié, V car il voulut que le roi fust gary de sa maladie et lui revint f) l'esperit. Ceux qui estoient entour lui, disoient que son » esperit lui avoit este' ravy ; quand il fut revenu et il peut « parler, il requist tantost la croix pour aller outre-mer, et yy la prinst dévotement. Le roi commença à garir tant , que yy Notre-Seigneur le mit en parfaite santé; moult devint au- ^y mosnier après ceste maladie et religieux, et fut en grande yy dévotion de secourir la terre d'oultre-mer. »
Le chroniqueur parle ensuite de l'invasion de la Terresainte par une manière de gens qu'on appelle Gressains [ Carismiens ] , et de la prise de la sainte cite ; alors , ajoutet-il , fu la prophecie David accomplie qui dist : Une gens viendront en ton héritage , ton temple gasteront de san^ et de vilaines ordures , tes gens occiront et abandonneront aulx oiseaulx et aulx bestes , le sang espandr ont autour Jérusalem en si grant abondance comme une rivière.
Dans un autre chapitre, intitule du miracle qui arriva en Turquie , Guillaume raconte que dans une ville de Syrie, tandis que les Sarrasins et les chrétiens étaient rassembles un enchanteur qui faisait des jongleries dans une place ou
DBS CROISADES. 289
j avait une croix y pissa sur le siège de la croix, et, si comme ptssoit , il cheut mort devant tous ceulx qui le regardoient, es chrétiens prétendirent que Dieu Pavait ainsi frappe de lort en punition de son action impie : les Sarrasins le ièrent; et l'un d'eux s'approcha de la croix et la toucha avec ï poing en signe de mépris : aussitôt son bras se dessécha. Un utre que ces miracles ne frappèrent point , s'approcha à son >ur de la croix , et dit en pissant contre cette croix, Cecy est n despit des chrestiens; il tomba au même instant raide lort. De ce miracle j continue le chvomï^enT y furent joyeua^ ?5 chrestiens , et les Sarrasins furent dêlens et courroucés.
I>ans un des chapitres suivans, le chroniqueur parle du »elerinage du roi à la Terre-sainte ; il le suit dans son oyage à travers ia France , et dit que dès ce moment il ne oulut plus vestir de robbe d'escarlate , ne de brunecte , ne ^e vert , ne de couleur qui fust apparois santé , ains vestoit obbe de camelin, de brun ou depers. En traversant le Dauhine, ses gens furent insultes et pilles par ie châtelain de la loche du Clein ( la Roche du Clein était sur les bords du Ihâne) : S. Louis ordonna que le château fut rase ; ce qui ut tantost fait, car ceulx de dedans furent prins et mis n fers et en lyens, et le chastel fut tout destruit et gasté. iruîllaume de Nangis parle ensuite du séjour du roi à Chypre t des conversions nombreuses qu'il opéra par sa seule preence; pendant ce séjour, il reçut des ambassadeurs aung aron de Tharse , qui avoit nom Esckartay,
Ce prince annonçait au roi qu'il s'était converti au chrisianismc et qu'il e'tait prêt à re'unir ses forces contre les Sarrasins à celles des Français ; et encore disoyent les mesagiers , pour plus certaine chose , qu'il vouloit assiéger la ité de Baudas,pour ce que le pape des Sarrasins y demouroit t devait mourir dedans la f este de Pasques : icelluypape estoit ppellé calitey et avoit de coustume de demeurer à Baudas, jC roi fut moult joyeux d'une telle nouvelle, et leur fîst admi- \istrer boire et manger y et quanque mestier leur fut; le jour le Noël furent à la messe avec le roy , et furent à sa cour au lisner et se tindrent bien et honestement.
Pendant le même se'jour du roi à Chypre, Jean , connes- ^able d'Arménie, écrivit au souverain de cette île et au roi de France pour provoquer les secours d'Occident. S. Louis demanda aux messagers comment on savoit qu'il devoit aller oultre-mer : ils repondirent qu'on avait intercepte' des lettres des princes sarrasins, dans lesquelles il étoit contenu que le roy de France venait par force sur les Sarrasins
290 BIBLIOTHEQUB
à grant 9%t et à gvant uapîre. Le roi reçut ftuui dès messagers du roi des Tartares: il s'informa à ces luessagen de quel pays ils étaient venus, et prit des renseignemens sur les habitudes et les mœurs d'une nation dont ies armes semblaient alors favoriser les projets des chrétiens.
Voici ce que repondirent les messagers : Le peuple des Tartarins estait yasu hors de sa terre bien mvoit quarante ans passés , et estaient si grant multitude, qu'il n'est ne cité ne akastel qui les puissent contenir ne oik ils peussent démonter, mais sont en tentes et eu postures où ils entendent • nourrir leurs hestes : la terre dont ils vindrent premièrement est loing et a nom de Tartar; le roy Chaim avait mec iiy si grant multitude de gens à pied et à cheval, et si grant kabondance de bestes , que nul ne les pourrait noinorer; en pavillons et en tentes demeurent tousjours^ car nulle eité ne les pourrait recevoir. Après avoir ajoute d'autres traits à oe tab!eau des mœurs des Tartar es, Guillaume de Nangis fe termine en ces termes : Les Tartarins si ont une eaustume que quant le grant roy Chaim est mort, les princes et les chevaliers antpovoir de establir et faire nouvel rcy; mais il convient qu'il soitfilz au nepveu du roy qui devant est mort , ou qu'il luy appartienne de bien près.
Le départ du roi de File de Chypre, son arrivée à Damiettt, ses victoires, ses exploits et ses malheurs sont racontés avec beaucoup de fidélité par Guillaume de Nangis. En parlant de ia captivité' du roi , notre historien raconte que son premier soin, lorsqu'il se vit dans les mains des Sarrasins, fut de demander son livre pour dire vespres si comme il avait de eaustume : mais il ne trouva nul qui luypeust bailler, car il estait perdu avec les harnais. Si comme il y pensait dolent , triste et courroucé , le livre fut apporté devant luy.
Le chroniqueur rapporte les autres actions du roi , soit durant sa captivité , soit pendant son séjour en Palestine et en France; son récit est presque toujours dépourvu de cet intérêt qui semble s'attacher à Fhistoire de S. Louis. Nous ne nous arrêterons pas sur ia seconde croisade , plus brièvement racontée que dans GeofFroi de Beaulieu et Guillaume de Chartres, qui, d'aiiieurs, furent témoins oculaires des évënemens qu'ils rapportent.
A la suite de son histoire de S. Louis , Guillaume de Nangis a placé celle de Philippe-Ie Hardi; il commence son réoit en ces termes : Nous avons escript du hon roy sainct Louis , digne de mémoire, et exposé, au mieulx que nous avons peu , les faits et la grant bonté qiii estaient en luy.
DXS CROISADES. 291
quant il trespassa de ce siècle au chas tel de Cartage , ai est nostre propos de eœposer les faits de Philippe, sonfilz, qui eêtoit digne de honneur et de louenge. Après cette espèce de préface j Gaîiiaume commence par peindre la profonde ti is« tesse que ia mort du saint roi repandit parmi les soldats de It croix: mais ceulx-ci n en faisoient pas grant semblant eu appert que eeuls de Thunes ne s'apperceussent que tel dommage leur fus t advenu. Ce fut sur ces entrefaites qnWriva le roi de Sicile : ce prince , ignorant la mort de S. Louis , commanda, quand on devroit prendre terre, que an sonnast trompettes etclerons; il s'étonna en débarquant que les gens de l'ast fussent si tristes et que ils ne lui fissent bonne chère. On lui dit d'abord que son frère e'tait dangereusement malade ; il se hâta de se rendre auprès de lui : si le troupa tout chaud, car son esperit es toit tout maintenant yssu ; incontinent qu'il vit son frère , il se mist à genoux et recommanda son ameàDieu , et commença à plorer, Adonc il sepourpensa que c est nature de femme que de plorer; si se dressa et regarda
entour luy aussi joyeusement comme se il ne luy en fust à »
nen.
Le roi de Sicile , lorsque les premiers mouvemens de sa douleur furent ainsi calmes, sollicita de son neveu ia per* missîoii de faire porter en Sicile les entrailles du saint rei; Philippe lui accorda cette permission. Puis les ossenuns furent mis en ^ng escrin moult bien embasmé en ung richa ârap de soye avec grant foison d'espices. Ces dépouilles furent ensuite portées en France, et déposées à Saint-Denis, ma* nastère où le roi avait esleu sa sépulture. Le chroniqueur parle ensuite des différentes attaques que les Français eurent à soutenir devant Tunis de la part des Sarrasins. Suivant notre chroniqueur , les pèlerins étaient moult Joyeux lorsqu'ils pouvaient joindre les infidèles. En parlant de Ut manière de combattre des musulmans, il dit que leur mamère est telle y qu'ils ne font fors esmoupoir les gens en gettant et en lanceant javelots; et quant ils voient que les gens sont toutprests de combattre, ils tournent en fuite. Ce fut dans un de ces engagemens que Gui de Beauson et son frère furent pris , après avoir fait une grant oecision de Sarrasins et grant mortalité : l'af^mee des pèlerins, qui voulut les délivrer, en fut empéchce ;7ar un grant et horrible estourbillon qui îesablon et lapouldre levoiten l'air, tellement qu ils f croient Us François parmy les yei^. Les Fran^'ais retournèrent alors dans leur eamp , dolens et courroucez, pource que ils ne purent recouvrer Ouy de Beauson et se^ compaignons.
Guillaume rapporte, dans le chapitre suivant, la victoire que le roi de Sicile remporta sur les Sarrasins qui couvraient la plaine de leurs troupes. Par une ruse ingénieuse , il parvint à les entourer, et les chrétiens se ferirent en eux aussi comme le loup se fiert entre les brebis, les glaives aux poings; et les espées et coulteaulx si en tuèrent tant, que les traces en estoient grans parmy les champs, qu'il semblait que ce fussent moutons qui fussent morts et crioient en leur langage trop horriblement. Selon le calcul de l'historien, trois mille Sarrasins tombèrent sous le coultel du roi de Sicile , sans compter ceux qui saillirent dans la mer et ceux qui trebuscherent aux fossez que Hz av oient faits au sablen et couverts pour faire cheoir et trebuscher les chrestiens.
Cette victoire ne diminua en rien l'audace des Sarrasins : ces infidèles avaient place leur camp de telle manière , qu'ils n'avoient point de nécessité de viande ne de nulle chose. Le roi commanda d'e'lever un chastel grant et large qu'il remplit de soldats qui bien vigoureusement lanceassent, traissent et gectassent jaçelos sur les Sarrasins ; par ce moyen et remploi de gelées toutes prestes pour aller en mer, touteffois que mestier en serait, les chrétiens coupèrent toute communication entre les Sarrasins.
Le roi de Tunis , ainsi vivement presse par les chre'tiens , voulut Faire un dernier effort; il demanda secours aux autres Sarrasins, si assembla roys et admit^aulx qui luy vindrent en ayde , et se présenta en bataille r an ge'e devant l'arme'e chrétienne. Les infidèles crioient et hurlaient à haulte voix , et commencèrent à menacer François en leur latigage et sonner trompettes etclerans et autres divers instrumens, et faisaient grant semblant de vouloir combattre. Lorsque les gardes du camp des chre'tiens virent cette armée s'approcher , si commencèrent à crier parmy l'ast: Aux armes! toute l\ force DE Thunes vient contre nous. A ce cri, les Français courent aux armes, vestent leurs haulbers, montent sur leurs chevaulx , les lances aux poings et leurs escus à leurs cols, et prindrent leurs enseignes de diverses couleurs.
Les ennemis furent tout esbahis de la belle tenue de l'arme'e ; ils se retirèrent pre'cipîtamment vers Tunis, abandonnant leurs tentes à la merci des chre'tiens : alors les barons français^r^n^ crier en l'ost, de par le roy de France, que nuls ne fussent si osez qu'ils tendissent la main au gaing, jusques à tant quils sceusscnt la contenance des Sarrasins et qu'ils eussent souveraine victoire. Les infidèles furent poursuivis à outrance jusque dans les montagnes : mais si comme
le roy vit que les montaignes estoient haultes, sine voulut plus avant aller.
Guillaume, dans le chapitre suivant, parle du triste éteA où fut réduite l'armée chrétienne lorsque les maladies contagieuses se répandirent parmi les soldats; les ungs at^oient la dissintere , les autres estoient enflés , les autres mour rotent de mort soubdaine. Les Sarrasins étaient encore plus affliges de ce terrible fléau, parce qu'ils gisaient comme pourceaulx en leurs herberges ; leur roy , pour esckever cette grant pestilence , se mussa [se cacha] soubs la terre.
La corruption des corps morts fut indiquée par les anciens des Sarrasins comme la cause de cette maladie ; c'est ce qui détermina je roi de Tunis à conclure une trêve. Après en avoir rapporte succinctement les conditions , le chroniqueur raconte le retour des princes chrétiens en Europe. Lesx^autres chapitres de l'histoire de Guillaume de Nangis n'ont plus aucun rapport avec les croisades.
Pièces historiques sur S. Louis..
Apres la chronique de Guillaume de Nangis, Duchesn-e a publie plusieurs autres chroniques et quelques pièces curieuses sur les croisades de S. Louis : pré^ntes séparément y ces differens ouvrages pourraient perdre de leur intérêt^ nous les réunirons dans un article unique
I. Convention avec les Vénitiens poitr le paS" SAGE DU AOf A LA TERRESAiNTE^^-hsi première pièce est une convention passée entre le roi & Louis et la republique de Venise; cette convention fut conclue au moment où ce monarqae se disposait à entreprendre pour la seconde fois le pèlerinage aux saints lieux. Les ambassadeurs de la république promettent au roi quinze vaisseaux d'une grandeur suffisante pour contenir quatre mille chevaux et dix mille gu^riers,, et la faculté d'acheter dans tout le territoire de la republique les choses nécessaires à l'armée des Eelerins ^ ils promettent aussi d'armer y au nom. de ia repulique et à ses frais, quinze ^ères^ afin de protéger les colonies chrétiennes d'Orient^ sous la condition; que les privilèges des Vénitiens seront respectés dans tous les lieux où se trouveront des individus de cette lUition. Les prij^riléges,, énumérés avec de grands détails dans cette convention^ consistent principalement dans le droit de juridiction sur les. su|ets vénitiens ,. attribué spécialement aux magistrats*
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<k Ib republî^e ; dans fa faculté de commercer librement par tous les états chrétiens ^ d'y avoir des e'giises, des
Eoids, des mesures, des bains, des fours, des faailes et des ouclieries particulières ; enfin dans l'abolition du droit de naufrage et d'aubaine dans tous les pays soumis à la domifiatton du roi.
Cette convention, qui ne fut point execute'e parce qu'on traita ensuite avec les Génois , se trouve suivie du testament ^ue fit Lottiii IX avant son départ pour Texpeditîon de Tunis.
n. Tbstamsnt de s. Louis. — Le saint roi , après avoir i ordonne' que toutes ses dettes soient payées , et que tous les maux dont il peut avoir été la cause soient repaies, ièg^ne i fa reine Marguerite quatre mille livres; à sa fille Agnès, dix mille livres ; et à chacun de ses fils puînés , Fapanage <|u'il leur a assigné. Le monarque fait ensuite une foule de legs pieux ; les églises , les pèlerins et les pauvres de Jésus- Christ, sont tour-à-tour L'objet de ses libéralités. Le roi de France montre aussi tout l'intérêt qu'il prend aux progrès des lumières, en dotant les écoles publiques et monastiques. III. Lettre de Philippe le Hardi a l'occasion de LA MORT DE S, LùVis (1). — «Philippe, par ia grâce de )9 Dieu, roi de France, à tous ses amés et féaux les arche- » véques , évéquea , abbés , prieurs , doyens , prêtres et » autres recteurs des églises, et à tous les couvens de re- » guïiers et de séculiers , collèges et chapitres établis dans » le royaume de France, qui ces présentes verront, salut et f) affection. C'est dans la plus profonde amertume de notre fi cœur que nous sommes forcés de vous annoncer une triste *> et cruelle nouvelle , qui doit exciter les pleurs de tous les 99 chrétiens et de tous les sujets de notre royaume , et qui sera y* pour nous un sujet continuel de soupirs et de regrets. Mais fi telle a été la volonté du Seigneur, qui dirige toujours, sen Ion son bon plaisir , les pas , les actions et la fin de ses » élus vers leur salut. Celui qui était aimé de Dieu et cher aux 39 hommes , Louis , de pieuse et éclatante mémoire , illustre A roi de France, notre seigneur et notre père adoré; ce prince, fi dont tonte la vie a été utile à l'Eglise , dont le souvenir fi est béni , dont les louanges retentissent par- tout , après » des oeuvres si admirables de piété et de charité^ après tant » de combats pénibles qu'il soutint avec ardeur , et sans se
(1) l^pistola pnbltcata saper obitu Ludovici noni régis. (Tome V, page 440.)
9 laisser abattre, pour la foi du Christ et la propagation de 9 l'Église ; après avoir aborde avec courage et sans perte des 9 siens au port de Tunis ; après s'être emparé de ce port et de 9 l'encrée de la terre d'Afrique, qu'il se proposait, si le Sei- 9 ^neur le permettait , de rendre au culte chrétien , lorsqu'il en 9 aurait chassé les barbares et qu'il i'auràit purgée de la rlM;e impure des Sarrasins ; après avoir victorieusement pris Carthage , et lorsqu'il s'avançait par terre et par eau et se proposait d'attaquer vigoureusement Tunis, d'abattre la puissance de l'infidèle qui y régnait, et d'accomplir heureusement ses travaux et ses combats avec l'assistance du Seigiieur, oe prince a été attaqué et retenu par une maladie cruelle. Apf-ès beaucoup de souffrances , après avoir demandé çt ref u , avec toute la dévotion dont il était capable, les sacremens de l'Église, il a rendu l'ame à son Créateur sur le sac et la cendre , et est mort en confessant notre foi et aveô les sentimens d'une piété fervente, le lendemain de la Saint^arthélemi , apôtre , à l'heure où Notre-Seigneur Jésus-Christ expira sur la croix en mourant pour la vie du monde. Ao- <»Dlés d'une douleur profonde et pénétrés du plus vif chagrin , nous déplorons sans cesse la mort d'un père si tendre , dans la perte duquel nous voyons non-seulement une plaie irrémédiable pour nous , mais un tort irréparable p^ur la chfetîenté. Tous pleurent également eoi^iiii un roi pieuit , un roi pacifique, le père des pauvres , le refnjj^ des malheureux , le consolateur des opprimés, le premier défenseur de la religion et de l'innocence , l'ami de la justice , de la foi , et le protecteur de l'Eglise.- Oh! qui nous donnera à nous, qui àfions tenir sa place sur la terre, de suivre ses traces, d'iraitèr ses exemples , d'accomplir ses desseins , d'exécuter ses ordres saerés et ses instructions sidataires ! Si la force de la douleur pouTait admettre la raison, nous aurions plus à noua glorifier des mérites de sa vie et de ses vertus qu'à nous plaindre de sa mort ; car c'est une grande gloire de l'avoir eu pour père: mais c'est une douleur irrémédiable d'avoir perdu ses dovoefi consolations , ses entretiens agréables , ses conseils efficaces et ie soutien que nous troum>ns en lui. Cette douleur serait sans adoucissement , si tou^t^eux qui ont connu sa vie et ses saintes actions n'avaient l'espoir assuré qu'il est déjà passe de la sollicitude temporelle de son règne au règne éternel ot a une gloire sans fin. Suspendons un moment nos plaintes , etfaisons de notre douleur et de nos gémissemens des moyens de salut, des secours à nos prières et à notre charité ; rendons au défunt un tribut de grâces qu'il a si bien mérité, afio
fy d*en retirer le fruit du souverain dispensateur de tout bien. f> Pour nous conformer aux désirs d'un père si pieuie , qui a ff demande humblement , en mourant , qu'on fit pour lui Aei » prières dans toutes les églises du royaume , nous envoyons 9 endivers lieux les frères GeofTroi de Beauiieu et Guillaume n de Chartres y de l'ordre des Prêcheurs , et le frère Jean des » Monts , de l'ordre des frères mineurs , familiers et aimés du f» feu roi notre père ; nous les chargeons , avec plusieurs de » notre maiiSN>n, de porter les présentes. Nous requérons donc j» de votre affection à tous , et vous prions , en mémoire de ia 9 dévotion sincère que notre roi et seigneur eut toujours pour 9f i'Église et les ecclésiastiques, et de la pieuse soIIicitudequ'H •j» eut pour la prospérité de son royaume, qu'il s'attacha à conft server paisiblement comme la prunelle de l'œil , d'ofirir au n Roi suprême des prières , des présens et tous les autres seff cours de ia charité, pour le repos de son ame pieuse, quoique f> plusieurs croient qu'elle n'a pas besoin d'intercession étrtnn gèr:e. Pendant que vous ferez exécuter cela dans tous les n iieux qui vous sont soumis , priez ensemble et faites prier n dans les mêmes lieux pour nous et pour toute Farinée 9) chrétienne.
9 Donné auprès de Carthage, le vendredi après la Nativité » de la Vierge, l'an 1270. i»