IV. CHRONiaVM.DE GeOFFROI DB Bb AU LIEU. Après
les pièces que nous venons d'indiquer, Duchesne a placé deux chroniques. La première est de Geoffroi de Beauiieu , frère de l'ordre des Prêcheurs et confesseur du roi. Dans cette chronique , l'auteur, comme il le dit lui-même dans sa préface , s'est efforcé de recueillir , pour la gloire de Dieu et l'édification des fidèles , les pieux discours et les saints actes de Louis IX. Il commence son ouvrage par comparer le roi de France à Josias, roi dlsraël; il suit cette comparaison pendant quatre chapitres de sa chronique ; il trouve des analogies dans le nom, les actions, les mérites des deux princes et fusque dans les vertus de leurs mères.
Il trace ensuite un portrait de Louis en ces termes : a Le saint roi était très-spiritnel , et ses paroles pleines de ff grâce; il était en garde coiitre les libertins, les méchans n et les calomniateurs ; jamais il n'insultait personne ; il re- « prenait doucement ceux qui commettaient quelques fautes , n à moins qu'elles ne fussent très-graves ; il s'abstenait (if » toute espèce de juremens , tels que ceux qu'on a coutnmr » lie laisser échapper dans la conversation ; pour éviter ton« » lea autres juremens, il se servait habituellement de celui-ci ,
DES CROISADES. â97
r> in nomine met; et même , sur ia représentation d'un hoîn;ne » pieux, il s'en abstint absolument, et se contenta de dire, y> selon rÉvangile, oui et non. Dans les affaires difficiles , per- V sonne n'avait le coup-d'œil aussi sur que ce pieux moff n arque; et ce qu'il comprenait bien ,ii l'exécutait avec babiv lete et prudence : la douceur était répandue sur ses lèvres , xy et il savait rendre aimable tout ce qu'il disait. »
Dans un autre chapitre , 6eoffî*oi de Beaulieu nous donne upe ide'e de l'habillement du roi. a Jamais , dit-dl, il ne se n revêtit d'habits verts ou bruns , ornes de riches fourrures ; » une simple robe de camelot noir était son vêtement ordiff naire; et, afin que les pauvres, à qui il donnait sa robe, ne ff souffrissent pas de sa simplicité, il ajoutait annuellement ff soixante livres à ses aumônes ordinaires. f>
Notre chroniqueur , après avoir parle successivement des actions et de la ferveur religieuse du roi , de ses austerite's , donne comme exemple de l'humilité vraiment chrétienne de ce prince son pèlerinage d'Acre à Nazareth, a La veille de f> l'Annonciation , dit-il, le roi, revêtu d'un cilice, se dirigea f9 vers Nazareth : lorsqu'il aperçut de loin les lieux saints ^ ff il descendit de cheval , et , après avoir fléchi le genou , il 9 s'avança à pied vers la cite' sacrée ; il jeûna ce jour au pain » et à l'eau, quoiqu'il eût fait une marche fatigante. Ceux qui 99 étaient avec lui peuvent dire avec ^quelle «solennité les f> vêpres, les matines , la messe , furent chantées; depuis que 9 le fils de Dieu s'était incarne, jamais Nazareth n'avait vu ff une telle dévotion. »
GeofFroi de Beaulieu place parmi les grandes qualités du roi le goût remarquable qu'il avait pour les ornemens d'église : il en possédait de toutes les couleurs appropriées aux diflerentes solennités de l'année ; et c'etait-là un des objets de sa sollicitude. Notre chroniqueur ne parle des croisades que passagèrement, et comme d'un eVenement susceptible de rehausser les grands mérites du roi. tt Qui ne sait, s'ecrie-t-il en commen- * 9 çant le chapitre destine aux croisades , avec quelle ardeur yf il entreprit les deux pèlerinages? qui ne sait les peVils auxff quels il fut expose , et Ies> peines qu'il y souffrit ? v Geoffroi considère comme un miracle de Dieu toutes les circonstances qui accompagnèrent la captivité du roi au milieu des Sarrasins, a N'est-ce pas un miracle, dit-il , que ce monarque ait » été rendu sain et sauf aux chre'tiens pour une aussi mo- » dique rançon? On remarque, en outre , qu'au moment oii » le roi fut pris il e'tait attaqué de cette maladie mortelle qui » frappa toute l'armée : Dieu ne permit-il pas sa captivité ^
» afin qu'il fut guéri de cette maladie par leis soins des meden cins du sultan, plus habiles que les nôtres dans Fart àt » guérir? >» A ce sujet, le chroniqueur parle des soins quf furent prodigues au roi; le sultan iui ht donner tous les remèdes ne'cessaires, veilla avec sollicitude à sa prompte guérison , et ordonna à ses propres médecins de le soigner.
L'auteur parie du zèle qu'apporta le monarque français ^ étant à Acre , à la fortification et aux réparations des villes reste'es aux chrétiens dans la Palestine. « Le séjour du saiot «roi, dit^il, ne fut point inutile aux fidèles d'Orient; car » il fit élever de hautes murailles autour de Cesaree , Joppe' f9 et Sidon , et il fortifia la ville d'Acre. S. Louis apporta bb& » vive sollicitude à la conversion des infidèles ; il les receyy vait avec joie, et s'empressait de les faire baptiser. » Le chroniqueur s'attache à peindre ensuite les sentimens d'amour et de pieté filiale que fit éclater le monarque en apprenant la nouvelle de la mort de la reine Blanche.
Notre chroniqueur fut témoin de cette scène attendrissante : comme confesseur du monarque , il fut le dépositaire de sa douleur. Ainsi , quoique dans notre Histoire des croisades nous nous soyons arréte's assez longuement sur ce sujet, nous croyons qu'il pourra être agréable à nos lecteurs d'avoir sous les yeux le récit de GeofFroi de Beaulieu :
a Tandis que le roi était à Joppe dans le dessein de rele- » ver les murs de cette cite', la nouvelle de la pieuse mort de yf la reine Blanche , son ilinstre mère , parvint jusqu'à nous. » A cette nouvelle, le légat du pape, ayant pris avec lui l'arf> chevéquedeTyret moi, se rendit auprès du roi , et demanda » à iui parier secrètement en notre pre'sence. Le monarque, 1» fixant des regards attentifs sur l'archevêque de Tyr, vit ^ bien , à son air triste , qu'il avait quelque chose d'affligeant « à lui apprendre : il nous conduisit dans la cliapelie qui était » située tout auprès de sa chambre , et , en ayant ferme' ies » portes , nous nous assîmes devant l'autel. Le légat com- » mença aiors à lui rappeler tous les bienfaits dont le Seif> gneur l'avait comble depuis son enfance, et, parmi tous » ces bienfaits, il compta le don d'une bonne mère; enfin il n lui apprit en sanglotant la mort de cette mère. Alors le roi » se jeta à genoux , et, les mains jointes, s'e'cria en pleurant: » Je te remercie, 6 mon Dieu, qui m'as donné une mère chérie » et qui me Vas conservée tant qu il t' a plu de ne point l'appeler » à toi. Il est vrai. Seigneur, je l'aimais au-dessus de toute» n les créatures ; mais, puisqu ainsi est ta volonté , que ton saint f> nom soit béni. Après avoir prononce' ces paroles et écoule
n quelques exhortations du legat, il manifesta le désir de de- » meurer seui dans la chapelle; le ie'gat et Farcheréque de Tjr n sortirent, il me retint avec lut. Afin qu'ii ne succombât pas » sous le poids d'une affliction trop grande , je m'efforçais , « autant qu'il était en moi, de le consoler; je lui dis qu'il f9 avait assez donne à fa nature et ^qu'ii devait quelque chose xy à la raison et à la grâce. li reçut ce conseil avec douceur et yf n'hésita pas à le suivre; car il se retira dans l'oratoire où ii » aTait l'habitude de réciter ses heures : là, il me fit appeler, 9 et , suivant sa volonté , nous recitâmes ensemble l'office » des m«rts , savoir , les vêpres et neuf leçons ; et ce qui f> raVtonna, c'est que ce prince, dont le cœur e'tait brise' par n une si vive et si récente douleur, ne se trompa dans aucun » verset des psaumes et des leçons; ce qui arrive fre'quemn ment aux personnes qui sont troublées par de grandes
V peines ou par une révolution subite. Je l'attribuais à la f» grâce divine qui avait fortifie le cœur de ce prince. »
Geoffroi de Beaulieu termine ce récit emrapportant toutes les autres actions religieuses que la mort de Blanche inspira au roi. Puis il suit , dans un autre chapitre , le saint roi revenant en 'f rance; les actes pieux du monarque fixent principalement son attention. Les actions fes plus indifférentes qui peuvent montrer l'amour du prince pour la religion , sont recueillies avec un soin minutieux par le chroniqueur : S. Louis s*embarque-t-il pour la France, il nous le peint Kollicitant avec ardeur la permission d'avoir- à bord la sainte hostie; et, lorsqu'un danger menace le navire, c*est au pied des autels que le saint roi va puiser des espérances pour les communiquer ensuite à ses compagnons d'infortune ; c'est aussi sous ce point de vue qu'il considère les actions de S. Lo^is piUdant l'intervalle qui s'écoula entre la première et-ia deuxième croisade de ce priiil»* E^n parlant de cette seéonde croisade, il indique succinctement les motifs qui determtfièrent le roi à la diriger vers Tunis, tt II se complaisait ,
V dfit-îl, dans cette id^e, que la religion chrétienne pourrait t9 eneore devenir florissante dans ces contre'es où elle avait jf brille d'un si vif e'clat du temps de S. Augustin. » Notre historien termine le tableau très- succinct de cette croisade par la peinture des derniers momens de S. Louis , auxquels il assista :
te Après qu'il eut reçu tous les sacremens de l'Eglise , le » roi se mit à re'citer les litanies et à invoquer la protection f des saints. Entoure de tous les signes avant-coureurs de ^ la mort , Louis n'était pre'occupe' que d'une seule pensée :
n ia gloire de Dieu et le triomphe de sa religion. Ce prince 9) religieux prononça à voix basse ces paroles, qui ne furent n entendues que par ceux qui e'taient penches vers son lit et » qui prêtaient une oreille attentive : Efforçons-nous de pre- » cher la foi et déplanter l'étendard de la religion à Tunis; n envoyez ici quelqu'un qui soit propre à remplir cette sainte f> mission. Il nomma alors , pour remplir ce devoir apostoff lique , un frère de Tordre de Saint-Jacques , bien connu du f9 roi de Tunis. Quoique les forces de son corps Tabandonn nassent peu à peu et que la parole semblât expirer sur ses J9 lèvres, le monarque ne cessa cependant de recitaiiy à voix n entrecoupe'e.y les louanges des saints et particulièrement de yy S. Denis. Quelques personnes placées au chevet de son » lit l'entendirent prononcer cette dernière oraison : mon n Dieu, fais que nous méprisions les biens d' ici-bas , et donne- » nous assez de forces contre t adversité; et quelques instans n après : Seigneur, sois le gardien sacré de ton peuple. Parn venu à sa dernière heure, il expira, sur la cendre où il 9) était étendu, à la même heure que le fils de Dieu mourut » pour les hommes. »
Le chapelain du roi se livre sur cette mort à quelques reflexions. « Devons-nous la pleurer, ou nous en re'jouir ? s'écrie- » t-il. Que l'Église pleure la mort de ce zèle' défenseur; que n les peuples pleurent ce prince qui fit la gloire et l'ornement n du royaume : mais , si la douleur laisse quelque place à ia » re'flexion , re'jouissons-nous plutôt de la sainte mort de ce « roi, qui, s'il abandonne un royaume terrestre, va jouir n éternellement d'un royaume ce'leste avec les e'ius de Dieu. «
V. Chronique de Guillaume de Chartres, — La chronique de Geoffroi de Beaulieu est suivie de celle de Guil^ laume de Chartres, de l'ordre des Prêcheurs, chapelain du roi. Comme le prece'dent chroniqueur, Guillaume fut témoin oculaire des e'venemens qu'il raconte; car il suivit S. Louis dans l'une et l'autre croisade. Il commence son ouvrage en disant qu'un nouveau soleil a paru dans le monde, qu'il s'est levé' en Occident et s'est couche' dans le Levant; puis, expliquant sa me'taphore, il dit qu'il entend par ce soleil le glorieux roi S. Louis , qui éclaira le monde chre'tien par les rayons de sa lumineuse vie, et qui alla mourir en Orient. Quoique les actions de ce roi glorieux , ajoutc-t-il , soient connues de tout le monde , et que le frère Geoffroi de Beaulieu les ait écrites par l'ordre du pape , cependant plusieurs choses curieuses ont ete omises , et ce sont precise'ment ces choses que je me suis propose de recueillir
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•t décrire brifetement. Après cette espèce d'introduction, vuillaume de Chartres cherche à justifier par de nouvelles reuves la comparaison entre Louis IX et Josias, que Geof- •oi de Bcaulieu, comme déjà nous l'avons vu, a entrepris e faire dans son histoire ; il rapporte les actions pieuses du oî , sa fermeté et sa résignation dans le malheur, fermeté . ui appelait Tadmiration des infidèles mêmes. A ce sujet , rapporte que des émirs vinrent faire au roi captif des ropositions très - onéreuses pour sa rançon. Le monarlie leur répondit avec tant de fierté , que les émirs ne puent s'empêcher de lui dire : « Nous sommes extrêmement étonnés que vous , que nous regardons comme notre prisonnier et notre esclave, vous puissiez être tel dans les fers, et que vous nous considériez comme si nous étions nousmêmes vos prisonniers, » Le chroniqueur ajoute que jamais ouis n'aurait rendu Damiète, si cette cité avait pu être démdue par les chrétiens; mais tous savaient que Damiète 'aurait pu résister à un siège régulier. S'il en avait été aurement, jamais le roi n'aurait consenti, quelles qu'eussent te les menaces des Sarrasins , à faire quelque chose dont is chrétiens auraient pu souffrir ; car, suivant la maxime du âge , le JUS Ce, semblable au lion, est toujours sans crainte.
Guillaume de Chartres raconte qu'à la suite d'une révolte lans laquelle fut tué le sultan avec qui saint Louis avait traité le sa rançon , les émirs révoltés , après avoir éloigné les ;ardes qui veillaient sur le roi captif, se précipitèrent les rmes à la main dans sa tente. <c On n'attendait rien autre • que sa mort, dit notre chroniqueur : mais, à l'aspect du
roi, toute leur fureur s'anéantit; ils se précipitent à ses
► pieds , et lui prennent la main , qu'ils couvrent de leurs
► baisers, en lui disant : Ne craignez rien, seigneur; ras-^
► mwez-^ous : remplissez les conditions du traite que vous » a^zjuré, et vous serez libre. Cettç promesse fut en effet » exëcutée. »
Après avoir suivi le roi jusque dans son royaume et avoir apporté quelques anecdotes qui sont tout-à-fait étrangères lux croisades, Guillaume s'arrête avec beaucoup plus d'atention que les autres chroniqueurs , sur les actes d adminisration politique et civile de Louis : le roi abolit toutes les. nauvaises coutumes dans les cités et dans les campagnes ; I réprima les usures des Juifs , veilla à l'exacte administraion de la justice, qu'il exerça par lui-même et par des pré" ôts placés sur tous les points de la France : tout le monde tait étonné qu'un seul homme, faible de corps, humble dans^
ses manières, pùt gouverner un si grand royaume et comprimer l'ambition de tant et de si puissans barons.
Notre chroniqueur ne parle de la seconde croisade de saint S. Louis que pour peindre les derniers instans de ce prince, auxquels il assista : il met dans sa bouche des discours peu diffërens de ceux que lui prête Geo£froi de Beaulieu; seulement il ajoute que, la veille de sa mort , il prononça à haute voix et en français ces mots : Nous irons à Jirusakm. Quelques instans avant de mourir , il tomba dans une léthargie qui dura près d'une demi-heure. Après qu'il en fut revenu , il dit avec un visage serein ces paroles du psalmiste : J'entrerai dans ta maison et je confesserai ton nom, Guillaume ajoute que le visage du monarque conserva après sa mort la même douceur , le même agrément et le même sourire qu'il avait eus pendant sa vie. Le chroniqueur termine son ouvrage par le récit des nombreux mirades qui s'opérèrent sur le tombeau du saint joi.
Lorsqu'on examine les deux chroniques que nous venons d'analyser , on s'étonne que Geo£froi de Beaulieu et Guillaume de Chartres, attachés, pour ainsi dire , à tous les pas du monarque, n'aient trouvé, dans la belle vie de ce prince, d'actions dignes d'être racontées avec détail. que celles qoi tiennent à la piété fervente du saint roi ; les vertus de Louis étaient le fruit de son éducation religieuse , et ces historiens auraient rendu hommage à la religion en nous montrant le monarque tout entier. Combien ne doit-on pas regretter que Joinville n'ait point accompagné le roi de France dans la seconde expédition d'outre-mer ! le bon sénéchal nous eût transmis avec sa naïveté ordinaire les nobles et grandes actions de son maître , et nous n'aurions pas à déplorer cette lacune dans les monumens qui nous restent sur la seconde croisade de Louis IX.
VI. Panégyriques de saint Louis. — La vie et la canonisation du saint roi furent l'objet d'un grand nombre de discours; l'éloquence du temps trouva dans le caractère admirable du monarque un beau sujet pour s'exercer. Duchesne nous a conservé les discours qui furent prononce en chaire, soit pour célébrer la vie pieuse, soit pour justifier la canonisation de Louis : nous allons les faire connaitrepar une courte analyse.
Les deux premiers, fort courts, sont du pape Boniface YQI; ils ont pour objet de prouver combien la canonisation du prince était méritée.
tt Rendez à César ce qui est à César , dit le pape en com-
9 mençant le premier de ses discours; rendez à Dieu ce qui 9 est à Dieu : car Dieu donne aux hommes ce que ies hommes n iui donnent, le mal pour le mal, ie bien pour le bien , et la o jastice à tous. Mais le Seigneur, selon le Psalmiste, se glo-
V rifie de Thonneur que Ton rend à ses saints ; cW pourquoi
V on doit ies veneVer et les louer. » Le pape rappelle ici tous les mérites de S. Louis ; sa vie , suivant ic pontife , ne fut pas; seulement celle d'un homme , mais d'un être surnaturel.
Dans son second discours, le pontife commence par rappeler ces paroles de l'Esprit saint : u Un roi pacifique sera tf i^and aux jeux du Seigneur. ^ DeVeioppant ensuite cette pensée , H dit qu'il n'y a de roi véritable que celui qui sait bien se gouverner lui-même et ses sujets ; le prince qui l'ignore n^est pas roi, et c'est faussement qu'il prend ce titre. Maiscombien S. Louis ne meritait-ii pas le titre de roi ? II faisait régner la justice parmi ses sujets , et se gouvernait lui-même avec sagesse; car il soumettait toujours ia chair à l'esprit. Après de nouveaux eioges donnes à S. Louis, le pape conchit à ce que Son nom soit piace dans le catalogue des saints.
Ije troisième discours est un panégyrique de S. Louis, prononce' par un frère prêcheur sous le règne de Philippe-Ie- Hardi. L'orateur commence par présenter la fragilité des royaumes d'ici-bas , et les mauvaises mœurs qui corrompent les grands empires; ce qui a fait dire à S. Augustin : Les grands royaumes ne sont autre chose que de grandes cavernes de voleurs ; plus un empire est grand, plus il est nécessaire qu'il périsse. (S Augustin appliquait ces paroles sévères à Rome corrompue. ) Apf es avoir puise des exemples dans toute l'histoire , l'orateur vient à la France, a Illustre » France , dit-il , qui n'envies pas une vaine gloire , mais qui es 9 si grande par ta pieté', u Cette apostrophe et une autre adressée à S. Louis terminent son exorde. Il entre en matière en traçant rapidement l'histoire de la royauté'. « Dans l'âge d'in- 9 nocence, les peuples n'eurent pas besoin de roi ; à mesure j» que les mœurs se corrompirent, un souverain fut ne'ces- 9 sfûre. Mais le monarque doit être semblable au bon pasteur n qui garde et tond les brebis ; il ne doit pas ressembler au « c»asseur qui les tue : le premier leur présente à manger ; le 9 êecand les mange. » L'orateur suit fort long-temps cette comparaison. Il fait ensuite l'éloge de la pieté et de l'administration royale de S. Louis. Il le compare successivement aux meiUeurs et aux plus grands des rois d'Israël et à Titus les délices du genre humain, a Heureux, s'ecrie-t-il, le royaume 9 qui possède un bon monarque ! Souvent, sous son adminis-
n tration , s'élève une génération vertueuse [aurea generatio] » et paisible, qui, abandonnant toute idée de guerre, cod- V vertit le glaive en charrue et ia lance en faulx , et qui >y repose en paix sous sa vigne et son figuier. Dites , heureux » peuples qui vous rappelez Tadministration de S. Louis, ff dites si le royaume fut jamais souille par la contagion des » crimes, d L'orateur recapitule ensuite les grandes actions de S. Louis, et finit son discours par une pieuse exhortation à son successeur.
Le second panégyrique de Louis IX , intitule ^ Discours à la louange de S, Louis, est veVitabiement singulier : il contient plus de seize pages in-folio , et à peine une seule estelle consacrée à la louange du saint monarque ; toutes les autres sont étrangères à ce sujet , ou n'ont avec lui que des rapports très-indirects. L'orateur se propose de prouver que la France et la nation française doivent être placées au-dessus de tous les autres pays et de toutes les autres nations; et pour îe prouver iî célèbre tour-à-tour les produits de l'industrie et les productions natureUes de chaque province, u Qui » peut surpasser leschevaUx de bataille de Trêves, s'e'crie-t-il, f> les riches troupeaux de la Bretagne, les heureux pâturages » du Limousin et de l'Auvergne, les bles et les poires de ^l'Armorique, les belles toisons de Bourges, l'airain res- » plendissant de la Suisse? Qu'y a-t-il de plus blanc , de plus » fort et de plus souple que les tissus d*Arras , de Reims et » de Cambrai ? »
L'admiration patriotique que l'orateur vient de manifester pour les productions de la nature et de l'industrie en France se porte successivement sur les hommes , sur les institutions, et c'est ce qui amène le pane'g}Tiste à parler de S. Louis. Ce qu'il dit de ce prince n'a rien d'extraordinaire, si ce n*est qu*il le compare à Scipion l'Africain , au-dessus duquel il le place pour ses victoires, pour son courage et pour ses sentitnens tout chrétiens.
On s'étonnera sans doute que les panégyristes que nous venons de citer aient à peine parlé des croisades; mais la raison en est simple : au xiii.® siècle les croisades étaient un événement dont toute la génération était vivement frappe'e; il était inutile d'en tracer le tableau. En second lieu, les guerres saintes, à cette époque, ne trouvaient point de contradicteur et n'avaient pas besoin d'<^tre justifiées. Dans les temps modernes, ces grandes révolutions ne présentent plus qu*un tableau confus à l'imagination ; et comme elles sont jugées diversement, les orateurs se trouvent obligés de les expliquer et
'en faire en quelque sorte l'apologie : peut-être que les pane'ji*iques de S. Louis prononces dans les difFerens siècles sufraient à Tobservateur e'claire' pour montrer la marche des sprîts , et faire connaître Fhistoire des opinions qu'on a eues uccessivement sur les croisades , depuis le temps de S. Louis iisqu'au temps actuel.
fragment du livre sur l'ëta4; des Sarrasins après le retour de S. Louis de son expédition de Syrie , par Guillaume de Tripoli, du couvent des Frères Prêcheurs de la ville d'Acre (l).
Guillaume , célèbre prédicateur en Orient, et nonce du lape, naquit à Tripoli, deparens chre'tiens, vers fan 1220. i travailla à la conversion des infidèles , et eut ainsi occaion d'étudier les coutumes , les dogmes et ies superstitions [es Sarrasins. Envoyé vers le grand khan des Tartares par e pape, il fut menace par les barbares, et, ne pouvant irriver à sa destination , il s'arrêta en Arménie. Revenu [ans Ba patrie, il composa l'ouvrage dont Duchesne a inséré ci un fragment. * •
Guillaume commence son récit à l'an 1250; il dit que la captivité de S. Louis durait de'jà depuis trente-deux jours , it que, la veille de celui où on devait le mettre en liberté, soixante émirs , qui sont comme les comtes et les capitaines ies troupes musulmanes , se rassemblèrent et tuèrent leur sultan , qui s'appelait Malek eUMakadim (ou Matek el-Moaiam ). Guillaume trace ensuite rapidement le tableau des ré- Folntions qui signalèrent l'établissement de la dynastie des mitans mameloucs. Arrivé au règne de Bibars-Bondocdar, il raconte comment ce prince s'empara du pouvoir et renversa du trâne le sukan Cotouz.
« Le sultan Tocos (Cotouz], dit-il, ayant appris l'inva-
* sion des Tartares en Galilée, accourut en Syrie avec son 9 armée , et, en passant à Acre , fit un traité avec les chrétiens
• de cette ville. De là il se porta contre les Tartares , qu'il 9 vainquit. Comme il retournait en Egypte , un de ses émirs , » Âommé Bondogar ou Bondocdar, se présenta à lui , et lui 9 conseilla d^aller attaquer les chrétiens d'Acre et d'en triom-
(1) Fragpmentnm ex libro d« statu SarFaeenorum post Ludovici «gis de 8yria reditiini, ut frater Guillelmus Tripolitanus, Accoiiensis Kiov^ntâs o<*dfuis Prœdicataruui , scripsit (Tome V, page 433.)
y> pher comme ii l'avait fait des Tartares. Le sultan, quivou n lait respecter !es traite's , s'y refusa. Alors Bondocdar se i^ l!| n volta contre son sultan et maître , et le tua; puis, usurpurtl* y* le trône, il se fit sultan sous ie titre de Melec-Elvaket [Ht- 1' y> Ïek-Daher ]. n
Le chroniqueur fait ensuite en ces termes le portrait da nouveau sultan :
u Bondogar est , si Ton peut dire , comparable à Jules-
n César par sa gloire militaire , et à Néron par sa mécbui-
n cete'. II a soumis à sa domination cinq royaumes, sur les-
n quels il règne tout seul ; savoir : le royaume d'Egypte ; celui
9 de JeVusaiem , où régnèrent jadis David et Salomon ; le
yy royaume de Syrie , qui a Damas pour capitale ; le royaume
n d'Aiep, dans la terre d'Emath ; et celui des Arabes , autre-
n fois le pays des enfans de Moab et d'Ammon. Ce sultan a
y» déjà fait pe'rir deux cent quatre-vingts de ses émirs et amis ,
» par deux , par trois ou par quatre à-Ia-fois , sous prétexte
n qu'ils avaient voulu le tuer. Quant à ceux qui vivent en-
n core , il leur a imprime une si grande crainte , qu'ils n'osent
yi plus aller dans la maison l'un de l'autre, ni se parler entre
n eux. L'ami même craint de se découvrir à son ami. Afin de
» se faire rédouter de tout le monde , le sidtan se deîgaise
y> et voyage sans cesse avec une petite suite de quatre , cinq ou
n sept personnes ; et tandis qu'on le croit en Egypte, il parcourt
y> les provinces d'Asie, ou bien il est en Egypte quand on
» le Croit en Asie : aussi n'y a-t-il que ceux qui l'accom-
» pagnent qui sachent où il est. S'il arrive qu'on l'iq>erçoive
y) quelque part , qu'on le reconnaisse , il ne faut pas qu'on
r» dise , voilà le sultan , ni qu'on lui rende des honneurs. Il veut
» qu'on reste la bouche close et les yeux fermes , et qu'on se
yi garde de dire, à moins qu'il ne soit déjà passe', c'est le
n sultan. Personne n'oserait s'informer ni demander où il est
y>l\ Si fait massacrer un malheureux qui, l'ayant reconnu,
t> e'tait descendu de cheval et avait fle'chi le genou en se pros-
yy ternant par respect; les compagnons de ce malheureux »
» qui n'avaient point reconnu ni salue le sultan , en furent
f} quittes pour la peur.
» Dans un temps où Bibars faisait secrètement ses pre'pa- » ratifs , continue Guillaume , pour aller en pèlerinage au tom* f> beau de Mahomet, à la Mecque » ( ce tombeau est à Medine, mais le pèlerinage ne s'en fait pas moins à la Mecque ) , <• un *> de ses ëmirs , son ami et son serviteur , s'approcha de lui , » et lui demanda d'un ton respectueux la permission de l'ac- » compagner dans un si saint voyage. Et comment sais-tu que
ois faire ce pèlerinage ? démanda le sultan. Ce pauvre : répondit : Seigneur^ j'ai fait des recherches et j'ai né que vous vouliez faire ce voyage. Aussitôt , par Ire du tyran , l'émir fut conduit sur la place publique , ftait un grand concours de peuple : là on lui coupa la ;ue , en criant devant tous les assistans : Foilà la pun de quiconque veut scruter les desseins du sultan. e prince donne volontiers sa foi , ajoute le chroniqueur ; re , il promet : mais il ne garde sa parole qu'autant que lui convient ; il aime à trouver les autres sincères , et lucune honte d'être domine par la fourberie. Il se vante urpasser tous les autres hommes en puissance et en >nimée , Net ne reconnaît personne au-dessus de lui. Il {ue Mahomet était un grand homme ; mais il répète '^ent qu'il a fait de plus grandes choses que lui et qu'il era de plus grandes encore. U méprise la puissance des ^tiens et leurs guerriers , et s'en moque , en disant : oi de France , le roi d'Angleterre, l'empereur d* Aliène même et les Romains , sont venus contre moi, et se dissipés comme la nue qu'emportent les vents. Qu'il ne, qu'il vienne, ce roi Charles (d'Anjou) ; qu'il vienne, iwut, as^ec les Grecs et les Tartares. Je m'enrichirai de r dépouilles , et la guerre sera pour nous une nouvelle ^e de triomphes et de gloire.
j sultan ne pouvant vaincre par les armes le prince iiard , fils du roi d'Angleterre , qui était venu avec ; cents guerriers à la défense de la Terre-Sainte > eut ors , comme un homme qui se reconnaît vaincu ^ à la ; il ordonna à un émir de traiter avec Edouard , en lant d'être l'ami de ce prince et l'ennemi du sultan. Cet se lia d'amitié avec Edouard , au moyen d'un député . lui envoyait de temps en temps , et qu'il lui présenta me un homme sûr. Ce député était devenu comme le esiique et l'ami intime d'Edouard , et entrait chez lui à ire et de la manière qu'il voulait , sans qu'on eût le idre soupçon contre lui. Mais une nuit ; trouvant U du roi d'Angleterre seul avec son interprète , il le pa. Le prince fut blessé à mort ; mais , animé par la u divine , il frappa lui-même l'assassin de son poignard oisonné et le tua : Edouard se trouva , en peu de jours, brement rétabli , contre l'attente de ses ennemis. 5 sultan est très -irrité contre les chrétiens , continue ironiqueur , disant qu'ils ne gardent pas leur parole , cemple des premiers croisés , fameux parleur puissance.
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» Il leur rqproclie plusieurs vices et plusieurs crunes qu'l T*. a déteste el qu'il a en horreur, apercevant ainsi une paUe l » dans l'œil des autres , sans voir la poutre oui est dam le 17 » sien, n prétend que , s'ils avaient rendu tous les prisônnien r ^ » sarrasins , comme il était disposé à rendre les chrétiens, '* » et comme on s'y était engagé de part et d'autre, il n'aurait » pas pris les armes ; la paix et l'amitié se seraient consolidées, » et l'on aurait évité toute effusion de sang et les dévastationi p » qui avaient eu lieu. » ( /^oyez à ce sujet , au volume suivant, '•'■ les longues plaintes du sultan , telles que les rapporte Makrizi} à Tan 662 de l'hégire. )
L'auteur en vient ensuite à ce qu'il appelle les bonnes qna- s lités du sultan , et poursuit ainsi : « Ce prince déteste et : » abhorre le vin et la prostitution , disant que ces choses la » énervent les hommes robustes et les rendent efféminés; k- '> aussi depuis cinq ans, en vertu d' un édit qu'il a fait publier, JL j> on ne trouve plus, dans ses états, de cabaret (toicfTîtfvwi), :! » ni de lieu de débauche. Si quelqu'un boit du vin , ce n'Ôt {1 M qu'en secret. Comme on représentait au sultan que sesprc- j» » décesseurs retiraient, des droits perçus sur le vin et sur les î; » maisons de prostituées, de quoi fournir àl'entretien de cinq \ f mille hommes de troupes , il répondit : J'aime mieux avoir |. » des soldats en petit nombre et sobres , que d'en avoir en i" » grand nombre et semblables à des femmes , qui soient plu* = *> forts à l'amour et au vin {veneri et baccho ) qu'à la guerre > » et aux actions honnêtes.
» Le sultan loue le mariage : il a quatre épouses , dont la » quatrième est une jeune chrétienne originaire d'Antioche, j» qu'il mène toujours avec lui. Il condamne l'usage des con- » cubines et déteste le péché contre nature . Il veut et ordonne » que ses sujets vivent en paix et dans la justice : il se montre j> favorable aux chrétiens de ses états , et en particulier aui » religieux du mont Sinaï et de ses autres provinces ; à peine ^ » a-t-il entendu les causes qui les concernent , qu'il porte» » sentence et met fin à leur querelle. Il écoute volontiers les » moines musulmans appelés Jbcora (faquirs), et les traite » avec respect. Dans le nombre il s'en trouvait un , plus atla- • » ché à ses superstitions qu'à Dieu même , et qu'on nommait » Fequitel'Codre ( le faquir ou docteur Rheder ). Il jouissait » d'une si grande ifaveur auprès du sultan , qu'on 1 appelai M son prophète fidèle. Il était ennemi et grand persécuteur j> des chrétiens et des Juifs : mais enfin la faveur de rilw* » se changea en haine; on lui arracha les yeux; et il|Hfril » dans les tourmens par un ordre secret du sultan. /
prince voulait, ii ferait bien plus Je mal aux chre- /'eist Dieu qui modère sa puissance. S'il voulait , il lit • sans opposition , plusieurs places et forte- (hretiennes, telles que Sidon, Be'ryte, Bjblos, Torlargat ou Marcab, et peut-être même Tyr et Trieus ii dit que, par clémence et par grâce, il ne veut ger les chrétiens autant qu'il le pourrait et qu'ils le t. Au reste , c'est une chose connue des adorateurs ist, qu'il ne souhaite rien tant que de prendre la Vcre, qui est comme la clef, le refuge et le boules chrétiens. Aussi quelques-uns des nôtres sont-ils ies qu'il fait le cle'ment envers les chrétiens pour
à la ville d'Acre une bonne opinion de lui, et lui ' de la confiance comme s'il était son ami, afin le moment favorable et de la prendre sans resis-
est ce qu'un Sarrasin a avoue aux chrétiens, iltan parait très-devot à son prophète Mahomet, ntent d'avoir déjà ete une fois en pèlerinage à son 1, il n'a pas eu de repos qu'il n'j fut aile de i; il en est revenu vers la fête de la bienheureuse ladeleine, l'an du Seigneur 1273, année où ceci a t.»
: le portrait que Guillaume de Tripoli a fait de Bi- |ue nous avons traduit mot à mot et ea entier. Nous eissurer que la plus grande partie des traits qui Xi it se retrouve dans les auteurs arabes; ces auteurs comme Guillaume de Tripoli, de la cruauté du e ses courses continuelles, de sa perfidie envers
de son horreur pour les prostituées et le vin , &c. usieurs traits de ce tableau qui ne se retrouvent les historiens arabes , c'est qu'en generid ces his- ^nt très-laconiques et peu détaillés. Ainsi nous ne \ pas à ajouter une foi entière a ce que rapporte e de Tripoli, dont le récit, dans les parties qui ne confirmées par les historiens de l'Orient, n'a rien )Yiforme au caractère et aux mœurs connus de Biireux , si le chroniqueur s'était contenté de dire ce ; TU ou entendu ! mais il fallait qu'il payât aussi son a crédulité de son temps. Après le tableau qu'on lire, Guillaume parle d'une prédiction qui annon- »rt de Bibars et les grands triomphes que les chréent remporter. Il est assez singulier que de leur côté iens musulmans, et, entre autres, Makrizi, aient les prophètes , et rapporté des prédictions en faveujf
3tO BIBLIOTHÈQUE
de l'islamisme; maïs en quoi ils ont ete plus prudenSi <f< qu'ils ont attendu, pour en parler, le dénouement de
Sruerre et la destruction des colonies chre'tiennes. ( Vi es auteurs arabes au volume suivant, à l'entrée des mans dans Acre en 1290. ) Voici , au reste , la prédictioi termine le fragment de Guillaume de Tripoli :
u Cette même année , 1273 , le sultan doit mourir, 99 le disent les sages d'entrç les Sarrasins astrologues et M f9 the'maticiens. Après sa mort il s'elevera un antre TW( f9 qui mourra avant un an de règne. Après cdla, Faufil » du Christ doit s'élever ; l'étendard de la croix doit se dé » ployer et parcourir en triomphe toute la Sjrie pts/ffi n Cesaree de Cappadoce , et alors il j aura un grand bm n vement sur la terre. Le vrai Dieu sait tout cela. Les Sam n sins connaissent leur fin prochaine dé science certaine;! »> ont là-dessus une foi ferme, comme ils l'avouent eux-mtee 39 C'est sans contredit une chose veVitable, d'après le tOM n gnage même de Mahomet ; car Mahomet a dit : Les S anw k n ont commencé d'être comme des pèlerins. C'est Ià-dessiisi|i T) glosent leurs sages, en disant que les Sarrasins finkii n quand ils seront divise's en trois parts : l'une périra pir : » glaive ; une autre se sauvera par la fuite dans les désôts' 3» y mourra ; pour la troisième elle embrassera la rdipi n chre'tienne. ^
Histoire ecclésiastique d'Orderic Vital (1).
Orderic Vital naquit en Angleterre, en 1075; il à fils d*0delerius , conseiller intime de Roger de Montgoi meri , comte de Shrewsbury. A Tâge de cinq ans , son pèi lui donna pour pre'cepteur un noble prêtre , nomme' Si vade. Orderic apprit sous lui les premiers élémens d lettres. A onze ans il quitta son père et l'Angleterre, etvi en Normandie. Le ve'neVable Mainerius , abbé du coure de Saint-Evroul , se chargea de lui , et le jeune Orderic tarda pas à prendre l'habit de moine ; il fit profession et 1 fait prêtre. Vital s'occupa constamment de l'étude , et s donna à l'histoire. Ce fut à la sollicitation de Roger, ib de son couvent , qu'il entreprit celle dont nous allons parli Les treize livres qui la composent sont sans ordre et si
1) Ordcrici Vitalis , Angligenae , cœnobii Uticensis monachi, ^ toriîc ecclesiasticse iibri xiil , in très partes divisi.
fOKStfaode. Les deux premiers sont un abrège fort concis et Ibirt sec de l'histoire de l'Ëgiise , depuis Jesus-Christ jusqu'à Bkb 1 138. Dans son troisième livre , il remonte à 678 y et fait pkistoire de la France et de la Normandie. Dans les trois pre- VBÛers livres comme dans les suivans , Orderic revient conti- ■mellement sur les époques dont il a déjà parle'. Son neuvième Earre est tout entier consacre à Fhistoire de la première croisade. II l'a fait précéder d'une courte introduction : « Jamais 1^ BÎèdiey dit-il dans cette introduction , ne présenta un si beau i^ fu|et pour l'histoire que le notre ; l'Esprit saint a inspiré aux
* peuples occidentaux le voyage de la Palestine ; S ion était » tombée au pouvoir des infidèles , qui l'avaient souillée , et m Sien est revenue au pouvoir des chrétiens. Quelle riche » matière pour les sages et les poètes ! Dieu vient de renou-
* yeler le miracle d'Abraham ; le pape Urbain , semblable à » nn nouveau Moïse , a conduit dans la terre de Sion le fr peuple du Seigneur, n Orderic parle ensuite des historiens ipa ont traité avant lui le grand sujet des croisades.
-ir Foucfaer de Chartres , dit-il , chapelain de Godefroi duc
* de Lorraine , et qui se distingua dans la sainte expédition h par ses travaux , a fait un ouvrage véridique sur l'armée w da Christ. Baudri , évéque de Dol,afait plusieurs livres »qaî comprennent le récit de cette guerre, depuis le com- 1^ mencemeht du pèlerinage, jusqu'au premier combat après 9 la prise de Jérusalem. U y a mis de l'éloquence et de la 9 vérité. Plusieurs autres écrivains , latins ou grecs , ont traité 9 ce mémorable sujet , et ont transmis à la postérité Içi 9 exploits des héros chrétiens de la croisade. »
Orderic finit la préface de son ouvrage en ces termes : ft Moi qui suis le plus humble entre ceux qui sont revêtus f de l'habit religieux , je me propose de célébrer les grandes f actions des croisés , parce que j'aime ces braves athlètes r du Christ ; je ne dissimule pas les craintes qui naissent en
> moi en abordant un tel sujet. Mais comment pourrais-je f passer sous silence lesévénemens de cette sainte expédition ? » O bon Jésus , roi puissant de Nazareth , daigne venir à mon » secours ; donne-moi des forces suffisantes pour raconter la
> gloire de tes enfans et la honte de tes ennemis, n
JL'hîstorien commence le neuvième livre de son ouvrage , hrre qui, comme nous l'avons dit, est consacré en partie au ecît de l'expédition d'Orient, par le tableau du misérable tat où était la France dans les années qui précédèrent la »redication de la croisade. Les maladies contagieuses, la este y la famine , annonçaient la colère de Dieu , et des phé-
312 BiBLIOTHÈaHE
nomènes cëlestcs présageaient l'instant de la vengeance, A cette occasion , Orderic rapporte que Gidlebert , evéqne d'Evreux, médecin instruit et savant dans tous les arts, avait coutume de consulter les astres toutes les nuits; ayant un soir remarque' un prodige astronomique , il appela celui qui veillait auprès de lui , et 'û lui dit : u Gauthier , vois^
V ce signe céleste? Je le vois , repondit celui-ci ; mais jignore » ce qu'il annonce. » Le vieillard répliqua alors : « fi an- 9> nonce une grande transmigration de peuples ; et de même ^ que tu vois ces astres ne plus revenir à leur place , de
V même beaucoup de ceux qui partiront ne revienc&ont pas: » mais aussi quelques-uns d'entre eux s'établiront dans an » lieu saint et sublime y et demeureront fermes comme ces y) brillantes étoiles dans le firmament. » Orderic Vital ajoote qu'il tient ce récit de Gauthier même : Gauthier , dit-il , me le rapporta quelque temps après cette conversation. L'historien parle ensuite du concile de Clermont , dont il copie tous les actes : puis il peint le triste état de la Normandie sous h faible administration du duo Robert; les grands étaient sans cesse en dispute et en armes , et par-tout régnaient le pillage et l'incendie. Il recherche la cause de cet état de désordre : il la trouve dans le caractère indomptable des Normands y qui ne peut être réprimé que par l'administration vigoureuse d'un chef habile; et tel n'était pas le duc Robert. Orderic nous trace de ce prince un portrait qui mérite d'être cité :
«Tout le monde connaissait le duc Robert, dit-il, pour » un prince indolent et mou : aussi les mal-intentionnés, le >y méprisant, profitaient de son caractère pour exciter des » troubles et des factions. Le duc était hardi et vaillant, yj digne d'éloge sous beaucoup de rapports , et naturellement y) éloquent : mais, dans son intérieur, il était inconsidéré^ n prodigue dans ses largesses , facile dans ses promesses ^ M léger et imprudent dans ses mensonges, se laissant aise- » ment fléchir par les prières , doux par caractère et lent à yf faire justice du crime, changeant dans ses décisions , trop » familier dans la conversation , et s'attirant par-là le mépris v des pervers. Il était gros et de petite taille , et son père
V l'avait surnommé Courte-heuse. Il s'attachait à plaire à
V tou^ y et promettait ou accordait tout ce qu'on lui deman- » dait. Prodigue de son patrimoine , il le diminuait tous les
V jours, en donnant imprudemment à chacun ce qu'il desiy) rait : aussi devint-il pauvre et fomnit-il aux autres dis » forces contre lui-même. »
Nous ne suivrons point Orderic Vital dans le rëcit qu^il fait des ëvënemcns de la première croisade; il suit exactement Baudri, Robert-le- Moine et ceux qui l'avaient pr<?cëdé : on ne trouve de nouveau dans son récit que ce qu'il dît du concile de Rouen, et de la part que prirent les Anglais à la croisade. Il parle de Hugues de Buduel , le meurtrier de la comtesse Mabile , qui alla rejoindre le duc Robert sous les murs de Jérusalem, et de Farrivée à Laodicée d'un grand nombre de pèlerins venus des îles de l'Océan , parmi lesquels se trouvait Ëdgard Atthelin , qu'après la mort de Harold les Anglais avaient voulu élever au trône. Dans le cours de son récit, Orderic nous apprend que beaucoup d'Anglais, fuyant la face de Guillaume- le r Conquérant , avaient cherché un asile dans l'einpire grec, et qu'Alexis avait fait bâtir pour eux la ville de Civitot.
L'histoire que nous analysons mérite surtout l'attention du lecteur pour les événemens qui suivirent la prise de Jérusalem : ce fut alors que le comte dé Poitiers partit des Aquitaines , traînant à sa suite plus de trois cent mille pèlerins. Notre chroniqueur rapporte que ce prince, pour rempUr noblement le dessein qu il avait formé , résolut d'engager entre les mains de Giiillaume-le-Roux , roi d'Angleterre , le duché d'Aquitaine et ses dépendances. Le monarque anglais , continue Ovderic Vital , semblable à un hydropique , d'autant plus altéré qu'il boit davantage , adopta avec ardeur un projet qui allait le rendre maître d'un territoire considérable ; il ordonna de préparer une flotte et une armée , afin que, semblable au lion prêt à se jeter sur sa proie , il pût d'une part empêcher son frère Robert dé se remettre en possession du duché de Normandie , et que de Vautre , en acquérant les Aquitaines , il pût étendre soii empire jusque sur les boixls delà Garonne. Tels étaient les projets de son ambition; inais Dieu en disposa autrement, car {>eu de temps après , Dieu permit que Guillaume fût tué à a chasse par la main d'un de ses favoris. ( Ce favori , nonimiè Tyrrel, châtelain de Poix, s'enfuit sûr le continent ;, et quel-
Jues années après, étant parti pour Jérusalem, il' mourut ans son pèlerinage. )
Orderic Vital raconte la marche des pèlerins jusqu'à Gonstantinople. Il dit à cette occasion que lé comte de Biois accompagna le duc d'Aquitaine , afin d!e laver la honte qui s'attachait à son nom , pour avoir abandonné à Antioche ses jcompagnons d'armes , h l'agonie du mart^'^r {agonisantes mar* tyrio). L'historien ajoute que ce prince fut surtout excité à reprendre la croix et les armes par les discours courageux de sa femme Adèle.
Nous avons dit assez longuement , dans l'extrait d'Albert d'Aix, quel fut le sort des malheureux soldats de la croix; Orderic y liai fait monter à cinq cent mille le nombre de ceux qui arrivèrent sur les rives du Bosphore. On doit croin qu'une si grande multitude n'était pas facile à conduire, et que de violens désordres devaient signaler son passage. L'auteur rend compte des contestations qui s'élevèrent entre les chefs de la nouvelle croisade et l'empereur Alexis. Il rap-
Sorte à ce sujet de longs discours , obéissant ainsi à l'usage es chroniqueurs contemporains ; nous n'avons pas besom de dire combien ce vain étalage de rhétorique nuit à l'intérêt de la narration , et même à la vérité historique. En parlant de la résolution prise par les croisés d'assi^er Gonstantinople y Orderic dit que lorsque l'empereur connut
leut sept
léopards entre le mur du milieu et le dernier, croyant, dans le délire de son orgueil , eflfrayer les Francs par la présence de ces terribles animaux , et défendre ainsi sa capitak sans le secours d'aucun guerrier. Lorsque les Frfinçais eurent dépassé les premières murailles , les lions se précipitèrent sur eux et blessèrent de leurs dents et de leurs ongles plusieurs croisés qui ignoraient qu'ils dussent avoir affaire à des bêtes. Mais ces animaux ne purent résister long-temps au génie de l'homme ( (ngenio hominis) ; les lions , percés de traits , expirèrent bientôt sur la place ; les léopards , fuyant et grimpant le long des murs comme des chats, furent atteints et tués au milieu des enceintes. Alexis , effrayé , se hâta de faire la paix avec les croisés , et conjura le comte Raymond de Saint-Gilles de les conduire à travers l'Asie mineure. Orderic Yital raconte d'une manière fort incomplote, et même peu exacte, les désastres de Tarmée des pèlerins, l'arrivée de quelques-uns de leurs chefs à Jérusalem , et la sanglante déraite de Ramla.
La plupart des chroniques contemporaines ne font qu'indiquer la captivité de Bohémond. Orderic Vital donne à ce sujet beaucoup de détails, qui, bien qu'ils nous paraissent fabuleux, méritent d'être connus. Lorsqu'on sut que le prince de Tarcnte , que les Turcs appelaient le petit dieu tles chrétiens, était prisonnier de Doliman , tous les fidèles furent dans l'affliction. Dieu écouta les prières de l'Église ; il jeta un regard favorable sur le malheureux prince, et sa captivité cessa par un événement presque miraculeux. M&las, fille de Doliman, ajoute le chroniqueur, était belle, sage et puissante par ses richesses , dans la maison de son
làre ; ayant entendu parler de la valeur des Croisés prison- Her»v elle les aima ardemment [ardcnter antavit) , et cnercha HentAt à les voir ; souvent elle deseendait dans leur^rison , vA elle conversait avec eux sur la vérité de la religion , et loassaît de profonds soupirs. EUe parvint à intéresser les Kerriteurs de son përe en faveur des malheureux captifs. 3Ie put , par ce moyen , leur fournir des vétemens et He la nourriture.^ Son père, accablé par les affaires pu- 6$ , ignorait la conduite de sa fille , ou peut-être , en
La <!oiy|ûssant, il n'osait pas la blâmer. Deux ans s'étaient écouliRepuis la captivité da Bohémond, lorsqu'une guerre s'éleva entre Doliman et Soliman, son frère; ce dernier prince avait envahi les états du père de Mêlas. La princesse fint alors trouver les chrétiens , et leur parla ainsi : » Ou m m'a souvent vanté la valeur française; je veux aujourd'hui »» la mettre à l'épreuve. — Respectable maîtresse, reprit M Bohëmond, si vous permettez que nous armions nos bras, « vous verrei ce que peuvent le glaive et le courage des w Français. » La ieune princesse leur fit jurer de défendre les états de son père et de venir après la victoire se mettre encore dans les fers : « mes amis , leur dit-elle , si mon ji père s'irrite contre moi , qui vous aime comme mon Ti cœur {sicut cor meum) , vous me défendrez. » A peine la liberté fut-elle rendue aux prisonniers , qu'ils se précipitèrent, Bohémond à leui* tote^ sur les troupes de Soliman, en poussant le cri de guerre des Normands : Dieu, aî.v! les soldats du sultan furent effrayés. Le chroniqueur décrit ici un combat singulier qui eut lieu entre Bohémond et le fils de Soliman ; l'infidèle ne put résister à la valeur du prince normand et fut tué. Bohémond et ses compagnons, fidèles à leur parole., vinrent se mettre à la disposition de la princesse, qui les fit loger dans une tour près du palais. Le sultan ayant appris que c'était à des guerriers chrétiens qu'il devait la victoire , foin d'être attendri par cet acte de générosité , fut violemment irrité contre sa fiUe , qui les avait rendus à la liberté ; il lui adressa de vifs reproches , et l'appela pessima meretrix (on ne peut se servir du mot français) ; U la fit ensuite venir devant son tribunal , pour la livrer aux bourreaux. Heureusement pour elle , Bohémond , se trouvant à une lucarne de la tour , qui donnait sur le palais , aperçut sa libératrice éplorée en présence du tribunal et entourée des instrumens du supplice ; il en prévient ses braves compagnons* Tous spontanément quittent la tour et entrent dans le palais. Arrivés dans la salle où étaient les juges de la princesse, Bohémond et les Normands lèvent le glaive et sont prêts h les frapper ; mais h un signo
de Mêlas ils se calment et «embletit attendre ses ordres.
« Alors f dit le chroniqueur , la jeune princesse f qui sem-
» blait une souveraine au milieu des Français ( quasi aomma),
» se mit à sourire , et parla en ces termes à Soliman : Cher
M père f vous vous ùritez mal^àrpropos contre moi, puisque
» je cherche votre saku et votre bien. Remarquez tout ce que
» valent les Français; ils vous ont sers^i fidèlement dans les
» combats et mis vos ennemis, en fuite. Ils auraient pu s'éloi-
» gfier sans opposition; ils ne Vont pas fait y parce qu'Ut
» voulaient vous délivrer tout-à-fait de vos ennemis : ^ÊJpnte-
» nant ils viennent devant vous, et rMament pour pmv de
» leurs services la liberté* Ils ont la main sur leur epée; ils
» pourraient tous vous égorger : ils sont les maîtres des tours
» de la ville et de votre propre palais : que pourront contre
» eux vos sujets désarmés? En prononçant ces parcdes, la
» jeune princesse se rangeait du côte des chrétien» , tandis
» que le sultan délibérait avec ses émirs. Après ime courte
» délibération , Doliman dit à sa fille de lui faire connaître
3> quel était son avis. Celle-ci prit la parole , et lui conseilla
3> de faire une paix durable avec les chrétiens. Quant à moi
» ajouta-t-eUe , je k)ais être régénérée par les eaux dm
» baptême. La loi des chrétiens est sainte et honnête; la
» votre est souillée d'infamies. Les Turcs furent pleins de
n courroux en entendant un tel discours. Mêlas se retira avec
» les croisés ; elle les prévint de se tenir sur leurs gardes. Je
» serai toujours , dit-elle en finissant, votre sœur et votrt
M tendre amie. Bohémond profita des avis salutaires de la prin-
» cesse; il fit entourer de gardes le palais du sultan^ et
» n'en permit l'entrée qu'aux eunuques , aux femmes et aux
» esclaves. Ainsi prisonnier dans son propre palais, le
y» prince musulman fut contraint de souscrire à la paix;
» mais , comme il ne fallait pas se fier à ses promesses , Mêlas
)» invita Bohémond à envoyer chercher des secours dans sa
» principauté. »
Orderic ajoute , en poursuivant son récit , que Bohémond avait de fréquens entretiens avec DoUman , et qu'il parvint ainsi h gagner la confiance et l'amitié du prince inhdèle qui lui rendit tous les prisonniers chrétiens détenus dans ses états.
Sur ces entrefaites arrivèrent les guerriers dont Bohémond avait demandé les secours ; alors toutes les hésitations du sultan cessèrent devant la crainte, et Bohémond et les siens , comme de nouveaux Zorobabel et Néhémie , purent sortir en toute sûreté des états de DoUman. La prudente Mêlas, avec ses eunuques et ses femmes, suivit les chrétiens , imitant ainsi la fiUc de Pharaon , qui accompagna le chef des Hébreux.
Après que Mêlas eut été baptisée, Boliéinond lui. parla ainsi : « Noble fille , qui nous as secourus , quoique tu fusses » encore païenne , toi qui as préféré Jésus-Christ et nous qui » ftonunes ses enfaas, à toute ta famille, choisis un époux » parmi les guerriers qui sont devant toi. Je ne puis en n conscience , d'après les services que tu m'as rendus , me » refuser au choix que tu as fait de moi; mais , avant tout, » écoute , ma douce amie {dulcis arnica), , un avis que je crois » devoir t'être profitable. Tu m'as été donnée par ton përe ; » mais je te conseille de mieux choisir. Depuis mon ado- » lescence, je passe une vie laborieuse; j'ai beaucoup » souffert , et je crains de souffrir beaucoup encore. J'ai à » me défendre contre l'empereur et les infidèles. Outre j» cela , j'ai fait vœu dans les fers d'aller à Saint-Léonard j» des Aquitaines : quel plaisir pourrions -nous nous pro- » mettre dans notre hymen, puisque je serais obligé, » inunédiatement après l'avoir célébré , de me confier à la » mer et d'aller sur une terre éloignée ? Ces considérations , » ma chère maîtresse, doivent te déterminer à choisir un » autre époux. Voilà Roger , fils du prince Richard , mon » cousin : il est plus jeune que moi, plus beau [excellcns » venustate) y mon égal en richesses et en puissance; je dé- 3» sire que tu le prennes pour époux. » Orderic ajoute qu'en effet Richard épousa Mêlas, et jouit avec elle d'un bonheur sans nuage.
Toutes ces aventures de Bohémond ne se b*ouvent dans aucun autre historien des croisades. On sait que Bohémond vint en France , et qu'il raconta ses exploits et ses malheurs dans les assemblées des grands et des princes. Il est probable que pour exciter davantage l'enthousiasme de ses auditeurs, qu'il espérait entraîner avec lui en Orient, .il exagéra ce qui lui était arrivé, et qu'il mêla au récit de sa captivité des circonstances romanesques qui devaient enflammer l'esprit des chevaliers. Les Normands qui raccompagnaient ne manquèrent pas sans doute de renchérir sur le merveilleux de ses récits , et leurs narrations devinrent des bruits populaires que l'histoire n'a point dédaignés , parce qu'ils étaient du goût des contemporains. Orderic Vital nous apprend encore dans cette partie de sa chronique, que par suite de la paix conclue avec Bohémond , la fille de Baghi- Sian , émir d'Antioche , qui était prisonnière des chrétiens , recouvra sa liberté. £n abandonnant le camp des fidèles, elle versa des larmes : comme on lui demanda la cause de son chagrin, elle répondit qu'elle pleurait, parce qu'elle ne
Pourrait plus manger de l'excellente chair de porc ; car les arrasins ne mangeaient pas de cette chair , quoique celle
318 «IBLTOTHÈQUE
du cbien ou du' loup fût pour eux un mets ddlicicux. (Voilà * tout ce que Fliistoire nous apprend de cette fille du prince d'Antioche, dont le Tasse a fait le personnage brillant d'Hermlnie.)
Sous la date de 11-11 , le chroniqueur parle de la mort de Bohëmond , quHl fait mourir à Antioche , lorsque tout les historiens s'accordent à dire que ce prince mourut dans la PôUille. Ce que dit la chronique d'Orderic Vital de la mort de Roger et des évënemens arrivés à cette époque dans la principauté d'Antioche , ne mérite pas de fixer notre attention ; tous ces événemens sont beaucoup mieux l'acontés dans la chronique de Gauthier le chancelier , dont nous avons donné un extrait fort étendu , en nous occupant de la collection de Bongars. Nous suivrons plus en détait riiistorien de la Normandie dans ce qu'il raconte de la captivité de Josselin, comte d'Edesse et de Baudouin, roi de Jérusalem. Le prince turc Bala , qui faisait le siège de Sardanas, ayant appris que Baudouin, Josselin et quelques autres seigneurs avaient le dessein d'aller h. Kafn's (Edesse), pour y célébrer la Pâque, surprit d'abord Josseliu et Yaleran qui étaient partis devant, et s'étant caché comme nn loup vorace dans une foret d'oliviers , il y attendit Baudouin , qu'il surprit de même. Toute la suite de Baudouin fut égorgée sans pitié. Bala , enflé d'un pareil succès , fît conduire ses prisonniers ù Carleberg , où ils furent enfermés dans une tour et gardes par trois cent cinquante soldats. Le tyran recommanda Affaire jeûner
Baudouin jusqu'à ce qu'il eût rendu les forteresses
des Turcs qui étaient en son pouvoir^ et poursuivit le siège de Sardanas. Les mallieureux prisonniers chrétiens, ayant les fers aux pieds , étaient employés à servir les Musulmans ; aussi les Payens , dit Orderic Vital, les aimaientils comme de bonnes botes de somme. Josselin et Baudouin vivaient dans le repos, surveillés avec grand soin ; le roi de Jérusalem , par l'ordre de Bala , ne mangeait que deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi ; mais à la fin, ses gardiens se relâchèrent de leur sévérité , et prirent pitié de son malheur. Cependant, les chrétiens ne voyaient point de ternie à leur ca|>tivitc. Au bout d'un an , profitant d'une occasion favorable^ ils résolurent d'employer l'adresse et la force pour sortir de leur prison : après avoir massacré les gardes musulnumes, ils s'emparèrent de la forteresse. Assiégés par les turcs du voisinage , ils résistèrent avec intrépidité , et chargèrent Josselin et GeofFroi d'aller demander l'assistance de tous les chrétiens. Dans le m^»me temps , la reine de Jérusalem envoya h leur*
secours cent arinëniens fidèles , qui entrèrent dans la tour et rendirent de grands services aux Français qui la défendaient.
Orderic Yital raconte ici le voyage et les aventures de Geofiroi et de Josselin. Prenant des chemins détournés , et traversant des contrées barbares , ils se réunirent dans leur route à un paysan qui » monté sur un âne ^vec sa feum^e ^ allait de Mésopotamie en Syrie. Comme ils marchaient et causaient ensemble, Josselin fut reconnu. par le paysan. A la voix du barbare » il frémit et nia qu'il fût JosseUn ; inais le paysan lui dit : « Ne niez point qui vous êtes; » je reconnais en vous mon maître Josseun. Je vous ai 3) souvent servi, et je me plaisais dans votre maison; je » vous ai porté de Peau, j'ai allumé votre feu, et vous » m'avez donné l'habit et la nourriture. . Au bout de quel- » ques années , les Turcs , mes parens , m'ont redemandé-. » Je les abandonne de nouveau , comme des profanes ; je re* >» tourne chez les chrétiens, avec lesquels j'ai vécu plus >» heureux qu'avec mes compatriotes. » Ce discours fit beaucoup de plaisir à Josselin et a son compagnon. Us changèrent aussitôt de vêtemens. Le paysan marchait devant les deux seigneurs comme un maître , et causait avec eux comme s'il venait de les rencontrer ; eux le suivaient comme des esclaves , et priaient Dieu en secret pour le salut commun. Ils prenaient alternativement dans leurs bras la fille du paysan, âgée de six ans , et jouaient avec elle. Ils passèrent ainsi inconnus à travers les villes et les bourgs.
Notre liistoiien revient ensuite à Cartepierre , où les chrétiens se trouvaient réduits à la dernière extrémité. Trois des femmes de Bala s'étaient trouvées dans la tour , lorsque Baudouin et ses compagnons s'en emparèrent ; Tune d'elles, Fatime, envoya un pigeon chargé d'un message pour Bala; averti de ce qui se passait, Bala était accouru avec son armée devant la forteresse que défendaient les chrétiens. Le roi de Jérusalem et ses compagnons continuaient de faire une résistance o|>iniâtre. Jlala essaya d'employer la ruse ; il s'adressa à Baudouin , et le conjura de lui renvoyer ses femmes , promettant de mettre bas les armes , et d'accoixler aux chrétiens tout ce qu'ils lui dematider aient. Baudouin ayant convoqué tous ceux qui étaient dans la citadelle , chacun donna son avis. Au milieu de la délibération, Fatime j admise au conseil, prit la parole, et s'efforça de prouver qu'il ne fallait pas se fier aux promesses de Bala : nous n'avons pas besoin de dire que le discours de Fatime est de la composition d'Ordcric Vital , qui ne perd aucune occasion de faue parler les personnages
qu'il met en scène. La princesse musulmane propose aux soldats l'exemple du siège de Troie qui dura dix ans, et les invite à ne pas devenir , par leur faiblesse , le sujet des chansons satiriques des soldats. Parlant au nom de ses compagnes , Fatime finit ainsi sa harangue : « Nous ne » sommes pas fâchëes d'être enfermées avec vous , quoique » le roi Bala considère notre captivité comme un mal- » heur. Nous supportons plus volontiers cet emprisonne- » ment que le culte du démon avec les Idolâtres. » On voit par là que la femme de Bala ressemble beaucoup , au noLoins dans son langage , à la fille de Doliman. Si on en croit ses paroles , les compagnons de Baudouin auraient opéré sa conversion. Au reste , toute cette partie de récit de notre chroniqueur nous paratt dénuée de vraisemblance , et contraire surtout à la vérité des mœurs orientales. Orderic Tital ajoute que les chrétiens , encouragés de la sorte , résistèrent pendant plusieurs jours ; mais à la fin , Baudouin se laissa fléchir , et renvoya les femmes de Bala. Ce dernier ne tint point ses promesses ; cinq chevaliers chrétiens qui accompagnaient tes nobles captives , furent chargés de fers ; Bala les envoya au roi des Mèdes , qui les envoya au calife de Bagdad. Le sultan de Mouzoul tes ayant reçus du calife , les remit en liberté. Pendant leur captivité , qui dura trois ans , ils reçurent de grands honneurs. « Les Perses , dit Orderic , les admiraient , et les B Mèdes aimaient leurs manières. Leur beauté mâle et » Taménité de leurs discours plaisaient aux filles des rois ; » de leur côté , les rois et les princes désiraient avoir » de petits cnfans de ces braves chevaliers. » On voit que sous la plume d'Orderic Yital la captivité des chevaliers chrétiens est toujours accompagnée d'aventures romanesques.
Cependant Baudouin était toujours assiégé dans Cartepierre ; Bala lui offrait de le renvoyer avec ses compagnons , s'il livrait la forteresse. A la un , lassé de sa longue prison, le roi de Jérusalem rendit la citadelle ; Bala , au lieu de lui rendre la liberté , le retint prisonnier , et lui fit arracher quatre dents. Il fit arracher en même temps Tœil gauche à Galeran , lui fit couper la veine du bras droit , afin qu'il ne pût désormais tenir la lance ; tous les autres prisonniers périrent au milieu des supplices. Josselin apprit cette calamité , et les soldats qu'il amenait avec lui , se dispersèrent, et retournèrent chez eux. Les cvénemens qu'on vient de voir sont racontés par Guillaume de Tyr . avec beaucoup plus de simplicité : Orderic Yital parle ensuite de la délivrance de Baudouin , de la mort de Bala ;
dans le treizième livre de son histoire , il revient aux colonies chrétiennes , et pousse son récit jusqu'au règne de Foulque d'Anjou. Orderic Yital se laisse trop entraîner par le goût du merveilleux , et rarement il fait preuve d'une critique judicieuse ; ceux qui ne cherchent que la vérité et la stricte exactitude des faits , doivent le lire avec quelque défiance , surtout pour ce qui regarde l'Orient.
Lettres recueillies par Duchesne.
Le rôle qu'a joué Innocent lU pendant la cinquième croisade, nous impose l'obligation de nous arrêter quelques instans sur les lettres de ce pontife qui peuvent éclaircir les événemens de cette époque. Duchesne ne nous a donné la date d'aucune de ces lettres; mais comme elles se rapportent toutes au grand événement de la conquête de Constantinople » on peut aisément déterminer soi-même la date de chacune de ces pièces. Nous trouvons d'abord trois lettres relatives au pèlerinage d'un certain comte Grimaldi , que le pontife paraît affectionner. Nous ne nous y arrêterons point, parce que ce pèlerinage est pour nous sans intérêt , et
3ue le nom de Grimaldi ne figure point parmi les noms es héros de la cinquième croisade. Tient ensuite ( page 749) la bulle d'Innocent : ^d liberandam Terram-Sanctcim de manibus impiorum, ( On peut lire la traduction de cette pièce importante à la fin du tome m de notre histoire ). On reprochait à l'Église de Rome d'imposer des fardeaux auxquels elle ne touchait que du bout du doigt (page 752 ). Le pape fit prendre la croix à deux cardinaux, afin que ceux-ci prêchassent les peuples tant par leurs discours que par leur exemple. Il établit sur tout le clergé im impôt du
Îaarantième, et fit percevoir le dixième sur les cardinaux, près avoir dépensé miUe trois cents livres pour la construction d'un navire, Innocent le chargea de froment, de légumes, de pain , de viande ; un templier et un hospitalier avaient ordre de distribuer ces provisions aux pèlerins. La lettre adressée aux prélats de l'Église de France (page 757) est pour nous du plus haut intérêt, ^^e souverain pontife les accuse d'indifférence pour la croisade ; il leur reproche d'être sans pitié pour ce paui're Jésus-Christ [pauperi jesu chrisio), que les ennemis de l'Évangile accablent chaque jour de nouveaux outrages. Les Turcs font souffrir au Saureur tous les tourmens qui jadis lui furent préparés par la rage des juifis ; et les évêqués de France, sourds a ses prières I. 21
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rettdrécs , refusent de lui donner un verre d'eau. Les laïques se plaignent de ce que les pontifes du Seigneur aiment mieux partager avec les histrions qu'avec le fils de Marie les revenus du patrimoine de Jésus-Christ ; ce que les prélats veulent donner pour la croisade f est infiniment au-dessous des dépenses qu'ils font pour nourrir des chiens et des oiseaux. C'est en refusant à Jésus-Christ le quarantième de leur revenu , qu'ils lui prouvent leur amour et leur entier dévouen>ent. ( Ce ne fut pas seulement sous Innocent IQ que le clergé de France se refusa à payer rimpôt levé sur ses revenus , pour subvenir aux dépenses de la croisade ; lops de la seconde expédition de saint Louis , les prélats français allèrent jusqu'à menacer d'un schisme le souverain pontife, qui , armé des foudres de l'excommunication , les jNressait d'obéir. ) Le pape accompagne des menaces les plus terribles ( suù interminatione divini judicii ) l'ordre de payer l'impôt et de le faire lever parmi le clergé de France; il dispense de ce paiement les ermites de Grandmont, les religieux de Citeaux et les chanoines préuiontrés. Des troncs doivent être placés dans chaque église pour recevoir les offrandes des fidèles , qui suivront en cela linspiration de Dieu : les aumônes effacent tous les péchés. Saint Pierre , qui renonça à tout ce qu'il avait pour suivre son maître , s'écriait : Quelle sera ma récompense ? Ce que disait Pierre pour avoir quitté un filet et une barque, ne pourront-ils pas le répéter ceux qui , pour marcher au saint tombeau, ont abandonné des royaumes ou des provinces? C'est pourquoi le souverain pontife met sous la protection de l'Eglise les biens des guerriers de la croix , et menace des peines spirituelles ceux qui oseraient toucher aux pos-
part du saint-siege, dans leurs repas que deux plats seulement , et d'en manger avec la plus grande modération ; les comtes , les barons et autres nobles, ont la permission de prendre le troisième plat, qu'on nomme Veiitremets, Les croisés doivent , jusqu'à fa Cu du pèlerinage , s'abstenir de porter de l'hermine et de b fourrure du vair; les ccuycrs et les autres serviteurs, de revêtir des habits de couleur.
cru , en la voyant , que Dieu voulait renouveler ses ancien» miracles, et que non-seulement Jérusalem , mais encore U> vastes contré<»s d'Kgyptc, allaient tomber au pouvoir de»
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[uerriers de TÉvangile. On n'avait jamais vu d'aussi beaux lavires que ceux qui étaient préparcs pour les chrétiens. le pape avait envoj'é à Venise le cardinal Pierre , pour uivre l'armée dans son expédition ; mais le doge et le sélat , craignant que sa présence ne nuisît au projet qu'ils raient formé d'attaquer Zara , invitèrent l'envoyé romain se retirer , si c'était comme légat qu'il voulait accompagner armée ; on ne lui permettait de marcher avec les chrétiens u'=en qualité de prédicateur. Quoique ce procédé du gouemement vénitien déplût aux guerriers de France , le carinar, couvert de honte et de confusion, fut cependant ontraint dé sortir de la ville. La marche des croisés vers ara avait vivement irrité le chef de l'Église. Dans la prelière lettre qu'il leur écrivit ( page 760 , • année 1 205 ) , Inocent leur refusait sa bénédiction et ses salutations apos- >Iiques , en leur disant combien il était pénible pour lui e se voir forcé à un pareil refus envers des enfans qu'il rait coutume de combler de ses faveurs. L'or s'est changé a un plomb vil, l'argent s'est entièrement couvert de 3uille, lorsque les pèlerins, suspendant l'exécution de leur lint projet, ont retiré la main de la charrue, lorsqu'ils nt regardé derrière eux, pareils à l'épouse deLoth. Fuyant Egypte , ils auraient dû hâter leurs pas vers la terre où. oulent des ruisseaux de lait et de miel ; mais après avoir >ng-temps erré, ils se sont enfoncés dans la solitude. Là, >ngea]it qu'ils s'asseyaient auprès de vases remplis de îixndes y non-seidement ils ont désiré mander de Vad et des îelons , mais encore ils ont eu soif du sang de leurs Jrères, Le ontife, continuant son style parabolique, reproche aux chrélens d'avoir plutôt l'air de vouloir descendre en Egypte , que e se diriger vers la terre promise. « En aUant de Jérusalem à Jéricho , dit Linocent aux pèlerins , vous êtes tombés entre les mains de voleurs qui , non contens de vous avoir dépouillés de vos vertus , n'ont pas craint de vous couvrir de plaies , et ne veulent point vous laisser poursuivre votre » chemin. Ils ne vous ont même pas laissés moitié vivans , puisque maintenant encore , d après les conseils des es-
{irits infernaux , vous croyez nécessaire de pénétrer dans. es îles pour vous enrichir des dépouilles des chrétiens. ». kprès leur avoir reproché d'avoir torcé à une reddition lesi lalheureux habitans de Zara, malgré ses lettres et ses. :ienaces , le pape annonce aux guerriers de la croix, V-^"^ ^^ »g frapper d'une sentence d'excommunication , s ils neessent point de piUer la ville , d'en renverser les édifices , t s'iLs ne restituent promptement au roi de Hongrie tou^ e qu'ils lui ont enlevé.
Les princes francs se firent^soudre par les évêques, et jurèrent entre leurs mains d'obéir aux ordres du pape ; ils envoyèrent l'ëvêque de Soissons auprès du souverain pontife, pour essayer de fléchir sa colère et lui demander ses conseib sur ce qu'ils avaient à faire dans la suite. Le pape leur ordonna (page 761 , année 1205) de faire restitution aux habitans de Zara , et de ne plus renouveler de pareils désordres; il enjoignit à quelques hommes discrets {quibusdam'vins dis' crelis) d'obtenir un serment de fidélité des chevaliers qui n'auraient pas encore juré obéissance au saint-siége. Innocent obligea les comtes et les barons de se mettre, eux et leurs successeurs, sous la dépendance deTEgUse romaine, et de former une nouvelle résolution de n'écouter jamais que la : voix du souverain pontife. Tout fut fait selon sa volonté et c tous les Francs furent absous. Mais les Yénitiens imîtaîent ceux qui se glorifient du mal qu'ils ont fait , et gai se réjouissent dans leurs crimes. Gonune ils étaient loin de songer à la pénitence ou à solliciter lem* pardon , Innocent écrivit aux croisés français (page 762, année 1205) pour leur tracer la conduite qu'ils devaient tenir en pareÛle circonstance. En leur permettant de traverser la mer avec des excommuniés , le pape les exhortait à communiquer avec les Yénitiens le moins qu'ils pourraient, avec regret, avec amertume de cœur, et avec l'espoir que Dieu pardonnerait aux Français ces communications criminelles. Arrivés à la Terre - Sainte , si les Yénitiens ne se décident point à se i faire absoudre , la milice de France ne doit point marcher | au combat avec ces impies ; elle doit périr [potiîts et cadatis] ■' plutôt que de se mêler avec un peuple réprouvé de Dieu. (Yoyez à la page 157 de notre dixième livre (4*^. édition], . ce que nous avons dit touchant la permission qu'Innocent donnait aux croisés de prendre des vivres partout où ils en ■ trouveraient. )
Sur ces entrefaites , le pape adressa à Févêque de Yercel (en Lombardie) une lettre qui n'est qu'un long sermon (page 792); il épuisait toutes les ressources de son éloquence pour faire accepter à ce prélat la direction de Itglise de Jérusalem: celui-ci acquiesça à la volonté d'Innocent.
Cependant l'expédition de Constantinople avait été résolue; lorsque cette nouvelle fut parvenue à la cour de Rome, le clief ■ de l'Eglise travailla à détourner les chrétiens de Texécution de leur projet (page 794). En les voyant abandonnera seule route qu'ils devaient suivre , le pontife gémissait pour lui , pour les croisés et pour toute la chrétienté. i°. Le pape ; gémit pour lui , parce que , pendant qu'il semait dans les ; larmes par le moyen de ses légats et de ses lettres , pendaat
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Su'il exhortait les cb relions à venger lesî outrages du fils e Dieu, espérant qu'ils pourraient moissonner dans la joie, tout-à-coup un homme y ennemi du champ qu'il cultivait, est venu semer de la zizanie , et le bon froment a été changé en noiauvais grains. i°. Le pontife gémit pour les pèlerins; jparce qu'un peu de mauvais levain ( et plût au ciel qu'il n'y en eût qu'un peu) a corrompu toute la masse ; les chrétiens ont perdu leurs robes blanches , ils ont repris leurs vieux ▼éteinens. 3''. Innocent géinit pour toute la chrétienté; lorsque le peuple chrétien croyait que le jour de sou triomphe était arrivé, il s'est vu dans l'humiliation à cause ' du retard des croisés ; les pèlerins , qui ont précédé la grande Armée, ont attendu vainement du secours, et ils ont péri •ous les coups des Sarrasins. Après leur avoir rappelé le serment d'obéissance qu'il reçut lors du siège de Zara , et leur avoir dit qu'un pénitent qui retombe dans le péché est semblable au chien qui revient à ce qu'il a vomi, Iiinocent déclare aux croises qu'il ne leur appartient point de venger un prince grec , et qu'ils n'ont pris la croix que pour venger les outrages faits à Jésus-Christ. Les foudres de Texcommunication vont tomber sur celui qui tentera .de s'emparer d'un empire chrétien, ou de lui nuire en^quelque manière. Le pontife termine sa lettre en ordonnant aux
i>rinces français de mettre sous les yeux des Vénitiens toutes es lettres qu'il a écrites, afin que ceux-ci ne puissent s'excuser dans leurs crimes.
Après la conquête de Constantinople , les chefs croisés annoncèrent au pape ( page 775, année 1201) les grandes choses que le Seigneur avait faites par leurs niains; une inex-
Slicable nécessité les avait conduits sous les murs deBysance; s s'étaient vus dans l'alternative de vaincre ou de périr. Cette lettre rapporte en peu de mots le siège de Coustantinople, le couronnement du jeune Alexis et les promesses du nouvel empereur. ( Voyez à ce sujet le onzième livre de notre histoire , 4^ édition.) Les Vénitiens se décidèrent enfin à demander l'absolution; des députés furent envoyés auprès de Pierre de Capouc , cardinal-légat , et les Vénitiens obtinrent leur pardon, quoiqu'ils n'eussent satisfait a aucune des conditions exigées pour cela : le légat aimait mieux les voir boiteux que morts, maliens eosliabere cUuulos, quàni mortuos ( page 796).
Baudouin , élevé sur le trône de Constantinople, ne tarda point à informer Innocent des événemens qui précédèrent et qui suivirent la prise de cette ville ( page 797 , année 1 20 1 ) . Dans cette lettre , le comte de Flandre appelle les chrétiens de France , et surtout les ecclésiastiques , vers les. bords
heureux sur lesquels il étend sa domination , da^s la cite fameuse où sont entassés d'immenses, trésors. Le nouvel empereur de Bysance finissait sa lettre en recommandant au saint-père Y illustre Dandolo y digne objet de ses propres a/fections , et tous les P^énitiens gui sont toujours restés Jîdèles, ( Voyez des fragmens de cette lettre dans les pages 291 , 292 du onzième livre de notre histoire, 4*. édition. ) Vient ensuite , à la page 801 , le traité conclu entre les Vénitiens et les Français sous les murs de Gonstantinople ; nous avons donné la traduction de cette pièce à la fin du troisième volume de notre histoire ( page 628 ).
Le pape écrivit une lettre véhémente ( page 802 , annëe 1204 ) à Pierre de Capoue, qui avait abandonné la Terre- Sainte pour se rendre sur les rives du Bosphore ; il avait amené avec lui non-seulement un grand nombre de pèlerins , mais encore une foule de chrétiens qui habitaient la Palestine. Le pontife s'indigne contre ce légat, qui n'a écouté que son coupable amour pour tffs richesses , et qui, sans consulter Innocent , a osé dégager de leurs vœux tous les pèlerins qui ont assisté à la prise de Constantinople. Âpres avoir fait un hideux tableau des excès auxquels se livrèrent les conquérans de Bysance , le saint-père demande au cardinal si cette conduite des Latins est capable de ramener les Grecs à l'Eglise romaine; ceux-ci n'ont -ils pas le droit d'abhorrer comme des chiens des catholiques qui n'ont pas craint de se baigner dans le sang des chrétiens? Linocent exhorte le légat à reparer sa négligence criminelle , à ne pas rester comme un chien muet qui ne sait pus aboyer, à enflammer l'ardeur des pèlerins pour la conquête de la Terre- Sainte. On lit à la page 80 1 une lettre du pape aux Vénitiens; Innocent leur déclare qu'il ne peut confirmer les conventions qui ont eu lieu entre eux et les Français, parce qu'elles blessent les privilèges de l'Eglise. Aux pages 80 1 et 805, se trouve la copie d'un traité conclu au mois de mars 1206, entre les Français et le patriarche de Constantinople. Cette pièce renferme les donations faites par Henri de Hainaut à l'église de Constantinople. Les pages 806 et 807 contiennent un récit de la défaite et de la captivité de Baudouin.
Dans la collection de Duchesne, nous trouvons encore des lettres d'Honoré III , d'Urbain IV , d'Innocent IV , des lettres écrites par des rois ou des barons chrétiens ; mais ces pièces ont trop peu d'importance pour que nous y arrêtions nos lecteurs. On lit aussi dans ce recueil la lettre de saint Louis sur sa captivité et sa délivrance ; nous en avons donné la traduction dans les pièces justificatives du tome iv de notre histoire (page 560).
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