PREMIERE COLLECTION
Collection amplissime des vieux écrivains et des ntonumens historiques , dogmatiques et de morale , réunis par les soins d'Edmond Martine et d'Ursin Durand (1).
Les deux savans cénobites , auteurs de cette collection , «valent de'jà publie les cinq tomes du Trésor des anecdotes , lorsque le chancelier, voulant faire un recueil des historiens de France, jeta les jeux sur eux , et les chargea de cet important travail. Ces deux savans, comme ils le disent dans leur prefaoe ^ pensèrent que leurs recherches ne devaient pas se poroer aux bibliothèques de France , mais qu'ils devaient aussi visiter celles des pays qui avaient ete autrefois soumis A' no« rois. Ils entreprirent ce voyage, et, de retour à Paris, ib publièrent tout ce qu'ils avaient recueilli : leur collection fat reçue par les savans avec le plus grand empressement.
LVmre de division adopte par Màrtène et Durand nous paraissant essentiellement vicieux, nous en adopterons un antre plus clair et plus logique : nous placerons dans une fMremière division les chroniques ; une seconde sera consacrée aux lettres; une troisième enfin, aux pièces diplomatiques.
Collection des Chroniques,
I. Gestes des Archefeques de Trêves (2). — La chronique des archevêques de Trêves était deià imprimée
Ci) Veteram scriptorum et monumentorum historicorum , dogmaticôram , moralium , amplissima coilectio , cura Edmundi Martène et Ursini Durand. Parisiis , 1724. (9 vol. in-fol. )
(2) Gesta Trevirensium archiepiscoporum ab anno 880 ad annum 1456. ( Tome IV , pag. 142.)
328 BIBLIOTHÈQITE
dans Eccàrd; mais Martène Ta corrigée d'après un manuscrit de S. Maximin , en y ajoutant en marge tous ies mots qui manquent dans la première édition.
Cette chronique traite spécialement de la nomination et de la succession des archevêques de Trêves; mais on j trouve quelques passages qui concernent les croisades y ou qui sy rattachent. On y lit, sous la date de 1096, qu'une foule immense des deux sexes , de tout pays et de toute nation , se proposant d'aller à Jérusalem , et désirant , par amour pour Dieu et pour la foi , mourir ou soumettre ies incrédules a ia religion , résolut d'abord de poursuivre les Juifs dans toutes les villes où ils les tn^ouveraient , et de les forcer, sous peine de la vie , à croire en Jésus-Christ. Lorsque ies croises approchèrent de la ville de Trêves y les Juifs qui y demeuraient, craignant le sort qu'on leur destinait , prirent leurs enfans et les éventrèrent avec des couteaux, en disant que, pour ne pas les laisser en proie à la fureur des chrétiens, ils devaient les envoyer dans le sein d'Abraham. Qudques Juives, montant sur le pont qui traversait le âeuve , et ch«> géant de pierres leurs manches et kurs tabliers , se précipitèrent au fond des eaux ; d'autres , qui avaient encore à coev de vivre , emmenant avec eux leurs enfans , et emportant leurs effets , se retirèrent dans le palais de Trêves , qui était un lieu dWle, et où se trouvait alors l'évéque Ëngilbcrt, et, les larmes aux yeux, lui demandèrent la vie. L'évéque les accueillit et profita de cette occasion pour leur pari^ de conversion. Il leur adressa un discours pathétique , et en convertit en effet plusieurs. Les paroles que le chroniqueur prête à un docteur juif, peuvent faire juger de la sincérité de la conversion des Israélites : u II vaut mieux pour nous, V dit le docteur, croire à la foi des chrétiens que d'être expo- » ses à leur fureur dans notre personne et dans nos biens. « Voyons, hâte-toi, ajouta-t-il en s'adressant à Tévéque, de 3> nous enseigner ce que nous devons croire, afin que nous « soyons bientôt délivrés des poursuites de ceux qui en veulent « à notre vie. »
Le chroniqueur peint avec assez d'énergie , dans un autre endroit de son ouvrage, la prise de Jérusalem par Saladin, et l'impression que cet événement fit sur les esprits et particulièrement sur le pape Grégoire, u En ce tcmps-lu, dit-il, » iVglise de Jérusalem fut prise, avec les princes du peuple, » par le roi Saladin ; la sainte croix , sur laquelle reposait V l'agneau innocent qui efiàça les péchés du monde, fut en- ^^ levée. Un impie sVmpara de l'héritogc de Jésus- Christ;
» souilla son saint temple et versa le sang des saints autour n de Je'rusaiem. Le pape Grégoire , apprenant cette noun velle , pleura sur les destins de Sion , disant : Que mes yeux n ne cessent, nuit et jour , de verser des larmes; car la fille n de mon peuple vient d* être frappée d'une cruelle blessure. \\ f> ne voulut pas se consoler jusqu'à la fin de sa vie, parce que n ses enfans , à cause de leurs péchés, avaient été conduits en » captivité, n II rapporte ensuite que le pape envoya, en qualité de légat, aigres de l'empereur et des autres rois et,princes, Henri évéque d'AIbe , pour les exhorter à prendre la croix et àâerendîre dans la Terre-sainte pour la délivrer des mains des ennemis du Christ. Il dit que ce lé^at tint à Majence ane assembléç que le chroniqueur désigne sous le nom d'assemblée du Christ [curia Chris ti] y où se croisèrent {^empereur, son fils, le duc de Souabe, et une foule de princes et de guerriers (page 222).
La chronique parle, sous la date de 1212, d'une croisade d'enfans qui , réunis de toutes les parties de l'Allemagne , se mirent en route pour Jérusalem, sous la conduite d'un nommé Nicolas, enfant de la ville de Cologne. Ce chef portait sur lui un signe qui avait la forme d'un tau (le T des Grecs), sig^e qui devait être le garant de sa sainteté et de son pouvoir pour opérer des miracles. Il n'était pas facile , ajoute la chronique , de distinguer de queUe espèce de métal était ce signe. Lorsqne ces enfans furent arrivés à Brindes , l'évéque de cette ville ne voulut pas les laisser embarquer , dans la crainte d'un mauvais dessein ; et en effet , ils étaient déjà vendus parle père de Niooias aux Gentils et aux Sarrasins (1). Le jeune Nicolas pàrhoiisérablement, et son père fut tué à Cologne ( pages 230 et 240 ).
lâueiques «unnées après ^ on prêcha une croisade, et il y eut une niisltitude incroyable de chrétiens de tout rang qui prirent la croix. La chronique dit que Grégoire comte de Wîed , frère de l'archevêque de Trêves , fut un des principaux chefs de cette expédition. Elle parle aussi de la prise de Damiette par les chrétiens , et de la reddition de oette |>Iace aux Sarrasins ; mais elle ne donne aucun détail ( page 240 ).
A l'année 1248 et à la page 331 , la chronique parle très- Buccinctement encore du passage de S. Louis en Egypte.
J^) V<:nditi enim craiit gcntilibus à patre Nicolai sic dœmonnm eficio attractî. Propter quod et ipse puer periit, et pater ejus Coloniis malâ morte peremptus est.
Son récit renferme autant d'inexactitudes que de mots, et ne meVite pas d'être analyse'. L'auteur raconte, sous l'année 1255, plusieurs prodiges , tels que deux lunes vues dans le ciel, l'embrasement du temple de la Mecque, l'apparition d'une comète. Toutes ces choses se passaient lorsque Louis IX revenait en Occident.
Arrive' à l'année 1290, Fauteur de la chronique fait, en ces termes , le récit de la destruction de Tripoli :
a La ville de Tripoli , une des plus nobles de la Terre^ n sainte, conquise et conservée au prix de tant de sueur et ff de tant de sang des chrétiens , située au milieu d'une nation » perverse , fut prise et détruite de fond en comble par les » Sarrasins, à cause de ses pe'ches, et parce que les verit» 99 étaient méconnues parmi les enfans des hommes, et que, f> dans toute FÉglise , la charité' de plusieurs s'e'tait singoliere-
V ment refroidie. Les lieux saints furent profane's , les viergef n de'shonorees , une infinité' de chre'tiens tue's, et ceux que le » glaive épargna furent emmene's en servitude , &c. » (pAg^ 352 et 353. )
Passant ensuite à la destruction de la ville d'Acre en 1291) l'auteur poursuit ainsi :
ft Après U douloureuse destruction de Tripoli, sa sœur, ff la ville d'Acre , ayant des yeux sans voir et des oreilles sans n entendre , sourde comme un aspic , insensible aux crimes
V et aux malheurs de Tripoli , la tête encore haute, et portant f9 seule le diadème du royaume, a ete' misérablement aveuglée f) par la multitude de ses peche's
f) Tandis que cette cite' pleine de peuple , de marchandises, » d'armes et de soldats , fière de re'unir dans son enceinte les » richesses et les délices du monde, jouissait d'une paix solide, ff et tenait encore à des racines profonde; slorsque ses habitant » disaient j paix et sécurité, voilà qu'une ruine soudaine est » venue tomber sur eux. Le Seigneur a envoyé son fouet ven- *f geur pour châtier cette ville criminelle. Le Soudan du Caire ft l'a entourée de toutes parts avec une multitude immense de » barbares; il a attaque ses murs avec des machines de guerre n de toute espèce, il a creuse' des routes souterraines sous ses n remparts. Il l'a prise en peu de jours et ruine'e de fond en ♦> comble; il n'a pas laisse' pierre sur pierre. Tous les châteaux, » toutes les forteresses de la Terre-sainte , sont tombe's aussi- » tôt au pouvoir du Soudan. O douleur! les choses saintiïAOt '> ete' jetées aux chiens et foulées aux pieds ! Quel cœur pp*
V dur que le marbre ou le diamant ne pleurerait pas îadéso- » lalion de la Terre-sainte, les outrages faits aux vierge» »
» le déshonneur des femmes ? La Terre-Sainte fut arrosée M du sang deà martyrs, et il n'y avait personne pour donner
» la sépulture à ces misérables victimes 11 est pénible,
» sans doute , d'entendre un pareil récit , mais il est plus » douloureux encore d'entendre raconter les crimes qui » ont attiré tant de misères. »
Sous la date de 1 299 , on lit dans ces annales que Dieu se servit d'un chef de Tartares pour venger le sang des défenseurs de la croix. Le chroniqueur déplore ici la corruption et les iniquités du temps ; parmi les prélats , les rois et les chevaliers d'Europe , le Seigneur ne put trouver un seul homme qui méritât de servir ses desseins , et , pour la honte du monde chrétien , c'est à un prince tartare qu'il confia le soin d'exterminer les ennemis de l'Evangile. La marche et les brillantes victoires de ce monarque Darbai^ sont présentées dans un tableau vif et rapide ; 1 auteur a su trouver des couleurs assez fortes pour peindre les sanglantes catastrophes qui amenèrent la chute de la puissance du Caire. Après avoir soumis à ses armes victorieuses le Jourdain , l'Éuphrate et le Nil , le superbe roi des Tartares fît porter à Rome la nouvelle de ses triomphes; il engagea Boniface VIII à déclarer à FEurope que ïa Terre-Sainte était affranchie du joug des Musulmans , et que les Chrétiens pouvaient y revenir sans crainte pour repeupler ces régions dévastées, et relever les cités abattues. Le pontife romain ordonna des processions et des prières publiques , afin de remercier le ciel de la délivrance des saints lieux. ( On peut lire à ce sujet le dix-neuvième livre de notre hUtoire, 4*- édition). La chronique ajoute que le libérateur de Jérusalem envoya lui-même des lettres aux chrétiens de SaJbatr- Jean , du Temple^ etc. Il les invitait à rentrer dans leurs possessions^ et leur en assurait la paisible jouissance.
Aptoales de l*abbaye de Nuys , par Werner Titien (t). — Wemer Titien , auteur de ces annales , naquit au bourg de Tylz , dans le pays de Juliers. Il fut élevé à la dignité de
5 rieur d'un monastère d'Alsace , et ensuite du monastère e Sainte-Marie de Nuys , dont il a déploré la destruction , et devint enfin supérieur général de la congrégation de Wenderheim. Les annales de Werner commencent à l'année 690, et vont jusqu'en 1589. Sous la date de 1096, en parlant de la première croisade, le chroniqueur rapporte que Gôdefroi vendit à l'évéque de Liège son comté de
(i) Annales Novesicnscs , (tom. lY y p. Si/f }.
352 BIBLaotHÈQÙfe
BouillôB ^t tout ce qui en d^endait pour treize cents taârcs émargent, au' il dépensa calment dans la sainte expéditm* C'est depuis cette époque , dit l'auteur , que Tiévéque de Liège prend le titre de duc de Bouillon. Cette yente est rapportée à peu près dans les mêmes termes dans Vhistoin du monastère de oaint-Laurent delÀege , p. 1079 du tome lY de dom Màrtène ; seuleknent cette dernière histoire ajoute trois marcs d'or aux treize cents marcs d'argent fin, prix de la vente du comte. ( on peut voir à ce sujet une dissertation de D. Calmet^ dans son Histoire de Lorraine,
Werner compte trois cent miUe hommes sous les armes dans l'armée des croisés ; des femmes , de jeunes filles , des i'eligieuses , en habit d'homme , marchaient les armes à li main avec les guerriers. La plupart des pèlerins trouvèrent la mort dans la Panonnie y et ce ne fut pas sans l'aToir mérité , dit le chroniqueur ; car les guerriers , les prêtres et les moines; mêlés avec les jeunes filles et les religieuses, se souillèrent par d'impures fornications, {sese immMndâfomr catione mutiù>.ftBdantes). iTout ce qui est raconte dans ces annales sur la première croisade , se l'etrouve dans la plupart des histoires qui composent nos collections de Bongars et de Duchesne. La chronique de Nuys ne dit nen de la seconde , ni de la troisième croisade. Sous la date de 1195 , elle parle de l'institution de l'ordre Teutokiique , institution qui fut fondée par quelques citoyens de Brème et de Lubeck. Ceux-ci étaient partis avec Adolphe, comte de Holstein , qui avait suivi l'empereut Fi^édéric I**". en Palestine. Les pauvres pèlerins trouvèrent un asile et de la noitfriture sous les tentes de ces généreux croisés ; ce fut à Acre que ceux-ci établirent leur première maison , et ce fut là que leur première église fut construitCé Vers le même temps commença l'ordre de la Sainte-Trinité^ institué pour racheter les chrétiens tombés entre les mains des infidèles.
La reddition de Jérusalem à l'empereur Frédéric ( 1 229) est rapportée en peu de mots ; les annaleis ne disent rien da croisades de S. Louis ni delà ruine de Ptolémaïs^ et sousla date de 1 508, elles rendent compte de la prise de Rhodes par les chevaliers de l'HôpitaL Cette île resta au pouvoir des chevaliers jusqu'en 1 522 , et fut reprise par les Turcs , sous l'empereur Charles-Quint et le pape Acirien. L'auteur raconte très-brièvement et avec quelques détails qui ne sont point exacts, la prise de Constantinople par les Musulroans. (1455). En parcourant la chronique de Nuys, le lecteur, fatigué de suivre l'analyste dans sa froide supputation des temps , trouve de petits faits et des anecdotes pour s*y re-
DCS CnOTSADES. 5>S
poser d'une marche pénible et ennuyeuse. L'anecdote suivante renferme des traits de mœurs assez curieux , et nous l'ayons jugée digne de tenir lUne place dans notre analyse. En 1 587 le roi de France envoya en ambassade à Constantinople des religieux de la société de Jésus , pour donner, aux députés jésuites une preuve de sa bienveillance, rempereur ïes établit dans un couvent de Bénédictins. Quelques, mois après, Bysance fut affligée d'une grande sécheresse; le prince musulman ordonna successivement aux prêti*es de IVlahoraet et aux chrétiens schismatiques dMm-
Elorcr la miséricorde de Dieu , pour qu'il daignât faire tomer une pluie salutaire; mais toutes leurs supplications furent iuutiles. L'empereur était rempli d'indignation ; ne sachant
eus quel parti pre)idre, il invita les jésuites à demander dé pluie , et leur permit d'employer tous les moyens qu'ils Tondraient pour. en obtenir. Ceux-ci, après avoir sollicité tin dâai,' se hâtèrent d'assembler tous les catholiques qui se trouvaient dans la ville > et ordonnèrent la prière et la pénitence. Au jour marqué , les fidèles , encouragés par les religieux , font mue jprocession, nus pieds, versant des larmes et poussant, des. gémissemens. Les pieux catholiques étaient encore erï marche , lorsque tout-à-coup le ciel se couvrit de nuages* et la- pluie tomba par torrens. La joie fut idûvefseUe dans Gonstantinople. D!ès4ors les Turcs eurent pour les jésuites la plus grande vénération ;. ils se découvraient quand ils voyaient passer ces religieux , et flécliis- «ant le. genou devant eux, ils faisaient le signe de la croix avec les chapelets des jésuites. Genibiisflexisy sese signa" Ùant rosariis jesuUicis. L'empereur leur donna à perpétuité de très-beaux édifices , un très-grand emplacement auprès du naonastère des Bénédictins, et gratina les catholiques de beaucoup de privilèges.
.' m. Chronique de Lambert le Peut, continuée par ReiirEJBr.(1). : — Lambert le Petit, moine du monastère de Saint- Jacques, à Liège, vivait dans le xi^. siècle. La chronique qu'il composa commence à Tan 988, et va jusqu'à 1194^» «miëedè sa mort. Elle n'offre, à proprement parler, que des date& et ne mérite pas qu'on- s'y arrête.
Reiner, .moine du même monastère , l'a continuée jusqu'en 1250. Martène, pour y donner une suite, a publié.
(i) Lambert! Parvi , Leodîensls Sanctî-Jacobi monastcriî tnonachi , dlîtrontçan , à Reinero ejusdem cœnobiî asccta continuatum. ( Tom. V , pigei.)
554 fttnLioTilfiQtft:
de la chronique do Zanfliet , moine du nijêfnd tnofiastibfei tout ce qui Suit cette époque , jusqu'en 146K
Reiner a donné plus d'étendue k sa chronique que Lambert le Petit. Quelquefois il a peint les caractères de ses personnages historiques : mais Zanfliet s'est encore plus étendu que Reiner; et ^histoire de deux siècles occupe, dans son ouvrage , plus de trois cents pages.
Reiner a donné ^ sur les trois premières croisades , des détails qu'on trouve chez presque tous les historiens : nous nous dispenserons donc de les indiquer. A l'égard de la quatrième ci'oisade , voici ce que Reiner nous apprend , sous la date de 1197 î
Yaletan de Limbourg , fils du duc des Ardennes , rompit la trêve faite aVec les Turcs, à l'insu de Henri, comte de Champagne , qui était à la tête des affaires dans le royaume de Jérusalem : ce qui fut très-nuisible aux chrétiens; caries Turcs, saisissant cette occasion, assiégèrent JafBa et tuèrent près de cinq mille hommes. Henri , comte de Champs^e , se disposait a venir au secours des chrétiens, lorsqu'à mourut. Il eut pour successeur dans l'administration du royaume de Jérusalem , Henri , duc de Lorraine et de Brabant.
La trêve fut renouvelée , entre les chrétiens et les Smrrasins, Tannée suivante 1 198, pour six ans, six mois et six
{'ours. Par cette trêve, il fut permis aux chrétiens d'aller li- )rement et en sûreté au tombeau du Seigneur , au fleuve du Jourdain et dans les autres lieux saints. Le duc de Louvain et le comte Palatin , frère du roi Otton , revinrent d'Orient sans y avoir rien fait. Dans cette année y ajoute l'auteur, il s'éleva en France un nouveau prophète, nommé Foulques , d'une vie très-sainte et d'un grand mérite. Il employait tout son zèle à ramener les hommes dans le chemin du salut par ses prédications ; il rendait la vue aux aveugles , la parole aux muets , guérissait les malades et faisait des miracles inouis de nos jours. Il ramena à une meilleure vie des femmes abandonnées au vice : il maria les unes • et €!n engagea quelques autres à la vie religieuse* Sa renommée et le bruit de ces prédications se répandirent dans toutes les provinces. Il enflamma le zèle d une multitude innombrable de pauvres pour la croisade , et il leur donna lui-même la croix; mais il jugea les riches indignes d'un tel bienfait. Divites vew indi^nos esse tali heneficio judicaviL
Sous l'année 1214, Reinier, en parlant du siège et delà prise de Constantinople par les Latins , entre dans des détails assez curieux : « Par le secours de Baudouin^ comte de Flandre, et des Vénitiens ses alliés, l'empereur de
» Constantinople fut rétabli sur son trône , et son adver*- )» saire renversé, comme il le méritait. Lé nouvel empe- » reur vécut quelques jours en paix : mais bientôt il fut » traîtreusement étouffé et tué par les siens ; ce qui déplut » beaucoup au comte Baudouin et à ses alliés, qui ne sa- M valent pas que le Seigneur, qui appelle les choses qui ne » sont point comme celles qui sont {qui voccU ea quœ non M sont, tanquam ea quœ sunt ) , voulait leur confier cet em- » pire. Aussitôt les citoyens se rassemblent pour élire un » monarque , et , comme nous le lisons au sujet de Mathias, n ils tirent au sort , qui tombe à la troisième fois sur le » comte Baudouin. Celui-ci résiste tant qu'il peut ; mais , »> de gré ou de force , il est entraîné et solennellement proj» clamé empereur. Baudouin envoie sur-le-champ des lettres » et des ambassadeurs en France , en Flandre et en Lorj» raine , pour engager les moines et les ecclésiastiques , et » tous ceux qui pouvaient porter les armes , à venir le trou- » ver, parce qu'il se proposait de les enrichir et de changer » le rit grec en rit latin. £n effet , il se rendit à Constantin » nople une foule de moines , d'ecclésiastiques et de laïcs » en état de combattre , et tous portant le signe de la 31! croix. »
Reiner, sous la date de 1212, en parlant de la croisade des enfans , pense qu'elle se fit au moyen de la magie ; c'est pourquoi elle n'eut aucun succès , et qu'elle se réduisit à rien»
n cite, sous l'an 1215, la lettre que le pape Innocent III adressa à tous les fidèles pour les engager à venir au secours de VÉglise d'Orient. Le pape, en même temps, envoya deux légats , maître Robert en France et Alatrinus en Allemagne.
Reiner, à la date de 1 221 , ne dit qu'un mot de la reprise de Damiette par les Sarrasins. 11 finit sa chronique à l'annëe 1220, époque où commence celle de Zanfliet, que Martène r^arde comme un historien exact et fidèle.
Vf. Ghaonique de Cornélius Zanfliet (1). — Zanfliet raconte, sous l'année 1255, que le Vieux de la Montagne envoya des assassins pour tuer Louis IX , mais que , se repentant de cette résolution presque immédiatement après l'avoir conçue , il envoya d'autres émissaires pour empêcher les premiers de commettre le crime. A cette occasion, dit l'auteur, le monarque se fit escorter d'une garde plus nom*
(ji) Ghrontcon Cornelii Zanfliet. (Tome V, page 67. )
breuse , dont les soldats tenaient continuellement à la main une massue en cuivre. Ce même fait, rapporte par Guillaume de Nangis , est dénué de vraisemblance , et l'origine des gardes de la porte , comme nous l'avons dit plus haut, remonte à Philippe-Auguste.
En parlant de l'invasion des Tartares en 1241 , Zanfliet rapporte que deux mille femmes de la ville d'Erzeron étaient allées , selon leur coutume , aux bains , qui étaient Soignés de trois lieues de la ville ; que, pendant qu'elles y étaient, elles apprirent que l'armée des Tartares approchait , et que , pour échapper à leur fureur, elles imaginèrent de s'oflrir au roi Bathou pour le servir à perpétuité. Elles allèrent donc au-devant de lui avec leurs lyres , leurs tambours et d'autres instrumens de musique ; elles se présentèrent en chantant au roi et à son armée : mais elles ne purent adou< cirla férocité du Tar tare, qui les fit tuer toutes sur-le-champ.
L'auteur trace le tableau de la fureur et des ravages de ces barbares en Asie et en Europe. Il parle de la victoire qu'ils remportèrent en 1 245 sur les Turcs , et fait le dénombrement des richesses que le Soudan laissa dans son camp en fuyant. Il dit qu'il avait dans son armée quarante miDe lances dont les pointes étaient d'or, w Plusieurs, ajoute-t-il. » assurent que si saint Louis eût alors dirigé ses armes » contre la Turquie , il s'en serait rendu maître sans obstacle; i> au lieu que l'Egypte , qu'il alla attaquer^ était bien plus » difficile à conquérir. »
Sous la date de 1 244 , la chronique parle de l'arrivée des Carismiens que le sultan du Caire avait appelés , de la victoire qu'ils remportèrent devant Gaza , et de la prise de Je'rusalom par ces barbares. A cette occasion , il raconte, aTCC des détails peu vraisemblables, quelques-unes des révolutions qui troublèrent les états musulmans d'Egypte et de Syrie. Pendant la tenue du concile de Lyon en 1 245 , le pape adressa , dans toute l'Allemagne , aux princes et barons , une lettre fort triste sur cette prise de Jérusalem. Il les exhorta à prendre la croix contre les Carismiens. Le cardinal Odon, de son côté , anima par ses exhortations plusieurs prélats et barons de France à prendre la croix , et les disposa à passer la mer avec le roi pour aller au secours de la Terre-Sainte.
Zanfliet rapporte qu'en 1 246 le pape , voulant détourner le Soudan d'Egypte de l'alliance et de l'amitié de Fréde'ric, lui envoya des députés. Le soudan reçut fort bien les lettres du pontife , et il fît en grec une réponse dont voici la substance :
Le SuLTAïf , etc, , au Pape , tris-grand, très-vénérable, le treizième des apôtres, la bouche et le guide des adorateurs- du Christ.
« Dieu aime ceux qui désirent et cherchent la paix. Nous » respectons les saintes Écritures , et nous les aimons. Nous M avons entendu vptre messager qui nous a parle du Christ, » que nous louons , sur lequel nous en savons plus que vous, » et que nous honorons davantage. Vous dites que vous dé- » sirez la tranquillité et le repos , et que vous avez des mo-^ » tifs pour appeler les peuples à la paix. Nous la désirons » comme vous ; nous Tavons toujours voulue et désirée : » mais vous savez qu'il existe un traité d'amitié et de paix » entre nous et l'empereur, depuis le Soudan notre père , » que Dieu illumine ! Par ce traité il ne nous est pas permis » de traiter avec les chrétiens , sans avoir auparavant le » conseil et l'assentiment de Frédéric. Nous avons donc » écrit à notre envoyé qui est à la cour de l'empiereur, pour » lui faire part des propositions de votre député. Il ira vous » trouver; il s'entretiendra avec vous; et lorsqu'il nous » aura fait son rapport, nous agirons d'après sa réponse. » Nous ne ferons rien qui ne 'nous paraisse utile à tous et » qui ne soit agréable à Dieu. »
Quelques lignes plus bas , le chroniqueur raconte un miracle au sujet de la croix , presque semblable a celui qui est rapporté par Guillaume de Nangis dans sa chronique de saint Louis ; seulement quelques circonstances en sont changées. Ainsi ce n'est pas un Sarrasin impie qui ose répandre son urine sur le bois vénéré , mais un ours ; aussitôt l'a nix^al est frappé de mort. Un Sarrasin ivre qui veut l'imiter subit le même châtiment. Frappé par la vue de tous ces miracles, un prêtre grec acheta du sultan d'Icône la permission d'élever dans ce Ueuune église en l'honneur de la sainte croix.
Sous la date de 1 248 , l'auteur parle de l'expédition de saint Louis en Egypte. Apres avoir répété à peu près ce que nous avons lu dans Guillaume de Nangis sur le séjour du saint roi en Chypre, sur ses rapports avec les princes tartares^ il vient à la prise de Damiette. A l'occasion de cet événement, il s'exprime en ces termes : « L'an du Seigneur 1 249 , » les pèlerins chrétiens arrivèrent heureusement devant Da- » miette, qu'on appelait siuireioïs McDiphis, Comme les fidèles » virent que les portes de la cité étaient bien gniclcos par 1rs M Turcs, et l'embouchure du fleuve défendue par leurs gn- » 1ères, ils résolurent de débarquer sur le lerroiii qu'nvnionl
yt occupé ceux qui auparavant avaient assiège Damietfe^ » Le lendemain les pèlerins montèrent sur leurs na^ » vires : le roi était avec le légat sur le vaisseau qui portait » la croix ; l'oriflamme de saint Denis était sur un autre : tous » s'avançaient , invoquant le nom de Dieu , et menaçant de » leurs armes les Sarrasins rangés sur le rivage. Les navires » n'ayant pu aborder à cause du peu de profondeur des eanx, 5j les guerriers de Jésus-Christ se précipitèrent dans la mer, » et marchèrent à travers mille oifficultés vers la rive. Les » Turcs s'efforcèrent de la défendre : mais la valeur et la » persévérance des pèlerins vainquirent bientôt cette r^is- » tance ; les Sarrasins furent mis en fuite. On compta parmi » les morts le commandant de Damiette et deux émirs d'une » haute distinction. Les principaux habitans de Damiette, î> frappés de terreur par la volonté de Dieu, s'enfuirent après » avoir mis le feu à la cité : les chrétiens s'en emparèrent » immédiatement. » Le chroniqueur a presque copié mot pour mot Guillaume de Nangis , dans ce qu'il dit sur la bataille de Mansourah , sur la captivité du roi , et sur les suites déplorables de l'expédition ae saint Louis.
Sous la date de 1260, Zanfliet rapporte que le Soudan d'Egypte entra en Syrie et en Palestine , et chassa les chrétiens de plusieurs places. Houlagou, prince des Tartares»
ayant app~* **^'^ * ' — ^' "~ ~^ "'
il joignit repousser son projet.
Le chroniqueur donne sur la seconde expédition de saint Louis des détails fort concis et qu'il a puisés chez d'autres historiens. Il parle de la paix conclue entre Philippele-Hardi, le roi de Sicile et les Sarrasins de Tunis, de l'arrivëe d'Edouard d'Angleterre et d'une multitude de Frisons et autres pèlerins qui portèrent l'armée chrétienne à deux cents mille hommes; cette armée ne fit rien à cause de ses péchés, dit l'auteur [peccatis exigentibus-) : c'est toujours là , chez les historiens de ces temps , la cause des pertes des croisés. A la date des années 1289, 90 et 91 , l'auteur donne de plus grands détails sur la ruine de Tripoli et d'Acre. Ces détails sont, dans quelques parties , un extrait et une fradaction presque littérale de la relation manuscrite dont nous avons parlé au tome IV de Y Histoire des croisades, et qui nous a beaucoup servi pour notre description du siège de Ptolèmaïs ou Saint- Jean-d' Acre.
Sans nous arrêter au récit que fait l'auteur du siège et de la destruction de Ptolèmaïs , nous passerons à la peinture
qu'il a tracée de la situation morale et politique de l'Europe au quinzième siècle.
Après a¥oir versé des larmes sur le triste sort d*Acre et de la Terre - Sainte , tombées au pouvoir de ces chiens d'Égyptiens {amis Egyptiacus), Zanfliet s'élève contre la conduite des peuples , des pontifes et des rois qui ne dierchent que Tof, et qui immolent tout à leurs propres intérêts, au Ueu de servir la cause de Jésus-Christ, dont les infidèles se disputent l'héritage. Mais laissons ici parler le chroniqueur, pour ne pas affaiblir l'intérêt de son récit.
« Tandis que nous dressons des embûches à nos frères,. » tandis que nous nous roulons dans la fange des voluptés , » et que nous dépouillons les malheureux , nous nous mon- » trons sans défense aux regards de Vennemi qui veille sans 9 cesse pour nous surprenc&Q. Crime abominable, et qui j» couvre nos fronts de honte et d'infamie ! Nos princes , au 1» lit plus courageux que des lions , au camp plus timides, » que des cerfs, déshonorent leurs fronts mâles par d.es, » âmes eâeminées. Infatigables dans les combats nocturnes, » ils sont sans force pour tous les autres ; nJayant de l'ar- » deur que pour les plaisirs, ils ne poursuivent de leui^ haine » que la seule vertu. Parcourez ^ je vous, prie, toutes les, » provinces d'Europe^ et voyez ce qui s'y passe. Les peuples » de France et d'Angleterre ne cessent de se livrer des. » combats : trente-sept ans se sont écoulés depuis que les » monarques de ces royaumes n'invoquent plus Jésus-Christ. » et Marie, mais Mars etBellone. Leurs glaives, fatigués de V carnage^ commencent déjà à s'amoUir, et leura âmes sont. » toujours de fer, et des torrens de sang n'ont point suffi » pour éteindre les feux de leur colère. Q douleur ! le roi » de GastiUe et de Léon se traîne toujours dans son indo- » lence ; tranquille au milieu de ses rochers , il laisse blas- » phémer contre la majesté du Christ ! Ce roi d'Aragon , » avec ses Catalans, envahit la Sicile et la Fouille; il eu » chasse le roi René qui. renaîtra, je l'espère, et brûle » d'enivrer- son glaive du sang des Vénitiens. Notre Césai*, » content du nom d'empereur (hélas l nous espérions re- » couvrer ce que nous avons perdu ! ) ^ souffre que la Ger- » manie soit misérablement déchirée , cette Germanie qui, » ne s'occupant qu'à armer des brigands stipendiés pour la. » ruine de la chose publique, l^nce du sein de ses nuageSv n une pluie de fer sur l'Italie. De son. côté, l'ItaUe épuise- » toutes ses forces ; si elle respire un moment , l'amour de 9 For, plus puissant sur elle que l'amour de Jésus-Christ ,, » remporte au-delà des mers et sur les rivages tes plus loin^
» tains. La Grèce , à qui ses erreurs ou notre orgueil ins- » pirent de la haine pour nous, mépriseuos pâturages et son » ancien bercail. Pourquoi tous ces désordres , je tous le j> demande ? si ce n'est parce que cherchant toujours notre » gloire, nous dédaignons celle du rédempteur. » L'historien , avant de terminer cette violente sortie contre son siècle , dit que Jules-César aurait volé vers la Terre-Sainte et les contrées d'Egypte , pour les affranchir de la canaille égyptienne {cegyptius latro), si, revenu du royaume des morts avec son génie et sa puissance , il eût appris à connaître Jésus- Christ, Sauveur du monde> Zanfliet mêle à ses pieuses invectives les souvenirs de l'histoire de Rome ; c'était alors le goût des écrivains , de comparer les événemens et les hommes de l'époque aux personnages et aui scènes politiques de l'antiquité. « Si César-Auguste , dit >> le chroniqueur en finissant , si Scipion l'africain , Pomy* pée , Constantin et mille autres revenaient parmi nous , » soufFriraient-ils que les barbares souillassent plus long- » temps le tombeau d'un Dieu ? Si des héros qui n'avaient « point reçu les lumières de l'Evangile , ont bravé tant de » périls pour soutenir les intérêts et la gloire de Rome, y> que n'oseraient-ils point en marchant au combat sous la » Dannière de Jésus - Christ? Mais j'arrête ici ma plume » et je retiens mon indignation. » Toutes ces satires se trouvent répétées dans les relations du dernier siège d'Acrt', écrites en vieux français. (Voyez le 1 8^. livre de notre histoire ■
La chronique raconte, sous l'année 1527, que Robert, roi d'Ecosse , étant au Ut de mort , fît venir un brave chevalier nommé Guillaume Douglas, à qui il confia qu'il avait fait vœu d'aller avec la reine visiter le tombeau de Jésus- Christ, mais que les guerres qu'il avait eues à soutenir l'avaient empêché d'accomplir ce vœu. Il ordonna à ce chevalier de faire embaumer son corps s'il succombait à la maladie, et d'emporter son cœur avec lui dans la Palestine, afin qu'au moins après sa mort il fît ce qu'il avait promis pendant sa vie. La chronique ajoute que Douglas, après h mort du roi , se rendit en Flandre pour se joindre à quelques princes qui iraient en Orient; que là, ayant appris que le roi de Castille et de Léon se disposait à combattre les Sarrasins , il partit pour l'Espagne , espérant qu'à la suite de cette expédition il pourrait trouver l'occasion d'aller eu Palestine ; mais Douglas ayant été tué dans un comlïat qui fut livré aux infidèles, les volontés du roi Robert ne purent être exécutées.
Sous la date de 1 45 1, lliistorien parle du vœu que firent le
DLS CUOISADLS. 311
duc de Bourgogne ; Gérard, duc de Trêves, le comte d'Étainpes et un grand nombre de seigneurs , de prendre les armes contre les Turcs. (Lisez à ce sujet le vingtième livre de notre histoire, 4'-. édition.) Dans la même anne'e, un frère mineur, d'Italie, prêcha les indulgences accordées à ceux qui marcheraient au secours du roi de Chypre, en butte aux attaques des Sarrasins. Ce religieux se rendit à Liège ; par suite de ses prédications , les magistrats de Liège chassèrent de leur ville tous les usuriers , comme étant une ra'ce de voleurs ; et les coupables marchands qui , par nu trafic honteux, allaient vendre déjeunes filles de contrée en contrée, furent rayés du nombre des citoyens.
Zanfliet finit son ouvrage à Tavènement de Louis XI au trône de France ( 1 456 ) , après avoir raconté plusieurs com- ^'bats qui furent livrés dans la Hongrie entre les chrétiens et les Turcs. Cette histoire , qui comprend Tespace de deux cent vingt - six ans , est assez bien écrite ; c'est un des, monumens que les savans peuvent consulter avec le plus de fruit.
Idi^re de Vabbé Ekkard sur V oppression ^ la délivrance et la restauration de VÈglise de Jérusalem (1).
Ce n'est que dans les chroniques de France qu'on peut trouver une histoire exacte et fidèle de la première croisade. La raison en est simple \ ce sont les Français qui donnèrent l'impulsion aux autres peuples , et ce sont eux qui ont joué le principal rôle dans les premières guerres contre les ennemis du Christ. L'abbé Ekkard est le seul historien n'apparte-^ nant point à la France, qui ait fait une relation un peu étendue des événemens de cette époque , dont il était contemporain; il fut du nombre des Allemands qui, avec plusieurs autres peuples de l'Europe, marchèrent vers l'Orient après la prise de Jérusalem. L'histoire d'Ekkard est pour nous d'autant plus précieuse , que nous y voyons les impressions particulières que la croisade avait faites sur l'esprit des peuples d'Allemagne.
Ekkard fut le premier abbé du monastère de Saint-Laurent, connu sous le nom d'Urangen, dans le diocèse de
(i) Eickardt abbalis libcllus qui dicilur lerosolymita , de oppressionc , liberatione et rcstauratione Icrosolimitansc ccclcsigc. (Tom, V, pag. 5o7.)
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Wurlzbourg. Dans son prologue , il a pris soin de nous faire connaître les motifs qui Vont porté à composer son ouvrage, qu'il a dédié àElkembert , abbé de Corbicj et à ses religieux. « Vous nous avez , dit-il à Tabbé de Corbie, imposé un grand » fardeau ; mais avec la grâce de Dieu , nous l'avons porté n jusqu'au bout. Suivant votre désir, et au péril de notre » réputation , nous avons achevé la série chronologique des » événemens depuis le commencement du monde jusqu'à » notre époque ; nous l'avons divisée en cinq livres pour » éviter l'ennui. Nous avons ajouté à cette dernière partie » un petit livre que nous avons intitulé le JérosofymiUànj » livre qui, dans la suite, pourra vous récréer, en vous n rappelant votre pèlerinage. » L'abbé d'Urangen tenniae sa lettre en sollicitant, pour toute réQômpense, que son livre soit placé dans la bibliothèque de Corbie , comme nn monument qui rappelle sans cesse l'union spirituelle des moines de Saint-Laurent et de Corbie. *
Le livre d'Ekkard que nous allons extraire est fort court; si nous donnons quelque étendue à notre analyse, c'est pour faire connaître des particularités et des détails qui ne .se trouvent que dans la chronique de l'abbé d'Urangan. Notre chroniqueur n'épargne point le récit des prodiges qui furent remarqués avant et pendant la première croisade. H paraît que les peuples d Allemagne qui eurent d'abord quelque peine à s'émouvoir, avaient été enfin plus frappés que les autres nations de ces signes , avant - coureurs de grands événemens. On avait vu des nuages de sang partir de l'Occident et de l'Orient, se heurter les uns les autres dans les plaines célestes , et des faisceaux de flammes briller du côté du septentrion. Un prêtre vénérable , appelé Su§^r, avait aperçu deux cavaliers, dont l'un portait une croix, combattre long-temps ensemble dans les airs ; celui qu'armait le bois sacré terrassa à la fin son adversaire. Une cité parut dans les airs , et des fantassins et des soldats , montés sur des coursiers, s'y rendaient de tous côtés. Une fenune, après deux ans de grossesse , avait accouché d'un enfant
aui parlait, d'un petit enfant dont les membres étaient oubles, et d'un autre qui avait deux têtes. Enfin une puissance invisible semblait interrompre toutes les lois de la nature , et les peuples étaient dans l'attente d'une grande révolution.
Le chroniqueur, en nous racontant^toutes ces merveilles, nous prévient qu'il faut les distinguer de celles que les /npocrites et les faux prophètes inventèrent pour entraîner les peuples dans rerreui; par exemple , la résurrection de Cha^
lemaçne , et le caractère divin que l'on donnait à une oie.
Ekkard entre ainsi en matière : « Au temps oà Urbain » occupait le saint-siége, où Henri IV régnait sur TAUe- » magne , Alexis sur la Grèce et Pbilippe sur la France , les » nations se levèrent contre les nations , et les royaumes » contre les royaumes, suivant les prédictions de l'Evangile. » Les tremblemens de terre , la peste et la famine déso- » laient le monde ; la trompette céleste annonçait déjà Far- » rivée du grand-juge , et l'Eglise universelle contemplait » ces signes qui marquaient le dernier jour de l'univers. » Jérusalem gémissait sous la servitude de fiabylone ; Betb- » léem, cette maison du pain des anges {domus panis ange- » lorum) , avait été cbangée en écurie , et les églises d'alen- » tour étaient exposées aux insultes des païens. »
Ekkard peint ensuite les rapides conquêtes des Turcs et les excès dont ces barbares se souillèrent. <r Nous avons » Yu , ^t-il , dans les oratoires demi -ruinés de la Palestine , » les statues de notre Sauveur, de sa glorieuse mère, et de » plusieurs saints , ayant les oreilles , les narines , les mains » et les pieds mutilés ; ces images profanées attestaient le » deuil de l'Église , et montraient les plaies encore nouvelles » dont il plaisait au Seigneur de l'affliger. glorieuse Cons- » tantinople ! ce ne fut point la fourberie de ton roi , ni ta » population nombreuse, ni ton or, ni les Warenges et les » Turcopoles qui te sauvèrent! ton bras de mer, c'est-à- » dire l'œuvre du Créateur, fut ta seule défense. >» En parlant de Pierre l'Ermite , l'auteur dit qu'il portait avec lui un
Eetit papier qu'il prétendait être tombé du ciel, et dans ïquel on lisait que toute la chrétienté devait prendre les armes pour marcher vers Jérusalem. Après avoir parlé du concile de Clermont , comme les autres chroniqueurs , Ekkard rapporte, ainsi que Robert-le-Moine , que le bruit de la croisade se répandit jusque dans les îles les plus reculée». « L'Océan apporta {effudit) , dit Ekkard, des peuples » inconnus dont j'ignore ies mœurs , les habitudes et le » langage ; personne ne les comprenait. Les uns ne man- » geaient que du pain et ne buvaient que de l'eau , et d'au- » très avaient des ustensiles en argent , au lieu d'ustensiles » fij^ fer. Il n'était pas difficile , poursuit l'historien , de ».;|ier8uader aux Francs occidentaux d'abandonner leurs » champs , car les Gaules étaient depuis quelque temps at- » fligées par les guerres civiles , la famine , la mortalité et » le feu de sainte Gertrude. » Ici l'auteur décrit les effets de ce mal terrible ; c'était , selon lui, un feu invisible qui dé- Torait une partie du corps , jusqu'à ce que le trépas , ou
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la perte du membre (|ui avait oie atteint» inSt iiu terme «i(ix souirrances du malade.
L'abbé d'Urangen dit que parmi les pèlerins , il y en eut qui n'entreprirent le voyage à la Terre-Sainte que pour obtenir la guerison de cei*taines infirmités. « Chez les Francs » d'Orient , les Saxons , les Tliuringiens , les Bavarois et les » Allemands , dit Ekkard , la trompette céleste se fit moins » entendre à cause du schisme qui divisait les Teutons et » les Romains. » Il ajoute que les Teutons , qui ignoraient la cause de l'ébranlement général , faisaient observer aux croisés qui traversaient leur pays , combien il était insensé d'abandonner la terre de> leur naissance pour des contrées lointaines dont les chemins leur seraient fermés par mille obstacles , et de renoncer à leurs possessions pour courir après des biens étrangers. « Mais , dit l'auteur, quoique notre » nation soit beaucoup plus insolente que les autres [scd » quamvis nostra gens cœteris multb sit insolentior), cependant » les Teutons , par respect pour Dieu , se calmèrent lorsque » les chrétiens les eurent instruits des desseins de la Provi- » dence. » Ekkard dit ensuite qu'à la vue des prodiges qui se multipliaient sans cesse, le peuple d'AUemagne sortit enfin de son indifférence. Il parle en peu de mots des bandes conduites par Pierre l'Ermite , et de celles qui avaient à leur tête Folkmar, Godescalc et le comte Émicon. Les pèlerins qui marchaient sous les ordres de Folkmar, en passant dans la Bohême , baptisaient les juifs malgré eux, et massacraient ceux qui faisaient trop de résistance. Ekkard se contente de reprocher aux chrétiens d'avoir voulu forcer les Juifs à embrasser la foi de Jésus-Christ, et n'ose s'élever contre ces affreux massacres qui se renouvelèrent plusieurs fois. On voit même qu'il partageait les préventions de ses contemporains contre cette nation malheureuse, car il la dési(|;ne sous le titre odieux de plebem execrabilem Jiidœorum.
Les soldats de Folkmar périrent dans la Pannonie, Ifj^ uns par le glaive , les autres dans les fers ; ceux qui avaiiMil échappé au carnage , disaient que la croix avait apparu sui leur tête , et que c'était ce signe sacré qui les avait délivrc'S de la mort. L'auteur appelle Godescalc un faux sen'iieunir Dieu; le comte Emicon, qu'il appelle un autre Saul^est surtout l'objet de ses censures les plus amères. Ekkard i»contc les misères de ces troupes de pèlerins , et excuse lr> attaques que les peuplades de la Pannonie et de la Hon^rir ne cessaient de diriger contre elles. Lorsqu'il vient à l'armée de Godefroi et «les autres princes croisés , son langai;!* n'est plus que celui de l'admiration et du respect. Il fait
reloge de riiumilité et de la charité de ces illustres pèlerins, et se plait à les appeler /e* véritables disciples de Jésus- Christ, Arrivé avec eux à Constantinople , il ne ménage pas plus que les autres chroniqueurs de TOccident la politique astucieuse d'Alexis ; le génie et la prudence de Godefroi purent seuls préserver les chrétiens des embûches que Temi)ereurleur tendait sans cesse. Après avoir tracé rapidement a marche des croisés depuis la ville de Constantin jusqu'à Antioche , Fauteur s'arrête au siège de cette ville où , dit-il , Dieu voulut humilier les pèlerins, parce que quelques-uns d'entre eux étaient enflés d'orgueil. Ekkard raconte que tous les peuples d'Orient attendaient dans la crainte, et suivaient par leurs émissaires, ou leurs ambassadeurs, les mouvemens des soldats de Jésus-Christ ; les uns cherchaient la paix , d'autres méditaient la guerre. On vit même des envoyés du roi de Babylone , promettre à l'armée des Francs que si Antioche' et Jérusalem tombaient en leur pouvoir, le roi du Caire deviendrait l'ami des chrétiens, a Les princes croisés , rassurés par ces promesses , dit » Ekkard , envoyèrent à Babylone plusieurs des plus » braves guerriers de l'armée. Les barbares furent éton- » nés de leur courage , de leur démarche noble , de leur » tenue brillante , de l'élégance et de la beauté de leur » corps. Ils avouèrent que les Francs ( c'est ainsi qu'ils ap- » pellent tous les peuples occidentaux ) étaient plutôt des » dieux que des hommes. Us dirent qu'il n'était pas étonnant » que de tels guerriers se promissent de soumettre tout » 1 univers. » L'abbé d'Urangen rapporte ensuite que le roi de Babylone assiégea Jérusalem , et qu'après avoir montré le» députés Francs aux habitans de la ville , il leur déclara que s'ils ne se rendaient pas , il les livrerait lui-même aux chrétiens. « C'est ainsi, dit l'historien, que ce roi barbare, » non par la crainte qu'il inspirait, mais par la terreur » que le nom seul des Francs avait portée dans la cité sainte , » s'empara de Jérusalem qu'il eut soin de fortifier par ses a» soldats et par des machines de guerre contre l'arrivée des » chrétiens. De cette manière , cette ville fut prise deux fois » dans une même année. »
Ekkard est le seul auteur contemporain qui parle de la. reprise de Jérusalem par les Egyptiens , aidés de la redoutable présence des Francs ; on regrette qu'il ait donné sur ce fait important si peu de détails , et que ces détails soient rendus d'une manière presque inintelligible. Il est certain que Jérusalem fut reprise sur les Turcs , pendant que les croisés marchaient vers la Palestine ; mais nous ne trouvons
rien dans les chronicj^ues arabes , grecques ou latines , qui
{)uisse nous aider à faire connaître les circonstances et 'époque précise de cet événement.
Ekkard raconte très-brièvement le siège et la prise d'Antioche, la victoire remportée sur Kerbogath , qu'il ne nomme point , le siège et la prise de Jérusalem , et la bataille d'Ascalon. (Lisez pour tous ces événemens, nos extraits de Raymond d'Agiles, Robert-le-Moine, Albert d'Aix , Guillaume de Tyr et les troisième et quatrième livres de notre histoire.) En décrivant la bataiUe d'Ascalon , le chroniqueur dit gue sans doute l'univers entier combattait pour les chrétiens (pugnabat certè orbis terranunpro ckristianis) , et que si les dé-
Eouilles des vaincus n'eussent arrêté les soldats de la croix , ien peu d'infidèles auraient survécu à cette sanglante déiiûte. Nous fcf ons observer que dans l'histoire de l'abbé d'Urangen on ne trouve pas une seule des visions que nous rencontrons en grand nombre dans les autres chroniqueurs. De ce silence , nous ne devons pas conclure que notre historien était moins crédule que les autres , mais seulement qu'il n'avait pas eu connaissance de toutes ces apparitions merveilleuses ; car il fait toujours intervenir la puissance et la volonté de Dieu dans les divers événemens de la croisade, et la manière dont il raconte les nombreux prodiges dont nous avons parlé d'après lui , nous fait penser qu'il y croyait de la meilleure foi du monde.
Ekkard rapporte la mort de Godefroi autrement que les autres historiens. Selon lui, pendant les chaleurs de Tété, les cadavres , eu infectant l'air, avaient fait naître une maladie pestilentielle. 11 dit morne que quelques-uns ont pensé que les barbares avaient empoisonne toutes les sources. Une foule de pèlerins succombèrent sous les terribles effets de cette peste , et Godefroi fut du nombre. L'historien fait du roi de Jérusalem le plus brillant éloge , et parle du deuil universel qui suivit sa mort. Dans le récit que va donner lo chroniqueur de la croisade de 1101, il devient d'autant plus intéressant, qu'il nous dit ce qu'il a vu lui-mcmc.
nomènes annoncèrent le départ d'une nouvelle armée de chrétiens aussi nombreuse que la première. Les Lond>anls , depuis leur entrée dans la Bulgarie jusqu'à Constantiuopie, eurent pour guides des Grecs qu'Alexis avait envoyés audevant d'eux. Tantôt ces conducteurs précédaient la trouiH", et tantôt ils raccompagnaient; mais, dit Ekkard, ils di>-
ÏFataissaient comme des lueurs qui s'évanouissent. Les taliens furent tourmentes par les Pincenates , jusqu'à leur arrivée au bras de Saint-Georges , où ils se re unirent à la troupe du duc de Bavière , à celle de Guillaume de Poitiers et à dififérens corps d'armée. Ekkard rapporte que les Turcs s'ëtant aperçus de la faiblesse et de la pusillanimité des Lombards, ils les broyaient comme la paille, et que les Teutons , qui arrivèrent ensuite , ne purent savoir ce qu'étaient devenus ces malheureux pèlerine ; car, dit l'auteur ,
ainsi qu'aux Grecs , une partie des maux qui accablèrent les chrétiens.
£kkard parle de bruits sourds qui circulèrent dans le camp des croisés après qu'ils eurent passé le bras de Saint- Georges. On répétait partout que l'empereur entretenait des Imisons avec les Turcs , et qu'il les excitait contre les Soldais de la croix. « Alexis nous trahit, s'écriaient les pé- » lerins ; il dit maintenant qu'il ne fait pas plus de cas des » chrétiens combattant les Turcs, que des chiens qui se » battent ensemble {quaiUi canes se irn^icem mordentes). » Lorsque les croisés'pensèrent à s'embarquer, tout le monde disait que l'empereur avait tendu aux chrétiens des embûches sur mer, et qu'il avait déjà fait périr de la sorte un grand nombre de vaisseaux. « Il est horrible et impossible » de raconter, s'écrie l'historien vivement animé par ses » souvenirs , la tristesse et l'effroi qui régnaient dans notre » troupe, c'est-à-dire dans la troupe des Allemands qui » était la moins nombreuse. Les uns voulaient aller par »» terre , les autres par mer. Vous auriez vu le père se sépa- » rer de son fîls , le frère de son frère , l'ami de son ami , » avec une douleur plus amère {multb am^riiù) que si la » mort les eût séparés pour jamais. Et nous aussi, poursuit » Ekkard, nous fûmes long-temps tourmentés par le doute » et l'incertitude ; enfin , au bout de six semaines , nous ar^ » rivâmes à Joppé avec ceux qui , comme nous , avaient osé » se confier aux flots. » Apres avoir accompagné l'armée dans les champs de la Romanie que le parjure Alexis avait livrés à la dévastation , Ekkard nous dit en gémissant que cette nouvelle milice aurait voulu , comme la première , se faire un nom parmi les peuples du monde ; m'ais que les événemens ont prouvé qu'il n'avait pas été agréable à Dieu de la seconder dans ses desseins. Vient ensuite un tableau rapide des grands désastres de l'armée ; le chroniqueur» in-
terrompant son récit , s'arrête comme accable par la douleur^ et s'exprime en ces termes : « Si je poursuis le récit » de ces misères , plus misérables que toutes les misèrei » ( miserias illas omnibus miseriis miserabiliores) y je vaisloio » et je fais l'impossible. Là de nobles pèlerins moururent M d'une manière honteuse {turpiter) , des hommes opdeni » périrent faute de nourriture , et des guerriers valeureux » reçurent le trépas sans combattre. Hélas ! hélas ! dit » l'auteur en achevant sa narration, nous ne croyoni » pas que parmi ce peuple innombrable , on puisse cowjHa » mille hommes qui aient survécu à ces effroyables cali- » mités ! Pareils à des cadavres desséchés, les miséraUcf » restes de cette grande armée se traînèrent jusqu'à Rhodes, » à Paphos et à d'autres ports : ceux que nous vîmes arri- « ver à Joppé furent en très-petit nombre. »
Dans le récit que fait l'abbé Ekkard de ces derniers éTénemens, on désirerait plus de clarté et de détails. Par exemple , il ne nous dit point ce que devinrent les chdi croisés qui échappèrent à la mort, et il ne parle qa'en passant du comte de Poitou qui alla se réfugier auprès de Bernard l'Etranger, etqueTancrède accueillit favorableiiiait à Antioche , où se réunissaient les princes chrëtiens pour achever le pèlerinage. On trouvera des détails sur ces événemens dans nos extraits d'Albert d'Aix, Orderic Vital, Foucher de Chartres , et dans le quatrième livre de notre histoire (4®. édition).
Ekkard rapporte assez longuement les combats qui furent livrés par Baudouin près de Ranila et de Joppé. En parlant de la bataille de Ramla , il met dans la bouche de Baudouin un discours adressé aux chrétiens; et dans Tintéressante description qu'il fait du second combat, il en cite un autre qu'Arnoul prononça par l'ordre du roi. L'auteur nous représente Arnoul comme un homme bien lettré {benè litteratus) ; son discours, qu'il nous met sous les yeux, pourrait justifier cet éloge. Il dit qu'avant la bataille de Joppé, tous les guerriers chrétiens se confessèrent et reçurent Tabsolution , et qu'ils furent ensuite bénis par le légat apostolique qui, par hasard, se trouvait avec eux. Es n'étaient que sept mille fantassins et mille cavaliers. « Les chrétiens , dit » Tauteur, se sentirent enflammés par l'ardeur d'une foi si j» vive , que chaque pèlerin croyait pouvoir écraser lui seul » les nombreuses légions des ennemis. C'est pourquoi les » croisés se précipitèrent en désordre sur les infidèles , et le « bataillon chrétien qui, le premier, s'était imprudeninieut » jeté au milieu d'eux . allait périr tout entier sous les couj»>
M des barbares. A cette vue, Baudouin , transporté de rage, if s'élance sur Fenneini , et quoique les infidèles , certains » de la victoire sur la foi de leurs oracles > se défendissent » avec courage et acharnement, leur armée se fondait j» {lUjuesceret) à l'aspect du roi comme la cire devant la » flamme. »
Le chroniqueur répète le récit qu'avait fait du miracle du feu sacré un prêtre qui avait été lui-même témoin oculaire de la cérémonie , et qui habitait la montagne des Oliviers. Le prêtre disait que dans Jérusalem les chrétiens et les infidèles avouaient qu'ils n'avaient jamais vu des preuves idus sensibles de la puissance de Dieu. Quelque temps après la bataille de Joppé, douze mille pèlerins et trente vaisseaux chargés de grains et de toutes sortes de provisions , venaient au secours des chrétiens que les barbares pressaient de toutes parts, et qui étaient en proie aux horreurs de la fa-
-mine. Les ennemis, à l'aspect des navires qui venaient
-porter l'abondance au milieu des croisés , cherchaient à s'en -emparer, lorsque tout-à-coup , par la vertu de la sainte croix, dit l'auteur, les flottes des infidèles furent contraintes de
' s'arrêter ; les rames fatiguèrent vainement la mer, et tous
'\e& efforts furent inutiles.
Ekkard rapporte que les chrétiens ne furent pas moins frappés d'admiration que les païens à la vue d'un si grand
. prodige.
A la date de 1 1 05 , l'historien parle de l'alliance d'Alexis
^avec le roi de Babylone et avec les Turc, et de la reddition de Micée entre les mains du fils de Soliman. Il dit que le prince grec faisait fermer aux pèlerins les chemins qui con-
* duisaient à la cité sainte ; et que les habitans d'Antioche , en voyant les flottes qu'Alexis avait dirigées contre eux, commencèrent eux-mêmes l'attaque. Ceux-ci coupèrent le aez et le pouce à tous les ennemis ; ils chargèrent une barque de ces membres dégoûtans, et, dit l'auteur, ils envoyèrent un ragoût de cette espèce ( hujusmodi pulnientum) à l'em-
Creur Alexis. Il y a dans cette singulière plaisanterie d'Ekrd autant de barbarie peut-être que dans la conduite des habitans d'Antioche, qui commirent ces cruautés révoltantes ; ce trait caractérise pleinement l'esprit et les mœurs de cette époque.'
Après avoir parlé du mariage de Baudouin , Ekkard dit que le Seigneur tourna ses regards vers Sion , qu'il avait autrefois choisie pour sa demeure. Dieu répandit des consolations dans le cœur de ses véritables enfans , et leur inspira le désir de visiter la Terre-Sainte. « Nous avons su, dit
n £kkârd , qu'un homme avait entendu en songe chanta k » Lœtatus sum et Y Alléluia ^ et qu'il avait mêlé sa voix aux » chants qui frappaient son oreille. Après cette vision , cet j> homme avait été enflammé d'un désir si violent d'entre- » prendre le saint pèlerinage , qu'il ne put trouver le repoi » qu'après être arrivé sur cette terre qu'ont foulée les pieds )> d'un Dieu. » Le chroniqueur, en racontant cette merveille, nous montre évidemment qu'il n'aurait pas dédaigné les vb* sions de la croisade, s'il les avait connues.
L'historien finit son ouvrage en faisant de longues réflexions sur les affreuses misères que les chrétiens avaient à souffrir pour aller jusqu'au tombeau du Rédempteur, et sur l'heureuse situation de Jérusalem après sa délivrance. Sion sort de la poussière où elle était ensevelie ; elle ne cesse de chanter de nouveaux cantiques à son bien-aimé. Son âme gémissait sous le poids des douleurs , le bien-aimé l'a consolée , et elle a tressailli de joie. Les lieux saints sont purifiés , les temples se relèvent, les cités sont protégées par dei remparts, et tout reprend une nouvelle vie. Ekkard ajoute qu'il est tombé entre ses mains une copie de la lettre qu'on prétendait avoir été apportée par l'archange Gabriel de k part du Sauveur. Cette lettre qui, selon notre chroniqueur» fut connue dans tout l'univers , menaçait les prévaricateurs des peines les plus terribles , et donnait des consolations ï ceux qui étaient revenus à Dieu.
D'après l'extrait que nous venons de donner, on a pu voir que cette chronique offre tout l'intérêt d'une production contemporaine. L'histoire de la première croisade est loio cependant d'y être complète ; l'auteur passe trop rapidement sur des événemens de la plus haute importance. Nous devons ajouter qu'il n'est pas facile de suivre Ekkard dans son récit, à cause de l'obscurité qui résulte de la barbarie du style , et du peu d'ordre qui a présidé à la composition de l'ouvrage (1).
(i) Celte histoire d'Ekkard ne devrait pas être placée parmi I« chroniques de France ; mais comme elle se tronve dans la colleclion« Martenne , nous n'avons pas cru devoir la renvoyer aux colleclioii* allemandes , auxquelles elle appartient. D'autres chroniques qui appartiennent à l'Allemagne , se trouveront, par le mcrae motif, placceidaw ce volume ; nous prions nos lecteurs de supple'er à ce qui inan^ae par-»* à Tordre de notre classification.
Chronique de la Terre-Saînte^parRaoulde Coggeshale^ abbé de V Ordre de Çîteaux (1 ).
Raoul de Coggeshale , anglais de naissance , vivait entre la fin du douzième siècle et le commencement du treizième , ^us Richard I". et Henri III, roi d'Angleterre. Il mourut en 1228. Les écrivains du temps se sont plu à faire un brillant éloge de son vaste savoir et de ses vertus qui relevèrent à la dignité d'abbé du monastère de Coggeshale , dans le comté d'Essex. Parmi les nombreux ouvrages sortis de la plume de Raoul, l'histoire des invasions de Saladin est ce qu'il y a de plus intéressant pour nous. L'auteur fut témoin oculaire des événemens qu'il raconte ; il était à Jérusalem lorsque Saladin en fit le siège ; et , comme il nous l'apprend lui-même, il y fut blessé d'une flèche. « Elle ^vint, dit-il , percer le milieu au nez de celui qui écrit cette histoire , et s'y arrêta. Le bois a été arraché, ajoute-t-il, mais le fer y est encore. »
Le chroniqueur commence son ouvrage par le récit des dissentions qui éclatèrent à la mort de Baudouin V, au sujet de la succession au trône de Jérusalem. Baudouin étant entré dans la voie de toute chair, les seigneurs du royaume se réunirent dans Jérusalem sans être unis. Convenerunt simul sed non in ununi, 11 y avait dans cette assemblée des princes, des prêtres, le grand-maître des Templiers, accompagné de ses chevaliers , la comtesse de Joppé et Renaud de Montroyal. Les portes de la ville furent fermées ; il ne fut permis à personne d'entrer ni de sortir ; et ce fut en l'absence des princes et des barons , que Sibylle et Gui de Lusignan furent élevés à la royauté. Les uns disaient que la volonté de Dieu était accomplie , les autres voyaient dahs cette élection la ruine prochaine du royaume oe Jérusalem ; il y avait , au rapport de Raoul, autant d'opinions que de têtes. Vix duo consentirent in unum. Les partisans de Lusignan étaient en très-petit nombre , tout le reste désirait voir Raymond à la tête du royaume , et les deux partis étaient prêts à faire couler le sang pour décider cette querelle. (Voyez à ce sujet le continuateur de Guillaume de Tyr, et le septième livre de notre histoire. ) Ces fatales divisions remplirent de joie le cœur de Saladin ; il envoya des députés dans tous ses états , et fit dire à ses peuples que ceux qui désiraient de l'or, de
(i) Chronîcon Terrae-Sanctse , auctorc Radulpho Coggeshale , orrllnis CisiercieDsis abbalc , ex pervetuslo codice Parislcnsls sancti Yictom bU bliothecae auctorîs açtatc conscripto. (Tom. V, pag. 5/{3.
r argent, des biens, des maisons, des captijs et des captives, n'avaient qu'à se ranger sans retard sous ses bannières. L'historien nomme ici les nations qui accoururent à la voix du sultan , et qui se réunirent à Rasselème ( ce mot yeut dire source de Veau), Sept mille des guerriers les plus courageux furent envoyés dans la Galilée, pour ravager cette province. Saladin espérait que si une petite troupe revenait victorieuse de ces premiers combats livrés aux chrétiens , le courage et l'ardeur de sa grande armée n'en seraient que plus vifs et plus indomptables. « Ces ministres du crime, » dit Raoul, avaient soif du sang des saints; et, semblables » à des chiens que la rage pousse vers des cadavres , ils se i> dirigèrent d'un pas rapide vers la ville de Cavan, où ils i> se reposèrent jusqu'au soir. Au coucher du soleil, pour- » suit l'auteur, ils passèrent le fleuve, et pareils aux enfans n de la nuit^ ils se dispersèrent au milieu des ténèbres dans » la Galilée jusqu'à Gaphraïm , faisant un horrible carnage , » chargeant de chaînes une multitude d'hommes et de » femmes , et traînant avec eux un grand nombre de betes » de somme. Ces infidèles imitaient Satan , leur père , qui » égorge {jugulât) tous ceuxi{u'il trouve plongâ dans le » sommeil du crime. » Raoul peint la terreur et le désespoir des habitans de Nazareth , lorsqu'ils virent leurs campagnes couvertes d'infidèles. F'oilà, voilà les Turcs , s'écriait-on de toutes parts. Alors les crieurs publics parcoururent la ville en disant : Hommes de Nazareth, prenez les armes et combattez vaillamment pour la cité du véritable Nazaréen,
Les maîtres de la milice du Temple 'et de celle de l'Hôpital étaient arrivés à Nazareth , la nuit même qui fut témoin de ces scènes de mort ; ces chevaliers étaient envoyés par le roi et le patriarche avec deux évoques , pour traiter de la paix entre Raymond et Gui de Lusignan. A la nouvelle de l'arrivée des barbares , les guerriers chrétiens prirent les armes. La troupe des croisés n'était composée que de cent trente chevaliers et de trois ou quatre cents fantassins. Toutefois ni le grand nombre d'ennemis , ni leurs carquois remplis de flèches n'épouvantaient les soldats de la croix qui, de leurs glaives étincelans ,■ renversaient les bataillons ennemis. Mais à la fin il fallut que la bravoure cédât au nombre ; les pèlerins , environnés de tous côtés par une multitude d'infidèles, tombèrent sous les coups des barbares , et les chevaux des Sarrasins foulèrent leurs cadavres ensanglantés. « Spectacle affreux! s'écrie Raoul; journée M funeste dont le souvenir doit arracher des larmes à tous » les chrétiens. Les saints, pareils à des agneaux muets, » devinrent la proie des loups ravissans ; victimes offertes
» en sacrifice , le feu divin descendit pour les consumer. » n périt dans ce combat le grand- maître des Hospitaliers, Jacques de Maillé, maréchal du Temple, et un chevalier de l'hôpital nommé Henri.Le grand-maître du Temple s'échappa en myant. Après avoir raconté la mort du chef des Hospitaliers , qu'il appelle le père des orphelins , le consolateur des malheureux, l'ami de Dieu , l'historien s'adresse aux pauvres et aux membres de Jésus-Christ , et leur demande quel sort les attend , après la perte de leur chef. « Malheur à vous , Tibériade et Bethsaïde ! poursuit Raoul ; » pendant que l'orgueil vous domine {inter montes superbiœ)^ » le plus humble de vos défenseurs vient de périr. Pleurez, » cités perfides ! c'est vous qui avez causé tant de malheurs ! » Hélas ! hélas ! continue l'historien , qui exprimera jamais M l'état d'abattement et de souffrance où étaient nos guern riers ! On voyait les uns tout couverts de leur propre sang, » résister encore aux coups des infidèles, les autres périr I» étouffés sous le poids de. leurs frères expirans ; d'autres » enfin boire le sang qui coulait de leurs^blessures pour » apaiser l'ardeur de leur soif. On vit même de valeureux *» chevaliers mourir en s'arrachant du corps les flèches ho- » niicides. » Plus bas , Raoul nous représente Jacques de Maillé immolant tout ce qu'il rencontre , semblable à une lionne en fureur qui, après avoii* perdu ses petits, déchire de ses griffes terribles ce qui s'offre à son passage. En apprenant ces calamités , le comte de Tripoli en fut attristé jusqu'à la mort. Raymond, pour se justifier de tout soupçon à cet égard , voulut se rendre a Jérusalem , afin de $e soumettre au roi , à la reine et aux seigneui's. Le roi ayant été instruit des dispositions du comte , vint audevant de lui avec un grand nombre de guerriers turcopoles. Les deux princes se rencontrèrent dans la grande plaine de Dothaïm , près de la citerne de Joseph. Tous deux mirent pied à terre en présence des évêques , des chevaliers du Temple et de l'Hôpital , des barons et du peuple. Ils s'embrassèrent et se rendirent ensemble à Jérusalem. Les anciennes querelles furent oubliées , et le comte fit au roi et à la reine des sermens de soumission.
Raoul parle ensuite de l'armée que le roi mit sur pied pour résister à Saladin , des ravages que les Syriens faisaient alors dans la Palestine , et raconte la prise de Tibériade , où se trouvait la comtesse de Tripoli , qui envoya demander en vain des secours à son époux. (Nous ferons remarquer que l'auteur, en parlant des difFérens lieux de la Palestine qui deviennent le théâtre de quelque événement important , ne craint pas d'interrompre sa narration pour rappeler ce
qui s'y est passe du temps de la prédication de Jësus-Christ, et de mêler des réflexions pieuses à ces sortes de digressions.)
Lorsqu'on eut annoncé au roi de Jérusalem la prise de Tibériade, il convoqua les grands du royaume pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Malgré les sages remontrances du comte de Tripoli, on décida de marcher vers Tibériade; et cette imprudente résolution que Raoul appelle une sottise [fatuitas ) , fut pour les chrétiens une source de malheurs. ( Lisez à ce sujet le septième livre de notre histoire. ) Raoul décrit avec des réflexions et des détails fort curieux la bataille de Tibériade , où le Seigneur rassasia les pèlerins du pain des larmes, et les abrem^a du vin de la douleur, parce qu'ils s'étaient éloignés du chemin de la vérité. L'évêque d'Acre, qui portait la croix , fut blessé mortellement dans ce combat ; Balian de Naplouse , Renaud de Sidon , et quelques autres chevaliers, trouvèrent le salut en fuyant à travers les cadavres des chrétiens et des barbares. La croix du Sauveur tomba au pouvoir des infidèles; à ce sujet, l'historien se livre à toute sa douleur. «Malheur à moi, dit Raoul; » malheur à moi , -qui 3i -été destiné à voir des maux si cf- » frayans! Malheur aussi à la nation pécheresse qui bit » blasphémer contre la reUgion , et qui force le fils de Dieu » à mourir une seconde fois pour le salut du monde!.... » Quel épouvantable désastre! la croix sainte, le roi, le » grand-maître du Temple , l'évêque de Ledda , le frère du « roi , les Templiers , les Hospitaliers , le marquis de Mont- » ferrât sont tombés au pouvoir des barbares ! tous ont reçu » le trépas ou des fers. *>
Les bornes de cet article ne nous permettent pas de suivre le chroniqueur dans le récit qu'il fait des sièges d'Acre, d'Ascalon et de Jérusalem. Nous renvoyons le lecteur à Bernard le trésorier , au continuateur de Guillaume de Tyr, et au septième livre de notre histoire. Dans la description que fait Raoul du siège de Jérusalem , auquel il assista lui-même , il demande si on aurait pu ne pas éclater en sanglots , en voyant briller les armes dans les mains des moines, des chanoines, des prêtres, des lévites, des ermites, et des anachorètes courbés sous le poids des années. Les flèches tombaient comme des gouttes de pluie , et Ton ne pouvait montrer le doigt au - dessus des remparts, sans être atteint. Digitum ad propugpacula sine iœsionc ostendcrt nonpoterat. Le nombre des blesses était si grand, que tous les médecins de la ville ne suffisaient point pour arracher les traits de leur corps. « Celui qui écrit ceci, dit Raoul, a eu » le milieu du nez percé d'une flèche. » Cependant les infidèles attaquaieut les chrétiens de toutes parts; ceux-ci..
voyant les murs de la ville crouler déjà sous les coups dts barbares , se décidèrent à sortir de Jérusalem par la porte qui conduit à Josaphat, pour faire un peu {aliqiumtulum) reculer l'armée ennemie. Mais les guerriers de la croix furent repoussés dans la cité , et Tair retentissait de leurs gémissemens et de ces paroles : Sainte Marie, sainte Marie y aidez-nous. On les voyait dans les églises et sur les places publiques déchirer leurs vêtemens et verser des larmes de désespoir. La misère et la douleur avaient abattu tous les courages, a J'ai entendu de mes propres, oreilles , dit Raoul , » le crieur public annoncer, de la part du patriarche et des » princes,, que cinq mille bysantins étaient promis à cin- » quante gujerriers qui , pendant une seule nuit , garderaient » une tour à demi-renversée , et pas un seul guerrier ne » parut. Presque tous les pèlerins , poursuit Raoul , étaient » prêts à donner leur vie pour la cause de Jésus-Christ , et » chacun ne désirait plus de la terre promise qu'un peu » d'espace pour son cadavre que les nations devaient fouler. M Malheur a.moi, qui suis le dernier des pécheurs ! car, moins » heureux que mes frères , j(B n'ai point reçu ma portion de y* la^Te^rre-Sainte ! Meam poriionem. non açcepi^ » D'après le récit de Raoul, la résolution de livr.er^la ville ne fut formée
aue par des pèlerins criminels qui aimèrent mieux sauvée e belles femmes ,, de l'or > des enfans, et déjeunes fiUes, quo d^ rester fidèles à Jésus-Christ. Le plus grand nombre des croisés , soumis aux décrets impénétrables de la Providence,i' n'enviaient plus que la gloire de mourir près du tombeau de leur Sauveur.
Ici njQus ne pouvons nou^ empêcher de remarquer (et
^ cette observation devient générale dans l'histoire, des croi-^ sades). combien il est touchant et sublime- ce. dévouement dont parle le pieux Raoul, et qu'il partageait lui- même >, comme on le voit dans le récit plein d'intérêt qu'iLnous ai doniié de ces événemens. Dans notre siècle , malgré les progrès immenses de la raison , ne serait-il, point permis de mêler uDx peu d'admiration aux sentimens de pitié qu^ no «s. inspirent de pareils sacrifices ? IL y avait aussi de la noblesse et de la grandeur d'âme dans le trépas de ces défenseurs de la croix, quoique, d'après les- idées dïi temgs-, là mort ne, fût pour eux que l'immortalité.
Saladin ne voulut accepter les propositions- des députés chrétiens, qu^à condition- que chaque croisé- lui paierait une somme d'argent. (Voyez dans nos- extraits ce que disent à
. ce sujet Bernard le trésorier et les historiens arabes.) Ces conditions plurent au patriarche et à ceux qui avaient de l'or; elles furent affichées dans la viUe, et la foule des:
pèlerins parcourait leâ rues de Jérusalem, en s'ëcriant: u Malheureux que nous ' sommes ! qu'allons-nous devenir, M nous qui n'avons point d'argent ! Nous aurions mieu » aime mourir pour Jésus - Christ , que d'abandonner la » Terre-Sainte pour aller gémir dans les fers que nous pré- » parent ces Égyptiens impurs. » Raoul est saisi de douleur et d'indignation , en racontant ce honteux traité ; il s'élève d'un ton violent contre les marchands coupables qui vendirent ainsi Jésus-Christ et son héritage. Il fait tomber sur eux des paroles de malédiction ; et, mêlant sa voix à celle du prophète , il désire que leurs enfans soient éternellement or" pheiinsy et tjue leurs épouses, captwes sur des bords étnmgsrt, traînent leurs jours dans le veus^age. Il est curieux de comparer le récit de Raoul à celui du continuateur de Guillaume de Tyr, qui raconte le siège et la prise de Jérusalem dans un esprit bien différent. Ce dernier va jusqu'à louer l'humanité de Saladin.
Après que les barbares se furent rendus maîtres de. la cité de Jésus-Christ , les lieux saints furent dépouillés et livrés aux profanations des ennemis de la croix. On brisa la pierre qui avait recueilli les gouttes de sang et d'eau sortis du flanc du Sauveur. Raoul raconte le Toyage de l'archevêque de Tyr en Europe ; et après avoir rapporté quelques événemens de la troisième croisade, le chroniqueur renvoie à une histoire, traduite du français en latin , les lecteurs qui voudront connaître tous les détails de cette époque importante. L'ouvrage de Raoul se termine par la lettre de Frédéric à Saladin, et par la réponse du sultan à l'empereur ; nous aurons occasion de parler de ces deux pièces. La chronique de la Terre-Sainte est en général bien écrite ; le style de Raoul ne manque quelquefois ni de nerf ni de chaleur, et l'historien sait faire un emploi fort heureux des saintes Écritures.
Chronique anglaise ^ depuis Vannée 1066 jusquen
Il paraît clairement , d'après le paragraphe qui termine la chronique de la Terre-Sainte , que l'ouvrage dont nous allons rendre compte , a été faussement attribué par dora Martène et autres savans à Raoul de Coggeshale ; toutefois le nom de l'auteur de la chronique anglaise a jusqu'ici échappé à nos recherches. De plus , il reste à savoir si ihistoire de la troisième croisade , traduite du français en latin,
(i) CKroDÎcon aDglicasum ab anno 1066 ad 1200 (tome Y, page Soi- J
lont Raoul fait un grand éloge , et h laquelle il renvoie ses ecteurs, n'est autre chose que celle dont on va lire l'extrait, >VL celle de Gauthier Vinisauf.
Le commencement de cet ouvrage a toute la sécheresse ?t la brièveté' des annales ; ce n'est que vers l'an 1 187, que 'auteur nous offre des tableaux d'histoire. Dans cette partie né me de son récit , il y a beaucoup de faits sur lesquels le chroniqueur s'est peu étendu , ou qui ne sont qu'indiqués : eis sont l'expédition de l'empereur Frédéric I , le séjour de licliard dans l'île de Chypre, la victoire que ce prince emporta sur un vaisseau turc avant d'arriver à Ptolémaïs , a reddition de cette ville , les querelles survenues entre les t>is de France et d'Angleterre ; événemens importans que (romton et Gauthier-\inisauf ont racontés avec de grands létails^ ainsi qu'on le verra plus loin. Notre historien ne ait qu'indiquer les exploits de Richard après la prise d'Acre ; l ne dit rien de la bataille d'Arsur, et se contente de nous ipprendre en peu de mots que les villes maritimes de la 5yrie, effrayées des victoires du roi d'Angleterre, se rentrent presque sans résistance. Comme Bromton et Yinisauf, il raconte assez longuement le projet formé par Richard et le duc de Bourgogne d'assiéger Jérusalem , et la prise de la caravane du Caire. « Lorsque le roi, dit l'histo- » rien, chargé des dépouilles qui avaient été le prix de » cette victoire , fut revenu au château d'Ernauld , il exhorta n ses guerriers les plus valeureux à prendre le chemin de M la cité sainte , tandis que l'abondance régnait dans l'ar- » mée , et qu'ils avaient un. grand nombi^e de bêtes de » somme pour transporter leurs bagages. Le prince leur » rappelait toutes les faveurs qu'ils avaient reçues de la j> clémence divine. Ce qui excitait surtout le roi à se mettre » en marche, poursuit l'auteur qui est ici d'accord avec » Bromton, c'étaient les avis d'une pieuse dame de Syrie , H qui lui avait fait connaître la véritable situation de Jéru- » salem. Les portes de la ville étaient gardées par des guer- » riers qu'épouvantait l'approche de Richard ; il n'y avait » à redouter que la porte de Saint-Étienne , vers laquelle la » dame conseillait le roi de placer son camp : elle lui enn voyait une clef avec laquelle il pourrait ouvrir cette porte. » lue siège de Jérusalem était résolu à l'unanimité , lorsque » le duc de Bourgogne, les chevaliers du Temple et les » Français changèrent tout-à'-coup de résolution ; ils crai-
• gnaient l'indignation de Philippe , en prêtant leur appui i> au roi d'Angleterre pour conquérir la capitale de la Judée ^ » et d'ailleurs les Français ne devaient retirer aucune gloire
• du triomphe de Richard. Après cette décision » le duc en-
» Toya secrètement des émissaires à Saladin. » Le chroni' queur raconte qu'un espion du roi entendit une nuit des hommes et des chameaux descendre de la montagne : il les avait reconnus pour des envoyés de Saladin qui menaient avec eux cinq chameaux chargés d'or , d'argent et de vêtemens de soie. L'espion courut en avertir Richard, et prenant avec lui quelques-uns des gardes du prince , il se dirigea vers la route que suivaient les envoyés du sultan; Jumas ( c'est le nom de l'espion ) fondit sur eux et les conduisit auprès de son maître. Richard, à force de tourmens, arracha à l'un d'eux le secret de leur mission : au lever de l'aurore , il fit venir le duc , le patriarche et le prieur de Bethléem. Après avoir juré en leur présence qu'il était prêt à aller assiéger avec son armée Jérusalem , Babylone ou U ville de Baruth , le roi invita le duc à faire le même serment; celui-ci n'ayant répondu que par un refus , Richard , transporté de colère , l'accusa de trahison , et lui reprocha les présens qu'il avait reçus de Saladin. Gomme le duc protestait de son innocence, le roi fit comparaître les envoyés; ils dévoilèrent une seconde fois le mystère de la correspondance des deux princes , et périrent ensuite sous les flèches , par ordre de Richard , en présence des deux armées qui ignoraient la cause de cet acte de cruauté. Le due de Bourgogne, ne pouvant supporter tant de honte, prit le chemin de Ptolémaïs , à la tête de son armée. Richard donna ordre aux gardes de la ville de ne laisser entrer aucun Français, et le duc campa sous les murailles. La diminution de l'armée , le trouble et l'épouvante qui régnaient parmi les guerriers d'Angleterre, engagèrent le roi à lever son cainp; il vint placer ses tentes non loin de celles des Français. Bromton raconte ce fait , ainsi que le suivant , avec quelques légères différences.
La nuit précédente , un religieux , envoyé par un ermite, était venu trouver le roi , et l'avait invité , de la part de Dieu, à venir visiter ce pieux solitaire. Richard, accompagne de cinq cents chevaliers , se rendit auprès du saint homme qui vivait dans les grottes de Samuel, et qui était doué de l'esprit prophétique. L'ermite annonça au roi d'Angleterre que malgré ses nombreux exploits, il ne délivrerait point la Terre-Sainte. Nous passerons de cette anecdote que nous abro'geons beaucoup , à la narration de la bataille de Joppé vX des événemens qui précédèrent cette journée si glorieuse pour ilichard. Nous invitons les lecteurs à comparer ce recil avec celui de Gautier Vinisauf.
Uicliard ayant appris les dangers qui menaçaient Joppi* ei»Ka}a plusieurs fois de ramener le duc à des sentimcnsde
concorde; celui-ci, qui repoussait les invitations du mo- Barque , se dirigea vers la ville de Tyr. C'est là , dit Fauteur , qu'il périt, frappé de la main divine. Le roi qui s'était mis en mer avec une partie de son armée , fut poussé par une tempête vers l'île de Chypre ; de sorte que les pèlerins qui étaient restés sur le rivage , cruretit que le monarque s'enfuyait dans son royaume. (C'est sans doute ce qui a fait dire à quelques historiens que le roi s'était rendu à l'île de Chypre.) Cependant trois jours après, les navires de Richard , après avoir lutté avec la tempête , parurent avec l'aurore dans le port de Joppé.
Saladin, par de fréquens assauts, s'était emparé de la ville ; les infirmes et les blessés avaient péri sous le fer. La garnison s'était retirée dans le château et méditait déjà une capitulation , lorsque le patriarche , qui allait librement d'une armée à l'autre, lui déclara que Saladin avait résolu de tuer tous les- chrétiens , pour venger les massacres ordonnés par Richard , et que les pèlerins n'échapperaient point à la mort , quand même le sultan leur permettrait de se retirer. A l'aspect des bataillons ennemis , les guerriers de la croix'flottaient encore dans l'incertitude ; ils craignaient même que le roi n'arrivât point , et tout à leurs yeux semblait repousser l'espérance. Tout-à-coup ils aperçoivent le drapeau de Richard brillant des feux de Faurore ; leur courage se réveille , et ils brûlent de verser le sang des ennemis. Voyant que la forteresse de la ville était encore au pouvoir des croisés , le roi , couvert de ses armes , s'élance du navire avec ses chevaliers ; et , semblable à un lion furieux , il porte la mort et l'épouvante au miheu des troupes qui couvraient le rivage. Les Sarrasins croient que le monarque est à la tête d'une grande armée ; ils abandonnent précipitamment la viUe , et s'enfuient en désordre jusqu^à Ramla. Le héros d'Angleterre vint placer en vainqueur ses tentes sous les murs de Joppé , car les chrétiens ne pouvaient rester dans la cité à cause de la puanteur des cadavres de leurs frères que les infidèles avaient égorgés, et qu'ils avaient placés , par mépris , à côté de cadavres de porcs.
Le lendemain , lorsque le sultan eut appris que Richard n'avait avec lui que quatre-vingts guerriers et les quatre cents arbalétriers qui formaient sa garde , il ne put contenir fia fureur et son indignation ; il reprocha à son armée d'avoir fui devant une poignée de guerriers , et ordonna surle - champ à sa cavalerie de retourner à Joppé et de lui amener le roi chargé de fers.
Cette nuit , Richard , ne soupçonnant la présence d'aucun ennemi ; s'était livré au repos dans sa tente. Au point du
{*our, une multitude d'infidèles entourent son camp ; tout es chemins de Joppé lui sont fermés, et trois mille Sarrasins entrent dans la ville. Les chrétiens , éveillés par les hurlemens des barbares , sont frappés d'épouvante , et se voyant pressés de toutes parts , ils ne voient partout que la mort. Aussitôt le monarque , revêtu de sa cuirasse , monte à cheval et adresse quelques mots à ses chevaliers pour faire passer dans leurs âmes les sentimens qui l'animent. B les range en bataillon serré, fait placer au pied de chacun d'eux des bois propres à la construction des tentes, et qui devaient leur servir de rempart. Pendant qu'on s*occupait de ce travail , autant que la circonstance pouvait le permettre , et que de leur côté les infidèles se préparaient an combat , un des chambellans du roi , sorti de la ville , arrive au camp , et s'adressant au prince : « Seigneur , lui dit-il » d'un ton lamentable , hélas ! nous allons tous périr ! une » foule innombrable de païens est entrée dans la ville, et » nous avons devant nous des bataillons qui nous menacent » de la mort. » Le roi, furieux, ordonne au chambellan de garder le silence, et jure, d'une voix terrible, qu'il lui coupera la tête , s'il ose parler à un seul de ses guerrien. (Notre historien tient ce fait de Hugues de NéviL ) Richard harangue de nouveau ses compagnons ; il leur déclare qu'il veut aller dans la ville pour voir ce qui s'y passe. H dit, et saisissant l'étendard royal, il vole dans Joppé, suivi de six chevaliers déterminés , s'ouvre un chemin avec son épée et sa lance, se précipite sans crainte au milieu des ennemis, et leur foule éperdue succombe sous ses terribles coups. Les guerriers qui accompagnaient le prince n'écoutent que leur fureur, et font couler des torrens de sang. L'attaque du roi fut si violente et si subite , que la plupart des barbares qui reçurent le trépas , ignoraient la main qui les frappait. Les inlidcles fuyaient devant le monarque vainqueur, comme de faibles troupeaux devant le lion que la faim tourmente.
Lorsqu'il eut ainsi délivré la ville par de merveilleux eiploits, Richard fit venir quelques soldats de la garnison retirée dans le château, et leur confia la garde des portes et des murs de la place.
Apres cette étonnante victoire, le monarque retourna au milieu de sa troupe avec ses six chevaliers, U n'y avait au camp des croisés qu'une seule mule et six chevaux, et Richard en était fort afiQigé. Cependant pour enflammer ^a^ deur des siens , il leur raconta comment , par un miracle du ciel, il avait triomphé des Sarrasins qui inondaient Joppé; dans une courte harangue , il invita sa troupe à demander au Tout-Puissant, qu'il achevât d'écraser les légionf
impies du prophète. Le héros terminait son discours en déclarant à ses guerriers qu'il couperait la têle à celui d'entre eux qui montrerait quelque crainte , qui livrerait passage aux ennemis , ou qui déserterait sa bannière. Le roi avait rangé sa troupe en bataille , et déjà les lances des guerriers d'Angleterre étaient prêtes à frapper, lorsque tout-à-coup le bruit des clairons et des trompettes annonce l'approche des infidèles ; ils s'avançaient en poussant des cris horribles, persuadés qu'au premier choc les bataillons chrétiens seraient enfoncés , ou que les soldats de la croix se disperseraient dans la plaine. Mais ceux-ci, sans crainte et sans eflfroi , demeurent immobiles en présence des barbares qui , frappes d'étonnement , reculent de quelques pas devant eux. Les deux armées étaient placées de manière qu'on
f mouvait se toucher du bout de la lance. Les combattans ne ançaient ni traits ni javelots ; ils se contentaient de se menacer de leurs discours et de leurs yeux terribles. Après avoir conservé cette attitude pendant une demi-heure , les Turcs retournèrent à leur premier poste en poussant de violens murmures ; ils s'éloignèrent d'un demi - stade. Lorsque le rôi vit la retraite des Sarrasins, il ne put s'empêcher de rire ; et s'adressant à ses guerriers : « Ne vous ai-je » pas dit , s'écria-t-il , que ces barbares n'oseraient fondre » sur nous , si nous ne commencions nous-mêmes l'attaque ? » Ils viennent de nous montrer toute leur audace , et tout » ce qu'elle peut inspirer de crainte et de terreur. Ils » croyaient nous épouvanter par leur nombre, et s'atten- » daient à nous voit* prendre la fuite , comme des femmes , » au seul aspect de leurs bataillons. Maudit soit maintenant » celui qui redouterait leurs attaques ! C'est pourquoi » soyons fermes et courageux, jusqu'à ce que le Seigneur » vienne nous donner la victoire. »
A peine le monarque avait achevé ces mots , que les Sarrasins s'avancent une seconde fois au son des trompettes , et frappant l'air de leurs féroces clameurs ; ils s'arrêtent à quelque distance des chrétiens qui, toujours audacieux et intrépides , restent iiiimobiles comme auparavant. A cette vue , les infidèles retournent de nouveau à leur première position. Ils renouvelèrent cette sortie cinq ou six fois, depuis ta première heure du jour jusqu'à la neuvième heure. Ricliard , qui se lassait a une si longue attente , et dont l'ardeur augmentait à mesure que ses guerriers redoublaient d'audace et de courage , ordonna à sa troupe de se précipiter sur les infidèles , lorsqu'ils reparaîtraient en sa présence ; les arbalétriers devaient marcher devant les chrétiens , et diriger sur l'ennemi leurs traits et leurs flèches. Les ordres
du héros furent exécutés ; en effet , les barbares étant revenus , les chrétiens fondirent sur eux , la lance et Tépée à h main , et portèrent le désordre et la mort au milieu de leurs bataillons. Le carnage était horrible, les cris et les géinissemens retentissaient au loin ; les uns tonnibaient sous la lance ; d'autres , renversés de leurs chevaux , avaient la tête fracassée ; et plus loin, les javelots homicides envoyaient dans les enfers la multitude des Sarrasins. Aussitôt Fintrépide Richard, dont les yeux , pleins de fureur, semblaient lancer des éclairs^ fait briller dans les airs son épée et sa lance; il s'élance au milieu des ennemis , les étincelles jaillissent des casques qu'il fait voler en éclats , et sans chercher à éviter les coups , il donne la mort à tout ce qui s'offre à son passage. Il se voit un moment environné d'une centaine de Sarrasins qui se précipitaient sur lui seul ; fondant sur cette multitude , aux uns il tranche la tête , aux autres il sépare les épaules du corps ; tous ceux qiii ne périssent point sous son glaive , ne trouvent leur salut que dans une fuite précipitée. Les guerriers de Richard suivent leur roi comme leur étendard , et massacrent sans pitié tout ce qui se présente. Les infidèles tombent en jetant des cris lamentaoles, le sang coule à grands flots dans la plaine , et les barbares expirent dans le désespoir. Malgré la grêle de traits que Fennemi faisait pleuvoir de toutes parts, il ne périt dans cette bataille , du côté des chrétiens , qu'un seul homme qui trouva , en fuyant , la mort qu'il voulait éviter. Les arbalétriers , qui marchèrent toujours à la tête de la troupe de Ricliard, se couvrirent de gloire dans cette fameuse journée.
Ici l'historien résumant en quelques lignes tous les exploits de Richard , ne peut trouver des mots pour exprimer sa surprise et son admiration; il lui semble impossible d'expliquer cette mémorable victoire, sans supposer l'iuterveution immédiate du Tout-Puissant. L'anonyme achevé sou intéressante description, eu rapportant que la garnison de Joppé, témoin du courage invincible du roi et de sa troupe , fondit elle-même sur l'armée innombrable des inlidMcs.
Pendant que les ennemis fuyaient devant le roi d'Angleterre , on annonça à l'armée de Richard qui était restée à Ptolémaïs, que ce prince était enfermé par les barbares dans la ville de Joppé, et qu'aucun secours humain ne noii-
pour
arracher , s'il était possible , le monarque des mains de l'ennemi. Arrivés à Césarée, la frayeur les empêcha de
poursuivre leur rout^, et c'est là qu'ils reçurent avec des transports de joie la nouvelle de la victoire de Richard.
Quelque temps après, le roi, ayant été attaqué de la peste, et voyant ses richesses diminuer de jour en jour, à cause de ses trop grandes prodigalités, songea à retourner en Europe. L'auteur rend compte du traité qui fut conclu avec Saladin, et ajoute, d'après quelques témoignages, que le fnotif qui engageait surtout le monarque à se retirer, c'était la nouvelle qu'il avait reçue des tentatives que faisait son frère Jean pour s'emparer de l'autorité du royaume. Le roi mit à la voile pendant les jours de l'automne. L'anonyme est le seul auteur qui ait raconté avec beaucoup' de détails la manière dont le Roi d'Angleterre fut fait prisonnier en Allemagne. Nous mettrons sous les yeux du lecteur la traduction entière de ce passage. Après avoir dit que Richard, ayant appris à trois lieues de Marseille qu'on voulait lui dresser des embûches , se décida à retourner en Angleterre
Sar l'Allemagne , et que le prince monta avec quelques-uns es siens sur un navire de pirates qu'il rencontra et qu'il reconnut , l'auteur s'exprime en ces termes : « Les pèlerins » abordèrent sur les côtes de Sclavonie , à une ville nommée » Gazara^ et envoyèrent aussitôt un député pour demander ]» au seigneur de la province , qui était le neveu du marquis » deMont-Ferrat, la liberté de passer sur ses terres. Le roi, » et son retour, avait acheté à un pisan trois rubis, 3» -qu'il avait payés neuf cents besans. Il en avait en- » cnassé un dans un anneau d'or ; il chargea le député d'ofx frir cet anneau au Seigneur de la contrée. Celui-ci s'étant » informé du nom de ceux qui demandaient le passage , 3» l' émissaire répondit que c'étaient des pèlerins qui réveil naient de la Terre-Sainte , et nomma Baudouin de Bétune ; jo il ajouta qu'un marchand, appelé Hugues ^ lui envoyait » un anneau. Le seigneur, après avoir long-temps examiné » le présent : Ce n'est point Jaugues, dit-il au député, mais j» le roi Richard, J'aidais juré de charger de chaînes tous les » pèlerins qui arriveraient sur ces bords , et de n'accepter » aucun présent de leur part; mais à cause du grand prix de » l'anneau que vous m'offrez et de la haute distinction du prince » qui me l'envoie. Je vous rends ce présent et vous accorde la 9 liberté de poursuivre votre chemin. Le député alla rapporter j> cette réponse au roi. Les pèlerins, tremblans d'effroi » ( valdè trementes) , sortent secrètement de la ville pen- » dant la nuit , avec des chevaux qu'ils avaient achetés , et » s'avancent à travers le pays. Mais le seigneur avait envoyé i} un espion après eux , pour suivi'e leurs traces et faire ar- » rêter le roi. Quand Richard fut entré dans la ville où de-
» meurait le frère du seigneur, celui-ci Bt venir un de ses
» affidés, nommé Roger, normand d'origine, natif diAr»
n gentouy qui était avec lui depuis vingt ans , et à qui il avait
» donné sa nièce en mariage ; il lui ordonna d'aller dans
1* les maisons où logeaient les pèlerins , et de chercher ï
» découvrir, soit par le langage, soit par quelque autre
» signe , qui d'entre eux était le roi. Il lui promettait la
» moitié de la ville , s'il venait à arrêter le prince. Roger,
» après de longues recherches , trouva enfin le roi ; ce
» monarque dissimula long-temps , et ne déclara son nom
» que parce qu'il y fut forcé par les prières et les larmes
» de Roger. Le Normand exhorta aussitôt Richard à s'enfuir
» secrètement, et lui donna le meilleur cheval qu'il put
» trouver. Revenu ensuite auprès de son maître, Roger
,» lui annonça que la nouvelle de l'arrivée du roi était en-
j> tièrement fausse , et que c'étaient seulement Baudouin de
» Bétune et ses compagnons , qui venaient de Jérusalem. Le
» seigneur^ transporté de rage et de colère, donna ordre
» que tous les pèlerins fussent arrêtés. Le roi sorti de k
D ville avec Guillaume de l'Étang et un domestique qai
» comprenait la langue allemande, marcha pendant trois
» jours et trois nuits sans prendre aucune nourriture. A la
» fin, pressé par le besoin, il se détourna de son che»
» min pour entrer dans une ville appelée Ginana, située
» sur le Danube ; pour comble de malheur, le duc d'Au-
» triche était alors à Ginana. Le domestique du roi, enal-
» lant au marché , fit voir plusieurs besans , et inspira des
» soupçons par ses discours ; il fut arrêté et interroge.
3) Ayant répondu qu'il servait un riche marchand qui de-
» vait arriver dans trois jours , il fut délivré et vint rap-
» porter au roi son aventure. Il exhortait son prince à
» prendre la fuite le plutôt possible ; mais Richard , pour
« se remettre de ses fatigues , voulut se reposer quelques
» jours dans cette cité. Le domestique allait souvent au
» marché acheter des provisions ; il eut un jour l'impru-
j> dence de porter à sa ceinture les gants du roi. Ces ganU
» furent remarqués par les magistrats de la ville , et le do-
» mestique fut saisi une seconde fois. Il fut mis à la torture.
» on le menaça de lui couper la langue , s'il ne se hâtait de
» confesser la vérité. Le malheureux , cédant enfin à la dou-
» leur, fit l'aveu qu'on lui demandait; le duc en fut d'abonl
» informé ; le logis du roi fut cerné de toutes parts , et Ri-
» chard sommé de se rendre. Le monarque ayant dc-
» claré qu'il ne se rendrait qu'au duc lui-même, celui-ci»^
» tarda pas à arriver : Richard s'avança un peu au-devanl
» du prince d'Autriche, et lui remit soi épée. Le duc,
> transporté de joie, conduisit le monarque dans son » palais avec les plus grands honneurs ; il le confia à » la garde de plusieurs guerriers qui , Fépée à la main , » veillaient nuit et jour auprès de l'illustre prisonnier. » A la suite de ce récit, Vanonyme fait de tristes réflexions sur la captivité de Richard , qu'il ne peut expliquer que par un secret jugement de l'Éternel. Peut-être Dieu a voulu faire expier au monarque les erreurs de sa jeunesse , peut- Itre a-t-âl voulu punir ainsi les crimes de l'Angleterre , ou mettre au grand jour la détestable perfidie de ces hommes qui s'acharnèrent sur un monarque dont le nom faisait encore trembler l'Orient. Après avoir accusé l'Allemagne de barbarie et de faiblesse dans une apostrophe véhémente ^e lui inspirent la religion et le patriotisme , notre historien fait une courte peinture de l'intérieur de la prison de Richard. Les précautions soupçonneuses que l'empereur ffenri prenait contre le roi d'Angleterre, ne pouvaient ilt^rer le caractère enjoué de ce prince; sans cesse il échappait à sa gaîté de piquantes saillies. Terrible et aulacieux sur le champ de bataille , il adaptait son ton et ses aanières aux temps, aux lieux et aux circonstances. Il se faisait à lancer des épigrammes contre ses gardes^ et à se ouer d'eux en les enivrant ; dans ses passe-tempj , il aimait . terrasser ces hommes dont la taille annonce des géants. ^'anonyme parle des dififérens chefs d'accusation dont 'empereur chargea Richard , de la défense de ce prince , le sa délivrance et de son retour en Angleterre. Il raconte es ëvénemens qui suivirent l'entrée de Richard dans son •pyaume , et accompagne le monarque jusqu'à sa mort , qui îut lieu en 1199. Nous ne pouvons mieux terminer cette malyse qu'en reproduisant les couleurs principales du porrait que l'historien a tracé de Richard-Cœur-de-Lion.
L,es premières années du règne de Richard furent signales par des actes de bienfaisance ; Dieu fut toujours son >rotecteur ; et quand le tnonarque eut vu tomber ses fers , 1 oublia la main divine qui l'avait délivré. Dans la maturité le rage , il ne travailla point à se corriger des vices qu'il vivait contractés pendant sa jeunesse. Richard était si dur 5t si opiniâtre que , par un excès de sévérité^ il ternit l'éclat les vertus qu'il avait fait briller au commencement de son règne. Il avait toujours un œil menaçant avec ceux qui L'entretenaient d'anaires ; ses reproches et ses censures étaient toujours accompagnées d'un air terrible; il avait csoutume de montrer un visage furieux à ceux qui ne satis- Eaisaient point à ses demandes d'argent , ou aux promesses qu'ils lui avaient faites. Dans sa vie privée, il était affable.
caressant, et adoucissait la sévérité de son caractère jusqu'à jouer et plaisanter. Il était si avide d'argent , qu'il aurait voulu épuiser toutes les bourses.
Continuation de Guillaume de Tyr.
Nous ne nous arrêterons point ici à prouver que cette continuation de Guillaume de Tyr n'est qu'une partie de la chronique de Bernard. Nous renvoyons pour cela à notre analyse de ce dernier chroniqueur. On avait fait dansk moyen âge plusieurs traductions françaises de l'histoire de Guillaume de Tyr ; on a voulu compléter l'ouvrage de l'archevêque , en y ajoutant une portion de la chronique de Bernard , qui avait été écrite originairement en français et qui allait plus loin que Guillaume de Tyr. Il se trouvait des lacunes dans le manuscrit sur lequel Martëne a copié le texte qu'il nous donne (page 581 , tome Y). Dom Bertreau, à l'aide des manuscrits de Saint-Germain-des-Prés et de l'abbe' de Rothelin , nous a laissé une continuation de Guillaume de Tyr plus complète. C'est d'après ce dernier texte que nous ferons notre extrait. La continuation commence à la fin du règne de Baudouin lY, et finit en 1275« On lit sur une des copies manuscrites cette note marginale : C'est Iwrefu escrit et accompli à Rome l'an MCCXCf^^ au mois de mai, au temps du pape Bonijace huitiesme, etc.
Le continuateur parle d'abord de la division qui s'était élevée entre le roi et le comte de Jaffa. La haine qui les animait devint si violente, que Baudouin ne cherchait qu'une occasion pour attaquer ouvertement le mariage de sa sœur avec le comte de JaiFa ; il somma même le patriarche de les ajourner devant lui , parce qu'il voulait mosti'er par raison que ce mariage nestoit ne bon ne loyal. Coinuie le comte éluda l'assignation en s'enfuyant, le roi l'ajourna alors devant la cour des barons. Yainement Lusiguan allégua-l-il son état de maladie ; le roi ne voulut rien entendi'c. Apris lui avoir envoyé plusieurs messagers , il dit que , puistjuii ne voloit venir à lui, il iroit à lui parler, et semondivit-il mesmes. En conséquence , Baudouin se rendit en personne à Ascalon ; mais il troui^a les portes mult bien fermées ; il appela et commanda que l'en li oumst; trois Jois toucha de sj, main la porte, mais md ne vint; li borgois de la ville estoient montez sur les murs et sur les tomelles , ne s'osoient nuhvir, ains attendoientlajin de cette c/iO^e.D' Ascalon, Baudouin vint û JafFa: les chevaliers etles bourgeois s'étaient avancés au-devant
de lui, et le menèrent dans la ville, où Baudouin mit sou badHj •
Pim H se rendii à Acre, où il convoqua un grand parlement de ses prélats et de ses barons. Dans ce parlement ^ te patriarcbe et Je maîti^e du Temple prièrent humblement le roi de pardonner au comte de JafFa : Baudouin* repoussa ff^urs prrèresj H leur repondit tout pleinement qu'il n en feroit mie, et ceux-ci orent grant dcsdaing de ce que home qui estait si poure de son cors portoit encore si grant rancune en son cœur.
Le comte de JafFa , qui vit bien que le roi ne voulait pas lui pardonner, prit avec lui un grand nombre de chevaliers, et à leur tête il alla attaquer une troupe de Bédouins qui gmrdoient grant plente de hestes par les postures; car ils lui Avaient donné tant d*or, qu'il les y souffroit, A cette nou- ▼elie , le roi fut transporte de colère , et ï\ se décida à confier la baillie de son royaume au comte de Tripoli ; ce choix fut «g^re'able aux barons, parce que ce comte était un homme de grand sens et de prud'hommie. Le comte de Tripoli acéepta ces fonctions; mais , de peur que si V enfant moroit par SN^enture dedens dix ans, on ne dist qu'il fust mort par lui y îl exigea que les forteresses du royaume fussent confiées aux chevaliers du Temple , et qu'en cas de mort de l'enfant fa iimïverainete' fut adjugée à celie de ses deux sœurs qui serait desîgne'e par Vapostole de Rome, l'empereur d'Allemaigne et le roi de France.
Cette proposition plut aux barons de la Terre-sainte ; ils décidèrent que ie comte Josselin , qui était oncle de la mère de l'enfant, en aurait la garde.
Le roi ordonna ensuite que le fils de Sibylle , enfant de cinq ans , fut couronne. Nous donnerons ici ie récit textuel de l'auteur : u Le roi fit emporter l'enfant à un chevalier entre h ses bras jusqu'au temple Dominus , porce qu'il estoit petit , f» qu'il ne voloit mie qu'il fust plus bas deus. Le chevalier ff estoit grant et eleve , et si avoit nom Belian d'Ibelin , un des $f Emrons de la terre. Costume est en Jérusalem , quant le roi prent corone au sépulcre , il la porte en son chief de ci au 9 temple où Jesus-Christ fu offert : là si offre sa corone; mes 9 H l'offre par rachat. Ainsi soloit l'en faire que tantost 19 comme la famé avoit son enfant masle, que ele l'oflroit pre- V mierement au temple, si le rachetoit d'un agnel , ou de deux 9 colombiaus , ou de deux tourterelles. Quant le roi avoit offert 9 sa corone au temple, si avaloit [ desoeàdoit] les degrés qui 9 sont dehors le temple, et entroit en son pales, au temple > de Salomon, où li Templiers manoient [demeuroient] : là f estoient mises les tables por mengier , où te rei s'asseoit , et
f> lî baron et tuit cil qui mengier voloient, fors seulement li n borgois de Jérusalem qui servoient , que taot devoient-ik de n service au roi, que quant !e roi avoit port^ corone, ils ser- >f voient li et ses barons au mengier. v
Peu de temps après ce couronnement, le roi lépreux mourut ; et quand il fut mort , ajoute le continuateur , le grand maître du Temple et le patriarche de JeVusalem promirent de couronner Sibylle : le patriarche, par amour pour elle; le grand maître , par haine contre le comte de Tripoli. Le discours que le continuateur prête au patriarche après le couronnement, peut servir à faire connaître la constitution du royaume de Jérusalem, u Quant la contesse fut coronee, V le patriarche li dist : Dame, vous estes famé : il convient que n vosaiez auecvos qieivostre roiaumevous aide à gouverner » qui masle soit. Prenez ceste corone et la donnez à tel home f> qui vostre roiaytme puisse gouverner, Ele prit la corone , si » appella son seignor qui devant lui estoit. Si li dist : Sire, venez fi avant et recevez ceste corone; car je ne sai où je la puisse f> micx emploier. Cil s'agenoilla devant lui, et cele li mistla n corone en la teste ; si fu roi et ele fu roine. n
Le couronnement de Sibylle et les circonstances qui raccompagnèrent , prouvent deux choses : ia première , qoe dans le royaume de JeVusalem on suivait plutôt , pour deW miner la capacité' de succe'der au trône , la loi des fiefs, qui n'en excluait pas les femmes , que celle de la monarcliie française , qui les déclarait incapables de succéder ; la seconde , que le besoin de la de'fense territoriale avait fait imposer rigoureusement à la reine couronnée une obligation qui avait e'te oubliée dans la plupart des autixs fiefs, où un besoin semblable ne se faisait pas sentir ; celle de s'anir avec un baron capable de régir le fief et de marcher à la tête des autres barons, lorsque le territoire serait menace. (Voir à cet égard l'éclaircissement sur les institutions du royaume de JeVusalem , à la fin du tome II de V Histoire des croisades, J
Les barons rassembles à Naplouse , ayant appris qu'on avait ferme' les portes de JeVusalem pour faire ce couronnement, envoyèrent un émissaire pour savoir ce qui se passait; et lorsque l'e'missaire revint leur raconter ce qu'il avait vu, ils se trouvèrent dans un grand embarras, et virent la/>frdition de la terre dans l'cleVation au trône de l'cpouï ^^ Sibylle , Gui de Lusignan , qu'ils regardaient comme unfoUt un musard. Le comte de Tripoli fut d'avis de faire couronner Honfroi de Thoron , qui avait e'pouse' Isabelle , la sccoudf
ille du roi Amaurî. Cette re'solution effraya le jeunô Honroi. u Quant les barons furent appareiïle's» (nous laisserons >arler ici le continuateur de Guillaume de liyr ) , » et qu'ils » volurent Honfroi coroner, ils ouirent dire qu'il s'en estoit » aile en Jérusalem. Quant Honfroi vint en Jérusalem , il sa- » hia la roine ; mes ele ne le salua mie , parce qu'il n'avoit pas » este à son coronement. II commença à gratter sa teste, » comme un enfant honteux, et dit : Dame,jenenpu{s mie; » comme me voloit faire roi maugré moi, si m' en suis çàfui. f Puisque vous ainsi l'avez fait, dit la roine , je vous parf donne ; mes faites komage au roi. Lors fist homage au f toi y et resta avec la roine en Jérusalem. » Les barons ras- ;einbles à Naplouse vinrent alors faire hommage au roi Gui , 3t le comte de Tripoli se retira dans sa ville de Tibe'riade, >ù le roi de JeVusalem re'solut de l'assie'ger. Le comte , lyant appris Cette de'termination , demanda du secours à Saladîn , qui lui en promit , et lui fît dire que , si le roi V asseoit au matin, il le secorroit au vespre. Les barons conseillèrent au roi de ne point en venir à cette extrémité , dans une circonstance aussi pe'riHeuse pour le royaume. Le roi se laissa fléchir, et envoya des députes au comte pour faire la paix. Pendant que ces députes étaient en marche , le fils de Saladin était convenu avec le comte qu'il entrerait avec, un corps de troupes sur le territoire chre'tien , à la condition qu'il ne commettrait point d'hostilités, et qu'il ne resterait en-deçà du Jourdain que l'espace de temps qui s'écoule entre deux soleils. Comme le comte de Tripoli avait permis cette course passagère des musulmans, ce fut une raison pour que le grand maître du Temple voulut s*y opposer. Celui-ci fit rassembler les Templiers et les Hospitidiers qui se trouvaient dans le voisinage , et alla audevant des Sarrasins ; le combat fut opiniâtre et sanglant : mais les musulmans étaient au nombre de sept mille , et les guerriers chre'tiens , au rapport du continuateur, ncstoient que sept vingts. Les Sarrasins , après avoir tue' presque tous les chevaliers qu'ils avaient à combattre , repassèrent le Jourdain , pprtant au bout de leurs lances les têtes des vaincus. On peut comparer ici le re'cit de notre auteur avec celui de la Chronique de la Terre-sainte, dont nous avons donne un extrait étendu. Nous avons aussi parle de ce combat, et des circonstances qui l'accompagnèrent, dans notre analysé de Bernard le Tre'sorier. Nous remarquerons ici que le re'cit du continuateur est très-confus et fort difficile à suivre ; le chroniqueur mêle sans cesse des eve'nemens et des
faits qui n*ont aucun rapport entre eux. Au sujet de la vieiHe magicienne qui prédit îu défaite des chrétiens , il ]>arle longuement de l'àne de Balaam ; et lorsqu'il est prêt à décrire la bataille de Tibe'riade, il sWréte pour raconter relévation d'HeVacIius au patriarcat , et le prétendu empoisonnement de Guillaume archevêque de Tyr.
L'auteur s'e'tend fort peu sur la bataille de Tibe'riade, et fait une longue digression sur la vraie croix, qui, d'après sou re'cit, ne tomba point aux mains des Sarrasins, mais fut enfouie, pendant ou après le combat, par un chevalier du Temple , qui reVela son secret dans la suite a Henri de Champagne. Ce chevalier , suivi d'une escorte de mille hommes, se rendit de nuit au lieu où il déclarait avoir cache la croix : '< ils fouirent par trois nuits, dit l'historien, mes » oncques ni troverent riens. » La chronique ajoute queBelian d'Ibelin , étant revenu presque seul à Jérusalem , fut chobi pour chef de la cite sainte, où se trouvait alors l'épouse du roi Gui. Deux chevaliers seulement avaient échappe a la défaite des chrétiens. Belian choisit cinquante bourgeois et les créa chevaliers. La multitude de ceux qui avaient cherche on refuge dans la capitale, était si grande, quih ne pouvaient estre dedens les maisons ; ains les eonvenoit estre parmi les rues. Le patriarche et Belian firent découvrir le monument du Saint-Se'pulcre , laquelle couverture était d'argent , et en firent faire monnoie por donner as chevaliers et as serjans.
Nous ne parlerons point ici, d'après le continuateur, du siège do Tjr, de celui d'Ascalon, ni même de la prise dt* Jérusalem, que nous avons fait connaître dans d'autres extraits, et sur-tout dans l'analyse de Bernard le Trésorier, dont le récit, à quelques circonstances près, a servi de modèle à celui que nous avons sous les yeux. La chronique s'étend peu sur le siège d'Acre. Nous citerons un trait qui prouve que Philippe, arrive en Palestine, avait grande envie dt* vivre en bonne intelligence avec Richard. Quoique ce prince fut mult dolent du mariage qu'avait contracte' le roi d'Angleterre, il se rendit sur le rivage, descendit de chevd, prit la famé du roi Richard entre ses bras , et la conduisit d» batcl à terre. Quand la ville d'Acre fut prise, les habitant, que les Sarrasins avaient chasses, vinrent redemander leur* maisons dont les chevaliers s'étaient empares : ils s'adre>sèrent au roi de France, qui assembla les barons et leur fit rendre justice. Néanmoins il fut convenu que les chevfiiers demeureraient dans lesdites maisons avec les ancien* propriétaires, tant com li chevaliers vodroieni Hier r.<:rc
Nous croyons devoir ici relever une erreur de la chronique , qui attribue à Philippe le massacre des prisonniers musulmans, qui fut, comme on sait, ordonne par Richard.
Le continuateur de Tarchevéque de Tyr de'crit fort brièvement Fexpe'dition qui suivit la prise d^Acre. Nous citerons ce qu'il dit de la division qui s*e'Ieva entre Richard et le duc de Bourgog^ne, division qui rendit inutiles tous les travaux de cette croisade. « Quand ies batailles furent ordenees, dit-il, j» lors pensa multle duc de Borgoigne; et quand il ot pense , ii M manda les barons de France, et lor dist: Seignors, voue sçan vez que nostre sire le roi de France s'en est reiorné, et que » toute la flor de son roiaume est ci demorée , et que le roi j» et Angleterre na qu'unepoingnée de gens avers nous. Se nous n alons en Jérusalem et nous prenons la cité, l'en ne dira pas n ^ue nous l'aions prise; ains dira-t-on que le roi d'Angleterre n l'aura prise, si sera grant honte à la France et grant ren proche, Plusors s*accorderent à son plaisir faire. Le duc de » Borgoigne fist armer les François , et s*en retorna vers n Acre, n Nous citons ce passage, parce qu'il prouve, avec beaucoup d'autres circonstances deià connues , que la croisade échoua par une suite de l'antipathie qui a toujours existe entre les Français e^ les Anglais. Tout ce que dit d'ailleurs notre chroniqueur ^ur les derniers e've'nemens de cette croisade , mérite peu de fixer notre attention , et ne fournit aucun document pour l'histoire.
L'auteur s'arrête peu sur les exploits héroïques de Richard ; il nous apprend qu'à la dernière bataille de JafFa, Saladin ayant vu le roi d'Angleterre à pied , lui fit envoyer un cheval. Richard fit monter ce cheval par un de ses ecuyers , qui fut emporte par l'animal fougueux dans le camp des Sarrasins. Saiadin , mult .honteux , fit appareiller un autre cheval, et l'envoya au roi d'Angleterre. Le chroniqueur rapporte ici deux proverbes répandus parmi les musulmans , et qui montrent l'opinion qu'on avait parmi eux de la bravoure de Richard, u Quant les enfans à Sarrasins ploroient, ils dijf soient : Tais-toi, voilà le roi d'Angleterre; et quant un » Sarrasin chevauchoit cheval restif , lequel , voyant son n ombre , reculoit en arrière , Ii Sarrasin , le heurtant des es- V perons, Ii disoit : Cuides-tu [penses-tu] que le roi Richard 9 soit mMC2V[ cache] en cest buisson? *> Ces proverbes sont cites par Joinville, qui les avait entendu re'pe'ter en Orient.
Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce que dit la chronique de la troisième croisade, et nous nous bornerons ù copier le r«cit que fait l'auteur de la mort tragique du marquis
de Montferrat, à laquelle il donne pour cause une Vexation commise par le marquis envers des marchands qui e'taiene sujets du seigneur de la Montagne. «Lors commanda le sire ff des Hassesis à deux de ses homes qu'ils alassent à Sur et » occissent le marchis. lîs i alerent; quant ils vindrent à Sur, » ils se cristiannerent, dont Fun demora entor le marchis, et ff Fautre demora entor Belian d'Ibelin , qui lors à Sur demof> voit. Un jor avint que la marchise estoit alee as bains; f> le marchis ne vouït mengier jusques qu'eïe fu venue. H n li fu avis qu*ele demoroit trop : il monta entre lui et deux
V chevaliers , et ala à Thostel de Fevesque de Biauvès , por n mengier avec lui; quant il parvint là, Fevesque avoit men- » gie';si s'en retorna arrière. Si com il fu entre' en uncetroiste 99 rue qui est près du change, un home sort d'une part de la f> rue et un autre de Fautre; quant il vint endroit ces deux » homes, ils se levèrent contre lui: Fun li tendit une lettre, le 3> marchis la prit; Fautre traist un coutel et Fen feri parmi le » corps, si chustmort. » L'auteur, après'avoir fait ce récit, dit que le marquis de Montferrat mourut le mardi , et qu'Henri de Champagne épousa sa veuve le jeudi; c'est une erreur qui a été commise aussi par les historiens arabes , et qui se trouve rectifiée par GeofTroi Vinisauf, lequel se trouvait alors sur les lieux.
Puisque nous venons de parler du Vieux de la Montagne, nous rendrons compte , d'après le même historien , de la visite que le comte de Champagne fit au prince des Assassins, a Le n sire des Hassesis oi dire que le cuens Henri estoit en Ar-
V menie; si li manda en priant qu'au repartir d'Arménie s'en » venist vers lui , et il lui en sauroit bon gré , car il le dcsiroit
V mult 11 veoir. Le cuens li manda qu'il'iroit volentiers, et il w si fist. Quant le sire des Hassesis sot que le cuens venoit, fy il ala à Fencontre , et le receut mult liement et à grant h& n nor , et le mena par sa terre et par ses chastiaux , tant qu'il n vint un jour devant un chastel ; en cel chastel , avoit une rt haute tor; sur chacun crenet avoit deux homes tout blanc n vestus. Li sire des Hassesis li dist: Sire , vos homes ncfcn voient par VOS ce que li mien fer oient por moi. Sire , dit-il, » ce puet bien estre. Le sire des Hassesis s'écria, et deux de fy ses homes qui sus les creniaux estoicnt, se lancicrent à val, w et se bruissierent les cous. Le cuens s'en mervcillamuh,et » verement n'avoit-il home qui ce list por li. Cil dit au cuens : » Sire , se vos volés , je ferai tous ceux que vos voyez là sii.<
V saillir à vaL Le cuens respondit : Ne nuL Et quant le « cuens otséjorné tant com lui plout en la terre le Vieil. w
9 prist congie d'aler s'en. Le sire des Hassesis li donna grant '> plante de ses joiaux, et le convoya hors de sa terre, et au f> départir li dist que, por Fhonor qu'il ii avoit fait, de ce qu'il n s'est venu par sa terre, il l'assuroit que s'ii estoit nul haut 9 home qui li fist chose qui li deplust, iist ii à savoir, et il le » feroit occire sans départir. «
Pour tout ce que dit notice chronique sur la quatrième croisade, faite par l'empereur Henri VI, et sur les eVenemens de cette e'poque, nous renvoyons à Bernard le Tre'sorier ; nous entrerons dans quelques détails sur la croisade qui se termina par la prise de Constantinople , dont le traducteur latin a ne'glige de pai'Ier. L'auteur dit d'abord que Foulques de Neuilli avait fait prendre la croix à beaucoup de chevaliers et d'autres gens : ii ajoute que ce prédicateur Bmstssa, gran^ avoir pour la terre d'outre mer; il ne li porta mie, dit la chronique, ains il morut. Le continuateur parle ensuite de» préparatifs de la croisade , et des dispositions des chefs , dont quelques-uns s'embarquèrent pour la Syrie, les autres se rendirent à Venise. Nous avons cite un passage de Bernard sur un message envoyé parle sultan d'Egypte au doge de Venise. Nous croyons devoir citer encore ce passage dans le vieux français du continuateur de Guillaume de Tyr, attendu que ce passage est le récit original , et que Pipin n'a fait que le traduire et le copier. Le sultan fît d'abord venir les principaux des chrétiens qui habitaient ses états, et s'empara de tous leurs biens. «Puis après, dit le chroniqueur, envoia message
V et serjans en Venice , et lor donna grant avoir et grans ri- » chesses , qu'il manda au duc et as Venicicns, et avec ce lor » manda sdut et amitié , et lor manda , s'ils j^ovoient tant faire » en nulle manière ' qu'ils detornassent I^s chrestiens qu'ils- » n'alassent en la terre d'Egypte, il lor donroit grant avoir et
V grant franchises au port d'Alixandrie. Li message vindrent » en Venice, et firent bien ce qu'ils i quistrent,. et s'en retor- « nerent arrière le plus tost qu'ils porent. f>
Nous n'ajoutons pas beaucoup de foi à ce récit;, mai» comment se fait-il que François Pipin, qui était Italien etse trouvait à portée d'apprécier un fait aussi extFaordinaire,. l'ait répété mot pour mot dans sa traduction latine^ sans le démentir ni le révoquer en doute. Lorsque l'auteifir français parle de la détermination des croisés de marcher sur CoBstantinople , il ajoute ces mots remarquables : u ]^rs orent bien ff-oï li Veniciens la prière que le Soudan loriist, qu'ils detorv^nasseutles pèlerins qu'ils n'alassent enAujyindrie^dont je m vous parlob dcvanu n
La relation que fait la chronique, du siège de Constantinoplc par les Latins ^ doit paraître bien iacompiète à ceux qui , comme nous, ont étudie cet événement dans les Mémoires de Villehardouin. Lorsque la (lotte des croises parut derant la ville , on conseilla à l'empereur de ne point les laisser descendre à terre. L'empereur ne fut point de cet avis ; et la raison qu'il en donna, si l'on en croit notre chroniquear, sera jugée bien singulière, et L'empereor dist que non feroit; n ains les laisseroit arriver et prendre terre : si com ils se-
» roient herbergies, il feroit issir [sortir] toutes les p
» [merctrices] d« Constantinople , si les feroit monter sur no » mont qui estoit devers cette partie où ils estoient herbei^ies, » si les feroit tant pisser, qu'ils seroient noyés , et de si vil » mort les feroit morir. n L'auteur, après avoir raconte ce fait, a soin d'ajouter : u Je ne le di mie por voir; mes ainsi le disent >i aucunes gens, que ainsi le dist l'empereor par orgueil, n
La chronique raconte ensuite en peu de mots la prise de la tour de Galata, l'assaut donne' par les croises à la ville, le rétablissement du vieil Isaac sur le trône impérial, les mecontentemens qui suivirent le meurtre du jeune Alexis, l'usurpation de M ursufle , enfin la prise de Constantinople et le partage de l'empire grec entre les Latins. Nous n'avons trouve' dans ce récit très-succinct qu'un fait qui mérite d'être liUJporte ici. Après la prise de la ville , les Vénitiens ofiriront de donner pour toutes les richesses qui s'y trouvaient, savoir ; à chaque chevalier, quatre cents marcs; à chaque prêtre, à chaque sergent à cheval, deux cents marcs; ù chaque homme à pied, cent marcs. Les Français ne voulurent point y consentir , et les choses se passèrent de telle sorte , qu'au partage définitif chaque chevalier n'eut que vingt marcs; chaque prêtre, chaque sergent, dix marcs; chaque homme à pied, cinq marcs. Le chixiniqueur ne s'arrête point à décrire les scènes de desordre qui accom- ])agnèrent la prise de la ville impériale; il se contente de dire : u Quant li Latins orent pris Constantinople , ils orcnt >^ l'escu de Dieu enibracie' devant eux, et tantost com ils jy furent ens, ils le jetterent sus et embracierent l'escu au ^y diable. »
Notre chroniqueur revient à la Terre-sainte , et parle du mariage de Jean de Brienne avec la fdle de Conrad, marquis de Tyr. Dans un conseil des chefs , un chevalier dit qu'il connaissait en France un seigneur qui conviendrait bien à la princesse et au royaume ; ce seigneur e'tait Jean Je Brienne. Des députes vinrent en France, et lui direul
lu^ifs venaient le chercher pour être roi de Jérusalem. ican de Bricnne s'adressa au roi de France , qui lui conseilla de partir, a Puis il ala et arriva à Acre , où ren le reçut 9 à grant honor et à grantseignoric; puis ala à Sur , etespousa y fa famé, et portèrent corone. Cluant li Sarrasins sorcnt ^ qu^il ot roi en Acre , si brisierent les trêves , et ta guerre ^ commença, n Tels furent le motif et l'origine de la sixième croisade que prêcha Jacques de Vitri, et dans laquelle s'engagea le roi de Hongrie. Notre chronique parle avec assez d'étendue du siège de Damiette , auquel accoururent la plupart des guerriers de l'Occident et tout ce que l'Orient avait de preux : u car ^ d'un coste , l'apostole de Rome , dit l'auteur , n envoydit tant de gens , que ce n'estoit -mie compte ne mesure ; .9 de l'autre, le caliphe de Baudac [Bagdad ] , qui estoit i'aposn tôle des SaiTasins, envoyoit au soudan d'Ëgjpte grànt se- 9t cors de gens, n Le récit de ce sie'ge ne renferme aucune circonstance importante qui n'ait etë racontée avec plus de détails par Jacques de Vitri ou Olivier Scholastique. Notre chroniqueur parle d'une flotte musulmane qui alla piller les cotes de Chypre et fermer la route des pèlerins ; il parle- encore de plusieurs moines qui passèrent dans le camp du Soudan, avec le dessein de le convertir a la foi chre'tienne. Le fe'gat du pape, Pelage, fit savoir au pape la prise de Damiette, et lui écrivit que les Sarrasins donnaient toute la terre de Jérusalem, si on leur rendait la ville conquise. Le pape, en apprenant cette nouvelle, siftè mult lie , et lejist à savoir par toute la ckrestienté , et manda quonjiet movoir tous tes pèlerins qui croisiés estoient. Il fit dire en même temps à Fre'deric de se préparer à partir pour la croisade. Le continuateur donne des détails assez cnrieux sur l'expédition que les croises , vainqueurs de Damiette , firent contre le Caire, et dans laquelle, surpris par un de'bordement du Nil , ils furent obliges de se rendre à discre'tion. Il re'sulte de ce re'cit cette ve'rite', qu'on a pu remarquer dans toutes les expe'dftions des croise's en Egypte, c'est qu'elles échouaient presque toujours , parce que les chefs de ces expe'ditions n'avaient point de flotteiT^pour se rendre maîtres du cours du Nil, et assurer par-là leur marche, leurs communications et leurs approvisionnemens.
C'est au siège de Damiette que se termine 1% fridilction latine de Pipin ; la chronique française va BeÀùcoilIp plus loin , et parle du mariage de Frede'ric avec Itf fXLfi dn roi Jean, des*demdles qui s'élevèrent entre le'bèaurpère et le gendre , entre l'empereur et le pape. La 'plupart de ces
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démêles sont connus; mats ce qui ne l'est point, c'est Van' ^ine. de b division qui s'éleva entre Frédéric et Jean de Brienne. Ecoutons notre chroniqueur: « Li diable, qui vit n le çrsxit amor entre i'empereor et le roi Jdhan , si fa mnlt j» dolent, et entra au cors de i'empereor, et li fist amer wk 99 nièce du roi Johan, qui estoit venue avec sa fifle. BJj|fb* J9 pucela , et sa famé en haït \ dont il avint un |or W^le » roi Johan ala veoir sa fille, si la. trouva en sa chftttbre » mult corociée : il li demanda qu'ele avoit , et de ii dist ^ que tout ainsi avoit fait Tempereor de sa nieoe , qall Ft- 9 voit 4q>oceIée et la tenoit , et li en bafssoît. Quant le roi oi, 99 sifu mult dolent,' et conforta sa fiUe, etpuîs prist congw, et 99 s'en ala à I'empereor. Quant il vint là, Femporeor se ien
V contre lui et le salua; et le roi li dist qu'il ne le salaoitpti;
V et honni fussent tuit cil par qui il estoit empereur, fon 99 le roi dç France ; et se por pechié ne fust , il l'occireit. Quant 9f l'emperecur l'oi , si ot grant paor , et li commanda qii'B 99 vuiduist «a terre. Le roi Johan dit, volentiers ; qu'en la terre 99 de si desloyal home ne demorroit*il jà. II Tuida la terre d 99 ala à Rome. »
Le continuateur de Guillaume de Tjr , après «voir dit quelques mots sur les démêlés du pape avec Frédéric, ca vient à la croisade de cet empereur. Ce prince , arrivé s Césarée, envoya au pontife un ambassadeur pour lui dire qu'il allait se rendre maître de la Terre-sainte. « L'apostoic 9> dist qu'il ne l'absoudroit mie , qu'il ne le tenoit mie por clut^ 99 tien , ains estoit passé comme faux et traistre. v II défendit en même temps aux Templiers, aux Hospitaliers et au patriarche de l'assister de leurs conseils. La chronique rapports qu'un jour l'empereur étant entré dans le château des pèlerins, qui appartenait aux chevsdiers du Temple, le trouva fort commode et voulut en prendre possession. Alors lesTemplien coururent aux portes , enfermèrent le prince dans le château, et lui dirent, en le menaçant, que , s'il montrait encore un semblable dessein , ils le jetteraient dans un lieu d'où il ne sortirait plus. Frédéric sortit du château, et se rendit à Acre, où il voulut attaquer la maison du Temple ; mais Im Templiers ec défendirent vigoureusement. Cette anecdote est d'autant piu& curieuse, qu'elle sert à expliquer i'animosité que Frédéric montra jusqu'à sa mort contre les chevaliers du Temple.
Le Soudan rendit cependant la Terre-sainte aux chrétiens , et l'empereur entra dans Jérusalem , où il se fit couronner. 6 Quant Papostole oi ces noveles, si n'en fu mie lie, et ne » voult soffrir que sainte Yglisc en iist fcstc^ ains commanda
» par toute chrestienté qu'on escommeiûast Tempereor » comme renoier et mescreant.
» Un poi après , continue la chronique , que Tempereor 9 se fu parti de la terre de Jérusalem , s'assemblèrent vi- » lains de la terre as Sarrasins , et alerent en Jérusalem une » matinée , por occire les chrestiens qui dedens estoient. Li 9 chrestiens se défendirent bien , si comme l'en dit , et oc- » cistrent bien cinq cents Sarrasins , et ni ot qu'un chrestien î» mort; cil fu Ânglois. »
La chronique dit ensuite quelques mots de l'ëtat de l'empire latin de Constantinople , qui n'avait plus pour chef que Baudouin II, lequel était alors un mult petit enfant. Jean de Brienne fut appelé pour défendre et gouverner cet empire chancelant. Nous ne répéterons point ce que dit l'auteur sur les discordes qui s'élevèrent en Orient, à cause des prétentions de Frédéric et du roi de Chypre au trône de Jérusalem : nous ferons seulement mention d'une seconde tentative des musulmans pour reprendre Jérusalem. Les £aquirs rassemblèrent une troupe de plus de quinze mille paysans , vilains, qui pénétrèrent dans la ville et y commirent beaucoup de désordres ; cette troupe assiégea la tour de David , où s'étaient réfugiés la plupart des habitans. Ceux-ci firent avertir les chrétiens de JafFa , d'Acre et de TripoU , qui accoururent aussitôt ; à peine ce secours fut-il arrivé à Bethléem, que les assiégés firent une sortie, et chassèrent les musulmans, dont plus de deux mille furent tués.
Manuscrit de RotheUn.
Ici nous nous arrêterons un instant pour prévenir le lecteur que nous allons suivre uniquement le manuscrit de Rothelin, dans ce qui nous reste à extraire de la continuation de Guillaume de Tyr . Il renferme des récits fort curieux, depuis la croisade de Frédéric II, jusqu'en 1261 ; nous allons faire connaître tout ce qu'il y a de plus intéressant. Le manuscrit de Fabbé RotheUn n'a jamais été livré à l'impression , et nous sommes les premiers à en rendre compte ; seulement nous en avions cité quelques frag^mens d^ns les pièces justificatives du tome quatrième de notre histoire. Entre autres événemens qui ne sont que faiblement indi-
Ïués dans Martène , et qui sont rapportés avec de grands étails dans ce manuscrit, nous signalerons la croisade de Thibaud , comte de Champagne et roi de Navarre ,
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el la première expédition de saint Louis. La relation de cette dernière croisade est en forme de lettres qui paraissent écrites du camp du saint roi.
En commençant l'analyse de la continuation de Guillaume de Tyr, nous avons dit que ce morceau historique avait été détaché de la chronique de Bernard le Trésorier, pour compléter l'ouvrage de l'archevêque de Tyr. Il ne faut pas croire cependant que cette continuation ne soit qu'une copie pure et simple de la chronique qui a servi de texte; les traducteurs ou compilateurs ont ajouté au récit qu'ils avaient sous les yeux , d'autres faits dont ils ont eu connaissance : ce qui donne un nouvel intérêt et un nouveau prix à l'histoire que nous analysons. Quoique nous trouvions, à la fin de l'ouvrage de Bernard le trésorier, presque tous les faits rapportés par le continuateur de Guillaume de Tyr , nous ne nous dispenserons point pour cela d'extraire dans la suite de notre Bibliothèque cette partie de la chronique de Bernard, évitant toutefois de nous répéter en aucune manière. Nous invitons les lecteurs à comparer l'analyse de la continuation de Guillaume de Tyr, avec celle que nous ferons de la chronique de Bernard , traduite en latin par Pipin , pour avoir une idée plus juste des événemens de cette époque. (Cest en rendant compte de la collection de Muratori , que nous analyserons la chronique de Bernard le trésorier , une des plus curieuses et des plus importantes que nous ayions dans notre Bibliothèque. )
Après avoir parlé d'une tentative des Sarrasins pour reprendre la cité sainte, l'auteur fait une description de Jérusalem , telle que la ville était alors ; il donne un chapitre sur les pèlerinages , quelques notions ( elles sont fausses) sur Saladinet ses successeurs, et parle assez longuement des assassins (ce qu'il dit à ce sujet est fort commun ).
Le continuateur rapporte que les Sarrasins, ayant détruit la plupart des monumens de la ville sainte , n'avaient respecté que l'église du Saint-Sépulcre , non pour amour qu ils eussent aux chrestiens, niaU pour les grans irons et pour les grans loyers et les garnies offrandes que H chrcstiens leur donnoient pour faire leur pèlerinage , Le pape et le patriarche, ajoute-t-il, lancèrent des excommunications contre tous ceux qui paieraient le moindre tribut aux musuhnans; ce qui diminua beaucoup les revenus des infidèles.
L'auteur se plaint à ce sujet de Frédéric , qui avait négligé de fortifier Jérusalem. Cet empereur, dit-il, avait si grand amour pour les disciples de Mahomet , qu'il les protégeait en toutes choses. Il Jît des mescreans ses chamM-
lans et ses plus privés serjans , et à ceux qui estaient chas très faisait garder ses famés , et en plusieurs choses tenait la manière et la coutume des Sarrasins, La plupart de ceux qui connaissaient la conduite de Frédéric et ses relations avec le Soudan , avaient grant dautance et grant saupeon quil n^fust chaud en la mescreandise. Quelques-uns étaient perflOidés qu'il ne croyait à rien , et qu'on l'avait entendu dire qulI ne savait point encore quelle croyance il devait embrasser : que Moïse avait canciés [conseillé] les Juifs; Jésus- Cbrîst, les chrétiens ; Mahomet , les Sarrasins. Pour réparer fe mal qu'avait fait Frédéric , le pape fit prêcher une croisade, et dans cette croisade s'enrôlèrent le roi de Navarre , le duc de Bretagne , le comte de Bar , le comte de Montfort , le comte de Maçon , &c. Quand Frédéric sut qu'ils étaient prêts à partir y il les pria de Tattendre pendant un an; ce qu'ils firent. Quand un an se fut écoulé, il les fit prier de l'attendre encore ; ce qu'ils refusèrent. A leur arrivée en Syrie , les Sarrasins effrayés se portèrent sur Jérusalem , en chassèrent de nouveau les chrétiens, et démolirent la tour de David , qui avait toujours existé depuis le temps des Juifs , et dont les murailles , formées de grosses pierres , que retenaient des barres et des crochets de fer , étaient si solides , que tous s'émerveillaient.
L'auteur du manuscrit que nous avons sous les yeux , s'étend beaucoup sur la croisade des seigneurs français ; il parle d'abord d'une expédition que firent le duc de Bretagne et quelques-uns des barons croisés sur le territoire du soudan de Damas , d'où ils revinrent avec un immense butin , composé principalement de chameaux , de boeufs , d'ânes, de chevaux et de buffles. Le comte de Bar et autres grands barons dé Vast, dit le chroniqueur , orent grant envie et grant despit de ceste proie que le cuens de Bretagne avait gagHiée sur les mescreans. Ils résolurent donc de faire à leur tour quelque expédition où ils pussent faire aussi un grand butin , et se disposèrent à marcher vers Gaza. Quand leur dessein fut connu , le roi de Navarre et plusieurs autres chefs vinrent auprès d'eux , et leur firent des représentations sur les dangers qu'ils allaient courir au milieu d'un pays ennemi ; ajoutant que, s'ils voulaient attendre au lendemain , toute l'armée se rendrait à Ascalon , et i^ accompagnerait dans l'excursion qu'ils méditaient.' Ceux-ci ne voulurent rien entendre , et se contentèrent de répondre qu'ils étaient venus en Syrie pour guerroyer les mescreans. Enfin le roi de Navarre, que les croisés avaicilt'nomHié leur
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chef, ordonna, au nom de Jesus-Christ. à toas ceux qui voulaient partir , de rester au camp ; il ne put se faire obe'ir. Les comtes de Bar , de Montfort , et autres , partirent avec leurs hommes d'armes; ceux qui restaient, redoutant quelque malheur y ^e dirigèrent sur-ie^hamp vers Ascaion y où ils cspe'raient pouvoir porter des secours à leurs imprudens compagnons. Ceux-ci , s'etant mis en robte, arrivèrent ia nuit au ruisseau qui bornait le royaume de JeVusdiem du côte' de l'Egypte. Le comte Gauthier leur conseilla alors de s'arrêter; car il y avait péril à aller plus loin : les autres furent d'avis de passer le ruisseau , espérant trouver une prairie remplie de troupeaux. A l'approche du jour , ils ar* rivèrent dans un lieu étroit , situé entre des collines , et s'arrêtèrent , attendant que les bestes fussent envoyées aux champs , et que les gens fussent à leur labourage. Ici Fauteur djcrit la halte de cette troupe aventureuse ; il dit que les riches homes firent mettre les nappes , et qu'ils se mirent à mangier le pain , les gallines et chapons, la chair cuite, le fromage, qu'ils avaient apportés avec eux , sans oublier le vin en bouteille et en baril. L«s uns mangeaient , ajoutet-il, les autres dormaient , les autres soignaient leurs chevaux; et telle était leur aveugle sécurité, qu'ils songeaient à peine aux ennemis qu'ils avaient à combattre : ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que Nostre-Sire Jesus-Christ ne voult mie que on le serve en telle manière.
Le commandant égyptien qui se trouvait à Gaza , avait été averti par ses espions de l'arrivée àes chrétiens ; il fit allumer de grands feux, qui furent comme un signal d'alarme pouitous les habitans. De toutes parts les Sarrasins accoururent; les archers, les frondeurs, eurent ordre de s'assembler sur les hauteurs qui dominaient l'endroit où étaient les croises. Le comte de Bar se mit lui-môme à la tête de la cavalerie, et marcha pour attaquer les ennemis. Un horrible vacai-mc, des cris , le bruit des tambours , des cornets , les hcnnissemcns des chevaux, se firent tout-à-coup entendre. Les cliefs des croisés, à l'approche des Sarrasins, tinrent conseil sur ce qu'ils devaient faire. Le comte Gauthier , le duc de Bourgogne, étaient d'avis qu'e/s s en retournassent et qu'ils n'attendissent mie la bataille, attendu qu'ils avaient du sable jusqu'aux genoux, et que les musulmans étaient treize contre un. Les comtes de Bar et de Montfort voulaient qu'on se battît, par la raison que l'ennemi était en présence , et qu'on ne pounmil lui échapper dans la retraite. Le comte de Jufl'a et le duc de Bourgogne dirent qu'tV^ ne voulaient mie perdre ctix-mcsmcs
et leurs gens , et se séparèrent des autres croises, prenant la route d*Ascalon. Les pèlerins qui restaient prièrent ceux qui partaient d'engager le roi de Navarre à venir les secourir au plus tut ; car ils étaient tous en danger de pe'rir. En vain le duc de Bourgogne et le comte de Jaffa les suppIièrent-ils de nouveau d'e'chapper par la retraite à une perte certaine; ils ne purent rien obtenir. Bientôt une gréfe de traits fut lancée par les Sarrasins. Les archers chre'tiens firent reculer plusieurs fois Tennemi : mais les traits et les flèches leur manquèrent; ce qui donna un nouveau courage aux musulmans. Plusieurs fois , ayant à leur tête le comte de Bar et le comte de Montfort, les cavaliers se pre'cipitèrent sur les Sarrasins; après avoir disperse Fimmense multitude qu'ils avaient devant eux, ils revenaient occuper !e lieu étroit où ils s'étaient d'abord arrêtes , et qui leur servait de camp retranche'. Après plusieurs attaques, le commandant de Gaza les attira dans la plaine en feignant de fuir , et dans le même temps il ordonna à ceux qui se trouvaient sur les collines , de s'emparer du lieu qu'occupaient les chre'tiens. Cette manœuvre lui ayant re'ussi, les croise's se trouvèrent environnés et assaillis de toutes parts, sans autre espoir que de vendre chèrement leur vie. Les comtes de Bar, de Montfort et quelques chevaliers re'sistèrent encore long-temps, et firent merveilles d'armes : à la fin , ils tombèrent de fatigue , et les Sarrasins en triomphèrent. Tous ceux qui n'avaient pas péri dans la bataille furent traînés en prison en Egypte, à Damiette et au Caire, et autres lieux par le pays. Dans les bonnes villes des mescreans , assez lorfaisoit-on de hontes etvillanies quant ils passoient parmi les rues.
Le récit que fait la chronique de cette bataille de Gaza, nous a paru un chef-d'œuvre de narration. Après avoir décrit «ette défaite , l'auteur peint aussi avec beaucoup de chaleur l'empressement avec lequel les croisés restés à Ascalon et avertis par fe roi de Navarre prirent les armes pour secourir leurs compagnons et leurs frères. Lorsqu'ils arrivèrent sur ie champ de bataille, les Sarrasins s'occupaient de lier les prisonniers qu'ils avaient faits ; ils n'attendirent point les chrétiens et se retirèrent en toute hâte : ie lieu où les chrétiens avaient combattu, était couvert de leurs cadavres dépouillés; quelques-uns respiraient encore, et furent transportés à Ascalon sur les écus des chevaliers . Le roi 4^ Navarre et les autres chefs demandèrent aux Hospitaliers, aux Templiers et aux guerriers du pays, ce qu'il fallait faire. Ceux-ci repondirent que les Sarrasins étaient sur leurs terres, et
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pouvaient se retirer dans leurs forteresses; que, st on tes attaquait, ils tueraient tous les captifs qu'Hs avaient entre leurs mains et qui pouvaient être rachetés. Les parens et ies amis de ceux qui avaient ete pris , voulaient néanmoins qu'on marchât en avant; à la fin, on décida qnW retom^ nerait à Ascalon, où il j eut grant criées et grani brmriei, pour ceste doloreuse aventure,
Philippe de Nanteuil, un des captifs qui furent mena n Egypte , composa dans sa captivité plnsieurs chansons. Le chroniqueur nous en a conserve une que ce chevalier envoya à l'armée chrétienne; nous en donnons ici une traduction littérale :
«Je veux, en chantant, entretenir mon deuil et nourrir n la douleur que j'éprouve de la mésaventure du preux et J9 brave comte de Montfort, si méritant et si oigne de f> iouange, qui est venu en, Syrie pour combattre; ce que la n France a vu avec peine. Mais la guerre n'a pas durénngn temps ; car Dieu n'a pas permis que le comte sor^ de son n premier combat. France, d douce contrée , que tous ont n l'habfcude d'honorer, vous n'aurez plus de joie et vous allez 39 pleurer. Chaque jour vous serez plus attristée de cette n mésaventure, et votre chagrin sera sans mesure; car vous n avez perdu vos comtes. Comte de Bar, quel deuil ne va n pas répandre parmi les Français la nouvelle de ce qui vous j) est arrivé ! Que maudite soit la journée où la France a ete n déshéritée de si braves chevaliers, où tant de preux sont n devenus esclaves et captifs ! Si les Templiers et les Hosn pitaliers eussent donne à nos gens l'exemple de marcher au n combat, la fleur de notre chevalerie ne serait pas» en prison, n ni les Sarrasins en vie : mais c'est ce qu'ils ne daignèrent i) pas faire; ce qui fut une sorte de trahison.
n Chanson, qui fus inspirée par la douleur et la pitie\ va n à l'armée, au nom de Dieu et de l'amitié, et dis-lui qu'elle n ne tarde pas à nous délivrer, ou par les armes, ou par um
n rançon. »
Les seigneurs et les barons croisés quittèrent Ascalon, et vinrent à Jafla, à Acre, à Tyr, à Tripoli et plusieurs autres bonnes villes des chrestiens. Par tous les lieux où ils venaient, dit la chronique, il y avait grant cris et grant pleurs de gens pour ceux qui cstoient perdus. Bien disoien! aucunes gens que, si l'on avoit éprouvé une défaite, ce nesioii que pour t orgueil, et pour V envie, et pour les autres péchés. Ceux qui prêchaient au camp disaient souvent, a ce sujet, des choses quij9oiit/ ne plaisaient aux hauts homes, Mê^w
D£S CROISADES ^Sj
Guillaume, legat du pape, à la fin de ses sermons, répétai T souvent ces paroles: Pour Dieu, belles gens, priez Dieu qu'il rende les cœurs aux hauts homes de cet ost.
Le chroniqueur ajoute qu'on fit plusieurs chansons, mais qu'il ne veut en rapporter qu'une seule; la voici :
u Que personne ne chante gaiement de joyeuses chansons, p> tandis que nos barons restent oisifs en Syrie. Ni les bourgs 9 ni les châteaux ne sont gais, depuis qu'ils savent que le f9 comte de Bar a perdu la vie , victime d'une folle haine. Si n nos gens ne se mettent promptement à l'œuvre, tout leur n tournera à rebours ; il y a trop d'envieux'qui se reunissent 9> les uns aux autres : ils perdront le fruit de leurs travaux , x> si Dieu ne châtie leur orgueil ; si Dieu ne vient nous sen courir, iis auront perdu leurs peines; leur retour sera f> honteux, et la sainte Église abaisse'e. Ils n'ont encore rien s> fait dont ils puissent se glorifier, et l'on n'a pas encore enf> tendu parler de leur valeur. Si Dieu n'abaisse leur orgueil , n ils seront déchus de leur renommée; car on disait, lorsque fy de si grands barons partirent de France, que c'était la Beur f9 de la chevalerie. Ils ne considèrent pas combien le séjour v en Syrie pèse aux pauvres bacheliers, aux gentilshommes » qui ont engage leurs terres, et qui ne reçoivent ni secours n ni marque d'inteVét des gi*ands seigneiurs, quand ils n'ont 9 plus d'argent : lorsqu'ils ont échappe à la captivité ou à la 99 mort, ils s'en reviennent tout confus en France.
» Seigneurs qui êtes maintenant dans les fers, il y aurait » de la folie a blâmer Dieu; le peuple de France prie pour ff vous : vous êtes trop fiers de votre valeur; votre te'merite ^ vous empêcha d'être secourus. Soyez surs que la douleur y> saisira le fils de Marie, si Dieu ne vous délivre, n
Ces chansons , qui n'ont jamais e'te publiées , font trèsbien connaître quel e'tait l'esprit de cette croisade. On sait que le chef des croises, le roi de Navarre, e'tait lui-même un chansonnier; il était tout naturel que, sous ses drapeaux, on s'occupât plus de chansons que de combats. Aussi les chefs se bornèrent-ils à conclure des trêves avec les sultans de Damas et du Caire. Ce dernier rendit les prisonniers faits à la bataille de Gaza; mais on ne put retrouver le comte de Bar.
La chronique manuscrite donne, sur l'arrive'e en Palestine de Richard de Cornouailles , sur la condamnation de FredeVic au concile de Lyon , et sur les ravages des Carismiens , des Je'tails que nous avons déjà fait connaître. Si nous n'avions pas les Me'moires de Joinville, la relation que nous donne
le chroniqueur de la première croisade de S. Louis, aurait été très-pre'cieuse pour nous et pour tous ceux qui font des recherches sur cette e'poque historique. L'auteur , qui parle comme témoin oculaire, décrit assez longuement la descente des croise's4Mi Égjpte et la prise de Damîette. Lorsquon aperçut la terre,' on résolut d'aborder dès le lendemain; il fut de'cidé que chacun se confesserait, ferait son testament, et arrangerait ses affaires, comme por morir, se il plust à Nos Ire-Seigneur Jesus-Christ. Quand le jour arriva, le roi entendit telle messe que on faict en mer , et donna des ordres pour que tout le monde fut prêt. Le roi entra dans une coche de Normandie ; i'auteur de cette relation et le le'gat y entrèrent avec lui. Le le'gat portait la vraie croix et donnait sa bénédiction à l'armée. Dans la barque de Gauthier, le roi fit placer le gonfanon de monseigneur S, Denis , et le confia à la garde de Jean de Beaumont, Mathieu de Marche, et Geoffroi de Sargînes. Cette barque marchait en avant, et tous les autres bâtimens la suivaient. Quand la flotte fut à la porte'e de l'arbalète , et qu'on vit les ennemis accourir sur la rive , lançant une nuée de flèches , la plupart des chevaliers tout armes se jetèrent dans la mer, les uns avant de l'eau jusqu'à la ceinture , les autres jusqu'aux aisselles. Les nôtres , ajoute la chronique ,' combattirent si vigoureusement, quil sembloit qu'ils n'eussent oncqucs soffert ni prisons , ni travaux, ni angoisses de mer, par la vertu de Jesus-Christ et de la sainte vraie croix, que H légat tenoit en haut dessus son chief encontre les mcscreans. Quand le roi vit les siens s'avancer ainsi , il se jeta comme eux à la mer, maigre' les efforts qu'on fit pour le retenir. La bataille dura jusqu'à midi ; parmi les émirs qui furent tues , se trouvait celui qui avait fait prisonniers, à la bataiHe de Gaza, les comtes de Bar et de Montfort.
La chronique nous apprend que les croises trouvèrent dans Damiette cinquante-trois esclaves chrétiens qui étaient reste's couverts de chames pendant vingt-deux ans. Quelques chrétiens syriens qui se trouvaient dans la ville, prirent des croix et allèrent au-devant des vainqueurs ; ce qui leur fit conserver leurs maisons. Le roi s'occupa dVtablir des églises. La reine et les princesses furent logées dans les palais ; l'armée avec le roi campa devant la ville, aii-dcïà du pont qui communiquait à File Maalot. Les chittiens souffrirent de grans ennuis et grans angoisses de la grant chaleur et de la grant planté de mouches et de puce< grans et grosses qui cstoient en l'ost. Les Bédouins rodaient
sfuis cesse autour du camp pour couper des têtes , et les porter au Soudan y qui pour chaque tête donnait dix besans. Souvent iis de'terraient les morts pour saisir leur proie. L'auteur raconte comme Joinviile la mort de Gauthier d'An* tioche, qui sortit des rangs, maigre l'ordtoé ifu roi. La chronique s'étend peu sur ce qui se passa lïrKnt le départ de l'armée pour marcher contre le Caire; elle dit seulement qu'il y avait dix-huit lieues de chemin pour aller de Damiette au candi de Thanis , et que les croises restèrent trente-un jours pour faire ce trajet. Us eurent à combattre dans leur route cinq cents cavaliers sarrasins , qui voulurent les surprendre et qui furent tailles en pièces.
Quand les chre'tiens furent arrive's devant le Thanis , ils entreprirent de construire une chaussée pour passer le canal. Ici la narration de Joinviile nous a paru fort obscure ; et, pour eclaircir ce point historique , nous citerons le passage de notre chronique : « Pour trois raisons, dit-elle, ne porent ff oncques li chrestiens faire celé chaucie tout outre ; car, quant 9 li fluns si estrechie liau s'en couroit à val si rudement par 99 ce lieu estrechie et de si grande ravine trebuchoit contre val , » que nule chose que on y getast , ne pooit arrester que ele 9 ne s'en alast à val : ce fu la première raison. La seconde raiff son fu que li Sarrasins getoient tant de grosses piefres et 9 pesans encontre nos engiens, que ils les depeçoicnt près- 9 que tous. La tierce raison fut que li Sarrasins lancierent et 99 geterent tant de dars et de sagettes , et de quarriaux d'ar- 99 balettes allumes et embrases de feu grégeois , avec les grosses 99 pierres que leurs engiens getoient sur nos deux chas des- 99 sous lesquels cil se tapissoient qui la chaucie faisoient, 99 que les grosses pierres les brisoient tous, et li feu grégeois 99 et les esprises que ils getoient les firent esprendre : en tele 99 manière furent tous ars et mis en cendres. 9 -
Les Sarrasins ne se contentèrent pas d'opposer ces obstacles : ils passèrent le canal , et vinrent attaquer l'armée chrétienne sur la rive qu'elle occupait. Alors on découvrit un gue , par lequel la cavalerie traversa le Thanis. Ce passage et les evenemens qui le suivirent , sont beaucoup mieux racontes dans Joinviile que dans noti*e chroniqueur. Les deux auteurs s'accordent à voir la cause du revers des chre'tiebs dans l'imprudente te'me'rite' du comte d'Artois. Notre chronique peint la prise du camp musulman par les chre'tiens ; elle peint le carnage que firent ces derniers , qui n'épargnaient nuls homes ^ famés , enfans, v tels et jeunes ; ney avoît mestier crier ne braire ^ ne crier merci, que tous ne
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fussent mis à la mort. Ce fut là que périt Ternir Fakr-eddin ^ que le chroniqueur nous représente comme un des plus hauts homes parmi les mecreans. L'auteur parle ensuite de la querelle qui s'éleva entre le comte d'Artois et le grand maître des Templien , qui rappela au prince l'ordre que le roi avait donne aattendre , pour attaquer les Sarrasins, que toute l'armée chrétienne eût passe le canal. D'après le même récit , un des chevaliers qui accompagnaient le comte d'Artpis, aurait repondu des choses injurieuses aux Templiers et aux Hospitaliers , et aurait dit au grand maître du Temple que i^on discours laissait voir le poil du loup. Le comte d'Artois re'pondit lui-même au grand maître, que, s'il avait paour , il demourast. Le grand maître répliqua : u Ne mes frères ne nous n n'avons paour : nous ne demeurerons pas; ains irons avec f) vous : mais sachiez que nous doutons que nous en revei- » gnions jamais. » On trouve de plus dans le re'cit de notre chroi)ique une circonstance que ne rapporte pas Joinville, c'est qu'il vint alors de la part du roi dix chevaliers , qui recommandèrent au comte d'Artois d'attendre le reste de l'arme'e. Ce prince ne tint aucun compte de cet ordre réitère , et se précipita sur Mansourah , où il trouva la mort avec ses compagnons. Le chroniqueur donne peu de détails sur les combats qui se livrèrent dans cette malheureuse journée; il se plait, comme Joinville, à louer l'extrême bravoure que montra Louis IX. Voici comment il peint la douleur qu'éprouvaient ceux qui étaient restes au-delà du canal, à la vut? des périls qui menaçaient les guerriers chrétiens : a Petis et w grans , dit-il , braioient et ploroient à haute vois , batoient lor » pies et lor testes , tordoient lor poings , enrachoient lor che- » veux, et gratignoient lor visages, et disoient : Las! las! K, las ! li roi et ses frères et toute leur compagnie sont touspern dus ! n Ils vinrent à bout de faire un pont , et de passer /ifrilleusement au-delà du canal, pour venir au secours de leurs compagnons. Après avoir décrit vaguement d'autres combats, où l'on ne vit jamais le roi faire mauvais semblant y la chronique annonce qu'elle n'a plus à raconter que des e'venemens dont grant pitié et grant angoisse doivent avoir à leur cœur toutes manières de chrestiens. Il survint une si grande mortalité, qu'à peine y eut-il un seul jour que par les chapelles il ne iust bien vingt bières ou trente. Chacun attendait la mort toujours prestement ; nuls n'en cuidoit [pensait « cschnper. A peine trouvait-on en si grant ost nuls quineplorast ou qui ne dolourast aucun sien ami qui fut mort. A peine trouvait-on tente ne pavillon ne loge que il n'y cust mort ou
DÊ8 CROISADÎàâi ' Si^
fhaïàdi^ de cette pestilence, La famine se joignit à Pepideraie; ttOa recueîUoit avec soin les charoignes des chevaux, des » unes y des mujes et des autres bestes de l'ost^ quand ils les j» povoient trouver , et leur sembioîi tnoult grant Hchece. A 1» la fin , ajoute l'auteur , aucufis de nos geifs disoietlt ouverjf tement que cette besogne ne platsoit lobie point ; cai' bien jf leur sembloît que Dièx ne le voloit ihië , et que , se ils h avoient povoir de départir d'iileCy ils s'en iixiielit en lor f9 pays , que jà pitts dans cette terre ne demout'eroient f» Lé roi y entendant ces plaintes, se décida à envoyer des messages au Soudan , qui répondit d'abord vaguement, et finit par leur dire qu'il rie ferait jamais dé trêve avec les chrétiens^ a Quand nos messages orent dit au roi et aux barofis ce que jf le Soudan leur avoit respondu , tous furent esbahis ^ car là ff endroit ne pouvoient-ils plus demorer; h
Tout ce que dit le chroniqueur sur la retraite et le dernieir desastre des croises ^ est beaucoup mieux raconté daris Joinville. Comme la plupart des historiens , il dit que le roi et ses frères rié voulurent poiiit partir avant l'ailnee ; aucuil de ceux qui avaient pris ieui* routé par terre ne put se sauver : plusieurs , en voulant se réfugier dans les vaisseau^ qui descendaient ie fleuve , se noyèrent ; il n'y eut que lé navire du légat qui put parvenir à Damiette.
On regrette ici que notre chroniqueur n'ait presque rieii dit de la captivité de Louis IX et de Son armée. Aprèi^ avoir raconte là défaite des chrétiens, il eu vient à latrèVé qui fut coticlue avec ie soudari. Dans le récit très-abrégé qu'il fait de la mort du soudàxl , tué par des chevaliers sartasinU^ H »dit qu^ori ne sait point la cause de ce meurtre : mais seulement quelques-uns disent ^uê ce fut pour la rançon dû roi, que ces chevaliers sarrasins voutoiént avoirs Lés élnirif^ convinrent enfin de l'exécution du trahé, et lé roi, acéompagné de sa famille et des priAcqpâux de ses barons , se tendit à Acre , ou il fut reçu pur lés clercs revestùs solénr tellement, portant croix y eau bénoiite, encensoirs, &c. , et par ti chevaliers, H bourgois , li serjans, li dames, li pùcelles et tous les autres gens qui estoient le plue tellement vestus et atifés que ils pouvoient. Lés cloches sonnèrent aussitôt qu'on aperçut en mer la flotte qui portait les débris de la croisade, a Asset. y ot larmes plouréeS de joie de ce qufe ^ li rois et cil qvLï là estoient, furent délivrés, et de pitié de ff la grant meschéance qui estoit advenue à la chrestienté. j»
Le roi envoya en Egypte des ambassadeur? pour presser l'exécution des traités. Ces ambassadeurs , à leur retour |
l*acontèreiit les persécutions et les tourmens qu'avaient essuyés Içs prisonniers chre'tiens parmi les infidèles. Ils disaient, entre autres choses, qu'à Damiette on avait enchaîna des chrétiens et qu'on les avait ainsi jetés dans le feu ; qu'on avait fait brûler ensemble des morts et des vivans. Les Sam sins avaient pris des croix et des crucifix , les avaient traînes dans les rues par grans risées , les avaient battus et foolei vilement et vilainement à lor pies. Les mâmes ambassadeurs ajoutaient que si le roi avait tarde' un seul jour à s'embarquer , lui et ses barons auraient ete tous mis à l'espée, oeeis et descoupés, ^
Plusieurs autres messages furent envoyés en Egypte , et le roi parvint à délivrer un grand nombre de prisonniers. La chronique rapporte que le Soudan envoya au saint monarque un éléphant, un onagre et des productions aromatiques. Ce que le chroniqueur dit sur les négociations avec les sultans de Damas et du Caire , sur le séjour du roi en Palestine , n'ajoute rien à ce que nous apprend le sénéchal ' de Champagne. Cette chronique va jusqu'à 1261 , et nous donne peu de notions sur ce qui se passa dans la Terre-sainte après le départ de Louis IX.
Chronique de Tours ,par un auteur anonyme, ehanoine de Saint- Martin de Tours (1). — L'auteur de cette chronique était un chanoine de Téglise de Saint-Martin de Tours. Il avait fait remonter son ouvrage à la création du monde, et l'avait continué jusqu'à l'année 1226. Martène, en le publiant , en a supprimé tout ce qui précède le m.* sièile de l'Eglise. II l'a fait commencer au règne de l'empereur Dèce, temps où l'évéque Gaticn vint prêcher la foi daRs la Touraine. L'auteur , arrivant au règne de Constantin j parle du pèlerinage de l'impératrice Hélène à Jérusalem , et de l'invention de la sainte croix. A cette occasion , le chroniqueur se livre à une dissertation assez étendue sur' les inventions supposées de la vraie croix , et montre un esprit de critique assez rare dans les historiens du moyen âge; il parle ensuite du pèlerinage de S. Jérôme aux saints lieux. Lorsqu'il arrive au règne de Charlemagne, la chronique de Tours devient plus abondante en faits cui^eux. En parlant des relations de ce grand prince avec le calife Haroun al- Raschid , elle s'exprime en ces termes :
«La septième année du règne de Charles , dit-il , le roi
(1) Chronicon Turonense , anctore anonymo, canoniro Turo- BtMti Sancti-Martini. (Tome V, page 917. )
DES GROIJSADES. 589
» des Perses lui envoya beaucoup de présens , parmi les- » quels on remarquait ime horloge où les heures étaient M annoncées par le bruit d'une cymbale retentissante, par des » cavaliers qui , à chaque heure du jour, sortaient par des j» fenêtres , et qui , rentrant à la dernière heure du jour, » fermaient les fenêtres qui s'étaient ouvertes (1). »
On remarque aussi dans cette chronique un portrait de Gharlemagne qui ne paraîtra peut-être pas déplacé dans cet extrait , si Ton observe que le puissant empereur d'Occident fut considéré pendant long-temps comme l'un des illustres pèlerins qui visitèrent la Palestine :
« Charles est appelé grand à cause de son grand bonheur : » il ne le céda point en gloire à son père ; il fut , au con- » traire, plus souvent vainqueur et plus illustre. Charles » dans sa jeunesse avait les cheveux bruns , le teint coloré ; » il était beau et avait de la dignité dans le maintien ; il était très^énéreux , très-équitable dans ses jugemens, âoquent et instruit. Il se livrait journellement à l'exercice de la » chasse et du cheval, se plaisait au bain des eaux ther- » maies , et y invitait non-seulement ses enfans , mais les ** seigneurs de sa cour, ses amis et ses gardes ; de telle sorte ^* qu'il se trouvait quelquefois au bain plus de cent per- ** sonnes avec lui. Il était d'une assez grande sobriété dans ses repas ; cependant il se plaignait souvent de ce que les jeûnes lui étaient nuisibles. Il donnait rarement de grands festins , excepté dans certaines solennités. On ne servait ordinairement sur sa table que quatre plats outre le rôti , qu'il aimait de préférence. Il se faisait lire, pendant qu'il * mangeait, le récit des belles actions des anciens, ou le » livre de la Cité de Dieu, de saint Augustin , pour lequel il M avait beaucoup de goût. Pendant le repas il ne buvait ja- » mais plus de trois fois. En été il prenait quelques fruits » dans l'après-midi , et dormait deux ou trois heures , désha- M bille comme pendant la nuit. Il portait l'habillement franc, j» et toujours son épée , dont le ceinturon et le baudrier M étaient d'or ou d'argent. Quelquefois il en portait deux. » Gharlemagne parlait plusieurs langues , et avait auprès » de lui des docteurs dans les sept arts libéraux , qui Fins- » truisaient chaque jour ; savoir : un diacre de Pise , dans n la grammaire ; un saxon , dans la rhétorique , la dialec- » tique et l'astronomie ; et Albin , surnommé Alcuin , dans M les autres arts. Il fit lui-même des réformes dans l'art de
(i) Celte, horloge singulière se voyait encore , avant la révolution , dans la cathédrale de Tours.
» la lecture et dans celui du chant , quoiqu*il ne lût jamais » eri public et à haute voix , et qu'il ne chantât qu'en chœur » à l'église . Il fit rédiger toutes les lois de son royaume qui » n'étaient pas écrites , et il écrivit lui-même les actions et » les guerres des anciens ; il commença une grammaire en » langue vulgaire. Cent vingt gardes veillaient toutes le« i> nuits autour de son lit; dix à sa tête, dix à ses pieds, » autant de chaque côté du lit , tenant d'une main l'épee » nue , et de l'autre un flambeau allumé. >»
Le chroniqueur raconte brièvement le pèlerinage de Robert de Normandie , dont nous parlerons en rendant compte de la collection des historiens de France. En rapportant celui de Foulques, comte d'Anjou, il entre dans des détails curieux. 11 dit que comme les Sarrasins apprirent qu'un seigneur puissant était arrivé dans la Palestine , ils résolurent de ne lui permettre d'entrer dans le Saint-Sépulcre qu'après avoir obtenu de lui la promesse d'uriner sur la sainte croix de Jésus-Christ. Le comte d'Anjou le promit en effet : mais il se procura une vessie , qu'il mit , après l'avoir remplie de vin blanc, le long de sa cuisse; arrivé sur le saint tombeau, il trompa l'attention impie des Sarrasins , en répandant sur Fiinage adorée de Jésus- Christ le vin contenu dans la vessie. Après cela il se prosterna sur le Saint-Sépulcre , qu'il couvrit de ses baisers. La chronique ajoute que Foulques arracha avec ses dents un grand morceau de la pierre du sépulcre {maximum friistum de lapide sepulcri suis deritibus evulsit), et qu'il le déroba ainsi aux Sarrasins.
Lorsque le chroniqueur arrive à la fin du onzième siècle, on est tout surpris qu'en parlant assez longuement des conciles que le pape Urbain tint en France à cette époque, il ne dise pas un seul mot de la première croisade. Il garde le même silence sur la seconde. Ce n'est qu'à la date de 1 174, qu'il parle de la mort d'Amauri , roi de Jérusalem ; de celle de Nouredin , Soudan des Turcs , et de l'avènement de Saladiii. A la date de 1187, il commence le récit des désastres des chrétiens en Syrie , et dit , sur les conquêtes de Saladin, ce qu'en ont raconté à peu près tous les autres historiens; il s'attache surtout à représenter le comte de Tripoli comme un traître, et comme un homme puissant par sa malice et son éloquence [malitid vcrbisque potens). Il parle ensuite de la prédication de la troisième croisade , de l'expédition et de la mort de Frédéric , du siège de Ptolémaïs par Philippe-Auguste et Richard; mais son récit offre peu de détails. Il ne dit rien de la croisade de 1108, ni tir la prise de Constantinoplc par les Latins, en 1201. Quoique
le siège de Damiette, qui eut lieu en 1218 , ne soit point un des grands ëvénemens des croisades , nous avons cependant trois historiens qui nous en ont fait connaître jusqu'aux derniers détails ; savoir : l'auteur de la chronique de Tours , celui du Mémorial des podestats de Reggio, et Olivier Scholastique , dont la relation a été long-temps attribuée à Jac-' ques de Yitri.
En 1218, Hervé, comte de Nevers, aborda à Damiette suivi d'un grand nombre de chevaliers. Jean de Brienne, roi de Jérusalem , et le duc d'Autriche , étaient déjà arrivés à la tête d'ime armée nombreuse pour former le siège de cette importante cité ; après de longs travaux et bien des funérailles , ils se rendirent maîtres de la tour qui était située au miheu du Nil. Gomme on avait eu à pleurer le trempas d'un grand nombre de pèlerins , les ecclésiastiques firent des processions et ordonnèrent à toute l'armée de jeûner pendant trois jours au pain et à Feau. La veille de Saint- André y la mer franchit ses bornes et les flots inondèrent le camp des chrétiens ; d'un autre côté , le fleuve , soulevant ses eaux , alla porter ses ravages au milieu de l'armée , et cette effroyable tempête dura pendant trois jours.
L'annaliste de Tours raconte , comme Olivier, la maladie dont furent atteints un grand nombre de chrétiens. (Yoyez l'extrait de l'ouvrage de ce dernier, recueil d'Eccard, pag. 85.) Le chroniqueur ignorait la conspiration de l'émir, ainsi qu'Obvier Scholastique et l'auteur du Mémorial de Reggio ; aussi l'historien de Tours, au sujet de la fuite du Soudan, nous montre le Dieu de toute consolation ^ frappant de terreur et dispersant au loin les infidèles , pour ranimer l'ardeur et la confiance des soldats de la croix. 11 rapporte , comme Olivier, que ce fut un apostat qui vint annoncer aux chrétiens la nouvelle de cette retraite inespérée. Lisez le récit de la conspiration d'Ëmad-Eddin dans nos extraits des auteurs arabes et dans notre douzième livre. Notre auteur ne fait qu'indiquer la bataille qui fut livrée le dimanche des Rameaux ( voyez ce combat dans notre douzième livre ) , mais il parle assez longuement de la destruction de Jérusalem. Les babares tinrent conseil pour délibérer s'ils devaient renverser le tombeau de Jésus-Christ ; « mais personne ne » fut assez téméraire ( nous laissons parler le chroniqueur ) » pour y mettre la main , à cause du respect qu'on avait » pour le saint lieu. Car les musulmans croient que Jésus- » Christ est né de la Vierge Marie, qu'il a vécu sans péché j >» qu'il a été un prophète et plus qu'un prophète, qu'il a » guéri les lépreux , rendu la vue aux aveugles , ressuscité
>» les morts t et qu'il est monte au ciel. Aussi les plus sages » des Turcs demandaient qu'on leur donnât les livres'des 9 évangiles ; puis ils les baisaient et montraient la plus » grande vénération pour la loi qu'a prêchée Jésus-Christ, » surtout à cause de ces paroles de l'évangile de saint Luc : » Missus est Gabriel angélus (l'ange Gabriel fut envoyé).
Sous la date de 1219, le chroniqueur revient au siàge de Damiette. Les Chrétiens , voyant que la guerre seide leur offrait des avantages, marchèrent tous ensemble et d'un commun accord contre le Soudan , le jour de Saint- Jean-Baptiste. « Mais, dit l'auteur, ils avaient mis » trop de confiance dans leurs armes ; ils avaient marché au » combat, en déployant tout le faste de l'orgueil et de la 1» puissance, au lieu de verser des larmes et d'adresser à Dieu » leurs prières; plusieurs même n'avaient pris les armes que » dans des vues d'intérêt ; c'est pourquoi le Seigneur les » livra entre les mains des nations. » Les Sarrasins, qui d'abord avaient pris la fuite , s'apercevant que les Romains ne pouvaient supporter les ardeurs du soleil et qu'ils tournaient le dos au combat, se mirent à la poursuite des Chrétiens; ceux-ci tombèrent en grand nombre sous leurs coups ; les infidèles cependant eurent à déplorer la perte d'une foule fie guerriers. Dans cette journée les barbares donnèrent dès fers à Milon de Nanteuil, électeur de Bavière; au vicomte de Sainte-Suzanne , à Gauthier , chambellan du roi de France , et à plusieurs chevaliers français d'un grand renom. Le roi Jean, qui dans ce combat fit briller son courage^ fut atteint du feu grégeois ; mais le Seigneur , toujours miséricordieux , dit l'historien , voulut conserver ce prince, pour humilier l'orgueil de ses rivaux. Aliorum omnium superbiam oppressif. Nous avons raconté dans notre histoire comment les Chrétiens arrêtaient les Sarrazins qui. s'avançant sous les eaux, allaient porter du secours aux habitans de la ville. Il existe dans le tome 18 du recueil des historiens de France un fragment de la chronique de Tours, où l'on trouve un intéressant récit de la reddition de Damiette ; nous avons donné ce précieux morceau , à la fin des pièces justificatives du troisième volume de notre histoire.
Chronique de Richard de Poitou , moine de Cluny (1), L'historien poitevin qui , dans son ouvrage , a parcouru
(i) Chronicon Rîchardi Pîctavensis , monachi cluniaucensis (toai.V, pag. iiGo.)
DES GRQISADES. 595
Tenace de quatre cents ans (depuis 754 jusqu'en 1153), n'a consacré que deux colonnes aux expéditions d'outre-uier ; il a fait un court récit des deux premières croisades, et dans sa marche rapide il s'est arrêté avec quelque attention ' sur l'institution des Templiers. «Ces guerriers, dit- il , vivent » comme des moines ; ils prient Dieu continuellement et » obéissent à des règles de discipline religieuse ; ils man« » gent en silence, tous leurs biens sont en commun; ils » font vœu de porter les armes contre- les infidèles. On » dit que si cette institution n'avait point existé dans » la Palestine , Jérusalem et ses dépendances seraient tom- » bées depuis long-temps au pouvoir des Sarrasins. »
Ce que l'auteur raconte sur la prise d'Ëdesse , nous a paru assez curieux. Après que Zengui, roi d'Alep, se fut emparé de la ville , on donna la mort ou des fers à tous les Francs ; le vainqueur fit décapiter l'achevêque et le clergé, parce que les lévites du sanctuaire avaient refusé de renier le Christ. Un seul ecclésiastique échappa aux fers des Musulmans; ce fut par l'intervention dun turc avec qui le prêtre était lié d'amitié. Les vierges consacrées à Dieu furent outragées , les églises changées en écuries , et le nom du Christ devint un objet de haine et de mépris. *t Tout » fut profané , dit le chroniqueur ; on rapporte que Zengui » déshonora trois belles femmes sur l'autel de Saint- Jean- » Baptiste. » Voyez, sur la prise d'Ëdesse, l'extrait d'Aboufïarage , dans les historiens arabes.
Collection de lettres sur les Croisades.
Dans la collection amptissime de Martène on trouve une Ibule de lettres relatives aux cix)isades , écrites par les souverains pontifes , les patriarches et les rois de Jérusalem , ou par d'autres grands personnages qui ont joué un rôle sur la scène politique de cette époque. H nous faudrait entasser des volumes pour faire connaître au long toutes ces K'èces plus ou moins importantes. Tant de lettres qui rount sur un même sujet deviennent nécessairement monotones et uniformes; on entend toujours les papes flatter l'orgueil des rois ou menacer les princes des vengeances du ciel , pour les entraîner dans une guerre contre les infidèles; ce sont toujours des voix supphantes qui partent d'Orient , et qui reprochent à l'Europe d'abandonner la cause de Jésus -Christ. L'indication même de ces lettres n'oiFrirait qu'une liste froide et ennuyeuses Nous ne signalerons donc à l'attention de nos lecteurs que celles qui sont
pour nous d'un véritable intérêt , et qui , par des traits piquans ou des révélations nouvelles, jettent une vive lumière sur l'époque lointaine dont nous avons retracé les événemens.
Six ans avant la tenue du concile de Clermont, Alexis avait appelé l'Occident contre les barbares d'Asie qui menaçaient le trône de Constantinople ; dans la lettre qu'il écrivit au comte de Flandre, l'empereur faisait une efirayante peinture des violences et des horreurs auxquelles se livraient les infidèles. Marte ne s'est trompé en plaçant cette lettre sous l'année 1 1 00 , car à cette époque les Chrétiens étaient déjà maîtres de la Palestine , et Alexis craignait trop alors les Francs pour implorer leur appui. Guibert a rendu compte de cette pièce au commencement de son histoire ; il a mêlé à son ansuyse des réflexions assez piquantes. Voici un abrégé de la lettre d'Alexis : (Martène , page 572 , tome I ).
c< U empereur de Constantinople , au glorieux comte de j> Flandre , à tous les princes chrétiens, tant laïques qu'ecclé- » siastiques, salut et paix en notre Seigneur Jésus-Christ.
w Glorieux comte ^ défenseur de la foi chrétienne , je veux :» faire connaître à votre prudence la position désespérée de ^> l'empire chrétien de Constantinople. Les choses saintes )> et les fidèles de Jésus-Christ sont chaque jour l'objet de » nouveaux outrages ; les Turcs et les Pincenates envahissent » notre empire. Sur les fonts baptismaux, les barbares, » par mépris pour le Sauveur , font couler le sang de nos » enfans et de nos jeunes gens sous le fer de la circoncision; j) ils les forcent à répandre leur urine sur la Croix-Sainte , » et à blasphémer contre le mystère de la Trinité. Ceux qui j> refusent d'obéir aux tyrans périssent dans les tourinens j> les plus horribles ; les infidèles déshonorent les vierges » sous les yeux de leurs mères , contraintes d'applaudir à la » brutalité de ces barbares par des chansons impies et liceu- » cieuses. Les Turcs ressemblent ainsi aux Babyloniens qui 3> disaient aux Israélites : chantez-nous les hymnes et les canli- » quesde Sion, Mais nous avons encore de plus grands maux à » vous peindre; les Turcs, puisqu'il faut le dire, se souillent j> du péché contre nature , avec les hommes de tout âge , et » ce qui est plus infâme encore, avec les évêques et les » prêtres. A ce récit qui peut retenir ses larmes? L'era- » pire de Constantin est inondé de toutes parts ; il ne nous j» reste plus que Constantinople, qui tombera bientôt entre » les mains des Infidèles , si Dieu et les Latins ne viennent à » notre secours. Illustre comte, emflammez l'ardeur Jes » grands et des petits , et venez avec eux délivrer la Grèce»
PES CROISADES. î
M J'aime mieux être soumis aux Latins que Je devenii\ » triste jouet des caprices de ces barbares. »
En terminant sa lettre, Tempereui' rappelle au comte les richesses immenses de Constantinople , et fait l'ënumération de toutes les reliques qui se trouvent dans cette cité ; il ne faut pas , dit l'empereur , que de pareils trésors tombent entre les mains des infidèles : ils seront le prix de la victoire des guerriers latins.
Cette lettre , telle que la donne Martène , ne parle point des femmes grecques; il serait v difficile d'ex^pliquer cette suppression ; le timide religieux aurait cru peut-être blesser la pudeur, en laissant ce passage de la lettre d'Alexis.
En 1098, Bohémond, le comte de Toulouse, Godcfroi et Hugues-le-Grand adress.event à tous les fidèles une lellrc (page 568) qui leur annonçait les victoires de l'armée cliré' tienne.
Lettres de l'abbé JVibald,.
Parmi trois ou quatre cents lettr-es qui , sous le nom de lettres de Vabbé TVibald (tome II, page 155), composent la correspondance de Conrad et de Wibald avec les grands de l'Allemagne , les diverses puissances d'Europe , les souverains pontifes , etc., etc., quelques-unes seulement ont rapport au sujet qui nous occupe. La seconde croisade manque de monumens historiques ; si la glorieuse expédition, de Godefroi trouva partout des historiens , les écrivains se tur rent sur les misères et les calamités de Louis YII et de Conrad : c'est pourquoi l'intérêt le plus vif s'attache aux moindres pièces qui peuvent éclaircir les evénemens de ce malheureux pèlerinage^
On sait que le pape Eugène avait reproché à l'empereur d'avoir résolu son voyage à la Terre - Sainte sans l'avoir consulté et sans avoir songé à un successeur. Conrad écrivit à Eugène III (année 1117, page 204) que Henri,, soa fils, avait été salué roi des Romains par les acclamations de tout le peuple; e;n annonçant au pontife son prochain départ pour Jérusalem , l'empereur lui disait qu'il était pleinement persuadé que l'amitié seule avait dicté les reproches qu'Eugène lui avait adressés. L'esprit saint, avant de faû'e sentir aux hommes son souffle inspirateur, ne les prévient jamais^ et les, surprend toujours; c'est pour. cela. que Conrad n'a pas eu le temps d'avertir le pasteur de Rome , et de lui deuiand.içr ses conseils salutaires. Après avoir dit que soa cœur n'a pu résister à la touche merveilleuse du doigt divia^
Conrad invite le pape à se rendre sur les bords du Rhin , afin qu'ils délibèrent ensemble sur ce qu'il y a à faire pour assurer la paix de l'Église et le repos de l'Allemagne ; l'empereur se propose de partir six jours après Pâques, a Nous espérons , » dit-il à Eugène en achevant sa lettre , voir à Strasbourg » votre Jace tant désirée {desideratam/aciem), »
L'empereur était parti depuis plusieurs mois pour la Terre- Sainte , et le pape Eugène ne perdait pas de vue les affaires de la Germanie. Dans une lettre qu'il écrivit aux prélats de cet empire (page 259 , année 1 1 48 ), le pontife les exhortait à secourir de leurs conseils et de tout leur pouvoir le jeune Henri , qui venait de monter sur le trône ; la religion leur en faisait un devoir y puisque le père du nouvel empereur n'avait quitté son peuple que pour aller combattre les ennemis de Dieu.
Conrad ne voulut point laisser ignorer à son ministre la situation de son armée ; il écrivit à l'abbé Wibald deux lettres à ce sujet. Mais il ne dit pas toute la vérité en parlant des malheurs de ses troupes ; il est à croire que l'emr pereur était instruit des troubles qui agitaient alors l'Allemagne , et qu'il ne voulut point jeter son ministre dans la crainte ef le découragement , en lui faisant connaître tout ce que sa position avait d'effrayant. (Lisez à ce sujet les Remarques de Martène sur la sainte expédition entreprise par Louis VII et V empereur Conrad, tome II , page 1 , coll. ampl.) Voici la traduction de sa première lettre (page 252, année 1 1 48 ) ; c'est un récit de ce qui lui arriva sur la route d'Icône.
« Arrivé à Nicée , dit-il , et plein du désir de terminer » notre expédition, nous nous dirigeâmes immédiatement « vers Icône , emportant avec nous autant de vivres qu'il » nous fut possible ; après dix jours de marche , et lorsque î* nous avions encore dix journées devant nous, les vivres » commencèrent à manquer, principalement à nos chevaux, w En même temps les Turcs ne cessaient d'attaquer et de » tuer la foule des piétons. Gémissant sur le sort de ce » malheureux peuple , accablé tout à la fois par la faim et » par les traits de l'ennemi , nous le dirigeâmes , d'après » l'avis de nos barons , de ce lieu désert vers le côté de la » mer ; car nous aimions mieux le conserver pour de plus >» grandes choses, que de triompher par une sanglante vic- >» toire. Lorsque nous fûmes arrivés sur les bords de la » mer, et que nous eûmes établi nos tentes , le roi de France » arriva auprès de nous sans nous avoir prévenu ; la pré- » sence de ce prince nous remplit de joie. Le roi plaignit le
» sort de notre armëe , détruite par la faim et la £eitigue ; » lui-même manifesta beaucoup de joie de se réunir à nous : » le roi et tous ses barons nous offrirent leur assistance » » leur argent et tout ce qu'ils avaient. Ayant réuni nos f* troupes avec leurs chefs , nous allâmes jusqu'à Éphèse , » pour y célébrer la naissance du Seigneur ; nous y demeu- » rames quelques jours , parce que nous étions malades , » ainsi que plusieurs de nos guerriers y et que nous voulions » nous rétablir avant de contii^uer le pèlerinage. Comme la » maladie augmentait , nous ne pûmes marcher ; le roi de » France alors se retira avec son armée en nous plaignant, > » et après nous avoir attendu autant qu'il put. Lorsque » Tempereùr grec , notre frère , apprit notre situation , il en » fut profondément afiUgé ; il s'empressa, avec l'impératrice» » notre chère et tendre fille , de nous fournir , ainsi qu'à » toute notre armée , les choses nécessaires. Après que nous » eûmes été guéris par les soins de ses propres médecins , il M nous entraîna comme par force dans son palais à Cons-
• tantinople , et nous y rendit des honneurs tek qu'on n'en » avait jamais rendu de semblables à aucun de nos pré- » décesseurs. C'est de là que nous nous disposons à partir » pour Jérusalem , après avoir , par le secours de Dieu , » réuni une nouvelle armée. Nous voulons que vous priiez » et que vous fassiez prier vos frères pour nous » afin que » notre voyage ait un heureux résultat. »
Dans sa seconde lettre (page 299, année 1 149) , Conrad parle du siège de Damas , et de l'intention où il est de revenir bientôt dans son empire. « Comme nous n'ignorons » point, dit-il à Wibald, que votre plus grand désir est de » savoir de nos nouvelles et d'apprendre ce qui nous inté- » resse , nous profitons d'une occasion favorable pour vous » instruire sur notre situation. Par un effet de la miséri- » corde de Dieu , nous sommes en bonne santé , et nous re- » tournerons dans notre patrie pour la fête de Sainte-Marie V de septembre. Nous avons fait dans ces contrées ce que » Dieu a voulu , et ce que les peuples de ce pays nous ont » permis de faire. Parlons maintenant de nos troupes. Nous » allâmes d'un avis commun mettre le siège devant Damas ;
• nous plaçâmes avec beaucoup de peine notre camp devant » la porte de la ville : cette ville eût été indubitablement » prise ; mais une trahison à laquelle nous ne nous atten- » dions pas , trompa nos espérances. Yoici en quoi elle » consista : Les chrétiens du pays nous assurèrent que le » lieu vers lequel l'armée dirigeait ses efforts, était inex- » pugnaUe ; par leur supercherie , ils nous conduisirent
» dans un lieu aride , d'où il n'y avait aucun moyen de sortir : » nous fûmes tous remplis d'indignation ; à ce sentiment n succéda la douleur. Ces mêmes chrétiens promirent de » marcher avec nous vers Ascalon ; ils désignèrent le lieu M et le jour du rendez-vous. Arrivés dans ce lieu , nous ne » trouvâmes presque personne; nous attendîmes huit jours. » C'est ainsi que nous avons été trompés deux fois. Si Dieu » le permet, nous serons bientôt dans notre empire ; nous » vous y témoignerons la reconnaissance qui vous est due » pour avoir guidé notre fils et montré pour nous une si » grande fidélité. »
Conrad avait annoncé à son ministre sa prochaine arrivée à Ratisbonne (page 555 , année 1 1 49 ) ; Wibald écrivit alors à l'empereur (page 556, année 1149) ; sa lettre commençait en ces termes : « La terreur que votre arrivée inat- » tendue répandit parmi les infidèles , ne fut ni plus grande » ni plus vive que la joie qui règne dans fei Germanie à Foc- » casion de votre prochain retour. Pour moi , dans les trans- » ports de ma joie et de mon allégresse , je puis dire avec » Jacob : Je ne demande plus rien, j'irai et je "verrai mon » niaitre. Sufficit mihi, vadam et videbo dominum meum. » J'aurais déjà volé au-devant de vous , si je n'étais arrête » par les incendies et les rapines qui dévorent la Lorraine , » et surtout la malheureuse province des Ardennes. » Après l'avoir félicité sur ses triomphes , et lui avoir déclaré que l'empire est près de tomber par de criminelles manœuvres, Wibald conjure l'empereur de frapper les ennemis de l'état, maintenant qu'il vient de faire respecter son nom dans les plaines d'Asie, Le ministre signale à la vengeance de Conrail l'évêque de Minden, qui n'a pas craint de porter la désolation dans l'église de Corbie.
Cette lettre est remarquable en ce qu'elle nous fait connaître la situation de l'Allemagne pendant l'absence de l'empereur, et les craintes du ministre courtisan qui salue pai des cris de triomphe l'arrivée d'un prince vaincu. Le pajn; Eugène parla un langage bien différent (page 557, année 1 149) ; il écrivit à l'empereur pour le consoler de la malheureuse issue de son expédition. « Les destinées des » choses de la terre , lui disait-il , c'est de changer et de pé- » rir. La prospérité ne doit point enfler le cœur de l'homiiie. » et le malheur ne doit point abattre son courage. Noiis » devons bénir le Ciel quand il nous envoie des peines et » des calamités , car il veut par là nous dégoûter des choseîi » de ce monde. » Ici le pape Eugène cite , on ne sait pourquoi , l'exemple de Moise et de Pharaon. Il exhorte le priutc
à recevoir avec résignation les coups frappes par la main céleste , et à traverser le désert de la vie dans la patience et dans la charité. Lorsque le pontife eut appris l'arrivée de Conrad en Lombardie , il lui envoya des députés afin de lui annoncer que Rome le reconnaissait pour le premier défenseur de rÉglise; mais ceux-ci ne pouvant joindre l'empereur dans leur marche, retournèrent auprès du pape, à cause des chaleurs de la saison et des difficultés d'un long voyage. Eugène finit sa lettre en invitant l'empereur à lui faire connaître l'état de ses affaires. ^
n paraît que l'expédition de Conrad se termina par un traité conclu avec l'empereur de Constantinople ; dans la lettre dont nous allons rendre compte , le prince s'excuse auprès de Manuel de n'avoir point encore rempli les conditions de ce traité (page 375^ année 1150). L'empereur commence par dire à Manuel qu'il n'oubliera jamais les bons traitemens qu'il reçut à la cour de Bysançe , et les soins particuliers que le prince grec lui-même lui prodigua de ses propres mains (propriis nianibus ministraveris) , lorsque le Seigneur versa sur Conrad les flots de sa colère , nonseulement en poussant son armée sous le glaive de l'ennemi , mais encore en l'accablant lui-même d'infirmités corporelles. Conrad n'a point oublié les conditions du traité qu'il jura de remplir; mais il n'a pu le faire jusqu'à ce moment , parce que son absence avait occasioné des troubles dans son empire , et que pendant qu'il s'occupait à ramener la concorde, une nèvre tierce (terf/ûw^at/ê^m) est venue l'enchaîner pour six mois dans son lit ; c'est ainsi que le père miséricordieux qui se plait à frapper ses enfans, l'avait rendu long-temps inutile à ses peuples.
Quelques mois après l'envoi de la lettre que nous venons d'analyser, l'emperej^r, n'ayant pu encore s'acquitter de ses promesses envers Manuel, écrivit à l'impératrice de Constantinople ; il donnait pour excuse de son long retard la conspiration du prince Guelfe , qui , s' étant laissé corrompre par les trésors du roi de Sicile , avait porté les armes contre l'Allemagne, sa patrie. Conrad voulant assurer l'union entre les Grecs et la Germanie , demanda la nièce de l'empereur de Bysance , pour la donner en mariage au jeune Henri.
Le pape Eugène avait attribué à la trahison de l'évêque de Ratisbonne , la défaite de l'armée de Conrad. Dans une lettre adressée au pontife romain (page 401 , année 1 150^ pour lui recommander l'évêque de Ratisbonne qui retournait à Jérusalem , l'empereur justifie le prélat des soupçons injurieux qu'on faisait peser sur lui , et déclare à Eugène
que cet ëvêque est toujours reste fidële à llionneur et ao Saint-Siëge.
La correspondance de Wibald , si importante pour lliistoire d'Allemagne , nous offrirait encore des lettres du plus haut intérêt, mais elles seraient entièrement étrangères an sujet qui seul doit nous occuper dans cet ouvrage. Les unes, écrites d'Italie, ont pour but de faire prendre les armes à Conrad contre le roi de Sicile ; les autres pressent virement l'empereur de secouer le joug de l'Église romaine , en déclamant avec une violence incroyable contre l'ambition des prêtres qui ne desnraiera point porter à la fois le ^UUve et le calice, et qui, envoyés pour faire réffier la paix , ne dicrchent qu'à cimenter leur puissance avec le sang des hommes.
On lit, sous la date de 1147, une lettre du prédicateur flamand Amould , sur la prise de Lisbonne par les croisés. (Voyez nos extraits des chroniques allemandes.) Dans notre récit de la seconde croisade , nous avons parlé des prédications de ce Flamand , qui , d'après la chronique de Gémblon, se fit remarquer par 1 austérité de sa vie , la singularité de son habillement, et l'étendue de ses connaissances.
Entre autres lettres qu'Aymeri, patriarche d'Antîoehe^ écrivit au roi de France , après la seconde croisade , pour lui rappeler les misères de la Terre-Sainte, celle qui suit n'est pas indigne de passer sous les yeux de nos lecteurs : « Par- * donnez-nous , dit le patriarche à Louis , pardonnez-nous » d'avoir toujours à vous entretenir de nos périls et de nos mal- M heurs. Mais autour de nous , nous ne voyons que larmes, » nous n'entendons que gémissemens ; pouvons-nous nous » cacher à nous-mêmes nos propres douleurs? » Aymeri peint le déplorable état des chrétiens et de l'Eglise d'Orient. « Les amertumes de notre âme , dit le patriarche , nous » font mourir chaque jour ; la mort est cent fois préférable » à la misérable vie que nous traînons. Dans cette situation » pénible , la petite société chrétienne que nous gouvernons >» vous appelle à son secours ; car , après Dieu , c'est en » vous qu eUe met toutes ses espérances. » Aymeri parie d'une invasion des infidèles ; il raconte avec de grands détails une victoire que les Sarrasins ont remportée sur les chrétiens près d'Antioche. Dans ce combat le comte de Tripoli et un grec d'une illustre naissance ont été faits prisonniers ; les Turcs , fiers de ce triomphe , se sont répandus sur toutes les terres des chrétiens , et menacent de tout livrer à la destruction et à la mort. « J'en atteste Dieu , con- » tinue le patriarche ; il me reste à peine assez de guerriers » pour veiller nuit et jour sur les remparts de la ville » cl
» quelquefois même je suis obligé de confier des postes à » ^es hommes qui me sont suspects; Les clercs, les prêtres w sont contraints d'abandonner le service des autels pour M garder les portes , et moi-même je veille sans cesse à leur » sûreté. Malgré toutes ces précautions, nous ne croyons » pas pouvoir résister encore long-temps , car le courage » de nos soldats diminue tous les jours. » Le patriarche finit sa lettre en implorant l'appui du monarque français , qu'il appelle la seule ancre du salut des fidèles. Il donne au roi le titre de Royale Majesté; nous ferons remarquer qu'il est peu de pièces de cette époque où ce titre soit donné aux souverains : on qualifiait alors les rois d! Excellence,
Nous ne nous arrêterons point aux lettres d'Amauri , roi de Jérusalem (page 803, année 1 169) ; de Henri, évêque d'Albe (page 975, année 1187); de Henri, empereur de Constantinople (page 1075, année 1206) ; de Frédéric II ( page 1154, années 1 255 ) ; d'Adrien IV , d'Alexandre IH , d Alexandre FV, de Martin IV et de Sixte IV. Dans toutes ces pièces, il s'agit toujours d'armées à mettre sur pied pour combattre les ennemis de la croix , ou pour arrêter les invasions des Tartares. Nous trouvons cependant quelques lettres qui méritent une attention particulière. Sans parler d'une lettre de saint Louis, adressée à FrédéricH, par laquelle on voit que , malgré les terribles querelles d'Innocent avec cet empereur, le roi de France était resté l'ami du prince d'Allemagne , désigné au commencement de la lettre sous le titre di empereur toujours auguste et de roi de Jérusalem et de Sicile^ nous ferons connaître une pièce curieuse qui se trouve à la page 1299 (tome II). C'est une lettre de Bérard de Napoli au roi d'Angleterre ; elle ne porte aucune date, et ne donne pas le nom du prince à qui elle est adressée. ( nous croyons qu'elle fut écrite par ordre du pape à Henri IH, vers le milieu du treizième siècle).
Bérard commence sa lettre en disant au roi qu'un bruit assez étrange était venu jusque dans la cour de Rome; on accuse le prince de s'être emparé de la dîme levée en Angleterre pour secourir la Terre-Sainte , et d'avoir pénétré les armes à la main dans les sanctuaires où ces trésors étaient déposés. Cette accusation, dont la vérité couvrirait le roi d'infamie , n'est peut-être qu'une fable inventée par la jalousie de ses rivaux; mais comme en pareille matière la multitude ne raisonne jamais , et que les hommes sont portés à croire le mal, même d'après le plus léger soupçon , il est convenable qu'un prince tel que le roi d'Angleterre fasse briller son innocence dans tout son jour» et qu il impose A^
lence à des voix injurieuses en se justifiant' auprès du pape. « Toutefois , ô le plus chrétien de nos princes ! dit Bérard » en achevant sa lettre , s'il arrivait que vo& actes répondis- » sent à de pareils bruits , au nom de Dieu, hâtez-vous de » réparer votre faute ; écrivez-nous pour déplorer vos er- » reurs , et nous nous lèverons tous pour vous excuser » aux yeux des peuples. »
La lettre qu'on va lire , adressée par Vévêque de Tunis à Thibauld, roi de Navarre, contient un récit de la mort de saint Louis ; nous la donnons textuellement dans son vieux langage ( quelques savans ont pensé que cette lettre fut écrite par Thibauld lui-même ) .
« C'est la fin que le bon roy saint Loys ot à sa mort, » que l'evesque Thunes envoie à Thibauld , roy de Navarre. » Ji Thibauld j roy de Navarre par la ^race de Dieu , comte
3> de Champagne et de Brie, queux palatin, l'ev^esque de
y* Thunes , salut et lui tout,
»? Sire , j'ai receue vostre lettre , en laquelle vous pries » que je vous fasse à savoir l'estat de la fin de mon chier » seigneur Loys , jadis roy de France. Sire, du commen- 3» cément et du milieu savés vous plus que nous ne fasons, » mais de la fin vous pourrions nous tesmoigner la veue des » yeulx que en toute nostre vie nous ne veismes ne ne » sceumes si sainte ne si dévote en homme du siècle ne de » religion , et aussi avons-nous oy tesmoigner à tous ceulv » qui la virent. Et saiches , sire , que dès le dimenche à a riieure de none, jusqu'au lundy à l'heure de tierce, sa » bouche ne cessa , de jour ne de nuit , de loer Nostre-Sei- » gneur, ot de prier pour le peuple qu'il avoit là amené, i) et là où il avoit jà perdu une partie de la parole , si crioil- » il aucunes fois en haut : Foc nos. Domine, prospéra muntii 5> despicere et nulla ejus adversa formidare. Et moult de fois » crioit-il en haut : Esto, Domine, plebis tuœ sanctificator j> et custos. Après heure de tierce , il perdit aussi comme du j> tout la parole ; mais il regardoitles gens debonnairement . » et faisoit moult de fois le signe de la croix , et entre » heure de tierce et de midy fîst aussy comme semblant de » dormir, et fust bien les yeulx clos l'espace de demi-heure » et plus. Après il ouvrit les yeulx et regarda vers le ciel. y> dit ces vers , Introïbo in domum tuam , adorabo ail tem- 3> plum sanrtum tuum ; et oncques puis il ne dit mot ne ue » parla. En tour l'heure He none il trespassa. Jusques à lenj» demain que on le fendit, il estoit aussi bel et aussi ver- » meil , ce nous sembloit , comme il estoit en sa pleine santé. » et sembloit à moult de gens qu'il vouloist se rire. Après:
ji sire , les entrailles furent portées à Montréal , en une église » près de Salerne , là où nostre sire a jà commencé à faire » moult de beaux miracles , pour lui , si domme nous avons i> entendu par l'archediacre de Salerne , qui manda par sa » lettre au roy de Secile. Mais le cueur de lui et le corps de- » mourerent en Tost ; car le peuple ne voult souffrir en nulle » manière que il en fust portés. *
Nous offrirons une analyse rapide de quelques lettres qui ne sont point sans intérêt , relativement aux croisades contre les Turcs.
Lettre de Gilles de Viterhe au despote de Servie, — Gilles se plaint, dans cette lettre, de l'indifférence des princes chrétiens , qui , après d'éclatantes victoires remportées sur les ennemis de la foi , restent dans l'inaction. Il rappelle l'entreprise que le pape Pie II commença avant de mourir ; entreprise que le pape Sixte désirait poursuivre , qu'Innocent eut à cœur, qu'Alexandre promit d'exécuter, que Charles VllI , roi de France , abandonna après la prise de Naples , que le roi d'Angleterre voulait reprendre , et que Jules n médita jour et nuit d'accomplir. Ù exhorte, il presse le despote de faire par son autorité ce qu'il n'a pu obtenir, lui, par ses discours et par ses instances. Cette lettre est de 151 1 . ( Tome III , page 1 245. )
Lettre de Thomas TVolsey. — Thomas Wolsey , cardinal d'York , écrit à l'évêque de Worcester, que le roi d'Angleterre est dans l'intention d'entreprendre une expédition contre les Turcs , de concert avec les rois de France , d'Espagne , etc. ; mais qu'il ne veut rien faire que la paix ne soit assurée entre tous les princes chrétiens. Pour cela , le cardinal demande que tous les chrétiens , et chaque prince en particulier, soient invités , par lettres et par des envoyés, à faire cette paix et à conclure entre eux une solide alliance. Cette lettre est du mois de février 1518 (page 1277).
Le 1 1 avril suivant , Wolsey en écrivit une autre au même prélat sur le même objet. Il lui fait part de la douleur qu'a éprouvée le roi d'Angleterre, en apprenant à quel point la puissance des Turcs devient chaque jour plus formidable. Il expose l'imminente nécessité d'une croisade, et assure que le roi recevra avec satisfaction , en qualité de lég[at , le cardinal Campége , pourvu que le pape lui accorde à luimême la même autorité , les mêmes titres et les mêmes attributions qu'à un légat ( page 1 282 ) .
Lettre de Henri VllI , roi d'Angleterre, adressée au pape, — Ce prince offre une flotte et une puissante armée contre les Turcs. Il ajoute qu'il est dans l'intention de se mettre
lui-même à la tête de ses troupes , si Dieu lui accorde un héritier de sa couronne; sinon, qu'il en confiera le commandement à ses barons. Cette lettre est de 1510. Yers le même temps , Henri VHI avait demande le cardinalat pour Thomas Wolsey, et il est à croire que c'était la condition que le roi d'Angleterre mettait au puissant secours qu'il promettait à la chrétienté (page 1297).
Pièces diverses sur les Croisades.
EXTRATT DU LlYRE COMPOSÉ PAR LE VÉNÉRABLE HUHBEIT DE
Romans , supérieur de l'ordre des frères Prêcheurs , sur Ut matières traitées par le concile général de Lyon, tenu sous le pontificat du pape Grégoire A, Van du Seigneur Vil A, — Le livre d'Humbert de Romans est très - intéressant sous un point de vue que nous n'avons pas dû négliger , celui qui peut faire connaître l'état des opinions sur les croisades aux différentes époques où elles furent entreprises , le ca« ractèrede l'opposition que rencontraient ces opinions, et les raisonnemens par lesquels on combattait l'opinion elle-même.
Humbert commence son livre par déplorer le triste état de la chrétienté et les persécutions auxquelles elle est en butte. Parmi les causes de calamités de l'Église , qu'il porte au nombre de sept , Humbert indique comme la plus effrayante la puissance des Sarrasins , qui persistent dans leur malice; toutes les autres ont été vaincues ou du moins atténuées par l'influence de la religion. « Les Juifs , convaincus i* par la science et subjugués par la force, ne savent ni ne « peuvent plus rien contre le peuple du Christ ; l'idolâtrie a » disparu en présence de l'étendard de la croix , et s'est ré- » fugiée dans quelques parties du nord; la philosophie » païenne a été détruite par la vraie sagesse ; les héréti- » ques aboyant (latrantes) contre l'Église romaine sont ren- » très dans leur repaire ; les empereurs, qui jadis opprimaient » l'Eglise, la protègent aujourd'hui; les Sarrasins seuls ré- » sistent à ce mouvement général des esprits. >»
Ici Humbert , après avoir récapitulé toutes les persécutions qu'a éprouvées l'Eglise depuis sa naissance , dit que celle des Sarrasins *( a été plus longue que toutes les autres réunies » ensemble : elle a duré six cent soixante-dix ans. Encore les » persécutions des empereurs n'avaient rien de continuel: » celle des Sarrasins n'a été interrompue que par quelques » trêves mal observées. Toute l'Afrique est en leur pouvoir, » cette Afrique où la rehgion comptait quatre cent quarante- » quatre éveques. Les barbares occupent plusieurs parties
DES CROISADES. 4Qi
9 de l'Europe. L'Espagne , la Sicile et diverses parties de n l'Itaiie sont to'mbees dans leurs mains. Nous pouvons ge- » niir de tous ces maux et dire avec le prophète : Comment n existe-t-il encore une cité pleine dépeuple! Notre he'ritage , 39 notre maison, sont aux mains des étrangers; moi-même , ff qui écris ce traite, j'ai vu de mes propres yeux, dans la j» Palestine , une chapelle où les Sarrasins avaient ose cou- » cher avec des femmes , ei> pre'sence d'une croix, n
Humbert ajoute que le souverain pontife et les prêtres doivent particulièrement gémir de ces calamités, à cause de la violation des temples et de la dilapidation des offrandes : mais, au milieu de ces malheurs, les chrétiens seront-ils semblables à des femmes? se contenteront- ils de pleurer dans leurs maisons? Plusieurs motifs doivent les déterminer à marcher au combat: 1.^ le zèle pour l'honneur de la religion ; 2." le zèle pour la foi chre'tienne ; 3.° la charité fraternelle ; 4.** la deVotion pour la Terre-sainte ; 5.** la ne'cessite' de la guerre ;^ 6.® les exemples de leurs aïeux ; 7.° les indulgences de l'Eglise. Contre la guerre il y a huit causes d'opposition: 1.° les liens du péché; 2.® la crainte divrdH^ux du corps ; 3.** le trop g^and amour de la patrie ; 4.® m disputes des hommes; ô.° leurs mauvais exemples ; 6.^ une trop grande affection envers soi-même ; 7.** une impuissance supposée ;. 8.^ le manque de foi parmi les chrétiens.
Il y a aussi plusieurs espèces de personnes qui font des objections contre le dessein des chrétiens d'aller à la Terresainte; ces hommes sont semblables à ceux qui détournaient les Israélites de marcher vers la Terre de promission , et le Seigneur a dit d'eux : Fermez le royaume du ciel devant ces hommes^
Les premiers disent qu'il n'est pas permis de yerser le sang des Sarrasins , parce qu^ Jésus-Cfhrist a dit à Pierre : Remettez votre épée dans le fourreau, u Nous répondrons , n dit Humbert de Romans, que la vigne de V Eglise a dû » être plantée et cultivée d'une autre manière qu'elle doit f> être aujourd'hui protégée ; le peuple chrétien , dans son n état de faiblesse, a dû procéder autrement que dans les ;» jours de sa puissance,, et ce a'est pas sans cause qu'il n porte un gjaive. Semblable à l'ouvrier,, qui, privé d'uiy n instrunient , se sert d'un autre, ce peuple, qui n'est plus y> défendu par les miracles , doit se garantir aujourd'hui par n les armes. Qui pourrait dire qu'il ne faut pas résister aux. »■ Sarrasins, slls étaient près d'égorger <}es chrétiens et de dé- ». iruire le culte de Jésus^Christ? «
Les seconds' disent qu'il ne faut pas aller combattre les infidèles, parce qu'il y aura beaucoup de sang répandu, et qu'il ne faut pas que le sang de l'innocent paie pour les coupables. Mais ceux-ià doivent se rappeler les hauts faits des anciens. Charles-Martel tua plus de trois cent mitie Sarrasins dans les Aquitaines, Chariemagne en extermina peut-être un plus grand nombre dans son expédition d'Espagne , et Gùdefroi de Bouillon imita leur exemple. Ceux qui souffrent le martyre pour la religion ne meurent pas ; l'Eglise cherche plutôt à remplir le ciel que la terre. D'ailleurs^ pour le salut de tous , la mort de quelques-uns est souTcat nécessaire.
Les troisièmes disent que la guerre que nous allons faire est imprudente ; car , tandis que les Sarrasins sont servis par le climat et leur propre situation ,. fes chrétiens , manquant de tout , marchent imprudemment à la guerre. Mais nous leur re'pondrons : Si Dieu est pour nous , qu'importe ce qui est contre nous ? Les anges ne vinrent-ils pas au secours d'Ëlise'^e? Osias, JeVemie et les autres saints ne prient-ils pas pour le peuple de Dieu ? Nos soldats sont pins brayes que les Sarrasins au milieu du combat ;. ik sont mieux arme's corporelîement et spîritueflement , corperaliter et spiritualiter :: lis ne fuient pas la mort, ils la désirent
Les quatrièmes disent que sans doute il serait permis aux chre'tiens attaques de se défendre , mais qu'il s'agit ici d'attaquer ; ce qui n'est pas la même chose. Nous re'pondrons d'abord que les Sarrasins les premiers sont venus troubler notre repos ; ensuite , que s'il est utile d'arracher le chardon d'un champ qu'on veut cultiver , il est plus utile encore de chasser de la Palestine une nation impie pour y introduire le culte de Dieu. Pour justifier cette dernière proposition, Humbert va chercher des exemples dans l'Ecriture sainte ; il cite Sodome devorëe par les flammes , et l'extermination des sept peuples dans la Terre promise. D'ailleurs la Palestine était chre'tienne avant la conquête de Mahomet , et les croisés avaient fait respecter ce droit de propriété sous finvincible Godefroi.
Les cinquièmes disent : <* Si vous ne persécutez pas les Juifs » et les autres infidèles qui sont soumis à votre domination, « pourquoi iriez-vous attaquer les Sarrasins? » Humbert de Romans répond par les différences qui existent entre eux et les Sarrasins de la Palestine. On épargne les Juifs, parce que le prophète a dit : « Ne les tuez pas , afin qu^ mon V peuple se rappelle leur punition, v Si nous n'attaquons pts les Tartares, c'est que les Sarrasins nous en scpai'cnt, et que
d*aiUcurs, comme ils n'ont pas de demeure fixe, il est impossible de les atteindre.
Les sixièmes disent que la guerre bontrc les Sarrasins ne peut avoir aucun bon résultat spirituel et temporel : spirituel , car on ne peut parvenir à convertir ces peuples , chez qui Timpiëte' est pour ainsi dire invéte're'e , et qui après leur mort vont aux enfers; temporel, puisqu'il est impossible aux chrétiens de se maintenir dans la Palestine, u A cela n nous repondons, dit Humbert, qu'on retire trois espèces yy de fruits de II croisade : des fruits spirituels , car beau- *y coup de grâces spirituelles et de nombreuses indulgences f9 sont aecorde'es à ceux qui marchent sous la bannière de la y> croix ; des fruits corporels , car les chrétiens se de'fendent A9 par-là de l'invasion prochaine des Sarrasins; des fruits yy temporels , puisqu'ils vont acque'rir et se partager les dey) pouilles des infidèles. »
Les septièmes disent que les croisades ne sont pas vues favorablement par Dieu , puisque toutes ont eu de fâcheux résultats pour les guerriers de la croix : pour justifier cette assertion , ils racontent les misères nomhreuses éprouvées par les armées des pèlerins. «Mais, dit Humbert de Romans , yy n'est-il pas juste que ceux qui font le mal éprouvent aussi J9 le md? D'ailleurs , de ce que le diable a triomphe , faut-il ff que le chrétien se de'sespère? Les Israélites se laissèrent-ils yy entraîner par le désespoir, lorsque l'arche sacrée fut prise? . » Dans cette situation , nous devons recourir à Dieu, non pour yy qu'il énerve notre courage , mais poUr qu'il' le fortifie. »
Après avoir ainsi réfuté les argumens de ceux qui s'opposaient à de nouvelles croisades , Humbert recherche les causes de la tiédeur que montraient les chrétiens peur la délivrance du saint tombeau ; il indique parmi ces causes l'avarice des clercs , qui lèvent la dîme sur les pauvres , et qui ne veulent pas consentir à se laisser décimer pour la délivrance du saint tombeau; il gémit ensuite sur les maux que cette indifférence générale peut produire, et il indique les moyens de réveiller le zèle de la chrétienté assoupie.
Une remarque qui ne doit pas échapper à ceux qui lisent Humbert de Romans , c'est que , dans ses objections , dans ses preuves et dans ses réfutations , il procèdepresque toujours par le nombre sept: ce nombre, oomn^e celui de trois, avait, dans les idées du temps, un caractère mystique et sacré; il était emprunté de la philosophie d'Aristote , qui régnait alors sur les esprits avec une sorte de despotisme.
L'ouvrage d'Humbert de Romans a donné un précis
exact des idées qu'on se formait dans son siècle' sur les croisades : un fabliau publie par Le Grand d'Aussj et attribué à Rutbœuf , qui rivait sous le règne de S. Louis , pourra faire connaître les objections qu'on faisait dès ce temps-là contre les guerres saintes.
Rutbœuf met en scène un croise' et un non - croise' , et leur prête des discours pour et contre la croisade. Le croise' , afin d'exciter l'enthousiasme de celui qui n'a point encore pris la croix , présente sous ses jeux le misérable état de la Terre-Mainte ,<de toutes parts envahie par les infidèles. « Vous » n'ignorez pas, dit-il, le triste e'tat de ia Terre-sainte; le n royaume de Dieu est en proie aux infidèles : si nous avons n quelque courage, verrons-nous de sang-froid une profan nation pareille , et pourrons-nous mieux employer qu'à 7i la gloire de Dieu la vie et les biens que sa main nous a » donnés? ^>
Le non -croisé est loin de se laisser persuader par ces raisons : a. Je vous entends , répond-il : il faut que , pour yi aller reconquérir un pays dont on ne me laissera rien yy quand on en sera le maître , j'abandonne aux chiens n mon héritage, ma femme et mes enfans! J'ai souvent en- 7i tendu dire : Ce que tu tiens, garde-le. Ce proverbe me dit n que ce serait folie de quitter cent sous pour en aller gan gner quarante en solde (1): Dieu ne nous enseigne nultc » part à semer ainsi; et qui fait ce métier , court grand risque n de finir par avoir faim. — Mais , reprend le croisé , ignore/- « vous que Dieu rend au centuple ce qu'on sacrifie pour lui ; n que ce n'est pas gratuitement qu'il donne son paradis ? — On 31 peut servir Dieu ici comme ailleurs, répond le non-croise: yj et moi je tiens que ce n'est pas être sage que d'aller si loin » se ^aire le serviteur d'un autre, tandis qu'on peut de m^nie « cheis soi gagner le paradis et vivre en paix dans son n héritage, n
Le croisé dit qu'il ne croit pas devoir repondre sérieusement à de telles objections. « Pensez-vous vous sauver n en riant? ajoute-t-il : le salut a coûté la vie aux mart>T>, n et chaque jour vous voyez des pénitens s'ensevelir dans Ic^ yy monastères , et croire encore ne point assez faire pour V >y salut de leur ame.
n Vous parlez très-bien , répond le non-croise' ; mais que yy n'aliez-vous prêcher tous ces riches abbés, ces gros doven^
(1) On pourrait conciure de ces expressions que les guerriers «i' la croisade recevaient alors une solde.
DrS' CROISADES. 409
9) €t ces prâals qui se sont voués à prier Dieu? Quoi! ce » sont eux qui ont ici-bas tous les biens, et c'est nous M qu'on veut forcer à les venger! Convenez-en, la chose » n'est pas juste. Hélas ! peu leur importe la grêle ou l'orage, » les revenus leur viennent en dormant. Ma foi, si c'est » par ce chemin qu'on va au paradis, ils seraient fous )) d'en changer, car je doute qu'ils en trouvent un plus » doux. »
Cette objection semble arrêter quelques instans le croisé; mais , revenant bientôt à lui-même , il dit : « Laissez là les » prélats et les prêtres, et considérez le roi de France, qui, » déposant ses enfans entre les mains de Dieu, va exposer » «a vie pour sauver son âme. »
Ce curieux dialogue se termine par la détermination un peu brusque , prise par le non-croisé , d'aller en Palestine ; mais ce qui laisse croire que l'opinion de l'auteur n'était pas pour la croisade, ce sont les raisons fortes et vraiment déterminanies qu'oppose le non-croisé aux discours du croisé.
Nous avons remarqué celles-ci parmi un grand nombre d'autres : « Sire croisé, dit-il, il y a des choses qui m'é- » tonnent toujours beaucoup. Des gens grands et petits, » sages et honnêtes , vont dans ce pays que vous vantez tant; » ils s'y conduisent bien, je n'en doute pas ; leur âme en est » sanctifiée : cependant, et je ne sais comment cela arrive, » quand ils reviennent , ce sont des méchans et des bandits. » Au reste , encore une fois , Dieu est partout ; il est aussi » en France, et il ne s'y cachera pas exprès pour moi : je M dors ici toute la nuit en paix, je ne fais tort à personne, » je vis bien avec tous mes voisins; je veux encore quelque » temps mener cette vie avec mes amis , rire et chanter avec » eux. Pour vous, qui visez aux hauts faits d'armes , courez » abattre outre-mer l'orgueil du Soudan; dites-lui, je vous » conjure , que je me ris de ses projets et de ses menaces ; » s'il vient me troubler dans mes foyers , oh ! alors je saurai I» me défendre ; mais, s'il reste chez lui , qu'il ne craigne rien, w je nuirai pas certes l'attaquer. »
Serment fait par le comte de Perigord. — Ce serment, fait dans l'année 1 247 , est ainsi conçu :
a Moi , Elie Taleyrand , comte de Perigord , je fais savoir » à tous ceux qui ces présentes verront; qu'en présence de » mon très -cher maître et seigneur Louis , illustre roi de » France, j'ai juré, sur les saints Evangiles, d'aller dans le » prochain passage f in instmiti passagioj avec le seigneur
» comte d'Artois , f lère du roi , au service dé Jésus-Christ » et au secours de la Terre-Sainte. En foi de quoi j'ai fait » sceller de mon sceau les présentes. Fait à Crépy , l'an du » Seigneur 1247 , au mois d'avril. »
Traité sur le siège de Constantinople (Î). — L*^auteur de ce morceau historique se nomme Simon d'Impegem, U paraît qu'il vivait dans le monastère de Saint-Jean de Latran à Pise, et qu'il envoya son ouvrage au cardinal d'Avignon, par l'entremise d'un nommé Francon de Twaya, peu de temps après la prise de Gonstantinople par Mahomet II. Cet écrit n'est-, à proprement parler, que la tradjuction latine des Informations envoyées au même cardinal d'Avignon par Francisco de Franc , Jean Blanchm , et Jacques , florentin et témoin oculaire.
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