‹ Bibliothèque des croisadesChapitre 8 sur 14 · AVERTISSEMENT. XV · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT. XV

que nous aimons à prendre pour de l'amîtié. Nous avons eu d'autres collaborateurs , dont nous ne parlerons point , et qui nous ont abandonné dans la carrière , nous laissant le soin d'achever ce qu'ils avaient commencé, ou de refaire ce qu'ils avaient £ait.

En nous occupant du travail que nous oflFrons au public , nous avons eu plusieurs fois la pensée de faire pour l'histoire de France , ce que nous avons fait pour celle des Croisades. Le moyen le plus sûr de former les historiens , c'est de répandre le goût des connaissances historiques. Les sources ou l'on peut puiser pour faire connaître nos annales , sont très-nombreuses ; mais le public les connaît à peine , et ne peut juger ni de la difficulté de faire une bonne histoire , ni même du mérite d'un bon ouvrage historique. Plus on fera connaître les sources de l'histoire , plus nous ferons de progrès dans une carrière oîi nous avons si peu de modèle. Un examen raisonné et critique de nos historiens nationaux est un travail qui nous paraît digne d'être encouragé par les fils de saint Louis et de Louis XIV. Nous terminerons ces observations préliminaires , en exprimant le désir que cette entreprise toute française soit commencée sous les auspices de Charles X5 et si nous avons le bonheur d'y concourir pour quelque chose, nous croyons que la fin de notre carrière ^ra suffisamment honorée.

Nota. Nous avons joint à la Bibliothèque des Croisades ^ une table générale des chroniques , des lettres et pièces diplomatiques qui s'y trouvent analysées. Cette table est ^imprimée à part et peut se joindre à l'un des volumes j elle est comme un abrégé de la Bibliothèque^ et servira de guide à ceux qui auront des recherches à faire; elle peut d'ailleurs donner une idée du travail que nous présentons au public.

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COLLECTION DE BONOARS.

JjONGARS ( Jacques ) , naquit à Orléans. Il fut considéré comme un des plus habiles critiques de son temps. Ayant été employé près de trente ans , par Henri IV , dans des négociations avec les princes d'Allemagne, il s'acquitta de toutes ses missions avec honneur et succès , et mourut quelque temps après son retour à Paris, en 1612.

Bongars a laissé un recueil considérable de lettres , et a donné ses soins à plusieurs collections importantes , parmi lesquelles on compte celle dont nous nous occupons ici. On doit placer à la tête de tous les monumens de l'histoire des croisades le recueil publié par ce savant , sous le titre de Gesta del per Francos, sive orientalium expeditionum et regn£ Francorum Hierosolyndtani historia..,, à Jacobo Bongersio. Banoviœ , 161 1 , 2 vol. in- fol.

Cette compilation , da^ns le temps que Bongars la fît paraître , avait un grand mérite , puisqu'elle contenait tous les historiens originaux des croisades alors connus ; mais elle a beaucoup perdu de son prix depuis les heureuses et abondantes moissons qu'ont faites dans ce genre les Duchesne , les Martène et Durand , les Labbe , les Mabillon , les Muratori, etc., etc., et les autres savans qui ont consacré tant de veilles à tirer des manuscrits plus ou moins précieux de l'obscurité et de la poussière.

Bongars a dédié sa collection au roi Louis XIII ; il exprime dans sa dédicace les motifs qui l'y ont déterminé. « Je vous » offre cette collection , dit-il au monarque , parce qu'elle » contient de grandes choses saintement entreprises et ache- » vées par de puissans princes, parmi lesquels brillaient les «rois vos aïeux; parce qu'elle rappelle les hauts faits de » Louis, parce qu'enfin de tant d'illustres familles de princes » qui assistèrent à ces glorieuses expéditions , Dieu a sauvé » la vôtre seule comme une table sacrée du naufrage gé-? » néral. »

Dans une préface qu'il a placée en tête de sa collection , Bongars , après avoir donné des notices assez détaillées sur chacun des historiens qu'il publie, justifie le titre de Gestes de Dieu par les Francs ( Gesta Dei per Francos ) qu'il a donné à sa collection. « Nous avons donné à cette collection , » dit-il , le titre de Gestes de Dieu par les Francs^ titre que » Guibert avait donné lui-même à son histoire , parce que » nous avons pensé qu'il ne pouvait y en avoir ni de plus » exact ni de plus vrai ; car Dieu ne dirigea pas les croi- » sades comme un de ces événemens plus ou moins impor- )» tans qu'il règle dans l'ordre général de sa providence; » mais il fut présent aux expéditions des croisés aussi ma- » nifestement qu'il dirige les astres. »

Bongars.en donne pour preuve l'enthousiasme des chré^ tiens , l'union de tant de peuples différens sous les mêmes bannières , les victoires et les conquêtes étonnantes des croisés, que tant d'obstacles semblaient devoir arrêter. A qui

{)ourrait-on attribuer de si grandes choses , si ce n'est à Dieu ui-même? S'il a ajouté par le moyen des Francs, c'est que la France la première donna l'exemple et l'impulsion à toutes les autres nations , qu'un chef français commanda les premières légions des pèlerins , et que ce sont les Français qui , par leur courage et par le nombre , se firent le plus remarquer des nations chrétiennes et des infidèles.

La justification que fait le pieux Bongars du titre qu'il a donné à son ouvrage n'a pas touché Gibbon , qui , dans son humeur philosophique , dit que ce savant eût plus exactement intitulé sa collection : Gestes du diable par les Francs ( Gesta diaboli per Francos ) .

Nous allons faire connaître les ouvrages renfermés dans cette collection , selon le rang que Bongars leur a assigné. Plusieurs des morceaux qu'il a recueillis ont été réimprimés dans d'autres collections bien plus correctement, et même avec des préfaces, des notes, des éclaircissemens ou additions. Nous nous réservons de les indiquer, lorsque nous rendrons compte de ces collections.

Les Gestes des Francs et des autres peuples qui ont

conquis Jérusalem (1).

Le nom de Tudebode était resté long-temps ignoré des sa vans. Bongars ayant trouvé une copie de cette histoire ,

..(i) Gesta Francorum etalîoruni Uierosolymitanorum.

{'imprima dans son recueil comme étant l'ouvrage d'un italien , parce que l'auteur s'y montrait favorable à Bohémond. Mais Jean Besli , savant antiquaire , découvrit un ancien exemplaire de Tudebode , et après l'avoir conféré avec l'ouvrage publié par Bongars , il en prouva l'identité dans une dissertation qu'il envoya à Duchesne avec une copie de son manuscrit. Nous renvoyons donc , pour l'analyse de Tudebode , à la collection de Duchesne , où cet ouvrage est plus complet et plus exact que dans Bongars. Nous renvoyons aussi à l'extrait que nous donnerons plus loin d'une histoire de la première croisade que Mabillon a publiée dans son Muséum itaUcum^ et qui a beaucoup de ressemblance avec celle de Tudebode.

Histoire de Jérusalem^ par Robert-le^Moine. (1)

Robert assista au concile de Glermont , tenu par Urbain II, et fut déposé un an après , 1 096. On l'accusait , selon quelques érudits , d'avoir violé la règle monastique ; selon d'autres , d'avoir employé à son pèlerinage les revenus de son monastère. Quoiqu il en soit, il suivit les croisés à Jérusalem , et lorsqu'il fut de retour , un abbé , qu'il ne nomme point y et qui avait lu une relation peu élégante et incomplète de la croisade (celle de Tudebode sans doute ), le pria d'en faire une autre. Robert obéit à ce conseil, et composa l'ouvrage que nous allons analyser. Il s'excuse , dans sa préface, de n'avoir point prodigué les ornemens de la rhétorique ; il a mieux aimé , nous dit-il , éclaircir avec simplicité ce qui est obscur , que d'obscurcir en philosophant ce qui est clair. Toui(efois , en parlant avec modestie de sa manière de raconter les événemens , il lui échappe un petit mouvement de vanité; il veut qu'en lisant son livre, tout le monde puisse croire qu'on en ferait autant , mais que si par hasard on l'essayait, on n'en pût venir à bout. Si on veut savoir en quel lieu a été composée cette histoire , ajoute notre chroniqueur , on saura que c'est dans une cellule de l'abbaye de Saint-Remy ; si on demande le nom de l'auteur , il s'appelle Robert,

Dans le prologue qui suit la préface , après avoir parlé de Moïse et d'autres historiens sacrés , Robert-le-Moine dit que depuis le commencement du monde , si l'on excepte le

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(i) Robert! monachl hUtoria hierosolymitana.

4 BIBLIOIHÈQUE

mystère de la . Rédemption , l'expédition des croisés est l'événement qui mérite le plus notre admiration ; car ce ne fut point l'ouvrage des hommes , mais celui de Dieu luimême. L'histoire de Robert-le-Moine commence au concile de Clermont; l'auteur rapporte le discours d'Urbain : nous remarquerons que ce discours ne ressemble point à celui que rapporte l'abbé Guibert, qui était aussi présent. Le souverain pontife s'adresse d'abord aux Français, au^ hommes d'en-deçà les monts , à cette nation aimée de Dieu , et distinguée de toutes les autres par sa foi autant que par les avantages de son territoire. Des peuples du royaume des Persans , race maudite , étrangère à Dieu , avaie^t envahi les terres des chrétiens en Orient , renversé les autels , dépouillé les églises. Les fidèles de ces contrées avaient été livrés aux plus affreux supplices ; l'empire grec avait perdu plus de provinces qu'on ne pouvait en parcourir dans nn voyage de deux mois. Urbain rappelle à ses auditeurs l'exemple de Charlemagne et de son fils Louis, l'exemple de leurs ancêtres. Il les invite à marcher à la délivrance de la cité royale , située au mUîeu du monde; il leur recommande surtout de n'être retenu par aucun lien , par aucune inquiétude pour leur famille et pour leurs biens ; car la gloire des armes et la gloire du ciel doivent être leur récompense. Urbain ne conseille néanmoins le pèlerinage de Jérusalem ni aux vieillards, ni aux infirmes i il l'interdit même aux femmes qui l'entreprendraient sans leurs maris , leurs frères ou leurs garans légitimes ; il l'interdit aux moines , aux Jîrêtres et aux clercs qui n'auraient pas la permission de eurs supérieurs. « combien de personnes, s'écrie le chroniqueur , de tous les âges et de toutes les conditions , prirent la croix pendant le concile de Clermont ! » Il fait monter à trois cents mille le nombre de ceux qui jurèrent de délivrer la ville sainte. En parlant de Pierre-l'Hermite , Robert nous dit que cet apôtre de la croisade surpassait en piété les abbés et les prélats; car il s^abstenait de pain et de chair, et ne se permettait qu'un peu de vin et quelque nourriture grossière. Godefroi s'élevait au-dessus de tous les autres chefs de la croisade; mais rien n'égalait la modestie du héros chrétien , qui avait le courage d'un lion et la douceur d'un moine. Ce que dit Robert des premières bandes des pèlerins, parties sous le commandement de Pierre-l'Hermite et de Gauthier-sans-Avoir , ne présente qu'un récit inexact et incomplet. La première fois que les chrétiens eurent à combattre des mulsumans , ce fut au château d'j^acorO'Gvf^o, près de Nicée. Tous les historiens des croisa-

DES GROISADESé 5

des parlent de cette circonstance avec de grands détails, et nous montrent les chrétiens , assiégés dans ce château , aux prises avec le tourment de la soif, buvant leur urine, Je sang de leurs chevaux et de leurs bêtes de somme. Robert nenéglige aucun détail, et n'épargne pas surtout ce Renaud, qui se rendit aux infidèles, et qui , Jrappé seulement ai^ec un brin de paille , recula devant la gloire des martyrs, La défaite de la troupe de Pierre et de Gauthier n'occupe que trèspeu de place dans la narration du moine de Saint- Remy. Il n'oublie point qu'un prêtre , disant la messe , fut massacré par les Turcs dans le camp des chrétiens ; Félix Felicis prcsbyteri martyrium !

Après avoir fait connaître le nombre et le nom des princes croisés qui passèrent par Tïtalie, Robert nous peint la vive sensation que produisit le premier bruit de la croisade parmi les Normands établis dans la Fouille. Les guerriers de ce pays se livraient aux exercices militaires , et , frappant la terre de leurs lances , ils s'écriaient tous ensemble : Dieu le veut. Dieu le veut. Bohemond les haranguait, et leur rappelait la gloire des Francs. Ce prince, ajoute Robert, avait bien vu que cette entreprise n'était pas l'ouvrage des hommes ; aussi les seigneurs de la Fouille, de la Calabre et de la Sicile accouraient en -foule pour prendre la croix: le duc Roger craignit de rester seul dans son duché avec les femmes et les enfans. Robert employé souvent dans son récit les expressions de l'Ecriture, et ses citations sont quelquefois heureuses. Il peint ti*ès-bien l'affluence des croisés , par ces paroles d'Isaïe : « Je dirai à l'aquilo» , donnez-moi mes enfans, et au midi^ ne les empêchez^ pas de venir. Amenez mes fils des climats les plus éloignés r «* mes filles des extrémités de la terre. » L'historien raconte l'arrivée des princes francs à Gonstantinople, et la marche de Bohemond à travers la Grèce. Les croisés normand^ brûlèrent des hérétiques enfermés dans un château ; « et cette violence, dit Robert , ne leur fut pas imputée à crime; car la détestable doctrine de ces gens-là s'étendait comme une plaie. >» ( C'était des pauliciens , qui vinrent plus tard jus-

3ue dans le Languedoc, et furent connus sous le nom 'Albigeois. » Bohemond ayant devancé les siens à Gonstantinople , l'armée des pèlerins le reçut comme une mère reçoit son fils unique ; le prince de [Tarente versa des larmes de joie , et prononça devant les chefs de la croisade plusieurs discours que le chroniqueur a soin de nous rapporter.

Nous ne rappelerons point ici ce que nous avons dit d'après Robert et les autres historiens du temps sur les divi-

sioiis qui s'ëleyërent entre les princes croisés et l'empereur Alexis. Celui-ci voulu£ que les chefs de Farinée chrétienne lui jurassent foi et hommage; à cette proposition > le comte de Saint-Gilles menaça de détruire Gonstantinople ; « mais , dit Robert , ce n'était pas une raison suffisante pour renverser une cité royale , pour enlever ou pom: Uvrer aux flammes les reliques , les saints trésors que renfermait cette ville. » A la fin, Raymond jura y we ni lui, ni les siens n'attenteraient ni à la vie , ni à l'honneur , ni aux possessions d'Alexis ; de son côté l'empereur jura que jamais de sa vie il n outrage-rait les pèlerins du Saint-Sépulcre , et qu'il ne souffrirait pas qu'on leur fît le moindre outrage, ajoutant qu'il les accompagnerait dans leur expédition , et qu'il leur fournirait, autant qu'il pourrait , ce qui leur serait nécessaire. Tous les princes francs prêtèrent serment de foi et hommage à l'empereur ; le moine de Saint-Remy les justifie en ces termes: « Qu'on ne s'étonne point du serment de tant d'illustres princes ; si on y réfléchit , on verra qu'ils ne pouvaient pas faire autrement. En effet , ils allaient entrer dans une terre déserte , où ils ne devaient rencontrer que la misère et la stérilité. » Cette justification nous prouve que les princes n'avaient prêté leur serment qu'avec une grande répugnance, et que leur soumission n'était pas généralement approuvée. Nous ajouterons que l'obstination d'Alexis à exiger des sermens qu'on ne devait point tenir , ne fit qu'indisposer les Francs contre lui , et qu'elle fut une des premières causes de cette haine qui dura si long-temps , et qui devint à la fin si funeste aux Latins et aux Grecs.

En racontant la marche des croisés sur Nicée , le chroniqueur dit que Godefroi , ne découvrant aucun chemin par où pût passer l'armée, envoya quatre mille hommes avec des haches, des sapes et autres instrumens de fer, pour ouvrir un chemin dans cette terre hérissée de rochers et couverte de précipices , et que des croix de boiç furent plantées sur la route pour marquer le passage des pèlerins. Les croisés durent la conquête de Nicée moins à leur valeur qu'à la protection divine. L'historien rappelle en passant le concile qui eut lieu dans cette ville sous l'empereur Constantin , et ajoute qu'il était bien juste que la cité où trois cent dix-huit évêques avaient soutenu la foi chrétienne contre des novateurs , fût rendue à la sainte église , son ancienne mère. « Cette réintégration, dit Robert, fut con- » sacrée par le martyre d'un grand nombre de croisés qui » périrent dans le siège. » Le chroniqueur décrit avec quelques détails la victoire que les chrétiens remportèrent

à Dorylëe. « Oh ! que de corps étendus dans la poussière ! s'écrie l'historien , que de têtes coupées , que de membres mutilés! » Après cette bataille, ceux qui étaient pauvres devinrent riches; ceux qui étaient demi -nus, portèrent des vête mens de soie. Les prêtres et les clercs adressèrent à Dieu des actions de grâces dans une hymne ou une prière que nous rapporte Robert: a C'est à toi, ô Seigneur, que les louanges sont dues ; c'est toi qui as jeté l'effroi parmi tes ennemis , et c'est ta droite qui les a terrassés ; tu as été avec nous comme un guerrier invincible , et , dans ta miséricorde , tu as été le chef et le bouclier de ton peuple. » On trouve dans presque tous les historiens de la première croisade un discours adressé par le sultan de Nicée aux Arabes , qui lui reprochaient d'avoir pris la fuite : « Vous ne connaissez point les Francs ; leur courage est divin ou diabolique ; les avions-nous déjà vaincus pour leur préparer des chaînes ? cette nation innombrable , qui ne craint ni la mort ni l'ennemi , est sortie tout-à-coup des montagnes , et , sans hésiter, elle s'est précipitée sur nos bataillons. Quel œil peut supporter l'éclat de leurs armes ! leurs lances brillent comme des astres étincellans; leurs boucliers jettent des feux semblables à ceux de l'aurore printanière; le bruit de leurs armes est plus redoutable que celui de la foudre ; lorsqu'ils se préparent au combat, ils élèvent leurs lances, marchent à la file , et se taisent comme s'ils étaient sans voix ; ils se

Erécipitent sur leurs ennemis comme des lions poussés par i faim y etc. »

Les croisés , en continuant leur marche , manquaient de vivres. Robert nous dit qu'ils étaient réduits à se nourrir des épis de la moisson , qu'ils froissaient dans leurs mains. Le manque d'eau, la chaleur firent périr les chevaux et les betes de somme; les cavaliers prenaient pour monture des bœufs ; ils se faisaient portei-^par des béliers et des chiens du pays , plus grands et plus forts que ceux d'Europe. Après avoir parlé de la prise de Tarse et de Malmistra , des querelles de Baudouin et de Tancrède , l'historien décrit, d'une manière pittoresque, la marche de l'armée chrétienne à travers les précipices , les bois et les rochers escarpés du mont Taurus. Le chemin n'avait d'espace que pour y poser un seul pied; les soldats jetaient loin d'eux leurs cuirasses ; aucun cheval, aucune bête de somme ne pouvait les suivre; la tête et la queue de l'armée étaient séparées l'une de l'autre par une journée de marche.

Ce que nous venons d'analyser est renfermé dans les trois premiers livres de Robert. Le quatrième , le plus intéressant

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de cette histoire , est consacre au siège d'Antioclie. Comme la ville résista aux premiers assauts , la disette se fit bientôt sentir parmi les pèlerins ; on allait chercher des vivres dans le pays des infidèles; mais toutes ces ressources ne suffisaient point. Robert s'arrête longuement sur la désertion de Guillaume -le-Charpentier et de Pierre - FErmite , qui ne purent supporter la famine. Au milieu de leurs misères, les pèlerins reçurent une bonne nouvelle, celle de l'arrivée d un grand nombre de musulmans , qui venaient au secours d'Antioche , et qui lui apportaient des vivres. Alors on vit se lever et sauter de joie des hommes qui ne pouvaient plus marcher; ils élèvent leurs mains vers le ciel, et les frappent Tune contre l'autre en signe de victoire. Plusieurs détachemens de guerriers sortent du camp, mettent en fuite les Sarrasins , et reviennent bientôt chargés de provisions. Robert décrit plusieurs combats; le plus sanglant fut celui qui s'engagea sur la route du port Saint- Siméon. Les chrétiens, d'abord vaincus, revinrent à la charge. Ce fut alors que les épées , forgées dans le pays des Francs , ne purent se rassasier de carnage ; les morts restaient debout entre les vivans , tant on se pressait sur le champ de bataille. Robert se plaît à nous décrire l'exploit gigantesque de Godefoi, qui pourfendit un sarrasin semblable à Goliath pour l'audace , la force et la stature. Comme on s'était battu près du pont de l'Oronte , les arches de bois se trouvèrent encombrées de cadavres qui arrêtaient le fleuve dans sa course , et faisaient même rétrograder les flots. Le lendemain de la bataille, les morts ensevelis avec leurs vêtemens et leurs armes , près d'une mosquée bâtie hors de la ville, furent exhumés par les chrétiens. On portait en triomphe , dans le camp , les dépouilles et les têtes des vaincus. A ce spectacle, les assiégés , livrés au désespoir , invoquaient leur prophète Mahomet; mais leur Mahomet ne pouvait rendre la vie à ceux que le Christ avait fait tomber sous la main de ses guerriers. Tel est, en abrégé, le récit de Robert-le -Moine.

Au commencement de son cinquième livre, l'auteur parle de l'ambassade du calife du Caire. Un homme vint au camp des croisés annonçant pour le lendemain l'arrivée des députés musulmans et demandant pour eux sûreté et protection. Les chefs répondirent que les ambassadeurs pouvaient se présenter sans crainte. Alors les pèlerins parèrent leurs tentes de divers ornemens , attachèrent des écus à des pieux fixés en terre pour s'exercer le lendemain au jeu de la quintaine. c'est-à-dire à la course à cheval. (Voyez dans le sixième

DES CROISADES. g

Tolume de notre histoire , le chapitre intitule : Dwertîsse" mens des croisés). Ils ne manquèrent point de préparer des dés et des échecs. Les guerriers , se livrant à des attaques simulées y faisaient voltiger leurs chevaux en tournoyant, et couraient avec leurs lances les uns sur les autres. « Tout » cela 5 dit le chroniqueur , avait pour but de montrer que » des gens qui s'occupaient ainsi n'avaient aucune peur. » Tels étaient les exercices de la jeunesse, poftrsuit Robert; les hommes plus mûrs, assis ensemble, s'entretenaient des questions qui demandaient la sagesse et la prudence. Les envoyés du Caire furent surpris de trouver des jeux et de la gaîté au milieu de ces guerriers qu'on leur avait peints comme en proie à la famine et à la misère. Dans le discours qu'ils adressèrent aux princes , les députés s'étonnaient que des hommes qui prenaient le nom de pèlerins, s'avançassent , le glaive à la main , vers le sépulcre de leur Dieu, o Si vous » voulez venir à Jérusalem avec le bâton et la besace, di- » saient'ils aux croisés, vous trouverez de grands honneurs » et abondance de toutes choses ; on vous accordera la li- » berté de parcourir toute la ville sainte. Si vous persistez » à vouloir vous y rendre par la force, craignez la puissance » terrible des Babyloniens et du roi des Persans. » La fierté des Latins fut blessée d'un pareil langage. Les chefs répondirent qu'aucune puissance humaine ne pouvait les épouvanter et qu'ils étaient envoyés pour rendre au Christ son ancien héritage. « Nous nous confions, ajoutaient-ils, en j» celui qui a instruit notre main à combattre et qui rend » notre bras fort comme un arc d'airain ; le chemin s'ouw vrira à nos épées . les scandales seront effacés , et Jérusa- » lem tombera en notre pouvoir. »

Le moine de Saint-Remy est le seul qui parle de la trêve » qui eut lieu entre la garnison et les assiégeans. Cette trêve fut rompue par là mort de Walon , surpris et massacré par les Turcs. Rien n'est plus touchant que le désespoir que fit éclater l'épouse de Walon en présence de l'armée chrétienne. « Comment, s'écriait-elle, a-t-il mérité de mourir sans combat!... Marie! purifie son âme, et obtiens pour lui le martyre.... Oh! que j'eusse été heureuse de lui fermer les yeux , de laver ses blessures de mes larmes , d'en arroser ses mains et ses vétemens , et de confier au sépulcre ses membres chéris ! » Après avoir parlé de la rupture de la trêve , Robert parle des liaisons que le prince 4e Tarente entretint avec Phirous. Bohémond, dit-il, avait de fréquens entretiens avec ce dernier, qui lui demanda un jour où était placé le camp de cette armée innombrable de guer-

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riers tout blancs» qui venaient au secours des chrétiens dans toutes les batailles. « Crois-tu , lui répondit Bobémond^ » qu'il existe une année autre que celle que tu vois ! — Par » Mahomet , répliqua le sarrasin , si ces guerriers étaient » ici , toute cette plaine en serait couverte. Ils ont tous des » chevaux blancs d'une rapidité étonnante, des vêtemens » et des armes de la même couleur. Ils sont cachés peut- » être, pourtjue Ton ne connaisse pas toutes vos forces. » Au nom de la foi que tu as en Jésus-Christ, dis-moi où ji leur camp est placé ? » Bohémond , inspiré par le Saint- Esprit , et voyant que la vision du sarrasin venait de Dieu lui-même , lui répondit : « Quoique tu sois étranger à notre » religion , néanmoins puisque tu es animé d'un si bon es- » prit, je vais te découvrir un mystère de notre foi. Cette » armée que tu as aperçue ne demeure point sur la terre , » mais dans les régions célestes. Tous ceux qui souffrent le » martyre pour Jésus-Christ, combattent partout les incré- » dules. Leurs porte-enseignes sont George, Démétrius et » Maurice , qui combattirent et furent décapités pour Jé- ^ sus-Christ. Toutes les fois que nous en avons besoin , ils » fondent sur les ennemis. Pour te persuader de la vérité, n cherche leur camp dans les plaines, aujourd'hui, demain, » quand tu voudras. Si tu le trouves , fais-moi rougir de » mon mensonge. Demain, s'il est nécessaire , tu les verras » encore paraître dans le combat : d'où peuvent-ils venir » si promptement, si ce n'est des célestes demeures? Le » sarrasin dit alors à Bohémond : S'ils viennent du ciel , où » prennent-ils tous ces chevaux blancs , ces boucliers et ces » étendards ? — Tu me demandes de trop grandes choses , » et qui surpassent mon entendement , répondit le prince ^ de Tarente ; si tu veux , voici mon chapelain qui va te M répondre. » Ici le chroniqueur fait prendre la parole au chapelain de Bohémond , qui commence un petit traité sur la manière dont Dieu envoie les anges et les âmes béatifiées sur la terre. « Leur secours est-il nécessaire dans un com- » bat, dit le chapelain, ils se revêtent de l'armure de che- » valier, et se précipitent dans la mêlée. Annoncent-ils la » paix? ils paraissent avec l'étole et l'aube des prêtres, ou M la robe des pèlerins. » Ce fut à la suite de cette conversation que Phirous se décida à Uvrer Antiochci Robert raconte l'invasion de trois tours de la ville par une poignée de braves, à la tête desquels était un certain Foucher de Chartres , qui, selon l'auteur , monta le premier par l'échelle de corde. Il parle de la mort des deux frères de Phirous , égorgés par les soldats chrétiens, et de l'apparition d'une comète qui annon-

DES CROISADES. Il

çait une grande révolution. « Ce fut à la lueur de ce signe » céleste» dit Robert, que Farmée chrétienne entra dans » Antioche , par la vertu de celui qui brisa les portes de y» l'enfer. »

Dans le sixième livre , Robert , après avoir célébré le dévoûment de Phirous et le triomphe des chrétiens , parle de l'arrivée de Kerbogath et de son armée innombrable. Le prince de Mossoul était plein de confiance dans la victoire ; il envoya au calife de Bagdad et au roi de Perse quelques armes rouillées des chrétiens, comme un gage des triomphes qui attendaient les musulmans : *< Tous pouvez , disait-il 9 dans son message , vous livrer aux paisibles voluptés du » sérail , et engendrer en paix des enfans , qui combattront » à leur tour les chrétiens , si ceux-ci , ou leurs fils , reve- » naient jamais en Asie.» Lemoine Robert rapporte une con* versation entre Kerbogath et sa mère , instruite dans la conuaissance de l'avenir et dans l'art des enchantemens. La princesse thusulmane représentait à son fils les dangers auxquels il s'exposait en attaquant les chrétiens , et pour le convaincre elle lui citait des passages de l'Ecriture : Robert parle de cette conversation comme s'il l'avait entendue luimême. Elle se trouve d'ailleurs répétée par des chroniqueurs contemporains, tels que Baudri, Tudebode, Guibert de Nogent , etc. Le tableau que trace Robert de la famine qui se faisait sentir dans Antioche, a quelque chose d'effrayant. « Les visages des soldats maigrissent ; leurs bras sont dé- » faillans , et leurs mains tremblantes peuvent arracher à n peine l'herbe des champs , les feuilles des arbres et les ra- » cines des plantes.... Les mères suspendaient à leurs ma- » melles leurs enfans périssant de faim ; mais les enfans ne » trouvaient rien dans les mamelles de leurs mères , et » fermaient les yeux en palpitant. » Etienne, comte de Blois, qu'une maladie avait retenu à Alexandrette , se hâta de s'éloigner. Comme il trouva l'armée de l'empereur grec àPhiloméHum, il dit à Alexis que tous les chrétiens enfermés dans Antioche étaient morts , ou sur le poinl de mourir ; et qu'aucune puissance humaine ne pouvait les délivrer. A cette nouvelle , Gui , frère de Bohémond , fut tellement accablé par la douleur, qu'il tomba à terre comme s41 eût été frappé d'un coup mortel. Ayant ensuite repris ses sens , il se meurtrissait les joues , s*arrachait les cheveux , et il s'écriait en versant un torrent de larmes : « Dieu tout-puis-

> sant , où est ta vertu ? Si tu es tout-puissant , pourquoi

> permets-tu ces * maux ? Quel roi , quel empereur , quel » maître a jamais permis que sa famille pérît ainsi misera-

» blement, s'il pouvait la secourir? Qui voudra désormais » être ton soldat et ton péleriu ? Boliéinond ! honneur des » autres chefs , couronne des sages , gloire des soldats , con- » soKtion des affliges, force aes armées, ornement du » monde , pourquoi es-tu malheureux jusqu'à devenir le 9 jouet des Turcs? Hélas ! hélas! pourquoi faut-il que je te » survive? Sans toi, quelle douceur aura pour moi la vie? » Quel charme trouverai-je dans la gloire? Que me fera » cette douce lumière du ciel? Grand Dieu! s'il avait dit » vrai , le comte de Blois, ce trompeur et ce fugitif ( nuga- » cissimus etjugiti\ies ) , que deviendrait le pèlerinage de ton 3» saint tomheau? Bohémond! à quoi t'a servi la foi que » tu as en Jésus-Christ? empereur! ô guerriers illustres » qui pleurez avec moi le trépas de nos frères , qui d'entre V vous peut croire qu'une si nombreuse armée ait péri de la » sorte? Si tous les peuples de l'Orient avaient attaqué nos » guerriers dans les plaines de l'Asie , ceux-ci auraient pu » succomber, mais ils auraient vendu chèrement leur vie. » Maintenant ils avaient une ville où ils pouvaient se dé- » fendre, et ils ont tous péri ! O empereur ! sois sûr que si » les Turcs ont tué les nôtres, il est peu resté d'infidèles; j» ainsi ne crains point de marcher , car tu pourras reprendre » Antioche. » Malgré la longueur de ce discours, il nous a paru trop curieux pour ne pas le transcrire en entier. Le chroniqueur ajoute qu'Alexis refusa de suivre le conseil de Gui, et que, sur la foi A'un fugitif et d*un menteur^ il ordonna la retraite. Les croisés , renfermés dans Antioche , luttèrent, dit Robert, pendant vingt-cinq jourè avec Fenncmi et la faim, avec le glaive et le désespoir.

Si la poésie avait prêté ses brillantes couleurs au septième livre de Robert-le-Moine, on pourrait le comparer sans désavantage avec les plus grands tableaux delà Jérusalem délivrée. Ici , rien ne manque pour l'épopée ; le grandiose des événe-

parim

tienne remporta sur le prince de Mossoûl. « Jésus-Christ » apparut a un prêtre endormi dans l'église de la sainte » Vierge et de l'apôtre Pierre. Jésus dit au prêtre : Me re- » connais-tu? Non, répondit le prêtre ; Seigneur, qui êtes- » vous ? Alors une croix parut sur la tête du Sauveur , el » Jésus dit encore à Pierre : Me reconnais-tu? Celui-ci ré- » pondit : Je ne vous reconnais pas autrement, si ce n'est » que je vois sur votre tête une croix comme dans les sain- » les images qui sont faites en l'honneur de notre Seigneur

DES GROISIADES. 15

» Jésus-Christ. Regarde-moi, je suis le Sauveur, lui dit » Jésus. A ces mots le prêtre se jette à ses pieds, et Tim- » plore en faveur des croisés. Ne sais-tu pas, poursuivit » Jésus , que c'est moi qui ai livré Nicée aux chrétiens , qui » leur ai ouvert les portes d'Antioche? J*ai permis qu'ils » éprouvassent de grandes misères et de grands obstacles , » qu'ils se sont souillés avec des femmes chrétiennes et » païennes, et que leurs péchés m'ont beaucoup déplu. » Alors la mère de Jésus , pleine de miséricorde , Jtomba JB avec saint Pierre aux pieds de son fils , le conjurant de 9 prendre pitié du peuple de Dieu. Je vous rends grâce , » Seigneur , ajouta Pierre , d'avoir remis mon église en la » puissance de ses serviteurs , cette église qui fut si long-

> temps souillée par les crimes des Païens. Maintenant les » anges et les apôtres, mes compagnons, se réjouissent » dans le ciel. Alors le Seigneur dit au prêtre : Ya , et dis à » mon peuple qu'il revienne à moi, et je reviendrai à lui. » Avant cinq jours je lui enverrai un secours suffisant. Qu'il » chante , en attendant , le psaume : Nos ennemis se sont ras" » semblés, et se glorifient dans leurs forces, etc, «Après cette apparition, le prêtre s'éveilla en sursaut, et implora les lumières du Saint-Esprit. Il se rendit le même jour auprès des chefs de l'armée chrétienne, et leur dit ce qui lui était arrivé, se soumettant à tous les genres de tourmens pour attester la vérité de sa vision. Un pèlerin, nommé Pierre Barthélémy, s'adressa au peuple assemblé , et lui parla ainsi : « Peuple » de Dieu , écoute ma voix : tandis que les croisés assié-

> geaient Antioche, l'apôtre saint André m' apparut, et me » dit : Bonhomme , écoute et compren<îs-moi. Je lui répon- » dis : Qui êtes-vous ? Tu vois devant toi , poursuivit-il, » l'apôtre saint André. Le saint ajouta : Mon nls , quand la » ville sera prise, tu iras sur-le-champ à l'église de saint » Pierre , et dans l'endroit que je te montrerai , tu trou- » veras la lance avec laquelle on perça le flanc du Sauveur. » Voilà ce que m'a dit l'apôtre. Pour moi , je n'ai voulu » parler à personne de ma vision , croyant que ce n'était » qu'un vain songe , mais cette nuit même saint André m'a » apparu de nouveau, en me disant: Viens, et je te mon- » trerai le lieu où la lance est cachée , comme je te l'ai pro- » mis. Hâte-toi de la découvrir , car la victoire doit ac- • compagner ceux qui la porteront. » Robert raconte en peu de mots la découverte de la sainte lance. H parle du feu céleste qui , venant de l'Occident , tomba dans le camp des infidèles ; et rapporte comment Bohémond obligea les chrétiens à se ipjontrer sur les remparts , en faisant mettre le feu atout un qtiartier de la ville. D'après le récit de Robert >

14 DIBLIOTQ^ÈQUE

les deux députés envoyés à Kerbogath lui parlèrent avec la fierté la plus audacieuse , et celui-ci , transporté de fureur y les chassa de son camp.

Un provençal, pressé par la faim, était sorti d'Antioche, et après avoir abjuré la foi chrétienne , il s'était rendu auprès de Kerbogath ; il lui avait dit que les croisés , réduits aux dernières extrémités , ne songeaient plus qu'à fuir. Lorsque Kerbogath vit les soldats chrétiens défiler en ordre de bataille ,J1 demanda au provençal le nom de chacun des corps de l'armée^ Les cuirasses et les lances réfléchissaient alors les rayons du soleil : l'éclat des armes éblouissait les yeux. Le chef des Sarrasins frémit en lui-même , et dit à ceux qui l'entouraient : « Cette nation est nombreuse et bien armée; » elle a plutôt l'air de vouloir combattre que de fuir. » Puis se tournant vers le provençal : « Misérable imposteur ! lui » dit-il , tu m'as menti sur ces hommes , quand tu m'as dit » qu'ils mangeaient leurs chevaux , et que , tourmentés par 9 la faim , ils se disposaient à la fuite. Par Mahomet , ton » mensonge retombera sur ta tête. » Aussitôt Kerbogath fit approcher un soldat , et lui ordonna de décapiter le transfuge.

Au commencement de la bataille , Robert fait tenir à l'éyéque du Puy un discours adressé aux combattans : « Nous » qui avons été baptisés en Jésus-Christ , leur dit-il , nous 3» sommes tous enians de Dieu, nous sommes tous frères, 3» qu'une affection réciproque unisse tous ceux qu'a liés un » nœud spirituel. Dans l'extrémité où nous sommes, com- » battons pour nos âmes et pour nos corps. Souvenez-vous » de tous les maux que vous avez soufferts pour vos péchés; » comme Dieu vous la fait connaître par des visions célestes. 9 Maintenant vous êtes purifiés et réconciliés avec Dieu ; » que craignez- vous ? celui qui mourra ici sera plus heureux » que celui qui survivra , car il quittera une vie passagère » pour entrer en possession des biens éternels. Celui qui to survivra remportera la victoire sur les ennemis , et il s'en- » richira de leurs dépouilles. Prenez donc courage , car le » Tout-Puissant vous enverra les légions célestes qui vous » vengeront de vos ennemis. Aujourd'hui de vos propres » yeux vous verrez cette sainte miïice, et lorsqu'elle viendra, » ne craignez point le bruit terrible qu'elle fera autour de » vous. La vue de l'homme est éblouie par la présence des » habitans du ciel ; mais vous ne devez pas être surpris de » les voir , parce que dans d'autres périls ils sont veiius à » votre secours. Voyez comment vos ennemis , le cou tendu » comme des cerfs et des daims qui paissent , vous regardent » avec effroi , plus disposés à la fuite qu'au combat. Préci-

■ pitez-vous donc au milieu d'eux au nom de Jésus-Christ, et » que le Tout-Puissant soit avec nous. » Toute l'armée, aprè» avoir entendu ce discours , répondit : Amen. Vient ensuite le récit de la bataille , où l'on vit en effet , au rapport de Robert^ paraître une légion céleste. Il dit que les Sarrasins > à la vue de la sainte milice , se hâtèrent de prendre la fuite. Le chroniqueur , dans sa narration , ne néglige aucun détail important , et le tableau qu'il fait de la valeur des croisés s'anime toujours des impressions d'un témoin oculaire. « Pour » raconter les exploits de Godefroi , de Bohémond et de cette » brillante milice , dit Robert , la langue , la main et les » pages ne suffiraient point. Tous nos frères étaient actifs/ » aucun n'était timide ; plus on tuait d'ennemis , plus on ^n » voyait reparaître : ils renaissaient comme les moucherons • dans la pourriture. vertu du Tout-puissant ! poursuit

■ Robert, tes soldats, affaiblis par un long jeûne, poursui-' » vent des ennemis nourris dans l'abondance {tumerUes adipe » etpinguedine ), et ceux-ci, en fuyant, n'osent point tour- » ner les regards vers les richesses qu'ils sont forcés d'aban- » donner. De même que l'on dépouille les animaux , les » soldats chrétiens arrachaient la peau aux infidèles. Le sang » ruisselle de leurs corps , les chevaux , dans leur course » rapide , font voler la poussière , le ciel est obscurci , et » cette demi-nuit forme comme un crépuscule. » Robert dit que cent mille cavaliers restèrent sur le champ de bataille ; mais qu'on n'a point compté le nombre des fantassins qui périrent , parce que c'eut été trop ennuyeux : propter fas-^ Udium.

Avant d'arriver à la fin du septième livre , Robert raconte plusieurs excursions faites par les croisés en Syrie. Il parle de la mort de l'évêque du Puy et de la prise d'Albarie par Raymond de Saint-Gilles. Le comte ordonna de couper la tête à tous ceux qui refuseraient d'ejnbrasser la foi chré* tienne. Des enfans et de jeunes vierges perdirent alors une vie qiii devait durer long-temps , vita longi temporis. « Ainsi, > ajoute froidement le chroniqueur , fut purifiée et rendue » à notre culte la ville d'Albarie : sicque mundata est cM-

■ tas* »

Dans son huitième livre , le moine Robert parle des dissentions t qui s'élevèrent entre Bohémond et Raymond de Samt-Gifles au sujet de la possession d'Antioche. La prise de Marrah tient assez de place dans la chronique que nous ^^ analysons. En racontant les combats que livrèrent les croisés ^P sous les murs de cette ville , l'auteur parle d'un chasseur ^ nommé Everard , si habile à tirer les sons du cor qu'il était parvenu à imiter le tumulte des voix ; ces sons confus et

prolonges excitaient le courage des croisés et jetaient l'effroi dans les rangs de l'ennemi. L'historien donne beaucoup d'éloges au chevalier Geoffroi de la Tour, qui, durant ce siège , fît des prodiges de bravoure. (Ce fut ce même Geoffroi qui délivra un lion. Voyez notre extrait de la Grande Chronique belge, troisième partie). Ce fut lui qui le premier monta sur les murs de la ville, malgré les traits elles flèches que lançaient les assiégés.

Les chrétiens eurent beaucoup à souffrir devant Marrah ; aussi usèrent-ils de la victoire avec toutes les fureurs de la vengeance. Le chroniqueur trace une peinture horrible des excès qui souillèrent le triomphe des pèlerins. » Les nôtres » parcouraient les rues , les places , les toits des maisons , se » rassasiant de carnage co^lme une lionne à qui on a enlevé » ses petits ; ils taillaient en pièces et mettaient à mort les » enfans, les jeunes gens, et les vieillards courbés sous le )> poids des années; ils n'épargnaient personne, et pour y avoir plutôt fait, ils en pendaient plusieurs à la fois à la » même corde. Chose étonnante ! spectacle merveilleux ! de » voir cette multitude si nombreuse et bien armée , se lais- » ser tuer impunément , sans qu'aucun d'eux fît résistance. » Les nôtres s'emparaient de tout ce qu'ils trouvaient; ils » ouvraient le ventre aux morts et en tiraient des bysan- » tins et des pièces d'or. détestable cupidité de l'or ! des » ruisseaux de sang couraient dans toutes les rues de la » ville , et tout était jonché de cadavres. nations aveu- » gles et toutes destinées à la mort ! De cette grande mul- » titude il n'y en eut pas un seul qui voulut confesser la foi » chrétienne. Enfin Bohémond fît venir tous ceux qu'il avait » invités à se renfermer dans la tour du palais ; il ordonna » de tuer les vieilles femmes , les vieillards décrépis , et ceux » que la faiblesse de leur corps rendait inutiles ; il fît ré- » server les adultes en âge de puberté et au-dessus, les hoin- » mes vigoureux , et ordonna qu'ils fussent conduits à An- » tioche pour être vendus. Ce massacre des Turcs eut lieu » le 1 2 décembre , jour de dimanche ; cependant tout ne » put être fait ce jour là : le lendemain les nôtres tuèrent M tout. » Ce dernier trait achève de caractériser la barbarie des pèlerins de la première croisade.

Bohémond et Raymond , ainsi que les autres chefs , se réunirent dans la ville de Rugia , pour mettre fîn h de tristes querelles ; mais les deux princes ne purent s'accorder, Robert s'étend assez longuement sur plusieurs expéditions contre les villes voisines ; et sur la terreur tjui forçait les émirs à envoyer aux chrétiens des ambassadeui*s pour leur offrir des présens et se soumettre à eux. Les croisés ne leur pi*o-

mettaient rien, et ils annoncèrent au roi de Tripoli qu'il n'y avait point de paix pour lui, s'il ne se faisait pas chrétien. « Le comte de Saint-Gilles, ajoute Robert, désirait beaucoup » son domaine. » Comme Maraclée et Tortose se rendirent aux croisés sans que les chefs de l'armée fussent présens , Fauteur ne manque pas d'admirer la puissance de Dieu qui se servait des faibles pour abattre les ennemis. Robert dit un mot du siège d'Archas , de celui de Giblet , et décrit un combat livré sous les murs de Tripoli , dans lequel le sang rougissait le ruisseau qui coulait dans la ville , et se mêlait même à l'eau des citernes. On prend enfin la route de Jérusalem; Robert donne l'itinéraire de l'armée depuis Tripoli jusqu'à la capitale de la Judée. Arrivés à Ramla , les croises nommèrent un évêque pour cette ville en l'honneur de saint Georges dont ils célébrèrent le martyre; ils lui donnèrent la dîme de tout ce qu'ils avaient.

« Bon Jésus ! s'écrie Robert avec transport en commen- » çant son neuvième livre , lorsque les chrétiens virent ton » camp et les murs de cette Jérusalem terrestre, que de » larmes coulèrent de leurs yeux ! bientôt poussant des cris » joyeux , et s'inclinant vers la terre , ils saluèrent le saint » tombeau ; et toi qui y demeuras trois jours , ils t'adorèrent » comme assis à la droite de ton père, et devant un jour venir » juger les vivans et les morts. Il est bien évident qu'alors tu » arrachas à tous leur cœur de pierre , pour leur donner un » cœur de chair • » En parlant de la soif qui tourmentait les chrétiens sous les murs de Jérusalem, l'auteur dit qu'ils creusaient la terre , qu'ils appliquaient à des mottes humides leur bouche brûlante , et qu'ils recueillaient avec leurs lèvres la rosée qui , pendant la nuit , avait humecté le marbre. Il ajoute que la plupart jeûnaient autant qu'ils pouvaient, parce que le jeûne apaisait leur soif. A la peinture qu'il fait du massacre des infidèles, il mêle de révoltantes images. « n y eut, dit-il, tant de sang répandu dans le temple de Sa- » lomon, que les dorps morts y nageaient portés çà et là » sur le parvis. On voyait flotter des mains et des bras cou- » pés qui allaient se joindre à des corps qui leur étaient » étrangers; de sorte qu'on ne pouvait distinguer à quel » corps appartenait un bras qu'on vovait se joindre à un » tronc. Les soldats eux-mêmes qui misaient ce carnage» n supportaient à peine la fumée qui s'en exhalait. » Après avoir parlé du massacre des habitans et du pillage de la ville dite pacifique, Robert nous représente les croisés se •' rendant au calvaire, marchant sur les genoux^ et répandant des larmes à l'aspect du saint tombeau. Le lendemain de la

conquête, on immola les Sarrasins réfugiés sur la plateforme du temple. « Leur foule éperdue , dit Roljert , aurait 9 volontiers pris la fuite , si elle avait eu des ailes ; mais ceux. » à qui la nature avait refusé des ailes , ne purent éviter une » affreuse mort. » Au sujet de l'élection de Godefroi qu'il appelle toujours ^mx ducum^ miles milittim, le chroniqueur dit que ce prince honorait plus la dignité royale que la dignité royale ne l'honorait : il ajoute que si tous les rois de la terre s'étaient trouvés réunis , on l'aurait jugé digne de leur commander.

Robert décrit assez longuement la bataille d'Ascalon , et remarque que l'émir de Babylone fut vaincu , à l'heure même où le Sauveur du monde renversa en mourant la puissance de l'enfer. Voyez , pour la description de la bataille , le IV* livre de notre histoire. Le chef des Egyptiens que Robert s'amuse à appeler Deniens , à cause du mot Cleniens qui était son nom , n'avait pu croire d'abord à l'audace des chrétiens

3ui étaient venus lui offrir le combat ; pendant que ses solats périssaient sous le glaive des croisés, il se plaignait amèrement^ si l'on en croit le chroniqueur, d'être abandonné de Mahomet. '< Mahomet ! s'écriait-il , où est donc ta puis- » sance et celle de ton Dieu? Pourquoi as -tu délaissé ton » peuple pour être massacré, détruit, anéanti par la nation » la plus misérable , par la dernière des nations ? gloire » de Babylone ! tu es souillée ! tes héros ne sont plus , et ils Tb ont été vaincus par ces hommes que naguère nous vîmes » arriver avec le bâton et la panetière.... Mais sont-ils des Xi hommes I ceux qui ont tant de puissance? non^ ce sont » des dieux infernaux. L'abîme ténébreux s'est ouvert, et il » en est sorti ce peuple barbare. Si c'étaient des hommes , )» ils craindraient la mort; mais ils sont sortis de l'enfer^ et » ils ne craignent point d'y rentrer. Mahomet ! quel culte » ne t'avons-nous pas rendu? quelles offrandes n'avons-nous » point portées sur tes autels ? Serait-il vrai que le pouvoir )) du crucifié fût plus grand que le tien?.... Jérusalem! x> cité infidèle et perfide , s'il arrive jamais que tu tombes à » notre pouvoir , toi et le tombeau de ton Dieu , vous serez D détruits de fond en comble. » Il est à remarquer que ce discours singulier dont nous venons de rendre l'esprit, a beaucoup de ressemblance avec les plaintes que Gui , frère de Bohémond , adressait à Jésus-Christ , en apprenant les malheurs d'Antioche. Le chroniqueur a soin de nous dire ^« qu'il tient ce discours d'un musulman qui était avec l'émir dans Ascalon , et qui se fit chrétien après la victoire des croisés. On a dû voir dans l'extrait de cette chronique, que Robert se plaît à faire parler les personnages qu'il met en

scène ; son récit est souvent interrompu par des discours , (les dialogues dont sans doute il est le plus souvent Fauteur : toutes ces parties de son ouvrage ne sont point cependant à dédaigner, car on ne doit pas oublier qu'il assistait aux événemens qu'il décrit. S'il a composé lui-même les discours qu'il raconte , il l'a fait d'après les idées et les opinions du temps^ et sous ce rapport ils ne sont point inutiles a l'histoire. Son style est ordinairement clair et facile ; sa narration est souvent vive et animée ; plusieurs passages de son livre ne seraient point déplacés dans les meilleurs écrivains. Comme les autres chroniqueurs, le moine de Saint-hemi, est crédule , il aime le merveilleux ; et son mei'veilleux a toujours quelque chose de la grandeur et de la beauté de la reugion (tans laquelle il prend sa source : à l'exemple des auteurs de son temps, il mêle parfois des vers à sa prose, mais on peut dire que les vers de Robert sont ce qu'il y a de moins poétique , dans son histoire toute remplie d'événe-» mens dignes de l'épopée.

Histoire de la prise de Jérusalem^ par Baïuin^

arclie^êque de Dol (1).

BaoDRI naquit à Orléans ; il embrassa la vie monastique > et devint abbé des frères de Bourgueil. Il brigua l'évêché d'Orléans, qu'il ne put obtenir, et fut par la suite nommé à l'archevêché de Dol. Baudri était très-versé dans la connaissance des lettres ; il composa plusieurs ouvrages , et commença sou histoire de Jérusalem à soixante ans, lorsqu'il était déjà archevêque. Il avait assisté au concile de Clermont , mais il ne fut point témoin oculaire des événemens de la croisade. C'est ce qu'il avoue dans son prologue ; ii ajoute qu'il a composé son histoire sur une autre , sans nom d'auteur , très-mal écrite , mais où la vérité avait été respectée. Il dit que bien qu'il soit chrétien et qu'il ait en exécration tous les païens , il n'ira pas , comme un fourbe et un imposteur , calomnier les infidèles pour louer les soldats du Christ: il sait ce qu'il doit aux fidèles, mais il sait aussi ce qu'exige la vérité. D'ailleurs, diminuer le courage des païens , ue serait-ce point enlever aux chrétiens qui les ont vaincus uue partie de leur gloire ? Baudri envoya son ouvrage à Pierre , abbé de IViaiUezais , qui avait suivi les croisés dans "— "—^■— ~^ " ' ' ■ I >ii

(i) Historia hierosolymitana Balclricî archiepiscopl Dolensis.

leur entreprise. C'est ramitié qu'il a pour lui qui lui a fait rompre le silence , et cette vieille amitié reprend toute sa force. L'archevêque de Dol termine sa lettre, en priant l'abbé de Maillezais de corriger ce qu'il trouvera de repréliensible dans son histoire ; celui-ci pourra retrancher et ajouter ce qu'il voudra. L'abbé lui répondit en louant beaucoup son livre , soit pour l'exactitude , soit pour le style. Nous avons remarqué dans cette chronique une grande conformité avec celle du premier anonyme de Bongars ou de Tudebode , et celle du moine Robert, non pour le style, niais pour les faits et l'ordre dans lequel ils sont présentés. Cette ressemblance nous dispense d'étendre notre analyse.

Ayant à faire connaître un auteur qui n'a point assisté aux événemens qu'il décrit , nous dirons un^ mot sur la différence que nous avons remarquée entre les chroniqueurs qui sont allés à la croisade, et ceux qui sont restés dans leur pays. Nous avons vu que ceux qui ont partagé les travaux du saint pèlerinage, ne s'occupent qu'à raconter ce qui se passe sous leurs yeux , sans songer à l'occident , et que les auteurs qui ne suivirent point les croies , rapportent avec plus de détails les préparatifs de la croisade , et s'arrêtent quelquefois pour décrire la situation de l'Europe , pendant que les chrétiens marchaient à la conquête du tombeau de Jésus-Christ. On reconnaît à la seule lecttu'e de son ouvrage que Baudri est resté en Europe ; on pourra faire la même remarque en lisant l'abbé Guibert dont nous donnerons l'extrait. Nous ferons encore observer que le chroniqueur croisé entre d'abord en matièi^ comme dans l'épopée , et que l'écrivain resté en Occident , avant de commencer son récit , donne tantôt des apereus sur les affaires du temps , tantôt sur la ville de Jérusalem , et se livre, parfois à des considérations morales ou politiques.

Le premier livre de Baudri commence par l'histoire trèsabrégéé de Jérusalem jusqu'au moment où cette ville devint tributaire du calife du Caire. L'auteur fait là un tableau rapide des humiliations de l'église de Jésus-Christ , et des maux que les chrétiens eurent à souffrir de la part des Sarrasins , dont l'empire s'était étendu jusqu'à Antioche et Nicée ; le temple du Seigneur avait été souulé , et la maison de prière était devenue une caverne de voleurs. Dans le discours que Baudri prête au pape Urbain, au concile deClermont, nous signalerons le passage suivant : « Quel lieu plus saint et plus digne de notre ]* amour que celui de la sépulture de notre Seigneur ! il ne s'est » pas écoulé une seule année sans que Dieu y ait renouvelé }> le même miracle. Durant les jours de la Passion , toutes les j) lampes s'iéteignent au saint tombeau et dans l'église de la

DES Croisades. 21

M résurrection , et le feu divin ne manque pas de les ralln^ M mer. Quel coeur de rocher ne serait amolli , mes frères , à »» la vue d'un si grand prodige ? » Nous verrons dans plusieurs historiens , que Ton croyait alors à la vdritë de ce miracle, et qu'il était partout reconnu pour constant. Sans nous arrêter à la prédication du souverain pontife , nous remarquerons seulement que Baudri , qui assista ainsi que Roibert-le-Moine au concile de Clermont , et qui , comme lui , n'a composé son discours que d'après le souvenir qu'il avait gardé de celui du pape Urbain , l'a rendu d'une manière entièrement différente. Il ne parle pas même de l'éloge des Francs que fit le pontife ; ce qui est d'autant plus singulier que Baudri , en écrivant son histoire , avait certainement sous les yeux celle de Robert. On peut voir sur les discours prononcés par le pape Urbain la note qui se trouve à la page io8 au premier livre de notre histoire (4'. édition).

, Baudri semble ne pas douter des^ prodiges qu'on crut apercevoir dans le ciel en logS; il n'hésite point à dire que c'étaient autant de signes par lesquels Dieu manifestait sa volonté. Il n'ose toutefois affirmer qu'il soit tombé des étoiles *, comme on le disait alors ; mais il croit bien qu'il en tombe quelquefois. L'archevêque de Dol parle de la prédication de la croisade , faite d'abord par les évêques , ensuite par tout le mpnde , singuli sermocinabant. Il peint la joie et l'empressement des pèlerins , et dit que les pères se réjouissaient de voir partir leurs fils , les femmes de voir partir leurs époux, et que ceux qui restaient paraissaient les plus tristes. Néanmoins » au jugement de Baudri , les choses allèrent trop loin fejccessitnieaicinamodum. Beaucoup d'ermites, de reclus et de moines, après avoir obtenu de leurs abbés la permission départir, avaient pris la fuite, et n'avaient plus reparu. Des gens du peuple s'imprimèrent la croix avec un fer chaud, pour montrer avec ostentation leur bonne volonté, ou même pour faire croire que ce signe leur était venu par un miracle. Après avoir nommé les principaux chefs des croisés, Baudri ajoute que l'Angleterre et plusieurs autres îles maritimes , malgré leur éloignement du reste du monde > ne purent ignorer ce qui se passait sur le continent. Le bruit de la croisade ( tonitnmm istud ) retentit partout , et arma les Bretons , les Gascons et les Gallois. Les Yénitiens , les Pisans , les Génois , et tous ceux qui habitent les côtes de rOcéaa et de la Méditerranée , équipèrent des vaisseaux » et les chargèrent d'hommes , de machines et de provisions . (^ux qui allaient par terre couvraient tout le pays par où ils passaient, comme des nuées de sauterelles. Ce qui

est dit dans cette histoire des prédications et des prépara^lifs de la croisade , appartient à Baudri ; ce qu'il rapporte sur la marche de Pierre Fermîte, sur les revers des premiers croisés près de Mcée , se trouve dans d^autres chroniques que nous avons analysées. Au sujet de la soif que les chrétiens eurent à sou£Érir an château d'Exerogorgo , Baudri pense que Dieu voulut les punir pour avoir pillé et détruit les églises. Le chroniqueur les traite bien durement; il les compare à des jumens plongées dans Tordure {comptptruerant ilîi, tanquàm junienta in stercoribus) , et dit que leuf cœur était endurci connue celui de Pharaon.

Baudri suit Bohémond et sa troupe dans la Macédoine. Pressée par la faim , cette troupe se vit obligée d'enlever tout ce qu'elle trouvait , et les habitans du pays refusai eiyt toute communication avec les croisés , parce qu'ils les regardaient comme des brigands et des tyrans. P^elut gladiatores et tyrarmos. Les croisés dans la Pélagonie campèrent devant un château qui appartenait à des hérétiques ; ce château était bien fortifié et approvisionné. Aux yejux des chrétiens , les Juifs , les hérétiques et les Sarrasins étaient les ennemis de Dieu; ils les traitaient tous de la même manière. Aussi ils rase-* f ent le château , tuèrent tous ceux qui s'y trouvaient , et marchèrent ensuite vers le fleuve Vardar. L'auteur raconté , à peu près comme Raoul de Caen , le passage de ce fleuve et les exploits de Tancrède. Il accompagne, les croisés à Constantinople , et peint avec assez de vérité la répugnance qu'avaient la plupart des chefs des pèlerins à prêter le serment d'obéissance et de fîdéhté à l'empereur Alexis. Ils croyaient ne devoir ce serment qu'à Dieu seul dont ils étaient lefi[ soldats. Baudri rapporte ensuite les événemens du siège de Nicée; après avoir marqué la place que chacun des princes occupait sous les murs de cette ville , il rappelle dans son enthousiasme le siège fabuleux d'ilion ; il met tous les héros d'Homère beaucoup au-dessous des chefs de la croisade i qui à un£ simplicité de colombe , joignaient une âme pure, un courage indomptable, a Si Baki&m, ajoute 1» l'historien , avait été jugé digne d'assister à ce J>eau » spectacle , il aurait préféré le camp dés chrétiens à celui 3» (Tlsraël ; cette sainte milice était l'image de l'église de » Dieu , et Salomon aurait pu dire en la voyant : Que tu es » belle^ mon antie ^tues semblable au tabernacle de Cédar, » Nous abrégeons ici ce que cette tirade a de trop mauvais goût^ et nous nous bornerons à citer ce qui là termine. « France ! s'écrie Baudri , pays qui dois être placé au-deste Sus de tous les autres ; combien étaient belles le» tentes »» de tes soldatft dans la Romanie !.... ^ue Dieu maintienne

DES CROIS ADKS. 2>

» Tunion de tes enfans , afin qu'ils puissent conquérir l'objet » de leurs vœux, Jérusalem. » ^

Le second livre de Baudri commence par le combat que les chrétiens eurent à soutenir contre les Turcs , quelques jours après la reddition de Nicée. L'armée était , comme ou sait , partagée en deux corps. Les Turcs , aussi nombreux que le sable de la mer , se portèrent sur celui qui était commandé par Bohémond. L'indignation animait leur bravoure ; ils étaient irrités de voir leurs possessions ravagées et la capitale de leur nouvel empire envahie par les France. Ici l'historien, fait prononcer un long discours au prince de Tarente \ circonstànbe qui ne paraît guère vraisemblable ; les chefe de la croisade ne devaient pas s'occuper de faire sur la champ de -bataille des harangues telles que celles qu'on entend dans une assemblée délibérante. Quoiqu'il en soit, les Turcs , comme on sait, furent vaincus et dispersés. Baudri , en donnant des éloges à la bravoure de ces barbares, dit qu'ils se vantaient d'avoir la même origine que les Francs. Jactitant tamen se de Frartconan stirpe duxisse ^neala- ^am, etc.

L'auteur décrit comme les chroniqueurs qui lui ont servi de guide , les longues mî^èVë* et les - travaux glorieux du siège d*Antioche. Après- avoir p'eiht fidèlement le désespoir dès -croisés* accablés par la fkim, il rapporte un discours de Tatice, général TgreCj'-'quî annonça qu'il allait chercher du séco'tirs , et qu'U révieiKirait au camp. Tatice le jnra, partit, mais il ne revint point.- Bohémond entreprit de ranimer par ses discours le courage des pèlerins; et, si on en croit" Baudri , il-ne craignît point de les comparer à descarales timideîsfi à un grossier bétail. Jiùnentis insipientibUr, ùrtiiis'pccudibus. Selon notice historien , ce fut un lombard nominé Pay^n^ qui , lors- dé là prise d'Antioche , monta le àreimér par une échelle dé corde ; et c'est par hasard seulement , qike le frère de Phirous fut tué pendant la nuit. « O aveugle miitî s'écrie à ce siijet l'archevêque de Dol^ » v6ilà de tëB œuvi*és. » Lorsqu'on a lu Robert et Tudebode, on peut se dispenser de lire la chronique de Baudri, pour ce qu'elle rà«bnte sur le dernier assaut d'Antioche, et le massacre des habitans.

Nous ne répéterons point ce que dit le chroniqueur, ni de l'arrivée de Kerbogath, ni de l'orgueilleux mépris que ce chef barbare môhtrà pour les chrétiens à la vue d'une épée et d'une lance rouiliées qui avaient appartenu à un Franc , ni des discours que la mère du prince de Mossoul adresse à son fils , pour le détourner de la guerre contre les croisés. L'arche veqiie de Dol , eu faisant le dénbmibrement des

troupes de KerbogatL , parle d'un corps de trois mille ^gu-- Ums , qui, tout couverts de fer, ne craignaient ni les flèche» ni les lances , et ne portaient au combat qu'une ëpée. La surprise que causait aux croises la vue de ce bataillon redoutable , semblerait prouver que l'armure de fer des Agulans n'était point encore connue en Europe. L'effroyable misère qui désola les pèlerins, maîtres d'Ântioche, est assez bien, décrite dans Baudri.Tant de malheurs ne sauraient excuser à ses yeux la désertion de ceux qui descendaient pendattt la nuit des remparts d'Ântioche avec des échelles de corde*, et que pour cela^ il appelle à.e^ funambules furtif s : furtivifunanwulL Au miUeu aune horrible peinture de la famine ^ le naïf historien nous dit qu'il n'ose rien dire du vin 9 parce qu'à peine un ou deux chefs en huilaient un peu. £n rapportant la fuite du comte de Blois , l'auteur croit que €e prince aurait dû , avant son départ , envoyer quelqu'un à Antioche , pour savoir au juste quelle était la situation des chrétiens. Ce-

{' rendant Baudri voit dans la retraite d'Alexis un effet merveileux de la disposition de Dieu , qui ne fait rien par hasard , et qui ne permet pas sans dessein qu'un passereau tombe à terre ; car , dit-»-il , si l'empereur avait marché contrç les iilfidëles , on aurait attribué }a victoire à ses troupes et noa aux soldats de Jésus-Christ. L'auteur rapporte les vires imprécations de Gui, frère de Bohémond , que nousf ayons -fait connaître dans notre analyse de Robert , et qu'il revêt d'autres expressions. H ajoute , comme Tudebode , qnue les ëvéques , les prêtres et les laïcs qui se trouvaient alors à l'armée d'Alexis , s'abstinrent pendant 1;rois jours de prier et de louer Dieu, et ne firent que soupirer et géinir. Baudri s'étend moins que les autres chroniqueurs sur les yisipus ç( sur la découverte de la sainte lance qui ranimèrent le courage de l'armée. Il parle plus longuement de la victoire iniraculeuse remportée sur les soldats de Kerbogath ; la dqucc rosée qui tomba du ciel au commencement du combat,. luL

Saraît un signe manifeste de la bénédiction divine. 11^ ne oute point dans son récit que des légions d'angçs ne soient venues des demeures célestes au secours des dire tiens ; «ians montrer pour la lance du Sauveur^ portée au imlieu d^es rangs, le même enthousiasme que Raymond d'Agiles, il ne trouve

S oint d'expressions assez fortes pour célébrer la gloire des soU ats de la croix dans cette journée. Après la prise d'Antioche et la défaite de Kerbogath , les princes croisés s'assemblent plusieurs fois pour savoir ce qu'ils doivent faire. Baudri parle de leurs divisions qui ne purent jamais s'apaiser, rarmi les résolutions qui furent prises , on ne doit pas oublier cellç qi4 çrdQPnait que les pauvres et lc$ infirmes

t>ES CROISADES. 23

Jetaient entretenus par Tarmëe des pèlerins. L'historien termine son troisième livre par le siège et la prise de Marrah. Après avoir dit que tous les habitans avaient été massacrés , il ajoute que pendant plusieurs joui'S , on ne pouvait faire un pas sans marcher sur des cadavres , mais que les clirétiens n'éprouvaient point ce sentiment de frayeur qui naît du spectacle de la mort, et qu'ils étaient avec ces cadavres comme avec des hommes vivans.

En parlant des croisés qui , pendant la famine , avaient inange de la chair humaine , Û fait cette réflexion : « Cet * acte ne leur était point imputé à crime , parce qu'ils souf- » fraient la faim pour la cause de Dieu , et que d'ailleurs » par là ils continuaient à faire la guerre à leurs ennemis » avec les mains et avec les dents ; inimicis manibus et den^ » tibus inbmcabantur. Ceux qui voulaient vivre plus honné- » tement {honesdàs vi\^re), éven traient les Sarrasins morts, » et tiraient de leurs entrailles les pièces d'or que ceux-ci » avaient avalées. » L'auteur , dans son quatrième livre , décrit les expéditions des croisés contre plusieurs autres villes de la Syrie , et enfin la marche triomphante de l'armée vers Jérusalem. Nous renvoyons , pour cette dernière description, au quatrième livre de notre histoire (4'* édition), où ce passage est entièrement traduit.

A la manière dont Baudri parle de l'enthousiasme des chrétiens à la vue de Jérusalem , il n'est pas diflicile de s'apercevoir qu'il n'était point présent. Il observe que les chrétiens assiégèrent la ville sainte , comme des enfans se pressent autour de leur mère ; que ce n'était point pour donner des fers à une cité libre, mais pour délivrer une cité captive. L'évêque de- Dol ne donne que très-peu de détails sur le siège de Jérusalem. Il décrit la soif qui tourmentait les chrétiens , et dit que l'eau qu'on se disputait était si fétide que les chevaux frémissaient à son odeur et la rejetaient par leurs narines. Il rapporte les discours que les prêtres adressèrent aux pèlerins , pour les exhorter a redoubler d'ardeur, afin de pouvoir conquérir une ville où Jésus-Christ était chaque jour crucifié de nouveau partes infidèles, où Caïphc, Kérode , Pilate , et le traître Juda , semblaient revivre , et renouveler leurs outi*ages sur l'homme-dicu. Après avoir raconté le dernier assaut, Baudri met un long discours dans la bouche d'un des chefs de l'armée , sur la nécessité de nommer un roi et un patriarche de Jérusalem. « Le choix des princes pour la royauté devait tomber sur celui

Îui s'était montré le serviteur de Dieu , et qui se sentirait igue de commander aux hommes. La bonté et la clémence, vertus d'un père et d'un monarque , étaient nécessaires dans

26 BIBLIOTHÈQUi:

celui qui allait régner sur la cité sainte ; on n'avait pas besoin de parler de la sagesse et de la bravoure dans un prince appelé à faire fleurir les lois , à conduire l'armée , à défendre le peuple. » Le chef des croisés qui s'exprimait ainsi , désignait dans son discours le vertueux Godefroi , et buit jours après la prise de Jérusalem , le duc de Loraine , fut en effet élevé par les suffrages de l'armée chrétienne sur le trône de David et de Salomon.

L'historien en vient ensuite à la bataille d'Ascalon; il peint avec assez de vivacité la joie des vainqueurs et le désespoir des Musulmans. « Pour nous , ajoute-t-il , nous avons » terminé ce quatrième livre à la victoire mémorable rem- » portée parle secours de Dieu , après la prise de Jérusalem', » ainsi, ayant rempli notre promesse, nous nous reposons. » Sic soluti promisso quiescimus. »

Il résulte de la comparaison que nous avons faite de la chronique de Baudii avec celles du moine Robert et de Tudebode , que ces trois chroniques se ressemblent parfaitement sous le rapport des faits. Si l'on faisait une table des matières pour l'une d'elles, cette table pourrait servir

Eour toutes les trois. La première partie de l^îstoire de audri » dans laquelle il raconte la prédication de la croisade et le départ des croisés, peut être regardée comirie Un ouvrage original ; l'auteur rapporte ce qu'il a vu; dans \e reste de la chronique , il n'ajoute presque' jamais rien à ce qu'on a dit avant lui , et les opinions de ceux qui l'ont précédé sont t(5ujours les siennes. Le style de l'historien est assez correct, ce qui prouve qu'il avait étudié les modèles de l'antiquité; mais il est quelquefois diffus. On voit trop souvent dans ses récits qu'il n'a pas été animé par l'aspect de* lieux, ni par un vif souvenir des évétfeïhens qu'il raconte..

Histoire des France qui prirent Jérusalem ^. , pay, Raiènoiid d' Agiles y cJiamièie dv^Puy '(1). '

Raymond d'Agiles, un des historiens de la première croisade, en fut aussi lin des témoins. Il accompagna le célèbre Adliémàr , évêque du Puy. Il' nous apprend lui-même que ,

(i) Raimondi de Agiles, canonîci Pod'iensis, HUtoria Franconiin qui ccpcrunt Hîenualcm.

i)ES CROISADES. 27

Séhdaiii le voyage, il fut élevé à la dignité du sacerdoce. ïl evint chapelain du comte de Toulouse , dont il se montre partout le zélé panégyriste. Dès les premiers jours de Texpéoition , Raymond se lia avec Pons de Balazun , un des braves chevaliers de l'armée du comte de Saint- Gilles ; tous deux conçurent le dessein d'écrire l'histoire des événemens qui se passaient sous leurs yeux. Ds en indiquent le motif dans une préface de quelques lignes , qu'ils ont mise en tête de leur ouvrage dédié à Tévêque du Yivarais. « Nous avons cru » nécessaire , disent - ils , de raconter toutes les grandes » choses que le Seigneur a faites par nos mains dans l'Orient, 1) parce que les lâches déserteurs de l'axée de Jésus-Christ » ont altéré la vérité dans leur récit. Lorsqu'on aura re- » connu leur apostasie , on fuira également leurs discours » et leur présence. Si l'armée de Dieu a souffert pour ses » pèches , la miséricorde du Seigneur lui a donné la victoire » sur ses ennemis. » Nos deux chroniqueurs ajoutent que les croisés s'étant divisés en plusieurs corps , il serait trop ennuyeux d'écrire Thistoire de chacune des divisions de l'année; c'est pourquoi ils se borneront à celle du corps commandé par le comte de Saint-Gilles; Haymond, revenu en France , devint chanoine du Puy.

De tous les historiens que nous avons à faire connaître, le plus crédule est sans doute Raymond d'Agiles. Mailly et plusieurs autres écrivains modernes se sont plu à tourner en ridicule sa crédulité. Nous n'imiterons point l'exemple de ces censeurs rigoureux, et nous ne reprocherons point à de pauvres chroniqueurs du moyen âge le tort de n'avoir pas eu les lumières du i8'. siècte. On sait d'ailleurs que ceux qui se plaignent le plus des préjugés des vieux temps, sont ceux qui sont le plus dominés par les préjugés du temps où ils vivent. Au reste , les miracles , les prodiges que racontent les anciens auteurs , n'embarrassent jamais les critiques les moins éclairés; et, pour peu que l'on connaisse aujourd'hui les lois de la nature : on peut aisément démêler l'erreur de la vérité dans les récits des vieilles chroniques. Les erreurs de nos historiens modernes sont bien autrement difficiles à démêler : pour nous , loin d'exercer une censure trop facile , nous avouons que nous ne sommes point fâchés de trouver dans nos chroniqueurs des vieux âges des traces de leur crédulité , et nous croyons même que si elles -disparaissaient de leurs récits , ces récits seraient beaucoup moins instructifs

pour la postérité éclairée.

Raymond d'Agiles commence sa chronique par le récit des maux que les pèlerins eurent à souffrir dans la Sclavonie

{aujourd'hui ÙcdnuUie); il dit que la Sclavonie est un pays

désert, saas diemins, inoutagneux, et que pendant trors semaines , les chrétiens ne rencontrèrent ni animaux ni oi-^ seaux. « Le comte , dit Raymond, veillait sans cesse au salut >' des pèlerins , et ne se couchait jamais que le dernier ; » quoique les uns arrivassent à midi, les autres le soijf, pour » reposer sous leurs tentes , le comte ne se livrait au som-^ » meil qu'au milieu de la nuit, ou bien au chant du coq. » Le chroniqueur pense que Dieu a permis que l'armée passât par la Sclavonie afin que ses sauvages Jiabitans, témoins des 'i>erUis et de la patience des cJiréîiens , ou se dépouillassent de leur férocité , ou devinssent inexcusables au jour Ju jugement.

Les croisés arrivèrent enfin à Scodra (Scutari), et firent avec le roi du pays (haute Albanie) un traité d'amitié. Il leur fut |>erinis d'acheter et de se procurer tout ce qui leur serait nécessaire ; mais ils se repentirent bientôt de ce traité, en se voyant de nouveau harcelés par les Slaves qui étaient toujours à leur poursuite. Parvenus à Dyrrachium {Durazzo), les pèlerins crurent qu'étant sur les terres de l'empereur grec , ils seraient comme dans leur patrie ; ils furent bientôt détrompés. « Pendant que l'empereur nous promettait la paix, » nous étions , dit le chroniqueur, en butte aux soldats grecs » qui nous faisaient une guerre perfide. Nous avions devant » et dernière nous , à droite et à gauche, les Turcs ^ les Co- » mans, les Uses, les Pincenates et les Bulgares qui nous dres-* » saient partout des embûches. » (Ces peuples étaient des barbares qui , après avoir quelque temps infesté les terres de l'empire grec , avaient obtenu de l'empereur une portion de territoire et servaient dans ses armées. On peut voir dans l'histoire du Bas-^Empire de Lebeau , l'origine de ces peuplades et leur établissement dans les provinces grecques. ) Raymond raconte qu'un jour l'évêque du Puy s'étant un peu éloigné du camp , tomba entre les mains des Pincenates, qui le renversèrent de sa mule , le dépouillèrent et le frap^ pèrent grièvement à la tête. « Mais , dit l'auteur, parce qu'mi » si grand pontife était encore nécessaire au peuple de Dieu y M il fut sauvé par la miséricorde divine. Tandis qu'un Pince- » nate lui demandait de l'or, et qu'il le défendait contre les » attaques des autres , .tout-à-coup un bruit partit du camp N et l'évêque s'échappa pendant qu'on venait a son secours. »

Le comte de Toulouse, après quelques attaques qu'il a à soutenir contre les Pincenates dans un château que l'auteur appelle Bucinat, se remet en route et s'empare de la ville de Rossa , où l'on fit un grand butin. Les chrétiens, en s'éloigitant de cette place, criaient: Toidouse, qui était \ii mot de ruUicmcut de la Iroupc du comtes (Il est à croire que chaque corps d'armée avait son cri particulier, iudé(>eudaut

iu cri général : Dieu le "iyeuf,) Ce fut alors que retournèrent au camp les ambassadeurs que le comte avait envoyés à Alexis, et qui, corrompus par Tempereur, promirent aux croisés toutes choses en son nom. Le comte ne put résister à de pressantes invitations; il se rendit tout seul auprès de Tempereur, qui devait marcher avec lui contre les infidèles , et qui ne voulait rien faire sans le consulter. Ici le chroniqueur interrompt un moment son récit, et parle de grandes calamités qu'essuya l'armée chrétienne par la trahison d'Alexis. Une- douleur mêlée d'indignation respire dans ce passage , et Raymond d'Agiles voudrait ensevelir ce qui s'est passé dans un éternel oubli. H paraît qu'en l'absence du comte de Toulouse , les pèlerins avaient été maltraités par des troupes qu'Alexis avait envoyées contre eux ; le désespoir avait poussé l'armée à une fuite honteuse. Néanmoins l'auteur ne veut point nous laisser ignorer que les chrétiens furent ramenés au devoir par le jeûne et la prière , et que la honte de leur fuite était pour eux le plus afîfreux supplice. Le comte ayant apprîs les désastres de son armée , soupçonna la trahison de la part d'Alexis ; il lui reprocha la mort des soldats de la croix, et il parlait hautement de se venger, lorsque Godefroi , le comte de Flandre et d'autres chefs lin firent observer combien il serait insensé de combattre des chrétiens, pendant que les Turcs méditaient la destruction des croisés 4 D un autre côté , Bohémopd promettait l'appui de son bras à l'empereur, si Raymond de Saint-Gilles venait à conspirer contre lui, et même s'il refusait de prêter le serment que le {(rince grec lui demandait. « Le comte, dit le chi'oniqueur, se contenta de jurer quil n* aJttenterait ni par lui ni par d'autres, soit à l'honneur, soit à la vie d'Alexis, « C'est pourquoi , » ajoute naïvement le chroniqueur, Alexis lui donna peu de n chose {pauca largitus est). » Il paraît que les dispositions du comte de Toulouse ne tardèrent pas à changer. (Voyez VExtrait d'Anne Comnène, collection des historiens grecs. )

Le comte passa la mer et arriva à Nicée. Raymond d'Agiles raconte en peu de mots le siège de cette ville r après quelques semaines les habitans se virent hors d'état de résister plus long-temps , et se rendirent à Alexis. L'empereur, avant de prendre possession de la place , avait promis aux Francs de leur livrer tout l'or, l'argent , les chevaux et ce qu'il y avait d'effets précieux dans la ville ; qu'en outre il y établirait un couvent de moines latins et un hospice pour les pauvres. « Alexis , dit l'historien avec une ironie * amère , témoigna si bien sa reconnaissance à l'armée » chrétienne , que tant qu'il vivra les pèlerins le maudiront » et répéteront partout qu'il est un traître »

Raymond rapporte très-brièvement la ^sanglante bataille de Dorylée (voyez pour cet événement le deuxième livre de notre histoire) , et parle de deux cavaliers revêtus d'armes éclatantes, qui empêchaient les ennemis de combattre. <c Nous ne fûmes pas témoins du miraclè> dit le chroniqueur, )> mais nous l'avons appris des Turcs qui , ne voulant plus M vivre avec les leurs, s'attachèrent à nous. » Les croises, après leur victoire, traversèrent la Romanie et arrivèrent heureusement [pacijicè et alacriter) près d'Antioche. Leur marche fut un peu retardée par une maladie qui survint au comte de Toulouse. Ici l'historien commence le récit de ses visions. " Quoique nous n'ignorions point, dit Raymond, y> que tout ceci ne sera pas du goût des incrédules , cepeni> dant nous ne devons point taire ce que la clémence divine » a fait pour nous. » Il rapporte qu'un comte de Saxe vint trouver le comte Raymond de la part de Saint-Gilles , pour lui déclarer qu'il ne mourrait point de cette maladie. J'ai obtenu de Dieu un délai, lui avait dit Saint-Gilles , et je serai toujours avec le comte, (Voyez, pour cette guérison merveilleuse , le deuxième livre de notre histoire , 4® édition. )

Raymond d'Agiles donne une description d'Antioche , et rapporte que l'armée se contenta d'abord d'établir son camp près de la ville , sans entreprendre de livrer aucun as^ saut. Ni l'ordre ni la prudence n'avaient présidé à ce Campement; l'armée s'était dispersée dans les villes voisines qui s'étaient rendues au pouvoir des Francs , soit qu'elles tremblassent au seul nom des chrétiens , soit qu'elles voulussent s'affranchir de la servitude des Turcs. Les croisés qui restèrent dans le camp vivaient dans l'abondance. D'après le récit de notre chroniqueur, ils ne prenaient d'un bœuf que les cuisses ^ le ïuiut des épaules ; ceux qui mangeaient de la pot* trine étaient en très-petit nombre, « Pour le pain et le vin, » ajoute Raymond d'Agiles, il est inutile de dire que l'on s'en » procurait tant qu'on voulait. »

Les ennemis s'étant aperçu que les pèlerins allaient sans armes dévaster les villages et les champs , ils les attaquèrent plusieurs fois et en firent un grand carnage. Après trois mois de siège, les vivres venant à manquer, Boliémond et le comte de Flandre furent choisis pour aller chercher des provisions dans une province que l'auteur appelle, on ne sait pourquoi , Hispania» Le comte de Saint-Gilles et l'évêque du ruy restèrent pour protéger le camp. Il serait long et fastidieux de suivre Raymond d'Agiles dans tous les petits combats qu'il décrit ; les uns eurent lieu sous les murs d'Antioche , et les autres furent livrés par Bohémond et le comte de Flandre contre les infidèles qu'ils rencontraient sur leur passage. En

racontant une grxinde victoire que le comtç de FJandre remporta sur les Turcs et les Arabes , victoire après laquelle on TÎt jusqu'à deux milles en avant, les terres couvertes de corps massacrés , comme les champs sont couverts de gerbes après la moisson , Raymond d'Agiles voudrait , dans son enthousiasme, élever ce cond)at au-dessus des combats de Macbabee. « Mais , dit l'historien en terminant son parallèle, M sans vouloir dénigrer Machabée , pi exalter la valeur de » nos soldats , disons seulement que Dieu fut admirable dans *» Machabée , et plus admirable encore dans nos chevaliers. » L'auteur passe ensuite à la disette qui régnait dans le camp (les chrétiens; les vivres étaient si chers que deux sous de pain par jour ne suffisaient pas à un homme. Les pauvres commencèrent à s'éloigner, et les riches aussi , parce qu'ils craignaient l'indigence.

Dans le mois de janvier un tremblement de terre se fît sentir, et pendant la nuit , le ciel fut tellement enflammé (lu côte du septentrion, qu'on aurait pu prendre cette grande clarté pour les feux de l'aurore qui venait annoncer le jour, n n y avait des chrétiens , dit Raymond , tellement »» aveugles et irréfléchis , que la vue de ce pi^odige ne les dé- " tournait ni des impudicités ni des rapines. » On fît à ce sujet des prières , des aumônes et des processions ; les prêtres (lisaient aes messes , et les clercs chantaient des psaumes.

L'historien raconte assez longuement la bataille livrée entre un marais et VOronte. On tint conseil, et on décida que les uns garderaient le camp , et que les autres iraient au-devant de l'ennemi. « Ecoutez! s'écrie l'auteur avant de dé- >' crire le combat^ écoutez mon récit, je vous en conjure, » vous tous qui avez osé quelquefois accuser l'armée chré- » tienne, afin qu'après avoir su combien le Seigneur a été » miséricordieux envers nous , vous vous efforciez vous- » mêmes de satisfaire à sa justice dans les gémissemens de la '> pénitence ! » Le chroniqueur dit que les soldats de la croix,^ qui étaient à peine au nombre de cinq cents, furent divisés en ^VL bataillons , et que le Seigneur les multiplia tellement ^ qu'on trouva bientôt chaque bataillon composé de deux mille guerriers. Ils marchaient gaîment {festivè) au combat en répétant des refrains de guerre , de sorte qu'on aurait pu croire que les batailles n'étaient qu'un jeu pour eux. Après avoir raconté le triomphe des croisés que le toiUpuissant avaii couverts de sa protection, Raymond d'Agiles dit que les vainqueurs rapportèrent au camp les têtes des baroares qui avaient été tués , et que pour venger les outrages (aits à une image de la Yierge , toutes ces têtes furent exposées sur des pieux en face des remparts de la ville. Le

chroniqueur ajoute que les dëputës du roi de Babylone^ en voyant les éclatantes inerveilles que Dieu opërait par le moyen de ses serviteurs , glorifiaient Jésus, fils de la vierge Marie, qui se servait des fcùbles pour écraser les puissans. En décrivant la fameuse victoire du port Saint- Siméon , le chroniqueur rapporte qu'il aurait fallu voir les pauvres revenir du combat , montés sur de beaux coursiers , et montrant à leurs compagnons qu'ils avaient cessé d'être pauvres. Il y en avait qui, couverts de deux ou trois vêtemens de soie , glorifiaient le Seigneur qui leur avait accordé la victoire et de riches dépouilles ; et d'autres chargés de trois ou quatre boucliers , proclamaient leur triomphe en poussant des cris de joie. (On peut lire le récit de cette bataille dans le troisième livre de notre histoire. )

Les bornes de cet extrait ne nous permettent point de iious arrêter plus long- temps au siège d Antioche avec Raymond d'Agiles ; nous passons à la prise de la ville qui , selon notre auteur, fut livrée aux croisés par un jeune Arménien. Celui-ci s'était adressé à Bohémond pour que le prince de Tarente communiquât le projet aux autres chefs. En racontant le massacre des Turcs dans Antioche, Raymond dit qu'il était bien doux pour les pèlerins , après avoir éprouvé une résistance si cruelle de la part des assiégés^ de les voir forcés' à la fuite , ou à mourir misérablement. Une troupe d'infidèles à cheval avaient fui ù trayers les rochers pour échapper à la poursuite des chrétiens , et s'étaient précipités du haut d'une montagne. « Nous nous réjouîmes beaucoup, » dit Raymond , du trépas de ces barbares , mais nous gé- » missions bien plus sur la perte de trois cents chevaux qui » périrent avec eux. »

Après l'arrivée de Kerbogàth , l'auteur est si impatient de parler de la sainte lance , qu'il se donne à peine le temps de dire un mot de la famine et de l'horrible misère qui désolaient les chrétiens ; il se hâte d'en venir à l'apparition de Jésus-Christ et de saint André, qu'il raconte beaucoup plus longuement que Robert-le-Moine , et à laquelle il ajoute d'autres visions et d'autres circonstances non moins merveilleuses. Barthelemi raconte à l'évêque du Puy et au comte de Toulouse, que saint André lui avait apparu trois fois , et que' le saint lui avait adressé les menaces les plus terribles , parce qu'il avait négligé de parler de ses visions aux chefs de l'armée. En considérant son extrême misère , Barthelemi n*avaît osé aboi*der les princes ; il craignait qu'on ne le prît pour un homme conduit par la faim. Plusieurs fois il s'était décidé à s'acquitter de son message , mais cette pensée était toujours venue arrêter ses pas. Enfin de nouvelles apparitions et de

nouvelles menaces avaient vaincu sa timidité; ayant appris la nouvelle de la prise d'Ântioche, Bârthelemi était venu soumettre ses révélations à la sagesse des princes.

Pierre Bartbelemi n'étdit pas le seul qui se crût chargé des ordres du Ciel ; un prêtre nommé Etienne , raconta aussi une conversation qu'il avait eue avec Jésus - Christ. Ce prêtre offrait de se jeter du haut d'une tour pour attester la vérité de son récit. L'auteur dit qu'il y eut ensuite d'autres révélations qui eurent lieu en ce temps-là , et il ne croit pas devoir les faire connaître. Pendant que l'on racontait toutes ces visions , la terreur et l'effroi régnaient parmi les chrétiens ; les désertions étaient fréquentes , et il n'y avait dans la ville que désordre et que confusion. Ces apparitions merveilleuses servirent à affermir les pèlerins dans kurfoi; les princes, pour rassurer l'armée, jurèrent de ne sortir d'Antioche que du consentement de tous ; car le peuple croyait alors , dit Raymond d'Agiles , que les chefs avalât résolu de fuir vers le port. Comme notre historien était un des douze commissaires chargés d'assister à la découverte de la lance, il n'épargne à cet égard aucun des détails qui peuvent donner de l'intérêt et de la confiance à son récit. On avait déjà fouillé tout le jour sans rien trouver, et le comte de Toulouse s'était retiré pour veiller à la garde d'un fort. La nuit approchait , et l'on travaillait encore , les portes closes ; Pierre descendit les pieds nus et en chemise dans la fosse qu'on avait creusée ; pendant ce tempslà, le petit nond)re des assistans était en prière. « Tout-à- » coi^ le Seigneur , dit Raymond , touché de la piété de » ses serviteurs » nous montra sa lance ( lanceam suam no^ » bis ostendU ) ; et moi qui écris ceci , ajoute-t-il , aussitôt » que le fer sacré sortit de la terre, je le baisai dévotement » [osculatus sum euni), » Raymond d'Agiles décrit la joie des pèlerins, et raconte une autre vision de Bârthelemi, à la suite de laquelle ce dernier avait oublié toutes les connaissances qu'il possédait. Nous ne suivrons point l'auteur dans la description qu'il fait de la famine qui désolait les croisés. Cette description n'ajoute rien à ce que nous connaissons.

L'historien revient à saint André , et celui - ci , dans un long discours , fait connaître au jeune Provençal tout ce que les croisés doivent faire. On peut voir dans notre histoire le récit du message de Pierre l'Ermite , et de la bataille livrée paç les croisés ; nous citerons seulement quelques détails qui n'appartiennent qu'à Raymond d'Agiles. L'évêque du Puy uisait porter la sainte lance dans son bataillon , et le fer

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mystérieux protégea tous ceux qui combattaient sous les ^ ordres de ce pontiie. « J'ai vu ce que je raconte, s'écrie le chro^ .^ » niqueur avec un orgueil naïf, et c'est moi qui portais alors -J^ » la lance du Sauveur. P^idi ego quœ loquor, et domini eam f* » Umceam ibi ferebam. Si quelqu'un dit que le vicomte Hé- ^ » racle , porte-étendard de l'évêque , fut tué dans le com- *!• » bat, nous répondrons qu'il avait remis l'étendard à un ^'^ » autre, et qu'il s'était un peu éloigné de la troupe. » Ray- *> %iond parle d'une pluie miraculeuse qui tomba sur les croî- '" ses pendant qu'ils marchaient au combat , et qui les remplit ^ tout-à-coup d'une force et d'une ardeur inconnues. « Ce qu'il ** » y a déplus admirable , ajoute-t-il , c'est que la grâce duSei- ** » gneur se faisait sentir même dans nos chevaux ( operaba^ } M turDominus tant in viris quàm in equis). « Car quel est le \ » chrétien , dit Raymond, a qui son cheval ait manqué, si ^ » ce n'est après le combat , quoique pendant sept jours il ne ^ » se fût nourri que d'écorces et de feuilles d'arbres? Qui ^ i> pourrait méconnaître les merveilles que leJSeigneur % opé- » rées pour nous? continue le chroniqueur. Ces chevaux » affamés qui , naguère en sortant du camp , avaient à peine M effleuré le pâturage , atteignaient dans les champs du com- » bat les coursiers rapides des Sarrasins, w Le chroniqueur paraît persuadé que le nombre des soldats chrétiens s était augmenté au sortir de la ville ; mais il ne dit rien de la légion céleste qui, d'après le témoignage de quelques auteurs, descendit des montagnes pour secourir les défenseurs de la croix

Après avoir parlé du butin immense qui fut le prix de cette victoire, et blâmé les croisés de ne s'être pas mis sur-le-champ en marche pour Jérusalem après la défaite de Kerbogath, Raymond d'Agiles déplore la mort de Tévêquc du Puy, et toujours entraîné par son penchant à raconter des prodiges , il fait apparaître le pontife que venaient de perdre les croisés , accompagné de l'apôtre saint André. Dans cette apparition, l'évêque du Puy qui se présente la barbe demi-brûlée, dit à Barthelemi qu'il a été atteint par les flammes de l'enfer, pour avoir douté un moment de la découverte de la sainte lance% (On voit par là que beaucoup de pèlerins étaient persuadés que l'évêque du Puy ne croyait pas à la vérité de la sainte lance. Nous renvoyons à ce sujet à l'histoire de Foucher de Chartres qui paraît exprimer cette opinion. ) L'évêqnc ajoute que les prières des fidèles lui ont apporté quelque soulagement dans ses souiOfrances. « Mais rien, dit-il, ne m'a » soulagé comme ce cierge que mes amis ont offert pour » moi, et ces trois deniers que j'ai moi-même offerts à

» la lance du Seigneur {quos ego lancées obtulp)» » Ces dernières paroles sont remarquables , en ce qu'elles annoncent Sue la lance attirait des offrandes à ceux qui en étaient les éposîtaires. Saint André parle après Tévéque du Puy, et son discours a pour but de ramener la concorde parmi les chefs des pèlerins. Tous ces moyens , employés une fois avec succès, commençaient à s'user. « On crut d'abord toutes ces choses, dit Raymond, ensuite on les oublia. »

Tous les princes s'étaient rassemblésx dans l'église du lÂenlieureux Pierre à Antioclie , pour s'occuper de la continuation du voyage , et la possession de la ville fut l'occasion de nouveaux débats ; le comte de Saint-Gilles répétait toujours que les chefs, ne devaient point consentir à la honte d'un parjure envers Alexis. Ces contestations funestes excitèrent l'indignation du peuple; les plaintes des croisés amenèrent enfin entre Bohémond et le comte une paix qui n'en était pas une [discordem pacem) , et l'armée se disposa à se mettre en route.

Après la prise de Marrah, le comte invita les princes à se réunir à Roha pour s'occuper du voyage à Jérusalem et des intérêts de l'armée chrétienne^. Cette conturence ne rétabUt point l'union parmi les chefs. Le comte de Saint - Gilles voulait donner dix mille sous au duc de Lorraine , autant au comte de Normandie , six mille au comte de Flandre, cinq mille à Tancrède, et autant aux autres princes. (Il paraît que le comte de Toulouse voulait prendre les princes à sa solde.] D'un autre côté, le même comte envoyait une garnison à Marrah, pour défendre la ville contre ceux qui voudraient' la lui enlever ; les pauvres pèlerins qui étaient restés dans cette place , ne purent contenir leur indignation. « Quoi! s'écrièi*ent-ils, des querelles • pour Antioche ! des querelles pour Marrah ! Dans toutes » les victoires que Dieu nous accorde, ily aura donc toujours » des disputes entre les chefs , et une diminution dans l'ar- » mée ? Non , il n'y aura plus de débats sur la possession de » cette ville ; renversons ses murailles , et que la paix règne » parmi nos princes. » (Toyez pour cet événement la fin du troisième Uvre de notre histoire , 4* édition. ) Le siège et la conquête de Marrah avaient attiré beaucoup de misères tur les croisés ; dès le commencement du siège , la disette bt si grande , que plus de dix mille chrétiens erraient dans les champs comme des troupeaux , fouillant la terre pour trouver quehjues grains de froment, d'orge, de fève ou de tout autre légume. La famine se fit plus cruellement sentir après le siège ; le&pâerins en vinrent jusqu'à manger des ca-

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