‹ Bibliothèque égyptologique (volume 4)Chapitre 14 sur 35 · Faurie, ingénieur géographe, mort en Égypte · texte numérisé non relu

Faurie, ingénieur géographe, mort en Égypte

NOTES DE VOYAGE EN ÉGYPTE

Mais elles sont ruinées, ces colonnes autrefois si belles; elles ont éprouvé les ravages du temps et de la barbarie. Rassemblées confusément et sans ordre, une petite colonne se trouve à côté d’une grosse; celle d’un petit diamètre suit celle d’un diamètre plus grand; mais, ô comble de la barbarie, la base est mise à la place du chapiteau et le chapiteau à la place de la base. Les colonnes égyptiennes sont mêlées avec celles des Sarrasins; le chapiteau corinthien est à côté d’un chapiteau en forme de corbeille. Toutes les colonnes sont liées entre elles par des planches ; l’ensemble en est beau, mais les détails en sont détestables.

Dans cette mosquée se trouvent une chaire en bois de sycomore travaillé avec beaucoup d’art et que le temps a recouverte de mousses de couleurs variées, une niche en mosaïque, des murs revêtus de plaques de marbre disposées sans art et sans goût, et une urne en marbre d’Égypte, chargée de caractères d’hiéroglyphes et que l’on a jugée digne d’orner le musée français (elle n’avait pas son couvercle, mais on dit l’avoir retrouvé dans une rue d’Alexandrie), des cadrans où sont tracées les courbes qui indiquent les différentes saisons de l’année, des compartiments en marbre.

Au milieu se trouvent plusieurs palmiers. Nous montâmes au haut du minaret, d’où nous aperçûmes tout l’ensemble de la ville avec ses deux ports.

Non loin de cette mosquée, du côté du Port-Vieux, se trouvent trois colonnes, restes d’un ancien monument; elles sont d’un très beau granit, poli par la main des hommes. Le temps les a un peu dégradées; dans quelques-unes de leurs pai'ties, elles sont déliées.

Nous dirigeâmes ensuite nos pas vers la porte de Rosette, et nous fîmes route avec les citoyens Dolomieu’ etDenon1 2,

1. Dolomieu, 1750-1801, membre de l’Institut d’Ëgypte, minéralogiste, professeur au Muséum, membre de l’Institut.

2. Denon, 1847-1825, membre de l’Institut d’Égypte, directeur général

que nous rencontrâmes, Des ruines de bâtiments construits en briques, des citernes dont l’entrée est décorée d’une base de colonne percée, une mosquée dans les murs de laquelle se trouve une fort belle colonne de granit, des dunes, les unes élevées, les autres assez basses, dont les noyaux sont de petits monceaux de ruines, autour desquels les sables transportés par les vents des déserts de l’Arabie viennent s’agglomérer. Il est probable que c’est ainsi que se forment toutes les dunes; une simple ruine peut donner naissance à une montagne de sable.

Nous arrivâmes enfin â la porte de Rosette. C’est une mauvaise fortification construite par les Sarrasins ; elle n’est remarquable que par les énormes pierres de granit qui en forment le cadre.

Nous entrâmes dans le camp français, qui se trouve à côté. Les soldats y mangeaient encore du biscuit. Tous en général étaient très contents d’être â terre, mais beaucoup d’entre eux, peu contents des ressources qu’offrait le pays, désiraient déjà en sortir.

Le soleil commençant déjà à baisser, nous songeâmes à regagner la ville; il était d’ailleurs prudent de se retirer de bonne heure. Nous revînmes sur nos pas, et nous étions près de la porte de la ville, lorsqu’une balle siffla à nos oreilles ; heureusement, elle ne nous blessa pas. Nous montâmes dans le logement de notre camarade de vaisseau ; nous y soupâmes et nous y couchâmes ; nous n’y dormîmes pas très bien, ayant été assaillis par une foule d’insectes.

Le lendemain nous portâmes nos pas vers l’obélisque vulgairement appelé Aiguille de Cléopâtre. C’est un superbe morceau de granit, taillé en pyramide, terminé par un biseau. Les arêtes en sont vives, le poli assez beau ; il a cependant déjà éprouvé les ravages du temps ; un morceau en a été enlevé, a peu près à la moitié de la hauteur. Depuis

des Musées, membre de l’Institut, auteur d’un important ouvrage sur l’Égypte.

NOTES DE VOYAGE EN ÉGYPTE

la base jusqu’au sommet, elle est couverte de caractères hiéroglyphiques ; elle a sept pieds de côté à la base, et à peu près cinquante-sept pieds de haut.

Tout à côté est enfoncée dans des ruines, une seconde aiguille dont on n’aperçoit que la base ; on y remarque aussi des caractères hiéroglyphiques. On s’est convaincu, d’après des fouilles faites sur les lieux, qu’elle était entière, et à peu près de même dimension que celle qui est sur sa base.

De cet endroit, nous aperçûmes les nombreuses tours, autrefois élevées par les Sarrasins pour la défense d’Alexandrie, et maintenant ruinées. Nous allâmes ensuite prendre un bain à la mer, près des bains dits de Cléopâtre.

Le soir, nous allâmes à l’ile de P haros, où était jadis construit un phare compté parmi les sept merveilles du monde. Maintenant l’on n’y voit plus qu’un fort informe, en partie ruiné, garni de quelques couleuvrines non montées sur des affûts, et dans la lumière desquelles on peut fourrer le petit doigt. L’ile est jointe au continent par une digue qui forme le Port-Vieux. Cette digue, dit-on, fut construite par Alexandre; mais à coup sûr, elle a été réparée depuis. Elle est formée par un enrochement d’une large base; dans la partie supérieure, on voit des tronçons de colonnes de granit.

Le jour suivant, nous allâmes à la colonne de Pompée. Nous y rencontrâmes une grande partie des membres de la Commission des savants. Ils s’occupaient déjà des travaux ; on n’avait pas encore pourvu à leur subsistance, et ils étaient dans l’abandon le plus absolu. Le général en chef, occupé plus spécialement de combinaisons militaires, s’en inquiétait peu ; le général Caffarelli, plus particulièrement chargé d’eux, n’y songeait nullement. On poussa les choses si loin, que deux hommes, précieux aux arts, aux sciences et à la France, furent aussi oubliés. Ils eurent le courage de faire sentir toute l’indignité d’une pareille conduite, et s’en plaignirent amèrement. Ils étaient très mal logés et manquaient de subsistances.

Le citoyen Dolomieu revint à la charge et témoigna tout son mécontentement de l’abandon où on laissait une foule de jeunes gens que l’on avait arrachés à leur patrie, à leurs parents, à leurs amis, et auxquels on avait promis monts et merveilles.

Enfin le résultat de ces plaintes fut que, cinq jours après le débarquement des savants, dont quelques-uns furent même livrés à toutes les horreurs de la faim, on s’occupa de leur donner les rations que l’on accorde aux simples soldats, et de les loger dans d’horribles galetas... Quel beau sujet de caricature pour les Français qui rient de tout, que de voir des savants à la colonne de Pompée, en mesurant péniblement les dimensions, et au retour, cherchant avec avidité des citernes, où ils pussent étancher leur soif, en attendant qu’ils pussent satisfaire leur faim !

La colonne de Pompée est posée sur un petit tertre, au milieu des décombres qui sont probablement les ruines de l’ancienne ville. Elle repose sur une pyramide renversée et couverte d’hiéroglyphes. Tout le reste n’est qu’un remplissage, sur lequel cependant reposait aussi la colonne ; mais l’avarice y ayant probablement soupçonné un trésor, ce piédestal fut ruiné par un côté; la colonne n’est plus d’aplomb.

Les architectes s’occupent d’un premier projet de monument, dédié aux mânes des Français, morts en arrivant à Alexandrie. Bodard1, Faye2 et Chabrol3 restent attachés au canal d’Alexandrie.

Le 18 messidor an VI (6 juillet 1798), des Arabes Bédouins ramènent une vingtaine de prisonniers français, et font leur paix avec le général ; on leur donne de l’argent, comme cela avait été promis.

1. Bodard, 1765-1799, ingénieur des ponts et chaussées, mort de la peste en Égypte.

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