Dubois-Aymé
Bibl. ÉGYPT., T. VI.
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Bahbeit c’est du beau granit rouge, tandis qu’à Dendérah ce n’est que du grès. J’ai compté jusqu’à quatre de ces chapiteaux renversés et enfouis dans les décombres, et il est certain que si l’on faisait des fouilles, ce qui serait extrêmement facile, on en trouverait un bien plus grand nombre. Des débris de colonnes sont épars çà et là, et couverts, comme à Dendérah, de nombreux hiéroglyphes. La beauté du travail, la richesse des costumes sont en tout comparables au magnifique temple de Dendérah.
Je ne me suis point aperçu, cependant, qu’ici comme dans beaucoup d’autres ruines de la Haute-Égypte, les figures et les hiéroglyphes sculptés aient été peints. On y voit, comme à Dendérah, des hiéroglyphes tout à fait en relief, et d’autres seulement en relief dans le creux. Toutes les offrandes sont faites à Isis coiffée de la dépouille d’un vautour, surmontée des cornes du taureau. Des étoiles établissent, comme à Dendérah, des lignes de démarcation entre les bas-reliefs.
J'ai mesuré une pierre qui a 3rQ40 de long et lm40 de large et 0m72 depaisseur. Un scarabée qui se trouve sculpté dessus me l’a fait reconnaître pour avoir évidemment appartenu à un plafond.
La manière dont les débris de granit sont entassés les uns sur les autres est vraiment surprenante. Il faut que l’édifice ait été ruiné dans ses fondements, car les débris les plus apparents ont évidemment appartenu à des plafonds.
On voit quelques-unes de ces charmantes frises qui plaisent, tant à Dendérah. C’est toujours la figure d’Isis qui s’y trouve, et il est hors de doute que le temple était consacré à cette déesse.
L’aspect des ruines de Bahbeit n’a rien de frappant pour ceux qui n’ont point vu d’autres monuments égyptiens que celui dont elles offrent les ruines; c’est pour eux un chaos informe. Mais celui qui, ayant parcouru les temples de la LIaute-Égypte, y retrouve tous les matériaux qui peuvent composer un édifice semblable à ceux qu’il a le plus admirés,
SÉJOUR DANS LA BASSIi-ÉGYPTE ET DÉPART
celui qui replace en idée sur leurs colonnes ces chapiteaux singuliers à tête d’ [sis, celui, enfin, qui réédifie par la pensée ce vaste édifice, et qui réfléchit que toute sa masse énorme est construite en granit, qu’elle en renferme peut-être plus que l’on n’en voit réuni dans toutes les ruines de Thèbes, celui-là, dis-je, ne peut s’empêcher de payer un tribut d’admiration aux anciens peuples qui élevèrent des constructions si remarquables. J’ai cherché beaucoup à m’assurer si les colonnes de granit avaient été d’un seul morceau, mais toutes les recherches que j’ai faites m’ont prouvé le contraire. Tous les débris de colonnes que j’ai vus m’ont convaincu qu’elles ont été construites par assises.
L’enceinte a trois cent soixante-deux mètres de longueur et deux cent quarante et un de largeur. Il me paraît hors de doute qu’elle n’était que l’enceinte particulière du temple et non de la ville. Cette enceinte a été détruite en grande partie. Un monticule, sur lequel est construit le village actuel de Bahbeit, a très probablement appartenu à la ville ancienne.
Semenhoud a été véritablement le siège de Sebennitus; elle n’occupe qu’une partie des ruines de l’ancienne ville. Ces décombres sont assez comparables à ceux du Vieux- Caire ou Fostat. J’y ai trouvé deux morceaux de granit de cinq à six pieds d'étendue. Un de ces morceaux est couvert d’hiéroglyphes très petits et qui ressemblent à une écriture courante. Son extrémité supérieure est terminée en sphère, couverte aussi de lignes d’hiéroglyphes. Sur une des faces, on voit les débris d’un scarabée ailé.
Mehallet cl-Kébir est la ville capitale du Delta. C’est un endroit considérable, mais dont une grande partie est ruinée et peu habitée. On rencontre dans les rues et dans les édifices de Mehallet el-Kébir, une grande quantité de granits de différentes couleurs, et du grès semblable à celui qui se trouve à la montagne Rouge, ou bien à celui dont les grands colosses de Thèbes sont construits. La plupart de ces granits
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sont sculptés et présentent des bas-reliefs analogues à ceux qui décorent les temples de la Haute-Égypte. La tradition n’ayant point conservé l’existence d’une ancienne ville dans cet endroit, il est probable que ces débris ont été tirés des ruines de Bebey, indiquées sur la carte ancienne de Danville, sous le nom d’Isis Oppidum. Les granits sont d’ailleurs de la même espèce que ceux que l’on voit encore sur ces ruines. Dans une des mosquées de Mehallet el-Kébir, on voit un très beau sarcophage en granit rouge; sa forme ne permet point de douter qu’il ne soit de construction grecque.
Dans la même mosquée, on trouve un sarcophage en pierre calcaire. Les degrés de portes de cette mosquée sont tous en granit sculpté d’hiéroglyphes. Les fondations des minarets d’une seconde mosquée sont en granit rouge, et enfin une troisième mosquée renferme un monolithe en granit noir, semblable à ceux que l’on voit dans le temple de Philæ.
Dans une autre rue, l’on rencontre un second sarcophage en granit rouge, et il est sans couvercle. L’on y voit aussi de gros quartiers de granit, et dans l’encoignure de la rue, une espèce de pilastre de forme égyptienne, mais qui a été fait par les Grecs ou plutôt par les Sarrasins. Les mosquées de Mehallet el-Kébir sont remplies de petites colonnes de granit rouge, pareilles à celles que l’on voit dans les mosquées du Caire.
En revenant de Semenhoud, j’ai passé par la branche de Damiette. . . Je revins au Caire vers le 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800). Des tracasseries me furent suscitées pour m’obliger de retourner à mon poste. Enfin, après beaucoup de désagréments, je repartis de nouveau pour ma destination vers le 23 brumaire de l’an IX (12 novembre 1800). En arrivant à Menouf, je trouvai la nouvelle digue, construite vis-à-vis de cette ville, entièrement emportée.
Le 12 frimaire, je reçus l’avis de la visite du citoyen Girard.
Le 24 frimaire, je me suis mis en route avec le citoyen Girard, pour parcourir l’intérieur du Delta. Nous nous rendîmes de Menouf à Tantah. De Chibin à Tantah, on compte trois heures de marche; on trouve sur cette route un monceau de décombres, partie en briques crues et partie en briques cuites, qui porte, dans le langage du pays, le nom de Montagne Rouge; ce sont probablement les restes d’une ville antique.
A l’est de la ville est le Champ des Morts. C’est un monticule de terre considérable; il est coupé à pic dans certains endroits, et l’on aperçoit dans les coupures des briques crues de grande dimension. Il est très probable que ce sont des débris antiques. Tantah est bâtie en briques cuites.
Nous sommes restés le 26 et le 27 frimaire à Tantah. Le 28, nous nous sommes mis en route pour Rhamanieh. Nous avons terminé notre première journée aux villages de Sédimé et d’El-Naharieh, où l’on voit des traces évidentes d’anciens établissements.
Le 29, nous achevâmes de parcourir le canal de Chibin jusqu’à son embouchure dans le Nil, à Farestaq.
Nous nous arrêtâmes à Sâ el-Aghar, où l’on voit des ruines égyptiennes très considérables. Elles consistent en deux gros mamelons, construits partie en terre, partie en briques crues, couverts de débris de poteries, et actuellement encore en exploitation pour le dourah. On voit en outre une grande enceinte rectangulaire construite en briques. Elle a une épaisseur plus considérable que celle de l’enceinte d’Héliopolis, mais elle a une élévation que l’on rencontre dans toute l’Égypte, et particulièrement dans la Haute- Égypte. A côté des petits ravins, formés par les écoulements des eaux de pluie, on distingue encore le parement extérieur de ces murs en briques crues. L’appareil y est parfaitement dessiné, et l’on y reconnaît très bien les briques, qui sont d’une dimension considérable. Au milieu de cette enceinte est un énorme monceau de terre en briques crues,
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sur lequel il dut y avoir quelques constructions; il est hérissé de pans de murs en briques crues de petite dimension, qui ne portent point, un caractère d’antiquité.
Le 30, nous arrivâmes à Dessouk. Nous repartîmes le 1er nivôse pour Tantah, mais en suivant une autre route. Nous arrivâmes le 3 à Tantah; nous en partîmes le lendemain pour Semenhoud, où nous arrivâmes le 5, n’ayant pu pousser, le premier jour, que jusqu’à Mehallet el- Kébir.
Le 10 nivôse, je suis retourné à Bahbeit. J’ai compté un plus grand nombre de chapiteaux que je ne l’avais fait la première fois. Ils sont au nombre de huit; en les recherchant avec plus de soin et en faisant quelques fouilles, on en retrouverait encore davantage. J’ai pris la mesure de quelques corniches et de quelques tambours de colonnes. J’ai remarqué des blocs dans lesquels sont pratiqués les chapiteaux par où la lumière arrivait dans l’intérieur du temple. Les parements sont exécutés avec un soin étonnant, et les arêtes sont parfaitement vives et parfaitement droites. Des blocs de granit renferment aussi des degrés d’escaliers, dont la pente est très douce et qui ressemblent entièrement à ceux que nous avons vus dans la Haute-Égypte. Les ruines sont contenues dans un espace de quatre-vingt-dix mètres sur cinquante.
Le portique du temple doit avoir existé du côté du village actuel de Bahbeit, là où se trouvent les débris des chapiteaux et des figures sculptées de plus grande dimension. J’ai retrouvé aussi des restes de dés des chapiteaux; les figures sont en relief dans le creux, ou tout à fait en relief sur le parement. J’ai fait le tour du village actuel de Bahbeit, où je n’ai trouvé que quelques pierres éparses. Les portions de dés que j’ai vues au milieu de la petite niche renferment des uræus.
Le 7 nivôse, j’ai été à Aboukir.
Le jour où nous sommes arrivés à Mehallet el-Kébir, nous
avons été logés chez un des habitants les plus considérables de la ville.
Depuis le 15 jusqu’au 23 nivôse (5-13 janvier 1801), j’ai été retenu à Semenhoud. Les Arabes étant venus en plus grand nombre, on se mit à leur poursuite, et je ne pus avoir d’escorte.
Le 23, je partis donc de Semenhoud avec une escorte de quinze hommes. Je suivis pendant quelque temps les bords du Nil; je passai à Aboukir qui, à n’en pas douter, a été le siège d’une ancienne ville. Les monticules de décombres qui environnent la ville, un gros bloc de grès, une espèce d’éminence de forme cubique qui se trouve à peu près à trois cents mètres de ces ruines donnent du poids à ces conjectures. Danville indique à cet emplacement la ville ancienne de Busiris.
Mélik est un village considérable qui a donné son nom au canal sur lequel il se trouve. Au sud de la ville, et en face d'un coude que fait le canal, se trouvent des monticules très élevés de briques crues. Il n’y a point de doute qu’il y ait eu là une ville ancienne très considérable.
Le 23, en revenant de Chibin à Menouf, j’ai trouvé tous les canaux qui arrosent cette partie du Delta en partie desséchés.
Du 23 au 29, je me suis occupé des renseignements pour les routes à établir dans le Delta. Le 29 pluviôse an IX (8 février 1801), je suis parti pour Semenhoud, puis je suis reparti de Semenhoud pour le Caire. Après une quarantaine de sept jours, je suis rentré au Caire le 3 ventôse an IX.
Le 11 ventôse, les Anglais ont paru devant Alexandrie. Le 13, ils étaient prêts à faire leur débarquement. Les vents les ayant éloignés pendant quatre jours, ils n’ont pu l’effectuer que le 17. Ces jours-là, le général Friant a été repoussé. Le 22, Lanusse et Friant, réunis, ont attaqué et ont été repoussés. Le 30 (21 mars), l’armée tout entière, sous les ordres du général Menou, a attaqué sans succès.
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Du lfir au 15 germinal, l’arrivée des Osmanlis par le désert est successivement annoncée, confirmée. Tout ce que les Français ont de précieux est porté dans la citadelle; toutes les administrations civiles s’y retirent; les membres de la Commission ont ordre de s’v renfermer eux-mêmes. La peste faisait des ravages si effrayants, qu’un jour on compta neuf cents Égyptiens morts et cent cinquante Français attaqués. Les rues du Caire présentaient tous les jours le spectacle le plus affreux; on n’y rencontrait que des convois de morts accompagnés, on pourrait dire, par des mourants. En effet, un grand nombre de ceux qui suivaient les convois étaient attaqués eux-mêmes de la peste. On les voyait les uns abattus par de violents maux de tête, les autres se retirant dans les coins des rues pour y vomir, symptômes également précurseurs de l’horrible maladie. Quelques-uns portaient sur leur figure des taches livides et les signes non équivoques d’un malaise général.
Tel était le tableau que présentait la ville du Caire, lorsque les membres de la Commission, justement alarmés, prirent la résolution de se soustraire aux maux que leur annonçaient la peste et la guerre. Ils obtinrent du général Béliard, commandant de la ville du Caire, la permission de profiter de l’escorte d’un convoi de vivres, pour se rendre à Alexandrie. Nous nous embarquâmes le 16 germinal (16 avril 1801) à Boulak, pour ne nous rendre à Rhamanieh que le 20.
J’étais embarqué sur une djerme où se trouvait aussi notre collègue Lerouge', qui était attaqué de la peste, dont il mourut en arrivant à Alexandrie. Durant tout le voyage, nous ignorâmes quelle était sa maladie. La crainte, sans doute, de se voir abandonné le déterminait à cacher son état, qui ne fut manifeste pour nous que lors de la traversée du lac Maréotis. Pendant les trois jours que nous em-
1. Lerouge, littérateur, membre de la Commission des Sciences et Arts.
ployâmes à descendre le Nil, je couchai pour ainsi dire côte à côte près de lui. L’altération de ses traits, l’usage fréquent qu’il faisait de frictions avec le vinaigre auraient dû m’avertir de l’état fâcheux où il se trouvait; mais heureusement rien ne troubla la sécurité dans laquelle j’étais.
Le 19, les ennemis s’étaient emparés de Rosette que les Français avaient évacuée. Nous fûmes on ne peut pas plus mal reçus à Rhamanieh. Le commandant du fort ne nous épargna ni dégoûts, ni humiliations. Sous le prétexte que le général Menou avait renvoyé d’Alexandrie toutes les bouches inutiles, il voulait nous empêcher d'y arriver et nous forcer de remonter au Caire. Le citoyen Cavalier, chef de brigade des dromadaires, se présenta heureusement fort à propos pour nous tirer du plus cruel embarras. Il nous prit sous sa protection, et, partis le 23 germinal, nous arrivâmes à Alexandrie le 24, après avoir éprouvé mille fatigues et mille contrariétés dans la traversée du lac Maréotis. Nos chameaux enfonçaient en effet jusqu’aux genoux dans l’espèce de boue liquide qui forme le fond du lac, et dans laquelle les eaux de l’inondation, après avoir fertilisé les campagnes de laBahyreh, entretiennent une humidité constante.
La réception que l’on nous fit à Alexandrie ne fut point du tout rassurante, et il fut question, au premier abord, de nous faire repartir sur-le-champ pour Rhamanieh. D’après les ordres du général, nous ne pûmes entrer dans la ville, et nous fûmes obligés de passer la nuit sous les murs d’Alexandrie. Toutefois, Menou se contenta d’ordonner le lendemain que nous fussions mis en quarantaine.
Nous restâmes ainsi isolés pendant cinq jours, ce qui fut motivé jusqu’à un certain point, puisque notre collègue Lerouge mourut le deuxième jour de la peste dont il était attaqué. Voyant arriver sa fin prochaine, Lerouge voulut donner au citoyen Fourier un corset, garni de lingots d’or, dont il était revêtu. Ce fut en vain que ce dernier représenta
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que cet héritage appartenait à sa famille. Le citoyen Fourier ne voulut point toutefois accepter ce don qui s’élevait à vingt mille francs environ; il le déposa entre les mains du payeur de l'armée, qui en tint compte à la famille du citoyen Lerouge.
Rentrés dans Alexandrie, nous partageâmes le sort de la garnison. Les vivres étaient devenus fort rares, et ce ne fut qu’avec une extrême difficulté et en dépensant beaucoup d’argent, que nous pouvions suffire à notre existence. Nous partageâmes les rations de cheval et de chameau que l’on distribuait à la troupe.
L’inutilité dont nous étions dans la grande lutte qui était engagée et qui avait décidé irrévocablement du sort de l’Égypte, le désir bien naturel, après tant de choses, de revoir le sol de la patrie, déterminèrent les membres de la Commission à faire des démarches auprès du général en chef pour le retour en France. Le 16 prairial, Menou leur délivra le passeport suivant :