ARMÉE D'ORIENT
Au quartier général d’Alexandrie, le 16 prairial an IX de la République française.
« Menou, général en chef,
» Il est permis aux citoyens Fourier, Geoffroy, Nouet, Protain, Corancez, Savigny, Delisle, Redouté, Rigel, membres de l’Institut;
» Cécile, Fouquet, Balzac, Labate, Nectoux, Rozière, Delaporte, Raig, Merliam, Lacypierre, Costaz , Leduc, Jomard, J. Lenoir, Hassenfratz, Aimé, membres de la Commission des Arts;
» Lepère, Faye, Lepère (Gratien), Martin, Saint-Genys, Lancret, Fèvre, Chabrol, Joi lois, Raffeneau, Arnollet, Caristie, Favier, Dubois, Devi 1 1 iers, Alibert, Régnault, Bernard, Viard, ingénieurs des ponts et chaussées;
» Jomard, Aimé, Corabœuf, Bertre, Lescène, Laroche, ingénieurs géographes,
» De s’embarquer sur le vaisseau Y Oiseau, commandé par le citoyen Murat, et de se rendre en France par la route qui paraîtra la plus convenable au commandant du bâtiment.
» Le Général en chef invite tous les commandants des Hottes ou bâtiments, même des nations actuellement en guerre avec la République française, à laisser passer librement tous les citoyens ci-dessus désignés, sans leur faire ni souffrir qu’il leur soit fait aucun mal ou violence. Chaque Général ou Commandant de vaisseau, actuellement en guerre avec la République, devra sentir que les hommes qui cultivent purement et simplement les sciences, et qui ne prennent aucune part aux opérations de la guerre, doivent être protégés et secourus par toutes les nations.
» Le Général en chef déclare à tout l’Univers, au nom de l’honneur, qu’il n’a chargé d’aucun paquet, d’aucune dépêche, d’aucun renseignement, de rien enfin qui ait rapport à l’Égypte ou â l’armée française d’Orient, les individus désignés dans le précédent passeport.
» Les mêmes individus ont déclaré aussi au Général en chef, sur leur parole d’honneur, qu’ils n’étaient personnellement porteurs de rien qui ait rapport, soit à l’armée française, soit à la République, soit à la politique, soit aux finances, soit au commerce, soit à la géographie, soit à la topographie de l’Égypte. Ils ont déclaré enfin qu’ils n’emportaient rien qui pût être d’aucune utilité ou donner quelque renseignement sur l’Égypte au Gouvernement de la République française.
» C’est d’après toutes ces considérations que le Général
en chef s’est déterminé à inviter tontes les nations, amies et ennemies de la République française, à donner secours et protection à tous les individus ci-dessus dénommés.
» Le Général en chef,
» Signé : Abd. J. Menou. »
Suit l’original du passeport en turc :
Les membres de la Commission des Avis au Général en chef de l'armée d’Égypte.
« Citoyen Général,
» Nous vous renouvelons, au nom de tous nos collègues, les demandes que nous vous avons adressées, concernant notre départ. Plusieurs circonstances se sont opposées jusqu’ici à l’exécution des ordres que vous avez donnés, mais toutes ces difficultés pourront être levées lorsque vous autoriserez la communication de notre passeport à l’armée ennemie.
» Vous avez établi d’une manière formelle les droits et les sûretés que nous donne l’usage constant de l’Europe. Nous avons recours une dernière fois, Citoyen Général, au même esprit de justice qui vous a dicté cette disposition. Vous ne refuserez point sûreté et protection, dans une conjoncture aussi importante, à des hommes qui ont rempli avec dévouement la carrière dont on les avait chargés, qui ont désiré et obtenu votre estime, que tant de motifs appellent depuis longtemps dans leur patrie, et qui réclament aujourd’hui l’effet de vos promesses, ne pouvant point être d’une utilité directe dans la défense d’une place de guerre.
» Ce sont ces mêmes raisons qui vous ont déterminé à
nous rendre à nos familles, à notre patrie, à nos occupations publiques, à nos travaux particuliers. Nous vous prions de donner vos derniers ordres pour la prompte exécution de la mesure que vous avez prise, et nous ne pouvons attendre qu’avec confiance le succès d’une demande, qui vous est adressée au nom des Sciences et des Arts que vous aimez, et qui est fondée sur des motifs aussi évidents.
» Agréez nos remerciements et les assurances de notre respect. »
Dès le lendemain, les membres de la Commission s’embarquèrent à bord de Y Oiseau, capitaine Murat. Ce bâtiment ne leur avait pas porté bonheur lors de leur premier embarquement, et l’événement ne justifia que trop les funestes présages qu’il fit naître chez plusieurs d’entre nous.
Quoique tout parût arrêté pour notre départ, il n’est toutefois sorte de prétextes qui ne furent employés par le général Menou pour éluder l’effet de sa parole. En vain lui insinua-t-on qu’il était convenable qu’il entamât une négociation avec les Anglais pour la sûreté de notre voyage. Il se refusa obstinément â toute démarche â ce sujet.
Enfin, après un mois d’embarquement, les membres de la Commission, las de tant de délais et de la position fâcheuse dans laquelle ils se trouvaient, fatigués d’ailleurs de l’habitation du bâtiment, où un si long séjour commençait â les rendre â charge les uns aux autres et â aigrir leur caractère, prirent le parti de faire une nouvelle démarche auprès du général en chef.
Le 21 messidor an IX (10 juillet 1801), ils écrivirent la lettre ci-dessus au général Menou, pour lui représenter que diverses circonstances s’étaient opposées jusqu’alors â l’exécution des ordres qu’il avait donnés pour notre départ, et pour le prier de lever tous les obstacles.
Cette lettre fut portée par deux commissaires, qui furent fort bien accueillis du général en chef. Elle fut suivie d’une
réponse conçue en ce£ termes et datée du 22 messidor :
« Il est permis au bâtiment Y Oiseau de partir quand bon » lui semblera.
» Signé: Abd. J. Menou. »
Cet ordre, quoiqu’il nous comblât de joie, nous causa toutefois une grande perplexité pour son exécution. Quel jour, â quelle heure, et comment pouvions-nous partir? Le citoyen Fourier se rendit chez le citoyen Richer, commandant d'armes, pour lui communiquer l’embarras où nous étions d’exécuter un ordre qui nous paraissait aussi vague. Celui-ci répondit que, d’après l’ordre du général en chef, nous étions libres de sortir, même à midi, et que personne n’y pouvait trouver à redire.
Nous fîmes donc nos dispositions pour partir. Le 23 au matin, nous pûmes appareiller. On commença les manœuvres vers minuit, mais la lenteur avec laquelle elles furent exécutées ne nous permit de lever l’ancre qu’à la pointe du jour, et ce ne fut qu’au lever du soleil que nous nous trouvâmes hors des passes. Alors le capitaine demanda â tous les passagers les lettres et les papiers qui leur avaient été remis et qui pouvaient donner des détails sur la position des Français à Alexandrie. Ils furent tous immédiatement remis et jetés à la mer.
Cette mesure était à peine exécutée, que le capitaine fit élever, à notre grand étonnement, le pavillon anglais au haut du mât de misaine du bâtiment. Pris à part et interrogé par un de nous sur ces dispositions, le capitaine répondit qu’il ne mettait le pavillon parlementaire que pour nous assurer les moyens de communiquer notre passeport à l’amiral anglais. Les mouvements de YOiseciu, pour sortir du port d’Alexandrie, n'avaient point échappé à la croisière anglaise, et nous étions à peine sortis des passes que la corvette la Cynthia nous tira un coup de canon à boulet, pour
nous appeler à l’obéissance. Nous étions encore trop près des rochers pour nous mettre en panne et attendre le bâtiment anglais. Notre vaisseau poursuivit donc sa route au nord-est. Un second coup de canon, tiré à ricochet à l’avant du bâtiment, nous avertit bientôt de l’impatience de la corvette. Nous diminuâmes de voiles, et nous fûmes bientôt rejoints par le canot du bâtiment anglais, portant un officier qui demandait le capitaine Murat.
Il résulta, de l’explication qu’ils eurent ensemble, que nous fûmes conduits à’ Aboukir, où se trouvait l’amiral Keith, commandant de la Hotte anglaise; les deux pavillons français et anglais bottaient toujours au haut des mâts.
Nous arrivâmes donc â Aboukir vers trois heures après midi. 11 faut se rappeler que toutes ces manœuvres avaient lieu en plein jour, et qu’elles étaient aperçues de tous les points de la côte et de la ville même d’Alexandrie.
Le capitaine du brick français, celui de la corvette anglaise et le citoyen Fourier se rendirent à bord du Foudroyant, que montait Lord Keith. L’officier présenta le passeport qui nous avait été délivré par le général Menou. L’Amiral anglais refusa opiniâtrement de nous laisser continuer notre voyage pour la France. En vain lui objectat-on que l’article XI de la Convention du Caire accordait le départ des membres de la Commission. L’amiral répondit que si le général Menou adoptait en entier cette convention, cela ne souffrirait aucune difficulté; que d’ailleurs le général Menou ne lui avait point fait part de notre sortie, à laquelle il eût peut-être accédé, si elle eût été demandée. Du reste, il se fonda principalement, pour se refuser aux instances qui lui étaient faites, sur ce que, du moment où les eaux de la mer avaient été jetées dans le lac Maréotis, il avait considéré la ville d’Alexandrie comme bloquée, et qu’il n’en devait par conséquent sortir aucun habitant. Nous fûmes porteurs d’une lettre pour le général Menou, dans laquelle l’amiral anglais énonçait les motifs de son refus de nous
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laisser continuer notre voyage et lui laissait entrevoir toutefois qu'il était disposé à entrer en négociation pour cette affaire.
Sidney Smith, qui revenait du camp anglais et qui se trouvait chez l’amiral lorsque nos deux commissaires y arrivèrent, eut la curiosité de reconnaître les différents membres de la Commission. Il profita donc de la corvette qu’on nous envoyait pour rejoindre son vaisseau le Tigre, en croisière devant Alexandrie. Chemin faisant, il accompagna le citoyen Fourier jusqu’à bord de Y Oiseau, où il monta. Il y passa quelques heures; il s’entretint pendant longtemps avec les membres de la Commission, leur disant que s’il eût été maître, comme l’année passée, leur départ n’aurait éprouvé aucune difficulté. Sidney Smith nous quitta vers neuf heures du soir.
Nous arrivâmes devant le port d’Alexandrie dans la matinée du 27. A l’entrée des passes, on tira un coup de canon pour demander un pilote. Le commandant des avisos, chargé de garder l’entrée du port, voulut bien en servir lui-même. Lorsque le brick faisait voile dans l’intérieur du port, il fut transmis au capitaine un ordre écrit du commandant de la rade, qui lui enjoignait de mouiller à trois encablures à l’ouest de la frégate Y Égyptienne, et de rester consigné à bord jusqu’à nouvel ordre.
Voici l’ordre textuel :
« J. Villeneuve, commandant la Justice et la rade.
» Il est ordonné au capitaine du brick Y Oiseau de se mouiller à trois encablures à l’ouest de Y Égyptienne, et de rester consigné à bord, lui et tous les individus qui y sont, jusqu’à nouvel ordre.
» Signé : J. Villeneuve. »
Mais bientôt cet ordre fut changé en un autre verbal, donné par la frégate Y Égyptienne, de mouiller à sa poupe
par le travers de la frégate la Justice. Le brick YOiseau se trouvait ainsi sous le feu des batteries de cette dernière. L’ordre fut exécuté, et l’on jeta l’ancre vers midi. Nous n’étions pas sans être vivement inquiets sur toutes ces dispositions, et il ne fallait pas moins que la conscience de n’avoir rien fait de répréhensible, pour nous rassurer un peu sur les conséquences des mesures dont nous étions témoins.
Nous commencions à calmer nos inquiétudes, lorsqu’un officier arrive dans un canot de la frégate la Justice. Le visage pâle et tout effaré, sans monter à bord, il appelle le capitaine Murat et lui donne à haute voix l’ordre suivant, que j’entendis bien distinctement : « Le général en chef » vous ordonne d’être à la voile dans un quart d’heure, sans » quoi le commandant a ordre de vous foutre à fond. » L’officier tenait sa montre â la main : « Je suis au désespoir, » ajouta-t-il, d’être porteur d’un pareil ordre, mais c’est » mon devoir. »
Le capitaine demanda que cet ordre lui fût donné par écrit. L’officier répondit qu’il le transmettait verbalement comme il l’avait reçu, et qu’il conseillait de mettre à la voile sur-le-champ, parce que les ordres du général en chef seraient ponctuellement exécutés.
Le citoyen Fourier lui demanda s’il voulait bien se charger de la lettre de l’amiral Keith, dont nous étions porteurs pour le général Menou. Il dit qu’il ne pouvait point, parce qu’il n’avait pas d’ordre à ce sujet. Nous vîmes alors charger les canons à bord de la frégate. Un canot de la Justice nous fut envoyé; on nous prévint que nous n’avions plus que cinq minutes à notre disposition, après quoi l’on ferait feu. Il n’y avait pas de temps à perdre. Les marins redoublèrent de zèle, et tous les passagers se mirent à tourner le cabestan ou aider l’équipage dans les travaux les plus urgents. Dans de telles angoisses, le courage de chacun fut doublé.
Bibl. ÉGYPT., T. VI.
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Pendant que tout cela se passait, le général Menou, furieux, se promenait sur le rivage, examinant tous les mouvements du vaisseau. Il vint bientôt un autre canot de la Justice, qui dit que l’on accordait dix minutes de plus, mais que c’était le dernier délai, après quoi l’on tirerait. Le jeune homme qui transmettait cet ordre avait les larmes aux yeux. Plusieurs d’entre nous ont remarqué que les dispositions étaient tellement prises, pour l’exécution des ordres barbares qui nous étaient transmis, que des canots et des chaloupes étaient distribués çà et là, entre la côte et notre bâtiment, probablement pour empêcher qui que ce fût d’échapper au désastre dont nous étions menacés. Enfin les pilotes arrivèrent à bord; le câble de Y Égyptienne fut envoyé, et nous mîmes à la voile, agités des plus sombres inquiétudes, mais éprouvant toutefois quelque satisfaction d’échapper à un danger imminent.
Quelques moments après notre départ, nous fûmes rejoints par un nouveau canot, où se trouvait un officier qui nous remit la lettre suivante. Elle était adressée au chef des mouvements militaires Richer, pour remettre aux Français, embarqués sur le brick YOiseau, avant leur sortie du port d’Alexandrie :
Alexandrie, le 27 thermidor an IX.
Le Général en chef de V Année d’Orient aux Français embarqués sur le brick /'Oiseau.
« Si, au lieu de sortir en plein jour, vous eussiez mis à la voile pendant la nuit; si, au lieu d’arborer le pavillon anglais, ce qui, selon les lois, mériterait à votre capitaine d’être pendu, vous fussiez sortis avec le pavillon français et même sans pavillon; si au moins vous eussiez essuyé une bordée de coups de canon pour soutenir l’honneur du pavillon français; si, en dernière analyse, au lieu de vous jeter
vous-mêmes entre les mains des ennemis, voyant que vous ne pouviez leur échapper, vous fussiez rentrés dans le Port- Neuf, alors, je vous aurais reçus comme on doit recevoir des Français.
» J’aime, j’estime et j’honore les sciences et ceux qui les cultivent; j’ai des sentiments plus particuliers encore pour plusieurs d’entre vous que je connais; j’aime avant tout l’honneur et la patrie. J’ai donné l'ordre, pour que vous sortiez à l’instant des ports et rades d’Alexandrie. »
A la lecture de cette lettre, tous les passagers manifestèrent leur profonde indignation, et l’on s’occupa de répondre sur-le-champ, par la lettre suivante rédigée par le citoyen Fourier :
A bord de Y Oiseau, le 29 messidor an IX.
Les citoyens français embarqués sur le brick /'Oiseau, au Général en chef cle l’Armée d’Orient.
« Citoyen Général,
» Nous exécutons l’ordre inattendu qui nous a été signifié, en même temps que le refus de nous écouter. La menace militaire de couler bas un bâtiment qui porte cent Français dans un port national, et dont nous avons vu préparer l’exécution, ne nous a pas laissé le choix du parti que nous avions à prendre.
» Vous nous avez adressé la permission de sortir du port, quand bon nous semblerait, et le résultat de votre conversation avec nos commissaires a été que, ne pouvant vous-même traiter de notre départ, vous nous laissiez le soin de veiller -à notre sûreté. Comme il nous restait quelques incertitudes sur l’heure à laquelle cette permission pouvait s’appliquer, on consulta le chef des mouvements militaires.
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Ce dernier répondit qu’aux termes de vos ordres, nous pouvions partir, même à midi. Nous avions prévenu la veille le préfet de la marine et le chef des mouvements militaires que nous nous proposions d’appareiller deux heures avant le jour. On a commencé les préparatifs à minuit. La lenteur des manœuvres et la force de la mer ne nous ont permis de sortir des passes qu’au lever du soleil. Les bâtiments qui les gardent n’ont manifesté aucune opposition. Nous sommes sortis d’Alexandrie avec le pavillon français; nous l’avons conservé jusqu’à notre retour, et sans aucune interruption, au milieu de l’escadre ennemie. Menacés par une corvette anglaise, qui nous a tiré deux coups de canon à boulets, le capitaine a jugé convenable de faire hisser le pavillon anglais, et il a répondu aux questions qui lui ont été faites à ce sujet, que son but était : 1° de jouir de l’avantage de garder le pavillon national; 2° de conserver le bâtiment à la République, en cas de non succès des démarches que nous nous trouvions obligés de faire.
» Telle est, citoyen Général, la réponse du capitaine du bâtiment.
» Notre dessein était de présenter notre passeport aux nations ennemies, et vous le regardez comme devant nous servir contre les dangers de la guerre. L’amiral anglais ne l’a point considéré sous le même point de vue, et il a principalement objecté qu’il n’avait reçu à cet égard aucune lettre de vous. Nous voulions vous faire à ce sujet un rapport très détaillé, qui contînt des circonstances très importantes. Nous avons été obligés de rentrer dans le port d’Alexandrie. L’ordre qui nous est donné d’en sortir nous expose au plus extrême péril. L’honneur et la patrie nous sont chers aussi, citoyen Général. Ils nous le sont même plus que les sciences que nous cultivons. C’est notre dévouement, c’est une confiance sans réserve qui nous ont placés dans les circonstances extraordinaires et terribles où nous sommes à cette heure. Ceux d’entre nous qui échapperont à
d’aussi grands dangers n’auront besoin d’aucune justification; ils seront approuvés par la nation entière.
» Salut et respect.
» Signé : (Tous les membres de la Commission). »
Cette réponse fut remise à l’officier de marine qui nous avait accompagnés jusqu’à la sortie des passes. Il voulut bien se charger aussi de la lettre du général Keith, dont nous étions porteurs pour le général Menou. Nous étions à peine sortis du port, que la corvette anglaise la Cynthia , qui avait examiné tous nos mouvements, nous tira un coup de fusil pour nous appeler à l’obéissance. On exécuta les mêmes manoeuvres que la première fois. Seulement, le capitaine de la corvette mit à bord de Y Oiseau un officier anglais et dix matelots.
Nous croisâmes durant toute la nuit, et ce ne fut que le lendemain 28, que nous pûmes arriver près de YAjnx, vaisseau de guerre commandant la croisière, et monté par le contre-amiral Sir Richard Bickerton.
Les citoyens Fourier, Thévenin et Murat se rendirent, en qualité de nos commissaires, à bord de ce vaisseau. Ils firent au contre-amiral un exposé des événements de la veille, mais celui-ci crut devoir en référer à l’amiral. 11 nous ôta la garnison anglaise que Ton avait mise à notre bord, et donna l’ordre au brick Kangouroo de nous envoyer jusqu’à Aboukir.
Sidney Smith revint encore à notre bord pour entendre, des membres de la Commission eux-mêmes, les détails qui avaient été donnés par nos commissaires; et il écrivit en notre faveur une lettre à l’amiral, qu’il remit au capitaine du Kangouroo. Il nous encouragea à la persévérance : « Vous » vous trouvez, dit-il, entre l’enclume et le marteau. Ne » quittez point l’amiral, que vous n’ayez obtenu ce que » vous désirez. »
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Les citoyens Fourier et Thévenin se rendirent donc auprès de Lord Keith, qui les reçut très sèchement et leur dit qu’il était indispensable que le bâtiment VOiseau rentrât dans le port d’Alexandrie. Sur l’observation qu’ils lui firent que le général Menou ne voulait point l’y laisser rentrer, l’amiral anglais parut se relâcher, et répondit qu’il était étonnant que le général Menou voulût donner des ordres à son escadre; qu'au reste, il lui écrirait et éclaircirait cette affaire.
Le citoyen Fourier eut rendez-vous le lendemain matin, à huit heures; mais lorsque nos commissaires se rendirent à bord, l’amiral refusa de les recevoir. On leur remit une lettre adressée au général Menou, et l’on assura qu’on transmettrait au contre-amiral Bickerton les ordres qu’il avait à suivre à notre égard. Dans cette lettre, Lord Keith se plaignait vivement de l’ordre qui nous avait été donné de sortir de nouveau du port d’Alexandrie.
Nous avions entre les mains la décision de notre sort; nous étions bien tentés de le connaître d’avance. Nous ne résistâmes donc point au désir d’ouvrir la lettre adressée au général Menou, et nous eûmes ainsi la conviction du sort auquel nous étions condamnés de rentrer sans délai à Alexandrie.
Mais bientôt M. Bickerton nous fit connaître les ordres qu’il avait reçus de l’amiral et qui portaient en substance que, sur le refus du général Menou de recevoir le brick VOiseau dans le port d’Alexandrie, les passagers seraient débarqués à la côte, avec tous leurs effets, et que le bâtiment serait ensuite brûlé.
La corvette la Cynthia, à laquelle la garde de notre bâtiment fut confiée, fut donc chargée de parlementer pour communiquer ces ordres au général Menou. Le capitaine anglais parlementa le 1er thermidor (20 juillet), mais le résultat ne put nous être communiqué que le 2. Le général Menou annonçait sèchement à l’amiral que les ordres étaient
donnés pour que le brick Y Oiseau fût reçu dans le port d'Alexandrie. En conséquence, le capitaine de la corvette reçut l’ordre de débarquer les passagers à la côte, s’ils refusaient de rentrer.
Le brick français reçut donc l’ordre, le 3, de suivre la corvette. Nous étions en ce moment à la hauteur de la tour des Arabes, à dix lieues ouest d’Alexandrie. La prochaine rentrée du bâtiment fit éclater la mésintelligence entre le capitaine et les membres de la Commission. Celui-là nous accusait de l’avoir entraîné dans des démarches que le général Menou considérait comme criminelles, ce qui lui ôtait tout à fait l’envie de rentrer à Alexandrie. D’un autre côté, il voulait que le bâtiment y rentrât, afin de le mettre â l’abri. Le capitaine nous demanda en conséquence de constater par un procès-verbal la conduite qu’il avait tenue.
Voici la copie textuelle du procès-verbal :
« L’an IX de la République et le 2 thermidor, sur la demande qui nous a été faite par le citoyen Hyacinthe Murat, capitaine du brick de commerce YOiseau, de constater la conduite tenue par lui, depuis le moment où il a obtenu la permission de sortir du port d’Alexandrie, nous soussignés, passagers, officiers et officiers non mariniers, à bord de YOiseau, certifions, en faveur de la vérité, que le 22 messidor an IX, nous avons obtenu du général en chef Menou la permission de sortir avec le bâtiment YOiseau, quand bon nous semblerait; que quelques-uns d’entre nous ont été avec le capitaine Murat chez le citoyen Richer, commandant militaire, pour prendre des renseignements sur le mode d’exécution de cette permission; que ce commandant avait répondu qu’aux termes du général Menou nous pouvions sortir en plein midi, si cela nous convenait; que, d’après cette assurance et l’envie que nous avions de sortir d’Alexandrie où nous étions embarqués depuis le 16 prairial, nous avions invité le capitaine Murat à hâter l’exécution de
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cette permission ; qu’en conséquence, le 26 messidor, à minuit, le capitaine avait fait les manœuvres pour lever l’ancre et mettre à la voile; que le temps nécessaire à ces opérations nous avait fait attendre le lever du soleil pour sortir du Port-Vieux d’Alexandrie; que les avisos et forts n’avaient fait aucune opposition à notre sortie, et qu’aussitôt que nous avions été hors de la portée des forts, le pavillon national au mât du pavillon, la corvette anglaise la Cynthia nous avait tiré un coup de canon, pour nous amener à l’obéissance; que, nonobstant, nous avions continué notre route à l’est, et qu’au second coup de canon, le capitaine Murat avait fait hisser le pavillon anglais au mât de misaine, en conservant toujours le pavillon national, afin de communiquer les passeports que nous jugions devoir être respectés par les nations ennemies de la République française; qu’en effet, l’officier commandant le bâtiment anglais n’avait pas voulu nous prendre, mais nous avait conduits à Aboukir, à l’amiral Keith, pour décider de notre voyage; que cet amiral, n’ayant pas jugé nos passeports valables, nous avait renvoyés à Alexandrie, porteurs d’une lettre pour le général en chef Menou, dans laquelle sans doute il lui faisait connaître ses motifs; qu’alors nous avions fait route sur Alexandrie, ayant le pavillon national au mât du pavillon; qu’à la vue des passes, nous avions mis le pavillon en berne pour réclamer les pilotes; que, ceux-ci n’arrivant pas, nous avions fait tirer un coup de canon en signal de détresse, ce qui avait déterminé le capitaine de frégate Guichard à venir lui-même â bord, pour nous servir de pilote et nous rentrer par la petite passe du Marabout; qu’arrivés dans le port, le capitaine Murat avait reçu ordre de venir mouiller à trois encablures à l’ouest de la frégate l 'Égyptienne, ordre qui avait été changé contre celui de mouiller entre les deux frégates Y Égyptienne et la Justice, à portée de la voix de cette dernière frégate, qui est montée par le commandant de la rade, le citoyen Villeneuve. Nous certifions de plus
séjour dans la basse-égypte et départ 153
qu’à peine nous avions eu jeté l’ancre, un officier était venu donner l’ordre, de la part du général en chef Menou, au capitaine Murat de remettre à la voile, sous quinze minutes, sous peine d’être coulés bas; que cet ordre, dont la communication fut demandée par écrit, ayant été refusé, nous fûmes obligés d’y obtempérer, sur les nouvelles instances de l’officier qui en était porteur, qui dit que la frégate la Justice avait chargé ses canons, pour le mettre à exécution, manœuvre que plusieurs d’entre nous avaient vu faire; qu alors le capitaine Murat avait ordonné la manœuvre et réclamé les pilotes pour sortir du port, et qu’il avait été joint par le citoyen Paul, lieutenant de vaisseau, qui amena les pilotes et dit qu’il avait ordre de ne pas quitter le bord sans nous avoir sortis des passes; qu’un instant après, et étant à la voile, nous avons reçu une lettre du général en chef Menou, adressée aux Français embarqués à bord de l 'Oiseau, avant sa sortie des ports et rades d'Alexandrie, dans laquelle ce général, mal informé sans doute, accuse le capitaine Murat d’avoir hissé le pavillon anglais, ce qui, dit-il, lui mériterait d’être pendu; que nous aurions répondu au général, pour le désabuser et lui faire connaître la conduite que nous avions tenue, conduite légitimée par ses ordres et ceux des chefs de la marine, et qu’enfin, étant alors hors des passes, nous avions été de nouveau repris par la corvette la Cynthia, qui, après nous avoir amenés à la croisière, nous avait, en vertu des ordres du contre-amiral, fait aller, sous l’escorte du brick Kangouroo, dans la baie d’Aboukir, pour recevoir les ordres de l’amiral Keith. Nous déclarons que cet amiral nous a renvoyés à la croisière anglaise pour attendre les ordres du contre-amiral qui la commande et de qui nous attendons la décision de la suite de notre voyage. Nous déclarons sur l’honneur que le capitaine Murat, dans toutes ces circonstances difficiles, n’a agi que dans l’intention de se rendre à nos désirs, et dans la persuasion que tout ce qu’il faisait
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était validé par les ordres ou permissions qui nous avaient été donnés ou accordés à plusieurs reprises.
» Signé : Nouet, Gratien Lepère, Alibert, Labatte, Lacypierre, Fèvre, Faye, Louis Pelou, Protain, Rigel, Chabrol, Martin, Cécile, Arnollet, Coraboeuf, Saint-Genis, Lenoir, Fouquet, Bernard, Redouté, Corancez, Favier, Fourier, Nectoux, Leduc. »
Au milieu de ces contestations, on faisait route sur Alexandrie. La nuit était close depuis longtemps, lorsqu’on aperçut un canot qui s’approcha de la corvette et bientôt se dirigea vers le brick l’Oiseau. C’était le grand canot du Tigre, où se trouvait Sidney Smith lui-même, qui venait offrir encore ses services aux membres de la Commission. Il voulait tenter un dernier effort pour empêcher le bâtiment de rentrer, et il voulait s’appuyer surtout de l’opposition formelle des passagers, pour réussir dans son projet.
Chacun des membres de la Commission fut donc nominalement appelé, pour savoir si son intention était de rentrer à Alexandrie. Tous manifestèrent l'opinion contraire.
Déjà M. Smith avait donné ordre de rejoindre la croisière et de s’attacher au Tigre, lorsqu’il interpella le capitaine Murat et lui demanda si son intention était de ne pas rentrer.
Le capitaine dit que son intention était de ne pas rentrer, mais qu’il exigeait que le bâtiment rentrât, et qu’il serait conduit par les officiers qui étaient à bord. Cette résolution déconcerta tous les projets de Sidney Smith.
Les membres de la Commission, vivement contrariés de cet incident, déclarèrent alors que, puisqu’il en était ainsi, personne ne sortirait du bâtiment, et que tout le monde rentrerait à Alexandrie. Les projets de fuite du capitaine Murat et du citoyen Thévenin se trouvèrent ainsi déjoués,
ce qui les effraya beaucoup. L’équipage et les officiers du bord, indignés de se voir lâchement abandonner par le capitaine, n’étaient pas les moins fermes dans la résolution de ne laisser sortir personne du bord.
Sidney Smith, témoin de tous ces débats, fut donc obligé de renoncer à son projet de prendre le brick français sous sa protection. Comme la nuit était déjà avancée et qu’il était fatigué, il alla se reposer sur un lit qu’on lui avait préparé sur le pont. Dès la pointe du jour, Sidney Smith se réveilla et les discussions recommencèrent. Le capitaine Murat déclara de nouveau qu’il entendait que le bâtiment rentrât dans le port d’Alexandrie. Les membres de la Commission dirent qu’ils ne voulaient point rentrer jusqu’à ce qu’on eût obtenu une nouvelle décision de l’amiral anglais. Le capitaine dressa alors procès-verbal de cette opposition. Il interpella les officiers et l’équipage, pour savoir d’eux s’ils avaient l’intention de seconder la violence que l’on paraissait vouloir lui faire. Ils lui répondirent qu’il serait obéi en tout point. En conséquence, Murat ordonna de mettre le cap sur Alexandrie.
Mais bientôt l’on s’aperçut que le citoyen Tliévenin, probablement d’accord avec Murat et voyant que l’on s’était relâché de la garde de l’échelle, s’empressait d’en profiter pour descendre dans le canot de Sidney Smith, avec deux jeunes gens à sa suite et plusieurs malles. Aussitôt tout le monde se porta en foule à l’échelle. Le citoyen Fourier s’y trouva un des premiers. On crut qu’il avait l’intention de se jeter aussi dans le canot, et tout le monde voulut l’y suivre. Dès ce moment, la confusion devint extrême; on pensa que c’était un sauve-qui-peut. Les uns, tels que notre collègue, se précipitèrent dans le canot, au risque de tomber à la mer, ce qui leur est effectivement arrivé. D’autres, craignant que le canot ne s’éloignât avant qu’il eussent pu y descendre, se préparaient à se jeter à la nage. Sidney Smith était encore à bord, au milieu de toute cette confusion, lorsqu’un inci-
NOTES DE VOYAGE EN ÉGYPTE
dent vint augmenter le désordre et jeter la . terreur dans tous les esprits. On se mit à crier : « A la sainte-barbe! On va mettre le feu aux poudres! » Ce cri d’alarme fît une vive impression sur tout le monde. M. Smith crut que l’on avait réellement le projet de faire sauter le bâtiment. Il demanda avec instance un pavillon pour faire à son vaisseau un signe de détresse, et comme on ne lui en apportait pas un assez promptement, il détacha un châle qu’il avait autour du cou et l’agita en l’air.
Cependant on courut à la sainte-barbe, où il ne se passait rien d’extraordinaire, et où seulement l’officier de quart Lefeu avait posté le maître canonnier, en cas d’événement, dans la disposition où se trouvaient tous les esprits. Ainsi, par une méprise singulière et qui ne pouvait avoir lieu que dans le désordre extrême où tout se trouvait sur le bâtiment, de ce que l’officier Lefeu avait fait garder la sainte-barbe, on en conclut que le feu était aux poudres.
Toutes ces circonstances raffermirent M. Smith dans le projet qu’il avait de ne point nous laisser rentrer à Alexandrie. Il alla, en conséquence, rendre compte au contreamiral de ce dont il avait été témoin, et M. Bickerton voulut, faire une nouvelle tentative auprès de l’amiral Keith.
Pendant que cela se passait, le général Menou, impatient de ne point voir rentrer le brick français, fît parvenir au contre-amiral une dépêche qui portait cette suscription :
Note pour être remise à l'officier général anglais, commandant la croisière devant Alexandrie.
Elle était ainsi conçue :
Alexandrie, le 3 thermidor an IX.
« Le Général en chef de l’armée française d’Orient a lieu d’être étonné que le brick Y Oiseau ne soit pas rentré dans le port d’Alexandrie. Lord Keith avait mandé positivement,
dans une lettre qu’il écrivait au Général en chef, que s’il n’était pas permis au brick Y Oiseau de rentrer dans le port, il allait en faire mettre les passagers à la côte et brûler le brick.
» Il suffisait que les individus que portait le brick fussent malheureux et français, pour que le Général en chef les reçût en même nombre seulement qu’ils étaient sortis. Il a eu l’honneur d’écrire avant-hier au Lord Keith, en lui marquant qu’il consentait à la rentrée du brick. »
Cette lettre du général Menou était à peu près conçue en ces termes :
« J’ai donné des ordres pour qu’on laissât rentrer le brick Y Oiseau dans le port d’Alexandrie. L’Europe et l’Univers entier nous jugeront. La lettre a été remise ouverte à un garde marine qui commandait le canot anglais. Elle devait être lue par le contre-amiral Sir Richard Bickerton, ainsi qu’il l’avait désiré. Le brick n’est pas rentré. Quelle en est la cause? Hier les Anglais ont demandé à parlementer. Un canot est sorti, et à mesure qu’il cheminait, le parlementaire anglais s’éloignait. Il a dû rentrer. Le Général en chef, qui ne conçoit que la franchise, ne conçoit rien à cette conduite des Anglais.
» Par ordre du Général en chef,
» Le capitaine de vaisseau, chef militaire,
)) Signé : Edmond Richer. »
Un officier de la Cynthia fut chargé de communiquer sur-le-champ la lettre du général Menou aux passagers français, en leur faisant demander s’ils ne pouvaient rien changer au projet qu’ils avaient de ne point rentrer dans le port d’Alexandrie.
Les termes de la note du général Menou étaient de nature à rassurer les esprits; aussi hésita-t-on sur le parti qu’on
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devait prendre. Cependant, comme les choses avaient été poussées fort loin, et que quelques personnes se croyaient compromises, on prit la résolution de ne point rentrer, avant une nouvelle réponse que MM. Bickerton et Smith jugeaient pouvoir être favorable.
Les vents contraires retardèrent pendant quatre jours l’arrivée des derniers ordres de Lord Keith. Durant ce temps d’angoisses et de perplexités, il n’est sorte de projet extravagant qui ne nous passât par la tête. Déjà nous faisions nos dispositions, dans le cas où nous serions jetés à la côte, pour traverser le lac Maréotis et aller rejoindre, à la hauteur de Rhamanieh, l’armée française que nous supposions descendre du Caire. D’autres voulaient gagner le Caire, en débouchant à la hauteur de Gizeh, par la vallée du fleuve sans eau. Personne ne voulait prendre le parti le plus simple, qui était de se rendre â Alexandrie, tant le général Menou nous avait inspiré de terreur par sa conduite inconcevable et barbare.
Enfin les derniers ordres de Lord Keith arrivèrent. Ils étaient en tout semblables aux premiers, et son obstination n’avait pu être vaincue en rien. Le capitaine de la corvette anglaise nous envoya donc un officier pour nous signifier de rentrer sur-le-champ dans Alexandrie, sans permettre que personne sortît du bord. Cependant Sidney Smith, qui connaissait les ordres de l’amiral, envoya chercher son canot pour prendre ceux des membres de la Commission qui voudraient se réfugier à son bord. Les citoyens Casteix et Pelou se jetèrent dans le canot. Le citoyen Thévenin s’y élançait, lorsqu’il fut arrêté par l’officier de la Cynthia. Il s’éleva quelques débats entre ce dernier et l’officier du Tigre. Mais, vu le petit nombre de passagers qui se présentaient pour se réfugier à bord des Anglais, on laissa dans le canot du Tigre ceux qui y étaient embarqués. Le citoyen Thévenin eut même la faculté d’y descendre. En cette circonstance, comme en beaucoup d’autres, les membres de
la Commission se montrèrent vraiment patriotes et français. Ils préférèrent s’exposer à toutes les passions furibondes du général Menou, en rentrant à Alexandrie, plutôt que de fuir honteusement et d’aller chercher un asile à bord des vaisseaux ennemis.
Déjà le canot du Tigre avait pris le large; l’officier de la Cynthia déclara que si le brick ne rentrait pas immédiatement à Alexandrie, on ferait feu sur lui. Nous vîmes, en effet, alors charger les canons de la corvette. L’officier anglais, avant de quitter le bord, mit lui-même le cap sur Marabou.
Nous rentrâmes donc, non sans être agités de vives inquiétudes, dans le port d’Alexandrie. Nous avions à peine jeté l’ancre, que nous reçûmes du général Menou une lettre très rassurante. Elle était adressée à tous les citoyens français embarqués à bord du brick Y Oiseau, et conçue en ces termes :
Alexandrie, le 8 thermidor an IX.
« Citoyens, votre peu d’expérience sur tout ce qui a rapport à la guerre et aux Anglais vous avait entraînés dans des mesures extrêmement indiscrètes qui ne vous ont pas réussi, ainsi que cela devait être. Je vous avais avertis de tout ce qui vous arriverait. Vous n’avez pas voulu y croire. Mais, dès que j’ai su que vous étiez malheureux, j’ai oublié tous vos torts, et j’ai donné ordre que l’on vous laissât rentrer ici. Vous y partagerez nos chances, et je vous assure d’avance que ce seront celles de l’honneur. Les circonstances exigent que vous soyez en observation pendant quelques jours. J’ai donné des ordres au préfet maritime pour vous faire fournir tout ce dont vous pourriez avoir besoin.
» Je vous salue, citoyens.
» Signé : Abd. J. Menou. »
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Ainsi finirent tous ces événements cruels. Il nous sembla que nous venions cl’entrer dans la Terre promise.
Après être restés en observation pendant quatre jours, nous sortîmes de quarantaine. Les malheurs que nous avions éprouvés nous firent accueillir avec bienveillance, de la part de tous nos compatriotes renfermés dans Alexandrie, et nous apprîmes d’eux que le général en chef, inquiet do notre sort et craignant, en ne nous voyant pas rentrer, que l’on ne nous jetât à la côte, avait payé des cheicks arabes pour aller nous recueillir. Qui pourra expliquer cette inconséquence et le changement si subit des sentiments du général à notre égard?
Rentrés dans Alexandrie, nous y fûmes incorporés dans la garde nationale chargée du service intérieur de la place, et nous y partageâmes le sort de la garnison.
La ville d’Alexandrie, par une suite d’événements militaires depuis longtemps prévus, capitula vers le 18 fructidor (30 août), malgré les protestations du général Menou, qui avait juré, à la face du monde entier, qu’il s’ensevelirait sous les ruines de la place.
Un article de la capitulation stipulait que les membres de la Commission des Sciences et Arts n’emporteraient aucun des monuments publics, ni manuscrits arabes, ni collections, et qu’ils laisseraient tout cela à la disposition des Anglais. Il s’éleva à ce sujet une vive discussion. Les membres de la Commission, à qui cet article fut communiqué, écrivirent au général Menou pour protester contre la violence qu’on voulait leur faire, objectant que l’on avait pu traiter avec l’ennemi, pour tout ce qui concernait l’armée et le Gouvernement; mais, pour ce qui regardait leur propriété particulière et individuelle, il n’était pas au pouvoir du général d’en disposer.
Le général Menou écrivit en conséquence au général anglais, mais ses observations ne furent point écoutées, tant il était peu considéré par les Anglais. Les membres de la
Commission députèrent vers le général Hutchinson des commissaires choisis parmi les personnes les plus intéressées. Ils lui déclarèrent que la violence dont on voulait leur faire était contraire à toutes les lois de la guerre, et qu’ils jetteraient plutôt tout à la mer que d’abandonner ainsi le fruit de leurs travaux. Cette résolution ferme ébranla le général Hutchinson, qui se désista de toutes ses prétentions. Tout cela se faisait à l’instigation de M. Hamilton, qui voulait publier ses ouvrages sur l’Égypte, et qui trouvait fort commode d’en avoir ainsi tous les matériaux réunis.
L’embarquement de la garnison s’effectua successivement par convois, et dans les premiers jours de vendémiaire an X (fin de septembre 1801), il ne restait presque plus de Français à Alexandrie.
Je m’embarquai sur YAmico Sincei'o, mouillé dans le Port-Neuf. Les autres passagers étaient : Fèvre, de Villiers, Dubois, Cécile, Lebrun, officier des dromadaires, Richter, chef d’escadron du 15e régiment, et plusieurs officiers.
Mon voyage dura du 25 septembre jusqu’au 20 nivôse (10 janvier 1802), date de mon arrivée à Brienon.
Bibl. ÉGYPT., T. VI.