Duchanoy, 1781-1850, ingénieur des ponts et chaussées
INTRODUCTION
» que sur l’histoire naturelle et les antiquités de cette con- » trée. Une des parties les plus importantes de la mission » des ingénieurs des ponts et chaussées était d’examiner le » régime du Nil, depuis la première cataracte, et d’étudier » le système d’irrigation de la Haute-Égypte (voir le mé- » moire de Girard sur le commerce et l’agriculture de la » Haute-Égypte). Notre marche fut souvent ralentie par les » opérations de l’armée, qui n’avait point encore achevé la » conquête de la Haute-Egypte. Néanmoins, à force de péril sévérance et en nous mettant sous la protection des détail chements envoyés à la poursuite des Mamelouks, nous » parvînmes jusqu’à l’île de Philæ, et nous parcourûmes » plusieurs fois les deux rives du fleuve. »
Dès le début de la Mission, Girard s’était aliéné ses compagnons par des procédés assez maladroits. « Dans un voyage comme celui-ci, avait-il eu le malheur de dire, chacun pour soi. » Jollois et de Villiers ne se le firent pas répéter deux fois, et profitèrent de chaque occasion et des moindres loisirs pour explorer les ruines, en dessinant et en levant les plans des monuments, au grand mécontentement de leur chef qui trouvait que ce n’était pas de leur ressort, et avec qui sans cesse ils avaient des discussions désagréables’.
Pendant son séjour dans la Haute-Égypte, Jollois reçut quelques lettres des amis qu’il avait laissés derrière lui. Fèvre lui écrivait du Caire le 26 mai : « Si j’en trouve » l’occasion, j’irai te joindre. Le général en chef doit aller » dans la Haute-Égypte; beaucoup de monde le suivra; je » voudrais bien 'être de la partie. Que de dessins interres- » sants tu dois faire! Moi je n’en ai fait aucun en Syrie et, » depuis que je suis revenu au Caire, je n’ai pu dessiner à » cause d’une ophtalmie qui m’a affecté l’œil droit et qui » n’est pas encore entièrement guérie. »
1. De Villiers du Terrage, Journal et Souvenirs sur l’expédition dJ Égypte, Paris, 1899.
INTRODUCTION
Le 2G messidor, Fèvre écrivait de nouveau : « Lancret » a été nommé membre de l’Institut. On a nommé quatre » autres personnes : Bourienne, secrétaire du général en » chef, les citoyens Corancez1, Larrey2, Ripault3... Le » quartier général part cet après-midi, pour aller camper » avec l’armée près des Pyramides. Les citoyens Monge, » Berthollet, Nouet4 y vont aussi cet après-midi. Nous tous » nous y irons sans doute pour déterminer enfin tout ce qui » est relatif à ces monuments.
» Le citoyen Girard n’écrit pas. Tu ne parles pas de votre » manière de vivre, de vos rapports les uns avec les autres. » As-tu beaucoup de dessins? Si tu manques de crayons, » ne pourrais-tu pas dessiner à la plume et prendre un plus » grand nombre de mesures, pour te mettre à même de » mettre au net, avec autant de facilité que si tu étais sur » les lieux? Ta dernière lettre a piqué beaucoup ma curio- » sité. . . Je voudrais bien voir tous ces dessins, je voudrais » bien te parler de toutes ces magnifiques ruines, mais tu es » si loin, si loin, qu’il faudra attendre encore bien long- » temps. »
Si Jollois s’abstenait, non sans motif, de s’expliquer par écrit avec ses amis sur la manière de vivre de ses compagnons et sur leurs rapports les uns avec les autres, il ne crut pas devoir user tout à fait de la même réserve avec Denon et le général Belliard, dont il jugea même nécessaire, à un moment donné, d’invoquer l’appui. « Girard, écrit de » Villiers, avait dit au général que nous faisions des liiéro-
1. Corancez, professeur à l’École centrale, membre de l’Institut d’Égypte.
2. Larrey, 1766-1842, chirurgien en chef de l’armée, membre de l’Institut d’Égypte.
3. Ripault, 1775-1823, bibliothécaire et antiquaire, membre de l’Institut d’Égypte, bibliothécaire de l'Institut, bibliothécaire des palais impériaux, auteur de mémoires sur l’ancienne Égypte.
4. Nouet, 1740-1811, astronome-ingénieur en chef, géographe, membre de l’Institut d’Égypte.
)) glyphes et que ce n’était pas notre besogne. Nous l’avons » interpellé et prié de déclarer si nous n’avions pas fait » tout ce qu’il nous avait indiqué, ce qu’il n’a pu nier. »
Fort heureusement survint une diversion : à Esneh, le groupe Girard rencontra les membres des deux Commissions qui arrivaient du Caire. Avec eux, on visita de nouveau les ruines de Thèbes, auxquelles Jollois et de Villiers venaient de consacrer déjà vingt-cinq jours de travail obstiné. On trouve dans le journal de de Villiers les détails suivants sur ce séjour à Thèbes qui fut si fructueux pour les deux amis : « Le plus souvent, Jollois et moi, nous fûmes seuls, » mais, à plusieurs reprises, Descostils1, Rozière, Duchanoy, » Dupuis, et surtout Dutertre2 et Nectoux3, sont venus nous » rejoindre et nous ont aidés. . . Pendant ce séjour à Thèbes, » nous avons aussi, Corabœuf 4, Saint-Genis5, Jollois et moi, » exploré et levé le plan des tombeaux des anciens rois » d’Égypte, à Byban el-Molouk. » C’est dans une de leurs courses à travers la vallée des Rois que Jollois et de Villiers découvrirent un douzième tombeau, alors que, depuis l’époque de Strabon, on n’en connaissait plus que onze.
Les tracasseries de Girard devenant de plus en plus vexatoires, les deux amis purent s’estimer heureux de trouver une sympathie efficace auprès des chefs de la double Commission. Costaz et Fourier, loin de méconnaître ce qui s’était fait en dehors d’eux, s’appliquèrent à rendre justice
1. Descostils, 1773-1815, ingénieur des mines, membre de l’Institut d’Égypte, plus tard ingénieur en chef et directeur de l’École des mines.
2. Dutertre, 1753-1842, dessinateur, membre de l’Institut d’Égypte, auteur des portraits des principaux membres de l’Expédition.
3. Nectoux, botaniste, membre de la Commission des Sciences et Arts.
4. Corabœuf, ingénieur, géographe, membre de la Commission des Sciences et Arts.
5. Saint-Genis, 1772-1834, élève de l’École politique, ingénieur des ponts et chaussées.
INTRODUCTION
aux deux jeunes gens, qui n 'étaient d’ailleurs pas des inconnus pour eux. Non seulement ils tinrent compte de tous leurs travaux, qu’ils estimèrent n’être plus à refaire, mais encore ils les associèrent à la tâche qu’ils avaient eux-mêmes à accomplir.
De Villiers raconte que Jol lois et lui laissèrent leurs camarades remonter seuls au-dessus d’Esneh et qu’ils ne se réunirent définitivement à eux que pour retourner à Thèbes et descendre ensuite jusqu’au Caire. Les félicitations du général en chef Kléber' allèrent toutes à Costaz et â Fourier, mais nos jeunes gens avaient noué avec ceux-ci des liens qui leur furent par la suite extrêmement profitables. Il faut lire le journal de Desgenettes1 2, pour constater à quel point Fourier avait su en imposer à Kléber par ses manières. Geofïroy-Saint-Hilaire3, qui crut un jour avoir à se plaindre des menées ambitieuses de son collègue Fourier, a, d’autre part, exposé ses principaux griefs, dans une curieuse lettre adressée à Cuvier : « Son plan, écrivait-il, depuis le départ » de Berthollet, a été, par des sarcasmes injurieux, de » prouver que tous ses collègues de l’Institut étaient des » ignorants, et que ses élèves, alors ingénieurs civils, avaient » seuls quelque savoir. Vous sentez qu’il fut vivement sou- » tenu par ces derniers, et il s’est établi une attaque sourde » qui menaçait d’avoir de l’éclat, lorsque les bonnes gens sans » prétention s’en sont formalisées. Le but de Fourier était » d’avoir dans l’opinion la môme supériorité de lumière » qu’on est dans l’habitude de l’accorder, à Paris, à Lagrange » et à Laplace. »
On le voit, le départ de Bonaparte n’avait fait qu’exaspérer les petites rivalités des savants, dont il s’était un jour si agréablement moqué en présence de Desgenettes. Les questions de personnes jouaient un rôle plus important que