‹ Bibliothèque égyptologique (volume 4)Chapitre 32 sur 35 · EXTRAITS DU JOURNAL DE VOYAGE DE BALZAC · texte numérisé non relu

EXTRAITS DU JOURNAL DE VOYAGE DE BALZAC

Embarquement à Boulak, le 2 fructidor an VIL

S ijo ut

La ville est éloignée d’une demi-lieue des bords du fleuve. Toutes les maisons sont bâties en briques crues; quelques points d’appui seulement le sont en briques cuites. On voit pour seuil des grandes portes, et dans beaucoup d’endroits, des colonnes de porphyre, de granit, de marbre. Une de ces dernières a des cannelures torses. Ne peut-on pas en conclure que Syout est bâtie sur les débris mêmes de Ly copolis ?

Nous visitâmes cinq à six grottes; les intérieurs, ayant été dégradés, n’offrent plus que l’aspect de salles telles qu’il s’en voit dans nos carrières. Les ruines de sarcophages, de caveaux et de différents squelettes annoncent que les grottes servaient de catacombes ou chapelles sépulcrales, mais aucune d’elles n’a dû servir de temple. Est-ce dans des salles de quarante à cinquante pieds que le peuple immense des villes égyptiennes pouvait se rassembler? Ces grottes ont donc servi de sépultures, puis de retraites aux chrétiens; elles servaient, à notre arrivée, de cavernes à des voleurs. Maintenant que deviendront-elles?

Parmi les figures et les hiéroglyphes en bas-relief qui décorent les parois intérieures et extérieures des murs, ce

Bibl. ÉGYPT., T. VI.

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qui m’a paru le plus extraordinaire est un bas-relief couvrant les côtés d’une salle de vingt pieds de large sur dixhuit de haut. Ce bas-relief est formé de sept à huit rangs de soldats posés sur une ligne horizontale et tous armés d’un casque, d’une lance et d’un bouclier. C’était apparemment le tombeau d’un guerrier.

Girgeh, 13 fructidor. — On voit à une demi-lieue, dans les terres, quelques fragments de colonnes antiques. On en voit aussi dans les mosquées et dans la ville.

Le 14. Nous admirons constamment des campagnes cultivées et couvertes de palmiers sur la rive Libyque. Le palmier doumaux branches fourchues, aux feuilles larges et dessinées comme une main, au fruit vert et couleur de pain d’épice, commence à devenir nombreux et met de la variété dans les paysages. La montagne Arabique, au contraire, continue de montrer sa crête horizontale sur la rive droite du fleuve et ne laisse à ses pieds, de loin en loin, que de petites plages où quelques Arabes ont bâti des maisons.

Keneh, le 16. Dans un voyage que le général Desaix vient de faire à Thèbes, un officier d’artillerie fut tellement accablé par la chaleur, qu’il mourut en rentrant dans la barque.

Le 19, passé devant les ruines de Thèbes. Le thermomètre, posé sur la terre, s’élevait à 53° 1/3. Il était une heure. Nous étions devant Karnak. Les Fellahs, le turban blanc sur la tête, la robe de laine marron fermée, travaillaient pieds nus sur cette terre brûlante ; d’autres nageaient dans le Nil et traînaient derrière eux un filet rempli de quarante à cinquante pasteks. Sur la barque, au milieu du Nil, le thermomètre était à 31° 1/2. Bruce est celui qui a fait le moins d’erreurs sur les positions des différents lieux de l’Égypte.

Esneh, le 20. Le thermomètre est à 32 degrés. Orage où l’on entend des coups de tonnerre.

Depuis Esneh, les montagnes Libyques et Arabiques ont

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interrompu la ligne horizontale. Elles offrent beaucoup de variété dans leurs mouvements ; on y remarque quantité de grès, les uns en roches, les autres en blocs éboulés.

Au grès succède le granit. Nous sommes à douze lieues de Syène ; le granit paraît à la surface de la montagne. Près du village Durao et de la plaine Bauban, les montagnes sont très espacées ; la campagne est bien cultivée. L’eau s’élève par le moyen de roues à pots, et ces pots sont beaucoup mieux faits que dans la Basse-Égypte. (Il y avait là une caravane nègre.)

Le 23. Arrivé au passage nommé la Montagne de la Chaîne.

A deux heures, nous rencontrâmes la barque des citoyens Amelin et Livron. On mit réciproquement à terre, et nous eûmes le plaisir d’embrasser nos camarades Dutertre, Jollois, de Villiers et Dubois. A quatre heures, nouveaux tourbillons de sable; le thermomètre est à 32°.

Le 24, à Syène.

Le 29, on apprend, à Philæ, le départ du général Bonaparte pour la France. Cette nouvelle ralentit tout à coup le zèle de beaucoup de membres de la Commission. A Philæ, le thermomètre marque 33° 1/2.

Le 2 complémentaire, à Edfou.

Le 5 complémentaire, nous nous réveillâmes sous les masures d’Esneh.

Le lor vendémiaire an VIII, le général Belliard célèbre, sur les ruines de Thèbes, la fondation de la République. Il fait tirer le canon; il harangue les troupes, en avant du grand palais de Karnak.

Karnak

Un peu au-dessus de Thèbes, on découvrit à Taud les ruines d’un temple. Les colonnes du grand péristyle de Thèbes sont en grès; elles ont, aux deux tiers de la hauteur

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8ds6° de diamètre. Sept tambours sont hors de terre. Ils ont 63ds de haut et sont en quatre parties. La partie la plus saillante des chapiteaux est en deux.

A Thèbes, où l’emplacement des môles est le plus considérable, la grande porte placée dans leur intervalle parait beaucoup plus large du bas que du haut, et vérification faite, les pieds droits sont perpendiculaires.

Nous restâmes, depuis le 2 au matin jusqu’au 24 vendémiaire soir, à dessiner les ruines de Louqsor, Karnak, du Memnonium, de Médinet-Abou et des tombeaux des rois.

Louqsor

Grand palais de Louqsor. Deux files de sept colonnes chacune ; quatorze assises ; de la base au chapiteau de chacune 3ds6° = 49ds. Diamètre 9ds4°. — Entre-colonnement 12ds4°. Le chapiteau peut avoir douze pieds de haut.

Le 25, arrivé à Kous.

Resté à Dendérah, depuis le 26, huit heures du matin, jusqu’au 30, quatre heures du soir. Nous décrivîmes et dessinâmes les restes des plus beaux temples que nous ayons vus. Leur plan, leur construction, le fini des sculptures ; le détail, la richesse et la variété des costumes, tout annonce le génie, la hardiesse, le talent et la constance du peuple qui les a construits.

Pendant notre séjour à Dendérah ou Tentyris, les 26, 27, 28 et 29 vendémiaire, le ciel fut couvert presque sans interruption. La nuit du 28 au 29, le ciel fut continuellement enflammé par des éclairs. Dans la soirée du 29 il tomba des pluies d’orage, à plusieurs reprises.

Girgeh

Le 1er brumaire, nous arrivâmes à Girgeh, où nous trouvâmes les membres de la seconde Commission qui y étaient

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depuis deux jours. Ils avaient eu le temps d’aller visiter les ruines d’Abydos. Ce que je vais en dire n’est que d’après le rapport de nos collègues. La ville d'Abydos, bâtie par Memnon, est à quatre lieues de Girgeh, au milieu du désert. Les sables couvrent les temples et les palais répandus sur une surface déplus d’une lieue, de manière à ne laisser qu’un pied, çà et là, de constructions hors de terre. On y a remarqué des chapiteaux à tuyaux, semblables aux chapiteaux des petites colonnes deLouqsor, des hiéroglyphes grossièrement taillés, des débris d’obélisques et de colosses. On emporta la moitié inférieure d’une statue de basalte ou de granit, de huit à dix pieds de proportion.

Le citoyen Costaz, toujours prêt à partir, insista pour qu’on n’allât point à Abydos.

Le 2 brumaire, on est à la hauteur d’Ekmin, que l’on ne visite pas.

Le 3, arrivée à Gao, à sept heures du matin. Nous mimes pied à terre pour examiner les ruines d’Antéopolis. Quinze colonnes ayant un chapiteau formé de grandes feuilles de palmier et décorées d’hiéroglyphes, s’élevant au milieu de monticules de sable et de buissons de dattiers. Plusieurs assises de pierres, de briques crues et de briques cuites, apparentes sur les bords du fleuve, sur une très grande longueur, annoncent qu’un vaste quai garantissait le temple des inondations du Nil. Le temple et le quai sont construits d’énormes quartiers de pierre, dont le grain, la blancheur et la dureté diffèrent peu des qualités du marbre. On tire ces pierres de la chaîne Arabique.

Le 6, hAntinoé, avant le jour.

Antinoé, ville pompeuse qui, dans son ensemble, paraît être les restes d’un seul et vaste palais. J’ai remarqué dans l’architecture plus d’élégance que de sévérité; dans la sculpture, on remarque plus de mouvement que de délicatesse.

Beaucoup de colonnes de différents modules sont en granit,

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mais il paraît que leurs bases et leurs chapiteaux étaient en pierre, car on en voit encore sur les fûts de granit et je n'ai pu trouver en granit le moindre débris d’une base ou d’un chapiteau. Je n’ai vu, en marbre, que la grande cuve circulaire des bains, un fût brisé d’une petite colonne, des morceaux de petits autels et de petites figures, et un torse, grand comme nature, d’Antinoüs.

Achmounéin

Le péristyle du temple d’Hermopolis Magna est composé de douze colonnes fuselées, de quarante-cinq pieds de hauteur. Emploi de ces colonnes en premier ordre, elles qui, dans les autres monuments, sont toujours en ordre accessoire. Leur fuselage continu coupé par trois ceintures et le peu d’hiéroglyphes taillés seulement sur les fuseaux de la division du milieu, enfin l’absence du globe ailé dont tous les temples sont décorés dans leur corniche, au-dessus de l’entrée, sont des particularités que j’ai cru devoir recueillir.

Une chose remarquable est qu’autour des douze colonnes, il n’existe aucun débris du temple qui a dû être considérable. On a remarqué un chapiteau ionique.

Il était décidé parles ennuyés de partir le même soir.

Arrivé au Caire le 13 brumaire, à trois heures après midi.

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Arrivé à Esné le 12 messidor.

On voit un peu en avant de l’entrée du temple du nord, à Esné, un reste de construction qui paraît égyptienne. Les fondations sont à découvert et reposent sur des décombres. Il y a un endroit, où l’on a creusé en dessous, et les pierres sont restées suspendues au-dessus.

Il est très remarquable que toutes les fondations que nous avons découvertes sont établies sur des décombres. D’où l’on peut conclure que, dans les temps anciens comme actuellement encore, les villes et les édifices étaient établis sur des buttes factices.

Le 24, nous avons été obligés de nous arrêter à Girgè, faute de vent. C’est une ville absolument ruinée, où il ne reste que deux portes, une cuve de granit et quelques marches en briques. On trouve dans les environs un grand nombre d’agates et de cailloux roulés, comme du jaspe, des quartz.

Le 25 messidor, nous sommes arrivés à Syène, vers sept heures du matin. Le Nil avait baissé un peu; l’eau était encore très transparente.

A Éléphantine, tous les bords de l’île sont garnis de gros rochers de granit rouge, noir, gris et blanchâtre. La plupart sont polis probablement par l’eau et quelques-uns sont couverts d’une espèce d’enduit noir. Cela se remarque surtout dans les rochers qui sont au milieu des deux branches

du Nil qui entourent l’ile, et ceux que l’on aperçoit du côté du sud. Cet enduit n’existe que dans les endroits couverts par l’eau du Nil. Il est à remarquer que des hiéroglyphes se trouvent sur ces blocs, que les Égyptiens, en les gravant, ont enlevé cette couleur noire, et que, depuis ce temps, les roches n’ont pas repris leurs premières couleurs, et que même elles ne sont pas polies.

A Philæ, on trouve dans les temples trois petits sanctuaires en granit, dans le genre de celui de Kous, mais plus grands et mieux conservés. On trouve à l’entrée du grand temple des fragments de deux obélisques et deux lions en granit. Les obélisques avaient un piédestal cubique, dans lequel ils étaient enchâssés.

On trouve des débris de momies dans les môles.

La cataracte est formée d’un grand nombre de petits îlots en granit. Dans le temps des basses eaux, on y entend un grand bruit.

Le 3 thermidor, l’eau du Nil est devenue très trouble presque subitement.

Partis de Syène le 8 thermidor, à cinq heures du soir.

Le 22, nous sommes partis pour Thèbes avec dix hommes. Le 24, arrivés à Lagatté. Partis aussitôt pour les tombeaux des rois; le chemin pour s’y rendre renferme beaucoup de cailloux roulés.

Les tombeaux des rois sont de longues galeries en plan horizontal et en plan incliné, descendant alternativement. Chaque plan est séparé par des portes, ce qui fait ressembler ces galeries à une suite de salles. Toutes ne sont pas sur ce plan, mais elles en diffèrent peu. Au bout de ces galeries est une salle plus vaste qui renferme une cuve en granit très grande. Souvent, on trouve, à moitié route, une espèce de temple fermé par des piliers.

Toutes les murailles et les plafonds sont couverts de peintures. Ce sont des figures et des hiéroglyphes. On y voit un très grand nombre d’hommes et de femmes de grandeur

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naturelle. Le visage et les mains sont tantôt noirs, tantôt rouges, quelquefois verts. Le grand nombre d’hommes, les bras liés derrière le dos et décapités, celui de ceux qui sont armés de coutelas et qui paraissent avoir décollé les premiers feraient penser que les sacrifices humains étaient en usage dans ce temps-là. On trouve, dans les petits cabinets qui sont presque à l’entrée de la plus longue de ces galeries, des fauteuils très seyants, des vases, des laboureurs qui labourent, d’autres qui sèment, d’autres qui récoltent. La charrue ressemble beaucoup à celle d’aujourd’hui. C’est dans ces cabinets qu’on trouve les joueuses de harpe; la tête de l’une est presque entièrement détruite.

Dans un autre tombeau, on trouve au fond une grande salle entourée de piliers, dont les murs et les plafonds sont peints avec un grand soin. On remarque à l’un des bouts un homme peint en jaune, dont le membre viril en érection est d’une longueur considérable. Il en sort des points rouges qui tombent vers la terre, et on aperçoit au bout un petit homme peint en rouge.

Le 25, à Médinet-Abou.

Les murailles de l’édifice, à plusieurs étages, sont revêtues à l’intérieur et à l’extérieur d’hiéroglyphes et de figures.

On voit, dans le péristyle, des croix coptes à quatre et à six branches, et l’on en remarque aussi sur les constructions qu’ils ont faites, dans l’intérieur, ainsi que sur les colonnes de grès qu’ils ont placées dans l’intérieur.

Dans tous les chevaux, la bouche est toujours ouverte. Les hiéroglyphes sont plus profonds que dans aucun endroit; il y en a qui ont jusqu’à 8e de creux.

La tête du colosse d’Osymandias a 9ds de hauteur, les hiéroglyphes qui sont sur les bases sont très bien faits.

Derrière le Memnonium, il y a une grande quantité de grottes creusées dans la montagne. Elles étaient destinées à la sépulture et tout ornées de peintures, comme les tombeaux des rois. J’ai vu des harpes, des lyres et des flûtes. J’ai

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remarqué une balance dont les trois cordons sortent de l’extrémité du fléau et où se trouve un petit poids au-dessous du point de suspension, pour rabaisser le centre de gravité.

Entre le Memnonium et Médinet-Abou, un peu en avant, dans les terres cultivées, dans un endroit ouvert, un bois dont on fait du charbon. Médinet-Abou et le Memnonium sont sur les confins du désert. On y trouve deux immenses colosses en grès siliceux ; ils sont tous deux assis. L’un s’appelle dans le pays Chama, et l’autre Rama. L’un d’eux est d’un seul bloc, l’autre a été détruit en partie et ensuite restauré ; on a posé des assises de grosses pierres, et on a travaillé ensuite.

Les piédestaux des colosses sont aussi en grès. On voit clairement qu’ils ont tassé du côté de la statue plus que du côté des pieds, et l’on remarque les traces du niveau des eaux. Une grande partie de ces piédestaux est enfouie dans la terre végétale. Auprès des colosses sont des blocs de grès énormes qui ne conservent aucune forme ; un peu plus loin, on trouve des blocs qui sont couverts d’hiéroglyphes.

J’ai vu à Médinet-Abou un petit temple peu considérable où les hiéroglyphes et les figures sont seulement peints en rouge. Peut-être est-ce une préparation pour la sculpture ; c’est du moins ce que fait penser l’état de toutes les constructions de Médinet-Abou, qui présentent presque partout des bâtiments non achevés.

La chaleur est telle que les chiens jettent des cris et vont se précipiter dans le Nil. Les cailloux sont brûlants.

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