‹ Bibliothèque égyptologique (volume 5)Chapitre 138 sur 237 · SUR LES FAITS MYTHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

SUR LES FAITS MYTHOLOGIQUES

L’étude du calendrier Sallier n’est pas sans intérêt au point de vue de la philologie; plus que tout autre document, ce manuscrit nous initie aux caprices, aux bizarreries et aux erreurs des scribes dans l’écriture hiératique. Comme monument de savante superstition, c’est aussi l’une des pièces les plus curieuses qui aient échappé à l’action destructive des siècles.

Mais ces vieilles pages, contemporaines de Moïse, ont encore un autre genre de mérite : elles sont remplies de mentions se référant aux événements mythologiques, et surtout à ceux de la guerre des deux principes. Elles nous livrent, écourtés et transposés sans ordre apparent, les éléments de la mythologie; il nous reste à les trier et à en retrouver l’enchaînement.

Malheureusement ce classement est une tâche difficile; à l’exception d’un très petit nombre de cas, les événements sont sommairement indiqués. A peine peut-on reconnaître l’allusion lorsqu’elle se rapporte à des faits déjà connus ; quand il s’agit de faits nouveaux, nous en sommes réduits à aligner des mots qui ne nous présentent presque jamais de suite satisfaisante.

Les Egyptiens se reconnaissaient aisément au milieu de ce dédale de citations écourtées; ils n’étaient pas plus embarrassés que nous ne le serions aujourd’hui s’il nous arrivait de rencontrer des phrases ainsi conçues : Ce fut le jour des langues de feu descendant sur leurs têtes; ou bien : A cette heure il fut dit : Mon père, pourquoi m’as-tu abandonné ? etc.; nous n’hésiterions pas un seul instant à distinguer les faits auxquels ces mentions se rapportent ; mais un sectateur de Brahma ou de Bouddha aurait besoin

do chercher des éclaircissements dans les livres des Chrétiens.

Ces exemples l'ont bien connaître la nature clc la difficulté par laquelle nous sommes arrêtés dans l’inventaire des notions mythologiques qui abondent dans le calendrier Sallicr, et d’ailleurs aussi dans les Rituels, dans les hymnes et dans les livres de formules magiques. Les renseignements que nous a conservés la littérature classique nous laissent à peu près sans guide dans cet obscur labyrinthe. A peine sont-ils dignes de confiance quand il s’agit des notions fondamentales de la doctrine sacrée; à plus forte raison ne nous apprennent-ils rien d’utile au classement des détails; le plus souvent, au contraire, l’explication suggérée, quand il y en a une, mène directement à l’erreur.

Les faits assez nombreux que nous ont révélés les documents originaux ressemblent un peu à ces cartes découpées pour l’amusement des enfants; malheureusement nous manquons de repères pour reconstituer l’ensemble. Les lacunes sont encore trop grandes, et la doctrine trop compliquée. Aussi nous restons sans guide, sans fil conducteur, au milieu d’un inextricable dédale; éblouis, éperdus devant les immenses profondeurs d’un panthéon, où se pressent des myriades de dieux.

Le dieu unique, existant avant toutes choses et auteur de toutes choses, celui qui représente l'idée pure et abstraite de la divinité, n’est pas nettement spécialisé par un personnage unique de ce vaste panthéon. Ni Ptah, ni Seb, ni Thoth, ni Rà, ni Osiris, ni aucun autre dieu, ne le personnifient constamment; cependant les uns et les autres sont parfois invoqués dans des termes qui les assimilent intimement au type suprême ; les innombrables dieux de l’Egypte ne sont que des attributs ou des aspects ditïérents de ce type unique.

S’il est permis de supposer qu’un spiritualisme élevé règne au fond de la doctrine, il faut bien reconnaître aussi

• de l’année égyptienne

que la divinisation des attributs divins a bientôt abandonné cette région sereine pour se perdre dans l’abîme d’un symbolisme souvent puéril et grossier. Après avoir rempli 1 ciel, les attributs divins descendirent sur la terre; quelquesuns se confondirent avec les personnages mythologiques de la période anté-historique; ceux-ci servirent de lien entre le ciel et la terre; Ptah, Râ et Seb intervinrent dans les affaires d’Osiris.

Ainsi s’établit fortement la croyance égyptienne à l'intervention incessante de la divinité dans les événements de la vie humaine; dans aucune autre doctrine cette croyance n’est aussi profondément développée. A chaque instant, les Égyptiens se croyaient exposés à coudoyer quelqu’un de leurs dieux caché dans la flamme, dans le vent, sous l’apparence d’un animal ou sous toute autre forme. Comme nous l’avons vu dans certains pronostics du calendrier Sallier, ces rencontres n’étaient pas toujours favorables.

La notion primitive d’un dieu unique et incréé ne fut probablement jamais accessible au vulgaire; elle était du domaine exclusif des initiés. On doit cependant admettre jusqu’à un certain point qu’au début des temps préhistoriques, elle pouvait être plus facilement entrevue. Sur les plus anciens monuments, le panthéon de l’Egypte paraît moins rempli qu’aux époques postérieures; l’idée abstraite de la divinité y semble plus familière. Dans le Traité de morale de Ptah-Hotep, il est dit qu’un bon fils est un don de Dieu :

Ca/‘ un fils bon (est) du don de Dieu.

Un scribe du temps de Moïse ou des époques plus modernes aurait dit un don d’Ammon, de Ptah ou d’Osiris.

1. Papyrus Prisse , pl. 19, 1. 5. Ce papyrus contient plusieurs autres mentions de ce genre. Il date de l’Ancien-Empire.

Après avoir fait do chacun des grands attributs de la divinité autant de dieux différents; après avoir divinisé le soleil, sa manifestation la plus éclatante; le dieu caché et incompréhensible ; le dieu patent en rapport intime avec la terre; le dieu intelligence, etc., la doctrine égyptienne admit successivement une longue série de nouvelles subdivisions; elle spécialisa le soleil du matin, celui du milieu du jour, celui du soir, celui de la nuit; puis la lumière solaire; puis le soleil considéré comme créateur et conservateur de la création; chacun des autres types principaux eut aussi des sous-types ; puis les sous-types furent à leur tour subdivisés presque à l’infini : tous les actes de la puissance divine furent individualisés; toutes les faveurs que l’homme sollicite dans ses prières, tous les malheurs qu’il redoute, espérances, désirs, craintes, hasards, tout fut divinisé; pour les besoins de la vie, la divinité fut en quelque sorte émiettée; enfin la mort, les funérailles et la vie d’outre-tombe exigèrent de nouvelles légions de personnages divins.

Le Livre de la fin de Vannée, dont j’ai donné plus haut la traduction', nous offre un exemple instructif de ce fractionnement des types divins, en ce qui concerne la terrible h’® ,

déesse Sekhet, v J A , l’exécutrice des vengeances du dieu soleil (Râ). C’est elle qui répandait les émanations mortelles dans l’atmosphère; la mort, la souffrance, le meurtre, la contagion, la famine, étaient les instruments ordinaires de ses volontés. Ces fléaux formaient pour les Égyptiens le cortège habituel de la déesse. Dans un passage du livre cité, ils sont mentionnés comme des dieux marchant à sa suite, et le livre enseigne des formules pour les désarmer :

Sont calmés les dieux

qui sont après Sekhet.

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