‹ Bibliothèque égyptologique (volume 5)Chapitre 184 sur 237 · III · texte numérisé non relu

III

M. de Longpérier lit une note de M. Chabas, intitulée : Hebvœo-Æ g yptiaca .

L’auteur établit quelques rapprochements entre les

1. Cet article fut lu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1874, 4e série, t. II, p. 324. C’était un passage de l'étude sur le Papyrus d’Ani qui a été inséré dans l'Éyyptoloyio, t. I, p. 91-94.

HEBRÆO-ÆGYPTIACA

maximes des Égyptiens et celle des Hébreux. Il cite, par exemple, la onzième maxime du scribe Ani :

« Le sanctuaire de Dieu, ce qui le profane, ce sont les » éclats bruyants ; prie-le humblement et avec un cœur » aimant dont toutes les paroles sont secrètes; il fera tes » affaires; il prêtera l’oreille à tes paroles, il accueillera » tes oblations. »

Et il la rapproche de plusieurs préceptes de Y Ecclésiaste (v, 1) et de Y Ecclésiastique (xxxv, 5), et des préceptes de l’Évangile ( Matth ., vi, 6, 7, 8) mis en scène dans la parabole du Pharisien et du Publicain (Luc, xvm, 10 et suiv.).

UN ROMAN CHINOIS'

On lit dans le Journal officiel de la République française, n° du 25 avril 1872, sous la rubrique : Compte rendu de la séance de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres (du 19 avril) :

« M. ►S. Bircli fait hommage d’un petit roman intitulé : » la coiffure de pierreries. C’est un conte imité du » chinois... »

M. le Dr Birch, dont il est ici question, est le conservateur du département des antiques au Musée britannique, et l’un des savants les plus notoires dans le domaine de l’égyptologie; ses connaissances, étendues dans la littérature classique et dans toutes les branches de l’archéologie, sont de même universellement appréciées. Mais ses amis les plus intimes ignoraient qu’il se livrât à la composition des œuvres d’imagination ; cette solide plume, qui retrace avec tant de sûreté les signes en apparence mystérieux de l’écriture dans laquelle Moïse apprit à lire, ne semble pas assez légère pour la littérature frivole. Entre une traduction du Rituel funéraire et la rédaction d’un roman-feuilleton, il y a un abîme infranchissable. M. Birch aurait-il franchi cet abîme?

1. Publié dans le Progrès de Saûnc-ct-Loirr , nos des 9, 10 et 11, 15, 17 mai 1872; M. Virey a bien voulu exécuter la copie d’après laquelle nous publions ce conte, ce dont nous le remercions sincèrement. — G. M.

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Eli bien non ! malgré l’affirmation du Journal officiel, l’illustre savant n’a pas composé de conte imité du chinois; mais, comme aux connaissances variées qui ont fait sa réputation, il en joint une non moins remarquable, mais plus secrètement cultivée, celle de la langue chinoise, il a traduit en anglais un conte de la collection dite Kin-Kou-Ke-Kouan , datant de la dynastie des Ming. En adressant cet opuscule au corps savant français, dont il est correspondant étranger, M. S. Bircli se faisait connaître comme sinologue et ne songeait nullement à ajouter la qualité de romancier à la longue série de ses titres scientifiques.

Si le Journal officiel ne nous a pas induit en erreur, l’Académie aura dû se faire une opinion singulièrement inexacte de la communication du savant anglais; aussi, lorsque nos ennemis de l’étranger, et nos amis eux-mêmes peut-être, jetteront les yeux sur le compte rendu dont nous avons cité les premières phrases, ils se sentiront pris de ce fou rire dont nous ne leur avons que trop souvent fourni l’occasion. Plût à Dieu qu’ils n’eussent jamais eu à rire que de nos bévues littéraires, et puissions-nous bientôt, à force de travail et de réformes, leur inspirer à tous d’autres sentiments que ceux de l’hilarité !

L’organe officiel donne au roman présenté par M. S. Birch le titre de; « La Coiffure de pierreries ». C’est à n’en pas croire ses yeux. Si le reporter n’a pas pris le titre anglais : The Casket of Geins, pour du chinois, il est manifeste qu’il s’est servi, pour le traduire, du fameux dictionnaire macaronique au moyen duquel nous obtenions, sur les bancs de l’école, une version si pittoresque de ce vers des Bucoliques :

Silvestvem tenui musam meditaris avenâ.

Dans ce dictionnaire, casket donne nécessairement casquette, mais le rédacteur de l’Officiel, quoiqu’il ne soit

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guère plus fort sur l’anglais que sur le chinois, connaît cependant les délicatesses du style ; il a reculé devant la Casquette de gemmes et il en a fait la Coiffure de pierreries. C’est plus élégant, mais non moins erroné.

En somme, le petit roman chinois a pour titre VÉcrin de pierreries, ainsi que l’aurait deviné sans effort le premier écolier venu ayant étudié l’anglais pendant un mois. Ce titre se réfère à une précieuse cassette qui joue un grand rôle dans la scène la plus dramatique du conte.

Ayant ainsi rectifié, pour l’usage du public en général, les renseignements tirés de l’organe officiel, sur l’origine et le titre de cette œuvre empruntée à la littérature de l’Extrême-Orient , nous allons donner une analyse du contenu.

L’héroïne de ce petit roman appartient, ainsi que l’explique l’éminent traducteur, à une classe de femmes chinoises qui ne sont pas représentées clans les sociétés européennes ; ce sont des orphelines, des filles enlevées en bas âge, que des entrepreneuses de profession élèvent pour les plaisirs de la jeunesse dorée. On leur donne une éducation raffinée, le goût des arts et de la poésie; elles cultivent la musique, le chant et même la déclamation; elles rappellent ainsi les célèbres Hétaïres de l’ancienne Grèce. Aussi, des hommes de talent, des poètes, des philosophes même, s’attachent souvent à ces courtisanes d’élite et en font leur société habituelle.

Mademoiselle Tou-Shih-Ning, ainsi se nommait notre héroïne, était d’une élégance de formes sans égale. Ses sourcils arqués ressemblaient aux contours vagues des distantes collines; sa taille était comme la tige du lys ; ses lèvres étaient comme des pêches couvrant la pureté d’une maison blanchie ; c’était un diamant sans tache, dépensant abusivement ses grâces comme le vent et la poussière au milieu des saules et des fleurs. Depuis l’âge de treize ans, elle était comme un melon entamé, et parvenue à sa dix-

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huitième année, elle avait partagé la vie et les plaisirs d’un nombre immense de jeunes gens de la bourgeoisie et de la noblesse, qu’elle avait épuisés et ruinés sans regrets.

A cette époque, vint à Péking (alors nommé Yen-King), pour passer ses examens au concours du Nord, un jeune homme nommé Li-Kî, fils de Li-pou-Ching, de la ville de Chaou-Hing; il avait pour compagnon d’études un de ses compatriotes, déjà reçu bachelier ès-arts, du nom de Liéou- You-Chun.

Li-Ki rencontra la belle Tou-Shih-Ning, et, comme il était jeune et inexpérimenté, fut aussitôt saisi d’une passion soudaine pour cette incomparable beauté; il s’abandonna entièrement à elle. Galant et beau, chaleureux et libéral, il se montra constamment bon et attentif. La jeune fille, frappée de ces qualités, s’attacha à Li-Ki et sentit se développer en elle la pensée que, depuis quelque temps, elle avait conçue, de suivre un époux; son amant, redoutant la sévérité paternelle, n’osa pas lui proposer le mariage, mais ils continuèrent à vivre attachés l’un à l’autre, comme mari et femme, faisant, par les montagnes et par les mers, le serment souvent répété de se garder mutuellement

Une affection semblable à la mer,

Une affection dont on ne peut sonder la profondeur,

Une union stable comme les collines, et même plus élevée.

Mais la pauvre Tou-Shih-Ning vivait chez une misérable vieille femme qui l’exploitait. Aussi longtemps que Li-Kî put fournir de l’argent, la mégère renvoya sans trop de regrets les riches solliciteurs qui ne cessaient de se présenter : mais, à la fin, la bourse du jeune homme s’épuisa; le vieux Li-pou-Ching, informé de la conduite de son fils, cessa ses subsides, et lui enjoignit de revenir.

La vieille duègne voulut alors faire expulser Li-Kî : « Nous sommes, explique-t-elle à sa protégée, des gens pro-

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» gressifs : nous vivons de nos pratiques, nous nous ha- » billons de nos hôtes; quand nous disons adieu aux anciens » sur la porte de devant, nous recevons les nouveaux à la » porte de derrière. » Tou-Shih-Ning se refusant à renoncer à l’amant ruiné, la vieille la, menaça de la chasser et de prendre une autre face peinte, mieux disposée pour l’intérêt commun, et la discussion se termina par un arrangement en vertu duquel Li-Kî devait donner trois cents dollars dans le délai de dix jours; après quoi, il serait libre d’emmener sa fidèle amie.

Mais la vieille, en proposant cet arrangement, savait que Li-Kî n’avait plus ni argent ni crédit; elle comptait qu’il ne pourrait pas satisfaire à la condition qu’elle imposait. En effet, notre jeune homme fit vainement un appel à la bourse de tous ses amis; partout il fut éconduit. Son compatriote, le bachelier Liéou-You-Clmn, lui démontra que la courtisane se moquait de lui : « Elle, la célèbre Tou-Shih-Ning, » si jamais elle consentait à se marier, il ne lui faudrait pas » un douaire moindre de dix mesures de perles ou de mille » onces d’argent ! Si la vieille ne vous demande que trois » cents dollars, c’est qu’elle sait bien que vous ne les avez » pas ; elle cherche un prétexte pour vous mettre à la porte, » et si vous vous fâchez, elle vous fera jeter en prison. »

« Vous avez raison », répondit tristement Li-Kî, dont le caractère incertain commence à se montrer.

Six jours s’étaient écoulés, et Tou-Shih-Ning n’avait pas revu Li-Kî, trop honteux de ses échecs pour oser revenir; elle le fit chercher par son serviteur Sze-Ourh, qui le rencontra dans la rue Six, et l’invita à venir chez sa maîtresse Le faible jeune homme refusa, mais Sze-Ourh, qui avait reçu l’ordre de ne le laisser échapper à aucun prix, l’obligea à le suivre.

Confus et abattu, Li-Kî confesse à Tou-Shih-Ning l’insuccès absolu de ses démarches qu’il attribuait à la sécheresse du cœur des hommes; la jeune fille le console.

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l’encourage, lui donne de nouvelles preuves de son amour, puis elle essaie d’éveiller en lui quelques accès d 'énergie. « S’il vous est impossible d’obtenir de l'argent, lui dit-elle, » que vais-je devenir jusqu’à la fin de ma vie? » Le faible Li-Ki se contente de verser des larmes; il n’articule pas un mot de réponse.

Alors Tou-Sliih-Ning lui donne cent cinquante dollars qu’elle retire du tapis de soie sur lequel elle couchait et l’engage à se procurer le reste de la somme nécessaire.

Enchanté de ce secours inattendu, Li-Ki se rend chez Liéou-You-Clnin et lui raconte ce qui s’est passé. La générosité de la courtisane intéresse vivement le bachelier; il court aussitôt prendre cent cinquante dollars et, les mettant entre les mains de son ami : « J’ai emprunté cet argent à » votre intention, dit-il, non par affection pour vous, mais » parce que je sympathise réellement avec les sentiments » de Tou-Sliih-Ning. »

Lorsque celle-ci apprit cette libéralité, elle fit allusion à l’esprit de mollesse et d’indécision de Li-Ki : « Nous devons » l’accomplissement de nos vœux à l’énergie de Liéou-You- » Chun. » Ce fut elle encore qui eut à pourvoir aux frais de location des chaises et des bateaux nécessaires pour le voyage.

Prise dans son propre piège, la vieille fut obligée de se contenter des trois cents dollars. Elle se vengea en gardant les ajustements de la fugitive et en la poussant dehors par les épaules en compagnie de son époux.

La carpe a lâché l'hameçon Et s’est échappée,

Agitant la queue, secouant la tête ;

Elle ne reviendra plus!...

Tou-Sliih-Ning venait de se lever ; elle n’était encore ni coiffée, ni peinte, et n’avait que de vieux vêtements. En ce

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triste équipage, elle conduisit Li-Kî chez les autres Hétaïres du même quartier. On leur donnait le nom de Sœurs. Chez Siè-Youé-King, l’une d’elles, notre héroïne put réparer le désordre de sa toilette ; elle y trouva une provision de fleurs artificielles, des bracelets d’or, des épingles à cheveux en turquoise, des manches de soie, des jupes à fleurs, des ceintures bariolées et des souliers brodés. Le lendemain, un grand banquet fut préparé. Toutes les Sœurs y assistèrent; il y eut de la musique, des chants et des danses, puis Tou-Shih-Ning prit congé de ses compagnes, qui promirent de lui faire chacune un présent le jour de son départ.

Li-Ki se laissait enivrer de ces joies sans songer au lendemain. « Où irez-vous en partant d’ici, lui dit celle qu’on » appelle désormais son épouse; avez- vous un plan ou non? »

« Je n’en ai point, répond l’homme irrésolu. Mon père est » fort irrité contre moi : s’il apprend que je reviens à la » maison après avoir épousé une maîtresse, il n’en sera que » plus furieux. Je ne sais réellement que faire. »

« Un père, reprend Tou-Shih-Ning, est d’une céleste » nature, comment pourrait- on rompre avec lui? Mais ne » puis-je pas aller avec vous à Sou-Kang, et y demeurer » quelque temps, dans la région des collines et des ruis- » seaux, en attendant que par l’entremise de vos amis vous » puissiez arriver à une réconciliation? »

« Voilà justement l’affaire », dit Li-Ki.

Lorsqu’ils allèrent prendre congé de leur bienfaiteur Liéou- You-Ch un , Tou-Shih-Ning lui exprima en excellents termes sa gratitude, et lui promit de reconnaître, lorsqu’elle le pourrait, le grand service qu’il leur avait rendu avec tant de délicatesse. Tous les préparatifs étaient terminés et les deux époux allaient monter en voiture, lorsque la troupe élégante des Sœurs arriva en chaises à porteurs. Elles apportaient les présents qu’elles avaient promis pour subvenir aux besoins du couple fugitif : c’était un coffret décoré

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de lames d'or, solidement fermé à clef et dont le contenu demeura secret. Liéou-You-Chun versa les trois coupes du départ, et les beautés accompagnèrent les deux époux jusqu’aux portes de Tsoung-Wan, où l’on se sépara en pleurant.

A Sou-Ho, où prenait fin le voyage par terre et où il fallait louer une barque, Li-Ixi, qui avait retiré, avant de quitter Péking, ses vêtements mis en gage, ne possédait plus un seul taël dans sa bourse. Dans cette nouvelle épreuve, il n’eut recours qu’à sa tristesse ordinaire. Sa femme prit alors dans le coffret apporté par les Soeurs une bourse de soie rouge qu’elle jeta sur la table; elle contenait cinquante onces d’argent pur. « Grâce à la bonté des Sœurs, » lui dit-elle, nous ne manquerons de rien pendant le » voyage, et plus tard nous pourrons trouver les moyens de » payer notre logement et nos dépenses dans la région des » collines et des ruisseaux. »

Émerveillé de cette ressource nouvelle, Li-Ixi lui dit : « Si » je ne vous eusse pas rencontrée, si j’eusse rencontré toute » autre que vous, je serais mort dans un endroit où personne » ne m’aurait honoré de funérailles. Ah! quelle vertu! Jus- » qu’à ce que mes cheveux blanchissent, je ne saurais l’ou- » blier. » Et il se mit à répandre un torrent de larmes.

Ce voyage s’effectuait par eau. Li-Ixi demeurait le plus souvent silencieux ; il se dérida cependant lorsque la barque entra dans le Ixing. Assis à la proue, près de son épouse : « Nous approchons de King-Gan, lui dit-il, célébrons par » un banquet notre arrivée ; dissipons notre tristesse. »

« Il y a si longtemps, lui répondit-elle, que je n’ai joui » de vos sourires et de votre conversation, que j’ai eu la » même idée que vous. »

Les deux époux donnèrent sans retard suite à cette proposition ; ils burent jusqu’à l’ivresse. Li-Ixi redevenait tendre : « Vous chantez délicieusement, dit-il à sa femme, » et il y a bien longtemps que je n’ai entendu ce refrain

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» mélancolique qui ressemble à l’appel et à la réponse d'un » couple de phénix. À présent la rivière est limpide, la lune » brille, personne ne nous écoute dans l’épaisseur de la » nuit. »

Elle se leva et commença à ouvrir la bouche et à s’éclaircir la gorge; elle prit le ton, puis, se munissant d’un éventail pour moduler les notes, elle chanta l’ode composée par le dramatiste de la dynastie Yuen, appelée le rouge de la jeune pèche. A ce chant délicieux on pouvait dire :

Comme volent les notes, les froides nuées de la nuit Demeuraient immobiles ;

Comme leurs échos pénétraient dans les sources profondes, Les poissons se mouvaient vers eux.

Passait en ce moment, dans un autre bateau, un jeune homme de vingt ans, nommé Sun-Fou, riche rejeton d’une ancienne famille de marchands de salaisons établie à Hong- Chou. C’était un garçon de mœurs dissipées, accoutumé à acheter des sourires dans les chambres vertes et des plaisirs au milieu des beautés peintes ; en un mot, il était de ceux qui jouent avec le vent et se divertissent avec la lune, un caractère gai mais sans valeur.

Frappé par la beauté des chants de Tou-Shih-Ning, Sun- Fou s’efforça de savoir qui elle était. Il réussit à l’apercevoir un matin, lorsqu’elle achevait ses ablutions : elle était réellement d’une beauté typique, un parfum venu du ciel. Cette vue ne fit qu’enflammer les désirs de notre jeune et habile débauché .

Le faible Li-Ki fut bientôt en communication avec ce dangereux voisin, qui ne tarda pas à se rendre maître de tous ses secrets et à connaître les anxiétés croissantes qui le tourmentaient à propos de la colère paternelle. Sun-Fou n’eut pas de peine à grossir les alarmes de son nouvel ami. « D’après son rang et son honorabilité, lui dit-il, votre père

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)) n’admettra jamais une concubine; puisqu’il vous a blâmé » de fréquenter des lieux peu convenables, comment le » déciderez-vous à vous laisser épouser une femme galante? » Quant au plan suggéré par la dame de rester à la cam- » pagne, il ne durera pas longtemps. Votre situation est » bien difficile. » Ici Li-Ivi fit un signe d’assentiment. « J’ai » une idée, ajouta Sun-Fou; de toute antiquité on a dit que )) les femmes sont inconstantes comme l’eau, et qu'elles par- » ticipent de la nature des vapeurs et des fleurs, c’est-à- » dire qu’elles sont composées d’un peu de vérité mêlée de » beaucoup de mensonge. La vôtre, une célébrité du quar- » fier des Sœurs, a sans doute fait assez de connaissances » pour remplir l’empire ; elle s’arrange peut-être de manière » à se servir do vous pour aller rejoindre quelques-uns de » ses premiers amants. »

Sun-Fou continua ce discours artificieux et finit par proposer à Li-Ki ébranlé mille dollars pour prix de Tou- Shih-Ning. Avec cette somme Li-Ki persuadera aisément à son père qu’il n’a pas été dissipateur, et la réconciliation s’opérera vite.

Notre triste personnage accepte cette offre, sous la condition toutefois que Tou-Shih-Ning consentira à la transaction.

Celle-ci avait préparé, pour le recevoir dans la barque, le dessert et le vin. Lorsqu’elle l’aperçut, elle courut au-devant de lui et lui offrit la coupe, mais il secoua la tète, refusa de boire, et, sans prononcer une parole, se mit au lit et s’endormit.

Affectée de cette tristesse et de cette indifférence, Tou- Shih-Ning, penchée sur la couche de son époux, finit par lui arracher l’aveu de ses anxiétés et la déclaration de l'ignoble marché qu’il avait tacitement accepté.

« Cet individu, dit-elle alors d’un ton sérieux, est un grand » héros, puisqu’il vous propose un plan semblable. Quand » vous aurez touché son argent, vous rentrerez brillamment

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» chez votre père, et moi, mariée dans une autre famille, je » ne serai plus un obstacle à vos arrangements. Où sont les » mille pièces d’or? »

— « N’étant pas sûr de votre assentiment, je ne les ai pas » encore reçues. »

— « Acceptez dès demain matin, de crainte qu’il ne rompe » son engagement, mais pesez bien les mille onces; quand » vous les aurez reçues bien comptées, je passerai dans » son bateau. Ne soyez pas un marchand maladroit qu’un » enfant pourrait tromper. »

A la quatrième veille, Tou-Shih-Ning se leva, arrangea sa lampe, fit ses ablutions, se coiffa et dit : « Mon vêtement » dè ce jour, destiné à prendre le nouveau et à quitter l’an- » cien, doit être plus qu’ordinaire. »

Elle s’oignit, s’appliqua la peinture, se parfuma, se couvrit de tous ses bijoux, prit ses fleurs artificielles et ses plus élégantes manches brodées. L’air était embaumé de ses parfums; sa splendeur éblouissait les yeux. Brûlant d’inquiétude et de désirs, Sun-Fou envoya son domestique aux informations; l’argent était prêt à être pesé, mais le fils du marchand de salaisons exigeait la remise préalable de la belle. C’est alors que Tou-Sliih-Ning s’approcha de la barque de son acheteur et vérifia elle-même la couleur et le poids de l’or, puis, faisant delà main un signe à Sun-Fou, qui sentit alors son âme s’échapper de ses os, elle ouvrit ses lèvres de vermillon et dit : « Permettez-moi d’ouvrir le « coffret ; il contient le passeport de Li-Kî; il faut que je le » lui rende. »

Sun-Fou, la regardant déjà comme un poisson dans une jarre, commande que le coffret lui soit remis; elle l’ouvre. 11 contenait intérieurement plusieurs compartiments mobiles. Elle ordonne à Li-Kî de lever la première boite et de regarder ; il y voit des fleurs splendides, des pendants de brillants, des épingles à cheveux de la gemme nommée

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rjaou, et des boucles d’oreilles entassées au milieu, valant plusieurs centaines d’onces.

Tou-Shih-Ning les prend et les jette dans la rivière.

Des autres compartiments, Li-Ki retira successivement une flûte de jade, une pipe d’or, des bijoux, d’antiques pierreries et de l’or pourpre, en valeur de plusieurs milliers d’onces.

Tou-Shili-Ning jeta le tout dans la rivière.

Un dernier compartiment était rempli de ces perles nommées splendeurs de la nuit, dont la valeur ne saurait être estimée. Les spectateurs poussaient des cris d'alarme, car Tou-Shih-Ning voulait également les jeter dans l’eau. Li-Ki, hors de lui, rempli de honte, la tenait dans ses l>ras, pleurant amèrement. Sun-Fou vint lui-même pour l’exhorter à renoncer à son projet. Elle repousse le premier, et fixant ses regards sur l’autre : « J’ai supporté, lui dit-elle, bien » des ennuis avec Li-Ki ; ce n’est pas sans de grands efforts » que je suis arrivée jusqu’ici. Pour satisfaire vos appétits » de corruption et de sensualité, et grâce à vos discours in- » sidieux, vous avez rendu mon mariage impossible avec » mon époux; vous avez détruit son affection pour moi. » Vous êtes mon ennemi. Je meurs, mais je sais qu’il y a » une providence qui châtie. »

Puis, s’adressant à Li-Ki : « Tout ce que j’avais économisé » pendant ma vie joyeuse, je l’avais réservé pour subvenir » aux besoins du restant de mes jours; j’avais trouvé un » époux qui avait juré par les montagnes et par les mers » que rien ne nous séparerait. Avant de quitter ma demeure, » usant de feinte, je me suis fait donner, en votre présence, » par les Sœurs, les objets précieux renfermés dans cette » cassette, dont la valeur n’est pas moindre de dix mille » onces d’argent, mais ces objets étaient ma propriété; ils » devaient servir à vous faciliter uue réconciliation avec » votre père. Qui eût pu croire que votre foi était si peu » profonde? Qu’une simple entrevue, au milieu du voyage,

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» avec un inconnu, suffirait pour vous faire abandonner » mon cœur sincère et aimant? Mille pièces d’argent, le » prix pour lequel vous m’avez vendue, ce n’était rien pour » moi, vous l’avez vu. Puisqu’ à vos yeux je n’ai aucune » valeur, mon sable est épuisé. J’en appelle à tous ceux qui » ont des oreilles et des yeux; ce n’est pas moi qui vous ai » tourné le dos, mais vous qui me l’avez tourné. » Puis elle se redressa, la cassette dans les mains, et s’élança au milieu de la rivière. On s’empressa d’aller à son secours, mais on n’aperçut qu’une vapeur formant nuage au centre du fleuve, et des flots écumeux tourbillonnant. On ne revit plus sa trace.

Ses trois vies avaient plongé jusqu'au fond;

Elles sont retournées à leur source humide.

Ses sept âmes sont entrées pour l’éternité Dans leur route couverte d'ombre.

Li-Kî devint fou, Sun-Fou tomba malade et vit continuellement à ses côtés Tou-Shih-Ning lui reprochant son indignité, puis se précipitant dans l’eau.

Liéou-You-Chun, ses examens passés, revint par Koua- Pou. Se lavant sur le bord de l’eau, il laissa, par mégarde, tomber dans la rivière son bassin d’airain; au lieu de ce bassin, les pêcheurs qu’il fit plonger lui rapportèrent une petite cassette remplie de perles et de riches joyaux. Et la nuit, il vit en songe une femme sortant de l’onde froide : c’était Tou-Shih-Ning. Elle lui narra sa triste histoire, lui rappela les cent cinquante dollars qu’elle avait dus à sa générosité, et l’engagement qu’elle avait pris de reconnaître ce bienfait. C’est pour ce motif qu’elle avait fait repêcher la cassette par les plongeurs. Puis elle lui dit un éternel adieu.

Plein d’émotion, Liéou-You-Chun s’éveilla, mais l’image de Tou-Shih-Ning avait disparu pour toujours.

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La postérité porta un jugement sévère contre Sun-Fou pour sa conduite en cette affaire ; à raison de l’abandon de Tou-Shih-Ning, Li-Ki fut regardé comme un fou stupide, indigne d’attention. Mais comment se fait-il que Tou-Shih- Ning, femme éminente parmi celles de l’antiquité, n’ait pas su choisir un compagnon digne d’elle? Comment at— elle foulé aux pieds le phénix de Tsin-Low1, au point de faire une si grave erreur dans son appréciation de Li-Ki? Comment a-t-elle jeté la perle brillante, l’aimable joyau, aux mains d’un aveugle, qui a changé l’amour en inimitié, et, au lieu de lui rendre le sentiment d’un amour excessif, l'a honteusement trahie et portée à se précipiter dans les flots? Ses infortunes méritent une grande pitié.

Telle est l’historiette chinoise que M. S. Bircli nous a fait connaître; peut-être mon analyse succincte a-t-elle fait perdre au récit une partie de ses grâces naïves, mais j’espère avoir conservé l’intérêt dramatique et l’intention philosophique de l’œuvre. L’Europe est bien jeune à côté de la Chine, plus d’une de nos inventions récentes n’est qu’une vieillerie déjà tombée en désuétudeclans l’Empire du Milieu. Nous voyons, dans l’histoire de Tou-Shih-Ning, que depuis bien des siècles les fameuses idées de Mme Aubray avaient germé dans le cœur des disciples de Confucius: la réhabilitation par l’amour.

L’auteur chinois n’avait nullement le projet de plaider en faveur de cette thèse, lorsqu’il a écrit l’histoire de la Trauiata de Pé-king. Cependant nous ne connaissons pas de drame plus touchant et plus démonstratif. Tou-Shih-Ning, cette courtisane dont les nombreux adorateurs auraient rempli tout l’Empire, et qui a ruiné sans remords des mil-

1. Lung-You, femme de l’empereur Mouh-Kuug, savait imiter sur la flûte le chant du phénix. Un jour le phénix, attiré par ces notes mélodieuses, vola vers la belle Lung-You au palais de Tsin-Low. Lung- You s’enfuit avec l’oiseau céleste.

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liers de jeunes débauchés, s’est fait, par un amour profond et vrai, une virginité nouvelle, une pudeur qu’elle n’avait jamais connue. Elle est toute entière à Li-Kî. Aussi quelle offense pour elle dans les projets de Sun-Fou ! Une vierge ne se révolterait pas avec plus d’énergie. Avec quel mépris elle flagelle ce voluptueux, elle qui en a accueilli jadis un si grand nombre ! Avec quelle dignité elle reproche à Li-Kî son abandon et le honteux trafic auquel il a consenti ! On sent qu’elle est frappée au cœur et qu’elle ne survivra pas à un tel affront. Elle meurt, mais le moraliste chinois ne se contente pas de l’abandon : il l’admire, il exalte son caractère, et nous ne nous sentons pas de disposition à contredire ce jugement.

En Chine, le monde de Ici vie joyeuse offre des ressources que ne connaissent pas les peuples de l’Occident. Les Cou/‘s des Sœurs et les Bateaux de /leurs ne sont pas seulement des lieux de plaisirs; les talents, l’instruction et la grâce élégante des femmes qui les peuplent leur donnent un caractère plus sérieux. Toutefois les moralistes chinois réprouvent hautement les plaisirs et les passions qui épuisent la force de l’homme ; mais ils n’ont pas plus de succès que les moralistes européens. En Europe, en France surtout, l’adultère et la corruption des femmes remplacent les Bateaux de fleurs; la débauche s’y complique de la trahison et de l’hypocrisie. Les Chinois s’épargnent au moins ces écœurantes associations du mari, de la femme et de l’amant, qui choquent si souvent notre vue ; on n’v voit pas de maris ultra-débonnaires, de pères et de mères abusés, tendre la main au corrupteur qui les déshonore, et qui se fait gloire de ses triomphes aux yeux de ses confidents et de ses complaisants, et souvent aussi à ceux du public que n’aveugle pas toujours un mystère trop transparent. Entre les deux abus, le système chinois parait le moindre, parce qu’il préserve mieux la dignité et la famille, mais hélas! la vieille Chine et l’Europe méridionale déjà vieillissante sont

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rongées par l’ignorance, par le luxe et par la sensualité. Des races plus robustes, plus façonnées au labeur, les serrent de près ; il est temps de jeter le cri d’alarme. Hâtons-nous de préparer une génération d’hommes et de femmes élevés plus virilement, formons des citoyens, mais apprenons-leur surtout que les droits de l’homme sont bien moins essentiels à la force des nations que ses devoirs.

Ce n’est point en nous enorgueillissant de nos gloires passées que nous préparerons des gloires nouvelles; nous ne nous sommes que trop nourris de nos prétentions à être la grande nation. Le vice-roi de Canton, Ki-Yng, faisant à son maître un rapport sur les Anglais? les Français et les Américains, s’excuse des impertinences européennes qu’il est obligé de consigner, mais, ajoute t-il, « il ne faut faire aucune » attention aux usages de gens aussi peu civilisés, aussi » inintelligents et stupides!!! » Il n’est pas poli, le Chinois! Mais a-t-il aussi tort qu’il en a l’air?

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