LA VEUVE CHINOISE
La fortune, l'honneur, ne sont, hélas ! qu'un songe ; La réputation, la gloire, quel mensonge!
Quel nuage flottant devant l'œil abusé!
Notre chair, notre sang, trop souvent ont osé,
Nous vivants, oublier le lien de nature. Reconnaissance, amour, rien, ici-bas, ne dure;
LÀ VËUVË
La haine en prend la place, ou le mépris grossier.
Fût-elle d'or, la cangue est un triste collier;
Une chaîne de fleurs est toujours une chaîne ;
Ne vous imposez pas cette pompeuse gêne.
Le cœur pur, sans désirs, rejetez loin de vous
Tous les terrestres biens; oui, renoncez à tous!
C’est la loi du bonheur, la loi de la lumière. . .
Cette citation est tirée du poème : La Lune sur la rivière orientale; elle a pour but de donner un avertissement à notre siècle, en montrant aux hommes la nécessité de corriger et de déraciner en eux tous les sentiments déréglés. Elle fait ainsi au transgresseur une loi de se réformer.
C’est un point de doctrine, qu’on doit assimiler au ciel même un père et une mère, et les frères aux mains et aux pieds d’un même corps. Ce sont là des tiges et des branches qu’on peut avoir à émonder, jamais à retrancher. Bien qu’elles diffèrent entre elles sur bien des points, les écoles de Confutsze, du Taô et de Bouddha, s’accordent pour inculquer à tous la piété filiale et le respect fraternel.
Quant aux petits-enfants, ils sont d’un degré moins rapproché. Le proverbe dit avec raison :
Du bien de vos neveux, n’ayez jamais besoin.
Si parfois vous manquez de cheval, de génisse,
Croyez-en mon avis, adressez-vous au loin;
Mais de vos petits-fils n’attendez nul service.
De l’époux et de l’épouse, on sait que le rouge lacet a lié leurs ceintures, et que le fil écarlate a réuni leurs pieds; mais, dans la réalité, cette union n’est qu’une écorchure superficielle, une tentative de coller sur de la graisse. Ils peuvent se quitter; ils peuvent aussi demeurer attachés l’un à l’autre. On connaît le dicton vulgaire :
Épouses et maris, oiseaux du vert bocage,
Chantent à l’unisson leurs refrains amoureux;
CONTE CHINOIS
Mais, dès que le soleil a doré le nuage,
Chacun de son côté cherche de nouveaux feux.
Ah! que les sentiments du siècle présent sont vains et détestables ! Pères et mères, frères aînés et cadets, sont traités comme des personnes ordinaires, et bien que l’on conserve encore quelques sentiments d’affection envers les fils et les petits-fils, l’amour entre le mari et l’épouse est toujours le sentiment qui domine. Les hommes se plongent dans la vie de l’appartement intime, et c’est là seulement, à l’abri de leurs rideaux, qu’ils se montrent dociles aux leçons. Aussi, combien de maris, trompés parleurs femmes, ont commis des actes contraires au respect filial et à l’amitié fraternelle.
Mais, en racontant ici l’histoire de Chouang-Sang chantant ses tristes vers en s’accompagnant sur un pot de terre, notre intention n’est pas de fomenter la division entre les maris et les femmes, mais seulement d’encourager les hommes à faire une différence entre la science et l’ignorance, à pénétrer le vrai et le faux, à les séparer l’un de l’autre, et, dès la première apparence de déception, à prendre la résolution de planter les six-racines dans l’eau pure; car une pensée calme et tranquille sur la vie fangeuse présente de grands avantages. Un ancien, voyant un paysan planter du riz, récita ces vers :
S'il est bien pur, le plant produira la fécule ;
Mais voyez le planteur : il avance, il recule ;
On croit qu'il rétrograde; il avance pourtant.
Plaçant le vert bourgeon dans Je sillon du champ,
Baissant la tête, il voit dans l'eau de la rizière,
Se refléter du ciel l'éclatante lumière.
On raconte que, dans les dernières années du règne de l’empereur Chou, vivait un savant éminent, nommé Chouang-Chou, qui portait le titre honorifique de Tsze-
La yeüyë
Hiou-Ti ; il était natif de la i 1 1 o de Moung dans le royaume de Soung. L’empereur lui avait confié l’emploi de gardien du jardin des arbres à vernis. Il était disciple du grand saint Li-Ourh, fondateur de la doctrine du Taô. Ce personnage vénérable, qui portait le titre honorifique de P i h - Yang, était aussi nommé Laô-Tsze, c’est-à-dire enfant, vieux, parce qu’il était venu au monde avec des cheveux blancs.
Toutes les fois qu'il rêvait tout éveillé, Chouang-Sang ' s’imaginait être transformé en un papillon voltigeant au milieu des plantes et des arbustes du jardin. Cette pensée lui revenait fréquemment, et, lorsqu’il reprenait ses sens, il éprouvait un sentiment de vibration dans les épaules et sur les flancs, comme s'il eût réellement possédé une paire d’ailes. Il en était lui-même fort surpris.
Un jour, dans une conversation intime, Chouang-Sang raconta son rêve à son maître Laô-Tsze. Or, ce docteur était un saint parfait, comprenant le cours des trois étages de la vie, passé, présent et futur; il montra à son disciple les merveilleuses phases de l’existence, et lui fit voir qu’à l'époque du chaos, lui, Chouang-Sang, avait été un papillon blanc.
La première procréation du ciel est l’eau, la deuxième a produit les arbres : plantes et fleurs sont les gloires de l’eau. Ce papillon blanc, qui recueillait l’essence des fleurs et absorbait l’émanation la plus exquise du soleil et de la lune, dès qu'il eut commencé à respirer devait jouir à jamais de l’immortalité, ses ailes demeurant continuellement animées du mouvement giratoire de la roue d’un char.
Mais il alla s’égarer sur le Yaô-Chi, le lac des campagnes élyséennes, et, tandis qu’il s’insérait furtivement au milieu de la fleur et des pistils de la pêche étrangère, pour y sucer sa nourriture, il fut avalé par le phénix vert qui garde les