La Wang-Mou est l’un des personnages du panthéon du Taô
Bibl. ÉGYPT., T. XII. 23
. LA VEUVË
royaume de Tsi. Voyageant dans ce pays, Chouang-Sang avait, par l’étendue de ses connaissances, excité l’admiration de Tien-Tsoung et obtenu en mariage la fille de ce personnage illustre.
Tien-Shi était incomparablement plus belle que ses deux devancières : son teint était celui des cristaux du givre ou de la neige; elle excitait la passion de l’amour comme une fée. Bien que Chouang-Sang ne fût pas adonné aux plaisirs, il se laissa entièrement maîtriser par la beauté de sa nouvelle épouse; il se plaisait avec elle comme un poisson avec l’eau.
Ayant entendu parler de la vertu de Chouang-Sang, le prince de l’état de Tsou l’envoya chercher pour en faire son premier ministre. Le porteur du message royal était chargé d’offrir au philosophe cent lingots d’or, mille pièces de soie magnifique et un char à quatre chevaux.
A la vue de ces splendides présents, Chouang-Sang dit en soupirant :
« Lorsque le bœuf de sacrifice se voit le corps orné de » soie brodée; lorsqu’il mangea son gré paille et fourrages, » il s’applaudit de son sort glorieux, surtout à la vue du » buffle épuisé, traînant péniblement la charrue. Mais, lors- » qu’il entre dans le grand temple et aperçoit devant ses » yeux le maillet et le couteau, il voudrait bien être lui— » même au labourage; mais il est trop tard. »
11 refusa donc les présents du monarque; ensuite il se retira, avec sa femme, dans l’état de Soung et s’établit dans les montagnes de Nan-houa, au sud de Taouchou.
Un jour que Chouang-Sang se promenait au pied des montagnes, il aperçut un groupe de tombes négligées : « Jeunes et vieux, s’écria-t-il en soupirant, sages et fous » tous viennent se rejoindre ici ! Mais, une fois descendu » dans le sépulcre, l'homme peut-il redevenir homme ? »
Il s’éloignait, tristement impressionné, lorsque, à quelques pas des premières, il découvrit tout à coup une tombe
CONTE CHINOIS
récente dont la terre était toute fraîche; une jeune femme, simplement vêtue, se tenait accroupie et agitait tranquillement un éventail sur la fosse encore humide. Comme elle continuait sans interruption, Chouang-Sang, fort surpris, lui demanda quelle était la personne inhumée dans cette tombe, et le motif pour lequel elle l’éventait de la sorte.
La dame ne se dérangea pas; elle continua à agiter son éventail et articula quelques phrases. Esprits sensés! vous ne soupçonneriez jamais quelle en était la signification :
Discours honteux bien plus qu'on ne le saurait dire!
Mais quel homme pourrait les écouter sans rire?
« L’individu qui est dans cette fosse, dit-elle, est mon » imbécile de mari, qui, ayant eu la mauvaise chance de » mourir, a déposé ici ses os. Sous le prétexte que, pendant » sa vie, il a beaucoup aimé sa femme, il s’est obstiné à ne » pas la quitter malgré la mort. Avant de rendre le dernier » soupir, il m’a ordonné d’attendre pour me remarier jus- » qu’à ce que la fête des funérailles fût accomplie et la terre » de la fosse complètement sèche. Alors seulement je pourrai » songer à une nouvelle union. Mais la terre vient seulement » d’être remuée; elle n’est pas près de sécher, et voilà le » motif pour lequel je l’évente. »
Cette dame, se dit à lui-même Chouang-Sang en contenant un sourire, est d’un tempérament impétueux. Je suis bien étonné qu’elle ait vécu en bons termes avec son mari, ainsi qu’elle me l’a affirmé. S’il en eût été autrement, il y avait, certes! de bonnes raisons pour cela.
— « Si vous voulez, lui dit-il, que cette terre se sèche et » s’échauffe, c’est chose aisée; seulement vos mains et vos » poignets sont faibles, ils n’ont pas la force nécessaire » pour éventer convenablement. Je vais me charger de la » besogne à votre place. »
La dame se releva, fit une révérence, et dit : « Bonne » chance à vous ! Je vous suis fort obligée. »
LA VEUVE
Puis elle prit un éventail blanc de forme très simple, et le lui présenta.
Agissant avec la mystérieuse puissance du taoïsme, Cliouang-Sang éleva les mains et fit jouer pendant quelques instants l’éventail du côté de la tête du mort : l’eau fut absorbée tout d’un coup et le terrain devint sec.
A cette vue, la dame se prit à rire de telle sorte qu’on eût pu lui serrer la figure dans le creux de la main : « Je )) vous ai dérangé, monsieur, pour cette manifestation de » votre force. » Puis, portant vers l’angle de sa coiffure sa main délicate, elle en retira une épingle à cheveux en argent et l’offrit, ainsi que son éventail, à Cliouang-Sang, en lui adressant les plus chauds remerciements. Le philosophe refusa l’épingle, mais accepta l’éventail.
La dame s’éloigna joyeuse, et Cliouang-Sang, l’esprit troublé, reprit le chemin de sa demeure, où, assis sous son toit de chaume, il exprima ses impressions dans les stances suivantes :
Ce n’était pas mauvais ménage;
Ce n'était pas ménage heureux.
Triste union cesse avant l’âge ;
Et, sans le ressort amoureux,
Chacun romprait son mariage.
Même avant l’heure des adieux
Chacun suivrait son goût volage.
Son épouse Tien-Slii se trouvait derrière lui; l’entendant parler et soupirer, elle s’approcha et voulut savoir ce dont il s’agissait. Comme docteur de l’école du Taô, il avait droit au nom de maître.
— a Quelle cause, lui demanda-t-elle, porte mon maître » à soupirer? D’où lui vient cet éventail? »
Cliouang-Sang lui raconta alors toute l’histoire de la dame qui éventait la fosse afin de sécher le sol pour pouvoir se remarier. « Cet éventail, ajouta-t-il, est celui dont
CONTE CHINOIS 357
)> elle se servit; en reconnaissance de l’assistance que je lui » ai prêtée de mon mieux, elle m'en a fait présent. »
En entendant cette histoire, Tien-Shi devint rouge de colère et, se donnant carrière, déclara que la femme à l’éventail était entièrement dépourvue de vertu, puis, après un plat d’invectives, elle dit à son mari : « Il y a au monde » peu de créatures pareilles à cette femme sans cœur! »
Chouang-Sang, en guise de réponse, récita cette strophe :
Tel jure un éternel amour
Et n’attend pas le dernier jour
Pour changer l'objet de sa flamme !
On voit le corps et non pas l’âme.
On peint l’animal carnassier ;
Mais sans voir ses muscles d’acier.
Ah ! qu’à sécher la terre est lente !
Aussi la veuve en deuil l'évente.
Après avoir entendu ces paroles, Tien-Shi se laissa aller à un véritable accès de rage. On connaît l’antique proverbe : « Le murmure offense l’affection; la colère viole les convenances. » Dans ses discours furibonds, elle oublia les égards quelle devait à la personne de son mari, cracha par terre et s’écria :
« Quoique les hommes soient tous les mêmes et qu’il n’y )) ait aucune différence entre un sage et un fou, comment » pouvez-vous parler aussi légèrement, et considérer toutes » les femmes du monde comme mues par les mêmes prin- » cipes? Quoi! parce que l’une d’elles manque de vertu et » convenance, faut-il mettre sur le même rang une foule » d’excellentes épouses? Ne craignez-vous pas de vous » tromper? »
— « Je ne veux point, répondit Chouang-Sang, parler » en l’air, ni perdre mon temps en bavardages. Voici la » question nettement posée : Si je venais à mourir, cette » beauté pareille à une fleur, à un diamant, la tiendriez-
LA VEUVE
)) vous éloignée du mariage pendant trois ou cinq ans? »
— « Un fidèle ministre, répliqua Tien-Shi, ne sert pas » deux princes, et une épouse chaste ne se remarie pas. » Quand a-t-on vu une femme bien élevée boire le thé et » coucher dans le lit de deux familles? Si, par malheur, se » réalisait l’événement douloureux qui me laisserait veuve, » ne parlez pas de deux ou trois ans; mon veuvage durerait » toute ma vie, et, même dans mes rêves, je ne penserais » qu’à vous. »
— « On ne peut pas savoir, murmura Chouang-Sang ; on » ne peut pas savoir. »
— « Pensez-vous, continua Tien-Shi, sans modifier son » ton injurieux, pensez-vous que les femmes soient, comme » vous autres hommes, destituées de vertu et vides de jus- » tice? Quand vous en avez perdu une, vous en cherchez » une autre; vous divorcez avec celle-ci; vous prenez celle- » là; et tout ce qu’on peut dire, c’est que vous êtes tous les » mêmes! Sachez que nous, femmes, nous sommes selles » d’un seul cheval; nous savons nous maintenir sévèrement » dans le droit chemin. Comment donc écouterions-nous le » langage cl’un autre homme? Ce serait provoquer la mo- » querie et le mépris des siècles à venir. Dieu merci ! vous » êtes vivant, mais supposez que vous soyez dans l’autre » monde, mon attitude serait la même. »
En achevant ce discours, Tien-Shi, s’approchant de Chouang-Sang, lui arracha l’éventail de la main et le mit en pièces.
« 11 n’est pas nécessaire de vous mettre en colère, lui dit » Chouang-Sang; tâchez seulement que votre fidélité soit » aussi réelle que votre indignation. »
Là s’arrêta leur entretien.
Quelques jours après, Chouang-Sang tomba subitement malade; son indisposition lit des progrès rapides et devint bientôt sérieuse. Tien-Shi, tout en pleurs, soupirait près de son lit.
CONTE CHINOIS
— « Ma maladie, lui dit son mari, est assez grave pour » que je vous dise un éternel adieu. Vous allez bientôt avoir » à regretter la destruction de l’éventail qui vous aurait été » si utile pour sécher ma tombe. »
— « Je vous en supplie, mon maître, répondit Tien-Shi, » n’ayez point de telles pensées; je connais les rites, et j’ai » appris à m’attacher à un unique époux. Je jure que je n’en » prendrai pas d’autre. Si vous en doutez, je vais mourir à » vos yeux, afin de vous montrer clairement les sentiments » de mon cœur. »
— « Cela suffit, répliqua Chouang-Sang, pour que j’aper- » çoive vos intentions. Je meurs; mes yeux s’obscurcis- » sent. »
Ces derniers mots prononcés, il cessa de respirer. Tien- Shi, touchant de la main son corps refroidi, se mit à sanglotter bruyamment. A peine eut-elle la force de prier ses voisins de préparer un linceul et de l’assister dans les funèbres devoirs de l’ensevelissement.
S’étant mise en deuil, Tien-Shi fut réellement très affligée pendant plusieurs jours; elle pleurait toutes les nuits, et ne songeait qu’à l’affection que Chouang-Sang avait eue pour elle. Semblable à un malade ou à une personne excitée par l’ivresse, elle n’avait plus ni repos, ni appétit.
Les habitants de la montagne, qui connaissaient Chouang- Sang pour un savant retiré dans la solitude et déguisant son nom, vinrent en foule faire les visites de condoléance et de respect; la maison reprit alors du mouvement.
Sept jours après le décès, arriva un savant jeune et de grande élégance : véritable visage de peinture, lèvres frottées de vermillon, bonne grâce incomparable. Il était vêtu de nankin, avec un couvre-chef noir, une ceinture brodée et des souliers écarlate; c’était en un mot le type parfait du jeune homme à la mode.
Un vieux serviteur, qui l’accompagnait, l’annonça sous
LA VEUVE
le titre de Wang-S o un, c’est-à-dire de prince du royaume de Tsou. D’après son dire, il avait fait, l’année précédente, la connaissance de Chouang-Sang, dont il voulait suivre les leçons, et son voyage n’avait d’autre but que de voir et de consulter le philosophe. Mais, son professeur étant mort, il ne lui restait qu’à se dépouiller de ses vêtements de couleur et à présenter à la veuve l’hommage de ses regrets.
Le prince ordonna, en effet, à son serviteur de retirer de sa valise des vêtements de deuil, puis, s’inclinant quatre fois devant le cercueil : « O Chouang-Sang, s’écria- t-il, je » suis bien affligé de n’avoir pas vu votre face, ni reçu vos » leçons. Je veux porter votre deuil pendant cent jours, » pour satisfaire au sentiment de l’amitié particulière que » j’avais pour vous. »
Il s’inclina de nouveau quatre fois, versa quelques larmes, puis demanda à voir la veuve de son professeur.
Celle-ci se refusa d’abord à l’entrevue; mais le Wang- Soun fit observer que, d’après les anciens rites, ni les épouses, ni les femmes secondes des défunts, n’ont l’obligation de s’abstenir de voir les amis intimes. « Moi et » Chouang-Sang, ajouta-t-il, nous étions en relation comme » maître et disciple. »
Tien-Shi sortit alors de la chambre mortuaire pour recevoir le compliment du prince. Ces préliminaires accomplis, elle jeta un coup d’œil sur son visiteur, et, comme elle le trouva très séduisant, elle sentit aussitôt l’amour s’éveiller dans son cœur.
Elle lui exprima tout d’abord le regret qu’elle éprouvait de n’avoir pas de domestique à mettre à sa disposition.
« Quoique mon maître soit mort, dit le prince, je désire » emprunter son logement et m’y établir pendant une cen- » taine de jours, d’abord pour m’occuper de ses funérailles, » ensuite pour m’assurer s’il a laissé à la postérité quelques v commentaires. Son élève sollicite la faveur d’en faire la » recherche, afin de recueillir ses dernières instructions. »
CONTE CHINOIS
— « En quel lieu refuserait-on la présence d’un ami O intime? » répliqua simplement Tien-Shi.
Puis elle prépara le repas, qu’ils prirent en commun, en associant leurs soupirs de regret.
Après le dîner, Tien-Shi prit le Nan-houa-Chin-King et les cinq mille caractères du Taô-tih-King de Laô-Kiountsze, qu’avait laissés Chouang-Sang, et les offrit sans façon au Wang-Soun. Celui-ci la remercia, et procéda aussitôt à l’opération divinatoire qui devait indiquer la place convenable pour le portrait du défunt.
Ensuite le Wang-Soun se tint immobile, le corps incliné du côté gauche de la couche funéraire.
Chaque jour, feignant de venir pleurer sur le corps de son mari, Tien-Shi passait du même côté du cercueil, afin de faire naître l’occasion de lier conversation avec son hôte. De jour en jour son amour devenait plus violent; ils échangeaient des regards enflammés, et leurs secrètes émotions ne pouvaient plus être dissimulées.
Cependant le Wang-Soun paraissait encore maître de lui-même; mais la veuve s’abandonnait sans contrainte à son doux penchant. « Si dans cette affaire, se disait-elle à » elle-même, je fais quelque inconséquence, qui donc s’en » apercevrait dans cette retraite écartée? Du reste, quand » c’est la femme qui sollicite l’homme, personne n’a rien à » dire ’. »
Elle se contint cependant quelques jours de plus, mais le demi-mois n’était pas encore écoulé qu’il ne lui fut plus possible de résister à l’entraînement de la passion : son cœur était impatient comme un singe, et son imagination galopait comme un cheval. Elle se décida à faire secrètement appeler dans sa chambre le vieux serviteur, et, après
1. Nous laissons à l'auteur chinois la responsabilité de cette maxime... chinoise.
LA VEUVE
se l’être concilié par de douces paroles et quelques rasades de bon vin :
— - « Votre maître est-il marié ou non? » lui demandat-elle.
— « Mon maître, répondit le vieux serviteur, n’est point » encore marié. »
— « Mais a-t-il fait choix d’une personne qu’il aurait » l’intention d’épouser? »
Le serviteur, qui paraissait en proie à l’ivresse, lui répondit : « Mon maître a dit que s’il pouvait obtenir une » beauté aussi célèbre que vous, madame, le désir de son )) cœur serait rempli. »
— « A-t-il réellement parlé ainsi, s’écria la veuve, ou » me dites-vous un mensonge? »
— « Un Chinois avancé en âge, tel que je suis, consen- » tirait-il à mentir? » répliqua le vieux serviteur.
— « Je voudrais, dit alors la dame, que vous fussiez l’in- » termédiaire entre nous pour arriver à un mariage, et que, » si cela ne lui est pas désagréable, vous lui fissiez connaître » le désir que j’ai de devenir son épouse. »
— « Mon maître, dit le serviteur, a déjà discuté l’affaire » avec moi, et a déclaré que ce serait pour lui une excel- » lente alliance, mais qu’il respecte les relations de maître » à disciple, et redoute les censures du public. »
— - « Mais, en réalité, répliqua Tien-Shi, votre maître n’a » jamais eu de rapports avec mon défunt mari; il n’a jamais » suivi ses leçons. Je sais bien qu’il ne plaisanterait pas avec » les relations de maître à disciple. D’ailleurs, la colline est » retirée, l’habitation solitaire, les villages les plus voisins » très éloignés. Qui donc pourrait faire des observations? » Tâchez de lever toutes ces difficultés; il y aura de bon vin » pour vous. »
Le serviteur donna son assentiment à ce plan et allait s’éloigner lorsque la dame ajouta : « Si votre maître con- » sent, qu’il soit jour ou nuit, ne manquez pas de venir sur-
CONTE CHINOIS
» le-champ dans ma chambre m’en donner la nouvelle. Je )) vous attendrai. »
Après le départ du vieux serviteur, Tien-Shi se retira chez elle, et, à plusieurs reprises, s’étendit par terre pour s’exercer d’avance à l’opération qui consiste à attacher le pied du fiancé avec un morceau de beau fil; on eût dit qu’elle craignait de ne pas y réussir. Elle retarda l’heure habituelle de son coucher, et, seule avec elle-même, en proie à la plus insupportable agitation, attendit le retour de son messager.
Il était nuit, le messager tardait : Tien-Shi se dirigea vers la chambre mortuaire. Lorsqu’elle passa sur la gauche du cercueil, elle entendit un soupir, auquel répondit un écho du côté de la tête.
Terrifiée, elle tressauta : « C’est l’esprit du défunt qui » revient », s’écria-t-elle.
Rentrant dans son appartement, elle se munit d’une lampe et revint; elle aperçut alors le vieux serviteur qui, dans son ivresse, s’était endormi sur la couche funèbre, à côté du cercueil. N’osant ni le réprimander, ni même l’éveiller, elle retourna chez elle et passa la nuit à compter les minutes.
Le lendemain matin, elle vit le serviteur se promenant de long en large sans venir lui rendre compte du succès de la mission qu’elle lui avait confiée. Au paroxysme de l’inquiétude, elle le fit de nouveau venir dans sa chambre et lui adressa des questions.
« Il y a des difficultés, beaucoup de difficultés », répondit le vieux serviteur.
— « Pourquoi donc? dit aussitôt Tien-Shi. Ce n’est cer- » tainement pas faute de m’être assez clairement expliquée. »
— « Je lui ai tout répété, ajouta le serviteur; mais les » répugnances de mon maître sont bien justifiées. Relati- » vement à votre beauté et à votre conduite, il reconnaît » n’avoir rien à objecter. Il ne discute pas non plus la ques-
LA VEUVE
» tion (le savoir s’il se trouve vis-à-vis de Chouang-Sang » dans la relation de disciple à maître, puisqu’il n’a pas reçu » directement ses leçons; mais il se rencontre dans l’affaire » trois circonstances funestes qui déterminent la réponse » que j’ai à vous faire. »
— « Quelles sont donc ces trois circonstances? » dit la veuve impatiente.
— « Mon maître fait d’abord observer qu’il est arrivé » dans cette maison au milieu du trouble d’un événement » malheureux : un mariage arrangé sous de si tristes aus- » pices ne donnerait pas de bonheur intime et serait vu de » mauvais œil.
» En second lieu, dit mon maître, Chouang-Sang et » Tien-Shi ont vécu ensemble comme mari et femme : or, » Chouang-Sang était un docteur célèbre de l’école du Taô. » Ma science est bien inférieure à la sienne; je dois craindre » que, pour ce motif, elle ne vienne à me mépriser.
» Finalement, mes bagages sont restés en route; ils n’ar- » rivent pas. Je ne suis donc pas en état de subvenir aux » dépenses des cadeaux et de la fête des noces, car il n’y a » personne ici qui puisse me procurer de l’argent.
» Telles sont les trois raisons qui retiennent mon maître. »
— « Il n’y a nulle nécessité, reprit la dame, de s’attacher » à ces trois circonstances. Un cadavre n’est pas la source » de la vie : il y a derrière la maison une petite chambre » vide où je puis le faire transporter afin d’écarter les aus- » pices défavorables.
» Ensuite, s’il est vrai que mon défunt mari fut un célèbre » docteur de la doctrine du Taô, il n’en était pas plus moral, » car il a eu le désir de divorcer avec sa femme. Les hommes » louaient sa creuse vertu et le prince de Tsou se laissa » prendre à sa vaine réputation. Il lui offrit des présents » considérables dans le but d’en faire son premier ministre; » mais, se rendant bien compte de l’insuffisance de ses ta- » lents, mon mari vint se réfugier ici. Il y a quelques mois,
CONTË CÎIINOIS
» se promenant seul au pied des collines, il lit la rencontre » d’une veuve qui éventait une fosse et attendait que la » terre fût sèche pour se remarier. Mon fou de mari lui » adressa la parole, lui lit la cour et, s’emparant de l’éven- » tail de la dame, éventa la tombe pour elle. Puis il revint » au logis avec cet éventail, que je lui arrachai et que je » déchirai en mille morceaux, et, à ce sujet, lorsqu’il était » sur le point de mourir, il se laissa aller contre moi à un » torrent d’invectives en demandant où se trouve l’affec- » tion.
» Comment pouvez-vous l’élever au niveau de la jeunesse » et de l’excellente éducation de votre maître, qui possède » de plus le rang de descendant d'un roi? Moi, je suis la » lille de Tien-Tsoung; nous sommes donc d’égale condi- » tion. Son arrivée, en ce moment, est un événement que » le ciel a ordonné tout exprès en vue de notre union.
» Enfin, quant à ce qui concerne les dépenses des fian- » çailles et du mariage, je suis la maîtresse de la maison. » Qui donc aurait le droit de réclamer des cadeaux de noces? » Les frais de la fête sont encore de moindre importance; je » m’en charge. J’ai dans ma chambre une vingtaine d’onces » d’or que je donnerai à votre maître pour qu’il se procure » des vêtements neufs.
» Retournez donc vers lui et dites-lui que s’il se décide, » ce soir même est un temps propice pour la célébration » du mariage. »
Ayant reçu les vingt onces d’or, le vieux serviteur les porta au prince qui ne put que donner son assentiment ; il revint ensuite rapporter à la dame cette réponse favorable, qui la transforma en un paradis de délices, en une terre de félicités.
Elle se dépouilla de son deuil, reprit ses regards séduisants et ses lèvres de vermillon, puis se revêtit d’habits neufs. Ensuite elle envoya chercher quelques villageois du voisinage, qui enlevèrent le corps de Chouang-Sang et le
LA VEUVE
déposèrent dans une hutte ruinée derrière l’habitation. La salle à toit de chaume fut ensuite nettoyée et parée, et tout fut disposé pour la fête des noces :
Le prince a de l’esprit; la veuve est encore belle,
Mais pour un seul cheval ce n’est plus une selle.
L'époux qu’elle a cherché comble son vif désir,
Et son cœur tout entier s'abandonne au plaisir.
Le soir, Tien-Shi prépara la chambre nuptiale et garnit la salle de lumières. Le prince s’y rendit, vêtu d’un pantalon et d’une tunique à ceinture ornée de boutons. Sur un caleçon de soie, Tien-Shi portait un surtout brodé. Ils se placèrent tous les deux au milieu des flambeaux enguirlandés, et ressemblaient à des pierres précieuses enchâssées dans une monture d’or, dont la beauté serait indescriptible. Lorsque les cérémonies furent terminées, ils se prirent l’un l’autre par la main avec toutes les marques d’une vive affection, et entrèrent dans la chambre nuptiale. Là, ayant vidé la dernière coupe, ils se disposaient à se mettre au lit, lorsque subitement les deux sourcils du prince se contractèrent : les yeux fixés sur un point unique, il semblait ne pouvoir plus faire aucun mouvement. Il essaya toutefois de se redresser, mais tomba sur le sol en se frappant la poitrine des deux mains. Tout ce qu’il put dire, c’est qu’il éprouvait au cœur une douleur intolérable.
Tien-Shi, qui aimait réellement le prince, très mortifiée de voir son mariage devenir ainsi inutile, s’approcha de lui, l’embrassa et le frictionna de ses mains, en lui demandant quelle pouvait être la cause de son malaise. Mais l’excès de la souffrance empêchait le prince de parler : une salive écumeuse couvrait ses lèvres, et il perdit tout à fait connaissance.
A cet instant, le vieux serviteur apparut soudain. « A-t-il O eu quelquefois de semblables accès? » lui demanda Tien- Shi.
CONTE CHINOIS
— (( Certainement, répondit le serviteur; ils lui reviennent » à peu près tous les deux ou trois ans, et les remèdes de la » médecine sont impuissants à le guérir. Une seule chose » peut le sauver. »
— « Qu’employez-vous donc pour cela? » demanda-t-elle avec anxiété.
— - « Il faut prendre, dit-il, la cervelle d’un homme, la faire » bouillir dans du vin et la lui faire avaler. Jadis, quand » l’accès le prenait, le prince son père demandait au roi de » Tsou la tète d’un condamné, qu’on exécutait tout exprès, » et il en prenait la cervelle. Mais ici, au milieu des mon- » tagmes, comment se procurer pareil remède. 11 ne lui » reste plus qu’à mourir. »
— « Certainement, dit Tien-Shi, il est absolument impos- » sible de se procurer ici la cervelle cl’un homme vivant; » mais celle d’un homme mort pourrait-elle être cin- » ployée? »
— « Les médecins disaient, continua le vieux serviteur, » que si le quarante-neuvième jour n’est pas écoulé, et si la » cervelle n’est ni desséchée, ni décomposée, on pourrait » en faire usage. »
— ■ « Il n’y a que vingt jours, dit-elle, que mon mari est » mort; pourquoi ne pas briser son cercueil et prendre sa » cervelle? »
— « Tout ce que je crains, objecta le serviteur, c’est que » vous ne consentiez pas à le faire. »
- — « Je suis devenue l’épouse du prince, répondit résolu- » ment Tien-Shi ; une épouse sert son époux de son corps )) tout entier, sans s’épargner ; qui donc l’empêcherait de » briser l’os cl’un mort? »
Ayant recommandé au vieux serviteur de veiller sur le prince, elle se mit en quête d’une hache, et, munie de cet instrument et d'une lampe, se rendit dans la hutte en ruines où reposait le corps de Chouang-Sang.
Elle déposa sa lampe sur le cercueil, releva ses manches,
LA VEUVE
puis, grinçant des dents et mettant en œuvre toute sa force, elle fit tomber la hache sur le sommet du coffre funéraire. Mais, comment peut-elle, débile qu’elle était, réussir à fendre le bois de la caisse? C’est seulement par la raison que ce bois était fort mince, Chouang-Sang ayant positivement recommandé la plus stricte économie dans la confection de son cercueil.
Au trente et unième coup, un éclat de bois se détacha; en continuant de la sorte, elle huit par pratiquer une ouverture suffisante.
Elle s’arrêtait pour reprendre haleine, quand tout à coup elle vit Chouang-Sang, poussant un profond soupir, soulever le couvercle du cercueil et se mettre sur son séant.
Malgré toute sa hardiesse et sa résolution, elle se sentit soudain prise d'une peur extrême : ses jambes cessèrent de la soutenir, ses muscles perdirent toute force, et son cœur devint d’étoupe. Pleine de confusion, elle se retira de côté, en laissant machinalement tomber la hache par terre.
Chouang-Sang la rappela : « Relevez-moi, madame. »
Ne pouvant se refuser à obéir à cet ordre, elle lui aida à sortir du cercueil.
Il prit la lampe et se dirigea vers sa chambre, où elle le suivit.
Comme elle savait que le prince et son serviteur y étaient, elle se sentit inondée d’une sueur froide; avançant d’un pas, elle reculait de deux.
En entrant dans l’appartement, où tout était brillamment disposé, Tien-Shi n’y vit ni le prince, ni le serviteur. Fort étonnée, elle comprima ses appréhensions, et, reprenant son caractère artificieux, dit à Chouang-Sang :
— « Après votre mort je suis demeurée jour et nuit dans » mes tristes pensées; mais, ayant entendu un bruit, comme » une espèce cl’écho dans votre cercueil, je inc suis rap- » pelée que dans le passé plusieurs personnes avaient repris » possession de leurs âmes. J’ai donc espéré que, vous aussi,
CONTE CHINOIS
» vous reviendriez à la vie; c’est pour ce motif que j’ai pris » une hache et brisé votre cercueil. Dieu merci! c’est bien » réellement une résurrection, et pour moi un extrême » bonheur. »
— a Mille remerciements, madame, pour votre merveil- » leuse inspiration; mais permettez-moi de vous demander » comment il se fait qu’étant en deuil, vous soyez parée de » caleçons et de manches brodées. »
— « Au moment d’ouvrir votre cercueil, répondit Tien- » Shi, inventant une excuse, j’attendais un événement heu- » reux, et je n’ai point osé conserver des vêtements de mau- » vais augure; j’ai donc mis mes habits brodés comme un » pronostic favorable. »
— a Très bien, dit-il; mais voici autre chose. Pourquoi » le cercueil n’est-il plus dans l’appartement, mais relégué » dans la hutte ruinée? Est-ce aussi pour un heureux pro- » nos tic? »
Tien-Shi ne trouva pas un mot à répondre. Chouang- Sang jeta aussi les yeux sur les coupes et sur le vin de la fête; mais il ne demanda pas d’explication à ce sujet.
Il ordonna à Tien-Shi de lui donner à boire un peu de vin chaud. On lui en servit une grande jarre, et il en but plusieurs grands verres sans rompre le silence. Sa femme, ne comprenant pas bien l’état des choses, concevait peu à peu l’espérance que le vieillard la traiterait encore comme son épouse.
Elle se montra diligente à apporter le vin, et employa tous ses artifices de douces paroles pour le cajoler et le décider à se coucher. Pour toute réponse, Chouang-Sang, qui paraissait fort ivre, prit un morceau de papier et y inscrivit ces vers :
Epris de vos attraits, avant mon feint trépas,
Je vous aimais, madame, et vous ne m'aimiez pas.
J’ai connu les dégoûts d’un ménage en querelle;
Si je vous reprenais, votre hache cruelle,
Bibi,. égypt., t. XII.
LA VËUVË
Bien plus facilement que le bois d’un cercueil,
Me briserait le chef pour vous remettre en deuil !
A la lecture de ces rimes, le rouge de la confusion couvrit le visage de Tien-S hi; sa bouche contractée ne put articuler une seule parole.
Chouang-Sang écrivit encore :
La femme et le mari, dans cent instants d'ivresse,
Se jurent l’un à l’autre éternelle tendresse.
Mais le premier venu s’implante dans leur cœur Et remplace l'objet de leur première ardeur.
Vite ! sur le cercueil que la hache retombe !
Car il serait trop long d'éventrer une tombe.
« Je vais vous les montrer tous les deux », cria Chouang- Sang, le doigt dirigé vers le dehors.
Tien-Shi suivit le geste et aperçut le prince de Tsou et son vieux serviteur qui s’approchaient. Tremblante, retenant son haleine, elle jeta les yeux autour d’elle et ne vit plus Chouang-Sang. Elle reporta ensuite ses regards vers la porte : le prince et son serviteur avaient disparu.
Comment ces prodiges avaient-ils pu s’opérer? L’explication en est fort simple. Chouang-Sang, comme nous l’avons dit, possédait la faculté de se diviser lui-même en ombre et en substance; le prince et son serviteur n'étaient autres que Chouang-Sang et son ombre.
Parvenue au paroxysme de l’agitation et voyant qu’elle n avait aucun moyen de s’excuser, Tien-Shi prit la ceinture brodée qui serrait sa taille, l’attacha à une poutre, se pendit et expira; mais sa mort était une mort bien réelle.
Chouang-Sang, ayant reconnu qu’elle avait cessé de vivre, alla chercher le cercueil brisé et l’y introduisit, puis, prenant un pot de terre pour instrument de musique, il s’appuya sur le cercueil et se mit à chanter :
CONTE CHINOIS
La comédie est sans cœur ;
Elle et moi, nous étions des acteurs.
Si je n’eusse point été son mari,
Comment aurait-elle pu être ma femme?
Le hasard nous avait réunis ;
Notre vie commune est à sa fin.
Qu’importe à l'homme de vivre en union ou en séparation?
Les sentiments sont réglés par la vie ;
Mais c’est à la mort que le sentiment véritable se fait jour. Serait-elle morte, si elle n’était venue au monde?
Devenue veuve,
Elle déplora ma perte à coups de hache !
Moi, je pleure sur elle ....
Avec une chanson !
Au bruit de la hache, je revins à la vie.
La chanson est finie ; elle peut le savoir.
Oh ! oh ! je brise ce pot de terre,
Et ne chanterai plus !
Qu’est-elle? Que suis-je?
Ensuite il ajouta ces quatre vers :
Après ma fausse mort, vous prites un mari ;
Mais c’est vous qui mourez et moi qui vous enterre.
Ah ! si j’étais bien mort, combien vous auriez ri !
Moi, je ris à présent, et vous êtes sous terre !
Puis Chouang-Sang, éclatant de rire, brisa le pot de terre, prit du feu dans la salle et incendia la cabane qui contenait le cercueil. Tout fut réduit en cendres.
Les seuls objets qui échappèrent à l’incendie furent les livres du Taô-tih-King et le Nan-houa-King. Quelques habitants du district les recueillirent et les conservèrent à la postérité.
Chouang-Sang se retira dans l’Ouest et ne se remaria plus. On assure qu’il retrouva Laô-Tsze dans le Han-Kouh-
LA VEUVË
Kouan, qu'il s’attacha à ses pas et ne quitta le monde qu’après avoir atteint le grand Taô et l’état spirituel.
Un poète, s’inspirant de ses aventures, a écrit les vers suivants :
Wou-Ki, tuant sa femme, était un insensé,
Kou-Ling, blasphémateur, était un misérable;
Mais le sage Chouang-Sang, grattant son pot cassé,
Est le modèle vrai de l’homme raisonnable.
NOTE
A l’appui DE